Source: The Conversation – in French – By Paco Milhiet, Visiting fellow au sein de la Rajaratnam School of International Studies ( NTU-Singapour), chercheur associé à l’Institut catholique de Paris, Institut catholique de Paris (ICP)

Puissance coloniale en Indochine (1862–1954), la France a pendant un temps revendiqué la souveraineté sur les îles Paracels et Spratleys. Les bouleversements géopolitiques de la Seconde Guerre mondiale puis le processus de décolonisation ont progressivement sapé ses ambitions, conduisant à son éviction régionale. Retour sur cet épisode éphémère, qui préfigure les tensions actuelles en mer de Chine méridionale.
Épicentre des tensions géopolitiques en Asie du Sud-Est, la mer de Chine méridionale est un espace maritime stratégique et contesté. Voie de communication essentielle pour le commerce mondial, notamment pour le transit des hydrocarbures, ce bassin maritime recèle d’importantes ressources halieutiques, ainsi que des gisements de matières premières.
Elle est également constellée de structures marines (îles, îlots, rochers, hauts-fonds, récifs, cayes), principalement regroupées en trois archipels : les Paracels à l’ouest, les Spratleys au sud et les Pratas au nord. Ces poussières insulaires ne représentent qu’une quinzaine de km2 de terres émergées. Dépourvues d’intérêts économiques propres, peu propices à l’implantation durable de communautés humaines, elles ont longtemps suscité le désintérêt, voire la méfiance, des États riverains, en raison des risques qu’elles représentaient pour la navigation.
Pourtant, depuis la signature de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer en 1982, les convoitises étatiques s’aiguisent autour de la supposée juridiction que ces structures confèrent aux espaces maritimes environnants. En résulte une course à l’occupation, des revendications souveraines qui se superposent, et des accrochages réguliers entre marines de guerre, garde-côtes et pécheurs. La République populaire de Chine, particulièrement, y développe un irrédentisme assertif et décomplexé, via la poldérisation de nombreuses entités insulaires, transformées en bases militaires.
Puissance influente et souveraine dans la zone au temps de l’Indochine française (1862-1954), la France s’est elle aussi intéressée à ces îles et y a même revendiqué la souveraineté. Prises dans les tumultes géopolitiques du XXe siècle, les ambitions de Paris n’auront pas résisté à son éviction de la région.
Lieu microcosmique de la grande histoire asiatique, ces quelques îlots dispersés en mer de Chine racontent à leur échelle les ambitions impériales, les illusions de puissance et le désengagement inéluctable de la France en Extrême-Orient.
Indochine française et mer de Chine méridionale
L’influence française dans la péninsule indochinoise se développe au début du XIXe siècle, animée par une triple ambition : religieuse d’abord, par l’entremise de missionnaires catholiques ; commerciale ensuite, pour conquérir de nouveaux marchés tout en diversifiant les sources d’approvisionnement ; stratégique enfin, dans un contexte de concurrence coloniale qui voit le Royaume-Uni affermir ses ambitions dans la région.
À la recherche d’un débouché sur le sud de la Chine, la politique active française sur le Mékong, puis le Fleuve rouge, entraîne une colonisation progressive de l’ensemble de la péninsule indochinoise : la Cochinchine devient une colonie en 1862, le royaume du Cambodge, un protectorat en 1863, suivi de l’Annam et du Tonkin en 1884, de l’enclave chinoise de Kouang-Tchéou-Wan en 1898 et enfin du Laos en 1899.
Largement méconnus des cartographes, et craints des navigateurs, les territoires insulaires de mer de Chine méridionale n’intéressent pas les administrateurs français, accaparés par des sujets prioritaires : bail de Fort-Bayard, construction de la ligne de chemin de fer reliant le Yunnan et le Tonkin, influence japonaise sur l’île chinoise de Hainan.
C’est d’ailleurs l’activisme nippon dans la zone qui va inciter les autorités françaises à reconsidérer l’intérêt de ces îles. Implanté à Taïwan depuis la guerre sino-japonaise de 1894-1895, le Japon soutient officieusement des sociétés qui investissent les îles de mer de Chine pour y exploiter le guano.
