Source: The Conversation – France (in French) – By Mehdi Guelmamen, Doctorant en sciences économiques, Université de Lorraine

La semaine dernière, le bitcoin a connu son « Jeudi noir ». Longtemps présenté comme un actif à part, susceptible d’évoluer indépendamment des marchés financiers traditionnels, le bitcoin est aujourd’hui profondément intégré à la finance mondiale. Paradoxalement, cette intégration croissante ne s’est pas traduite par une stabilisation de son cours, mais par une sensibilité accrue aux chocs macroéconomiques et par l’émergence de nouveaux risques de contagion financière.
Ces derniers mois, et surtout ces derniers jours, le bitcoin a connu des épisodes de volatilité d’une ampleur inédite. En quatre mois, la cryptomonnaie phare a perdu 50 % de sa valeur. En l’espace d’une semaine, le marché des cryptomonnaies a perdu 700 milliards de dollars de capitalisation.
Dans l’un de nos travaux en cours, nous montrons que des annonces de politique commerciale ou monétaire venues des États-Unis peuvent provoquer des variations brutales du cours du bitcoin en l’espace de quelques heures.

Boursorama
Ce constat tranche avec l’image longtemps associée à cet actif. Conçu comme un système monétaire décentralisé, indépendant des banques centrales et des politiques économiques nationales, le bitcoin est souvent présenté comme un instrument capable d’évoluer en marge des cycles financiers traditionnels. Cette promesse de décorrélation constitue l’un des piliers de son attractivité initiale.
Cette lecture est de moins en moins compatible avec la réalité observée. Loin de rester isolé, le bitcoin s’est progressivement inséré au cœur des mécanismes financiers globaux. Il est aujourd’hui détenu, échangé et intégré dans des stratégies de portefeuille aux côtés d’actifs classiques tels que les actions, les obligations ou les matières premières. Cette transformation structurelle modifie profondément la nature de ses fluctuations.
Alors, comment expliquer ce paradoxe ?
Volatilité du bitcoin
Le bitcoin ne réagit plus uniquement à des facteurs internes à l’écosystème des cryptoactifs. Sa volatilité est désormais étroitement liée aux chocs macroéconomiques, tels que les variations de taux d’intérêt, les annonces d’inflation ou les épisodes de stress financier.
Lorsqu’un choc survient, les investisseurs ajustent leurs portefeuilles de manière globale. Le bitcoin peut alors être vendu, non pas en raison de caractéristiques propres, mais pour couvrir des pertes, réduire l’exposition au risque ou répondre à des contraintes de liquidité. Il devient, de fait, une variable d’ajustement comme une autre.
Le graphique ci-dessous illustre cette dynamique. Il montre que plusieurs phases de forte baisse du bitcoin coïncident avec des événements macroéconomiques majeurs. En mars 2020, lors du déclenchement de la pandémie de Covid-19, son prix chute d’environ 40 % en une seule journée. En 2021, l’annonce de chiffres d’inflation élevés aux États-Unis entraîne une baisse de près de 30 % du cours.
Ces épisodes suggèrent que le bitcoin ne joue plus le rôle de valeur refuge parfois mis en avant, mais qu’il amplifie au contraire certaines dynamiques de marché en période de tension.
Intégration croissante aux ETF
L’intégration du bitcoin aux marchés financiers s’est accélérée avec l’entrée d’investisseurs institutionnels et le développement de produits financiers permettant d’y être exposé sans détenir directement l’actif. Les fonds cotés en Bourse (ETF) adossés au bitcoin illustrent cette évolution.
En achetant un ETF bitcoin, l’investisseur ne détient pas directement des bitcoins, mais un titre financier dont la valeur suit l’évolution de leur prix. Dans le cas des ETF dits « spot », les émetteurs détiennent effectivement des bitcoins afin de répliquer le cours. Il existe aussi des ETF « synthétiques », qui ne possèdent pas les bitcoins mais reproduisent leurs performances. Ces produits financiers créent un lien direct entre le marché du bitcoin et les marchés financiers traditionnels.
Le bitcoin n’est plus seulement perçu comme un actif expérimental ou marginal, mais comme une composante à part entière de stratégies d’investissement diversifiées. À la fin de l’année 2025, près de 115 milliards de dollars (96,9 milliards d’euros) étaient investis dans ces ETF.
Les fonds de gestion friands de bitcoins
Cette intégration accrue ne concerne pas seulement les investisseurs individuels. Les acteurs institutionnels occupent désormais une place importante dans l’écosystème. Des fonds de gestion, des banques d’investissement et de grandes entreprises cotées détiennent des positions significatives en bitcoin ou dans des produits qui y sont liés.
BlackRock, par exemple, a investi 217 millions de dollars (182,9 millions d’euros) dans des produits liés au bitcoin. Larry Fink, le dirigeant de BlackRock, déclarait pourtant que son cours pourrait atteindre, à terme, entre 500 000 et 700 000 dollars (entre 421 270 et 589 900 euros).
En zone euro, cette exposition passe par des acteurs soumis à la réglementation financière. Selon la Banque de France, les positions institutionnelles en bitcoin sont passées d’environ 13 milliards de dollars (10,9 milliards d’euros) début 2024 à plus de 33 milliards de dollars (27,8 milliards d’euros) fin 2024, pour près de 2 000 institutions exposées. Si ces montants restent limités au regard de la capitalisation totale du bitcoin, leur concentration et leur interconnexion avec le système financier traditionnel renforcent les risques de transmission.
La liquidité quasi continue du marché du bitcoin, accessible 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, peut accélérer la propagation des chocs vers d’autres classes d’actifs. Selon le FMI, lors de la crise sanitaire, la volatilité du bitcoin expliquerait jusqu’à 16 % de la volatilité du S&P 500, et environ 10 % de la variation de ses rendements. Autrement dit, les fluctuations du bitcoin ne restent plus cantonnées à l’univers des cryptoactifs.
Nouveau défi pour les épargnants
Pour les épargnants, cette transformation pose un défi majeur. La présence d’acteurs institutionnels et l’encadrement des intermédiaires peuvent donner l’impression que le bitcoin est devenu un actif comparable aux instruments financiers traditionnels, et donc moins risqué. Cette perception est trompeuse.
En France, environ 5 millions de particuliers ont déjà investi dans des cryptoactifs, souvent sans disposer d’outils de couverture ou de diversification adaptés. Lors des phases de retournement, les pertes peuvent être rapides et importantes. En 2022, le bitcoin a perdu près de 60 % de sa valeur, tandis que l’ensemble du marché des cryptoactifs enregistrait une perte d’environ 1 700 milliards de dollars (1 433 milliards d’euros). Ce jeudi 5 février 2026, en quarante-huit heures, le bitcoin a plongé de près de 15 %, passant sous les 70 000 dollars (59 000 euros).
L’intégration du bitcoin à la finance mondiale n’a donc pas réduit le risque, elle l’a déplacé en l’inscrivant dans des dynamiques macroéconomiques plus larges et potentiellement plus systémiques.
Cet article a été intégralement co-écrit avec Sami Es-Snibi, étudiant à l’Université de Lorraine.
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Mehdi Guelmamen ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. « Jeudi noir » du bitcoin : plus intégré que jamais à l’économie mondiale, mais toujours aussi volatil – https://theconversation.com/jeudi-noir-du-bitcoin-plus-integre-que-jamais-a-leconomie-mondiale-mais-toujours-aussi-volatil-272736
