La sonobiopsie ou comment les ultrasons font parler les tissus sans les opérer

Source: The Conversation – in French – By Jean-Michel Escoffre, Chargé de Recherche – UMR 1253, iBraiN, Université de Tours, Inserm


L’ESSENTIEL
  La biopsie est indispensable pour poser certains diagnostics, par exemple en oncologie. Mais cet acte ne peut être pratiqué pour certaines lésions, notamment cérébrales.
  Une alternative non invasive existe désormais, la biopsie liquide, qui permet de repérer des marqueurs de la maladie circulant dans le sang.
  La recherche explore désormais la sonobiopsie, qui combine la biopsie liquide avec des ultrasons favorisant la libération de biomarqueurs. Un procédé à l’étude dans différentes pathologies (cancers, maladie d’Alzheimer, greffes, etc.).
  


Et si une simple prise de sang, aidée par des ultrasons focalisés, permettait d’obtenir des informations aussi précieuses qu’une biopsie chirurgicale ?

Depuis des décennies, la biopsie est un acte incontournable du diagnostic médical. Le prélèvement d’un fragment de tissu permet d’identifier une maladie, d’en comprendre les mécanismes pathophysiologiques, de suivre son évolution et d’orienter les traitements. Mais cette approche, aussi indispensable soit-elle, reste invasive, souvent douloureuse, parfois risquée, et difficilement répétable.

Aujourd’hui, une modalité émergente – la sonobiopsie – propose une autre option : utiliser des ultrasons focalisés pour libérer localement des biomarqueurs détectables dans le sang, sans avoir à prélever de tissu.




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Les limites des biopsies

La biopsie consiste à prélever un fragment de tissu à l’aide d’une aiguille ou lors d’une intervention chirurgicale. Elle reste indispensable pour confirmer de nombreux diagnostics, en particulier en oncologie. Pourtant, ses limites sont bien connues des médecins comme des patients.

D’abord, c’est un acte invasif. Il peut être douloureux, nécessiter une anesthésie locale ou générale, et comporte plusieurs risques : infection, saignement, lésions de tissus sains.

Ensuite, il n’est pas toujours réalisable. Certaines lésions sont difficiles d’accès, en particulier dans le cerveau ou à proximité de structures vitales, comme les vaisseaux sanguins où le risque d’hémorragie peut être important.

Enfin, une biopsie ne donne qu’une information ponctuelle et locale d’un échantillon minuscule d’un organe souvent hétérogène, à un moment donné.

Or, de nombreuses maladies – comme les cancers – évoluent dans le temps et présentent une grande diversité moléculaire selon les différentes régions du tissu cancéreux. De ce fait, le suivi de l’évolution d’un tissu cancéreux au cours du temps nécessiterait de réaliser plusieurs biopsies, ce qui, hélas, est rarement possible. Ces limitations ont favorisé l’émergence d’une alternative moins invasive : la biopsie liquide.

La biopsie liquide : une révolution encore incomplète

La biopsie liquide repose sur l’analyse de biomarqueurs – fragments d’ADN, d’ARN, protéines ou vésicules extracellulaires – circulant dans les fluides biologiques, principalement le sang. Ces biomarqueurs fournissent des informations précieuses sur l’état d’un organe malade. Cette approche est particulièrement séduisante, car elle repose sur une simple prise de sang qui peut être répétée afin de suivre l’évolution d’une maladie au fil du temps.

Néanmoins, la biopsie liquide présente deux limitations majeures. La première est quantitative : les biomarqueurs issus d’un tissu malade sont souvent retrouvés en très faible concentration dans le sang, en particulier aux stades précoces de la maladie. La seconde est spatiale : une simple prise de sang ne permet pas de connaître précisément d’où proviennent les biomarqueurs détectés. Cette absence de localisation réduit la précision du diagnostic.

Ces limites sont particulièrement marquées pour les maladies du cerveau. La barrière hématoencéphalique, qui protège notre cerveau, empêche la majorité des molécules du tissu cérébral de passer dans le sang. Ainsi, la biopsie liquide est souvent peu informative, alors même que l’imagerie médicale, comme l’imagerie par résonance magnétique (ou IRM), révèle la présence d’une lésion cérébrale.

À l’heure actuelle, la biopsie liquide est utilisée en routine clinique pour certaines indications en oncologie, notamment afin d’identifier des biomarqueurs guidant les traitements ciblés. Cependant, son utilisation reste limitée à des situations bien définies, telles que les cancers colorectaux ou encore ceux du poumon, du sein, et de la prostate. Elle est principalement réalisée dans des centres spécialisés. De nombreuses autres applications, comme le dépistage précoce ou le suivi systématique des patients, sont encore en cours d’évaluation clinique.

C’est dans ce contexte que la sonobiopsie est née.

La sonobiopsie ou l’union des ultrasons et de la biologie moléculaire

La sonobiopsie repose sur une idée aussi simple que puissante : utiliser des ultrasons focalisés pour stimuler localement un tissu malade afin qu’il libère davantage de biomarqueurs dans le sang.

Les ultrasons sont déjà largement utilisés en médecine, notamment pour l’imagerie diagnostique. Lorsqu’ils sont focalisés, ils permettent de concentrer l’énergie acoustique sur une zone très précise (de quelques millimètres), à plusieurs centimètres de profondeur, sans incision.

Selon les paramètres acoustiques utilisés, ces ultrasons peuvent produire des effets mécanique ou thermique contrôlés : augmenter temporairement la perméabilité des membranes des cellules qui constituent les tissus, modifier la perméabilité des vaisseaux sanguins, ou, dans certains cas, désorganiser partiellement le tissu ciblé.




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Ces effets favorisent la libération de biomarqueurs depuis la zone ciblée vers la circulation sanguine.

La sonobiopsie se distingue d’une biopsie liquide classique par trois principales caractéristiques :

  • Elle est spatialement ciblée, car les ultrasons sont dirigés vers une région précise généralement identifiée par IRM.

  • Elle est temporellement contrôlée, puisque la prise de sang peut être réalisée immédiatement après la stimulation ultrasonore, au moment où les biomarqueurs sont les plus abondants dans le sang.

  • Enfin, elle est peu invasive, car elle ne nécessite pas de chirurgie.

Cancer, Alzheimer… des applications déjà explorées chez l’humain

Initialement développée en recherche préclinique, la sonobiopsie a progressivement été testée dans plusieurs contextes médicaux. En cancérologie, elle a montré sa capacité à augmenter la détection de biomarqueurs tumoraux dans le sang, après une exposition ciblée aux ultrasons. Cette approche est particulièrement prometteuse pour les tumeurs difficiles d’accès, comme celles du cerveau.

Dans ce cas précis, les ultrasons associés à des microbulles de gaz (appelé agents de contraste ultrasonore) ouvrent de manière mécanique, transitoire et contrôlée la barrière hématoencéphalique, un filtre naturel qui protège le cerveau.

Cette ouverture, réversible et sans lésion visible du tissu cérébral, favorise les échanges moléculaires dans les deux sens : elle peut faciliter l’entrée de traitements dans le cerveau, mais aussi permettre aux biomarqueurs cérébraux de rejoindre la circulation sanguine. Des essais cliniques préliminaires ont montré qu’il était ainsi possible d’augmenter la détection d’ADN tumoral circulant chez des patients atteints de tumeurs cérébrales.

Des essais cliniques préliminaires ont ainsi montré une augmentation de la détection de ces biomarqueurs chez des patients atteints de tumeurs cérébrales.

Au-delà du cancer, la sonobiopsie est explorée, notamment à partir de modèles animaux, pour des maladies neurodégénératives, comme la maladie d’Alzheimer, où les biomarqueurs cérébraux sont difficiles à détecter dans le sang. Elle est également étudiée pour le suivi du rejet de greffes d’organes ou pour la surveillance de l’expression de gènes thérapeutiques dans le cerveau.

L’ensemble de ces travaux suggère que la sonobiopsie pourrait devenir un outil prometteur et utile dans de nombreux domaines de la médecine moderne.

Une technologie prometteuse, mais encore en développement

Malgré ces avancées, la sonobiopsie n’est pas encore un examen de routine en milieu hospitalier. En effet, plusieurs défis doivent être relevés avant son adoption définitive en clinique.

Le premier concerne l’optimisation des paramètres ultrasonores appliqués sur le tissu ciblé, afin de maximiser la libération de biomarqueurs tout en garantissant une sécurité totale pour le patient.

Le second enjeu est analytique. Certains biomarqueurs sont libérés rapidement, puis disparaissent de la circulation sanguine en quelques minutes, alors que d’autres persistent plus longtemps. Il est donc nécessaire de déterminer le bon moment pour effectuer la prise de sang.

Enfin, comme tout examen clinique, des efforts de standardisation sont nécessaires. La fiabilité de ce nouvel outil diagnostique reposera sur l’harmonisation des protocoles, la comparaison des résultats entre hôpitaux, et la démonstration de son bénéfice clinique par rapport à la biopsie conventionnelle et à la biopsie liquide.

Vers une médecine de précision et moins invasive

La sonobiopsie pourrait profondément transformer la manière dont les maladies sont diagnostiquées et suivies. Elle ouvre la voie à une médecine plus dynamique, où l’on ne se contente plus d’un résultat instantané obtenu lors d’une biopsie unique, mais où l’on peut suivre l’évolution moléculaire d’un tissu donné au cours du temps.

Cette nouvelle modalité pourrait ainsi fournir des informations répétables, ciblées et complémentaires à celles de la biopsie conventionnelle. À terme, elle permettrait la détection précoce de certaines maladies, d’adapter plus finement les traitements, et de réduire l’usage de techniques invasives.

The Conversation

Jean-Michel Escoffre est membre de la Société Française du Génie Biologique et Médical et de la société internationale des ultrasons thérapeutiques. Ses travaux de recherche sont financés par l’ANR, la Région Centre-Val de Loire, la Ligue Contre le Cancer, FILSLAN, l’Inserm et l’Université de Tours.

ref. La sonobiopsie ou comment les ultrasons font parler les tissus sans les opérer – https://theconversation.com/la-sonobiopsie-ou-comment-les-ultrasons-font-parler-les-tissus-sans-les-operer-287097

Pourquoi le camping séduit toujours autant (alors que tout a changé)

Source: The Conversation – in French – By Alexandra Youssofi, Assistant Professor in Digital Strategy, Marketing & Communication, INSEEC Grande École


L’essentiel

  • Mode d’hébergement préféré des Françaises et des Français en période de vacances, le camping recouvre aujourd’hui des réalités très variées, entre cabanes, caravanes, tentes, « tiny houses »…
  • En 2026, le confort ne s’oppose plus au camping, il peut faire pleinement partie de l’expérience et ouvrir d’autres accès à la nature.
  • Car, si les modes de vie ont beaucoup changé, les vacances restent un temps où l’on aspire au repos, au dépaysement, aux retrouvailles avec les autres et la nature.

