Comment les programmes de lutte contre la pauvreté renforcent la confiance entre citoyens et Etat

Source: The Conversation – in French – By Katrina Kosec, Lecturer, Johns Hopkins University

Lorsque les inondations ont emporté la maison de Woudou Oumar dans le nord du Cameroun, il a perdu avec famille non seulement leur logement, mais aussi leur espoir. Puis, une aide financière soutenue par le gouvernement leur a été versée. « Ce transfert d’argent a été un véritable coup de pouce pour moi et ma famille », explique-t-il. Grâce à cet argent, il reconstruit sa maison, acheté des semences pour cultiver. Il a payé les frais de scolarité de ses filles, pris en charge les soins médicaux de son fils. Il a aussi retrouvé espoir.

Des histoires comme celle de Woudou montrent que les transferts sociaux peuvent avoir un impact qui va au-delà des revenus : ils ancrent les gens dans leur communauté et influencent la façon dont ils perçoivent et jugent le soutien du gouvernement.

Les gouvernements et les partenaires de développement du monde entier consacrent désormais des ressources sans précédent à la protection sociale. Des zones rurales du Bangladesh aux zones urbaines du Brésil, plus de 120 pays à revenu faible ou intermédiaire offrent désormais une forme ou une autre de transfert monétaire à leurs citoyens les plus pauvres. Ces programmes ont permis de réduire la pauvreté à court terme et à long terme. Ils améliorent aussi les résultats scolaires et favorisent une meilleure santé.

Ces aides ont d’autres effets, moins visibles, sur la vie sociale et politique.

Notre nouvelle étude révèle que les transferts sociaux modifient systématiquement les relations entre les citoyens, l’État et les communautés. Nous avons passé en revue près de 90 études empiriques menées sur six continents afin de déterminer les effets des transferts sociaux au-delà du bien-être et des moyens de subsistance. Nous avons constaté que ces programmes influençaient le comportement électoral des citoyens, leur confiance dans les institutions, leur participation à la vie civique et même leur perception de leurs voisins.

Ces études ont couvert l’Afrique, l’Asie, l’Australie, l’Europe, l’Amérique du Nord et l’Amérique du Sud. L’examen comprenait des études menées dans 11 pays africains, dont certains se trouvaient dans des situations fragiles et touchés par des conflits. Nos conclusions ont mis en évidence des tendances cohérentes mais aussi d’importantes variations contextuelles.

Les effets n’étaient pas toujours ceux attendus par les décideurs politiques et dépendaient fortement de la conception du programme, des caractéristiques des bénéficiaires et du contexte politique.




Read more:
Lutte contre la pauvreté : les limites du transfert monétaire


Alors que les gouvernements et les bailleurs de fonds élargissent les filets de sécurité, une réalité mérite davantage d’attention : les transferts sociaux ne fonctionnent pas isolé du reste. Ils influencent la façon dont les citoyens perçoivent l’autorité, l’appartenance et l’équité de leurs institutions politiques. Ils peuvent renforcer ou affaiblir la confiance politique et sociale, renforcer la cohésion ou alimenter le ressentiment.

Notre analyse montre que la conception, la mise en œuvre et le contexte local déterminent si les transferts unissent ou divisent les sociétés. Si de nombreux effets sont positifs, ils ne sont ni automatiques ni uniformes. Pour bien comprendre cela, il faut considérer la protection sociale non seulement comme un outil de lutte contre la pauvreté, mais aussi comme une force qui peut aider – ou entraver – la construction de la confiance politique et de la vie communautaire.

Dans tous les contextes, trois éléments ressortent : la manière dont les transferts remodèlent la légitimité de l’État, leur incidence sur la confiance et le comportement politique, et leur influence sur les relations au sein des communautés.

Remodeler les relations avec l’État

Les programmes de transferts sociaux, tels que les transferts en espèces ou l’aide alimentaire, sont conçus pour réduire la pauvreté et protéger les ménages contre les chocs liés aux revenus. Mais ils influencent également la manière dont les gens appréhendent le contrat social entre les citoyens et l’État.

