Source: The Conversation – France (in French) – By Keith Musselman, Assistant Professor in Geography, Mountain Hydrology, and Climate Change, University of Colorado Boulder

Derrière les images de cartes postales des Jeux d’hiver de Milan-Cortina 2026, une autre réalité s’impose aux athlètes, comme des pistes qui dépendent de la neige artificielle et souvent verglacées. À la clé, des conditions de ski très différentes de celles permises par la neige naturelle, au risque d’accroître le risque d’accident. Un avant-goût des hivers futurs, déjà profondément transformés par le réchauffement climatique.
Lorsque les téléspectateurs regarderont les Jeux olympiques d’hiver de Milan-Cortina, qui se tiennent du 6 au 22 février 2026, ils verront des pistes immaculées, des pistes damées et des athlètes s’affronter dans des paysages enneigés. Des paysages en partie rendus possibles grâce à une tempête qui a recouvert les sites montagneux des Alpes italiennes d’une couche de neige fraîche, juste à temps.
Mais à plus basse altitude, où se déroulent les épreuves de ski de fond notamment, les athlètes et les organisateurs ont dû composer avec la pluie, une neige fine et parfois fondante, ainsi que des surfaces glacées, du fait du recours à la neige artificielle.
Rosie Brennan, skieuse de fond de l’équipe olympique américaine 2026, nous a ainsi confié avant les Jeux :
« La plupart de nos courses se déroulent sur de la neige artificielle. La télévision réussit très bien à donner l’impression que nous sommes dans des endroits enneigés et hivernaux, mais cette année a été particulièrement mauvaise. »
En tant que scientifiques qui étudions la neige en montagne, les ressources en eau et l’impact humain du réchauffement hivernal, nous observons les changements hivernaux à travers plusieurs indicateurs : hausse des températures, réduction de l’enneigement, raccourcissement des saisons neigeuses…
Les athlètes olympiques sont personnellement confrontés à des conditions hivernales changeantes, d’une façon méconnue à la fois du public et des scientifiques. Le manque de neige et les pluies plus fréquentes influencent où, quand et comment ils peuvent s’entraîner, ainsi que le degré de danger du terrain.
Nous avons échangé avec les skieurs de fond Rosie Brennan, Ben Ogden et Jack Young alors qu’ils se préparaient pour les Jeux d’hiver de 2026. Leurs expériences reflètent ce que décrivent de nombreux athlètes : un sport de plus en plus défini non pas par la variabilité de l’hiver naturel, mais par la fiabilité de la neige artificielle.
Ce que les caméras ne montrent pas
La technologie d’enneigement artificiel permet de créer des half-pipes pour les compétitions de snowboard et de ski freestyle. Elle permet également d’organiser des courses lorsque la neige naturelle est rare. Les Jeux olympiques d’hiver de 2022 à Pékin ont entièrement reposé sur la neige artificielle pour de nombreuses courses.
Cependant, la neige artificielle crée une surface très différente de celle de la neige naturelle, ce qui modifie les paramètres que les skieurs doivent prendre en compte pour la course.

Stefano Rellandini/AFP
Dans les nuages, la forme unique de chaque flocon de neige est déterminée par la température et l’humidité. Une fois formées, ces formes étoilées commencent à s’éroder lentement à mesure que les cristaux s’arrondissent pour former des sphères. Ainsi, la neige naturelle offre une variété de textures et de profondeurs : poudreuse après une tempête, ferme ou cassante par temps froid, fondante et humide lors de pluies ou de périodes de dégel…
La neige artificielle varie moins que la neige naturelle en termes de texture ou de qualité. Elle commence et termine son cycle de vie sous la forme d’un granule de glace entouré d’une fine pellicule d’eau liquide. Cela la rend plus lente à se modifier naturellement, mais plus facile à modeler. En revanche, une fois gelée, elle durcit sur place.
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Des pistes « plus rapides, plus glissantes et plus risquées »
Lorsque de la neige artificielle est produite, le bruit est strident : un sifflement aigu qui surgit des buses pressurisées des canons à neige. Ces canons projettent de l’eau mélangée à de l’air comprimé, qui gèle au contact de l’air froid extérieur, créant ainsi de petites particules de glace dense. Les gouttes piquent la peau exposée, comme l’une d’entre nous, Agnes Macy, l’a bien compris, en tant qu’ancienne skieuse de compétition.
Des canons à neige projettent ensuite la neige artificielle sur la piste de course. Souvent, les pistes sont les seules bandes de neige visibles – une bande blanche entourée de boue brune et de plaques d’herbe.

