Source: The Conversation – in French – By Sarah Berger Richardson, Associate professor, L’Université d’Ottawa/University of Ottawa
Partout dans le monde, la pratique de l’abattage rituel est scrutée à la loupe. Au cours des dernières années, plusieurs pays européens — dont la Belgique, les Pays-Bas, la Suède, la Finlande, la Slovénie et le Danemark — ont adopté des lois exigeant l’étourdissement des animaux avant leur mise à mort, y compris dans le cadre de l’abattage casher et halal. Plus récemment, la France a connu une vive controverse autour de l’expansion des options halal dans les chaînes de restauration rapide.
Au Canada, un programme fédéral de 25 millions de dollars visant à soutenir la résilience et la productivité des secteurs casher et halal a provoqué le dépôt d’une pétition à la Chambre des communes réclamant son annulation. Par ailleurs, au Québec, le projet de loi sur la laïcité (projet de loi 9) prévoit de nouvelles règles interdisant aux institutions publiques d’offrir des menus exclusivement conformes à des prescriptions religieuses.
Ces controverses montrent que l’abattage rituel est à l’épicentre de tensions sociales et culturelles. Pourtant, une grande partie du débat fait abstraction des données empiriques sur les pratiques quotidiennes dans les abattoirs canadiens et sur la manière dont l’abattage rituel se compare à la production de viande conventionnelle.
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Le Règlement sur la salubrité des aliments au Canada établit les exigences relatives à la manipulation sans cruauté des animaux destinés à l’alimentation dans les abattoirs sous inspection fédérale. Il prévoit que tous les animaux doivent être rendus inconscients avant d’être saignés.
Une exception existe toutefois pour l’abattage rituel. Dans les pratiques casher et halal, les animaux doivent être conscients au moment de l’incision, laquelle consiste en une coupure continue et fluide au niveau du cou visant à provoquer une saignée rapide et complète pour le rendre inconscient en quelques secondes. Le règlement autorise ainsi l’abattage sans étourdissement préalable lorsqu’il est effectué conformément aux exigences du judaïsme ou de l’islam.
Dans des conditions idéales, l’étourdissement réduit la souffrance animale. Mais ces conditions sont souvent absentes dans les abattoirs conventionnels. En tant que chercheuse spécialisée dans la réglementation de l’agriculture animale, j’ai examiné des centaines de cas de manquements aux obligations de bien‑être animal à travers des demandes d’accès à l’information auprès de l’Agence canadienne d’inspection des aliments (ACIA). Ces rapports documentent des violations des règlements fédéraux, notamment des étourdissements inadéquats, des signes de souffrance physiologique et des défaillances dans les procédures de saignée.
L’étourdissement inadéquat : un problème généralisé dans l’industrie
Parmi les 796 incidents analysés entre 2017 et 2022 les types de non-conformité les plus fréquents, par ordre décroissant, concernaient :
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L’état et le traitement des animaux à leur arrivée et lors du déchargement
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L’étourdissement inadéquat
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Les manipulations brusques ou violentes
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Les incisions incorrectes
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Les signes persistants de sensibilité après l’étourdissement
Ces rapports montrent que le principal problème de bien être animal dans les abattoirs n’est pas tant la manière dont les animaux sont mis à mort, mais plutôt les conditions dans lesquelles ils sont transportés. Nombre d’entre eux arrivent dans un état de détresse, blessés, en hypothermie ou déjà morts.
De plus, sur les 485 incidents impliquant, soit un étourdissement inadéquat, soit une saignée incorrecte, seulement 25 faisaient explicitement référence à l’abattage rituel. Ces derniers concernaient le plus souvent des problèmes tels que l’aiguisage du couteau, une technique d’incision déficiente ou des animaux présentant des signes de sensibilité pendant une durée supérieure à celle jugée acceptable. Dans un cas, un employé a fait plusieurs incisions au lieu du mouvement continu unique exigé. Ces situations sont préoccupantes — et elles méritent une attention sérieuse —, mais elles ne représentent qu’une fraction des cas de non-conformité observés.
Il importe de les situer dans le contexte plus large des pratiques d’étourdissement conventionnelles. Prenons l’exemple de l’étourdissement au CO2 dans le secteur porcin, la méthode dominante dans les abattoirs industriels. Une fois dans les chambres à gaz, les porcs manifestent fréquemment des signes prolongés de détresse — cris, convulsions, tentatives de fuite — avant de perdre connaissance. Il y a des enjeux similaires avec l’étourdissement électrique par bain d’eau chez la volaille, où un mauvais contact avec les électrodes peut entraîner un étourdissement incomplet et exposer les oiseaux à un choc douloureux avant même qu’ils n’entrent dans le bain électrifié.