Une bulle transparente avec un lit king-size. À quelques mètres, une tente en toile semblable à celle des premiers congés payés. Tout semble les opposer. Pourtant, ces deux façons de camper racontent peut-être une même histoire. Car, si les offres se diversifient dans les campings, les raisons de choisir ce type de vacances restent étonnamment stables.

Premier mode d’hébergement touristique collectif du pays, le camping a enregistré 125 millions de nuitées durant l’été 2025, soit près d’une nuitée sur deux. Ce succès interroge. Comment expliquer qu’il séduise encore autant de vacanciers, quatre-vingt-dix ans après l’instauration des congés payés ?

Le camping a su évoluer, mais l’essentiel est sans doute ailleurs.

Une offre qui s’est diversifiée sans se disperser

Le camping a progressivement élargi ses formes d’hébergement. Au fil des décennies, les équipements se sont perfectionnés, les services se sont étoffés, et chacun choisit aujourd’hui l’hébergement qui correspond le mieux à ses envies : en 2025, près de six vacanciers sur dix séjournent dans un hébergement locatif, contre quatre sur dix qui viennent encore avec leur propre tente, caravane ou camping-car.

Le secteur n’a pas suivi un modèle unique. Certains campings misent sur une immersion toujours plus forte dans la nature, d’autres privilégient le confort ou multiplient les services.

Le camping traditionnel mise sur le repos, la nature et une vie collective : les copains de vacances, les repas partagés ou les soirées au camping. Le glamping, contraction de glamour et de camping, désigne ces hébergements insolites, cabanes perchées, bulles transparentes, roulottes ou tiny houses, qui offrent un confort proche de l’hôtellerie tout en restant dans un cadre naturel. Le repos et la nature restent au cœur de l’expérience. Le confort et la promesse d’un vrai dépaysement viennent s’y ajouter.

Entre les deux, de nombreuses offres répondent à ces mêmes attentes, avec des niveaux de confort et de prix différents. Le camping reste ainsi l’un des rares secteurs touristiques où on peut aussi bien partir avec un petit budget que s’offrir un séjour haut de gamme. Cette montée en gamme a toutefois un revers : entre la hausse des prix et une baisse de 13,2 % des emplacements nus entre 2019 et 2024 (quand les emplacements équipés progressent de 17,3 %), la vocation populaire qui a fait l’histoire du camping s’érode.

Les mêmes besoins, de nouvelles façons de partir

Depuis les congés payés de 1936, nos modes de vie se sont profondément transformés. Les rythmes se sont accélérés, le numérique s’est installé dans notre quotidien et nous ne partons plus en vacances avec les mêmes attentes de confort qu’autrefois. Les campings ont accompagné ce mouvement en faisant évoluer leurs hébergements, leurs services et l’accueil réservé aux vacanciers.

Un été au camping : Camping nature de Corcieux (France 3 Grand Est, 2025).

On pourrait penser que cette évolution a bouleversé notre façon de partir en vacances. Les données les plus récentes montrent une réalité plus nuancée. Les vacances idéales restent d’abord associées au repos, au dépaysement, au temps passé avec les proches et au contact avec la nature. Les recherches sur le tourisme de nature, le slow tourism ou le bien-être associé au voyage aboutissent à une conclusion assez proche.

Le confort évolue avec son époque, mais les vacances continuent de répondre aux mêmes besoins essentiels. De ce point de vue, le camping est un bon observatoire de notre rapport aux vacances. Les travaux du sociologue Jean Viard permettent d’éclairer ce constat. Depuis longtemps, il montre que les vacances occupent une place de plus en plus importante dans nos sociétés. Elles ne sont plus seulement une interruption du travail. Elles deviennent un temps que l’on cherche à préserver pour souffler, retrouver les autres et prendre de la distance avec un quotidien toujours plus rapide et connecté.

La crise du Covid-19 a d’ailleurs été un révélateur. Elle n’a pas créé un besoin de nature, d’évasion ou de liberté. Elle a surtout rendu plus visibles des aspirations déjà présentes.

Les travaux sur l’expérience touristique montrent qu’un séjour ne se résume jamais au lieu où l’on dort. Dormir dans une cabane avec une literie digne d’un hôtel ou dans une tente sous une toile de coton ne change pas fondamentalement ce que les vacanciers viennent chercher. Ce sont les émotions ressenties, les souvenirs qu’on garde, les moments partagés, ou encore le sentiment de déconnexion, qui donnent de la valeur aux vacances. Le confort ne s’oppose plus au camping. Il fait désormais partie de l’expérience, sans en changer la nature profonde.

Le « glamping », ou le confort qui ne renonce pas à la nature

En France, les cabanes dans les arbres ont connu une progression de 370 % entre 2012 et 2023, et le secteur des hébergements insolites affiche encore une croissance de 30 % ces dernières années. Cette réussite n’est pas un simple effet de mode. Elle répond aux attentes de vacanciers qui ne veulent plus choisir entre confort et nature, et qui trouvent dans le « glamping » une manière d’avoir les deux à la fois.

Certaines enseignes ont construit toute leur identité autour de cette idée : proposer davantage de confort sans rompre avec la promesse d’une expérience de nature. L’histoire d’Huttopia l’illustre bien. Le projet naît en 1999, porté par Céline et Philippe Bossanne, un couple originaire de la Drôme inspiré par leur vie au Canada. Un an plus tard, ils reprennent leur tout premier camping nature dans les Alpes. Vingt-cinq ans plus tard, l’enseigne compte 80 sites dans neuf pays, mais il s’agit toujours de « permettre aux vacanciers de vivre une expérience de camping en pleine nature », comme le dit Grégory Côme, directeur de l’expérience client chez Huttopia.

Ce rapport à la nature ne se limite pas au camping. Il suffit de regarder du côté de la Norvège. Là-bas, le friluftsliv, littéralement « la vie au grand air », fait partie du quotidien, presque comme une philosophie de vie. Cette différence rappelle que le besoin de ralentir et de passer davantage de temps dehors s’étend bien au-delà des vacances.

Finalement, le camping n’a pas seulement élargi son offre : il a changé de statut. Longtemps synonyme de vacances pas chères, il est devenu, pour certains, un choix d’expérience. Le glamping le prouve, puisqu’il ne vise pas à rompre avec la nature mais à la vivre autrement. C’est peut-être là la vraie histoire du camping depuis 1936 : les façons de partir ont changé, les raisons de partir, non. Et tant qu’il continuera à répondre à ces mêmes besoins, de la tente la plus simple à la bulle la plus chic, il continuera de séduire.

The Conversation

Alexandra Youssofi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pourquoi le camping séduit toujours autant (alors que tout a changé) – https://theconversation.com/pourquoi-le-camping-seduit-toujours-autant-alors-que-tout-a-change-287820

Les gauchers votent-ils plus à gauche ?

Source: The Conversation – in French – By Laurent Weill, Professeur d’Economie et de Finance, Université de Strasbourg

Les préférences politiques sont généralement expliquées par le revenu, l’âge ou le niveau d’éducation. Toutefois, nos recherches suggèrent qu’un trait beaucoup plus inattendu pourrait aussi jouer un rôle : le fait d’être gaucher. À partir d’une enquête menée dans 18 pays occidentaux, nous observons que les gauchers se positionnent plus à gauche politiquement. Un résultat qui semble davantage lié à l’identité qu’à la biologie.


La question ressemble à une plaisanterie. Pourtant, nos recherches montrent qu’il existe bien un lien statistique entre le fait d’être gaucher et celui de se positionner politiquement à gauche.

Dans une étude récente faite dans le cadre de nos recherches universitaires, nous avons voulu déterminer si une caractéristique aussi banale que la latéralité – le fait d’être gaucher ou droitier – pouvait être liée aux opinions politiques.

Pour le savoir, nous avons mené une enquête auprès de 1 404 personnes dans 18 pays occidentaux, dont la France, l’Allemagne, les États-Unis, l’Italie ou encore l’Espagne. Les participants ont indiqué leur position politique sur une échelle en dix points allant de la droite à la gauche ainsi que leur latéralité. Nous avons ensuite comparé les réponses en tenant compte de nombreux facteurs comme l’âge, le revenu, le sexe ou le niveau d’éducation.

Il ne s’agit pas d’un échantillon représentatif de chaque pays : l’enquête a été menée en ligne, avec une forte proportion de répondants au Royaume-Uni. Mais nos résultats restent similaires lorsque nous excluons ce pays de l’analyse. Nous avons choisi de nous concentrer sur des pays occidentaux afin d’éviter que des perceptions très négatives du fait d’être gaucher, encore présentes en Asie ou en Afrique, ne biaisent les réponses.

Ce que montrent les données

Premier résultat : les personnes qui se déclarent gauchères se positionnent significativement plus à gauche que les droitiers. L’écart est loin d’être anecdotique : les gauchers se situent en moyenne environ un demi-point plus à gauche sur une échelle politique en dix points. Cela peut paraître faible mais c’est plus important que le rôle du sexe : dans notre échantillon, les femmes se situent 0,4 point plus à gauche que les hommes.

Notre résultat le plus intéressant apparaît toutefois lorsque nous mesurons la latéralité autrement. Au lieu de demander simplement aux individus s’ils se considèrent comme gauchers, nous avons observé quelle main ils utilisent réellement dans plusieurs activités quotidiennes : écrire, utiliser des ciseaux, se brosser les dents ou lancer une balle.

Et là, le lien avec les opinions politiques disparaît. Ce résultat est important : si la biologie expliquait principalement leur positionnement politique, on devrait retrouver un effet en mesurant concrètement l’usage de la main gauche dans les gestes du quotidien. Or ce n’est pas le cas. Autrement dit, ce n’est pas tant le fait d’utiliser majoritairement sa main gauche qui semble compter que le fait de se percevoir comme gaucher.

Cette interprétation est renforcée par un autre résultat : le lien entre le fait d’être gaucher et l’orientation politique est particulièrement marqué dans les pays latins comme la France, l’Espagne et l’Italie, où l’opposition entre « la gauche » et « la droite » structure fortement le débat politique. Plus cette distinction symbolique est présente dans le débat public, plus l’effet semble fort.