Dans les contextes fragiles en particulier, même de petits avantages peuvent devenir des symboles de la présence et de la capacité de l’État. Une bonne mise en œuvre peut sembler discrète, mais elle est puissante. Les programmes qui versent les aides à temps et appliquent des règles d’éligibilité claires ont tendance à renforcer la confiance politique. En l’occurrence, les bénéficiaires comprennent non seulement que l’aide arrive, mais aussi pourquoi et de qui elle provient.

À l’inverse, une mauvaise mise en œuvre implique souvent des retards, un ciblage opaque ou des paiements irréguliers. Lorsque les citoyens ne peuvent pas prévoir si les prestations seront versées ou soupçonnent que la sélection est arbitraire ou politisée, les transferts perdent leur effet légitimant et peuvent même saper la confiance dans les institutions publiques.

Lorsque les citoyens perçoivent ces programmes comme étant bien ciblés et efficacement mis en œuvre, ils réagissent souvent par une plus grande satisfaction à l’égard des services publics et de leurs dirigeants politiques, et par une participation politique accrue. Beaucoup commencent à considérer leur gouvernement comme plus légitime et plus réactif.

En réalité, la conclusion empirique la plus constante de près de 90 études était que les transferts sociaux renforçaient le soutien aux dirigeants politiques en place, en particulier lorsque les programmes étaient considérés comme crédibles, bien ciblés et correctement mis en œuvre.

Toutefois, tous les effets n’étaient pas positifs.

Nous avons identifié les conditions dans lesquelles les transferts sociaux avaient peu d’effet, voire des conséquences négatives, sur les relations entre l’État et les citoyens. Dans certains cas, cela reflétait une faible capacité de mise en œuvre. Dans d’autres, les citoyens attribuaient le mérite de la mise en œuvre des programmes aux ONG ou aux bailleurs de fonds plutôt qu’à leur gouvernement. Lorsque l’attribution du mérite n’était pas claire, les avantages ne se traduisaient pas nécessairement par un soutien politique.




Read more:
Débat : Comprendre la culture de la pauvreté pour remédier aux inégalités


Un tableau mitigé au niveau communautaire

Nous avons également examiné comment les transferts ont façonné les relations entre les citoyens eux-mêmes. Ici, les résultats étaient plus mitigés.

Dans certains contextes, les transferts ont renforcé l’engagement communautaire, consolidé les réseaux de soutien informels et instauré la confiance entre les groupes.

Mais dans d’autres cas, les transferts ont alimenté la jalousie ou aggravé les tensions entre les groupes. Les données indiquent, par exemple, que les transferts peuvent augmenter la criminalité ou les conflits lorsque les avantages profitent à des ménages plus aisés ou sont perçus comme aidant des étrangers.

Les questions d’équité et de mérite se sont révélées particulièrement importantes. Lorsque les programmes excluaient ceux qui se percevaient comme tout aussi démunis, ou lorsque les non-bénéficiaires percevaient les bénéficiaires comme ne méritant pas ces aides, un ressentiment politique s’est développé. Ces dynamiques étaient particulièrement marquées dans les contextes de déplacements massifs, de fortes inégalités ou de clivages sociaux profonds.

L’importance de la conception des programmes

L’une des conclusions les plus claires de notre analyse est que la conception et la mise en œuvre des programmes de lutte contre la pauvreté ont une incidence réelle sur les résultats politiques et sociaux.

Les programmes inclusifs qui touchaient des populations plus larges étaient moins susceptibles de créer des frustrations que ceux qui ciblaient des groupes restreints. Les programmes assortis de conditions qui favorisent l’acquisition de compétences civiques (par exemple, grâce à une formation professionnelle) et renforcent l’engagement auprès des organisations étatiques et communautaires (par exemple, grâce à l’obtention d’une carte d’identité nationale) contribuent plus efficacement à stimuler l’engagement politique.