L’étourdissement mécanique, méthode principalement utilisée pour les bovins, repose sur un pistolet destiné à rendre l’animal inconscient. Or, de nombreux rapports font état de tentatives multiples, attribuables à des défaillances de l’équipement, à un mauvais positionnement du tir ou à une formation inadéquate du personnel.
Ces pratiques touchent des millions d’animaux chaque année au Canada. Pourtant, elles suscitent rarement l’attention politique accordée au secteur relativement restreint de l’abattage casher et halal. L’abattage rituel représente environ 5,15 % des incidents signalés en lien avec l’étourdissement et la saignée, et environ 6 % de la production totale de viande au Canada.
Pris dans leur ensemble, ces chiffres ne révèlent pas un risque disproportionné pour le bien être animal associé à l’abattage rituel. Ils témoignent plutôt d’un secteur de petite taille confronté à des difficultés comparables, tant par leur nature que par leur fréquence, à celles qui caractérisent l’ensemble de l’industrie de la viande.
Pourquoi l’abattage rituel devient-il une cible politique ?
Si les données ne montrent pas des taux plus élevés de violations des normes de bien être animal, comment expliquer l’attention portée à cette méthode d’abattage ?
Une partie de la réponse réside dans la charge symbolique associée aux pratiques alimentaires qui marquent une identité religieuse minoritaire. Historiquement, l’abattage rituel a souvent servi de vecteur à la xénophobie — depuis les accusations médiévales de « meurtre rituel » jusqu’à l’interdiction de la viande casher imposée par le régime nazi en 1933. Aujourd’hui, les mouvements d’extrême droite en Europe présentent fréquemment l’abattage halal comme des preuves d’incompatibilité culturelle. Au Québec, les controverses entourant la viande halal alimentent des inquiétudes plus larges concernant l’immigration, le pluralisme et la visibilité des expressions religieuses.
Ce contexte politique complexe favorise des alliances inconfortables, dans lesquelles certaines formes de militantisme pour les droits des animaux s’associent — intentionnellement ou non — avec des dynamiques de politique identitaire.
Vers un débat plus honnête
Si l’objectif est véritablement d’améliorer le bien être animal à l’abattage, l’emphase sur l’abattage rituel risque de détourner l’attention de problèmes beaucoup plus importants et structurels au sein de la transformation de la viande conventionnelle.
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Par exemple, un nombre croissant d’experts s’inquiètent de l’impact de l’utilisation du CO2 pour l’étourdissement sur le bien-être des porcs et recommandent l’adoption de méthodes alternatives. Ces préoccupations ont notamment été exprimées par l’Autorité européenne de sécurité des aliments ainsi que par le Comité sur le bien être animal du Department for Environment, Food and Rural Affairs en Écosse et au pays de Galles.
Au Canada, la réglementation entourant le transport des animaux est moins exigeante que celle en vigueur dans l’Union européenne. Par ailleurs, malgré une promesse électorale formulée lors des élections fédérales de 2021 visant à interdire l’exportation de chevaux vivants pour l’abattage, cette pratique se poursuit.
Au delà des enjeux liés à l’étourdissement et au transport, plusieurs situations de souffrance animale se trouvent en amont de la chaîne de production, dans les exploitations agricoles. À la ferme, les animaux d’élevage ne sont pas soumis aux mêmes normes de bien être ni à une surveillance continue comparable aux abattoirs. Cela laisse d’importantes sources de souffrance en dehors du champ de l’application réglementaire.
À mesure que la société prend davantage conscience de la capacité des animaux à ressentir la douleur et la peur, il devient clair que de nombreux leviers doivent être mobilisés pour réduire la souffrance dans l’agriculture animale. Cela implique de poser des questions difficiles sur l’éthique du secteur de la viande dans son ensemble. Les pratiques d’abattage rituel soulèvent des enjeux particuliers, mais elles sont loin d’être les seules.
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Sarah Berger Richardson ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. L’abattage religieux suscite la controverse. Mais la souffrance animale est aussi présente dans les abattoirs conventionnels – https://theconversation.com/labattage-religieux-suscite-la-controverse-mais-la-souffrance-animale-est-aussi-presente-dans-les-abattoirs-conventionnels-270610
