Source: The Conversation – in French – By Taylor Snowden, Post-Doctoral Fellow, Neuroscience, Université de Montréal
Si vous faites défiler TikTok ou Instagram, vous tomberez inévitablement sur la phrase : « Votre lobe frontal n’est pas encore complètement développé. » C’est devenu la justification toute faite des neurosciences pour expliquer nos mauvaises décisions, comme commander un verre de trop au bar ou envoyer un SMS à un ex alors que vous vous étiez promis de ne pas le faire.
Le lobe frontal joue un rôle central dans les fonctions supérieures telles que la planification, la prise de décision et le jugement.
Il est rassurant de penser qu’une raison biologique explique parfois notre impulsivité ou nos hésitations. La vie entre 20 et 30 ans est imprévisible, et l’idée que votre cerveau n’a tout simplement pas fini de se développer peut rassurer d’une manière inattendue.
Mais l’idée que le cerveau, en particulier le lobe frontal, cesse de se développer à 25 ans est une idée fausse très répandue en psychologie et en neurosciences. Comme beaucoup de mythes, l’idée des « 25 ans » trouve son origine dans des découvertes scientifiques réelles, mais elle simplifie à l’extrême un processus beaucoup plus long et complexe.
De nouvelles recherches suggèrent que ce développement se prolonge en fait jusqu’à la trentaine. Cette nouvelle compréhension change notre vision de l’âge adulte et suggère que l’âge de 25 ans n’a jamais été considéré comme la ligne d’arrivée.

Chacun vit sa vingtaine et sa trentaine à sa façon. Certains économisent pour contracter un prêt hypothécaire quand d’autres se démènent pour payer leur loyer. Certains passent tout leur temps sur les applications de rencontres quand d’autres essaient de comprendre comment élever un enfant. Notre série sur les 25-35 ans aborde vos défis et enjeux de tous les jours.
D’où vient le mythe des « 25 ans » ?
Ce chiffre magique provient d’études d’imagerie cérébrale menées à la fin des années 1990 et au début des années 2000. Dans une étude de 1999, des chercheurs ont suivi les changements cérébraux chez des enfants et des adolescents à l’aide de scanners répétés. Ils ont analysé la matière grise, qui est constituée de corps cellulaires et peut être considérée comme la partie « pensante » du cerveau.
Les chercheurs ont découvert que pendant l’adolescence, la matière grise subit un processus appelé « élagage ». Au début de la vie, le cerveau forme un très grand nombre de connexions neuronales ; avec l’âge, il élimine progressivement celles qui sont moins sollicitées, renforçant ainsi les plus utilisées.
Ces premiers travaux ont mis en lumière le rôle central des variations de volume de la matière grise dans le développement du cerveau.
Dans le cadre d’un travail de suivi influent mené par le neuroscientifique Nitin Gogtay, des participants ont passé un scanner cérébral tous les deux ans, dès l’âge de quatre ans. Les chercheurs ont montré que, dans le lobe frontal, les régions mûrissent de l’arrière vers l’avant.
Les régions les plus primitives, notamment celles responsables des mouvements musculaires volontaires, se développent en premier, tandis que les régions plus avancées — impliquées dans la prise de décision, la régulation émotionnelle et le comportement social — n’étaient pas encore complètement matures lors des derniers examens, réalisés autour de l’âge de 20 ans.
Comme les données s’arrêtaient à cet âge, les chercheurs ne pouvaient pas déterminer avec précision quand le développement s’achevait. L’âge de 25 ans s’est alors imposé comme une estimation approximative de cette fin supposée, avant de s’ancrer durablement dans la conscience culturelle.
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Ce que révèlent les recherches plus récentes
Depuis ces premières études, les neurosciences ont considérablement progressé. Plutôt que d’examiner isolément chaque région, les chercheurs étudient désormais l’efficacité avec laquelle les différentes parties du cerveau communiquent entre elles.
