Source: The Conversation – in French – By Jacob Blanc, Professeur agrégé d’histoire et des études du développement international, McGill University
Dans la nuit du 2 au 3 janvier, les forces armées américaines ont mené une opération militaire afin de capturer puis exfiltrer le président vénézuélien Nicolás Maduro et sa femme, transportés de Caracas à New York. Ils sont accusés de narcoterrorisme, de complot, de trafic de drogue et de blanchiment d’argent.
Donald Trump a annoncé que les États-Unis « dirigeraient » temporairement le Venezuela, jusqu’à une « transition sûre, appropriée et judicieuse ».
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Ce n’est pas d’hier que les États-Unis souhaitent la fin du régime Maduro. Dès le premier mandat de Trump, en mars 2020, Nicolas Maduro est inculpé par la justice américaine pour narcoterrorisme et trafic de cocaïne. Une prime de 15 millions de dollars américains est promise pour son arrestation. La pression s’est cependant accentuée depuis plusieurs mois par des manœuvres tant militaires que diplomatiques.
Ce n’est pas d’hier non plus que les États-Unis interviennent militairement en Amérique latine, comme on l’a vu à Grenade et au Panama, en 1983, ou au Honduras, en 1988. Mais une intervention de cette ampleur dans un grand pays d’Amérique du Sud est sans précédent, comme l’explique Jacob Blanc, spécialiste de l’Amérique latine, professeur au département d’histoire de l’Université McGill.
La Conversation Canada : Est-ce que l’intervention américaine à Caracas vous a surpris ?
Jacob Blanc : Oui, quand même, surtout en raison de son caractère audacieux. Il y a une longue histoire d’interventions américaines en Amérique latine, mais dans les pays plus importants, ça s’est généralement passé de manière plus subtile. Les États-Unis appuyaient les changements de régime perçus comme pro-communistes ou anti-américains. Mais là, une intervention militaire en pleine nuit, au palais présidentiel, et l’enlèvement du dirigeant d’un pays moderne, c’est inusité. En plus, Trump ne touche pas au système politique, il laisse le régime en place, la vice-présidente Delcy Rodriguez étant devenue présidente par intérim. C’est sans précédent.
Quel genre de relations les États-Unis entretenaient-ils avec le Venezuela ?
J.B. : Le Venezuela a une importance particulière pour les Américains, car c’est le pays où s’est déroulé un des premiers mouvements d’indépendance contre les Espagnols. C’est là que les guerres coloniales ont pris racine, avec les idées du [chef militaire et polique] Simón Bolívar, soit celle d’un hémisphère sud-américain unifié, solidaire, avec la création d’une confédération. Ça n’a pas eu de succès, mais le Venezuela a été à l’avant-scène de ce mouvement. Puis, il y a eu la découverte du pétrole au XXe siècle dans plusieurs pays au nord de l’Amérique du Sud, dont le Venezuela (avec les plus importantes réserves au monde) mais aussi la Colombie. L’économie en a profité, mais ça a aussi créé des problèmes régionaux.
La région a pris de l’importance pour les Américains, particulièrement dans les années 1990, avec l’instabilité au Moyen-Orient. Avec l’arrivée au pouvoir de Hugo Chávez, [président de 1999 jusqu’à sa mort], et de ses idées de gauche, les relations se sont refroidies. Chavez est devenu la bête noire des Américains, qui l’accusaient notamment de corruption. Il y a eu l’instauration d’un embargo pétrolier dès 2019. Le secteur pétrolier s’est beaucoup affaibli par la suite. Sous Hugo Chavez, il était déjà au ralenti, en raison notamment de la corruption. Et ça prendra des années et énormément d’argent avant que le secteur pétrolier soit remis sur les rails par les Américains… qui ont eux-mêmes créé en partie le problème avec l’embargo.
LCC : Comment les autres pays sud-américains interprètent-ils cette intervention ?
J.B. : Ça dépend de leur idéologie. Le Brésil, le Mexique et la Colombie, plus à gauche, ont dénoncé cette intervention, mais l’Argentine et le Chili l’ont soutenue. À mon avis, cela va accentuer l’éloignement des deux idéologies en présence en Amérique du Sud, mais cette situation n’est pas tant nouvelle. Pour Cuba, la menace est réelle. Mais une intervention américaine sur l’île serait purement idéologique, le pays n’a presque rien à offrir. Ça serait pour Trump un trophée à exhiber.
LCC : La rhétorique guerrière de Trump contre la Colombie est quand même surprenante, le pays étant une démocratie. Comment l’interpréter ?
J.B. : Oui, ça m’étonne un peu. Mais en même temps, c’est logique : la justification officielle pour l’intervention contre le Venezuela, c’est la drogue qui entre illégalement aux États-Unis. Mais le Venezuela est un petit joueur. Au contraire de la Colombie, qui est un très gros exportateur. Alors si la justification est vraie, ça sera encore plus facile de faire la même chose en Colombie…
LCC : Quel message envoie Trump au reste du monde ?
J.B. : Les actions de Trump rappellent ce que fait Poutine en Ukraine, et à ce que pourrait faire Xi Jinping à Taïwan ou dans d’autres pays voisins. Cela met en péril les règles internationales que les nations se sont données après la Seconde Guerre mondiale. Elles ont mis en place un système, faible, certes, mais un système quand même pour éviter les guerres.
LCC : Quelle est la suite pour le Venezuela ?
J.B. : Tout va dépendre du type d’administration que Trump va soutenir. Pour l’instant, il ne change pas le régime ni le système, et dit vouloir gérer à distance, avec différents incitatifs. Je crois que l’administration Trump se croise les doigts en espérant que la nouvelle présidence n’implose pas, en raison des factions internes. On peut s’attendre à des luttes intestines au sein du pouvoir actuel, ainsi qu’avec l’armée.
Plusieurs veulent le pouvoir. Donald Trump, lui, veut le beurre et l’argent du beurre : faire passer l’opération pour une victoire sans risque ni coût, c’est-à-dire sans l’envoi de soldats susceptibles d’y perdre la vie. Mais rien n’est moins certain. Et si le chaos s’étend dans la région, en Colombie notamment, ça sera la faute de Trump. Il a pris un pari très, très risqué.
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Jacob Blanc ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Chute de Maduro : « Trump a pris un pari sans précédent et très risqué », dit un historien – https://theconversation.com/chute-de-maduro-trump-a-pris-un-pari-sans-precedent-et-tres-risque-dit-un-historien-272862
