Bien-être animal : ce que l’opacité des abattoirs canadiens nous empêche de voir

Source: The Conversation – in French – By Sarah Berger Richardson, Associate professor, L’Université d’Ottawa/University of Ottawa

Acheter de la viande locale pour le temps des Fêtes est souvent perçu comme un choix plus éthique. Pourtant, entre 2017 et 2022, près de 800 cas d’irrégularités liées au traitement des animaux ont été recensés dans des abattoirs sous inspection fédérale au Canada. Que révèlent réellement ces chiffres sur le bien-être animal ?

Cette année, en raison du climat politique avec les États-Unis, beaucoup privilégieront l’achat de produits locaux pour leur tablée. Dans un contexte où le bien-être animal est une préoccupation importante pour la population, la question se pose à savoir si l’achat de viande locale constitue également un bon geste en ce sens. Très peu de personnes savent comment les animaux sont transformés en viande, un angle mort largement entretenu par le malaise que suscite cette réalité.

Respectivement professeure et doctorante à la Faculté de droit de l’Université d’Ottawa, spécialisées en droit agro-alimentaire et animalier, c’est ce sur quoi nous souhaitions mettre la lumière dans un récent projet de recherche.




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Le contexte législatif canadien

Au Canada, environ 95 % des animaux destinés à la consommation sont abattus dans des établissements agréés par le gouvernement fédéral. Ces abattoirs sont encadrés par la Loi sur la salubrité des aliments au Canada et à la Loi sur la santé des animaux, ainsi que par les règlements qui en découlent. Leurs activités sont surveillées par des inspecteurs et des vétérinaires de l’Agence canadienne d’inspection des aliments (ACIA).

Ces lois visent avant tout la salubrité et la qualité des aliments, mais elles prévoient aussi des mesures pour assurer le bien-être des animaux, les malades ou blessés nuisant généralement à la sécurité sanitaire. L’idée générale est de ne pas leur infliger de souffrances ou de blessures évitables. Par exemple, au moment de l’abattage, l’animal doit être rendu inconscient avant d’être suspendu, saigné et découpé.

De plus, dans un virage de l’ACIA vers une approche qui confie davantage de responsabilités aux abattoirs eux-mêmes, ceux-ci doivent élaborer et appliquer un plan de contrôle préventif (PCP) écrit, un document interne qui précise les mesures prévues pour assurer le bien-être des animaux.

Presque 800 irrégularités

Dans le cadre de ce projet, nous avons analysé 796 rapports d’événement décrivant des non-conformités en matière de traitement des animaux survenues entre 2017 et 2022 dans l’ensemble des abattoirs sous inspection fédérale au Canada. Les trois problèmes les plus récurrents concernent le débarquement des animaux à l’abattoir, l’étourdissement et le retour à la sensibilité des animaux au moment de leur mise à mort ainsi qu’une mauvaise manipulation des animaux.

Les irrégularités observées à la réception signifient qu’il y a eu un problème lors du déchargement des animaux du camion ou pendant l’attente avant leur entrée sur la chaîne d’abattage. À leur arrivée, de nombreux animaux sont retrouvés morts dans les camions, surtout lorsque les températures atteignent des extrêmes en été et en hiver. De plus, les employés ne prennent pas toujours les mesures appropriées pour manipuler avec soin les bêtes blessées.

Au moment de l’étourdissement, les différentes méthodes (mécanique, électrique ou au gaz) démontrent des défaillances diverses, faisant en sorte que plusieurs animaux ne sont pas insensibilisés ou reprennent connaissance ultérieurement, ce qui cause évidemment des souffrances évitables.

Pour la mauvaise manipulation par les employés, cela était un problème particulièrement saillant chez les oiseaux, lesquels se retrouvent souvent à des endroits où ils ne devraient pas être : dans des lave-vaisselle industriels, dans des poubelles destinées aux animaux morts, écrasés sous les roues d’un camion ou entre deux cages de transports.

