Surmonter la rumination mentale : quand la méditation aide les proches aidants

Source: The Conversation – in French – By Anna Andrianova, Candidate au Ph.D. et chargée de cours, Université Laval

La méditation n’efface pas les contraintes objectives associées au rôle de la personne proche aidante, mais elle offre un espace mental de répit et des outils concrets pour y faire face. (Andrea Piacquadio/Pexels), CC BY

Un adulte québécois sur trois soutient un proche en perte d’autonomie, souvent sans même savoir qu’il joue ce rôle. Alors que le Canada amorce un virage démographique majeur, il devient urgent de reconnaître la détresse des proches aidants et de leur offrir des solutions concrètes. Parmi elles, la méditation émerge comme une piste prometteuse.


Québec a lancé la semaine dernière une nouvelle Politique nationale de soutien à domicile qui va bonifier de 107 millions de dollars au budget existant des services de soutien à domicile. Certains personnes proches aidantes (PPA) pourront ainsi toucher un revenu.

En prenant soin au quotidien d’un parent âgé, d’un conjoint malade ou d’un enfant handicapé, ces personnes proches aidantes (PPA) accumulent souvent fatigue, anxiété et pensées négatives répétitives (PNR), c’est-à-dire des ruminations ou des inquiétudes récurrentes.

Notre groupe de chercheurs faisons partie de l’équipe de recherche de l’étude Mind‑AID, qui vise à vérifier de façon scientifique comment la pratique de la méditation peut aider à soulager les proches aidants accompagnant un proche vivant avec la maladie d’Alzheimer ou un autre trouble neurocognitif. Mind-AID invite des volontaires à suivre un programme de méditation guidée, sur huit semaines, tout en participant à des évaluations de leur bien-être psychologique.


Cet article fait partie de notre série La Révolution grise. La Conversation vous propose d’analyser sous toutes ses facettes l’impact du vieillissement de l’imposante cohorte des boomers sur notre société, qu’ils transforment depuis leur venue au monde. Manières de se loger, de travailler, de consommer la culture, de s’alimenter, de voyager, de se soigner, de vivre… découvrez avec nous les bouleversements en cours, et à venir.


Le fardeau caché des PPA

Au Québec, on appelle PPA les gens qui, sans en faire une profession ni une activité de bénévolat encadré, prennent soin d’un proche en raison d’une maladie, d’un handicap ou du grand âge. La loi 56, adoptée en 2020, entérine d’ailleurs cette appellation et vise à mieux les reconnaître et les soutenir.

Souvent, il s’agit d’un rôle assumé dans l’ombre du quotidien.

Plus la PPA consacre d’heures à aider, plus sa qualité de vie se dégrade : irritabilité, troubles du sommeil, culpabilité et symptômes dépressifs apparaissent. Le stress chronique déclenche une cascade menant à l’usure physique et mentale, à l’anxiété, voire à un risque accru de maladies cardiovasculaires ou de dépression clinique.

Prendre soin d’autrui peut donc gravement nuire à sa propre santé – un paradoxe auquel le Québec répond désormais par une politique et un plan d’action dédiés.

Prisonniers des pensées : la spirale de la rumination

Au-delà des contraintes pratiques, beaucoup des personnes proches aidantes sont piégées par leurs pensées : elles ressassent la journée passée ou anticipent les problèmes à venir.

Ces pensées négatives répétitives – rumination sur le passé ou inquiétudes tournées vers l’avenir – constituent un processus impliqué dans la dépression, l’anxiété et le stress post-traumatique.

Elles perturbent le sommeil, diminuent l’attention et, à long terme, peuvent altérer le cerveau et accroître le risque de maladie d’Alzheimer. Chez les proches aidants, ces pensées négatives agissent comme un mécanisme clé transformant le stress en détresse psychologique; apprendre à les réguler est donc essentiel.

La méditation pleine conscience à la rescousse

La méditation pleine conscience consiste à porter une attention sans jugement à l’instant présent, souvent via l’observation de la respiration. Des centaines d’études montrent qu’elle réduit la rumination : la méditation désactive partiellement le «mode par défaut» du cerveau, réseau activé lorsque l’esprit vagabonde.