Ces résultats suggèrent donc que l’effet observé relève davantage de mécanismes identitaires et symboliques que de différences neurologiques profondes. Reste à comprendre pourquoi le fait de se percevoir comme gaucher pourrait être associé à une orientation plus à gauche.

Pourquoi les gauchers se disent-ils plus souvent à gauche ?

La science politique s’est longtemps intéressée aux facteurs sociaux qui structurent les préférences électorales. Mais une littérature plus récente invite à élargir le regard : certains traits individuels, liés à la personnalité ou à des dispositions plus profondes, pourraient aussi contribuer à façonner l’orientation politique. Les chercheurs en sciences politiques Gerber et al. (2010) et Mondak (2010) ont ainsi montré le rôle de traits de personnalité comme l’ouverture à l’expérience ou l’extraversion dans les comportements politiques ; tandis que l’étude d’Alford, Funk et Hibbing (2005) a mis en évidence, à partir de données sur des jumeaux, la part biologiquement héritable de l’idéologie politique.

Dans notre cas, trois mécanismes peuvent aider à interpréter les résultats.

Le mot « gauche » peut-il façonner notre identité politique ?

À première vue, la relation peut sembler purement linguistique : le mot « gauche » désigne à la fois une préférence manuelle et une idéologie politique. Néanmoins, plusieurs hypothèses suggèrent qu’une telle relation pourrait découler de processus psychologiques ou biologiques.

Un premier mécanisme est l’égotisme implicite : nous avons tendance à préférer inconsciemment ce qui nous ressemble. Des études montrent ainsi que les individus choisissent plus souvent des professions ou des lieux dont les noms sont proches des leurs. Aux États-Unis, les individus prénommés « Lawrence » deviennent ainsi plus fréquemment avocats (« lawyer »), tandis que les « Louis » vivent plus souvent à Saint Louis (Missouri). De même, les consommateurs sont davantage enclins à choisir une marque lorsque son nom commence par les mêmes lettres que leur propre prénom.

Ces mécanismes sont largement inconscients : les individus ne réalisent généralement pas que ces ressemblances influencent leurs préférences.

Dans cette logique, le mot « gauche » peut créer chez les gauchers une affinité subtile et inconsciente dans le domaine politique. Étant donné qu’ils utilisent fréquemment le mot « gauche » pour décrire une dimension fondamentale de leur identité, ils peuvent ressentir une affinité plus élevée vis-à-vis des mouvements politiques associés à la gauche.

De la minorité stigmatisée aux valeurs progressistes

Un second mécanisme repose sur le vécu social des personnes appartenant à un groupe minoritaire. Les gauchers représentent une part relativement faible de la population (de 10 à 15 %) et ont historiquement été confrontés à une stigmatisation sociale. Jusqu’aux années 1970, de nombreux enfants gauchers étaient encore forcés d’écrire de la main droite à l’école, notamment en France. Dans certaines cultures comme en Inde ou au Moyen-Orient, manger de la main gauche reste encore aujourd’hui mal vu.

Le langage lui-même conserve des traces de cette histoire. Ce n’est pas un hasard si le mot « gauche » désigne aussi en français quelqu’un de maladroit, et si « sinistra » signifie à la fois « gauche » et « sinistre » en italien.

Le fait d’appartenir à une minorité peut, dès lors, favoriser des attitudes valorisant davantage la tolérance et la protection des minorités des valeurs souvent associées à la gauche politique.

Les gauchers ont-ils un cerveau différent ?

Une troisième hypothèse est d’ordre neurobiologique. La préférence pour la main gauche ou droite reflète en partie l’organisation du cerveau, façonnée très tôt dans le développement. Chez les gauchers, les fonctions cérébrales sont en moyenne un peu moins réparties entre les deux hémisphères, avec davantage d’échanges entre eux. Certains chercheurs associent cette organisation à une plus grande flexibilité cognitive et à une ouverture plus forte aux idées nouvelles, des traits souvent liés aux sensibilités politiques de gauche.

Mais nos résultats invitent à relativiser cette explication biologique : l’effet apparaît lorsque les personnes se déclarent gauchères, pas lorsque l’on mesure seulement leurs gestes de la main gauche dans les activités quotidiennes.

Emission de France Culture décryptant l’influence des neurosciences sur nos choix politiques.

Nos opinions politiques sont-elles vraiment rationnelles ?

Bien sûr, notre étude ne signifie pas que tous les gauchers votent à gauche, ni qu’il suffirait de changer de main pour changer d’idéologie. Que Fidel Castro et Benyamin Nétanyahou aient tous deux été gauchers montre que les gauchers ne peuvent être réduits à une catégorie électorale homogène.

En revanche, ces travaux rappellent un élément essentiel : nos opinions politiques sont probablement moins rationnelles que nous le pensons. Elles peuvent aussi être influencées par des expériences sociales et des associations symboliques dont nous n’avons même pas conscience.

Et cela ouvre une question fascinante : combien d’autres caractéristiques apparemment anodines influencent silencieusement nos choix politiques ? Les chercheurs commencent à en recenser, comme le fait d’avoir des sœurs qui rendrait les hommes plus conservateurs.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Les gauchers votent-ils plus à gauche ? – https://theconversation.com/les-gauchers-votent-ils-plus-a-gauche-283458

Le « SAVE America Act » : réforme de bon sens ou manœuvre partisane ?

Source: The Conversation – in French – By Frédérique Sandretto, Adjunct assistant professor, Sciences Po


L’essentielCliquez pour lire les trois points à retenir
Donald Trump promeut le « SAVE America Act », une réforme destinée à renforcer les contrôles d’identité des électeurs
Ses partisans y voient un moyen de protéger les élections contre les fraudes et les ingérences étrangères, notamment chinoises ; ses opposants dénoncent un texte susceptible de restreindre l’accès au vote de certaines catégories de la population.
Malgré des chances limitées d’être adopté avant les midterms de novembre, le « SAVE America Act » devrait continuer d’alimenter le débat sur la démocratie électorale.
Replier


Le 16 juillet dernier, à moins de cent dix jours des élections de mi-mandat du 3 novembre prochain, dans une Amérique plus polarisée que jamais et alors que l’actualité internationale demeure dominée par la reprise des frappes américaines contre l’Iran, Donald Trump a créé la surprise en s’adressant solennellement à la nation depuis la Maison-Blanche.

L’exercice est relativement rare. Depuis son retour au pouvoir en janvier 2025, le chef de l’État s’est bien plus souvent exprimé lors de meetings, de conférences de presse ou encore sur Truth Social que par le biais d’allocutions officielles depuis le Bureau ovale. La dernière intervention télévisée de cette nature remontait à plusieurs mois et concernait essentiellement les opérations militaires américaines au Moyen-Orient.

Cette fois, le président a volontairement délaissé les questions diplomatiques pour aborder un sujet qui lui est cher depuis près de six ans : l’intégrité, c’est-à-dire le caractère fiable et neutre, des élections américaines.

L’organisation du vote aux États-Unis

Alors que les républicains espèrent conserver leur majorité et renforcer leur emprise sur le Congrès lors des élections de novembre prochain, Donald Trump a replacé la sécurité du processus électoral au cœur du débat politique national. Présentée comme une allocution institutionnelle et non partisane, son intervention visait officiellement à restaurer la confiance des citoyens dans leurs institutions démocratiques.

Il a néanmoins rapidement donné à son discours une dimension beaucoup plus politique en affirmant que les États-Uniens avaient été privés de toute transparence sur plusieurs éléments essentiels concernant l’élection présidentielle de 2020.

Pour comprendre les enjeux de cette intervention, il convient de rappeler que, aux États-Unis, l’organisation des élections repose sur un modèle extrêmement décentralisé. Contrairement à de nombreuses démocraties occidentales, aucune autorité électorale nationale ne supervise directement l’ensemble du scrutin. La Constitution confie aux États fédérés la responsabilité d’organiser les élections, tandis que les comtés (il y en a 3 077 au total) assurent très concrètement l’inscription des électeurs, l’administration des bureaux de vote, le dépouillement et la certification des résultats.

La procédure de vote elle-même varie considérablement d’un État à l’autre. Certains États privilégient le vote anticipé en personne, d’autres autorisent largement le vote par correspondance, tandis que plusieurs conservent essentiellement le vote effectué le jour du scrutin. Cette diversité reflète la tradition fédéraliste américaine mais rend également le système plus complexe à harmoniser et à sécuriser.

Depuis le début des années 2000, les machines de vote électronique se sont progressivement imposées dans une grande partie du pays. Les technologies utilisées diffèrent cependant selon les juridictions. Certaines machines enregistrent directement le vote sur un support électronique (« Direct Recording Electronic », ou DRE), tandis que d’autres impriment un bulletin papier vérifiable par l’électeur avant son dépôt dans l’urne ou sa numérisation.

Depuis les controverses ayant suivi l’élection présidentielle de 2020, un nombre croissant d’États privilégient désormais des systèmes hybrides associant enregistrement électronique et preuve papier telle que le « voter-verifiable paper audit trail ».

Lutter contre les ingérences étrangères

Depuis plusieurs années, les autorités fédérales alertent régulièrement sur les tentatives d’ingérence étrangères visant à fragiliser la confiance des citoyens dans le processus démocratique américain.

Après les accusations d’interférences russes lors de l’élection présidentielle de 2016, les services de renseignement ont progressivement identifié une montée en puissance des opérations conduites par la République populaire de Chine dans le cyberespace.

C’est précisément cet aspect que l’administration Trump a souhaité remettre en lumière. Dans plusieurs documents récemment déclassifiés et publiés par la Maison-Blanche, l’exécutif affirme que des groupes de pirates informatiques liés à Pékin ont multiplié les opérations d’espionnage contre des institutions américaines, des infrastructures critiques et des réseaux gouvernementaux. Ces documents évoquent notamment les activités du groupe APT31 (Advanced Persistent Threat 31), également connu sous l’appellation Zirconium. Ce groupe, qui serait lié au ministère chinois de la Sécurité d’État, est considéré par les agences occidentales comme l’une des principales unités de cyberespionnage de Pékin.

Depuis plus d’une décennie, APT31 est accusé d’avoir conduit des campagnes de phishing sophistiquées, des opérations d’intrusion dans des réseaux gouvernementaux, des vols de propriété intellectuelle et des actions de surveillance visant des responsables politiques, des parlementaires, des chercheurs et des organisations critiques aux États-Unis comme en Europe.

C’est dans ce contexte que Donald Trump entend faire adopter le « SAVE America Act ».