Ces rapports de non-conformité ont été obtenus par une demande d’accès à l’information. Leur contenu ne surprendra guère les organisations qui dénoncent la maltraitance des animaux depuis des années, comme Humane Canada ou la SPCA de Montréal. La négligence observée s’inscrit aussi dans un contexte de conditions de travail précaires et de pressions exercées sur les employés pour maintenir la cadence et la rentabilité, souvent au détriment du bien-être animal.




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Une réalité difficile à documenter

Considérant que plus de 800 millions d’animaux sont abattus pour l’alimentation au Canada chaque année, quelles conclusions tirer des quelques 800 incidents survenus entre 2017 et 2022 ?

Afin de mieux contextualiser les données quantitatives, nous souhaitions mener des entretiens auprès de l’Agence canadienne d’inspection des aliments et de son inspectorat. Malgré des demandes répétées, aucune réponse officielle de l’agence n’a jamais été reçue. Le syndicat représentant le personnel de l’ACIA a refusé de participer à l’étude sans l’autorisation officielle de l’agence et plusieurs inspecteurs ont décliné notre invitation à une entrevue, estimant que cela contreviendrait à leur code de déontologie.

Néanmoins, nous avons réussi à mener quelques entretiens auprès de vétérinaires inspecteurs de l’agence fédérale et d’employés d’abattoirs. Sans être représentatifs, ces échanges, cumulés à l’analyse des rapports, nous permettent de croire que beaucoup de non-conformités seraient non documentées et que les chiffres sont plus élevés en réalité.

Une première explication, également présente dans la littérature, réside dans la marge de manœuvre laissée aux inspecteurs. L’application des règlements est variable. Par exemple, certaines personnes pourraient émettre davantage d’avertissements oraux avant de sévir, d’autres pourraient éviter les endroits les plus problématiques de l’abattoir afin de faciliter leur travail.

D’ailleurs, il nous a été rapporté que certains inspecteurs ont subi ou subissent de la pression indue de l’industrie afin de ne pas ralentir ou arrêter la ligne d’abattage en cas de non-conformités ou encore sont accusés de nuire aux activités en effectuant dûment leur travail.

Une autre explication : les 796 rapports ne représentaient pas un seul animal ni même une seule situation problématique. Certains rapports faisaient état de plusieurs événements similaires s’étant produits sur une certaine période. D’autres concernaient plusieurs animaux, par exemple, dans le cas du retour à la sensibilité d’un lot d’oiseaux.


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Une réglementation qui brouille le portrait

Nous craignons que le manque de données et l’opacité institutionnelle ne s’accentuent, vu le virage vers la réglementation axée sur les résultats et la responsabilisation de l’industrie qu’a pris l’Agence canadienne d’inspection des aliments avec la nouvelle Loi sur la salubrité des aliments au Canada,

L’obligation pour les abattoirs de tenir leur propre plan de contrôle préventif signifie que les inspecteurs ne constateront une non-conformité que si les employés ne respectent pas ces mesures internes. Autrement dit, un incident lié au bien-être animal ne sera pas considéré comme une infraction s’il est réglé en interne. Par conséquent, les dossiers de l’ACIA accessibles par demande d’accès à l’information ne refléteront qu’une partie de la réalité, rendant le portrait global du transport et de l’abattage des animaux au Canada encore plus difficile à brosser.

Dans un contexte où le bien-être animal est une préoccupation grandissante pour la population et où la perte de confiance envers les institutions gouvernementales est en croissance, la posture opaque adoptée par l’Agence canadienne d’inspection des aliments est discutable. Elle contribue à maintenir la population dans l’ignorance, incapable de savoir si l’achat de viande canadienne en cette période des fêtes répond réellement à des normes plus éthiques en matière de traitement des animaux.

La Conversation Canada

Sarah Berger Richardson a obtenu une subvention Développement Savoir du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada pour ses recherches sur la règlementation des abattoirs canadiens.

Daphnée B. Ménard a reçu du financement du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH) pour son projet doctoral.

ref. Bien-être animal : ce que l’opacité des abattoirs canadiens nous empêche de voir – https://theconversation.com/bien-etre-animal-ce-que-lopacite-des-abattoirs-canadiens-nous-empeche-de-voir-270609