Sexe, jazz, alcool et jeux : comment Montréal vivait la nuit au XXᵉ siècle

Source: The Conversation – in French – By Matthieu Caron, Postdoctoral Fellow, Department of History, Simon Fraser University

La vie nocturne montréalaise entre 1963 et 1967. (BiblioArchives /LibraryArchives/4943640/Flickr), CC BY

L’histoire de la réglementation nocturne à Montréal montre comment la gestion de la vie nocturne a accru les pouvoirs et les budgets de la police, tout en frappant de manière disproportionnée les travailleuses et travailleurs du sexe, la communauté queer et les employés de l’hôtellerie et de la restauration.

Pendant la majeure partie de la première moitié du XXe siècle, Montréal s’est forgé une réputation de capitale nord-américaine de la vie nocturne. Les touristes fréquentaient les cabarets, les clubs de jazz et les bars ouverts après les heures légales, et déambulaient dans le quartier du Red Light, où le sexe, les jeux de hasard et l’alcool étaient librement accessibles à toute heure.

Cette permissivité reposait sur un arrangement tacite, mais illégal : policiers, politiciens, tenancières de maisons closes, membres de la pègre, chauffeurs de taxi, artistes et propriétaires d’établissements participaient tous à une économie nocturne protégée.

Au milieu des années 1950, cette tolérance est devenue le point de départ de l’une des plus grandes expansions de l’autorité policière dans l’histoire urbaine canadienne.

Comme je l’examine dans mon livre Montreal After Dark : Nighttime Regulation and the Pursuit of a Global City (pour l’instant disponible en anglais uniquement), les dirigeants politiques de Montréal ont commencé à considérer le contrôle de la vie nocturne non pas comme une question marginale, mais comme un élément central de l’ordre civique et de la modernité. Ce changement a profondément transformé la police, et en retour la société montréalaise et québécoise.

Quand la nuit devient un enjeu de maintien de l’ordre

Dans les années 1940, le service de police de Montréal était déjà surchargé. Les agents faisaient respecter le couvre-feu en temps de guerre, protégeaient les sites industriels et luttaient contre les infections sexuellement transmissibles parmi les soldats et la population civile. La surcharge du service, combinée à de faibles salaires et à un contrôle constant des économies clandestines, créait un terrain propice à la corruption et aux pots-de-vin.

Une brigade de policiers (« l’escouade de la moralité ») — renforcée pendant la guerre en raison des inquiétudes liées à la délinquance — patrouillait dans les théâtres, les bars, les parcs et les lieux fréquentés par les personnes queers ou les jeunes.

Les jeunes femmes étaient fréquemment arrêtées pour comportement « immoral », tandis que les hommes homosexuels étaient piégés et harcelés. La brigade de Montréal ressemblait à ses homologues nord-américaines, notamment à Toronto où le département de la moralité avait été dissous dans les années 1930.

À la recherche d’un nouvel ordre urbain

Pacifique « Pax » Plante, procureur municipal, a alors pris la tête de la brigade. Il a exigé que les agents appliquent des lois longtemps ignorées, en procédant à des descentes dans les maisons closes, les maisons de jeux et les boîtes de nuit longtemps protégées par la police. Sa croisade a mis en péril les partenariats qui soutenaient l’économie nocturne, ce qui a conduit à son licenciement en 1948.




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Mais la situation était déjà scellée : sa campagne a déclenché l’enquête Caron (1950-1953), qui a révélé l’implication profonde de la police dans la vie nocturne qu’elle devait réglementer.

Pour « assainir » la ville, il fallait plus que du zèle moral. Les réformateurs ont cherché à instaurer un nouvel ordre urbain, centralisant l’autorité, augmentant les budgets et renforçant la formation policière. La surveillance de la vie nocturne est devenue l’une des principales justifications de cette expansion.

Construire une force de police moderne

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Pacifique Plante, à droite, avec Jean Drapeau, à gauche, qui a été maire de Montréal de 1954 à 1957 et de 1960 à 1986.
(WikiMedia/Le Mémorial du Québec)

Après l’enquête, la Ligue d’action civique de Jean Drapeau a remporté les élections municipales de 1954 avec sa devise, « servir et non se servir », c’est-à-dire rétablir l’honnêteté et l’intégrité à Montréal. Mais pour cela, il fallait reconstruire le Département de police. À cette époque, le Département était important, mais démoralisé, discrédité par des scandales et méprisé par les Montréalais·e·s.

Tout au long des années 1950 et 1960, la Ville a investi massivement dans la professionnalisation de la police. Des consultants européens venus de Londres et de Paris ont réorganisé le service, rationalisé les structures de commandement et introduit de nouvelles normes de formation et de discipline, à l’image de réformes similaires à Chicago et Los Angeles. Des centaines de nouveaux agents ont été recrutés, et les patrouilles de nuit renforcées. Les descentes dans les cabarets, clubs et petits bars sont devenues monnaie courante.

À la fin des années 1960, le budget de la police avait fortement augmenté. Le climat politique à Montréal, marqué par des activités nocturne telles que des manifestations, des marches, des conflits sociaux, des dissensions et la crainte d’activités radicales, a encouragé les élus à poursuivre cette expansion.

La grève des policiers et des pompiers de 1969 a plongé la ville dans une nuit de chaos : pillages, incendies et émeutes. L’administration municipale en a profité pour demander de nouveaux investissements policiers, alimentant ainsi une spirale de croissance budgétaire et d’autorité.




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Augmentation du budget de la police

Les épisodes de désordre n’étaient pas quotidiens, mais ils créaient un climat où des hausses budgétaires paraissaient indispensables.

