Source: The Conversation – in French – By Pietro Beltramello, PhD candidate at HuManiS (UR7308: Université de Strasbourg and EM Strasbourg Business School), Université de Strasbourg
Pauvre en terres rares, l’Union européenne doit s’adapter au nouveau contexte géopolitique. Le développement de l’économie circulaire peut l’aider à retrouver des marges de souveraineté. Mais un long chemin reste à parcourir.
Face aux tensions géopolitiques qui perturbent les chaînes d’approvisionnement et fragilisent la souveraineté économique du continent, l’Union européenne (UE) doit composer avec une dépendance accrue aux matières premières importées et un besoin impératif de renforcer son autonomie industrielle. Cette nécessité est d’autant plus pressante que Donald Trump ignore la souveraineté de l’UE, la laissant livrée à elle-même.
Cela constitue un signal d’alarme incitant l’UE à rechercher des solutions durables et résilientes pour son système socio-économique. Dans une telle situation géopolitique, l’économie circulaire pourrait-elle constituer un levier stratégique majeur pour l’Union européenne lui permettant de réduire sa dépendance aux importations de matières premières, de renforcer sa résilience économique et de stimuler l’innovation industrielle réinventant ainsi sa position sur l’échiquier mondial ?
Une dépendance aux matières premières
L’Union européenne importe la majorité des matières premières nécessaires à son industrie. Par exemple, 98 % des terres rares et du borate utilisées en Europe proviennent respectivement de Chine et de Turquie, tandis que 71 % des platinoïdes sont importés d’Afrique du Sud. Une telle dépendance expose le tissu industriel de l’UE aux fluctuations des marchés mondiaux et aux tensions géopolitiques, qui perturbent les chaînes d’approvisionnement.
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La guerre en Ukraine et la fermeture aux importations de ressources en provenance de Russie, notamment du gaz, ont révélé la fragilité industrielle de l’Europe, démontrant ainsi l’urgence d’une transition vers un modèle plus résilient. Pour répondre à cette crise, l’UE a mis en place des stratégies de « friendshoring », favorisant des échanges avec des pays partenaires de confiance.
Des accords ont été conclus avec le Canada et l’Australie en 2021 et 2024 pour sécuriser l’approvisionnement en terres rares et métaux critiques nécessaires à l’industrie des batteries et des technologies propres.
De plus, le traité de libre-échange entre l’Union européenne et le Mercosur, conclu récemment après plus de vingt ans de complexes négociations, vise à ouvrir les marchés et faciliter les échanges, notamment en matière de matières premières stratégiques.
Développer ses propres capacités
Malheureusement, le « friendshoring » ne garantit pas une autonomie durable dans un monde de plus en plus protectionniste. Les récents conflits commerciaux et les restrictions à l’exportation montrent que l’Europe doit développer ses propres capacités pour éviter d’être soumise aux fluctuations des alliances internationales.
Les tensions commerciales croissantes et les restrictions sur les exportations imposées par certains alliés afin de renforcer leur suprématie économique et stratégique, révèlent les vulnérabilités de l’UE. Cela souligne la nécessité de l’Union de développer des alternatives durables en interne garantissant ainsi son indépendance et sa résilience industrielle.
Développer l’économie circulaire
Pour répondre aux défis stratégiques et renforcer son autonomie industrielle, L’UE mise sur un développement accru de l’économie circulaire. Le Critical Raw Materials Act et le plan d’action pour l’économie circulaire visent à renforcer les capacités de recyclage et à encourager l’innovation dans la récupération des matériaux stratégiques. En premier lieu, l’UE investit dans la récupération du lithium et du cobalt issus des batteries usées, réduisant ainsi la nécessité d’extraire de nouvelles ressources.
Ensuite, l’Union travaille sur la relocalisation des installations de traitement en Europe afin de limiter l’exportation des déchets industriels vers des pays tiers garantissant un meilleur contrôle sur le recyclage des ressources stratégiques. Enfin, de nouvelles réglementations européennes incitent à l’écoconception et à la durabilité des produits. Toutefois, afin d’atteindre ces objectifs, il est important de résoudre un certain nombre de défis propres à l’Union européenne.
