Source: The Conversation – in French – By Quesne Julien, Chercheur post-doctorant en sociologie, Université Paul Valéry – Montpellier III
Réduire l’intelligence au QI se révèle stigmatisant pour les personnes qui vivent avec une déficience intellectuelle. Cela ne rend pas compte de la diversité de l’intelligence qui reste façonnée par le contexte social, éducatif, culturel et politique.
Dans le débat public comme en psychologie, le quotient intellectuel (QI) tient une place particulière. On l’interprète souvent comme une mesure neutre, scientifique, objective – un outil honnête d’évaluation cognitive des capacités humaines. Mais derrière les nombres qu’il distribue, le QI produit une véritable charge sociale : celui d’une classification, d’une hiérarchisation, d’une normalisation.
Pour les personnes chez qui a été diagnostiquée une déficience intellectuelle
– entre 2 et 3 % de la population générale – le QI peut devenir un outil d’assignation, de stigmatisation ou encore d’exclusion qui produit socialement du handicap. Si le DSM-5 (manuel diagnostique de référence en santé mentale) marque un progrès en rappelant que l’intelligence ne se réduit pas à un score et doit être appréciée à partir des capacités d’adaptation dans la vie quotidienne, son évaluation par la mesure est très loin de disparaître.
La récente affaire Jean Pormanove a tristement permis de mettre en lumière la permanence et l’intensité des maltraitances handiphobes en France. Le décès en direct, en août dernier, du streamer Raphaël Graven (alias Jean Pormanove) faisait suite à des mois d’humiliation à l’écran de plusieurs personnes en situation de handicap invitées à l’émission « Questions pour un golmon » sur la plateforme Kick et moquées pour leur supposée faiblesse d’esprit.
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Ce drame fait directement écho à nos imaginaires collectifs où l’intelligence est encore considérée comme un attribut fixe, voire naturel, mais surtout mesurable. Ainsi, ceux et celles possédant un « bon » QI sont valorisés ; ceux et celles qui sont en dessous d’un seuil arbitraire – souvent autour de 70 – sont pathologisés, médicalisés, étiquetés et stigmatisés par la société.
Cette logique ne date pas d’hier : elle puise notamment ses racines dans l’histoire de la psychométrie, portant l’empreinte d’idéologies plus anciennes, coloniales et modernes, qui ont entériné de nouvelles hiérarchies de la vie humaine.
L’héritage d’une science pas si neutre
L’histoire du QI ne peut pas être racontée sans évoquer son lien avec les idées eugénistes ou coloniales de la modernité occidentale. Les premiers travaux européens sur le crâne datant du XIXe siècle, cherchaient à établir des différences « naturelles » d’intelligence entre les groupes (notamment pour justifier l’invention de la race) en se fondant sur des mesures du crâne ou du cerveau. Ces croyances pseudoscientifiques ont servi à légitimer des politiques de domination, d’exclusion et de violence envers les esclaves, les femmes, les enfants ainsi que les personnes en prise avec une déficience intellectuelle.
Au début du XXe siècle, les psychologues français Alfred Binet et Théodore Simon voulaient, avec la création du QI, repérer et aider les enfants ayant besoin d’un accompagnement scolaire spécifique. Le QI se résume alors à un score obtenu à des tests qui mesurent certaines capacités mentales et cognitives, comme la mémoire, le raisonnement ou la compréhension des mots.
Son score moyen est fixé à 100, là où une part importante de la population mondiale possède aujourd’hui un score généralement compris entre 85 et 115.
Plus tard, la psychométrie moderne – avec des psychologues comme Charles Spearman (1904) ou plus tard Anne Anastasi (1954) – développe des tests psychomoteurs très sophistiqués, dont certains visent à capturer et naturaliser ce que Spearman désignera comme le « facteur g », c’est-à-dire une intelligence générale censée être universelle. Mais cette universalité masque l’influence prépondérante de valeurs très contextuelles et politiques dans l’évaluation de l’intelligence : des cultures, des langages, des environnements éducatifs et des positions sociales et historiques qui n’ont rien de fixe.
Le piège de la mesure et de son seuil
Le diagnostic de déficience intellectuelle repose encore largement sur un seuil de QI (par exemple, ≈ 70). Lorsqu’une personne passe en dessous, elle peut être considérée comme ayant un déficit cognitif, même si sa vie quotidienne, son autonomie, ses compétences sociales ou émotionnelles ne peuvent pas être résumées à un simple nombre.