Une étude récente majeure a évalué l’efficacité des réseaux cérébraux, essentiellement la manière dont les différentes zones du cerveau sont interconnectées, à travers la topologie de la matière blanche. La substance blanche est constituée de longues fibres nerveuses qui relient différentes parties du cerveau et de la moelle épinière, permettant aux signaux électriques de circuler dans les deux sens.
Les chercheurs ont analysé les scanners de plus de 4200 personnes, de la petite enfance à 90 ans, et ont identifié plusieurs périodes clés du développement, dont une entre 9 et 32 ans, qu’ils ont baptisé « période adolescente ».
Pour toute personne ayant atteint l’âge adulte, il peut sembler déconcertant d’apprendre que son cerveau est encore « adolescent », mais ce terme signifie simplement que votre cerveau est en train de subir des changements importants.
D’après cette étude, pendant l’adolescence cérébrale, le cerveau équilibre deux processus clés : la ségrégation, qui regroupe les pensées apparentées en « quartiers », et l’intégration, qui construit des « autoroutes » pour relier ces quartiers entre eux. Selon les chercheurs, cette architecture complexe ne se stabilise pas en un modèle « adulte » avant le début de la trentaine.
L’étude a également révélé que la mesure de l’efficacité des réseaux, appelée « small worldness », était le meilleur indicateur pour déterminer l’âge cérébral dans ce groupe. On peut le comparer à un système de transport en commun : certains itinéraires nécessitent des arrêts et des correspondances. Augmenter le « small worldness » revient à ajouter des voies rapides, permettant aux pensées plus complexes de circuler plus efficacement à travers le cerveau.
Cependant, cette construction ne dure pas éternellement. Après l’âge de 32 ans environ, il y a un véritable tournant où ces tendances de développement changent de direction. Le cerveau cesse de donner la priorité à ces « voies rapides » et revient à la ségrégation pour verrouiller les voies que notre cerveau utilise le plus.
En d’autres termes, l’adolescence et la vingtaine sont consacrées à la connexion du cerveau, tandis que la trentaine est consacrée à la stabilisation et au maintien des voies les plus utilisées.
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Tirer le meilleur parti d’un cerveau en construction
Si notre cerveau est encore en construction tout au long de la vingtaine, comment pouvons-nous nous assurer que nous construisons la meilleure structure possible ? Une réponse réside dans le renforcement de la neuroplasticité, c’est-à-dire la capacité du cerveau à se reconnecter.
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Si le cerveau reste modifiable tout au long de la vie, la période de 9 à 32 ans constitue une occasion unique pour sa croissance structurelle. Des recherches suggèrent qu’il existe de nombreuses façons de favoriser la neuroplasticité.
Les exercices d’aérobie de haute intensité, l’apprentissage de nouvelles langues et la pratique de loisirs exigeants sur le plan cognitif, comme les échecs, peuvent renforcer les capacités neuroplastiques de votre cerveau, tandis que des facteurs tels que le stress chronique peuvent les entraver. Si vous voulez avoir un cerveau très performant à 30 ans, il est utile de le stimuler à 20 ans, mais il n’est jamais trop tard pour commencer.
Il n’existe pas de bouton magique qui s’active à 25 ans, ni même à 32 ans. Comme votre cerveau, vous participez à un projet de construction qui s’étend sur plusieurs décennies. Ne restez pas à attendre le moment où vous deviendrez adulte : faites des choix actifs pour soutenir ce projet. Faites des erreurs, mais rappelez‑vous que le béton n’est pas encore tout à fait pris.
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Taylor Snowden ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Non, votre cerveau n’atteint pas soudainement sa maturité à 25 ans : ce que révèlent vraiment les neurosciences – https://theconversation.com/non-votre-cerveau-natteint-pas-soudainement-sa-maturite-a-25-ans-ce-que-revelent-vraiment-les-neurosciences-272591
