Pourquoi l’expansion pétrolière, au Venezuela et ailleurs, est un non-sens climatique et économique

Source: The Conversation – France (in French) – By Renaud Coulomb, Professor of Economics, Mines Paris – PSL

Relancer l’exploitation pétrolière vénézuélienne, l’une des plus émettrices de gaz à effet de serre au monde, revient à parier sur l’échec de la transition énergétique. À l’heure où la majorité des réserves fossiles devrait rester inexploitée, ces investissements exposeraient l’économie mondiale à un double risque : trajectoire de réchauffement dramatique d’un côté, gaspillage massif de capital de l’autre.


Le 3 janvier 2026, une opération militaire états-unienne a abouti à la capture et à l’enlèvement du président vénézuélien Nicolas Maduro et de son épouse. Donald Trump a aussitôt annoncé que les États-Unis dirigeraient temporairement le pays et affirmé vouloir relancer la production pétrolière du pays, avec plus de 100 milliards de dollars (84,78 milliards d’euros) d’investissements des compagnies pétrolières américaines.

Le Venezuela dispose en effet de réserves pétrolières gigantesques estimées à environ 300 milliards de barils. Le pays n’exploite actuellement que peu ce potentiel, du fait notamment des contraintes de stockage et plus généralement de la faiblesse des investissements.

Or ce pétrole est particulièrement émetteur de gaz à effet de serre (GES). Cela tient à la nature lourde et visqueuse du brut, qui rend l’extraction énergivore, et des émissions de dioxyde de carbone provenant du torchage et des fuites de méthane. Extraire un baril de pétrole au Venezuela émet, en moyenne, environ deux fois plus de GES que l’extraction d’un baril en Arabie saoudite ou en Norvège. Réhabiliter des gisements aussi polluants relève du non-sens écologique.

Ces investissements projetés s’inscrivent toutefois dans une logique mondiale persistante. Alors que le changement climatique s’aggrave et que deux tiers des émissions mondiales de GES proviennent des énergies fossiles, l’industrie pétrolière continue d’élargir son offre mondiale. Chaque année, des dizaines de milliards de dollars sont engloutis pour découvrir de nouveaux gisements et augmenter les réserves d’énergie fossile disponibles.

Cette actualité, au-delà de sa portée géopolitique, illustre clairement le risque climatique que représente la poursuite de l’expansion pétrolière dans le monde. Ce serait non seulement une aberration écologique, mais aussi économique.




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Un dilemme pour l’économie mondiale

Miser aujourd’hui sur l’expansion des réserves de pétrole, au Venezuela comme ailleurs, revient à parier financièrement sur l’échec de la transition.

Les investissements dans l’exploration pétrolière créent des incitations financières, pour cete industrie, à entraver les politiques climatiques.
UN Climate Change, CC BY-NC-ND

La rentabilité de ces actifs est en effet structurellement incompatible avec le respect des accords climatiques : pour que ces projets soient rentables, il faut que les politiques de décarbonation échouent. Dès lors, ces investissements renforcent l’intérêt économique de leurs promoteurs à défendre le statu quo, y compris en pesant contre un durcissement des politiques climatiques.

De fait, l’accord a minima de la dernière COP30 sur le climat illustre cette difficulté. Le texte évoquait de vagues « efforts » et « solutions », tout en continuant à éluder l’arithmétique de base : pour rester sous les 2 °C (voire idéalement celle de 1,5 °C) d’augmentation des températures, la production de combustibles fossiles doit chuter rapidement et dès aujourd’hui. Autrement dit, une part importante des réserves prouvées doivent être laissées inexploitées.

La poursuite de ces investissements place l’économie mondiale face à deux risques distincts :

  • Premier scénario : les politiques climatiques actuelles échouent. Chaque nouveau baril découvert alimente alors la surabondance de l’offre, fait baisser les prix et retarde la transition vers une économie bas carbone. Cela verrouille la planète dans une trajectoire de réchauffement bien trop élevé, c’est le pire des scénarios pour le climat et le bien-être mondial.

  • Second scénario : les régulations climatiques se durcissent, mais tardivement. Les nouveaux projets pétroliers deviennent alors majoritairement des « actifs échoués », c’est-à-dire des investissements sans valeur, synonymes d’un gaspillage massif de capital. Le changement climatique est finalement contrôlé, mais du capital a été investi au mauvais endroit, alors qu’il aurait pu être directement orienté vers la transition énergétique.




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Faut-il interdire l’exploration pétrolière ?

Pour éviter de se retrouver devant un tel dilemme, on pourrait envisager d’interdire dès à présent l’exploration pétrolière et les investissements visant à rendre exploitables les gisements récemment découverts. Dans une étude récente, nous avons justement évalué les effets qu’aurait une telle mesure, en nous basant sur un modèle construit à partir des données de plus de 14 000 gisements pétroliers.

L’enjeu de limiter l’exploration pétrolière a suscité, ces dernières années, une attention politique croissante. La France, par exemple, a interdit toute nouvelle exploration de ressources fossiles en 2017. En 2024, le Royaume-Uni a annoncé la fin de l’octroi de nouvelles licences pétrolières et gazières.

Une telle mesure peut-elle être efficace ? Le résultat de notre étude est sans appel. Tant que les autres politiques climatiques – comme une tarification du carbone au niveau mondial – restent limitées ou inexistantes, une interdiction de l’exploration permettrait d’éviter l’émission d’environ 114 milliards de tonnes équivalent CO₂. Et, par la même occasion, d’épargner à l’économie mondiale des milliers de milliards de dollars de dommages climatiques cumulés.