Alors que les équilibres géopolitiques pré-Seconde guerre mondiale se mettent en place en Asie, la France revendique ouvertement sa souveraineté sur les îles Paracels et Spratleys à partir de 1930.
Les Paracels, une revendication française au titre des droits «historiques» de l’empire d’Annam
Situées à environ 300 km au sud-est de l’île de Hainan, les îles Paracels regroupent 130 structures marines. Connues des pécheurs annamites et hainanais, ces îles ne sont néanmoins pas occupées de manière permanente, car inhospitalières et dangereuses pour la navigation. Elles suscitent d’abord l’indifférence des autorités coloniales. Alors qu’aucun État ne revendique officiellement l’archipel, la dynastie Qing, au crépuscule de son règne, y réalise une prise de possession officielle en 1909, mais n’occupe pas l’île de manière permanente.
Entre le déclin chinois et l’assertivité croissante du Japon, les autorités françaises vont progressivement formuler une revendication sur l’archipel. Paris se réfère alors aux droits historiques de l’empire d’Annam pour justifier ses ambitions. En effet, des documents vietnamiens, antérieurs à la période coloniale, font mention de visites régulières de ces archipels par des pêcheurs annamites. Une administration effective se serait même matérialisée sous l’empereur Gia Long à partir de 1816.
La Chine refusant une reconnaissance des droits annamites et opposant son propre récit historique, la diplomatie française soumet en 1937 une proposition d’arbitrage international au gouvernement national de Chang Kai Chek, lequel rejette l’initiative. La même année, alors que le Japon entreprend l’invasion de la Chine continentale, la France dépêche aux Paracels un navire chargé d’établir une prise de possession officielle.
À quelques centaines de kilomètres plus au sud, dans l’archipel des Spratleys, des dynamiques similaires sont à l’œuvre, à quelques détails près…
Les Spratleys : une prise de possession au nom de la France seule
Les îles Spratleys regroupent une vingtaine de structures émergées et une centaine de récifs. Excentrées par rapport à la route Singapour-Hongkong, les autorités françaises s’y intéressent encore moins que les Paracels. Les Britanniques y avaient bien exploité le phosphate à la fin du XIXe siècle depuis leur colonie de Labuan, sans pour autant y avoir effectué une prise de possession officielle.
Ici encore, c’est la présence croissante des Japonais qui va inciter les autorités françaises à reconsidérer la zone. À l’instar des autres archipels de la mer de Chine, des entrepreneurs japonais exploitent le guano, notamment à Itu Aba, depuis le début du XXe siècle.
En 1930, la canonnière La Malicieuse prend officiellement possession de l’île Spratley. En 1933, les navires Alerte et Astrolabe réitèrent l’opération sur cinq autres îles. Détail important, contrairement aux Paracels, la revendication est faite au titre de la France seule, et les Spratleys sont rattachées administrativement à Baria en Cochinchine, colonie dont le statut juridique diffère de celui de l’Annam (protectorat).
La publication au Journal officiel provoque une protestation de Tokyo et l’archipel devient un sujet de contentieux franco-japonais. La France propose de soumettre le litige à une juridiction internationale, mais les Japonais ont d’autres projets.
Occupation japonaise et éviction française
En 1939, les forces japonaises envahissent Hainan, les Paracels et les Spratleys. Alors que la France capitule, la situation est confuse en Indochine, où les Japonais arrivent à partir de 1940. L’amiral Decoux, gouverneur général resté fidèle à Vichy, collabore avec les forces japonaises tout en maintenant un semblant d’autonomie. Déclinaison surprenante de cette situation ambiguë aux Paracels, travailleurs japonais et militaires franco-annamites cohabiteront tant bien que mal sur l’île Boisée pendant la durée de la guerre.
À la fin des hostilités, si le Japon est hors-jeu, le contentieux sino-français sur les Paracels reprend brièvement. En 1947, à quelques jours d’intervalle, Chinois et Français occupent les îles Boisée et Pattle. Finalement, en vertu de l’accord franco-vietnamien du 8 mars 1949, Paris remet officiellement le contrôle de l’île Pattle à Saigon.
