Comment la politique familiale généreuse du Danemark réduit de 80% la « pénalité maternelle »

Source: The Conversation – in French – By Alexandra Killewald, Professor of Sociology, University of Michigan

Congé parental, garde d’enfants, allocations familiales : l’expérience danoise montre que le calendrier et la durée des aides comptent autant que leur montant pour réduire la pénalité maternelle.


Pour de nombreuses femmes dans le monde, la maternité se paie au prix fort dans la vie professionnelle. Élever des enfants tend à entraîner des salaires plus faibles et une réduction du temps de travail pour les mères – mais pas pour les pèresdans le monde entier..

Sociologue, j’étudie la manière dont les relations familiales peuvent façonner les situations économiques. Par le passé, j’ai étudié comment la maternité tend à faire baisser les salaires des femmes, un phénomène que les sciences sociales appellent la « pénalité maternelle ».

Les programmes publics qui apportent un soutien financier aux parents peuvent-ils compenser cette pénalité salariale liée à la maternité ?

Une « pénalité maternelle »

Avec Therese Christensen, sociologue danoise, je me suis attachée à répondre à cette question en m’intéressant aux mères au Danemark – un pays scandinave doté de l’un des filets de sécurité sociale les plus solides au monde.

Plusieurs politiques danoises visent à aider les mères à rester en emploi. Par exemple, des services de garde d’enfants subventionnés sont proposés à tous les enfants dès l’âge de 6 mois et jusqu’à leur entrée à l’école primaire. Les parents n’en paient pas plus de 25 % du coût.

Mais même au Danemark, les mères voient leurs revenus chuter fortement, en partie parce qu’elles travaillent moins d’heures.

Une perte de 7 600 euros dès la première année

Dans un article qui sera publié prochainement dans European Sociological Review, Christensen et moi montrons que l’augmentation des revenus versés par l’État aux mères – notamment via les allocations familiales et le congé parental rémunéré – compense environ 80 % des pertes de revenus moyens des mères danoises.

À partir de données administratives de Statistics Denmark, l’agence publique chargée de collecter et de compiler les statistiques nationales, nous avons étudié les effets à long terme de la maternité sur les revenus de 104 361 femmes danoises. Nées au début des années 1960, elles sont devenues mères pour la première fois entre 20 et 35 ans.

Elles sont toutes devenues mères avant 2000, ce qui permet d’observer l’évolution de leurs revenus pendant des décennies après la naissance de leur premier enfant. Si les politiques du gouvernement danois ont évolué au fil de ces années, le congé parental rémunéré, les allocations familiales et d’autres prestations ont existé sans interruption sur cette période. Ces femmes avaient en moyenne 26 ans lors de leur première maternité, et 85 % d’entre elles ont eu plus d’un enfant.

Nous estimons que la maternité a entraîné une perte d’environ l’équivalent de 9 000 dollars américains (7 600 euros) de revenus pour les femmes – mesurés en dollars américains de 2022 corrigés de l’inflation – l’année de la naissance ou de l’adoption de leur premier enfant, par rapport à ce à quoi on pourrait s’attendre si elles étaient restées sans enfant. Si la pénalité maternelle s’atténue à mesure que les enfants grandissent, elle s’inscrit dans la durée.

Ce n’est qu’au bout de 19 ans après la naissance de leur premier enfant que cette pénalité disparaît complètement. La maternité s’accompagne également d’une baisse durable du nombre d’heures travaillées.

Étudier les effets de l’action publique

Ces pénalités annuelles s’additionnent. Nous estimons que la maternité a coûté à la Danoise moyenne plus de 100 000 euros de revenus cumulés au cours des 20 premières années suivant la naissance de son premier enfant – soit près de 12 % de ce qu’elle aurait gagné sur cette période si elle était restée sans enfant.

La majorité des mères de l’échantillon, lorsqu’elles étaient en emploi avant l’accouchement, pouvaient bénéficier de quatre semaines de congé payé avant la naissance et de 24 semaines après. Elles avaient la possibilité de transférer jusqu’à dix semaines de ce congé rémunéré au père de l’enfant. Les modalités de ce dispositif ont changé au cours du temps.

Le gouvernement danois verse également des allocations familiales – des versements destinés aux parents d’enfants de moins de 18 ans. Ces aides sont parfois appelées « allocations pour enfants ».

Le Danemark dispose également d’autres dispositifs, comme les allocations logement, accessibles à l’ensemble de la population mais plus généreuses pour les parents ayant des enfants vivant au foyer.

À partir des mêmes données, Christensen et moi avons ensuite estimé comment la maternité influe sur les montants que les mères danoises reçoivent de l’État. Nous cherchions à savoir si ces revenus publics suffisent à compenser la perte de revenus issus de leur activité professionnelle.

Nous avons constaté que la maternité entraîne une augmentation immédiate des aides publiques perçues par les mères danoises. L’année de la naissance ou de l’adoption de leur premier enfant, les femmes ont reçu plus de 5 900 euros supplémentaires de la part de l’État par rapport à ce qu’elles auraient perçu si elles étaient restées sans enfant. Cette somme ne compensait pas entièrement la perte de revenus d’activité, mais elle en réduisait sensiblement l’ampleur.

L’écart entre les montants versés par l’État aux mères et ceux qu’elles auraient perçus en l’absence d’enfant s’est estompé dans les années qui ont suivi la naissance ou l’adoption du premier enfant. Toutefois, nous avons mis en évidence une hausse durable des revenus issus des aides publiques pour les mères – y compris 20 ans après leur première maternité.

Au total, nous estimons que l’État danois a compensé environ 80 % de la pénalité maternelle sur les revenus pour les femmes étudiées. Si les mères ont perdu environ 101000 euros de revenus par rapport aux femmes sans enfant au cours des deux décennies suivant la naissance de leur premier enfant, elles ont perçu environ 85000 euros d’aides publiques, de sorte que leur perte de revenus totale n’a été que d’environ 16000 euros.

Des aides pour les parents d’enfants plus âgés

Nos résultats montrent que les aides publiques ne compensent pas entièrement les pertes de revenus des mères danoises. Mais elles y contribuent largement. Comme la plupart des pays offrent des prestations parentales moins généreuses, le Danemark ne constitue pas un cas représentatif. Il s’agit plutôt d’un cas test, qui montre ce qu’il est possible d’accomplir lorsque les pouvoirs publics font du soutien financier aux parents une priorité.

Autrement dit, un soutien financier public solide en faveur des mères peut rendre la maternité plus soutenable sur le plan économique et favoriser l’égalité femmes-hommes en matière de ressources économiques.

Comme la pénalité maternelle est la plus forte après la naissances, les aides publiques ciblant les mères de nourrissons, comme le congé parental rémunéré, peuvent être particulièrement précieuses. Les subventions à la garde d’enfants peuvent également aider les mères à reprendre le travail plus rapidement.

Le caractère durable de la pénalité maternelle montre toutefois que ces aides de court terme ne suffisent pas à l’éliminer totalement. Des dispositifs accessibles à toutes les mères d’enfants de moins de 18 ans, comme les allocations familiales, peuvent contribuer à compenser la pénalité maternelle à long terme pour les mères d’enfants plus âgés.

The Conversation

Alexandra Killewald ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment la politique familiale généreuse du Danemark réduit de 80% la « pénalité maternelle » – https://theconversation.com/comment-la-politique-familiale-genereuse-du-danemark-reduit-de-80-la-penalite-maternelle-275145