Pour les enfants, le pouvoir a-t-il un genre ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Jean-Baptiste Van der Henst, Docteur – Sciences Cognitives, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Grandissant dans un environnement imprégné par la mise en scène du pouvoir masculin, les enfants sont très tôt sensibles aux stéréotypes de genre. Comment cela influence-t-il leurs attitudes ? Considèrent-ils alors le pouvoir féminin comme moins légitime ? Ou se positionnent-ils contre les clichés ? La recherche fait avancer notre connaissance de ces représentations enfantines.


Exercer le pouvoir ? « Les garçons, ça leur va bien ! » Voilà ce que nous a répondu Léo, 5 ans, lors d’un entretien, et ces propos interrogent. Se pourrait-il que les enfants intériorisent si jeunes l’idée que le pouvoir est une affaire masculine et que les filles, dans leurs interactions avec les garçons, doivent se rallier à leurs décisions ?

Depuis longtemps, les travaux en psychologie ont montré que des stéréotypes, conformes aux normes sociales genrées, émergent à un âge précoce. Les enfants associent à chaque genre des normes d’apparence, des types de jeux, mais aussi des compétences et des comportements distincts.

Par exemple, la littérature scientifique met en évidence une opposition entre les comportements agentiques, comme l’affirmation de soi, la compétition ou l’agressivité, davantage associés aux garçons, et les comportements communaux, renvoyant au « care » et à l’attention à autrui, plus souvent associés aux filles. Cette approche, centrée sur l’attribution de caractéristiques individuelles, a toutefois négligé la manière dont les enfants conçoivent les interactions sociales genrées.

C’est dans cette perspective que s’inscrivent nos travaux. Dans le cadre du projet CHILD-GAP, soutenu par l’Agence nationale de la recherche (ANR), nous examinons ces représentations des dynamiques de pouvoir – par exemple, lorsqu’un individu impose ses choix à un autre.

Associer pouvoir et masculinité ? Ce qu’en pensent les enfants

Lors d’une recherche antérieure menée en France, au Liban et en Norvège, nous avons présenté à des enfants de 3 à 6 ans une situation montrant deux personnages en interaction, l’un dominant et l’autre subordonné.

Nous leur avons ensuite demandé de deviner quel était le genre de chacun (du pouvoir au genre, voir Figure A). À partir de 4 ans, dans les trois pays, les filles comme les garçons voyaient en majorité un personnage masculin exerçant le pouvoir sur un personnage féminin.

Pour autant, les filles ne se rangent pas toujours derrière cette vision genrée du pouvoir. Car lorsque notre expérimentation a adopté une logique inverse, consistant non plus à deviner le genre des personnages à partir d’une situation de pouvoir (du pouvoir au genre, Figure A), mais à deviner qui exerçait le pouvoir dans un scénario opposant un duo mixte de marionnettes (du genre au pouvoir, Figure B), les réponses différaient selon le genre des participants.


Fourni par l’auteur

Les garçons (73 %) associaient encore le pouvoir au masculin, mais cette tendance avait disparu chez les filles (44 %). Il est probable que des mécanismes de valorisation de son propre genre soient ici à l’œuvre : chez les garçons, ils renforceraient l’association entre pouvoir et masculinité ; chez les filles, ils tendraient à la contrecarrer, sans pour autant l’inverser.

Des stéréotypes de genre à la prescription de comportements

Lorsque l’on demande aux enfants de raisonner sur les groupes sociaux, ils ont tendance à transformer les régularités qu’ils observent (c’est-à-dire le monde tel qu’il est) en règles (soit le monde tel qu’il doit être). Par exemple, dans une recherche menée aux États-Unis, des enfants ont observé deux groupes de personnages consommant chacun un aliment spécifique. Mais lorsque l’un des personnages s’est mis à adopter l’habitude alimentaire de l’autre groupe, les enfants ont désapprouvé son comportement.

C’est ce glissement qui rend les stéréotypes de genre problématiques : ils peuvent se transformer en prescriptions implicites façonnant le regard sur autrui, ou sur soi-même. De tels biais existent chez l’adulte. Des travaux sur l’« effet backlash » montrent que les femmes sont davantage critiquées, et pénalisées sur le plan économique, que les hommes lorsqu’elles affichent du pouvoir.