Il est aussi important que les citoyens comprennent que l’aide provient de l’Etat. Lorsque les citoyens associaient clairement les avantages à leur gouvernement, les transferts étaient plus susceptibles de renforcer la confiance dans les institutions. Et le fait de disposer de mécanismes de recours, de retour d’information et de dialogue communautaire amplifiait les effets positifs.

Nous avons également constaté que les effets sur la confiance et la cohésion sociale étaient plus importants parmi les groupes marginalisés tels que les femmes, les travailleurs non qualifiés et les personnes très pauvres. Ce sont souvent ces citoyens qui ont le plus à gagner du soutien matériel et de la reconnaissance que représentent ces programmes.

Leçons pour émargir ces politiques publiques

La protection sociale occupe une place de plus en plus centrale dans les stratégies de développement. D’où la nécessité de comprendre ses effets. Les transferts monétaires ne sont pas seulement des outils économiques. Ils façonnent les attitudes politiques, la cohésion communautaire et la perception de l’équité.

Le message fondamental est simple mais lourd de conséquences : la protection sociale n’est jamais neutre sur le plan politique ou social. Ses effets dépendent non seulement du montant transféré, mais aussi des bénéficiaires, de la manière dont les programmes sont expliqués et de la perception qu’en ont les citoyens. Ils doivent considérer ces programmes comme équitables, exempts de corruption et mis en œuvre par un État qui leur rend des comptes.

Afin de maximiser les avantages des programmes de transferts sociaux et de minimiser les effets indésirables, les gouvernements et les bailleurs de fonds devraient tenir compte de cinq principes clés :

Un ciblage transparent et équitable. Les programmes doivent s’efforcer d’établir des règles d’éligibilité claires et bien communiqués. Ils doivent également atteindre les objectifs à temps et être exécutés sans corruption.

Une conception respectueuse de la dignité et qui encourage l’engagement civique. Les programmes qui offrent la possibilité de donner son avis ou d’interagir de manière positive avec les prestataires de services publics peuvent favoriser l’inclusion sociale.

Rendre visible le rôle de l’État dans la mise en œuvre. Lorsque les bénéficiaires identifient clairement l’origine publique de l’aide, ils sont plus enclins à considérer l’État comme réactif et compétent. Ce qui renforce les relations positives et encourage une plus grande participation politique.

Promouvoir la cohésion sociale par des efforts complémentaires. Les transferts peuvent renforcer les liens communautaires lorsqu’ils sont associés à des initiatives telles que des réunions locales ou des formations communautaires. Ces caractéristiques peuvent être tout aussi importantes que l’argent lui-même pour garantir une large appropriation du programme.

Mesurer les impacts relationnels, et pas seulement économiques. L’évaluation doit aller au-delà des revenus et de la consommation. Elle doit aussi porter sur comment les transferts affectent la confiance, la cohésion, l’efficacité politique et la perception de l’équité, tant chez les bénéficiaires que chez les non-bénéficiaires.

La protection sociale se développe à l’échelle mondiale, la question n’est plus de savoir si les transferts réduisent la pauvreté. Cela est établi. La question plus difficile est de savoir s’ils contribuent à bâtir des États et des sociétés capables de soutenir le développement à long terme. Une conception adéquate n’est pas seulement une bonne politique. Elle peut renforcer de manière significative les liens entre les citoyens et entre les citoyens et l’État.

The Conversation

Katrina Kosec bénéficie d’un financement du Programme scientifique du CGIAR sur les frontières alimentaires et la sécurité alimentaire.

Cecilia Hyunjung Mo does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Comment les programmes de lutte contre la pauvreté renforcent la confiance entre citoyens et Etat – https://theconversation.com/comment-les-programmes-de-lutte-contre-la-pauvrete-renforcent-la-confiance-entre-citoyens-et-etat-275512