L’objectif est d’empêcher le vote des non-citoyens américains, et plus globalement de garantir l’intégrité des élections qui est également menacée par les cyberattaques de la Chine.

Que dit le « SAVE America Act » ?

Save est l’acronyme de « Safeguard American Voter Eligibility » qui peut être traduit par « loi visant à garantir l’éligibilité des électeurs américains ». Déposé au Congrès en janvier 2026 à l’initiative de responsables républicains, ce projet de loi prévoit notamment l’obligation de présenter une preuve de citoyenneté états-unienne lors de l’inscription sur les listes électorales, un renforcement des procédures de vérification de l’identité des électeurs avec photo à l’appui, ainsi qu’un contrôle accru des listes électorales.

Dans son allocution, Donald Trump a pris soin de présenter cette réforme comme une démarche dépassant les clivages partisans. Il a affirmé qu’il ne s’agissait « ni d’une victoire républicaine ni d’une victoire démocrate », mais d’une réforme destinée à protéger chaque électeur américain. Il a exhorté les téléspectateurs à contacter leurs représentants et leurs sénateurs afin de soutenir le « SAVE America Act », martelant que la confiance dans les élections constitue le fondement même de toute démocratie.

Pour ses partisans, la démarche apparaît difficilement contestable sur le principe. De nombreux pays démocratiques imposent déjà une pièce d’identité ou une preuve de citoyenneté pour participer aux élections. Les républicains soutiennent que ces exigences relèvent du bon sens administratif et qu’elles permettraient de prévenir d’éventuelles fraudes, même marginales.

Les démocrates, de même que plusieurs associations de défense des droits civiques, formulent cependant une analyse très différente. Selon eux, les cas documentés de vote illégal demeurent extrêmement rares et ne justifient pas une réforme aussi ambitieuse. Ils craignent que certaines dispositions du texte rendent plus difficile l’inscription de catégories d’électeurs disposant de documents administratifs incomplets ou difficiles à obtenir, ce qui est plus souvent le cas des Noirs et des immigrés de fraîche date, lesquels votent moins pour les républicains que pour les démocrates.

Un débat qui se poursuivra au-delà des midterms

Sur le plan parlementaire, les perspectives d’adoption du « SAVE America Act » apparaissent toutefois limitées.

Bien que les républicains disposent d’une majorité à la Chambre des représentants, le texte se heurte à une opposition importante au Sénat.

Sauf recours à une procédure exceptionnelle ou modification substantielle du projet, son adoption nécessiterait de rallier plusieurs sénateurs démocrates afin d’atteindre le seuil requis pour mettre fin à l’obstruction parlementaire (il faut que le projet de loi remporte 60 voix ; à l’heure actuelle, les républicains en ont 53). Dans le climat actuel de forte polarisation, un tel scénario paraît peu probable. En pratique, les chances de voir cette réforme entrer en vigueur avant les élections de novembre demeurent donc faibles.

Reste une interrogation fondamentale. Cette initiative traduit-elle une volonté authentique de moderniser les procédures électorales américaines ou constitue-t-elle avant tout un instrument destiné à accroître les chances des républicains de sortir vainqueurs des élections de mi-mandat ? Les deux hypothèses ne sont d’ailleurs pas incompatibles. Une réforme peut répondre à une préoccupation institutionnelle réelle tout en servant des objectifs politiques. Dans une démocratie aussi polarisée que les États-Unis, où chaque modification des règles électorales est immédiatement interprétée à travers un prisme partisan, il devient particulièrement difficile de dissocier les considérations juridiques des calculs électoraux.

Quelles que soient les motivations profondes de Donald Trump, son allocution marque une nouvelle étape dans l’évolution du débat américain sur la démocratie électorale. En choisissant de replacer cette question au cœur de l’agenda politique à quelques semaines d’un scrutin décisif, le président confirme que, plus de cinq ans après la crise de 2020, l’intégrité des élections demeure l’un des sujets les plus sensibles de la vie publique américaine. Si le « SAVE America Act » a peu de chances d’être adopté dans sa forme actuelle avant le 3 novembre, le débat qu’il suscite devrait continuer à structurer la campagne des midterms et, plus largement, les discussions sur l’avenir des institutions démocratiques américaines.

The Conversation

Frédérique Sandretto ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le « SAVE America Act » : réforme de bon sens ou manœuvre partisane ? – https://theconversation.com/le-save-america-act-reforme-de-bon-sens-ou-manoeuvre-partisane-287881

Les enjeux politiques et religieux autour du bombardement de la cathédrale de la Dormition à Kiev

Source: The Conversation – in French – By Xavier Boniface, Professeur d’histoire contemporaine, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)

L’incendie de la cathédrale de la Dormition de Kiev, à la suite d’une nuit de frappes russes sur la capitale ukrainienne du 14 au 15 juin, met en lumière la dimension religieuse de la guerre en Ukraine et la portée symbolique de ce haut lieu de l’orthodoxie. Depuis l’indépendance de l’Église orthodoxe d’Ukraine vis-à-vis du patriarcat de Moscou en 2018, la laure des Grottes (une laure est un grand monastère dans le monde orthodoxe) est devenue l’un des principaux foyers des tensions entre Kiev, Moscou et leurs Églises respectives. Au-delà des destructions matérielles, les lieux saints sont également un enjeu de pouvoir, d’identité nationale et d’influence spirituelle.


Dans la nuit du 14 au 15 juin 2026, à Kiev, des drones ou des missiles ont endommagé la cathédrale de la Dormition, entraînant l’incendie de sa toiture, et touché dix-huit autres édifices à l’intérieur de la laure des Grottes.

La Russie a rejeté toute responsabilité et a affirmé que le drame avait été la conséquence de l’explosion d’un missile anti-aérien d’origine américaine utilisé par les Ukrainiens.

Pour comprendre les enjeux liés au bombardement de l’édifice, qui a suscité une émotion internationale, il convient de revenir sur la situation religieuse en Ukraine, particulièrement tendue depuis 2014 et la dégradation des relations avec la Russie qui a débouché sur la guerre à grande échelle lancée par celle-ci en 2022.

Un lieu souvent détruit et reconstruit

La laure des Grottes de Kiev, ou de Kiev-Petchersk, inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco, a été fondée au milieu du XIe siècle. C’était alors un monastère troglodyte, qui s’est ensuite développé pour devenir, en dépit de nombreuses vicissitudes (il a été détruit à plusieurs reprises du fait des invasions tataro-mongoles), un centre spirituel et intellectuel de premier ordre pour l’orthodoxie slave, notamment aux XIIe-XIIIe siècles, avant sa renaissance aux XVIIe et XVIIIe siècles.

La laure comprend une centaine d’édifices majoritairement baroques, dont plusieurs églises, qui sont dispersés dans des souterrains et en surface sur près de 30 hectares.

La cathédrale de la Dormition est l’un des principaux bâtiments de ce vaste complexe monastique. Édifiée dans le dernier tiers du XIe siècle, elle est fortement endommagée au XIIIe, puis restaurée. De nouveau sinistrée à la fin du XVe siècle, elle est décimée dans un incendie en 1718 avant d’être reconstruite en 1730, avec plusieurs coupoles dans le style baroque ukrainien.

En novembre 1941, la cathédrale est en grande partie détruite par une explosion dont l’origine reste débattue. Selon les uns, le NKVD (ou l’Armée rouge) aurait miné l’édifice (les Soviétiques avaient déjà détruit de nombreuses églises depuis les années 1930), tandis que d’autres affirment que ce sont les nazis qui l’ont anéanti — le procès de Nuremberg a retenu cette dernière version.

Ruines de la cathédrale de la Dormition photographiées en 1942.
Bild 101 Propagandakompanien der Wehrmacht/Wikipedia

L’église a été presque entièrement réédifiée en 1995 ; sa valeur patrimoniale est donc plus symbolique qu’historique.

Sous les coupoles de la laure, les fractures de l’orthodoxie ukrainienne

L’Église orthodoxe est constituée de 14 Églises autocéphales (outre six Églises autonomes), c’est-à-dire ayant leur propre hiérarchie et refusant tout chef suprême, souvent à l’échelle d’un pays ou d’un groupe de pays.

Les neuf plus importantes ou les plus anciennes ont à leur tête un patriarche. Celui de Constantinople a une primauté d’honneur dans l’orthodoxie, mais pas d’autorité hiérarchique sur les autres.

En 1589 a été institué le patriarcat de Moscou, car les liens s’étaient distendus avec Constantinople du fait de la conquête turque en 1453. En 1686, le métropolite de Kiev (titulaire d’un siège épiscopal important) finit par se rattacher à Moscou après avoir dépendu de Constantinople. Kiev devient le siège d’un exarchat (représentation locale de l’Église orthodoxe russe).

En 1990 celui-ci a donné naissance à l’Église orthodoxe ukrainienne du patriarcat de Moscou (EOU-PM), qui bénéficie alors d’une très grande autonomie. Toutefois, deux ans plus tard, des responsables religieux créent une Église orthodoxe ukrainienne du patriarcat de Kiev, autoproclamée mais reconnue par aucune autre Église l’orthodoxe.

Fin 2018, l’EOU-PM a connu une scission avec la proclamation de l’autocéphalie (c’est-à-dire l’indépendance) de l’Église orthodoxe d’Ukraine du patriarcat de Kiev (EOU-PK). Celle-ci est issue de l’union de l’Église dissidente fondée en 1992 et d’une autre petite Église créée en 1920, dissoute en 1930 et rétablie en 1989. Soutenue par le pouvoir ukrainien, la nouvelle EOU-PK attire aussi une partie des paroisses et des monastères de l’EOU-PM. Le contexte de conflit avec la Russie dans le Donbass et en Crimée depuis 2014 a accéléré les événements. Surtout, l’EOU-PK est reconnue en janvier 2019 par le patriarche de Constantinople — qui met en avant sa primauté d’honneur, de plus en plus contestée par Moscou. Trois autres patriarcats seulement suivent Constantinople. En revanche l’EOU-PK est immédiatement rejetée par le patriarcat de Moscou.

Pour la Russie, voir l’Église orthodoxe ukrainienne se proclamer indépendante vis-à-vis de Moscou constituait un geste hostile car il mettait en cause son influence spirituelle — et donc son soft power — sur l’Ukraine, toujours perçue comme un territoire ex-soviétique. C’était aussi une prise de distance avec la place que Kiev occupe dans la mémoire religieuse et politique de la Russie : c’est là en effet qu’en 988 eut lieu le baptême des sujets du prince Vladimir de la Rus’ de Kiev. Pour Moscou, c’était le baptême de la Russie, c’était l’acte fondateur de son empire.