Or, ce seuil arbitraire ne tient pas suffisamment compte de la diversité des expériences humaines : certaines personnes avec un QI faible sont très autonomes dans certains aspects de la vie, d’autres ont des compétences très différentes (mémoire visuelle, créativité artistique, etc.). Réduire les personnes vivant avec une déficience intellectuelle à un score, c’est invisibiliser leur singularité, leur histoire, mais c’est surtout les délier de leur humanité en les ramenant à de simples fonctions productives et économiques.
Cette catégorisation peut conduire à ce que la société attende moins de ces individus – ou pire, les considère comme moins dignes d’autonomie et de participation pleine à la vie sociale. Cette idée d’absence ou de perte constante d’autonomie suggère aussi celle d’un stade de développement inachevé des personnes vivant avec une déficience intellectuelle.
On tombe alors dans un piège : la mesure prétendue objective devient un outil de marginalisation voire de stigmatisation qui enferme souvent ces personnes dans une sorte d’enfance chronique.
L’intelligence, un bien collectif
Pour changer cette dynamique, il est urgent de repenser l’intelligence non pas comme un bien individuel (à maximiser, à hiérarchiser), mais comme un bien collectif et pluriel en rupture avec sa logique productiviste actuelle. Plusieurs chercheur·es, dans des domaines variés tels que la psychologie critique, les études sur le handicap, la philosophie, suggèrent que l’intelligence se joue dans les échanges, les relations, les environnements. Elle ne se limite pas aux tâches abstraites définies par les tests.
L’intelligence existe dans les gestes, dans la créativité, dans la façon d’apprendre autrement et est, à ce titre, plurielle tant elle est influencée et façonnée par le contexte social, éducatif, culturel et politique.
Reconnaître cela, c’est admettre qu’un QI ne peut pas tout dire, qu’il ne définit pas la richesse d’une personne. Au contraire, il s’agit pour nous de comprendre la fonction politique et sociale d’un tel outil pour l’organisation de la société. Pourquoi a-t-on besoin de mesurer l’intelligence ? Et dans quel but ?
Changer les normes sociales
Il faut repenser les valeurs que nous associons à l’intelligence : performance, productivité, rentabilité. Il est important de défendre une vision de la dignité qui ne passe pas par la mesure, mais par la reconnaissance de chaque être humain dans sa singularité, et dans une démarche critique de retournement voire de destruction des valeurs imposées par l’idéologie capitaliste.
Ainsi, c’est une démarche populaire autour de la dignité politique qu’il faut bâtir, avec, par et pour les personnes concernées, et qui dépasserait les stratégies trop souvent inefficaces de visibilité, de reconnaissances ou d’inclusion.
Quelques idées reçues à déconstruire
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« Un faible QI = personne inutile ou incapable » : Ce n’est pas vrai. Un score bas ne traduit pas toute la personne, ni son potentiel ni sa capacité à vivre de façon riche et autonome selon ses propres modalités, pour autant que des conditions d’existence matérielle dignes lui soient accessibles.
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« Il faut aider ces personnes, mais seulement comme des « patient·es » : Non. L’accompagnement ne doit pas être paternaliste : les personnes doivent être considérées comme des partenaires, avec des droits, des désirs, une capacité à donner leur avis.
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« On ne sait pas mesurer l’intelligence autrement » : Oui, on peut, par des approches qualitatives, par la recherche participative, par des évaluations centrées sur la vie réelle, pas seulement par des tests psychométriques.
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En finir avec un modèle limité de l’intelligence
Parce que repenser l’intelligence est plus qu’un enjeu académique : c’est une urgence sociale. À l’heure où les inégalités cognitives – et la neurodiversité – deviennent de plus en plus visibles (mais encore trop incomprises), maintenir un modèle limité de l’intelligence revient à reproduire les exclusions et l’infantilisation des personnes vivant avec une déficience intellectuelle.
Nous devons contraindre les institutions (école, travail, santé, services sociaux, etc.) à évoluer et rompre avec ces pratiques discriminantes de classement de la vie humaine. La dignité des personnes concernées par une déficience intellectuelle ne peut pas être subordonnée à un score obtenu à un test : elle réside dans leur capacité à être reconnues, entendues et soutenues depuis leur humanité tout en luttant contre leur invisibilisation.
Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a eu lieu du 3 au 13 octobre 2025), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Intelligence(s) ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.
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Quesne Julien ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Au-delà du QI et de la stigmatisation des personnes avec déficience intellectuelle, repensons l’intelligence – https://theconversation.com/au-dela-du-qi-et-de-la-stigmatisation-des-personnes-avec-deficience-intellectuelle-repensons-lintelligence-271910