Entre le milieu des années 1950 et 1970, le budget de la police de Montréal est passé de 9,6 millions à 49,7 millions de dollars, soit une hausse de plus de 400 %, bien au-delà de l’évolution des dépenses municipales globales.

Pourtant, ce n’est pas l’exceptionnel, mais le quotidien qui occupait la police. Les agents passaient leurs nuits à patrouiller les rues, les parcs, les clubs et les cabarets, appliquant les lois sur la moralité et les règlements municipaux.

Ils ciblaient les travailleurs du sexe, les hommes et les femmes homosexuels et les artistes de scène travaillant après la tombée de la nuit. Les contrôles dans la rue, comme les arrestations pour prostitution, ont façonné le travail quotidien de la police, reliant directement la croissance du service à la gestion de l’espace public nocturne.

La surveillance nocturne — qu’il s’agisse de faire respecter les heures d’ouverture des bars ou de contrôler le travail du sexe dans la rue — s’inscrit dans un projet municipal plus large, qui associe ordre, propreté et sécurité à des ambitions mondiales.

Expo 67, Jeux olympiques de 1976

Femmes vêtues de vestes et de jupes assorties aux couleurs pastel, inspirées du style mod des années 60
Uniformes des hôtesses de l’Expo 67.
(Bibliothèque et Archives Canada), CC BY

Alors que Montréal officialisait sa place sur la scène mondiale, d’abord lors de l’Expo 67 puis lors des Jeux olympiques de 1976, la surveillance de la vie nocturne s’est intensifiée.

Craignant que l’Expo n’attire des travailleuses et travailleurs du sexe ou de petits délinquants, la Ville adopte alors le règlement 3416 interdisant toute fraternisation entre les employés d’établissements servant l’alcool de s’asseoir, de boire ou même de parler avec les clients. La police l’appliquait de manière particulièrement sévère envers les femmes. Des danseuses, chanteuses, serveuses et hôtesses dans des cabarets et clubs de nuit ont été arrêtées pour des interactions mondaines sur leur lieu de travail. Dès lors, ce règlement brouillait la frontière entre le milieu du spectacle et travail du sexe, criminalisant de fait la participation des femmes à l’économie nocturne.

Règlements anti-prostitution

Au début des années 1980, comme d’autres grandes villes canadiennes, Montréal a introduit des règlements dit « anti-prostitution » pour élargir les pouvoirs de la police malgré les limites imposées par la Cour suprême du Canada. Cette politique a conduit à un examen pancanadien du travail du sexe.

Ces mesures ciblaient de manière disproportionnée les femmes, les personnes transgenres et les travailleuses et travailleurs du sexe racisés, qui étaient de plus en plus souvent arrêtés simplement pour se trouver dans des espaces publics la nuit.

À qui appartient la nuit ?

Dans les années 1980, Montréal se présentait comme un centre culturel mondial, avec de grands festivals, des théâtres et une vie nocturne florissante et « respectable ». Cette transformation reposait cependant sur la surveillance policière continue de nombreuses personnes qui avaient historiquement soutenu l’économie nocturne.

Le service de police était devenu l’une des dépenses les plus importantes de la ville, et les interventions nocturnes constituaient l’une de ses activités les plus visibles.

Les conséquences sont encore perceptibles aujourd’hui : les salles indépendantes font face à des plaintes pour nuisance sonore et à des coûts réglementaires accrus, avec la menace de fermeture.

Le récent fonds de soutien aux petites salles mis en place par la Ville apporte un certain soulagement, mais il ne répond pas à la question centrale : qui peut façonner Montréal et ses nuits, et qui est exclu au nom de l’ordre ?


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D’un point de vue nocturne, l’histoire de Montréal — comme celle de nombreuses villes — montre que la « sécurité » n’est jamais neutre. Dès les années 1950, l’augmentation des budgets alloués à la police reposait sur l’idée que la nuit était intrinsèquement indisciplinée et nécessitait un contrôle constant.

Débats sur les droits

Plutôt que d’allouer des ressources aux préoccupations soulevées par le mouvement féministe La rue, la nuit, femmes sans peur ou par les nouvelles organisations queers, la Ville s’est concentrée sur la réglementation morale, un modèle qui visait systématiquement les personnes vivant et travaillant après la tombée de la nuit.

Un groupe de femmes marchant dans les rues, certaines brandissant des pancartes de protestation telles que « no rape » (non au viol) et « a nous la nuit » (la nuit est à nous)
Le mouvement « La rue, la nuit, femmes sans peur » lutte contre les violences sexuelles et revendique le droit des femmes et des personnes de genre divers à se déplacer librement et à profiter de la nuit.
(Howl Arts Collective/Flickr), CC BY

Alors que les villes débattent de la manière de soutenir leur économie nocturne tout en assurant la sécurité de leurs habitants, l’histoire de Montréal rappelle que la façon dont la nuit est gérée détermine qui a le droit d’y appartenir.

Pour les décideurs et les habitants d’aujourd’hui, la leçon est simple : les débats sur la vie nocturne sont aussi des débats sur les droits, l’inclusion et l’utilisation équitable de l’espace public. Des nuits plus sûres ne se construisent pas seulement grâce à la police, mais aussi grâce à l’investissement, à la participation et à la reconnaissance des communautés qui font vivre la ville une fois la tombée de la nuit.

La Conversation Canada

Matthieu Caron ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Sexe, jazz, alcool et jeux : comment Montréal vivait la nuit au XXᵉ siècle – https://theconversation.com/sexe-jazz-alcool-et-jeux-comment-montreal-vivait-la-nuit-au-xx-siecle-272393