Source: The Conversation – in French – By Magali Trelohan, Enseignante-chercheuse, comportements de consommations, sociaux et environnementaux, EM Normandie

Près de la moitié des Européens et des Européennes sont propriétaires d’un animal de compagnie. Logiquement, des offres touristiques pet-friendly émergent partout sur le Vieux Continent. Mais en quoi consistent ces nouvelles offres ? Que disent-elles de nos sociétés ? Réponse avec les témoignages de propriétaires voyageant avec leurs chiens.
En Europe en 2022, 46 % des habitants, soit 91 millions des foyers, possèdent au moins un animal. Et voyager avec son chien n’est plus une exception. Pour de nombreux propriétaires, l’animal fait partie intégrante de la famille, y compris pendant les vacances. Cette évolution a favorisé l’essor d’une offre touristique dite pet-friendly, particulièrement visible dans l’hôtellerie et les locations de courte durée.
Derrière ces offres séduisantes se cache une réalité bien plus contrastée : il existe des décalages forts entre discours marketing et expériences vécues par les clients. Accepter les animaux ne signifie pas nécessairement répondre aux attentes de leurs maîtres, ni aux besoins de l’animal lui-même. C’est ce que nous soulignons dans l’étude menée auprès de propriétaires de chiens, conduite par Axelle Boulet, étudiante à l’EM Normandie.
Le chien, un membre de la famille
Nos entretiens révèlent une relation très investie émotionnellement entre les maîtres et leur chien. Cette centralité de l’animal dans la sphère familiale est bien documentée. Ces études scientifiques soulignent que les chiens sont de plus en plus perçus comme des membres à part entière du foyer, influençant directement les décisions de loisirs et de vacances, mais aussi les attentes vis-à-vis des services touristiques.
« On le considère comme un membre de la famille. Concrètement, nous allons chez des amis, on prend le chien et on prépare son sac ! », explique Emma, l’une des personnes interviewée.
Cette relation structure le choix des vacances. Une recherche en marketing souligne que voyager avec son animal répond à la fois à un attachement affectif et à la volonté d’éviter la culpabilité ou l’inconfort liés à la séparation.
« On l’emmène, car, pour l’instant, on n’est pas prêts à partir sans elle », confie Chantal, propriétaire d’un chien.
Attentes des propriétaires de chien
Les discours des propriétaires d’animaux font ressortir plusieurs niveaux d’exigences comme la sécurité, le confort et le prix.
La sécurité avant tout
Les propriétaires recherchent avant tout un espace qui permette au chien d’évoluer sans danger. L’absence de clôture peut transformer un séjour en source de stress, voire de déception. Nelly, propriétaire de deux chiens, raconte :
« Il y avait 15 000 m2 de terrain, mais la clôture n’était pas bien fermée. On a dû garder les chiens en laisse. Ça a été une grosse déception. »
La sécurité est pensée à la fois pour l’animal et pour les autres : éviter les fugues, les accidents, les conflits de voisinage. Sans cet élément, l’hébergement est tout simplement disqualifié.
Confort du chien
Les propriétaires apprécient les attentions matérielles – paniers, gamelles, plaids – mais celles-ci restent secondaires. Beaucoup préfèrent apporter leurs propres équipements afin que le chien conserve ses repères. Chantal explique :
« La gamelle, non. J’emmène ses affaires à elle. Quand on arrive quelque part et qu’on met son panier par terre, tout de suite elle se couche là. »
Pouvoir laisser son chien seul dans le logement, circuler librement, ne pas avoir à constamment négocier sa présence sont autant d’éléments qui conditionnent l’expérience globale du séjour.
Suppléments financiers
Les suppléments financiers cristallisent les tensions, surtout lorsqu’ils ne correspondent à aucun service concret. Chantal résume :
« On annonce un prix, plus la caution pour animal, plus le ménage pour animal… Donnez-moi un prix total et puis on n’en parle plus. »
De nombreux participants dénoncent l’écart entre l’étiquette pet-friendly et les conditions réelles d’accueil. Louise, propriétaire d’un chien, témoigne :
« Il y a beaucoup d’endroits où on me dit OK, mais sous la table, on ne veut pas le voir. Tu vois dans leur regard qu’il ne faut pas qu’il dérange. »
Le terme pet-friendly recouvre des réalités très hétérogènes, allant de la simple tolérance de l’animal à une véritable intégration de sa présence dans l’expérience touristique. Alors, à quoi ressemblerait un pet-friendly idéal ?
Un chien réellement bienvenu
Au-delà des compromis imposés par l’offre existante, les entretiens proposent une représentation très claire de ce que serait un accueil pleinement assumé.
Dans l’idéal, le chien n’est ni toléré ni suspect, il est accueilli comme un hôte légitime. Samira indique : « Un hôtel pet-friendly, c’est un hôtel où le chien a accès au lit et au canapé. » Les expériences vécues à l’étranger servent souvent de point de comparaison. Mireille, propriétaire de trois chiens, raconte :
« En Italie, les chiens sont admis dans les restaurants, dans les salons de thé, dans les transports. C’est fantastique. »
Certaines personnes interviewées évoquent des infrastructures spécifiques, comme les piscines pour chiens, les espaces de toilettage ou les zones de baignade. Ces dispositifs restent rares, mais incarnent un pet-friendly pensé pour le bien-être animal.
Dans cette représentation idéale, le séjour n’est plus une succession de contraintes à gérer, il devient une expérience partagée. Les propriétaires sont conscients que cet idéal est encore marginal. Mais il constitue une référence implicite pour évaluer l’offre existante. Une propriétaire interviewée, Mireille, imagine son idéal :
« Je ferais une garderie pour chiens, comme une garderie d’enfants, pour que les maîtres puissent aller visiter tranquillement. »
Cohabitation avec les non-propriétaires d’animaux
À travers la question du pet-friendly, c’est une transformation plus large du tourisme qui s’opère. Le voyage est de plus en plus pensé pour un binôme humain-animal, aux besoins étroitement liés. Dans ce contexte, accepter les chiens ne peut plus se limiter à une simple mention dans une annonce. C’est la cohérence entre discours, pratiques et conditions d’accueil qui fait la différence.
Cette évolution pose la question de la cohabitation avec les voyageurs qui ne souhaitent pas partager les espaces touristiques avec des animaux. Pour les professionnels, l’enjeu est particulièrement délicat : composer avec des attentes parfois divergentes, sans dégrader ni l’expérience des propriétaires d’animaux ni celle des autres clients.
Cet article a été co-rédigé avec Axelle Boulet dans le cadre de son mémoire de fin d’études à l’EM Normandie.
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Magali Trelohan ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. « J’accepte les chiens, mais… » : l’offre touristique pas tout à fait « pet-friendly » – https://theconversation.com/jaccepte-les-chiens-mais-loffre-touristique-pas-tout-a-fait-pet-friendly-273117
