Le vote RN est-il une affaire de générations ?

Source: The Conversation – in French – By Nonna Mayer, Directrice de recherche au CNRS/Centre d’études européennes, Sciences Po

Face à la montée de l’extrême droite et du conservatisme, observée tant aux États-Unis qu’en Europe, différentes théories ont été avancées. Certaines mettent le facteur générationnel au centre de l’analyse. Si cette focale apporte des clés de lecture utiles, elle révèle aussi des tendances contradictoires. Analyse.


Selon la thèse de la « déconsolidation démocratique », la montée de l’extrême droite et du conservatisme serait avant tout due aux millennials, les jeunes nés entre le début des années 1980 et la fin des années 1990, qui oscillent entre apathie politique et antipathie pour la démocratie. À l’inverse, selon la théorie du « cultural backlash » (ou « retour de bâton culturel »), ce seraient les générations les plus âgées qui, nostalgiques d’une époque révolue et critiques des valeurs post-matérialistes (libéralisation des mœurs, place accordée aux groupes minorisés), seraient les principales responsables de la montée de l’extrême droite, nourrie d’attitudes conservatrices et xénophobes.

Le cas de la France, avec l’essor spectaculaire du Rassemblement national (RN), qui a comptabilisé 41,4 % des voix au second tour de l’élection présidentielle de 2022, invite à remettre en question ces deux théories.

En s’appuyant sur l’enquête Youngelect (2022) et le baromètre annuel de la Commission nationale consultative des droits de l’homme ou CNCDH (depuis 1990), cet article révèle des dynamiques plus complexes.

La tolérance augmente, quelle que soit la génération. Les jeunes sont les plus progressistes et les plus en demande de démocratie. Pourtant, ils sont plus enclins à voter pour le RN. Comment comprendre ces tendances contradictoires ?

Une tolérance en hausse chez toutes les générations

Le baromètre de la CNCDH, qui mesure l’évolution de différentes attitudes culturelles dans le temps, atteste une hausse globale des positions progressistes concernant les opinions vis-à-vis des minorités sexuelles, raciales et religieuses, du rôle social des femmes et de la peine de mort. Il montre une tendance positive, quelle que soit la génération : si les cohortes les plus récentes sont plus tolérantes et libérales que celles qui les précèdent, les anciennes générations ne deviennent pas de plus en plus intolérantes et autoritaires, au contraire. Loin d’être hermétiques à l’évolution des mœurs, les valeurs des seniors se transforment avec la société.


Baromètres racisme CNCDH en face à face, Commission nationale consultative des droits de l’homme, « La lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie. Année 2023 », La documentation française., Fourni par l’auteur

Les données de l’enquête European Social Survey montrent une tendance similaire dans d’autres pays européens. Néanmoins, en menant des analyses permettant d’isoler l’effet propre de différents facteurs, on observe que la génération en tant que telle ne détermine pas l’ouverture à l’égard des minorités ethnoraciales et religieuses. D’autres dimensions, comme l’augmentation du niveau d’éducation, l’origine migratoire et la religion, sont davantage déterminantes.

Si les jeunes générations sont plus tolérantes, c’est moins dû à leur année de naissance que parce qu’elles présentent davantage de caractéristiques favorisant l’acceptation d’autrui, comme des niveaux de diplôme plus élevés, une moindre religiosité, une ascendance immigrée, etc. Concernant le rapport aux minorités sexuelles, les attitudes se révèlent également de plus en plus libérales. Chaque nouvelle cohorte est plus progressiste que la précédente ; et au fil des années, l’acceptation de l’homosexualité progresse même chez les seniors.

S’agissant de l’émancipation des femmes, l’évolution est aussi positive mais moins linéaire que pour l’homosexualité. Ce n’est pas les cohortes les plus récentes qui sont les plus ouvertes, mais les cohortes nées entre 1967 et 1976. De tels résultats suggèrent l’existence d’un retour de bâton chez les plus jeunes, et notamment parmi les jeunes hommes.

Rejet de l’autoritarisme et soutien à la démocratie

Au sujet de l’autoritarisme, mesuré à partir de l’opinion sur la peine de mort, l’effet générationnel est clair : entre 2004 et 2022, chaque nouvelle cohorte est davantage opposée à la peine capitale que la précédente. Et pour chaque génération, le rejet augmente de décennie en décennie. De même, le soutien à la démocratie représentative fait consensus, tant chez les personnes les plus jeunes que chez les plus âgées.


Nonna Mayer/Baromètre de la CNCDH sur le racisme, novembre 2023., Fourni par l’auteur

Certes les jeunes sont plus critiques à l’égard du fonctionnement de la démocratie, et davantage favorables à des modes de gouvernement alternatifs, plus technocratiques (gouvernement d’experts) ou participatifs (tirage au sort ou référendum populaire), mais pas dans leurs versions autoritaires – une différence générationnelle persiste même lorsque cette dimension est contrôlée par d’autres facteurs.

