Les stablecoins présentent des risques. Il faut rapidement les encadrer

Source: The Conversation – in French – By Annie Lecompte, Associate professor, Département des sciences comptables, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Les stablecoins ambitionnent de combiner le meilleur des deux mondes : l’agilité du numérique et la stabilité d’une devise nationale. La percée au pays de différents stablecoins alignés au dollar canadien ou américain, force toutefois un débat urgent : peut‑on encadrer assez rapidement cette nouvelle monnaie afin de garantir la stabilité financière et l’innovation avant que des stablecoins étrangers n’installent leur domination et ne précarisent l’économie canadienne ?

Au Canada, l’intérêt pour les stablecoins s’est récemment intensifié, avec l’annonce de la Banque Nationale le 9 septembre dernier, qui a donné son appui à un projet de stablecoin arrimé au dollar canadien. La Banque du Canada est également de la partie : Elle plaide pour un cadre fédéral rapide et coordonné encadrant les stablecoins privés, afin d’en tirer les bénéfices tout en protégeant les consommateurs et en préservant la stabilité financière.

En tant que professeure au département des sciences comptables de l’UQAM, je souhaite mettre en lumière les enjeux émergents que ces évolutions soulèvent pour le fonctionnement du système financier canadien, afin de contribuer à une réflexion collective sur la manière d’encadrer ces innovations sans compromettre la stabilité économique du pays.

Stablecoins vs cryptomonnaies vs monnaie numérique de banque centrale

Bien que les stablecoins, les cryptomonnaies comme le Bitcoin, et les monnaies numériques de banques centrales reposent toutes sur des technologies numériques, leur nature et leurs objectifs diffèrent considérablement.

Le Bitcoin a été la première cryptomonnaie largement adoptée. Il repose sur un réseau décentralisé sans autorité centrale, de sorte que sa valeur fluctue librement selon l’offre et la demande. Cette volatilité en fait un actif principalement spéculatif, difficile à utiliser pour des transactions quotidiennes, ou comme unité de compte fiable.

Les stablecoins, au contraire, sont conçus pour limiter ces variations de valeur. En étant adossés à une monnaie traditionnelle ou à d’autres actifs, ils offrent une stabilité qui les rend plus adaptés aux paiements, aux transferts internationaux et à certaines applications de la finance décentralisée. Cependant, ils demeurent émis par des entreprises privées et leur stabilité dépend de la qualité des réserves et de la transparence des mécanismes mis en place.

Les monnaies numériques de banque centrale (CBDC) se distinguent par leur émetteur. Une telle monnaie numérique, comme le dollar numérique que la Banque du Canada a étudié avant de mettre son projet sur pause, est directement émise et garantie par une banque centrale. Elle vise à moderniser le système financier, à renforcer la souveraineté monétaire et à offrir un moyen de paiement numérique sûr et universel. Contrairement aux stablecoins, une CBDC repose sur la confiance dans l’État, et non dans une entreprise privée.

Risques et enjeux liés aux stablecoins

Les stablecoins offrent rapidité et efficacité dans les paiements numériques, mais ils présentent plusieurs risques pour les consommateurs et la stabilité financière.

Le principal enjeu concerne la transparence et la fiabilité des réserves. Pour qu’un stablecoin conserve sa valeur, chaque unité doit être soutenue par des actifs équivalents, comme des devises ou des obligations. Or, certains émetteurs manquent de transparence, comme l’ont montré des scandales liés au Tether. La multiplication de ce type de scandale pourrait entraîner une perte de confiance généralisée dans les stablecoins et provoquer un « bank run » numérique avec des retraits massifs impossibles à honorer.

Un autre risque est systémique. Si un stablecoin largement utilisé faisait défaut, les répercussions pourraient se propager à l’ensemble du système financier, à l’image de la crise financière de 2008. À cela s’ajoutent les risques de fraude et de blanchiment d’argent, amplifiés par la nature transfrontalière de ces actifs, qui peuvent faciliter le financement d’activités illégales.




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Enfin, la domination de stablecoins étrangers comme le Tether poserait un défi de souveraineté monétaire, en réduisant l’efficacité des politiques de la Banque du Canada. Contrairement au Bitcoin, surtout spéculatif, les stablecoins visent un usage quotidien, ce qui accentue leurs effets potentiels en cas de crise. Une réglementation claire et coordonnée est donc essentielle pour encadrer leur usage et protéger la stabilité du système financier.

