Manger des insectes : solution d’avenir ou fausse bonne idée ?

Source: The Conversation – in French – By Nina Klioueva, Université de Montréal

Face à une demande mondiale en protéines qui explose et à l’impact environnemental grandissant de l’élevage animal, les insectes s’imposent comme une alternative séduisante : riches en nutriments, peu gourmands en ressources, déjà testés par chercheurs, entreprises et chefs.

Mais derrière cet engouement, une question demeure : représentent-ils vraiment une solution durable et sécuritaire pour nourrir la planète ?

Aujourd’hui, la production mondiale de viande exerce une pression croissante sur les ressources naturelles. Elle nécessite d’importantes surfaces agricoles, génère des émissions massives de gaz à effet de serre et contribue à la déforestation. En effet, la production de viande représente près de 12 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, selon l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture. Elle occupe environ 80 % des terres agricoles et consomme des quantités importantes d’eau et de nourriture pour nourrir le bétail.

Or, les protéines demeurent indispensables à la santé humaine, ce qui oblige à trouver des sources alternatives plus durables.

Dans ce contexte, les insectes apparaissent comme une piste de diversification des sources protéiques. Leur élevage nécessite jusqu’à 12 fois moins de nourriture et 2000 fois moins d’eau que celui du bœuf. De plus, la majorité de leur masse corporelle est comestible : près de 80 % pour un grillon, comparativement à seulement 40 % pour une vache. Cette efficacité en fait une option prometteuse pour réduire notre empreinte écologique sans compromettre nos besoins nutritionnels.




À lire aussi :
Taxer les aliments ultra-transformés : solution ou fléau ?


Un profil nutritionnel intéressant

Sur le plan nutritionnel, les insectes sont loin d’être négligeables. Ils contiennent entre 35 % et 70 % de protéines, selon l’espèce, ainsi que des acides gras essentiels, du fer, du zinc et des vitamines du groupe B. Certains y voient même une alternative crédible à la viande, notamment pour lutter contre la malnutrition ou optimiser les apports nutritionnels.

Cependant, toutes les espèces ne se valent pas. Le ver de farine, par exemple, offre une qualité protéique similaire à celle des légumineuses, mais demeure légèrement inférieure à celle du soya ou du bœuf. Le régime alimentaire et les conditions d’élevage modifient également leur teneur en protéines, et surtout en lipides, notamment les oméga-3 et oméga-6 et micronutriments, ce qui signifie que la composition nutritive peut fluctuer considérablement d’une espèce à l’autre et d’une méthode d’élevage à l’autre.

Il faut également rester prudent : certains insectes contiennent des substances antinutritionnelles, comme la thiaminase, qui peut interférer avec l’absorption de la vitamine B1. Leur consommation régulière nécessite donc un contrôle rigoureux de la transformation et de la qualité des produits.

Les risques sanitaires à ne pas ignorer

Si les insectes sont consommés depuis des millénaires dans plusieurs cultures, du Mexique à la Thaïlande, en passant par le Congo ou le Japon, leur intégration dans les systèmes alimentaires à plus grande échelle est relativement récente. Cela soulève des questions sur la salubrité et la réglementation de ces produits.

Les risques microbiologiques constituent une préoccupation majeure. Comme tout aliment d’origine animale, les insectes peuvent être porteurs de bactéries pathogènes telles que Salmonella spp. ou E. coli. Néanmoins, selon un rapport de l’Agence canadienne d’inspection des aliments ayant analysé 51 échantillons d’insectes comestibles vendus au pays, aucune contamination n’a été détectée. Ces résultats sont encourageants, mais les chercheurs soulignent que la prudence reste de mise, surtout en ce qui concerne la traçabilité et les conditions d’élevage.

Un autre enjeu, souvent méconnu, est le risque allergique. Les protéines de certains insectes, comme celles du grillon ou du ver de farine, sont semblables à celles des crustacés. Cela signifie que les personnes allergiques aux crevettes ou aux crabes pourraient réagir de manière similaire aux produits à base d’insectes. Pour cette raison, Santé Canada recommande un étiquetage clair afin d’avertir les consommateurs.




À lire aussi :
Pourquoi apprendre à cuisiner dès l’enfance est un outil de santé publique


Une production pas sans conséquences écologiques

La question de la biodiversité mérite également une attention particulière. Si l’élevage contrôlé en milieu industriel présente des risques comparables à ceux des autres productions animales, la collecte ou la production à grande échelle pourrait, elle, avoir des répercussions sur les écosystèmes. Dans plusieurs régions du monde, la consommation d’insectes sauvages fait déjà partie des traditions alimentaires locales. Une augmentation de la demande mondiale risquerait d’intensifier cette exploitation, mettant en péril certaines espèces et les équilibres écologiques dont elles dépendent.

Ainsi, loin d’être une solution universelle, l’entomophagie s’impose plutôt comme une option complémentaire qui nécessite un encadrement rigoureux et une gestion durable des ressources. Comme toute innovation alimentaire, son développement devra s’accompagner d’une réflexion sur ses impacts à long terme, tant sur la biodiversité que sur les communautés qui en dépendent.

Changer nos habitudes alimentaires

Au-delà des aspects techniques et environnementaux, l’adoption des insectes dans nos assiettes pose un défi culturel majeur. Dans de nombreux pays occidentaux, le simple fait de penser à manger un insecte provoque un réflexe de dégoût. Pourtant, plusieurs entreprises tentent de normaliser leur consommation en les intégrant dans des produits transformés : barres protéinées, farines, burgers ou pâtes à base de poudre de grillon.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


Des études montrent qu’une exposition progressive, sous des formes familières, peut aider à surmonter cette barrière psychologique. Manger des insectes pourrait ainsi devenir une habitude d’ici quelques décennies, surtout si les préoccupations environnementales continuent de s’accentuer.

Une piste prometteuse, mais pas une panacée

Ainsi, les insectes comestibles ne sont pas qu’une curiosité culinaire ou une simple source de protéines alternatives : ils s’inscrivent au cœur d’un débat plus vaste sur la durabilité de nos systèmes alimentaires. Leur potentiel interroge nos manières de produire, de consommer et de valoriser les aliments. Comment nourrir une population mondiale croissante sans aggraver les crises climatiques, épuiser les ressources naturelles ou multiplier les risques sanitaires ?

Et si, au-delà de leur simple substitution nutritionnelle, ils nous amenaient à repenser nos modèles alimentaires, tout en révélant les limites de notre quête de solutions rapides à des problèmes profondément structurels ? Cette réflexion rappelle que la transition vers des régimes durables exige davantage qu’un nouvel ingrédient : elle appelle une transformation en profondeur de nos habitudes, de nos politiques et de nos priorités collectives.

La Conversation Canada

Nina Klioueva a reçu des financements sous forme de bourse de maîtrise en recherche pour titulaires d’un diplôme professionnel – volet régulier du FRQ, ainsi qu’une Bourse d’études supérieures du Canada – maîtrise (BESC M) des IRSC.

Maude Perreault ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Manger des insectes : solution d’avenir ou fausse bonne idée ? – https://theconversation.com/manger-des-insectes-solution-davenir-ou-fausse-bonne-idee-268050