La guerre après la guerre : comment la violence se transmet d’une génération à l’autre

Source: The Conversation – in French – By Myriam Denov, Professor and Canada Research Chair in Children, Families and Armed Conflict, McGill University

De Gaza à l’Ukraine, du Soudan au Myanmar, la guerre fait rage à travers le monde, touchant le plus durement ceux qui sont les moins impliqués dans la violence : les enfants. Aujourd’hui, on estime que 520 millions d’enfants dans le monde, soit un sur six, vivent dans des zones de conflit. Pourtant, même lorsque les combats s’apaisent et que des accords de paix sont signés, la violence ne cesse pas toujours. L’impact de la guerre perdure.


Le nord de l’Ouganda en est un exemple. Au cours du conflit qui a duré plusieurs décennies, de 1987 à 2006, l’Armée de résistance du Seigneur (LRA), dirigée par Joseph Kony, a tenté de renverser le gouvernement ougandais et s’est fait connaître pour les atrocités et les crimes de guerre qu’elle a commis contre les civils. La LRA a enlevé environ 80 000 enfants pour les entraîner dans le conflit armé, une tactique visant à terroriser les communautés et à grossir ses rangs.

« Rose », par exemple, n’avait que 14 ans lorsque la LRA l’a enlevée à l’école au milieu des années 1990. Pendant huit ans, elle a été retenue captive, forcée à combattre, contrainte à un soi-disant « mariage » avec un commandant de la LRA et soumise à des abus incessants, y compris des violences sexuelles. Sa fille, Grace, est née de cette violence. Grace a passé sa petite enfance captive de la LRA, dans un environnement marqué par la brutalité, la faim, les bombardements et les déplacements.


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Lorsque Rose s’est courageusement échappée de la LRA avec Grace, après huit ans de captivité, elles n’ont pas reçu de soutien. Elles ont été au contraire rejetées. Leur communauté les considérait avec crainte et suspicion. Grace était stigmatisée à l’école, au sein de sa famille élargie et dans sa communauté, qualifiée d’« enfant de Kony » d’après le nom du chef rebelle. Sans logement stable et déplacée à plusieurs reprises, Grace a été contrainte de quitter l’école et de vendre des marchandises au marché pour subvenir aux besoins de sa famille.

Un jour, lors d’une longue marche à travers la campagne pour se rendre au marché, l’inimaginable s’est produit. Grace a été violée, puis a appris qu’elle était enceinte à la suite de ce viol. En 2018, alors qu’elle était encore adolescente, Grace a donné naissance à Alice, une enfant de la troisième génération dont la vie a déjà été marquée par une guerre qui a officiellement pris fin des années plus tôt.

La guerre ne s’achève pas avec les cessez-le-feu, mais se transmet de génération en génération à travers la stigmatisation, la violence, la pauvreté et l’exclusion sociale. Les enfants nés de la guerre restent largement invisibles dans les discussions et les efforts de justice post-conflit.




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La guerre après la guerre

La violence sexuelle est depuis longtemps utilisée comme une arme de guerre. Ces dernières années, le monde a commencé à reconnaître ses conséquences dévastatrices pour les survivantes, notamment les blessures physiques, les traumatismes psychologiques, la marginalisation économique et l’exclusion sociale. Ce qui reste beaucoup moins visible, ce sont les séquelles intergénérationnelles de ces crimes, en particulier pour les enfants nés de violences sexuelles en temps de guerre.

Mes recherches en cours auprès d’enfants et de jeunes comme Grace montrent qu’ils sont souvent confrontés à des défis similaires à ceux de leurs mères.

Beaucoup ont du mal à trouver leur place, que ce soit au sein de leur famille ou de leur communauté. Ils sont souvent victimes de stigmatisation et de rejet. Cette stigmatisation prend la forme d’étiquettes telles que « violent », « dangereux » ou « enfant rebelle ». Ils sont considérés comme maudits par les « mauvais esprits » au sein de leur famille, de leur communauté, de leur école et de leur groupe de pairs. Il leur est donc difficile de développer un sentiment d’appartenance et une identité sûre.

Ces enfants sont également plus susceptibles d’être victimes de violence familiale et communautaire et de se heurter à des obstacles en matière d’éducation, de soins de santé, d’accès à la terre, d’héritage, d’emploi et de droits légaux.

Grace a décrit en termes crus l’hostilité à laquelle elle continue de faire face et le fait que la violence ne s’arrête pas nécessairement à la deuxième génération :

La vie est difficile ici parce que les gens nous stigmatisent… ils ont tourné leur haine contre nous. Dans ma famille, ils détestent ceux d’entre nous qui sont nés en captivité. Mon oncle nous bat et dit qu’il va nous tuer. Il ne veut pas d’enfants rebelles, d’enfants de Kony, à la maison… Je sais que mon enfant sera stigmatisé. Tant que ma famille ne sera pas prête à m’accepter, je pense qu’elle rejettera également mon enfant.

