Source: The Conversation – in French – By Victoria Gibbon, Professor in Biological Anthropology, Division of Clinical Anatomy and Biological Anthropology, University of Cape Town
Les musées et les universités du monde entier possèdent d’immenses collections d’objets culturels, d’œuvres d’art, de biens matériels et même de restes ancestraux. Beaucoup d’entre eux n’ont pas été offerts librement, mais ont été arrachés pendant la période coloniale, par la force, la manipulation, le vol ou la violence. Pendant des décennies, ils ont été entreposés et exposés dans des vitrines. Ils ont été classés dans des catégories telles que l’anthropologie, l’histoire naturelle ou l’ethnologie, séparés des personnes et des communautés auxquelles ils appartenaient autrefois.
Ces dernières années, on reconnaît de plus en plus que ces collections sont porteuses d’un héritage douloureux.
Les appels à leur restitution font désormais partie d’un débat mondial sur la décolonisation, la justice et la guérison. En 2018, le président français Emmanuel Macron a publié un rapport appelant à une nouvelle éthique de l’humanité, suscitant une nouvelle volonté de restituer les œuvres d’art et la culture matérielle africaines. Mais les appels africains à la restitution ont été lancés au moins cinq décennies plus tôt à la suite du discours de l’ancien président de la République démocratique du Congo, Mobutu Sese Seko, devant l’ONU.
Dans tous ces débats, deux mots sont souvent utilisés : rapatriement et restitution.
À première vue, ils semblent avoir la même signification et impliquent tous deux la restitution de quelque chose. Mais en tant que chercheurs sud-africains travaillant dans les domaines de l’histoire, des études muséales et de la biologie humaine, nous affirmons que la différence entre ces termes n’est pas seulement sémantique. Le choix des mots reflète des enjeux politiques plus profonds liés à la justice, à la reconnaissance et à la réparation.
Dans notre récent article, nous avons expliqué comment nous percevons cette différence et pourquoi le travail de restitution redonne aux personnes le pouvoir sur leur avenir et leur donne un sentiment d’autonomie. Nous soutenons que, pour sa part, le rapatriement est devenu une notion moins centrée sur reconstruction des communautés. Il renvoie davantage à un exercice administratif et logistique. A l’inverse, la restitution renvoie directement à la justice.
Rapatriement : le langage du retour
Le mot « rapatriement » vient du latin patria, qui signifie « patrie ». Traditionnellement, il désigne le retour d’une personne ou de ses restes mortels dans son pays d’origine. Les gouvernements utilisent souvent ce terme pour désigner le transfert logistique et juridique de personnes, d’œuvres d’art ou de restes ancestraux à travers les frontières nationales.
Dans les pays qui ont été colonisés, comme les États-Unis, le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, le terme « rapatriement » est devenu le terme dominant. Cela s’explique en partie par des lois et des cadres spécifiques. Aux États-Unis, par exemple, la loi sur la protection et le rapatriement des sépultures amérindiennes (Native American Graves Protection and Repatriation Act) oblige les musées à restituer de manière proactive les restes humains et les objets culturels aux communautés autochtones.
En Nouvelle-Zélande, le musée national Te Papa joue un rôle central dans le rapatriement des restes ancestraux maoris et morioris provenant d’institutions étrangères avant de les restituer aux communautés locales. En Australie, le choix du rapatriement par les militants, les communautés et les universitaires visait également à établir un lien stratégique avec le retour des restes des soldats tombés au combat.
Dans ces contextes, le rapatriement est souvent présenté comme un processus de restitution. Les États ou les musées prennent l’initiative, et les communautés reçoivent.
Certains universitaires et militants autochtones ont contesté cette formulation, soulignant ses connotations patriarcales et étatistes.
Ils ont introduit le concept de « rematriation », qui désigne un retour à la « Terre Mère » ancré dans les perspectives féministes autochtones, la spiritualité et l’équilibre communautaire.
En Afrique du Sud également, le terme « rapatriement » a été utilisé, en particulier lorsque l’État a organisé le retour de restes humains depuis l’étranger, comme dans le cas du retour de Sarah Baartman depuis la France.
Baartman était une femme khoï (autochtone sud-africaine) du XIXe siècle exposée dans des spectacles de monstres en Europe. Son corps a ensuite été disséqué par des scientifiques dans le cadre de la science raciale et intégré aux systèmes de collecte et d’exposition du Musée de l’Homme à Paris. Après être devenue un symbole international de l’oppression des femmes noires, Baartman a également été au centre des revendications de restitution formulées par les Khoï et d’autres militants et mouvements sociaux en Afrique du Sud.
