L’affaire Epstein révèle une classe au-dessus des lois

Source: The Conversation – in French – By Dahlia Namian, Sociologue et professeure à l’École de service social de l’Université d’Ottawa, L’Université d’Ottawa/University of Ottawa

L’affaire Epstein ne relève pas de l’exception. À l’instar du mouvement #MeToo, elle s’inscrit dans un continuum de violences exercées par des hommes de pouvoir, rendues possibles par une culture durable de l’impunité. Les dossiers Epstein ne documentent pas seulement des crimes sexuels : ils exposent un monde social solidement interconnecté, où circulent capitaux, prestige, influence et relations de dépendance.


Si la notion de « classe Epstein » permet de rendre visible cette configuration, elle tend néanmoins à en personnaliser les mécanismes, en les ramenant à la figure de ce manipulateur d’exception. Un tel déplacement comporte un risque analytique majeur : celui d’occulter les dimensions structurelles du pouvoir de classe. L’affaire Epstein ne renvoie pas à une déviance individuelle exceptionnelle, mais à la normalisation d’un ordre social où l’accumulation extrême du capital s’imbrique étroitement avec la domination masculine.

Dans La société de provocation, je montrais que cet ordre social repose sur une alliance durable entre élites économiques et politiques, dont les intérêts convergent vers la reproduction de leurs privilèges. Cette alliance se manifeste à travers une économie de l’excès et de la surabondance — la pornopulence — orientée vers la jouissance ostentatoire d’une minorité d’hommes riches et protégés. L’affaire Epstein en constitue la surface visible : elle révèle une logique globale d’accumulation prédatrice, qui transforme corps, territoires et ressources en matières consommables et jetables.

C’est donc cette classe, socialement organisée et institutionnellement protégée, qu’il convient d’interroger à partir des révélations de l’affaire Epstein. Son pouvoir, au-delà du registre de l’anomalie, repose principalement sur trois mécanismes sociaux interdépendants : la cooptation, l’insularisation et la neutralisation.




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La cooptation ou l’entre-soi masculin

La cooptation désigne un mode organisé d’entre-soi masculin au sommet des structures de pouvoir. Cet entre-soi fonctionne comme un boys club pour reprendre le propos de la professeure et écrivaine Martine Delvaux : un monde clos, régi par des règles tacites de loyauté, de discrétion et de protection mutuelle. Les dossiers Epstein montrent que ce boys club regroupe des individus occupant des positions stratégiques et variées : responsables politiques, héritiers, membres de la royauté, traders, entrepreneurs de la tech, scientifiques reconnus ou figures médiatiques.

La collection de noms, qui comptent parmi les plus riches et puissants de la planète, en dit long sur l’étendue du boys club. Mais son pouvoir repose moins sur la richesse seule de ses membres, que sur la convertibilité de leur statut en capital social.

Certains membres, moins fortunés, n’en sont pas moins « richement connectés » : ils monnayent leurs carnets d’adresses, leurs expertises, leur accès privilégié aux cercles décisionnels. Les réseaux qu’ils entretiennent constituent un patrimoine social transnational hautement convertible, susceptible d’être activé selon les circonstances : des informations stratégiques, des dispositifs d’optimisation ou d’évitement fiscal, des accès privilégiés à des professionnels influents (médecins, juristes, magistrats) et à des formes de sociabilité sélectives (clubs privés, événements exclusifs, yachts, résidences fermées).

Dans cet univers, les femmes y sont réduites à des objets de transaction, de distinction et de jouissance. La cooptation est donc un mode de socialisation politique et sexuelle du privilège.

L’insularisation des riches

À cette infrastructure relationnelle s’ajoute une dynamique d’insularisation de classe, par laquelle une fraction dominante se retire progressivement du monde commun pour vivre selon ses propres règles. La concentration extrême des richesses ne renforce pas seulement les inégalités : elle permet à ses bénéficiaires de s’installer dans des « zones de sécession » ; des espaces soustraits aux règles communes et aux contraintes ordinaires de la société.

