Source: The Conversation – in French – By Christopher Ferguson, Associate Professor of History, Auburn University

John Callcott Horsley via Wikimedia Commons
Du XIXᵉ siècle à nos jours, la carte de Noël illustre la façon dont tradition et innovation se sont mêlées. Née de la révolution industrielle et inspirée d’usages anciens, elle a transformé le rituel des visites de fêtes en un geste papier, devenant une tradition à part entière tout en nourrissant la nostalgie des Noëls passés.
C’est un refrain saisonnier bien connu : « Noël n’est plus ce qu’il était. » Ce n’est pas une plainte nouvelle. L’histoire montre que les traditions de Noël évoluent comme n’importe quel autre aspect des sociétés humaines, et chaque fois que les usages changent, certains regrettent de ne pas pouvoir remonter le temps.
Dans les années 1830, le juriste anglais William Sandys a rassemblé de nombreux exemples de Britanniques déplorant la transformation des coutumes de Noël au fil des époques. Sandys lui-même se montrait particulièrement inquiet du déclin du chant de Noël en public, notant que cette pratique semblait « être un peu plus négligée chaque année ». Il craignait que cette « négligence » ne reflète une tendance plus large, chez les Britanniques du XIXᵉ siècle, à célébrer Noël avec moins « d’hospitalité et d’innocente liesse » que par le passé.
Pourtant, le XIXᵉ siècle a aussi vu naître de nouvelles coutumes de fin d’année. Beaucoup des pratiques apparues à l’époque de William Sandys sont même devenues à leur tour des traditions bien établies – et font aujourd’hui l’objet de nostalgie, voire d’inquiétude chez ceux qui redoutent leur disparition. Prenez, par exemple, la modeste carte de Noël. Mes recherches montrent que ces vœux imprimés, envoyés pour les fêtes, puisaient dans les usages anciens pour faire entrer Noël dans une ère nouvelle.
Une tradition britannique
Les ventes et l’envoi de cartes de Noël sont en recul depuis les années 1990. Les lamentations sur la possible « mort » de la carte de Noël obtiennent un écho particulier au Royaume-Uni, où l’envoi de vœux à la famille et aux amis par cartes imprimées a longtemps été considéré comme un élément essentiel d’un « Noël à la britannique ».
En effet, les historiens Martin Johnes et Mark Connelly soutiennent tous deux que tout au long du XXᵉ siècle, la carte de Noël était considérée comme tout aussi indispensable à un bon Noël britannique que les chaussettes suspendues au pied du lit des enfants, les pantomimes de Noël ou encore la dinde aux choux de Bruxelles.
Pourtant, comme ces mêmes historiens le rappellent, il fut un temps où les Britanniques ne faisaient aucune de ces choses à Noël. Chacune de ces pratiques n’est devenue un élément du Noël « à l’anglaise » qu’au cours de la seconde moitié du XIXᵉ siècle et des premières décennies du XXᵉ siècle. Elles demeurent donc des ajouts relativement récents aux coutumes festives du pays, surtout si on les replace dans les plus de 2 000 ans d’histoire de Noël.
Révolution industrielle et cartes de Noël
La coutume d’envoyer des cartes de Noël imprimées a commencé au milieu du XIXᵉ siècle et résulte directement de la révolution industrielle. Elle est devenue abordable grâce aux nouvelles techniques d’impression et de fabrication du papier, ainsi qu’aux moyens de transport plus efficaces comme le chemin de fer.
L’essor de cette tradition a aussi été facilité par l’instauration du Penny Post en 1840, qui permettait aux Britanniques d’envoyer des lettres à n’importe quelle adresse du Royaume-Uni pour le prix modique d’un timbre à un penny.
La plupart des historiens situent l’apparition de la carte de Noël en 1843, l’année même où Charles Dickens publie Un chant de Noël. Cette année-là, l’inventeur et haut fonctionnaire Henry Cole commande à l’artiste John Callcott Horsley la réalisation d’une carte pour l’aider à gérer plus efficacement sa correspondance de Noël. Des versions imprimées de la carte de Cole furent également mises en vente, mais leur prix élevé – un shilling l’unité – les rendait inaccessibles pour la majorité des Victoriens.
L’initiative de Cole inspira toutefois d’autres imprimeurs, qui se mirent à produire des cartes de Noël similaires mais plus abordables. L’usage de ces cartes moins chères commença à se diffuser dans les années 1850 et s’était imposé comme tradition de fin d’année à la fin du siècle.