Situation au Canada

Au Canada, l’encadrement des stablecoins est devenu un sujet prioritaire pour les autorités financières. La popularité croissante de ces actifs numériques a attiré l’attention des régulateurs, qui souhaitent éviter qu’un marché non contrôlé mette en péril la stabilité du système financier. La Banque du Canada souligne qu’il est important de réfléchir à la mise en place d’une réglementation pour encadrer les cryptomonnaies stables, afin de protéger les consommateurs et de préserver la stabilité financière, sans toutefois préciser les modalités concrètes d’un tel cadre.

Actuellement, les stablecoins sont classés dans la catégorie des « actifs cryptographiques à valeur référencée » par les autorités canadiennes. Selon leurs caractéristiques, ils peuvent être considérés comme des valeurs mobilières ou des instruments financiers, ce qui soumet certains émetteurs (notamment ceux dont les stablecoins présentent les attributs d’un titre financier et relèvent donc des valeurs mobilières) aux réglementations provinciales sur les valeurs mobilières.

Dans les faits, cette surveillance accrue des stablecoins classés en tant que valeurs mobilières constitue un filet de protection bienvenu pour les investisseurs et pour l’intégrité du marché. Cette approche fragmentée crée toutefois une certaine incertitude au moment de l’émission puisque les entreprises comme les consommateurs ne savent pas toujours d’emblée dans quelle catégorie réglementaire l’actif sera classé, d’où la volonté de mettre en place une législation fédérale harmonisée.

Le Canada se trouve ainsi à un moment charnière. D’un côté, un cadre réglementaire clair pourrait stimuler l’innovation et permettre l’émergence de projets locaux. De l’autre, une absence de réglementation rapide risquerait de favoriser la domination de stablecoins étrangers et d’exposer les utilisateurs à des risques accrus de fraude et de perte de confiance. Or, un encadrement trop strict ou mal calibré pourrait, à l’inverse, freiner l’innovation, alourdir les coûts de conformité et réduire l’attractivité du marché canadien.


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Regard international

Alors que le Canada élabore encore son cadre réglementaire, plusieurs pays ont déjà avancé. Cette diversité d’approches montre la rapidité avec laquelle les gouvernements s’adaptent à l’essor des stablecoins.

Aux États-Unis, l’USDT et l’USDC dominent le marché mondial. Le pays a adopté en juillet 2025 le GENIUS Act, qui impose aux émetteurs des exigences strictes sur les réserves, la divulgation des avoirs et la lutte contre le blanchiment, tout en favorisant l’innovation et la clarté réglementaire.

En Europe, le règlement MiCA, en cours de déploiement, harmonise la régulation des cryptoactifs et fixe des règles précises sur la gouvernance, la transparence et la protection des consommateurs.

En Asie, la Chine a interdit les cryptomonnaies privées et a plutôt mis l’accent sur le lancement d’un yuan numérique afin de garder un contrôle total sur sa masse monétaire. Le Japon, de son côté, exige que les émetteurs détiennent des réserves en monnaie fiduciaire sous supervision étatique, tandis que Singapour développe, avec Hongkong, un corridor réglementé pour les transactions transfrontalières.

Entre prudence et urgence

Comparé à ces initiatives, le Canada avance plus prudemment. Cette stratégie permet d’apprendre des expériences étrangères, mais un retard prolongé pourrait accroître la dépendance aux stablecoins étrangers et réduire la souveraineté monétaire du pays.

À l’inverse, les pays ayant réglementé très rapidement (comme Singapour et Hongkong) ont déjà constaté certains effets négatifs. En effet, l’introduction de règles strictes peut mener à une sortie de projets locaux incapables d’absorber les coûts de conformité et à une réduction de l’innovation dans l’écosystème, plusieurs entreprises pouvant faire le choix de s’établir dans des juridictions plus souples.

Le Canada semble donc sur la bonne voie pour réglementer les stablecoins de manière efficace, mais il devra clarifier rapidement son cadre afin d’intervenir à temps et préserver sa souveraineté monétaire dans un marché où les acteurs étrangers prennent de l’ampleur.

La Conversation Canada

Annie Lecompte ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les stablecoins présentent des risques. Il faut rapidement les encadrer – https://theconversation.com/les-stablecoins-presentent-des-risques-il-faut-rapidement-les-encadrer-265832