Source: The Conversation – in French – By Michel Roche, Professeur de science politique, Université du Québec à Chicoutimi (UQAC)
Chaque fois que le Parti québécois a cherché à avancer son projet de souveraineté, il l’a fait en s’appuyant sur une coalition sociale progressiste. Or, sous la direction de Paul St-Pierre Plamondon, cette stratégie semble mise en veilleuse. Le parti peut-il encore prétendre rassembler sans miser d’abord sur la solidarité sociale ?
Parler de « gauche » ou de « droite » éclaire peu la situation actuelle, ces notions étant trop subjectives. La vraie question est celle de la solidarité sociale. Car l’indépendance n’avance que lorsqu’elle s’incarne dans un projet collectif capable de rallier syndicats, groupes communautaires, artistes et jeunesse autour d’une critique – même modérée – de l’ordre établi. C’est ce que j’ai tenté de démontrer dans mon dernier ouvrage.
Leçons des référendums de 1980 et 1995
Comparons l’attitude de la direction actuelle du PQ avec celle des périodes ayant précédé les référendums de 1980 et de 1995. En 1980, le référendum avait lieu après l’adoption d’une série de mesures progressistes par le gouvernement Lévesque, élu en 1976, notamment la Charte de la langue française, la Loi sur la protection des terres agricoles et la Loi sur les normes du travail.
On peut aussi mentionner la Loi sur l’assurance-automobile, le congé de maternité, la limitation de la semaine de travail à 44 heures, la loi contre l’emploi de briseurs de grève, la hausse significative du salaire minimum, la création du BAPE et l’abolition des clubs de pêche privés.
Le gouvernement Parizeau (1994-1995) s’est concentré essentiellement sur le référendum qu’il voulait tenir au plus tard dans l’année suivant son élection. Néanmoins, pendant cette courte période, il a mis fin à quelques mesures contestées par les syndicats et introduit la perception automatique des pensions alimentaires. Il a également créé les carrefours jeunesse-emploi et posé les bases de la future assurance-médicaments et de la Loi sur l’équité salariale.
Par ailleurs, le gouvernement a reconnu officiellement les groupes communautaires en créant le Secrétariat à l’action communautaire autonome et le Fonds d’aide à l’action communautaire autonome (loi 111). À la demande des syndicats, il a aussi adopté la loi 46, rétablissant la réglementation sur la construction résidentielle.
C’est dans ce contexte qu’est formée la coalition « Partenaires pour la souveraineté », réunissant des organisations comme les centrales syndicales, les fédérations étudiantes, l’Union des Artistes, l’Union des écrivains, la Fédération des femmes du Québec et divers organismes communautaires. Son programme résolument progressiste visait à mobiliser la société civile pour soutenir la souveraineté. Françoise David et François Saillant, alors respectivement militants de la Fédération des femmes du Québec (FFQ) et du Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU), ont ainsi évalué ce gouvernement :
Le 4 juin 1995, Jacques Parizeau vient lui-même devant une foule estimée à 18 000 personnes annoncer que, oui, il construira des logements sociaux avec soutien communautaire. Oui, il augmentera le salaire minimum de 45 ¢ de l’heure. Oui, nous aurons une loi sur l’équité salariale. Nous sommes alors à quelques mois d’un référendum crucial. Cela a-t-il contribué à ses réponses satisfaisantes aux revendications des femmes ? Bien sûr que oui.
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Certes, le premier ministre Parizeau se voulait également un ardent partisan du libre-échange avec les États-Unis, position qu’il ne nuancerait que quelques années plus tard. Il n’empêche que son passage à la tête du Parti québécois et à titre de premier ministre a été principalement marqué par une volonté de construire une large coalition souverainiste, en misant davantage sur la solidarité sociale que sur les principaux fondements du néolibéralisme.
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De Bouchard à PSPP : rupture ou continuité ?