Rose craint également qu’Alice hérite un jour de la même stigmatisation, faisant écho aux préoccupations de Grace :

Je pense qu’il est possible que ma petite-fille soit stigmatisée à cause du passé de ma fille. Les gens diront : « Vous voyez cette belle enfant ? Sa mère est née dans la brousse.

Pour ces familles, la guerre n’est pas terminée, elle a simplement changé de forme. Comme l’a dit un jeune homme de mon étude, né d’un viol pendant la guerre : « La guerre à laquelle nous sommes confrontés aujourd’hui, c’est la stigmatisation. »

Comment la résilience se transmet

Et pourtant, la violence et la dévastation ne sont pas tout. Reconnaître les dommages intergénérationnels ne signifie pas réduire ces familles et leur lignée à un simple traumatisme.

Au fil des générations et parallèlement à des pertes profondes, il y a aussi la résilience, la détermination et la volonté inébranlable de se construire une vie différente.




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Les enfants nés de la guerre dans le nord de l’Ouganda sont très conscients des sacrifices consentis par leurs mères pour les garder en vie. Un jeune homme se souvient de la fuite de sa mère devant la LRA. Elle l’a porté à travers la brousse tout en échappant aux combattants armés, survivant grâce à du manioc volé et refusant de le quitter même face à la mort. « Elle m’a tenu la main, dit-il. Elle ne m’a jamais quitté. »

Ces souvenirs de protection et de survie ne sont pas seulement des souvenirs douloureux, mais des sources de force. De nombreux enfants s’en inspirent pour imaginer un avenir qui ne soit pas uniquement défini par la violence.

Malgré la pauvreté, l’ostracisme et la marginalisation, Grace a exprimé clairement ce qu’elle souhaite pour Alice :

Je veux que mon enfant devienne médecin. Je soutiendrai mon enfant de toutes les manières possibles pour qu’elle réalise ce rêve.

Cette capacité à endurer, à s’adapter et à espérer n’est pas le fruit du hasard. Elle reflète ce que j’ai décrit comme la résilience intergénérationnelle, c’est-à-dire la manière dont les familles transmettent leur force et leurs stratégies de survie à travers les générations, même après avoir subi une violence extrême.

À l’instar d’un héritage familial, cette résilience se forge à travers l’expérience et la mémoire collectives. Elle donne aux jeunes les outils nécessaires pour faire face à l’adversité et redéfinit la résilience non pas comme un trait individuel, mais comme un processus relationnel et intergénérationnel ancré dans les liens familiaux et l’attention portée aux autres.

Ce que la reconnaissance rend possible

Trop souvent, les enfants nés de la guerre sont réduits à des étiquettes déshumanisantes dans les pays où la guerre ou le génocide a eu lieu, souvent qualifiés d’« enfants de la haine » ou de « bâtards ». Ces descriptions occultent à la fois la violence qui a conduit à leur marginalisation et les capacités extraordinaires dont ils font preuve pour y survivre.


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Si nous continuons à considérer la guerre comme quelque chose qui prend fin avec la signature d’accords de paix, nous laisserons tomber des générations d’enfants comme Grace et Alice. Les efforts de reconstruction après les conflits, les processus de justice transitionnelle et les interventions humanitaires doivent tenir compte du fait que les dommages causés par la guerre sont cumulatifs et intergénérationnels. Cela nécessite l’inclusion des enfants nés de la guerre dans les processus de réconciliation, les réparations, les efforts de sensibilisation des communautés et la reconnaissance formelle dans le droit successoral et le droit de la citoyenneté.

Il faut également lutter contre la stigmatisation en tant que forme de violence, garantir l’accès à l’éducation, à l’emploi et aux droits légaux pour les enfants nés de la guerre et les reconnaître non pas comme des symboles des atrocités passées, mais comme des individus dotés de droits et d’un avenir dans lequel il vaut la peine d’investir.

Comme l’a déclaré un jeune participant à ma recherche en cours dans le nord de l’Ouganda, revendiquant un récit qui leur a si souvent été refusé : « Nous sommes la lumière qui est sortie des ténèbres. »

Les préjudices intergénérationnels ne sont pas propres au nord de l’Ouganda, ils se produisent partout où la guerre touche les enfants. Et si nous voulons sérieusement mettre fin aux conséquences de la guerre sur les enfants, nous devons les écouter et agir en conséquence.

La Conversation Canada

Myriam Denov reçoit des fonds du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada et du Programme des chaires de recherche du Canada.

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