Source: The Conversation – in French – By Frédéric Dimanche, Professor and former Director (2015-2025), Ted Rogers School of Hospitality and Tourism Management, Toronto Metropolitan University
« La montagne n’est ni juste, ni injuste. Elle est dangereuse », disait le grand alpiniste italien, Reinhold Messner. Cette année encore, la montagne lui donne raison. Les conditions climatiques ont favorisé des avalanches meurtrières, notamment à Lake Tahoe, en Californie, mais aussi dans les Alpes.
Selon les chiffres du Système national d’Observation de la Sécurité en Montagne (SNOSM), les décès par accident sur les domaines skiables en France s’élevaient entre 8 et 14 par an, selon les années.
Cette année, en février, nous avons déjà largement dépassé ces moyennes. Malgré les progrès réalisés pour prévenir les avalanches – dont la gestion est depuis 2018 inscrite par l’UNESCO au patrimoine culturel immatériel de l’humanité – elles continuent de faire des victimes.
La situation, particulièrement dramatique cette année, s’explique par la structure instable du manteau neigeux, mais aussi par une mauvaise compréhension des risques perçus par certains skieurs et surfeurs, qui, souvent, déclenchent eux-mêmes les avalanches.
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La fascination du hors-piste : liberté, poudreuse et adrénaline
Chaque hiver, des skieurs se lancent hors des pistes balisées, parfois au péril de leur vie. Ces personnes ne sont pas toutes inconscientes ou débutantes dans cette pratique : certaines sont expérimentées, bien équipées de matériel de survie (détecteur de victime d’avalanche ou DVA, pelle, et sonde), et connaissent les dangers. Pourtant, elles décident malgré tout de s’aventurer hors-piste.
Alors, pourquoi skier hors-piste malgré les dangers et les recommandations des professionnels ? Le ski hors-piste fascine, que ce soit en station ou en ski de randonnée bien au-delà des pistes. En effet, il représente le plaisir, la liberté, et l’aventure, dans des sites d’une grande beauté. La poudreuse, aussi appelée pow ou peuf, est dans les rêves de tous les amateurs de glisse : elle offre des sensations rares, exaltantes et recherchées. Elle procure un plaisir intense pour qui sait la maîtriser… et elle peut rendre accro.
Mais le risque est invariablement présent en montagne. On définit souvent le risque par deux critères : (1) la probabilité que quelque chose de néfaste se produise, et (2) la gravité des conséquences. On peut évaluer ces critères rationnellement, avec de l’information fournie par sa propre expérience, ou par les bulletins d’estimation du risque d’avalanche (BERA). Mais la compréhension des risques n’est pas simple.
Pourquoi prenons-nous des risques en montagne ?
Lorsqu’une couche de neige fraîche recouvre les pentes, elle agit comme les sirènes d’Homère, ensorcelant le skieur et l’attirant vers une zone dangereuse et parfois fatale. Mais pourquoi prendre des risques qui peuvent être funestes ? Les chercheurs en psychologie, en sociologie et en neurosciences ont tenté de répondre à cette question et plusieurs théories permettent de comprendre ce comportement.
L’envie de sensations fortes. La première explication vient de la psychologie de la personnalité. Certains ont un besoin plus fort que d’autres de vivre des expériences intenses. On appelle cela la recherche de sensations fortes (ou sensation seeking en anglais). Cette quête de sensations fortes mène à la prise de risque. On peut bien sûr associer à cela la recherche de plaisir dans l’activité.
L’illusion de la maîtrise. Les skieurs expérimentés développent souvent une illusion de maîtrise : ils connaissent le terrain, ils ont déjà skié en poudreuse, et ils ont confiance dans leur matériel, le trio indispensable de secours. Or, les avalanches sont des phénomènes complexes où même une faible erreur d’appréciation peut être fatale. Le danger est d’autant plus grand que la confiance est élevée. De plus, se munir d’un DVA, d’une pelle et d’une sonde (et éventuellement d’un sac à dos airbag) n’empêche pas l’avalanche de se produire. Elle surprend même les guides et moniteurs de ski.
L’influence des réseaux sociaux et de la culture du freeride. Le rôle des réseaux sociaux est devenu important dans la popularisation du hors-piste. Des vidéos montrant des descentes spectaculaires dans de la neige fraîche attirent de nombreux amateurs vers des zones non sécurisées et parfois dangereuses. D’après un article américain, les messages et vidéos incitent des personnes sans expérience à suivre des itinéraires dangereux, entraînant une augmentation des interventions de secours.
Les contenus générés par les utilisateurs peuvent créer une perception biaisée des risques : les vidéos et photos spectaculaires et les commentaires de skieurs suggèrent que l’aventure hors-piste est accessible à tous, sans insister suffisamment sur la nécessité d’une formation adéquate, d’un équipement adapté, et d’une connaissance avancée des conditions nivologiques locales.
Sous-estimation du danger et heuristiques cognitives (raccourcis mentaux). Les chercheurs qui étudient le comportement des victimes d’accidents d’avalanche soulignent des biais psychologiques dans la prise de décision. Par exemple, la familiarité avec une pente ou un accès facile peut amener un skieur à sous-estimer le danger d’un itinéraire simplement parce qu’il a déjà skié au même endroit sans incident ou parce qu’il y a déjà des traces de descente. Cette tendance à atténuer la perception du risque, même lorsque les conditions d’enneigement ou météorologiques changent, explique souvent pourquoi certains skieurs s’aventurent hors-piste sans évaluer correctement le danger.
Dynamiques sociales et culturelles. Les dynamiques de groupe jouent aussi un rôle clé. La pression des pairs et le désir de ne pas être perçu comme peureux jouent souvent dans la prise de risque. Ainsi, des décisions dangereuses peuvent être prises collectivement, mais sans réel débat. Aussi, montrer ses compétences à descendre une belle pente de neige engendre de la reconnaissance parmi ses pairs et incite à la prise de risque.
Cerveau et dopamine. Les neurosciences montrent que l’attrait du risque a aussi une explication biologique. Le cerveau est programmé pour rechercher la récompense, et quand on prend un risque sans conséquences néfastes, le cerveau libère de la dopamine, ce qui procure un intense plaisir, et peut expliquer l’exposition au danger. Ainsi, le freerider devient accro à cette émotion et recommence pour retrouver ce plaisir, en laissant au second plan une analyse rationnelle du risque et de ses répercussions.
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Mieux comprendre pour mieux prévenir
Les skieurs ne sont pas tous inconscients. Leurs choix s’expliquent par un ensemble de facteurs psychologiques, sociaux, et biologiques. Mais leurs actions mènent parfois à des tragédies. Comprendre ces mécanismes ne sert pas à juger, mais à mieux prévenir.
Mieux informer sur les risques, adapter les campagnes de sensibilisation, exiger le port d’un équipement de sécurité et ouvrir le débat sur la gratuité des secours en montagne constituent des pistes possibles. Plutôt qu’interdire l’accès à cet espace de liberté qu’est la montagne, il s’agit sans doute de renforcer une culture du renoncement et de la responsabilité.
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Frédéric Dimanche ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Avalanches meurtrières : pourquoi les skieurs sous-estiment les risques, malgré les avertissements – https://theconversation.com/avalanches-meurtrieres-pourquoi-les-skieurs-sous-estiment-les-risques-malgre-les-avertissements-274785
