Source: The Conversation – in French – By Abdoulaye Ndiaye, ensiengnant-chercheur, New York University
Une question anime Dakar depuis plusieurs mois, mais également Londres, Paris, Pékin et Washington : le Sénégal devrait-il continuer à rembourser sa dette sur un chemin peut-être insoutenable ou faire défaut sur sa dette ? Cette question en ouvre une autre, non moins complexe : cette dette est-elle soutenable ?
La signification du terme « soutenable » n’est pas aisée à définir, pour deux raisons : d’abord parce que cette définition dépend non seulement des conditions actuelles, mais aussi de choix futurs ; ensuite parce que la soutenabilité de la dette ne dépend pas uniquement de ce que perçoit l’administration sénégalaise, mais aussi de ses créanciers, comme le FMI, les institutions multilatérales et bilatérales, et les marchés financiers.
Le Sénégal fait face à une crise de la dette aiguë, marquée par un surendettement atteignant environ 132 % du PIB selon le Fonds monétaire international (FMI). Le service de la dette s’élève à 5 500 milliards de francs CFA (9,1 milliards de dollars US), mobilisant une part croissante des recettes fiscales. La situation, aggravée par la découverte d’une « dette cachée », ce qui nécessite une restructuration que le Premier ministre Ousmane Sonko exclut.
Un nouveau rapport tente de décrire les principales conséquences de deux options : tenter de rembourser à tout prix ou bien faire défaut. Abdoulaye Ndiaye, l’un des auteurs, s’est entretenu avec The Conversation Africa.
Comment la crise de la dette du Sénégal est-elle apparue ?
En septembre 2024, le nouveau gouvernement, élu en avril de la même année, découvre et annonce publiquement des anomalies dans les rapports sur la dette. Dans la foulée, en octobre de la même année, le FMI suspend son programme d’aide au pays.
Quelques mois plus tard, en février 2025, la Cour des comptes estime que le déficit a été sous-estimé de 5,6 % du PIB par an entre 2019 et 2023. Dès lors, le ratio dette/PIB est révisé à 100 %, contre 74 % initialement annoncés. Entre mars 2025 et octobre 2025, malgré plusieurs visites dans le pays, le programme FMI reste en hiatus.
Par la suite, le gouvernement publie le budget révisé pour 2025 ainsi que les
perspectives à moyen terme. La dette est désormais estimée à 120 % du PIB, Un mois après, la mission envoyée par le FMI est prolongée de deux semaines. Dans le même temps, les premières tensions publiques majeures éclatent entre le FMI et le gouvernement. Conséquence directe, les obligations d’État s’effondrent. Face à cette pression, le Premier ministre Ousmane Sonko s’engage à tout mettre en oeuvre pour éviter un défaut de paiement.
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Sur quels paris repose la stratégie actuelle du Sénégal face à la crise de la dette ?
Rembourser à tout prix, c’est faire deux paris en un. Le premier, c’est celui d’une consolidation budgétaire massive en un temps record. Autrement dit, un marathon au rythme d’un sprint. Passer de 14 % du PIB de déficit primaire en 2024 environ à 2 % de surplus est quelque chose que seulement quelques pays ont pu faire, généralement en profitant d’une manne exceptionnelle de ressources naturelles. C’est le cas d’Antigua-et-Barbuda qui a réalisé un spectaculaire rebond budgétaire avec des excédents primaires après des années de déficit.
Le second pari, c’est que pendant ce temps certains acteurs clés dont le FMI accepteront de croire que la dette du Sénégal est soutenable, autrement dit de prêter en ce moment difficile. Pour financer son déficit courant, mais aussi la dette à rembourser entre 2026 et 2028, le gouvernement doit lever 15 000 milliards de francs CFA (25 milliards de dollars US).
Si le FMI ne peut pas intervenir, qui pourrait financer le Sénégal et à quel prix ?
L’institution la plus à même de le faire serait effectivement le FMI, dont les programmes visent précisément à soutenir des pays en crise, qui permettent de mobiliser d’autres prêteurs concessionnels, et dont les prêts aux pays pauvres sont à taux zéro. Mais du fait de ses propres règles, le FMI ne peut signer de programme que si son cadre d’analyse de la dette publique indique que la dette est soutenable. Or, aussi imparfait que soit cet outil, notre analyse indique qu’il est peu probable que ce soit le cas.
