Source: The Conversation – in French – By Sandra Friedrich, Doctorante, Santé et société, Université du Québec à Montréal (UQAM)
Chaque année, des millions de chiens, en Occident, trouveront un cadeau sous le sapin. Geste anodin ? Pas tant que ça. Ce rituel révèle non seulement la profondeur du lien qui nous unit à eux, mais aussi notre tendance à prêter à leurs comportements un sens humain.
Ces liens se construisent dans le quotidien : repas, promenades, moments de repos offrent au chien une base sécurisante, favorisent l’attachement et améliorent sa capacité à gérer le stress. Les rituels transforment l’ordinaire en moments porteurs de sens : le cadeau sous le sapin, les jeux du dimanche, les salutations au retour du travail.
Certains chercheurs voient dans la participation active des chiens une preuve de leur subjectivité, car ils anticipent et initient ces activités. L’enthousiasme du chien, ses bonds ou le battement de sa queue font partie intégrante du moment que les humains interprètent comme porteurs de signification.
Nos travaux, menés dans le cadre du doctorat interdisciplinaire santé et société de l’Uqam sous la direction de la professeure Johanne Saint-Charles, montre que ces rituels constituent des moments investis affectivement. Ils participant à ce que nous appelons l’« épaisseur temporelle » du lien : tout ce qui a été vécu ensemble et qui continue de nourrir le présent.
Rituels quotidiens et célébrations annuelles créent une histoire commune, des repères et des attentes réciproques. Si les humains offrent un cadeau à leur chien ou le photographient avec le père Noël, c’est qu’il occupe une place suffisamment importante pour mériter ce geste : il est reconnu comme membre à part entière de la famille.
Mais cette lecture est-elle anthropomorphique ? Quand l’humain voit le chien « participer activement », perçoit-il une vraie intention ou projette-t-il ses propres catégories mentales ? Quand on parle d’un « langage partagé » à propos de ces rituels domestiques, décrit-on une vraie réciprocité ou projette-t-on du sens sur des comportements canins ?
Repenser l’anthropomorphisme
On entend souvent que l’anthropomorphisme – cette tendance à attribuer des motivations, des pensées ou des émotions humaines aux animaux – constituerait une erreur à éviter absolument. La réalité est plus nuancée.
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L’anthropomorphisme est un trait quasi universel, mais il peut varier chez ceux et celles qui ont des animaux de compagnie. Les sciences du comportement animal reconnaissent chez le chien des capacités socio-cognitives réelles : lecture des émotions humaines, suivi du regard, mémoire des événements passés… Les recherches ont largement documenté la capacité des chiens à ressentir des émotions primaires perceptibles à travers leurs comportements, à manifester des préférences et à exprimer des attentes. Ces capacités créent les conditions d’une communication humain-chien fonctionnelle.
Le chien produit des expressions lisibles (postures, regards, vocalisations) et les humains les interprètent à travers leurs propres schémas cognitifs. Il en résulte une co-construction de la communication entre espèces : le chien émet, l’humain décode, et la relation se tisse. Mais le risque demeure de sur-interpréter, de plaquer sur l’animal une intériorité calquée sur la nôtre.
Il est peu probable qu’un chien soit jaloux (au sens humain du terme) du cadeau du chat ou qu’il sache qu’il a été sage cette année. S’il déchire frénétiquement le papier d’emballage, cela ne veut pas forcément dire qu’il éprouve de la reconnaissance, mais cela ne signifie pas non plus qu’il ne ressent rien. Dans l’atmosphère festive, ce qui compte pour lui, c’est peut-être l’odeur de la friandise, l’excitation ambiante ou le temps passé avec son humain.
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Vers un anthropomorphisme relationnel
L’anthropomorphisme opère donc dans une zone grise. Il s’ancre dans des signaux expressifs réels, mais les interprète via des cadres humains qui peuvent excéder ce que le chien exprime véritablement. Comme dispositif relationnel, il rend le comportement canin intelligible, fluidifie la communication quotidienne et renforce le lien affectif, tout en comportant le risque d’attribuer au chien des états mentaux qu’il ne possède peut-être pas.
Des chercheurs ont mis en place un modèle pour expliquer comment l’anthropomorphisme fonctionne : en utilisant les connaissances humaines comme guide par défaut, une personne peut interpréter les comportements de son chien, prédire ses réactions pour coordonner leurs interactions et combler son besoin de connexion sociale. En ce sens, c’est un outil cognitif permettant le dialogue humain‑chien.
L’anthropomorphisme ne se limite pas à un processus mental : il repose sur l’interaction et transforme la nature même de la relation. Cet anthropomorphisme consiste à traiter le chien comme un interlocuteur doté d’une vie intérieure, sans présumer qu’elle soit identique à la nôtre. En lui attribuant une subjectivité, l’humain positionne le chien comme un partenaire avec lequel il construit quelque chose et non comme un objet sur lequel il agit. Cette posture favorise une attention accrue aux signaux canins et une relation plus riche.
C’est précisément cette double posture, traiter le chien comme un interlocuteur tout en reconnaissant son altérité, que nous avons observée chez les personnes entretenant des relations significatives avec leur chien. Et c’est dans cette posture que les rituels, y compris celui du cadeau de Noël, prennent tout leur sens. Non pas parce que le chien comprendrait la signification de la fête, mais parce que le geste traduit la place qu’il occupe dans la vie de son humain.
Pour le chien, le moment du cadeau représente une expérience riche : stimulation olfactive, interaction ludique, attention exclusive de son humain. Pour ce dernier, c’est l’occasion de réaffirmer un lien. Le rituel partagé n’exige pas une compréhension commune de sa signification. Il suffit qu’il soit vécu ensemble.
Routines et rituels forment la trame matérielle et symbolique de la cohabitation, où le chien n’est pas seulement intégré au quotidien, mais reconnu comme partenaire relationnel à part entière. Ce que les humains disent, font et croient au sujet de leur chien façonne concrètement la relation. Reconnaître une forme d’esprit chez l’animal n’est pas une illusion sentimentale. C’est une construction relationnelle qui permet d’entretenir un lien affectif, moral et pratique avec un être non humain. Le chien y participe : par ses réponses, ses réactions, sa personnalité propre, il contribue à cette relation construite ensemble.
Alors que des millions de personnes magasinent des cadeaux pour leur chien et partagent avec lui une relation qui structure profondément leur quotidien, les cadres institutionnels peinent encore à saisir cette réalité. Interdictions dans les logements locatifs, restrictions d’accès à certains espaces publics : le chien reste souvent un impensé administratif. La relation humain-chien n’est pourtant pas un à-côté de l’existence, mais l’une de ses trames essentielles. Ce décalage entre inclusion affective et invisibilité structurelle constitue l’un des paradoxes de la société québécoise contemporaine.
Pas de cadeau sous le sapin ? Cela ne veut pas dire que vous ne l’aimez pas : vos rituels quotidiens valent tous les cadeaux du monde.
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Sandra Friedrich ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Le cadeau sous le sapin : ce qu’il dit de notre lien avec nos chiens – https://theconversation.com/le-cadeau-sous-le-sapin-ce-quil-dit-de-notre-lien-avec-nos-chiens-271585
