Les barrages de castors aggravent-ils vraiment les inondations ?

Source: The Conversation – in French – By Pascale Biron, Professeure titulaire, Département de géographie, urbanisme et environnement, Concordia University

Les barrages de castors sont souvent perçus comme une menace pour les biens humains, notamment lors de crues exceptionnelles. Pourtant, les analyses scientifiques montrent que leur impact réel sur les inondations en aval est beaucoup moins important que ne le suggèrent certaines décisions judiciaires.


Les castors (Castor canadensis) sont reconnus comme des ingénieurs clés de l’écosystème, leurs barrages influençant l’hydrologie et la géomorphologie des cours d’eau.

Il existe un consensus scientifique sur l’impact positif des barrages de castors, par exemple en créant des milieux humides à l’échelle du paysage, en augmentant la biodiversité et en générant une hétérogénéité bénéfique pour de nombreuses espèces. Toutefois, lors de précipitations extrêmes, les barrages de castors sont rapidement accusés d’aggraver les inondations en aval lorsqu’ils cèdent.

Je me suis intéressée, avec mes collègues, au sujet des castors dans le cadre du congrès international Wood in World Rivers 5 qui s’est tenu à Gaspé en juin 2024, et qui a mené à la publication d’un article dans la revue Earth Surface Processes and Landforms.

Des conséquences réelles

Deux épisodes d’inondation attribués à des barrages de castors se sont produits à Port-au-Persil, dans la région de Charlevoix, au Québec, à la suite des fortes précipitations liées au passage de l’ouragan Katrina en 2005 et Irène en 2011.

En 2008 et 2017, la Cour supérieure du Québec la Cour supérieure du Québec a condamné la MRC de Charlevoix-Est à verser plus d’un million de dollars aux propriétaires d’un gîte à Port-au-Persil, estimant que des barrages de castors situés en amont avaient contribué aux dommages subis lors de fortes crues. En 2017, les deux parties avaient présenté des experts aux avis opposés : les demandeurs affirmaient que la destruction du barrage aurait empêché les inondations, tandis que la défense soutenait que la rivière aurait débordé malgré tout.

Le juge a donné raison aux demandeurs, considérant que la MRC connaissait le danger potentiel des barrages et avait l’obligation légale d’intervenir pour éviter les risques d’inondation, conformément à l’article 105 de la Loi sur les compétences municipales.

Cet article stipule que « toute municipalité régionale de comté doit réaliser les travaux requis pour rétablir l’écoulement normal des eaux d’un cours d’eau lorsqu’elle est informée de la présence d’une obstruction qui menace la sécurité des personnes ou des biens ». Le bois mort et les barrages de castor constituent une « obstruction » aux yeux de cette loi.




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En somme, comme les barrages de castors constituent une menace, ils devraient être détruits à titre préventif. Mais quelles preuves scientifiques étayent ces affirmations ?

Il existe des outils de modélisation qui permettent de bien comprendre les répercussions en aval des ruptures de barrages anthropiques, comme ceux appartenant à Hydro-Québec, par exemple. Ce sont précisément ces outils de modélisation hydraulique que l’ingénieur engagé par la MRC, Jean Gauthier, a utilisés dans son rapport soumis au Tribunal. L’expert était présent au deuxième procès, en 2017.

Une nouvelle simulation

Comme le juge a remis en question son estimation du volume d’eau en amont du barrage, nous avons décidé de contacter M. Gauthier pour lui demander de refaire des simulations numériques à l’aide des outils et des données les plus récents.

Pour évaluer l’impact du barrage de castor sur le niveau d’eau au pont du Chemin Port-au-Persil, nous avons utilisé un modèle simulant la crue résultant des précipitations d’août 2011.

Nous avons réalisé des simulations avec et sans rupture du barrage. Pour évaluer le scénario le plus défavorable, nous avons supposé que le barrage se rompait au moment où la crue est la plus forte. Nous avons également considéré que la brèche (l’ouverture créée dans le barrage) se formait en seulement 10 minutes – un délai très court, comparable à celui d’un barrage en béton – afin de mesurer l’impact maximal possible en aval.


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Le juge ayant remis en question l’estimation du volume d’eau derrière le barrage, celui-ci a été volontairement augmenté pour tester un scénario extrême. Il a été multiplié par quatre (10 000 m3) par rapport au volume initialement estimé sur le terrain (2 500 m3). Enfin, une hauteur de barrage supérieure de 1 m à celle mesurée sur le terrain (3,15 m au lieu de 2,15 m) a également été testée.

Les résultats de notre modélisation indiquent que même avec un volume d’eau quadruplé, l’impact sur le niveau d’eau au pont reste très faible, ce qui confirme que les dommages causés au gîte ne peuvent être attribués à la rupture du barrage de castor. Les simulations soulignent en outre que c’est la hauteur du barrage, plutôt que son volume de rétention, qui contrôle la propagation des ondes de crue en aval.

En réalité, d’autres phénomènes naturels en lien avec les crues torrentielles survenues, comme les glissements de terrain, le transport de sédiments et de bois découlant de l’érosion du lit et des berges (observés le long de la rivière Port-au-Persil en 2011) sont probablement responsables des dommages observés lors des grandes inondations de 2005 et 2011.

De plus, l’étroitesse du pont du chemin de Port-au-Persil pourrait avoir contribué aux dommages causés par les inondations. Ce pont a été reconstruit en 2023.




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L’importance des évaluations rigoureuses

Nos conclusions remettent en question la perception négative des barrages de castors et soulignent l’importance d’évaluations scientifiques rigoureuses dans les affaires de responsabilité civile liées aux inondations.

Les implications juridiques de l’article 105 de la Loi sur les compétences municipales du Québec, ainsi que la jurisprudence liée aux évènements de Port-au-Persil qui tient les MRC responsables des dommages causés par les inondations dues à des « obstructions » dans les rivières, créent un risque de démolition généralisée des barrages de castors.

Il faudrait plutôt préconiser des pratiques de gestion fondées sur des preuves et la sensibilisation du public afin de reconnaître les avantages écologiques des castors tout en répondant aux préoccupations liées aux risques d’inondation qu’ils représentent.

La Conversation Canada

Pascale Biron a reçu des financements du Conseil de recherche en sciences naturelles et en génie (CRSNG)

Maxime Boivin est cotitulaire de la chaire de recherche sur les espèces aquatiques exploitées (CREAE) et membre au Centre de recherche sur la Boréalie (CREB). Il a reçu des financements du Conseil de recherche en sciences naturelles et en génie (CRSNG).

Thomas Buffin-Bélanger a reçu des financements du Conseil de recherche en sciences naturelles et en génie (CRSNG)

ref. Les barrages de castors aggravent-ils vraiment les inondations ? – https://theconversation.com/les-barrages-de-castors-aggravent-ils-vraiment-les-inondations-276141