Si le FMI ne peut pas prêter, d’autres acteurs pourraient-ils s’y substituer ? C’est possible : on l’a vu par le passé : dans le cas de l’Egypte ou du Kenya en 2024, des prêteurs émergents comme les Emirats Arabes Unis ont accepté de fournir des liquidités malgré des doutes sur la solvabilité du pays. Mais il serait illusoire de croire que ces soutiens sont gratuits : plus ils sont risqués, plus ils vont exiger des contreparties : privatisations douloureuses, etc.
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Le Sénégal dispose-t-il d’une autre option pour faire face à sa crise de la dette ?
Une troisième option serait de s’appuyer sur les marchés financiers régionaux. En 2025, ce sont les banques régionales qui ont financé l’endettement sénégalais, fournissant plus de 4000 milliards de francs CFA (6,7 milliards dollars US). Elles pourraient continuer, mais sans doute pas dans les mêmes volumes : cela réduirait les prêts au secteur privé, et, surtout, pourrait exposer le secteur bancaire à un risque croissant.
Il n’est pas impossible que ce double pari réussisse, mais une telle stratégie expose à des risques considérables : soit que la consolidation massive échoue, soit qu’aucun prêteur ne se manifeste.
Si le Sénégal dispose d’une autre option pour faire face à la crise de la dette, là, on peut parler également du fait qu’il y a eu, pour développer cette partie, plus d’opérations opaques, comme les échanges de rendement total – contrat financier dans lequel deux parties échangent des flux financiers liés à la performance d’un actif –, qui sont essentiellement des manières pour les marchés financiers internationaux de pouvoir accéder au marché sénégalais. Ce sont des produits dérivés financiers.
Comment le Sénégal peut-il négocier sa dette sans bloquer ses investissements futurs ?
L’autre stratégie possible est de chercher à négocier avec les créanciers, dans le « Cadre Commun », la procédure mise en place par le G20 pour réduire les dettes dues aux créanciers bilatéraux des pays en développement.
Ce choix n’est pas aisé non plus. Les cas récents de restructuration étaient longs et complexes, même si les derniers en date, le Ghana et l’Éthiopie, ont vu une certaine accélération. La communauté internationale devrait en faire un test de collaboration possible : la Chine et la France, qui détiennent ensemble environ 70% de la dette bilatérale, devraient clairement montrer leur soutien en s’engageant à traiter la dette le plus rapidement possible.
Négocier avec les créanciers privés est toujours compliqué : ils chercheraient à minimiser leurs pertes, et les obligations seraient classées en « défaut » par les agences de notation. Ces conséquences sont importantes, mais la réémergence après un défaut est possible, en particulier quand la dette est réduite de manière suffisamment décisive.
De leur côté, les institutions internationales devront soutenir le pays avec de nouveaux prêts, pour que le Sénégal puisse continuer à investir malgré les difficultés d’accès aux marchés internationaux. Enfin, pour minimiser les coûts économiques, il faudrait exclure les dettes dues en franc CFA du périmètre de restructuration, pour éviter de déstabiliser la zone.
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Quelle est, selon vous, la meilleure voie à suivre ?
Dans tous les cas, les leçons de cette crise doivent aller au-delà du Sénégal, et conduire à renforcer la transparence de la dette et la supervision bancaire dans la zone. Comme l’ont fait les pays européens au moment de la crise grecque en 2010, l’Union écoomique et monétaire ouest-africaine (Uemoa) devra se réformer et adopter des filets de sécurité additionnels.
L’expérience montre que repousser un défaut est coûteux : mieux vaut négocier tôt pour réduire l’impact sur les exportations et la croissance. Les deux choix en présence sont difficiles, et les deux imposeront des coûts sérieux à l’économie. Notre analyse est qu’en l’absence de liquidités importantes et peu chères, rembourser serait plus dangereux et coûteux.
Les coûts d’une restructuration se concentreraient principalement à court terme, avec des négociations pouvant durer deux à trois ans. En revanche, les conséquences de l’échec d’un remboursement seraient beaucoup plus lourdes et durables. Ce scénario ferait peser des risques importants sur la stabilité économique à long terme et doit donc être évité.
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Abdoulaye Ndiaye does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.
– ref. Crise de la dette sénégalaise : une boussole pour s’orienter – https://theconversation.com/crise-de-la-dette-senegalaise-une-boussole-pour-sorienter-274339