La guerre à grande échelle lancée en février 2022 n’a fait qu’accroître les tensions entre les Églises russe et ukrainienne, mais aussi entre les croyants ukrainiens restés fidèles au patriarcat de Moscou d’une part, et les autorités politiques de Kiev d’autre part.

En décembre 2022, les autorités ukrainiennes, propriétaires des lieux, ont mis fin au bail qui autorisait les moines de l’EOU-PM à utiliser la cathédrale de la Dormition et un autre bâtiment de la laure, et ont attribué ces édifices à l’EOU-PK. L’expropriation des religieux devait intervenir le 29 mars 2023, mais la communauté restée fidèle au patriarcat de Moscou a refusé de quitter la Laure. Leur métropolite, Onuphre, et plusieurs clercs ont finalement été expulsés le 6 juillet 2023.

Les responsables russes ont qualifié ces mesures prises par les autorités ukrainiennes de « persécution ». Ces mesures ont par ailleurs inquiété des instances internationales, comme le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme qui les a jugées « discriminatoires ».

Les moines et le clergé de la laure étaient perçus par certains Ukrainiens comme des traîtres à la cause de leur pays, malgré les prises de distance affichées par le métropolite Onuphre à l’égard de Moscou. En 2022, celui-ci avait déclaré l’EOU-PM « indépendante » vis-à-vis de la Russie et condamné l’invasion. Dans les faits, à quelques exceptions près, leur fidélité au patriarcat de Moscou est davantage d’ordre liturgique et culturel que politique.

Pour marquer sa prise de possession de la cathédrale, le métropolite de l’EOU-PK, Épiphane y a célébré le Noël orthodoxe le 7 janvier 2023 en présence de nombreux pèlerins.

Les lieux saints, un autre champ de bataille

L’incendie de la cathédrale et l’émotion qu’il a suscitée — un émoi qui fait écho, en France, à celui qu’avait provoqué l’incendie de la cathédrale de Reims en 1914 — témoignent de la forte charge symbolique attachée à cet édifice. La réaction de Moscou, qui cherche à rejeter la responsabilité de l’attaque sur Kiev, montre qu’elle est consciente de la réprobation internationale que cet épisode peut entraîner.

Xavier Boniface a récemment publié « Ukraine, une autre terre sainte. Les enjeux religieux de la guerre ».
Éditions Hermann

Il n’en reste pas moins que depuis plusieurs années déjà, les Russes ont détruit plus de 500 édifices culturels et religieux en Ukraine. S’il est avéré qu’ils ont sciemment bombardé la cathédrale, leur geste pourrait être interprété comme une volonté de punir l’Ukraine pour son émancipation à l’égard de la tutelle religieuse de Moscou et d’annihiler le caractère sacré de l’édifice, à défaut de pouvoir le reprendre. C’est la lecture qu’a faite de cet événement le métropolite Épiphane, qui a dénoncé « un nouveau crime russe contre l’humanité, contre l’histoire et contre le christianisme » commis par « l’Antéchrist du Kremlin ».

On l’aura compris : la dimension religieuse est prégnante dans la guerre en Ukraine, à telle enseigne que le pays apparaît comme une « autre terre sainte » par la sacralisation de son territoire, par son histoire confessionnelle et par ses monuments orthodoxes emblématiques.

The Conversation

Xavier Boniface ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les enjeux politiques et religieux autour du bombardement de la cathédrale de la Dormition à Kiev – https://theconversation.com/les-enjeux-politiques-et-religieux-autour-du-bombardement-de-la-cathedrale-de-la-dormition-a-kiev-287117

Dans le massif des Bauges, le mystère de l’or qu’on trouve au milieu des calcaires

Source: The Conversation – in French – By Patrick De Wever, Professeur, géologie, micropaléontologie, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Dans le Chéran, principale rivière du massif des Bauges, on peut retrouver des pépites d’or. Mais d’où vient cet or ? Florian Pépellin, CC BY-SA

Au-delà du sport, le Tour de France donne aussi l’occasion de (re)découvrir nos paysages et parfois leurs bizarreries géologiques. L’itinéraire de la 17e étape le 22 juillet 2026, entre Chambéry et Voiron, fait passer les coureurs par le massif des Bauges. Contre toute attente, on peut trouver de l’or dans la partie occidentale du massif, pourtant totalement calcaire : une anomalie géologique, car l’or est généralement associé au granite ou au quartz ! Ils auraient été apportés là par les glaciers qui recouvraient jadis le massif.


Des mines d’or sont connues depuis longtemps dans les Alpes, notamment dans le massif de l’Oisans. Mais on retrouve aussi de l’or en des lieux plus inhabituels, par exemple au niveau de la rivière du Chéran, qui passe sous le pont de l’Abime. Ici, les roches sont totalement calcaires, il n’y a ni granite, ni masses de quartz, où l’on peut généralement retrouver des paillettes d’or.

L’origine de l’or du Chéran a longtemps été un mystère – qui aurait même causé la ruine de Madame de Warens (proche de Jean-Jacques Rousseau) en 1754, qui croyait à la possibilité de construire des mines d’or dans la région. Mais aujourd’hui, on connaît les raisons de sa présence. Explications.




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Aux origines de l’or du sous-sol

L’or que nous exploitons trouve son origine dans les profondeurs de la Terre. Les gisements d’or accessibles résultent de processus géologiques, qui ont permis de transférer et de concentrer cet élément dans des zones spécifiques de la croûte terrestre. Il s’agit principalement de processus magmatiques, sédimentaires et hydrothermaux, auxquels sont associées des circulations de fluides.

Une mine d’or est un site d’extraction ou un gisement d’or. Cet or peut être natif (c’est-à-dire, constitué soit essentiellement d’un seul élément chimique, soit en association avec d’autres éléments chimiques précis) ou inclus dans du minerai d’où l’on peut l’extraire.

Différentes techniques existent pour extraire l’or. Concernant l’or que l’on trouve dans des roches ou dans des sédiments qui résultent de l’altération de la roche-mère, il ne subit pas de transformation. Il s’agit en effet d’un élément extrêmement stable et inaltérable.

On le retrouve alors dans des sédiments alluviaux. Les minéraux lourds, comme les paillettes d’or, se déposent préférentiellement dans les zones où la vitesse de l’eau diminue, telles que les méandres des rivières, les zones de confluence, ou encore à l’intérieur de poches d’alluvions. Ce mécanisme aboutit, au fil du temps, à la concentration de ces minéraux dans des dépôts localisés appelés « placers ». Le terme « placer » provient du mot espagnol « placer », signifiant « lieu sablonneux ».

Comme d’autres métaux, l’or est présent à l’état de traces dans beaucoup d’autres roches terrestres, mais sa concentration est multipliée par mille à un million dans les gisements exploités.

Les gisements d’or se trouvent dans des roches très siliceuses, et généralement des roches d’origine magmatiques, tels les granites et même plus précisément associés à des filons de quartz. En France, les plus connues sont celles du Limousin et de Bretagne. On les trouve aussi dans des sédiments issus de ces roches, sortes de sables fins de certaines vallées dans les Pyrénées et les Alpes.

L’or peut être facilement séparé des autres grains grâce à sa grande densité. En effet, l’or est bien plus lourd que le plomb et que les autres minéraux. Ainsi, un litre d’or pèse plus de 19 kg, contre seulement 11 kg pour le plomb. C’est ainsi que l’orpailleur peut l’extraire en jouant avec la gravité, grâce à la technique de la batée.

La ruée vers l’or des Bauges

Des mines d’or sont connues depuis toujours dans les Alpes, notamment dans le massif de l’Oisans, dont les roches correspondent bien à celles habituellement connues pour en contenir. C’est-à-dire, des granites, comme dans le massif Central, par exemple sur les sites de Saint-Yrieix-la-Perche ou Salsigne.

Au nord-ouest du massif des Bauges, sur le flanc sud du Semnoz, la rivière du Chéran passe sous le Pont de l’Abime, près de 100 m plus haut, avant de descendre vers la Vallée du Rhône. Elle est connue pour avoir été explorée pour son or – et même un or très pur si l’on en croit Pline l’Ancien qui disait que là était l’or le plus pur des Gaules. L’orpaillage se faisait surtout au niveau du village d’Allèves, au pont de l’Abime et en aval, vers Alby-sur-Chéran.

Gravure représentant des orpailleurs au travail.
De Re Metallica, XVIᵉ siècle

L’exploitation, connue des Romains, s’arrêta vers la fin du XVIIIe siècle, même s’il y eut un fugace regain d’intérêt au XIXe siècle lors de la ruée vers l’or en Californie. Fugace, mais célèbre, car c’est à cette époque qu’un dénommé « La Biola », Joseph Domenge de son état civil, a trouvé en 1863, non plus les habituelles paillettes, mais une pépite de plus de 43,5 grammes (soit env. 2cm3), de 23 carats : presque de l’or pur ! Elle est aujourd’hui exposée au musée d’Annecy.

Une question se pose alors : on se trouve pourtant à la sortie occidentale du massif des Bauges, qui est totalement calcaire. Il n’y a ni granite, ni masses de quartz. On ne devrait donc pas trouver d’or ici, alors quel est ce prodige ? La seule explication plausible est qu’il y ait été apporté d’ailleurs. Mais comment a-t-il pu arriver là ?




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L’explication climatique

Il y a quelques 40 000 ans, à l’époque glaciaire, le Massif des Bauges était noyé sous la glace. En effet, lors des glaciations quaternaires, le glacier isérois, issu des bassins de la Tarentaise et du Beaufortain, atteignait environ 1800 à 2000 m d’épaisseur au niveau d’Albertville. Il passait donc au dessus de tous les cols de l’est du massif des Bauges et s’écoulait d’est en ouest dans le massif. Il atteignait encore 1200 m d’épaisseur au niveau du pont de l’Abime. Les glaciers descendaient ensuite jusqu’à proximité de Bourg-en-Bresse et jusqu’à Lyon.

Extension des glaciers alpins (en bleu) lors des dernières glaciations (Riss : -370 000 à -130 000 ans, Wurm : -1150 000 à -11700 ans). Ils ont ennoyé la plupart du massif des Bauges. La flèche pointe où de l’or a été trouvé (dont la plus grosse pépite connue). Aujourd’hui encore, des orpailleurs amateurs y passent leurs vacances.
Fourni par l’auteur

Or, les glaciers de montagne transportent beaucoup de matériaux (de très gros à très fin), qu’ils ont « râpé » en se déplaçant. On les retrouve notamment dans les moraines, c’est-à-dire des débris rocheux érodés ayant été transportés par un glacier ou une nappe de glace.