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Le programme MBSR (Mindfulness-Based Stress Reduction) de Jon Kabat-Zinn a popularisé cette approche dès les années 1980. Depuis, les interventions basées sur la méditation pleine conscience ont prouvé leur efficacité pour diminuer stress, anxiété et symptômes dépressifs. Chez les personnes proches aidantes, des essais pilotes révèlent une baisse de la détresse psychologique, une meilleure régulation émotionnelle et même des améliorations physiologiques (p. ex. marqueurs d’inflammation).

La méditation n’efface pas les contraintes objectives du rôle de PPA, mais elle offre un espace mental de répit et des outils concrets pour y faire face.

Mind-AID : la recherche au service de ceux qui aident

L’objectif de notre recherche est double : d’une part, offrir aux personnes proches aidantes une occasion de prendre soin d’elles-mêmes grâce à la méditation pleine conscience; d’autre part, générer des connaissances pour mieux les soutenir. Mind-AID s’inscrit ainsi dans les efforts plus larges déployés au Québec pour reconnaître et appuyer les PPA, en innovant du côté des interventions psychosociales.

Les résultats de l’étude permettront de déterminer si la méditation pleine conscience peut effectivement réduire les PNR et améliorer des indicateurs clés comme l’anxiété, la dépression ou la qualité de vie. En cas de succès, cette approche pourrait être déployée à plus grande échelle via le réseau de la santé et des services sociaux et des organismes communautaires.

Le programme comporte trois volets: de courtes vidéos éducatives, des séances de méditation et des exercices informels conçus pour s’intégrer facilement au quotidien exigeant des PPA.

Des ressources existent

La méditation pleine conscience pourrait être une piste à explorer pour apprivoiser ce tourbillon mental et prévenir l’épuisement psychologique.

Bien sûr, ce n’est pas une baguette magique. Il faut du temps et de la pratique pour en ressentir les effets. Mais les témoignages comme les études scientifiques suggèrent qu’apprendre à «lâcher prise» sur ses pensées est possible – et porteur d’espoir.

Le projet Mind-AID se donne pour mission d’apporter des solutions concrètes à ces enjeux. En introduisant la méditation pleine conscience dans la boîte à outils des PPA, il mise sur un levier d’action interne encore sous-exploité : la capacité de chacun à entraîner son esprit pour mieux résister au stress.

Et si prendre soin de soi devenait la première étape pour mieux prendre soin des autres ? Pas d’obligation de performance : juste l’invitation à faire une pause et redécouvrir le soin de soi – une respiration à la fois.

La Conversation Canada

Anna Andrianova est travailleuse sociale, membre de l’Ordre professionnel des travailleurs sociaux et des thérapeutes conjugaux et familiaux du Québec. Elle a obtenu plusieurs bourses de recherche prestigieuses, dont la Bourse d’études supérieures du Canada au niveau doctoral (BESC D) des Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC), une bourse doctorale du Fonds de recherche du Québec – Société et culture (FRQSC), la bourse de formation du Partenariat AGE-WELL–EPIC-AT, remise en collaboration avec le Réseau québécois de recherche sur le vieillissement (RQRV), une bourse du Réseau de recherche en santé des populations du Québec, la bourse d’excellence Nicolas-et-Suzanne-Zay et la bourse doctorale François-et-Rachel-Routhier de la Faculté des sciences sociales de l’Université Laval, ainsi que des bourses du Centre de recherche et d’expertise en gérontologie sociale (CREGÉS) et du Centre de recherche VITAM – Centre de recherche en santé durable.

Sophie Ethier est chercheure et professeure titulaire à l’École de travail social et de criminologie de l’Université Laval. Elle reçu un financement du ministère de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie du Québec pour financer cette étude.

Julie Bernier-Carbonneau, Mathieu Boisvert et Olga Babina ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Surmonter la rumination mentale : quand la méditation aide les proches aidants – https://theconversation.com/surmonter-la-rumination-mentale-quand-la-meditation-aide-les-proches-aidants-255702