Federico Modica/NordicFocus/Getty Images
La skieuse professionnelle Rosie Brennan, aujourd’hui âgée de 37 ans, poursuit :
« Les pistes conçues pour la neige naturelle offrent des sensations complètement différentes lorsqu’elles sont recouvertes de neige artificielle. Elles sont plus rapides, plus glacées et présentent plus de risques que ce que l’on pourrait imaginer pour le ski de fond. »
Il n’y a rien de tel que de skier sur de la neige fraîche. Après des chutes de neige ayant recouvert le sol d’une couche de poudreuse légère et moelleuse, on a presque l’impression de flotter. Cette neige pardonne plus volontiers les erreurs.
Sur la neige artificielle, les skieurs accélèrent plus vite dans les descentes. Les skieurs alpins apprécient peut-être cette vitesse, mais les skis de fond n’ont pas de carres métalliques comme les skis alpins, ce qui fait que les virages à pas tournant ou les dérapages dans les virages rapides peuvent donner à l’athlète l’impression de perdre le contrôle. « Cela nécessite un style de ski, des compétences et des forces différents de ceux que j’ai appris en grandissant », poursuit Rosie Brennan.
Comment les athlètes s’adaptent, avec l’aide de la science
Les athlètes doivent adapter leur technique et préparer leurs skis différemment en fonction des conditions d’enneigement.
Pour les skieurs professionnels, c’est une science. Des paramètres tels que la morphologie des cristaux de neige, la température, le matériau et la structure de la semelle des skis, la rigidité des skis, la technique du skieur et les conditions environnementales interagissent pour déterminer la vitesse d’un athlète.
Avant les courses de ski de fond, les techniciens comparent plusieurs paires de skis, préparées avec différentes surfaces de base et différents types de fart. Ils évaluent la vitesse de glisse de chaque type de ski et la durée pendant laquelle il peut maintenir la qualité de glisse, deux caractéristiques qui dépendent du frottement entre le ski et la neige.
Par rapport à la neige naturelle, la neige artificielle offre en général une surface plus résistante et plus durable dans le temps. En ski de fond, cela permet des poussées plus efficaces et plus puissantes sans que les skis ou les bâtons ne s’enfoncent trop profondément dans la neige. Dans le même temps, les améliorations apportées aux machines utilisées pour damer la neige permettent désormais d’obtenir des surfaces plus dures et plus homogènes qui permettent de skier plus vite.