On rencontre, par exemple sur le Parking du pont de l’Abîme, une ancienne moraine. Elle fut longtemps ignorée, jusqu’à ce que des travaux d’aménagement routier la révèle. On y a trouvé des éléments et même des blocs de roches de la Tarentaise et du Beaufortain, provenant donc de près de 50 kilomètres plus à l’est.

Moraine du parking du pont de l’Abime. Le dépôt est caractéristique d’une moraine : un mélange d’éléments très fins, dominants, jusqu’à des blocs de plusieurs dizaines de centimètres.
G. Egoroff, Fourni par l’auteur

Ainsi, l’or trouvé dans le Bauges ne viendrait non pas des calcaires baujus – ce qui semblait illogique au plan géologique – mais de roches cristallines (granites, gneiss…) des Alpes internes, et qui auraient été là apportées par les glaciers qui recouvraient jadis le Massif des Bauges.

Une autre hypothèse existe, tout en relevant de la même logique. Cette origine pourrait être plus ancienne encore, et alors non pas glaciaire, mais liée à l’érosion marine, bien plus vieille encore : entre 20 et 10 millions d’années dans les marnes et grès molassiques tertiaires.

Le mystère de l’or du Chéran est aujourd’hui levé, mais la leçon reste entière : nos paysages sont le résultat d’une longue histoire au cours de laquelle sont superposés, entremêlés des éléments de temporalités très différentes. En définitive, pour qui veut découvrir le passé en les étudiant, les roches ne sont pas un simple grimoire, mais bien un palimpseste.

The Conversation

Patrick De Wever est membre de

SGF : Société Géologique de France, SGN Société Géologique du Nord, SAGA société amicale des géologues amateurs, AGA : Association géologique auboise

ref. Dans le massif des Bauges, le mystère de l’or qu’on trouve au milieu des calcaires – https://theconversation.com/dans-le-massif-des-bauges-le-mystere-de-lor-quon-trouve-au-milieu-des-calcaires-287423

On expédie au Sud nos déchets… et nos responsabilités

Source: The Conversation – in French – By Rachida Bouhid, Ph.D Scholar, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Les pays industrialisés envoient des millions de tonnes de vêtements, d’équipements électroniques et d’autres produits usagés vers le Sud. Ils se débarrassent en même temps des coûts environnementaux et sanitaires générés par la production, la consommation et la mise au rebut de ces produits.


À Accra, au Ghana, des milliers de vêtements de seconde main arrivent chaque semaine dans le marché de Kantamanto, l’un des plus importants centres de revente textile au monde. Une partie de ces vêtements trouvera un nouvel acheteur et prolongera sa durée de vie. Mais une autre partie, composée d’articles invendables ou de mauvaise qualité, finira dans des dépotoirs, des cours d’eau ou des sites d’enfouissement informels.

Les mécanismes de responsabilité environnementale qui accompagnaient ces produits lors de leur mise en marché en Europe ou en Amérique du Nord ne les ont pas suivis au Ghana.

Cette situation illustre le paradoxe, rarement discuté, de matières circulant aujourd’hui à l’échelle mondiale, alors que les responsabilités environnementales ne franchissent pas les frontières nationales.

Lorsque nous déposons un téléphone usagé dans un point de collecte, donnons des vêtements à un organisme ou remplaçons un ordinateur devenu obsolète, nous avons souvent l’impression d’avoir accompli notre part du travail environnemental. Pourtant, l’histoire de ces objets ne s’arrête pas là. Beaucoup d’entre eux commencent ailleurs une seconde vie, ou une fin de vie, parfois à des milliers de kilomètres.

Chaque année, des millions de tonnes de vêtements, d’équipements électroniques et d’autres produits usagés circulent des pays industrialisés vers les pays du Sud.

Des circuits complexes et difficiles à suivre

Cet enjeu a été exposé lors du colloque « Quand les Suds inspirent le Nord », tenu dans le cadre du 93e Congrès de l’Acfas, auquel j’ai assisté dans le cadre de mes recherches sur la gouvernance des modèles organisationnels et sur les défis à la transition vers une économie circulaire territorialisée.

Lors de son intervention d’ouverture, Jocelyne Landry Tsonang du Réseau africain de l’économie circulaire, a rappelé que, quand les produits voyagent souvent sans que les mécanismes de responsabilité élargie des producteurs, les écotaxes ou les ressources financières associées ne les suivent. Les coûts environnementaux et sociaux liés à la fin de vie des produits sont alors transférés vers des territoires qui disposent généralement de moins de moyens pour les gérer.




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À cet égard, le cas des déchets électroniques est particulièrement révélateur. Selon le rapport du Global E-waste Monitor 2024, le monde a généré 62 millions de tonnes de déchets électriques et électroniques en 2022. Pourtant, seulement 22,3 % de ces déchets ont été officiellement collectés et recyclés dans des filières documentées. Le reste emprunte souvent des circuits difficiles à suivre, alimentant des marchés mondiaux complexes.

Comme l’a montré le géographe Josh Lepawsky, dans Reassembling Rubbish, un article publié en 2018), les déchets électroniques ne constituent pas simplement un flux linéaire allant du Nord vers le Sud. Ils circulent à travers des réseaux mondialisés où se croisent réemploi, réparation, récupération de matières et démantèlement. Toutefois, même lorsque ces flux créent de la valeur économique, les risques environnementaux et sanitaires demeurent souvent concentrés dans les territoires où les produits terminent leur parcours.

La distribution inégale de la pollution

Dans plusieurs villes africaines, des récupérateurs extraient du cuivre, de l’aluminium et d’autres métaux contenus dans les appareils électroniques usagés. Leur travail permet de récupérer des ressources qui seraient autrement perdues. Pourtant, ces activités sont fréquemment réalisées sans équipements de protection adéquats, dans des conditions précaires et avec une faible reconnaissance institutionnelle.




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Cette situation illustre ce que l’anthropologue Max Liboiron appelle une distribution inégale de la pollution. Dans Pollution is Colonialism, publié en 2021, elle montre que les dommages environnementaux ne sont jamais répartis de manière neutre. Certaines populations bénéficient davantage des systèmes économiques tandis que d’autres en assument une part disproportionnée des conséquences.

Le textile constitue un autre exemple frappant. Chaque année, d’importants volumes de vêtements usagés sont exportés vers des marchés de seconde main en Afrique, en Amérique latine ou en Asie. Lorsqu’une partie importante des lots est composée de vêtements de mauvaise qualité, invendables ou difficilement recyclables, les territoires d’arrivée héritent d’un problème de gestion des déchets qu’ils n’ont pas créé.

Le marché de Kantamanto illustre bien cette tension. Souvent présenté comme un exemple réussi d’économie circulaire grâce à l’importance des activités de réemploi et de réparation qui s’y développent, il doit également composer avec d’importants volumes de vêtements devenus impossibles à revendre. Les coûts environnementaux liés à ces produits sont ainsi transférés vers les territoires d’arrivée plutôt qu’assumés par les marchés qui les ont mis en circulation.

Mieux intégrer les pratiques d’économie circulaire

Selon une analyse faite en 2017 au Copernicus Institute of Sustainable Development de l’université d’Utrecht, l’économie circulaire est généralement définie comme un modèle visant à réduire l’extraction de ressources et la production de déchets grâce à des stratégies de réemploi, de réparation, de recyclage et de prolongation de la durée de vie des produits. Toutefois, comme le soulignaient déjà en 2015 dans Economy and Society des chercheurs qui étudiaient le sujet dans le contexte de l’Union européenne, les débats sur la circularité se concentrent souvent sur les flux de matières et les innovations techniques, en laissant dans l’ombre les dimensions sociales, politiques et territoriales de ces transformations.

Cette critique est particulièrement pertinente dans le contexte des échanges nord-sud. Les travaux réunis dans le numéro spécial de VertigO de décembre 2024 consacrés à l’économie circulaire dans le Sud global, montrent que les pratiques circulaires, loin de se limiter aux modèles institutionnels promus dans les pays industrialisés, reposent sur des systèmes locaux de réparation, de réutilisation et de récupération qui existent depuis longtemps, souvent en dehors des cadres formels.

Les acteurs de ces systèmes participent à la création de valeur, à la réduction du gaspillage et à la circularité des ressources. Pourtant, ils demeurent rarement intégrés aux mécanismes de financement ou de gouvernance associés à l’économie circulaire.

La question dépasse donc le recyclage. Elle touche à la manière dont les responsabilités sont réparties à l’échelle mondiale. Les mouvements transfrontaliers de déchets dangereux sont encadrés par la Convention de Bâle, mais les défis demeurent nombreux lorsqu’il s’agit de produits usagés, de textiles ou d’équipements électroniques destinés à la réutilisation.

Une approche plus globale de la responsabilité

Dans ce contexte, plusieurs chercheurs plaident pour une approche plus globale de la responsabilité. Les bénéfices associés à la mise en marché d’un produit et les coûts liés à sa fin de vie ne devraient pas s’arrêter aux frontières : une économie circulaire réelle et durable supposerait non seulement la circulation des matières, mais aussi celle des responsabilités, des financements et des mécanismes de protection.


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L’enjeu n’est donc pas de mettre fin aux échanges internationaux de biens usagés. Dans plusieurs régions du monde, ces flux soutiennent des activités économiques essentielles, favorisent le réemploi et créent des emplois locaux. Le véritable enjeu est plutôt de faire en sorte que les responsabilités financières et réglementaires s’appliquent encore lorsque les produits traversent les frontières.

Le Canada n’échappe pas à cette réflexion. Nos systèmes de recyclage, de consignes et de responsabilité élargie des producteurs demeurent largement conçus à l’intérieur de frontières nationales ou provinciales. Pourtant, les chaînes de valeur des produits que nous consommons sont mondiales, tout comme les conséquences de leur fin de vie.

Mieux trier nos déchets demeure un important premier pas. Mais une véritable transition circulaire exige également de nous demander où vont les objets lorsqu’ils quittent nos maisons, qui les prend en charge et avec quels moyens. Si nos déchets voyagent à l’échelle mondiale, nos responsabilités environnementales devraient faire de même.