Une invention victorienne ?
Si la carte de Noël a pu sembler une nouveauté totale aux expéditeurs et destinataires de l’époque victorienne, la conception de la première carte s’inspirait en réalité d’autres traditions festives britanniques plus anciennes.
Comme l’ont montré les historiens Timothy Larsen et le regretté Neil Armstrong, le statut déjà bien établi de Noël impliquait que les nouvelles coutumes apparues au XIXᵉ siècle devaient s’arrimer à des usages existants, les compléter ou les remplacer. La carte de Noël n’a pas échappé à cette logique.
En 1843, de nombreux Britanniques déploraient la disparition de toute une série de coutumes de Noël dites « à l’ancienne ». Parmi les plus notables figuraient les traditions d’« hospitalité » de Noël, notamment les visites de Noël et du Nouvel An, durant lesquelles familles, amis et voisins se rendaient les uns chez les autres pour porter des toasts et échanger leurs meilleurs vœux pour les fêtes et l’année à venir.
Les chercheurs soulignent que la croyance en l’aspect traditionnel de ces rites tenait à un mélange de souvenirs réels et de fictions construites. Parmi ces dernières, les plus influentes furent les récits populaires dépeignant « l’hospitalité anglaise d’autrefois » à Noël, écrits dans les années 1820 par l’auteur américain Washington Irving et rassemblés notamment dans des histoires mettant en scène cette hospitalité « old English ». Les Britanniques invoquaient régulièrement les descriptions d’Irving lorsqu’ils débattaient de l’évolution des célébrations nationales.
Quelle qu’ait été la réalité historique de ces « anciennes » coutumes, elles sont néanmoins devenues centrales dans les débats sur la disparition supposée d’un ensemble de pratiques communautaires de Noël, telles que les festins, le chant de Noël et les actes publics de charité.
On pensait alors que toutes ces traditions étaient menacées dans cette Grande-Bretagne de plus en plus urbanisée, marquée par des tensions de classe, une mobilité accrue de la population et l’anonymat de masse.
Une union de l’ancien et du nouveau
Bien qu’il soit difficile de savoir si ces débats ont influencé la décision de Cole de commander sa carte de Noël de 1843, l’illustration conçue pour lui par Horsley y fait directement référence.
La carte montre une famille encadrée par des tréteaux décorés de houx et de gui, accompagnée de chaque côté de scènes de charité illustrant le nourrissage et l’habillement des pauvres. Le centre de la carte – et le cœur symbolique de la vision de Noël de Horsley – est toutefois occupé par une famille composée de trois générations clairement définies, partageant un festin collectif, incluant le classique Christmas pudding anglais.
La tradition de l’hospitalité à l’anglaise revisitée
Les premières cartes privilégiaient des scènes évoquant un Noël « à l’ancienne » : chants, actes de charité, sports de plein air, jeux comme colin-maillard, abondance de feuillage, festins et toasts de Noël et du Nouvel An. Ces cartes étaient donc des produits industriels innovants, ornés d’images des Noëls britanniques d’antan.
Le développement, puis le succès, de la carte de Noël dans l’Angleterre victorienne montre comment la nostalgie pouvait être canalisée en invention. La carte n’a pas revitalisé les traditions de visites de Noël et du Nouvel An ; elle a offert une version « papier » en remplacement. La production industrielle et les moyens de transport ont transformé le visiteur physique en un substitut papier, permettant à davantage de personnes de « rendre visite » à un plus grand nombre de foyers pendant les fêtes que ce qu’elles auraient pu faire en personne.
Le désir de conserver un élément d’une ancienne tradition de Noël, supposément en déclin, s’est ainsi avéré déterminant dans la création d’une nouvelle tradition festive, au milieu de changements sans précédent dans les modes de communication et les relations sociales.
Aujourd’hui, un contexte similaire de mutations sociales et technologiques a conduit certains à prédire la « mort » de la carte de Noël. L’histoire du XIXᵉ siècle montre cependant que, si cette tradition venait à disparaître, ce qui la remplacerait prospérerait en s’inspirant, de manière sélective, des coutumes de Noël du passé.
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Christopher Ferguson ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Aux origines de la toute première carte de Noël – https://theconversation.com/aux-origines-de-la-toute-premiere-carte-de-noel-271257