Tolérance, vote RN : un paradoxe générationnel ?

Comment ces attitudes culturelles et ce rapport à la démocratie se traduisent-ils dans les urnes, notamment au regard du vote RN ? Ce sont davantage les jeunes générations qui sont enclines à voter pour ce parti lors du premier tour de l’élection présidentielle de 2022. Plus la cohorte est âgée, plus la propension à voter pour Marine Le Pen plutôt que pour Emmanuel Macron diminue, à rebours de la thèse du « cultural backlash » chez les seniors. Mais la même dynamique s’observe avec le vote pour Jean-Luc Mélenchon. Les jeunes ont plus de chances que les générations plus âgées de voter pour le candidat de La France insoumise (LFI) que pour Emmanuel Macron.

Prendre le président sortant comme référence met en évidence que les jeunes privilégient tantôt le RN, tantôt LFI. Les logiques qui sous-tendent ces préférences ne sont toutefois pas les mêmes, un faible niveau d’éducation et le racisme sont déterminants dans le vote pour Marine Le Pen, le vote pour Jean-Luc Mélenchon étant à l’inverse davantage le fait de profils diplômés et tolérants. Néanmoins, les attitudes négatives envers la place sociale des femmes et l’homosexualité ou le fait de soutenir le rétablissement de la peine de mort n’augmentent pas la probabilité de voter pour Marine Le Pen plutôt que pour Emmanuel Macron. En outre, être favorable au tirage au sort, c’est-à-dire confier le pouvoir décisionnel à des citoyens ordinaires plutôt qu’aux élites dirigeantes, augmente la probabilité du vote RN.

Comment comprendre alors le paradoxe d’une jeunesse plus ouverte à l’égard des groupes minorisés et peu favorable aux alternatives autoritaires de gouvernement, mais encline à voter pour le RN ?

Premièrement, les cohortes, quelle que soit la génération, sont socialement et politiquement diverses : plusieurs variables doivent être prises en compte. De plus, selon le sociologue Vincent Tiberj, cela s’expliquerait par une politisation différenciée des valeurs selon les générations : chez les personnes plus âgées, les valeurs culturelles (sexisme, opinion sur l’homosexualité ou sur l’immigration) seraient moins politisées et orienteraient dès lors moins leur vote que chez les jeunes générations.

Ce paradoxe découle aussi possiblement des données mobilisées qui diffèrent au regard de la population sélectionnée : l’enquête de la CNCDH se fonde sur des échantillons représentatifs de la population adulte vivant en France (incluant les personnes immigrées étrangères), à l’inverse de l’enquête Youngelect qui cible uniquement des personnes inscrites sur les listes électorales.

Et si les jeunes votent davantage pour le RN, elles et ils se caractérisent avant tout par leur abstention, à l’inverse des personnes plus âgées qui se rendent massivement aux urnes. D’ailleurs, les analyses du vote « Macron », « Mélenchon » ou « Le Pen » ne tiennent pas compte de l’abstention (26 % au premier tour de l’élection présidentielle de 2022), accentuant l’impression trompeuse d’un vote massif pour l’extrême droite.

In fine, loin de se réduire à un vote générationnel, le vote RN séduit avant tout les segments les moins éduqués de l’électorat et les classes populaires. De surcroît, les écarts entre cohortes semblent s’estomper depuis les élections législatives anticipées de 2024. Ces dernières révèlent que le RN gagne en popularité auprès des seniors et des personnes retraitées jusqu’à présent hostiles à ce parti. Les municipales et la présidentielle à venir nous permettront de juger dans quelle mesure cette tendance se confirme, ou non.


Cet article est tiré de l’ouvrage French Democracy in Distress. Challenges and Opportunities in French Politics (Palgrave Macmillan, 2025), sous la direction d’Élodie Druez, Frédéric Gonthier, Camille Kelbel, Nonna Mayer, Felix-Christopher von Nostitz et Vincent Tiberj. Une conférence autour de cette publication est organisée à Sciences Po, le jeudi 29 janvier 2026, de 17 heures à 19 heures, 27 rue Saint-Guillaume, Paris (VIIᵉ).

The Conversation

Nonna Mayer est membre de la Commission nationale consultative des droits de l’Homme et coordonne son Baromètre annuel sur le racisme

Elodie Druez a reçu, en tant que chercheuse en postdoctorat, des financements de l’ANR, du FNRS (Fonds de la Recherche Scientifique belge), de l’ERC et de l’Institut Convergences Migrations (ICM). Elle membre de l’AFSP et de l’AFS.

Dans le cadre de ses postdoctorats, Mickaël Durand a reçu des financements de l’ANR, de l’Ined et du FNRS belge. Il a participé à l’enquête 2022 de la CNCDH sur l’hétérosexisme et les préjugés à l’égard des LGBTI. Il est membre du RT28 de l’Association française de sociologie.

ref. Le vote RN est-il une affaire de générations ? – https://theconversation.com/le-vote-rn-est-il-une-affaire-de-generations-272310