Ce ne sera guère le cas chez Lucien Bouchard, un ancien ministre conservateur qui, tout en adoptant diverses mesures sociales, a misé sur la politique du « déficit zéro », aux conséquences particulièrement négatives pour le réseau de la santé, les écoles et les universités.
Cette politique s’est traduite par un recul de l’appui à la souveraineté, qui avait pourtant grimpé jusqu’à 56 % au cours de l’année 1996. Dans ce contexte, la coalition des Partenaires pour la souveraineté perdait des membres. Dès 1998, la Centrale de l’Enseignement du Québec (CEQ) et la Confédération des Syndicats nationaux (CSN) s’en retiraient. Prétendant créer des « conditions gagnantes » pour un troisième référendum, le gouvernement Bouchard a échoué. Le mouvement indépendantiste avait été démobilisé par ses politiques.
Sous la direction de PSPP, le PQ – au moins jusqu’à maintenant – ne semble guère chercher à construire une coalition progressiste en vue du référendum qu’il promet. À moins d’un revirement inattendu, les mesures annoncées jusqu’à maintenant et les positions adoptées par le parti se révèlent peu susceptibles de mobiliser le monde syndical, la jeunesse, les artistes et le milieu communautaire, base historique du mouvement indépendantiste.
Parmi ses principales promesses pour la première année de son éventuel gouvernement, il évoque son intention de s’en prendre à la « surbureaucratie ». Les syndicats de la fonction publique ont rapidement compris ce que cela signifie puisqu’il prévoit de réduire le nombre de fonctionnaires. « Recentrer » l’État sur ses activités et en « réduire la taille » se traduit généralement par l’élimination de divers programmes dont les principaux bénéficiaires paieront le prix.
Sa vision de l’économie tranche avec celle des gouvernements péquistes plus interventionnistes, en particulier ceux de Lévesque et Parizeau, qui considéraient que l’État devait jouer un rôle dans le développement de secteurs porteurs d’avenir. Même le gouvernement Bouchard/Landry s’y est employé, avec l’industrie du numérique. Dans le cas de PSPP, il a affirmé que « le rôle d’un gouvernement, ce n’est pas de se substituer au marché, en disant : “moi, au pif, je vais vous dire quel secteur a de l’avenir”, c’est de créer un environnement qui est propice aux affaires. »
Un tel discours, fidèle au laissez-faire néolibéral, détonne par rapport à la tendance dominante alors que, à l’échelle mondiale, la plupart des pays s’en détournent du fait de la désindustrialisation et de la perte de contrôle qu’elles entraînent sur les économies nationales.
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Du côté environnemental, le PQ a rejeté par une forte majorité une proposition visant à interdire la construction ou l’agrandissement de gazoducs et d’oléoducs. Une telle position risque non seulement d’entrer en contradiction avec les engagements du Québec, mais se révèle peu susceptible d’attirer la sympathie des organisations et individus préoccupés par le réchauffement climatique. Le gouvernement Marois avait été durement critiqué pour son intention d’exploiter le pétrole de l’île d’Anticosti.
Une question sociale au cœur de l’identité nationale
Certes, le parti s’engage à maintenir les principales missions de l’État. Mais à la lumière de l’expérience passée des premiers référendums, force est d’admettre une certaine rupture. La plate-forme électorale comprendra probablement quelques promesses progressistes, mais à quelques mois des élections, la direction actuelle ne semble guère portée à vouloir mobiliser la base sociale du mouvement indépendantiste.
En somme, j’estime que la question nationale est aussi une question sociale. L’identité est intimement liée à la solidarité au sein d’une communauté politique donnée. Ne pas tenir compte de cette dimension risque fort d’entraîner l’échec du projet national véhiculé par ce parti.
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Michel Roche ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Promesse de référendum : quand le PQ néglige sa base sociale – https://theconversation.com/promesse-de-referendum-quand-le-pq-neglige-sa-base-sociale-275730