AP Photo/Matthias Schrader
Alors certes, l’objectif est de skier vite, mais les chutes à ski sont la cause la plus fréquente de blessures aux Jeux olympiques d’hiver. Avec la neige artificielle, les compétiteurs de saut à ski – et tous les autres skieurs qui tombent – atterrissent sur une surface plus dure, ce qui peut augmenter le risque de blessure.
Des hivers moins enneigés qu’avant
La météo peut toujours réserver des surprises, mais les tendances climatiques de long terme modifient ce à quoi on peut s’attendre d’un hiver typique.
Dans les Alpes, les températures ont augmenté d’environ 2 °C depuis la fin des années 1800, avant que le recours croissant aux énergies fossiles n’augmente les niveaux de gaz à effet de serre. À l’échelle mondiale, 2025 a été la troisième année la plus chaude jamais enregistrée, après 2024 et 2023.
Pour les régions montagneuses, ces conditions plus chaudes ont des conséquences. La neige fond plus tôt et plus fréquemment au milieu de l’hiver, en particulier pendant les redoux hivernaux, qui étaient autrefois rares. Des épisodes de fonte des neiges en plein hiver sont de plus en plus fréquents à haute altitude et plus tôt dans la saison. Dans le même temps, la limite des neiges, c’est-à-dire l’altitude à laquelle les précipitations passent de la neige à la pluie, remonte.
Mis bout à bout, cela signifie qu’il y a moins de neige naturelle, qu’elle tombe sur une surface plus réduite et qu’elle dure moins longtemps qu’avant.
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Comment adapter l’entraînement des athlètes
Ces changements dans le paysage hivernal ont également transformé la manière dont les athlètes s’entraînent. Les sites d’entraînement traditionnels, tels que les glaciers autrefois utilisés pour le ski d’été, sont devenus peu fiables. En août 2025, le glacier de Hintertux, seul centre d’entraînement ouvert toute l’année en Autriche, a annoncé sa première fermeture temporaire.
Rosie Brennan poursuit :
« Il est de plus en plus difficile de planifier les lieux d’entraînement entre les compétitions. La fiabilité de l’enneigement n’est pas géniale dans de nombreux endroits. Nous devons souvent nous rendre à des altitudes plus élevées pour avoir plus de chances de trouver de la neige. »
L’entraînement en altitude peut être bénéfique, mais il concentre les athlètes dans un nombre restreint de sites d’entraînement, réduit les possibilités d’accès pour les jeunes athlètes en raison de l’éloignement et augmente les coûts pour les équipes nationales.
En Amérique du Nord, certains de ces glaciers, comme le glacier Haig au Canada ou le glacier Eagle en Alaska, ne sont accessibles que par hélicoptère. Lorsque les skieurs ne peuvent pas accéder à la neige, l’entraînement sur terre ferme avec des skis à roulettes est l’une des seules options possibles.

Sven Hoppe/picture alliance via Getty Images
Les athlètes voient le changement climatique en temps réel
Comme les terrains hivernaux sont leur lieu de travail, ces athlètes remarquent souvent les changements avant que ceux-ci n’apparaissent dans les statistiques climatiques de long terme.
Même les skieurs professionnels âgés d’une vingtaine d’années, comme Jack Young, ont déclaré avoir remarqué l’expansion rapide des infrastructures d’enneigement artificiel sur de nombreux sites de compétition au cours des dernières années. La fabrication de neige artificielle nécessite d’importantes quantités d’énergie et d’eau. Elle est également le signe évident que les organisateurs considèrent que les hivers sont de moins en moins fiables.
Les athlètes sont aussi témoins des répercussions concrètes sur l’économie locale lorsque les mauvaises conditions d’enneigement entraînent une baisse de la fréquentation. Le skieur de fond Ben Ogden, âgé de 25 ans, précise :
« Dans les Alpes, lorsque les conditions sont mauvaises, on voit clairement à quel point cela affecte les communautés. Leurs moyens de subsistance, qui dépendent du tourisme, sont souvent affectés négativement, et leur qualité de vie s’en trouve modifiée. »
De nombreux athlètes pratiquant des sports d’hiver expriment publiquement leurs inquiétudes. Des groupes tels que Protect Our Winters, fondé par le snowboardeur professionnel Jeremy Jones, œuvrent pour faire avancer les politiques qui protègent les espaces extérieurs pour les générations futures.
Pour les athlètes des Jeux olympiques de 2026, la variabilité des conditions au sein de la région olympique (neige en altitude, pluie en basse altitude) reflète une réalité plus large : la stabilité des conditions hivernales diminue.
Les athlètes le savent mieux que quiconque. Leurs compétitions se déroulent en montagne. Ils s’y entraînent. Ils en dépendent.
Les Jeux d’hiver se dérouleront encore cette année. La neige sera belle sur les écrans de télévision. Mais n’oublions pas que, hors champ, les hivers sont en train de changer.
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Keith Musselman a reçu des financements de la National Science Foundation américaine. Il est membre de la Science Alliance pour l’organisation à but non lucratif Protect Our Winters.
Agnes Macy a reçu des financements de la National Science Foundation américaine.
– ref. JO d’hiver : comment la neige artificielle rend les courses de ski de fond plus rapides mais aussi plus dangereuses – https://theconversation.com/jo-dhiver-comment-la-neige-artificielle-rend-les-courses-de-ski-de-fond-plus-rapides-mais-aussi-plus-dangereuses-275332
