Source: The Conversation – in French – By Saliou Dit Baba Diallo, Docteur en Histoire moderne et contemporaine, Université Cheikh Anta Diop de Dakar
Chaque année, des milliers d’étudiants africains se rendent en France pour des études supérieures. Le récit qui accompagne leur départ est optimiste : acquérir des compétences, obtenir un diplôme reconnu, puis rentrer pour contribuer au développement de leur pays. Pourtant, pour beaucoup, la fin du cursus ne signifie pas un retour immédiat, mais une période d’incertitude. Rester en France ou rentrer au pays ? Cette question, rarement abordée frontalement, constitue un moment complexe de l’expérience migratoire étudiante.
Pour avoir étudié la situation des étudiants migrants africains en France, j’ai constaté que cette question dépasse le choix individuel, mêlant politiques migratoires, marché du travail, attentes familiales et trajectoires personnelles.
Une mobilité pensée comme temporaire
Dès l’obtention du visa étudiant, le cadre institutionnel est clair : le séjour est provisoire. Dans les années 2010, l’engagement de retour faisait partie des démarches administratives. Les renouvellements de titre de séjour rappelaient implicitement que la formation devait être suivie d’un départ. Cette logique s’inscrit dans une vision largement partagée : former puis voir repartir. Dans le débat public français, la présence prolongée d’anciens étudiants étrangers suscite parfois incompréhension ou suspicion. L’étudiant est perçu comme visiteur académique, non comme futur acteur du marché du travail. Cette conception se heurte rapidement aux réalités vécues.
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Quand le projet initial se transforme
À leur arrivée, de nombreux étudiants africains affirment vouloir rentrer. Mais les projets migratoires évoluent selon expériences, opportunités et contraintes. Durant les études, les étudiants construisent réseaux sociaux et professionnels, découvrent le marché du travail français et constatent les difficultés d’insertion dans leur pays. Le retour, initialement évident, devient conditionnel : « après avoir travaillé un peu », « une fois stabilisé », « lorsque les conditions seront réunies ». Cette redéfinition n’est pas de l’opportunisme, mais une adaptation à des contextes souvent incertains.
L’après-université, période sous pression
Contrairement à une idée reçue, la fin des études n’est pas un relâchement, mais une période de forte tension : trouver un emploi, régulariser sa situation et décider de son avenir géographique. En France, l’accès à l’emploi est la principale voie de régularisation. Sans contrat répondant aux exigences administratives, le maintien sur le territoire devient difficile. Cette situation entraîne des choix contraints, souvent dans des délais courts, accentuant la vulnérabilité au moment charnière du parcours de vie.
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Des inégalités selon les filières
Les perspectives d’insertion varient selon les disciplines. Dans les années 2010, diplômés des filières scientifiques et numériques bénéficiaient de meilleures opportunités d’emploi et pouvaient plus facilement changer de statut. Les étudiants en lettres, sciences humaines et sociales se retrouvaient plus souvent dans des emplois précaires, insuffisants pour régulariser leur situation.
Cette inégalité structurelle influence la décision de rester ou rentrer. Les doctorants disposent de contrats, allocations et réseaux académiques leur offrant davantage de marges de manœuvre, parfois jusqu’à la naturalisation. La trajectoire dépend ainsi moins de la volonté individuelle que de la position dans le système académique et professionnel.
Enfin, l’accès au logement accentue également ces inégalités : les étudiants des filières scientifiques et numériques, mieux rémunérés ou disposant de contrats doctoraux, peuvent se loger plus facilement et stabiliser leur parcours. À l’inverse, les étudiants en lettres et sciences humaines, souvent confrontés à des emplois précaires, voient leur choix de rester ou de rentrer fortement conditionné par des difficultés d’hébergement.
Rentrer : un choix non neutre
Le retour est souvent présenté comme moral ou patriotique. En réalité, il recouvre des situations diverses. Certains étudiants rentrent dans de bonnes conditions : postes préparés à distance, réseaux solides, dispositifs institutionnels. Pour d’autres, le retour survient sous contrainte : perte de titre de séjour, refus de l’irrégularité, épuisement moral ou échec administratif. Ces trajectoires restent invisibles dans les statistiques et les discours publics, marginalisées dans les politiques, en Europe comme en Afrique.
Les données de Campus France publiées ces dernières années indiquent qu’environ 50 % des étudiants étrangers restent en France jusqu’à quatre ans après la fin de leurs études, qu’ils ne sont plus qu’environ 33 % au bout de sept ans et seulement près de 20 % après dix ans, la majorité finissant par retourner dans leur pays d’origine ou par s’installer ailleurs. Ces chiffres ne sont pas figés : ils dépendent notamment du pays d’origine, du niveau de diplôme, des opportunités professionnelles, des trajectoires familiales et des cadres juridiques (permis de travail, titres de séjour, etc.).
Une décision rarement individuelle
Rester ou rentrer n’est jamais strictement personnel. La décision se construit sous l’influence de multiples acteurs : administrations, employeurs, famille, parfois communauté d’origine. Les attentes familiales jouent un rôle central : le diplôme à l’étranger est associé à l’espoir de réussite sociale ou de soutien économique.
Rentrer sans emploi peut être perçu comme un échec socialement coûteux. Cette pression s’ajoute à celle des institutions (universités, préfectures, municipalités, etc.), qui considèrent encore la mobilité étudiante en termes de contrôle, sans réel accompagnement de l’après-formation.
Penser autrement la mobilité étudiante
Opposer rester ou rentrer conduit à une impasse analytique. Les trajectoires des étudiants africains en France s’inscrivent de plus en plus dans des logiques de circulation : allers-retours, mobilités temporaires, projets transnationaux. Penser la mobilité seulement à travers la « fuite des cerveaux » ou le retour obligatoire empêche de saisir cette complexité. Former sans anticiper l’après-formation produit incertitude et précarité. Reconnaître la pluralité des trajectoires permettrait de mieux accompagner les étudiants, valoriser leurs compétences et renforcer les liens entre pays d’accueil et pays d’origine.
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Rendre visible l’invisible
Derrière chaque décision de rester ou rentrer se cache une histoire singulière, faite d’espoirs, d’ajustements et de renoncements. Rendre visibles ces parcours permet de dépasser jugements moraux et discours simplificateurs. Avec la croissance de la mobilité étudiante internationale, il devient essentiel de considérer l’après-études comme une phase à part entière du parcours migratoire. Ainsi, la formation internationale profitera aux individus, aux sociétés d’accueil et aux pays africains.
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Saliou Dit Baba Diallo does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.
– ref. Rester ou rentrer ? Le dilemme invisible des étudiants africains formés en France – https://theconversation.com/rester-ou-rentrer-le-dilemme-invisible-des-etudiants-africains-formes-en-france-275236
