Source: The Conversation – France (in French) – By Matthieu Mandard, Maître de conférences en sciences de gestion, Université de Rennes 1 – Université de Rennes

On sait que les ingénieurs sont tous formés au management, et que nombre d’entre eux en seront des praticiens au cours de leur carrière. Ce qui est nettement moins connu, en revanche, c’est que le management est né au dix-neuvième siècle de l’activité même des ingénieurs, et que des ingénieurs ont systématiquement été au nombre de ses principaux théoriciens.
Les ingénieurs, dont le diplôme est réglementé en France par la Commission des titres d’ingénieurs (CTI), mais dont l’usage du titre au plan professionnel est libre, sont des spécialistes de la conception et de la mise en œuvre de projets techniques. Ils se doivent donc par définition de maîtriser les principes de base du management. Mais à quel point le métier d’ingénieur est-il lié à cette discipline, consacrée à l’élaboration de théories et de pratiques relatives au pilotage des organisations ?
À rebours d’une idée saugrenue, mais pourtant actuellement populaire, selon laquelle le management devrait son origine au nazisme, il s’avère que c’est plutôt du côté des ingénieurs qu’il faut regarder. Car leur activité est en effet historiquement liée à l’essor du management, comme nous l’écrivions dans un article récent dont nous retraçons les conclusions ici.
Révolutions technologiques et management
Le management a de toute évidence toujours existé, puisque de la construction des pyramides aux débuts de la première révolution industrielle en Angleterre au milieu du XVIIIᵉ siècle, en passant par l’édification des cathédrales, la conduite de grands projets a de tout temps nécessité le pilotage de collectifs importants. Mais il s’agissait alors d’initiatives locales, répondant à des contextes techniques et sociaux particuliers, qui ne faisaient pas encore système. Il faut en fait attendre le milieu du XIXᵉ siècle, et la deuxième révolution industrielle, pour voir le management constitué en tant que corpus de réflexion de portée générale relatif aux modalités de conduite des organisations.
Si le management apparaît à cette époque aux États-Unis, c’est en raison de l’essor du chemin de fer entamé au tournant du XIXᵉ siècle, qui implique la mise en place de grandes entreprises destinées à en assurer le pilotage de manière efficace et dans des conditions de sécurité satisfaisantes. Ce modèle de la grande entreprise se diffusera par la suite dans d’autres industries, telles que celle de l’acier, et se substituera progressivement aux petites entreprises artisanales jusqu’alors majoritaires.
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À cette première révolution technologique en succède une seconde, amorcée au milieu du XIXᵉ siècle, qui résulte du développement du machinisme et de la hausse des rythmes de production associés. Elle donne elle aussi lieu à des changements dans les modes d’organisation des entreprises, puisque l’on assiste, à partir de 1890, à la naissance d’usines performantes dont le fonctionnement doit être rationalisé et planifié de manière à en tirer parti au maximum.
Vient ensuite la révolution des transports, soutenue par l’essor de l’automobile et par le déploiement d’infrastructures routières. Celle-ci entraîne, au milieu du XXᵉ siècle, l’extension géographique des opérations des entreprises et l’élargissement de leurs périmètres d’activité afin de satisfaire de nouveaux marchés, et l’apparition de l’entreprise qualifiée de multi-divisionnelle.
Enfin, la quatrième révolution technologique habituellement retenue apparaît après la Seconde guerre mondiale, avec l’essor de l’informatique et des télécommunications. Celle-ci renforce la tendance à la dispersion géographique des entreprises déjà amorcée précédemment, et donne lieu à partir des années 1990 à un modèle de management de référence qualifié d’organisation en réseau.
Au total, ce que montrent les observations, et notamment les travaux récents de Bodrožić et d’Adler, c’est que les révolutions dans les modes et les méthodes de gestion des organisations ont systématiquement été la résultante de révolutions technologiques, qui furent elles-mêmes le fruit des activités d’ingénieurs.
Ingénieurs et théorisation du management
Les changements dans le fonctionnement des entreprises induits par ces révolutions technologiques ont nécessité l’élaboration de nouveaux modèles de management, entendus comme des préceptes quant à la meilleure manière de piloter les activités des organisations. Et ici encore, il s’avère que des ingénieurs ont toujours fait partie des principaux théoriciens de ces modèles.
L’essor des grandes entreprises du secteur des chemins de fer au XIXᵉ siècle est ainsi accompagné par les réflexions d’ingénieurs de ce secteur, Benjamin H. Latrobe, Daniel C. McCallum, et J. Edgar Thomson, qui mettent au point ce qui est alors appelé les structures hiérarchico-fonctionnelles. Face aux conditions de travail particulièrement rudes induites par ce modèle, des programmes de réformes sociales sont ensuite développés par des auteurs tels que l’ingénieur George Pullman, fondateur de la compagnie de wagons-lits du même nom.
Le fonctionnement des usines performantes qui apparaissent ensuite est quant à lui rationalisé par des auteurs bien connus, dont on oublie parfois qu’ils étaient tous trois des ingénieurs : le Français Henri Fayol, et les États-Uniens Henry Ford et Frederick Taylor. Ici encore, la rudesse des conditions de travail engendrées par la mise en place d’un management scientifique, ou du travail à la chaîne, amène à des réflexions, quant à la manière de restaurer un climat social dégradé, en partie conduites par un ingénieur du nom de George Pennock, tombé dans l’oubli.
Et les pratiques managériales induites par les deux révolutions technologiques les plus récentes sont à l’avenant. L’entreprise multidécisionnelle fut en bonne partie théorisée par un ancien président de General Motors, l’ingénieur Alfred Sloan, et les problématiques de qualité qu’elle engendra furent largement examinées par un ingénieur de Toyota du nom de Taiichi Ohno. Quant au modèle de l’organisation en réseau, il fut notamment pensé et amendé par des ingénieurs spécialistes des systèmes d’information, tels que Michael Hammer et James Champy, ou par un ingénieur de Hewlett-Packard, Charles Sieloff.
Comment expliquer cette importance historique des ingénieurs en matière de théorisation du management ? Ceci tient à deux raisons pratiques. Leur proximité avec les évolutions technologiques de leur époque les amène à identifier précocement les problèmes managériaux que ces changements soulèvent, et les rend aussi mieux à même de résoudre.
Ingénieur et management, un lien à cultiver
Ainsi, le métier d’ingénieur a toujours eu partie liée au management. On ne sera donc pas surpris d’apprendre que, en Europe, l’enseignement du management a d’abord été dispensé en école d’ingénieurs au milieu du XIXe siècle, avant d’être confié aux écoles de commerce au tournant du XXe siècle. Et c’est ce qui explique également que deux des plus prestigieuses écoles d’ingénieurs françaises, l’École des mines de Paris et l’École polytechnique, disposent chacune d’un laboratoire de recherche dédié aux sciences de gestion et du management (respectivement, le Centre de gestion scientifique et le Centre de recherche en gestion), ou que des spécialistes du management interviennent plus généralement dans toutes les écoles d’ingénieurs.
En raison des défis technologiques qui s’annoncent (robotisation, essor de l’IA, sobriété énergétique), il s’avère que ce lien ingénieurs/management doit être affirmé et cultivé. Car ces évolutions s’accompagneront nécessairement de changements organisationnels qu’il sera nécessaire de penser si nous ne voulons pas les subir.
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Matthieu Mandard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. La place méconnue des ingénieurs dans l’histoire du management – https://theconversation.com/la-place-meconnue-des-ingenieurs-dans-lhistoire-du-management-272951