Les dossiers Epstein révèlent l’existence d’une overclass mobile et transnationale, retranchée au sein d’enclaves d’exception, où les obligations sociales, fiscales et politiques sont fortement atténuées : îles privées, quartiers sécurisés, régimes fiscaux offshore, villes privées, résidences multiples.

Little St. James, désormais connue sous le nom « l’Isle Eptein », incarne cette logique. Cette île privée de 75 acres, cachée dans les îles Vierges américaines, abritait une aire d’atterrissage pour hélicoptères et plusieurs villas dissimulées aux regards. Selon les nombreux témoignages, c’est aussi là qu’Epstein aurait livré ses victimes à certains des hommes les plus riches et les plus puissants du monde, à des fins d’exploitation sexuelle.

Cette classe pornopulente, ne se contente pas, en outre, de se retrancher dans des espaces privatisés. Elle accapare aussi, au besoin, des espaces communs, historiquement partagés, qu’elle transforme en vitrines de son pouvoir, comme l’a illustré le mariage ostentatoire de Jeff Bezos à Venise.

Mais l’insularisation des riches ne se résume pas à une ségrégation spatiale et fiscale : elle s’accompagne d’un retrait social et politique des élites

de l’espace démocratique. Le soutien de plusieurs figures associées aux dossiers Epstein à des courants autoritaires, libertariens et réactionnaires — telles que Donald Trump, Elon Musk et Peter Thiel — s’inscrit dans cette logique, récemment dénoncée par Oxfam.




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La neutralisation de la contestation

Enfin, l’affaire Epstein offre un exemple révélateur d’un processus de neutralisation des plaintes et des autres formes de contestation, qui renforce le pouvoir de classe.

Malgré des signalements répétés et des enquêtes documentées, les institutions chargées de protéger les victimes ont été contournées, affaiblies ou instrumentalisées, tandis que seuls quelques acteurs ont été sanctionnés. Cette situation révèle une asymétrie connue : plus les sociétés sont inégalitaires, plus les dispositifs censés garantir la justice fonctionnent comme des mécanismes de protection des élites.

Cette neutralisation repose d’abord sur l’inégalité d’accès aux ressources
institutionnelles. Cabinets d’avocats spécialisés, réseaux d’influence, firmes de relations publiques et industries de la réputation favorisent les règlements confidentiels, retardent les procédures et épuisent les victimes.

Elle s’appuie aussi sur la proximité étroite entre pouvoir politique et pouvoir médiatique. Aux États-Unis, des figures comme Elon Musk, Larry Ellison, Mark Zuckerberg ou Jeff Bezos contrôlent des médias de plus en plus alignés sur l’ordre promu par Donald Trump, en échange d’avantages économiques et réglementaires. Par le financement, l’acquisition ou l’influence sur les médias et les plates-formes numériques, l’élite au pouvoir restreint les marges du débat public et de la critique.

Ces trois mécanismes (cooptation, insularisation, neutralisation) soutiennent donc une anatomie d’un pouvoir de classe qui déborde largement la figure d’un manipulateur hors pair. Ils soutiennent un régime d’accumulation prédatorial, où la violence économique et sexuelle se renforcent mutuellement au profit d’une minorité qui jouit, transgresse et s’exhibe en toute impunité.

Pendant ce temps, les victimes sont réduites au silence, contenues par un réseau dense de protections juridiques, médiatiques et politiques — même lorsque certaines ont parlé publiquement, comme Virginia Giuffre, sans être réellement entendues. L’affaire Epstein met ainsi au jour une classe dangereuse. Son pouvoir ne menace pas seulement les femmes, mais les conditions mêmes de toute vie démocratique.

La Conversation Canada

Dahlia Namian ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’affaire Epstein révèle une classe au-dessus des lois – https://theconversation.com/laffaire-epstein-revele-une-classe-au-dessus-des-lois-276554