Indispensables investissements massifs
La transition vers une économie circulaire nécessite des investissements massifs, estimés à environ 3 % du PIB européen, un niveau comparable aux efforts de reconstruction économique après la Seconde Guerre mondiale. Or, le financement de telles initiatives est incertain, bien que l’Union européenne ait alloué plus de 10 milliards d’euros entre 2014 et 2020 pour soutenir cette transition, principalement dirigés vers la gestion des déchets. Pourtant, une meilleure allocation des resources – misant par example sur la réduction à la source, l’écoconception et l’efficacité matérielle – pourrait multiplier l’impact des investissements.
Le programme NextGenerationEU, qui a marqué un tournant avec l’émission de dette commune, semble aujourd’hui plus difficile à répliquer en raison des réticences de certains États membres. Par ailleurs, la montée des partis nationalistes en Europe rend plus complexe la mise en place de stratégies d’investissement communes.
Barrières industrielles
Bien que le recyclage puisse réduire la dépendance aux importations, il demeure aujourd’hui plus coûteux que l’extraction de nouvelles ressources. Cependant, des innovations récentes, telles que l’automatisation du tri des déchets par intelligence artificielle et l’optimisation des procédés chimiques, permettent de réduire progressivement ces coûts.
En outre, des incitations financières mises en place par l’UE, comme le Fonds pour l’innovation, ainsi que l’engagement de la Banque européenne d’investissement (BEI) pour orienter les capitaux vers des modèles économiques circulaires visent à industrialiser ces technologies et à les rendre plus compétitives.
Une harmonisation réglementaire nécessaire
L’efficacité de l’économie circulaire repose également sur une coordination entre les États membres. Aujourd’hui, les réglementations divergent d’un pays à l’autre, ce qui ralentit la mise en place de standards communs et d’incitations globales adaptées.
Un exemple particulièrement révélateur concerne le statut de la « fin du déchet ». Dans l’UE, un même flux peut être reconnu comme ressource secondaire dans un pays, tandis qu’il demeure juridiquement un déchet dans un autre : cette divergence bloque son transit transfrontalier et limite sa valorisation industrielle. Des travaux récents montrent comment les hétérogénéités limitent la création de marchés circulaires à l’échelle européenne.
On observe des asymétries similaires dans des secteurs clés pour la transition à l’économie circulaire. Dans le domaine des batteries, les obligations en matière de traçabilité, de recyclage et de contenu recyclé varient encore sensiblement entre les États membres, ce qui complique la mise en place de chaînes de valeur cohérentes. Le secteur du bâtiment illustre également ces désalignements : critères de performance, méthodes de diagnostic des matériaux, ou encore exigences de réemploi diffèrent selon les pays, ce qui freine l’essor d’un marché européen du réemploi ou du recyclage de matériaux de construction.
Ces divergences réglementaires, loin d’être anecdotiques, empêchent l’émergence d’un véritable marché circulaire européen capable de soutenir les investissements, de sécuriser les flux de matériaux et d’accélérer la transition industrielle.
L’UE pourrait mettre en place plusieurs mesures pour harmoniser ces réglementations, à savoir :
la création d’un marché unique des matériaux recyclés pour faciliter leur commercialisation ;
l’harmonisation des normes environnementales qui pourraient inciter les investissements transnationaux ;
le développement de crédits d’impôt et des subventions pour les entreprises adoptant des pratiques circulaires.
Face à une situation géopolitique où l’Union européenne compte de moins en moins d’alliés, l’économie circulaire apparaît comme un levier stratégique pour renforcer son autonomie industrielle et sa résilience économique. En capitalisant sur les forces de chaque État membre, l’UE pourrait construire un modèle commun, conciliant diversité et cohésion. Trouver un langage commun devient ainsi essentiel pour surmonter les défis liés aux contraintes budgétaires, à l’harmonisation réglementaire et aux investissements nécessaires, garantissant une transition efficace et durable vers l’autonomie.
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Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
– ref. Économie circulaire : un levier géopolitique pour la résilience et la durabilité de l’Union européenne ? – https://theconversation.com/economie-circulaire-un-levier-geopolitique-pour-la-resilience-et-la-durabilite-de-lunion-europeenne-263069