La Conversation Canada

Rachida Bouhid ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. On expédie au Sud nos déchets… et nos responsabilités – https://theconversation.com/on-expedie-au-sud-nos-dechets-et-nos-responsabilites-284391

Dans « Histoire de jouets 5 », c’est la technologie vs les jouets – un dilemme auquel les familles sont aussi confrontées

Source: The Conversation – in French – By Natalie Kirby, Postdoctoral Fellow, Department of Psychology, Université de Montréal

La franchise Histoire de jouets est appréciée partout dans le monde. Sa popularité vient notamment de la place centrale qu’occupent la joie et les liens formés par le jeu dans l’histoire. Ce sont des thèmes auxquels tant les enfants que les parents peuvent s’identifier.

Dans les quatre premiers films, Histoire de jouets a exploré l’amitié, la capacité à surmonter les difficultés et ce que signifie grandir. Ces thèmes demeurent au cœur du cinquième volet, mais le film aborde également un enjeu particulièrement d’actualité : l’utilisation des technologies par les enfants, notamment les tablettes, les téléphones, les ordinateurs et les télévisions.

En tant que chercheuses en psychologie qui étudient le développement de l’enfant et le jeu, nous considérons que Histoire de jouets 5 est une occasion parfaite d’examiner ce que la recherche nous apprend sur les rôles du jeu et des technologies numériques dans la vie des enfants, ainsi que sur les moyens dont disposent les parents pour favoriser un équilibre sain entre les deux.

Trailer for « Toy Story 5. »

L’importance des jouets et du jeu

Tout au long du film, les spectateurs sont témoins de la joie pure et toute simple que ressent Bonnie lorsqu’elle crée un univers entier avec ses jouets. Comme spectateurs, ces scènes nous réchauffent le cœur. Si cette réaction s’explique peut-être en partie par la nostalgie, la recherche montre clairement que le jeu imaginatif et interactif est important pour le développement positif des enfants.

Les enfants ont besoin d’interactions en personne, souvent facilitées par le jeu, pour acquérir des habiletés prosociales comme la communication, la coopération et la capacité de résoudre des problèmes.

Le jeu interactif avec des pairs est aussi particulièrement important pour favoriser le développement des compétences sociales et émotionnelles des enfants, qui leur permettent d’établir et de maintenir des relations. Or, ces bienfaits clairs et bien établis du jeu peuvent être perturbés lorsque la technologie entre en scène.

« L’ère des jouets est révolue »

Histoire de jouets 5 commence toutefois par une scène troublante. Jessie et Pile-Poil se retrouvent devant une multitude de jouets abandonnés dans la cour des voisins. Ils affirment que « l’ère des jouets est révolue ». Les deux jouets grimpent sur le toit de la maison et constatent avec horreur que, dans toutes les autres maisons de la rue, de petits visages sont rivés à des écrans. Toutes, sauf un enfant : Bonnie.

Les données confirment cette réalité d’enfants absorbés par les écrans. En effet, plus de la moitié des enfants de moins de cinq ans dépassent les recommandations de temps d’écran pour leur groupe d’âge, selon une synthèse des études publiées en anglais incluant plus de 89 000 enfants (dont près de la moitié provenaient d’Amérique du Nord). De même, la moitié des enfants américains de moins de huit ans possèdent leur propre appareil numérique, des chiffres comparables au Canada.

Un temps d’écran excessif, particulièrement chez les jeunes enfants, peut avoir des effets négatifs sur le développement du langage, sur l’apprentissage et sur le développement des relations avec les pairs, notamment parce qu’il réduit la fréquence à laquelle les enfants ont des interactions enrichissantes par le jeu.

Les rapports complexes entre technologie et liens sociaux

Il est néanmoins important de se souvenir que la technologie n’est pas entièrement néfaste. Bien que les écrans peuvent remplacer certaines formes de jeu en personne, imaginatif et actif qui soutiennent le développement des enfants, ils peuvent aussi aider certains d’entre eux à créer des liens.

C’est ici que Histoire de jouets 5 propose une histoire plus nuancée qu’une simple opposition entre de « bons jouets » et une « mauvaise technologie ». Lorsque Bonnie reçoit une tablette de ses parents, celle-ci semble lui offrir ce qui lui manquait : une porte d’entrée vers les relations avec ses pairs. Cependant, l’utilisation de la tablette finit par prendre le dessus sur le jeu, sans lui procurer de relations authentiques.

Le film montre également que le simple fait de se trouver à proximité d’autres enfants tout en utilisant un appareil ne suffit pas nécessairement à créer des interactions ou des relations significatives. La création de liens dépend de la manière dont la technologie est utilisée. Est-ce que les enfants l’utilisent seuls ? Est-ce que des adultes sont présents pour les aider à enrichir les écrans par des expériences partagées et ludiques ?

Lorsqu’ils sont utilisés de manière réfléchie et avec un encadrement approprié, les outils numériques peuvent soutenir l’apprentissage collaboratif, les interactions entre pairs et les liens sociaux. Pour certains enfants neurodivergents ou marginalisés, les jeux et les interactions en ligne ou par l’intermédiaire d’un écran peuvent même être bénéfique en réduisant la pression ressentie, offrant un environnement familier et en créant des occasions de rencontrer d’autres personnes qui partagent leurs intérêts.

Le défi ne consiste donc pas nécessairement à choisir entre les jouets et les technologies numériques, mais plutôt à préserver les bienfaits du jeu pour le développement, tout en aidant les enfants à utiliser les technologies de façon à soutenir les relations plutôt qu’à les remplacer.

Comment favoriser un équilibre sain

Pour la plupart des familles, éliminer complètement les technologies est probablement une solution peu réaliste ou peu pratique. Néanmoins, il existe de nombreuses ressources pouvant aider les parents à trouver un équilibre entre les appareils numériques et le jeu.

Voici trois pistes pour commencer :

Donnez l’exemple — Le film montre à quel point la technologie s’est facilement intégrée à la vie familiale quotidienne. Même les adultes utilisent souvent leur téléphone au quotidien, notamment lors d’interactions avec d’autres. Or, les enfants n’apprennent pas qu’à partir des règles établies par les adultes, mais aussi par les comportements que ceux-ci adoptent. Ranger les appareils pendant les conversations, les repas, les jeux et les moments de détresse permet de montrer aux enfants que les relations exigent parfois toute notre attention.

Créer un ‘régime’ de jeu équilibré — Veillez à ce que votre enfant ait un régime équilibré comprenant du temps d’écran encadré, du jeu physique, du temps à l’extérieur, des activités créatives, du jeu collaboratif avec des pairs et d’autres activités sédentaires appropriées, comme les jeux de société.

La création d’un plan familial d’utilisation des médias peut contribuer à cet équilibre. Une approche équilibrée peut soutenir le développement global et l’apprentissage des enfants, tout en favorisant leur santé physique et mentale.

N’ayez pas peur de combiner technologie et jouetsHistoire de jouets 5 se termine par une forme de jeu imaginatif dans laquelle la technologie est intégrée aux jouets. Il y a certes lieu d’être sceptique de cette représentation compte tenu des expériences et produits dérivés lucratifs associés à la franchise, dont une tablette-jouet destinée aux enfants d’âge préscolaire, qui pourrait potentiellement servir de passerelle vers d’autres produits technologiques de la marque.

Néanmoins, il est important pour les parents de savoir qu’avec une supervision et des limites appropriées, ils peuvent encourager une utilisation des appareils qui enrichit les interactions de leur enfant en favorisant la collaboration et la communication.


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Il est également important de ne pas se laisser submerger par la culpabilité. Nous utilisons tous les technologies, que ce soit pour communiquer, nous détendre, travailler ou lire des articles d’actualité.

Mais il est bon de se rappeler que rien ne remplace véritablement les liens que nous créons les uns avec les autres dans la vie réelle. Prenez donc un moment pour lever les yeux de votre écran, de peur de manquer la chevauchée de 50 Buzz Lightyear traversant votre maison.

La Conversation Canada

Natalie Kirby reçoit du financement du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada.

Audrey-Ann Deneault reçoit du financement des Instituts de recherche en santé du Canada et du Conseil de recherches en sciences humaines.

ref. Dans « Histoire de jouets 5 », c’est la technologie vs les jouets – un dilemme auquel les familles sont aussi confrontées – https://theconversation.com/dans-histoire-de-jouets-5-cest-la-technologie-vs-les-jouets-un-dilemme-auquel-les-familles-sont-aussi-confrontees-287345

Canicule : quelles protections le droit offre-t-il aux travailleurs ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Michel Miné, Professeur du Cnam, titulaire de la chaire Droit du travail et droits de la personne, Lise/Cnam/Cnrs, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)

Ce qu’il faut retenir :

· Tout employeur doit évaluer les risques liés à l’exposition des travailleurs à des épisodes de chaleur intense et mettre en œuvre une politique de prévention.
· Des seuils de 28 °C, 30 °C et 33 °C sont reconnus pour la préservation de la santé des travailleurs.
· En cas de carence de l’entreprise, les salariés peuvent compter sur le CSE, les médecins du travail, l’inspection du travail ou les préfets.


Comme l’indique le ministre du Travail, le changement climatique entraîne la survenue de vagues de chaleur plus fréquentes, plus longues et plus intenses. Elles constituent désormais une réalité affectant chaque année les personnes au travail, plus particulièrement les « premiers de corvée » qui œuvrent à l’extérieur ou exercent leurs métiers dans des lieux où la température est déjà élevée.

De fortes dégradations des conditions de travail et de la santé des salariés sont constatées : aggravation de la pénibilité, malaises, déshydratation, risques psychosociaux dus aux situations de tension, coups de chaleur, accidents liés à l’altération de la vigilance et surmortalité au travail.

Des accidents du travail mortels en lien possible avec la chaleur sont notifiés par le ministère du Travail : sept en 2024 et neuf en 2025. La majorité est survenue dans le cadre d’une activité professionnelle de construction et travaux (BTP) ou d’agriculture. Des enquêtes sont en cours concernant des accidents du travail mortels survenus en mai et juin 2026.

Alors, que dit le droit ?

Nouvelles règles

Le décret du 27 mai 2025 relatif à la protection des travailleurs contre les risques liés à la chaleur constitue une première étape de l’adaptation du code du travail aux nouvelles réalités climatiques. Un arrêté du 27 mai 2025 détermine le niveau de danger de chaque vague de chaleur, épisode de chaleur intense et période de canicule, par le biais du dispositif de vigilance élaboré par Météo-France – niveaux de vigilance jaune, orange ou rouge.

En application de son obligation légale de sécurité, tout employeur est « obligé d’assurer la sécurité et la santé des travailleurs dans tous les aspects liés au travail ».

L’employeur doit évaluer les risques liés à l’exposition des travailleurs à des épisodes de chaleur intense, en intérieur ou en extérieur, avec la contribution des représentants des travailleurs au comité social et économique (CSÉ).