Aux Spratleys, la situation diverge. Si les accords de Genève de 1954 consacrent la pleine indépendance du Vietnam, certains considèrent à Paris que ces îles n’ont jamais fait partie de l’empire d’Annam et pourraient donc juridiquement être distinguées du Vietnam. La France garderait ainsi un semblant d’influence régionale en maintenant des troupes et une base.
Cette position ne tiendra pas. Le président Ngo Dinh Diem exige le retrait des 30 000 soldats français. Les dernières escales françaises aux Paracels et aux Spratleys ont lieu en 1956. Il faudra attendre plus d’un demi-siècle pour que la France reformule des ambitions régionales.
Géopolitique-fiction : et si la France était restée souveraine en mer de Chine ?
Depuis 2018, Emmanuel Macron a développé une stratégie indo-pacifique devenue progressivement un objectif prioritaire de la politique étrangère française. L’exercice de la souveraineté dans les collectivités d’outre-mer en constitue le pilier principal. La ZEE qu’elle confère représente un attribut de puissance incontournable : plus de 90 % de l’espace maritime français, le deuxième plus important au monde, se trouve en Indo-Pacifique.
En repensant à la mer de Chine méridionale, il est alors tentant d’imaginer que la France ait maintenu sa souveraineté sur les Paracels et/ou les Spratleys. Si les propositions d’arbitrage soumises à la Chine et au Japon avaient été acceptées et la souveraineté française confirmée par une juridiction, comme ce fut le cas avec l’atoll de Clipperton en 1931, la France disposerait aujourd’hui d’une « tête de pont » souveraine au cœur de la zone la plus contestée du globe.
Paris aurait pu alors jouer pleinement son rôle de «puissance d’équilibre», jouissant d’une «autonomie stratégique», pour défendre «la liberté de souveraineté». Autant de vocables que le président Macron aime associer à la stratégie Indo-Pacifique française.
Une lecture réaliste invite toutefois à la modestie.
Confettis d’empire ou pépites géopolitique ?
D’abord, un jugement d’un tribunal arbitral, rendu le 12 juillet 2016, précise que les îles Spratley ne peuvent pas prétendre à une ZEE, car elles ne disposent pas de capacité objective à accueillir une activité économique ou des habitations humaines. De quoi tempérer le caractère stratégique réel de ces îlots, juridiquement considérés comme des rochers. Ensuite, les puissances riveraines de la zone, Pékin et Hanoi en tête, n’auraient probablement jamais reconnu la souveraineté d’un acteur occidental — qui plus est, ancienne puissance coloniale en Asie.
Côté français, la fin des revendications souveraines a probablement épargné bien des contraintes géopolitiques. Car ce que la France a abandonné en mer de Chine, elle a continué à le revendiquer ailleurs. Ainsi, d’autres îles ou rochers inhabités sont aujourd’hui l’objet de contentieux.
Les îles Éparses par exemple, détachées administrativement de Madagascar trois mois avant l’indépendance en 1960, sont aujourd’hui activement revendiquées par Madagascar et l’île Maurice (Tromelin), Port Louis et Antananarivo étant d’ailleurs soutenus dans leur démarche par des résolutions non contraignantes de l’Assemblée générale de l’ONU.
À l’autre bout de l’Indo-Pacifique, le Vanuatu conteste la souveraineté française sur les îles Matthew et Hunter.
Des querelles lancinantes qui compromettent parfois l’intégration régionale de la France. À l’heure où Paris cherche à renforcer ses partenariats en Asie du Sud-Est, il est peu probable qu’une revendication souveraine dans une région déjà sous haute tension eut été bénéfique pour les ambitions françaises en Indo-Pacifique.
Horizon de puissance bordé d’écueils diplomatique, la géopolitique des îles désertes s’avère souvent à double tranchant.
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Paco Milhiet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Les revendications éphémères de la France en mer de Chine méridionale (1930-1956) – https://theconversation.com/les-revendications-ephemeres-de-la-france-en-mer-de-chine-meridionale-1930-1956-275458