Le rapatriement a également été utilisé pour la restitution des dépouilles d’anciens combattants et d’autres patriotes.
Mais un malaise a commencé à se faire sentir. Ce langage était-il adapté au travail profond de justice et de guérison que les communautés réclamaient ? Ou était-il davantage axé sur le prestige national que sur la restauration de la communauté ?
Restitution : la politique de la justice au-delà de la transaction
La restitution consiste à rendre quelque chose à son propriétaire légitime, et non pas simplement à transférer un bien, mais comme un acte de reconnaissance, de réparation et de guérison.
La restitution n’est pas seulement un événement, comme la remise d’un objet d’art lors d’une cérémonie. C’est un processus qui prend du temps, qui est émotionnel et souvent douloureux. Elle implique des recherches sur la manière dont les objets ont été acquis, des conversations avec les communautés descendantes et des décisions sur la manière de prendre soin ou d’honorer ce qui a été restitué. Elle reconnaît que les biens pris n’étaient pas seulement des curiosités ou des objets, mais qu’ils étaient liés à la communauté, à la langue, aux cérémonies et à l’identité.
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Dans de nombreux cas, les restes ancestraux ont été classés et objectivés comme restes humains et spécimens, dépouillés de leur humanité. La restitution, en revanche, leur rend leur dignité et leur autonomie en tant qu’ancêtres.
Le travail de restitution : guérison et reconnexion
Notre recherche utilise l’expression « travail de restitution » pour décrire l’ensemble des efforts nécessaires. Ce travail va bien au-delà de la diplomatie, de la logistique et du transport. Il comprend :
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La reconnaissance de l’injustice : il s’agit d’admettre que les objets ont été pris à tort, que ce soit par la violence, la coercition ou le vol.
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La désobjectivation : traiter les restes ancestraux et les biens culturels non pas comme des restes humains et des objets de musée, mais comme des ancêtres ou des trésors culturels.
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L’implication de la communauté : veiller à ce que les groupes de descendants et les communautés locales décident de ce qui se passera après le retour, en concertation avec les musées et les gouvernements nationaux.
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Processus de guérison : créer des espaces pour le deuil, les cérémonies et le rituel de passage.
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Nouvelles perspectives : considérer la restitution non seulement comme une réconciliation avec le passé, mais aussi comme une ouverture vers le renouveau culturel et la justice sociale.
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Par exemple, le programme de restitution des terres en Afrique du Sud a montré que la restitution ne consiste pas simplement à rétablir ce qui existait autrefois. Il s’agit de créer les conditions nécessaires à la justice aujourd’hui et de possibilités pour demain.
De même, la restitution culturelle ne consiste pas tant à « remettre les choses à leur place d’origine » qu’à donner aux communautés les moyens de renouer avec leur patrimoine d’une manière pertinente et vivante aujourd’hui.
Pourquoi le choix des mots est-il important ?
La distinction entre rapatriement et restitution n’est pas un débat académique abstrait. Les mots influent sur les rapports de pouvoir. Si le retour est présenté comme un rapatriement, l’accent est souvent mis sur celui qui donne, celui qui rend, l’État ou le musée, qui accorde quelque chose en retour. S’il est présenté comme une restitution, l’accent est mis sur le demandeur, sur la communauté qui fait valoir ses droits et exige justice.
La restitution ne consiste pas à retrouver un passé perdu. Ce passé ne peut être restauré tel qu’il était. Il s’agit plutôt de créer un nouvel avenir fondé sur la justice, la dignité et le respect. Pour les communautés du monde entier qui vivent encore avec l’héritage de la spoliation coloniale, cette distinction est très importante.
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Victoria Gibbon bénéficie d’un financement de la Fondation nationale sud-africaine pour la recherche (NRF). Les opinions exprimées et les conclusions formulées sont celles des auteurs et ne reflètent pas nécessairement celles de la NRF.
Ciraj Rassool bénéficie d’un financement de la Fondation Volkswagen et a précédemment reçu des fonds de la Fondation Andrew W. Mellon et des Fondations Open Society. Les opinions exprimées et les conclusions formulées sont celles des auteurs.
– ref. Rapatriement ou restitution des biens culturels africains ? Les mots que nous utilisons ont leur importance – https://theconversation.com/rapatriement-ou-restitution-des-biens-culturels-africains-les-mots-que-nous-utilisons-ont-leur-importance-273302