En effet, chaque tonne de CO₂ émise aujourd’hui engendrera des coûts réels demain : multiplication des événements climatiques extrêmes, montée du niveau des mers, impacts sanitaires, pertes de productivité

Poursuivre l’exploration revient donc à rendre exploitables des ressources dont le coût social dépasse largement les bénéfices privés qui en découlent. Ce coût social est actuellement un impensé dans l’argumentaire de l’industrie fossile.

Quand l’argumentation de l’industrie fossile ne tient pas

L’industrie invoque régulièrement la nécessité de remplacer des champs vieillissants, dont la production décline naturellement chaque année. Certains experts estiment aussi que les nouveaux gisements pourraient être moins émetteurs de GES que les champs de pétrole actuellement en production.

Nos résultats montrent pourtant que, dans une trajectoire compatible avec la neutralité carbone, ni le déclin naturel des gisements ni leur hétérogénéité en matière d’empreinte carbone ne suffisent à justifier l’ouverture de nouveaux champs. Ces conclusions restent inchangées même dans l’hypothèse où les nouveaux gisements n’émettraient aucun GES lors de leur exploitation.

L’exploration ne générerait des bénéfices sociaux nets que dans un monde où les producteurs intégreraient dans leurs calculs économiques presque l’intégralité du coût climatique des émissions. Concrètement, cela supposerait une taxe carbone couvrant toutes les émissions liées à un baril – de l’exploration jusqu’à la combustion – afin de refléter le coût social de la production et de l’utilisation de ce baril. Même dans ce scénario très exigeant, les bénéfices resteraient modestes : ils seraient environ 40 fois inférieurs aux coûts environnementaux de l’exploration lorsque ces émissions ne sont pas prises en compte par les producteurs.

Ce résultat s’explique simplement : dans une trajectoire compatible avec le « Net Zero », la demande de pétrole devient relativement faible. Or, cette demande pourrait être couverte par des volumes déjà disponibles de pétrole moins intensif en carbone, dont les coûts d’exploitation restent modérés.

Les efforts d’exploration actuels ne sauraient donc être justifiés sur cette base :

Un moratoire plus acceptable qu’une taxe pour les pays producteurs ?

Notre étude le montre clairement : interdire l’exploration serait un levier puissant pour limiter l’offre de pétrole, pour réduire les émissions futures et pour éviter de créer de nouveaux actifs voués à devenir inutilisables si la transition vers une économie bas carbone se matérialise.

Pour certains pays producteurs, un tel moratoire pourrait même s’avérer politiquement plus acceptable qu’une taxe. En restreignant l’offre, il soutiendrait les cours du baril et, par extension, les revenus des producteurs actuels, tout en servant les ambitions climatiques.

Ce paradoxe – une mesure climatique qui pourrait profiter à certains producteurs, notamment aux États-Unis ou en Arabie saoudite – pourrait faciliter un accord international.




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Mais il aurait un coût pour les consommateurs et contreviendrait au principe du pollueur-payeur, en faisant peser l’essentiel du coût de la transition sur les consommateurs finaux.

Reste un écueil de taille : la mise en place de telles politiques serait complexe dans un contexte géopolitique fragmenté, marqué par l’érosion du multilatéralisme et la multiplication des stratégies non coopératives.

À défaut d’un accord mondial immédiat, des interdictions ciblées pourraient avoir un impact majeur. À cet égard, l’élargissement de coalitions existantes, comme l’alliance Beyond Oil and Gas, dont la France est membre, est fondamental. En renforçant ce socle diplomatique d’États pionniers, engagés à ne plus octroyer de licences d’exploration, une initiative volontaire pourrait progressivement se muer en un cadre normatif.

Mais la crédibilité de telles interdictions dépend de leur permanence. Aux États-Unis, le retour de Donald Trump au pouvoir s’est accompagné d’une défense assumée de l’industrie pétrolière et d’un désengagement des institutions internationales clés, telles que la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques ou le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), deux piliers de la coopération climatique mondiale.

Londres aussi a récemment revu sa position. Le cas français illustre lui aussi la possibilité de revirements politiques : le Sénat a, le 29 janvier 2026, voté une proposition de loi remettant en cause la loi de 2017 interdisant l’exploration pétrolière et gazière.

The Conversation

Renaud Coulomb déclare ne pas être en situation de conflit d’intérêts. Il ne fournit pas de services de conseil et ne détient aucune participation financière dans des entreprises du secteur du pétrole et du gaz, ni dans des entreprises susceptibles de bénéficier des analyses ou des conclusions présentées dans cette tribune.

Cette recherche a bénéficié du soutien financier de l’Agence nationale de la recherche (ANR), de la Paris School of Economics, de l’Université de Melbourne, de Mines Paris – PSL University et de la Fondation Mines Paris dans le cadre de la Chaire de Mécénat ENG (sponsors : EDF, GRTgaz, TotalEnergies), en partenariat avec l’Université Paris-Dauphine, la Toulouse School of Economics et CentraleSupélec.

Fanny Henriet a reçu des financements de l’ANR

France d’Agrain a reçu des financements des financements de la Fondation Mines Paris dans le cadre de la Chaire de Mécénat ENG (sponsors : EDF, GRTgaz, TotalEnergies), en partenariat avec l’Université Paris-Dauphine, la Toulouse School of Economics et CentraleSupélec.

ref. Pourquoi l’expansion pétrolière, au Venezuela et ailleurs, est un non-sens climatique et économique – https://theconversation.com/pourquoi-lexpansion-petroliere-au-venezuela-et-ailleurs-est-un-non-sens-climatique-et-economique-274581