L’association entre pouvoir et masculinité se traduirait-elle aussi par des attitudes prescriptives chez l’enfant ? Pour répondre à cette question, nous avons présenté à 653 participants de 3 à 8 ans des saynètes dans lesquelles un personnage imposait ses choix de jeux à un autre. Certaines de ces interactions étaient non mixtes (fille > fille ou garçon > garçon), et d’autres étaient mixtes, allant soit dans le sens du stéréotype (garçon > fille), soit dans le sens inverse (fille > garçon).

Pour saisir les attitudes des enfants, nous leur avons demandé de répartir trois autocollants entre les deux personnages. Ils pouvaient ainsi choisir d’avantager le personnage dominant, reconnaissant la légitimité de sa position, ou de favoriser le subordonné pour compenser l’inégalité initiale. Restait alors à savoir si un biais en faveur du dominant masculin allait émerger.

Les résultats n’ont pas confirmé cette hypothèse. Au niveau global, les enfants interrogés n’ont pas plus avantagé le pouvoir quand il était exercé par un garçon plutôt que par une fille. Ces résultats pourraient plaider pour l’hypothèse d’une émergence plus tardive d’une telle tendance.

Valoriser son groupe de genre

Au-delà de l’absence de favoritisme envers le pouvoir masculin, nous avons pu observer deux résultats. Le premier fut une influence de l’âge, déjà mise en évidence dans d’autres études : les plus jeunes (3-4 ans) ont privilégié le personnage dominant, tandis que les enfants de 7-8 ans ont favorisé le personnage subordonné. En grandissant, les enfants tendent donc à juger négativement les asymétries de pouvoir, du moins dans des contextes de jeu comme celui étudié ici.




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La seconde observation fut que les enfants ont donné plus d’autocollants au personnage de leur genre. Cela s’est avéré particulièrement marqué chez les filles, qui ont privilégié le personnage féminin plus fortement que ne l’ont fait les garçons avec le personnage masculin.

Dans le cas particulier des relations de pouvoir, la valorisation de son groupe de genre pourrait ainsi agir comme un contrepoids aux stéréotypes. Nous avons d’ailleurs pu observer ce favoritisme dans d’autres situations. Dans une étude qui examinait les tendances affiliatives, nous avons montré à des enfants de 3 à 6 ans des conflits de ressource entre une femme et un homme, puis nous leur avons demandé avec qui ils préféreraient jouer. Leurs choix se sont portés sur le personnage victorieux, mais uniquement lorsqu’il était du même genre qu’eux.




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Dans une autre étude, nous avons cette fois utilisé un test d’association implicite pour déceler les attitudes automatiques que les enfants peuvent avoir face au pouvoir genré. Il s’agissait ici d’établir si l’association « pouvoir masculin = positif » était plus automatique que « pouvoir féminin = positif ». Une fois encore, c’est un effet en faveur de son propre genre qui fut observé : les filles associaient plus rapidement un stimulus positif (un smiley) à une image montrant une femme en train de diriger un homme, alors que les garçons faisaient plus rapidement l’association inverse.

Pour conclure, citons Mia, âgée de 7 ans, qui, dans l’une de nos études en cours, a choisi de s’attribuer une position dominante face à un personnage masculin : « Ça fait du bien ! C’est toujours les garçons qui commandent. » Alors que la lucidité de Mia quant à l’existence d’une hiérarchie genrée ne fait ici aucun doute, cela ne l’amène pourtant pas à s’y soumettre. À la lumière de nos résultats, il apparaît que l’identification à son groupe de genre ainsi qu’une préférence croissante pour l’égalité alimentent cette résistance.

The Conversation

Jean-Baptiste Van der Henst a reçu des financements de l’ANR, du CNRS, de l’INSERM, de la Fondation de France, de la région Rhône Alpes, et de l’Université de Lyon 1.

Alexandre Foncelle a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche.

Anna Eve Helmlinger a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche.

Cristina-Ioana Galusca a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche, de Carnot Cognition, de Cercog (Université Grenoble Alpes) et de Diverse Intelligences Summer Institute (Templeton Foundation).

Elodie Barat a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche (ANR) .

Hélène Maire a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche.

Rawan Charafeddine ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pour les enfants, le pouvoir a-t-il un genre ? – https://theconversation.com/pour-les-enfants-le-pouvoir-a-t-il-un-genre-273605