Source: The Conversation – France in French (3) – By Iñaki Blanco-Cazeaux, Post-doctorant en économie de la santé, Université Bourgogne Europe
La pénurie globale de médecins en France et leur inégale répartition selon les territoires représentent l’un des enjeux des élections municipales de mars 2026. Pour lutter contre les déserts médicaux dans les zones où l’offre de soin est insuffisante, le système de santé fait appel à un contingent de praticiennes et praticiens étrangers issus de pays non membres de l’Union européenne. Avec quelle efficacité et quels sont les écueils à court et à long terme ?
La lutte contre les déserts médicaux est un enjeu international. En France, les inégalités d’accès aux soins, notamment pour des raisons territoriales, constituent une priorité des politiques de santé. Améliorer l’offre de soins à disposition de la population est également un des sujets de la campagne des prochaines élections municipales, particulièrement dans les territoires ruraux, même si, en périphérie des grandes agglomérations, des départements comme la Seine-Saint-Denis, présentée comme « le premier désert médical de France », ne sont pas non plus épargnés. Cette préoccupation repose sur un double constat : la pénurie globale de praticiens et leur répartition territoriale déséquilibrée.
Une des réponses politiques à ce problème est le recours aux médecins étrangers. Par exemple, en 2025, les décrets n°2025-467 et 468 ont ainsi visé à simplifier la régularisation des praticiens à diplôme hors Union européenne (Padhue).
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Qu’en est-il des résultats de ces politiques en France et ailleurs ? Quelle est leur utilité à court terme ? Quels en sont les défis à long terme ? Un ensemble de travaux de recherche permettent de répondre à ces questions.
Combler les pénuries à court terme
Différents contextes ont montré que le recours aux médecins étrangers a permis de combler le manque d’offre médicale dans les zones rurales et/ou sous-desservies. Effectivement, cela permet une croissance rapide de l’offre de soins, contrairement à l’augmentation du nombre d’étudiants pour lesquels une décennie de formation est nécessaire, ce qui coûte en temps et en argent. Ainsi, lorsque des politiques publiques visent à orienter ces médecins vers les zones qui en ont le plus besoin, cela y réduit les pénuries à court terme.
De son côté, la France a connu une nette progression des effectifs de médecins diplômés à l’étranger depuis 2007, notamment grâce à la directive européenne de 2005 qui reconnaît automatiquement les qualifications professionnelles des praticien·nes ayant des diplômes européens. Une étude de l’Institut de recherche et de documentation en économie de la santé (Irdes) a montré que l’arrivée des médecins généralistes libéraux diplômés à l’étranger renforce l’offre de soins dans les zones sous-dotées, comme les marges rurales et les espaces périurbains.
Des politiques coercitives ou incitatives
Dans le cadre de ces politiques, deux stratégies sont possibles. L’une est coercitive, comme le programme de dérogation Conrad 30 aux États-Unis ou la section 19 AB du Health Insurance Act en Australie, dans la mesure où les médecins étrangers doivent travailler un certain temps en désert médical pour pouvoir exercer. L’autre est incitative, comme les programmes provinciaux d’immigration au Canada ou la liste des compétences en pénurie à long terme en Nouvelle-Zélande, mettant en place des ressources pour attirer les travailleurs qualifiés étrangers (y compris des médecins).
En France, la liberté d’installation est un principe fondamental de la médecine libérale, même si elle est de plus en plus contestée. Il n’y a donc pas de mécanisme coercitif pour que les médecins diplômés au sein de l’Union européenne s’installent en zone de sous-densité médicale.
En revanche, jusqu’à récemment, les praticiens à diplôme hors Union européenne (Padhue) devaient effectuer un « parcours de consolidation des compétences » durant lequel ils étaient affectés dans des structures de santé où les besoins sont les plus importants. Ce dispositif a cependant été assoupli en 2025 afin de faciliter l’installation pérenne des Padhue en France. Toutefois, leur orientation (par les agences régionales de santé, ou ARS), avant d’être pleinement autorisés à exercer en France, est supposée se faire selon les besoins locaux.
Bien que l’on puisse penser que les politiques coercitives luttent mieux contre les déserts médicaux que les politiques incitatives, cela n’a a priori pas été démontré. Un cadre coercitif, comme aux États-Unis, subit d’ailleurs ses propres limites puisque, là-bas, les déserts médicaux urbains bénéficient davantage des médecins étrangers que les déserts médicaux ruraux.
Des difficultés de rétention et d’intégration
Si ces politiques sont efficaces à court terme, on note cependant que les médecins étrangers ont tendance à être plus mobiles et à rester moins longtemps dans les déserts médicaux que les diplômés nationaux. En effet, l’intégration culturelle, linguistique, sociale et les conditions de travail sont des obstacles pour les médecins étrangers et leurs familles dans les communautés rurales.
Ces problèmes d’intégration peuvent également se manifester par des discriminations à l’encontre des médecins étrangers, certains subissant de la xénophobie ou du racisme. De même, les systèmes de santé dans lesquels ils sont impliqués ne les considèrent pas nécessairement a priori comme des médecins équivalents aux autres, ce qui peut induire un sentiment de déconsidération.
Un préjudice pour les systèmes de santé fragiles des pays d’origine
De plus, le recours aux médecins étrangers met en évidence un manque d’autosuffisance des pays développés pour gérer leurs propres pénuries médicales. Une telle dépendance rend l’accès aux soins vulnérable aux changements dans les politiques d’immigration et dans le contexte international. Si les médecins étrangers devaient se retirer, il y aurait sur l’accès aux soins une incidence négative aussi rapide que l’effet positif de l’immigration.
C’est de surcroît un processus préjudiciable aux pays en développement, contribuant à la fuite des cerveaux, notamment en Afrique et en Asie du Sud-Est. Ce phénomène affaiblit les systèmes de santé déjà fragiles des pays en développement, exacerbant les pénuries de médecins dans leurs propres zones mal desservies et créant des inégalités mondiales en matière d’accès aux soins.
Le recours à l’immigration de médecins est donc une politique qui tend à perpétuer, si ce n’est à amplifier, les inégalités Nord-Sud en matière de développement humain.
Une politique d’immigration qui ne peut pas tout
Les difficultés posées par le recours aux médecins étrangers supposent de ne pas s’en contenter.
Assurer la viabilité de l’accès aux soins pour tous sur le long terme suppose :
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des investissements importants pour atteindre un nombre de praticiens suffisants dans chaque spécialité,
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d’améliorer les conditions de travail et de vie dans les zones sous-dotées en personnel soignant, notamment dans les territoires ruraux, afin de les rendre plus attractives,
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et de mettre en œuvre une planification efficace de l’offre de soin dans les déserts médicaux.
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Iñaki Blanco-Cazeaux ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Faut-il recourir à l’immigration pour lutter contre les déserts médicaux ? – https://theconversation.com/faut-il-recourir-a-limmigration-pour-lutter-contre-les-deserts-medicaux-275114