Puis le document unique d’évaluation des risques professionnels répertorie les risques liés aux fortes chaleurs, pour chaque unité de travail en tenant compte de l’impact différencié de l’exposition au risque en fonction du sexe. Ce DUERP est accessible à tous les travailleurs concernés dans l’entreprise.

Politique de prévention

Dans le prolongement, l’employeur doit définir et mettre en œuvre, après consultation des élus du CSE, une politique de prévention efficace pour protéger les salariés au regard de ces risques.

Dans chaque entreprise d’au moins cinquante salariés, un programme annuel de prévention des risques professionnels et d’amélioration des conditions de travail (PAPRIPACT) fixe « la liste détaillée des mesures devant être prises au cours de l’année à venir au regard de ces risques, précisant pour chaque mesure ses conditions d’exécution, des indicateurs de résultat et l’estimation de son coût, ainsi qu’un calendrier de mise en œuvre ».

Selon la démarche de prévention primaire, qui s’attaque aux causes des risques, prévues par la loi et par un accord national interprofessionnel, l’employeur doit en premier lieu « éviter le risque », éviter la rencontre de l’être humain avec le danger constitué par les fortes chaleurs, « Combattre le risque à la source » et « Adapter le travail à l’homme » (les méthodes de travail notamment).

Ne pouvant supprimer le danger, il doit limiter l’exposition des travailleurs par différentes mesures :

  • « La mise en œuvre de procédés de travail ne nécessitant pas d’exposition à la chaleur » ;

  • « Des moyens techniques pour réduire le rayonnement solaire sur les surfaces exposées » ;

  • « L’adaptation de l’organisation du travail, et notamment des horaires de travail, afin de limiter la durée et l’intensité de l’exposition et de prévoir des périodes de repos » avec par exemple la modification des horaires en commençant plus tôt – si les moyens de transport le permettent –, l’allongement des durées des pauses, etc.

Adaptation aux secteurs d’activité

Le travail est à adapter suivant les secteurs.

En complément, selon la démarche de prévention secondaire, qui s’attaque aux effets des risques, l’employeur doit mettre à disposition des travailleurs de « l’eau potable fraîche », des « équipements de protection individuelle », etc.

Le recours au télétravail peut permettre d’éviter des conditions de transport en commun éprouvantes, mais n’est pas une solution satisfaisante pour les salariés dont les logements sont encore plus mal isolés que leurs bureaux.

Quand un département est placé en vigilance orange ou rouge, les entreprises dont l’activité est affectée par la canicule peuvent solliciter le bénéfice de l’activité partielle.

Des dispositions spécifiques sont prévues par le Code rural et pour le bâtiment et les travaux publics, notamment le régime d’indemnisation intempéries applicable lors des canicules.

En revanche, les travailleurs dits indépendants qui livrent des repas à domicile, sous la subordination des plateformes numériques, sont oubliés.

Le code du travail peut être complété par des dispositions conventionnelles, de branche et d’entreprise, portant sur la prévention de l’exposition aux « températures extrêmes ».

Par ailleurs, des dispositions seraient à abroger comme le décret permettant de supprimer le repos hebdomadaire pendant les périodes de vendanges, les températures pouvant alors être élevées et la durée hebdomadaire du travail portée à 60 heures.

Seuil de 28 °C, 30 °C et 33 °C

Des textes réglementaires demeurent à préciser pour devenir opérationnels et assurer la protection effective des travailleurs. En voici quelques illustrations.

Dans les locaux fermés où les travailleurs sont appelés à séjourner, l’air est renouvelé de façon à « éviter les élévations exagérées de température ». Aucune indication précise n’y figure.




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Travailler en cas de forte chaleur, que dit le droit ?


Et encore, dans le secteur du bâtiment et travaux publics (BTP), « il est interdit d’affecter les jeunes aux travaux les exposant à une température extrême susceptible de nuire à la santé ». À quel niveau se situe cette « température extrême » ?

Pour l’Institut national de recherche et de sécurité (INRS) et la Caisse nationale d’assurance maladie des travailleurs salariés (CNAMTS), la chaleur peut constituer un risque professionnel ayant de graves effets sur la santé, augmentant les risques d’accidents du travail. Les seuils sont de 30 °C pour une activité sédentaire et de 28 °C pour un travail nécessitant une activité physique. Le travail au-dessus de 33 °C présente des dangers pour la santé des travailleurs.

La CNAMTS préconise l’évacuation des locaux au-delà de 34 °C, en cas d’« arrêt prolongé des installations de conditionnement d’air dans les immeubles à usage de bureaux ».

En cas de température « élevée », au regard notamment des recommandations de l’INRS, et de carence de l’entreprise en matière de prévention, plusieurs droits peuvent être mobilisés pour protéger la santé des travailleurs.

Droit d’alerte des élus du CSE

Tout représentant des travailleurs au CSE peut déclencher un droit d’alerte pour « danger grave et imminent ». L’employeur doit procéder immédiatement à une enquête avec l’élu du CSE et prendre les mesures nécessaires pour permettre aux travailleurs « d’arrêter leur activité et de se mettre en sécurité en quittant immédiatement le lieu de travail. »

En cas de divergence sur la réalité du danger ou la façon de le faire cesser, le CSE est réuni d’urgence, dans un délai n’excédant pas 24 heures. À défaut d’accord entre l’employeur et la majorité du CSE sur les mesures à prendre, l’inspection du travail est saisie immédiatement par l’employeur.

Actions du médecin du travail, de l’inspection du travail et de préfets

Lorsque le médecin du travail constate la présence d’un risque comme une température élevée pour la santé de travailleurs, « il propose par un écrit motivé et circonstancié des mesures visant à la préserver ». « L’employeur prend en considération ces propositions et, en cas de refus, fait connaître par écrit les motifs qui s’opposent à ce qu’il y soit donné suite ».

L’inspecteur du travail lorsqu’il « constate un risque sérieux d’atteinte à l’intégrité physique d’un travailleur » résultant de l’inobservation de certaines dispositions du code du travail peut saisir le juge judiciaire statuant en référé pour voir « ordonner toutes mesures propres à faire cesser le risque » telles que la fermeture temporaire d’un atelier ou chantier.

Sur le rapport de l’inspection du travail constatant une situation dangereuse, le directeur régional du travail peut mettre en demeure l’employeur de prendre « des mesures ou actions de prévention du risque professionnel lié à l’exposition aux épisodes de chaleur intense ». Cette procédure qui prévoit un délai de mise en conformité de 8 jours n’a pas d’effet immédiat sur la situation des travailleurs concernés.

Lors de la canicule en juin, des arrêtés préfectoraux ont décidé de suspendre les activités de chantier dans le secteur du BTP, réalisées en extérieur, entre 12 heures et 20 heures ou entre 13 heures et 22 heures, pendant toute période de vigilance rouge. Ces arrêtés sont fort pertinents et révèlent les insuffisances de la législation.

Il serait en particulier nécessaire d’étendre le pouvoir d’arrêt temporaire de travaux des Inspecteurs du travail, déjà prévu dans différentes situations (chute de hauteur, etc.), au risque causé par les températures élevées.

Droit de retrait et droit à réparation

Le salarié peut de sa propre initiative se retirer de « toute situation de travail dont il a un motif raisonnable de penser qu’elle présente un danger grave et imminent pour sa vie ou sa santé ».

Il peut le faire en fonction de son appréciation subjective du danger lié à la chaleur, selon ses paramètres personnels (état de santé, sexe, âge, etc.), au regard des mesures préventives prises ou non par l’entreprise, des horaires de travail, etc. Le salarié continue alors de percevoir sa rémunération et ne peut être ni sanctionné ni licencié.

En cas de dégradation de la santé causée par l’exposition à de fortes chaleurs, dans tout contentieux, civil, social ou pénal, le Document unique d’évaluation des risques professionnels, conservé par l’employeur pendant 40 ans, sera examiné. Les carences de l’employeur en matière d’évaluation et de prévention pourront donner lieu à réparation indemnitaire pour les salariés, notamment par le biais de la reconnaissance de la faute inexcusable de l’employeur, et à sanction pour l’entreprise défaillante (le défaut de tenue ou de mise à jour est sanctionné par une amende administrative ou pénale.

The Conversation

Michel Miné est membre du Réseau académique de la Charte sociale européenne (RACSE).

ref. Canicule : quelles protections le droit offre-t-il aux travailleurs ? – https://theconversation.com/canicule-quelles-protections-le-droit-offre-t-il-aux-travailleurs-287609

Avec « Confessions II », Madonna orchestre un écosystème de marque complet

Source: The Conversation – France (in French) – By Frédéric Aubrun, Enseignant-chercheur en Marketing digital & Communication au BBA INSEEC – École de Commerce Européenne, INSEEC Grande École

Ce que Madonna met en scène depuis le printemps n’est pas la promotion de son nouvel album mais bien un écosystème de marque complet, où le disque lui-même semble presque devenir le produit dérivé de sa propre campagne.


Le 4 juin 2026, Madonna surgit sans prévenir sur une scène suspendue au-dessus de Times Square. Cinquante mille personnes se massent dans le carrefour new-yorkais, la circulation s’arrête, les images inondent les réseaux sociaux en quelques minutes.

Le lendemain soir, la star présente en avant-première mondiale au Festival de Tribeca un film de treize minutes accompagnant son nouvel album, avant de converser sur scène avec le journaliste et animateur Anderson Cooper. Un mois plus tard, le 3 juillet, Confessions II paraît enfin, salué par la critique comme son meilleur disque en vingt ans. Et le 19 juillet, la chanteuse de 67 ans s’est produite à la mi-temps de la finale de la Coupe du monde de football au MetLife Stadium, aux côtés de Shakira, Justin Bieber et BTS ; il s’agit du premier show de mi-temps de l’histoire de la compétition.

Cette accumulation donne le tournis, et c’est précisément l’effet recherché.

Madonna – Confessions II Live in NYC.

La suite comme actif de marque

Tout part d’un choix éditorial : Confessions II est la suite assumée de Confessions on a Dancefloor (2005), l’un des plus grands succès commerciaux de la chanteuse. Madonna y retrouve le producteur Stuart Price, reprend les codes visuels de l’époque (la pochette fait écho à celle de 2005, dans une position similaire mais inversée) et justifie ce retour par une formule qui peut faire office de baseline : « Le monde traverse une période très sombre et les gens ont besoin de danser ».

Cette logique de suite, empruntée à Hollywood et à ses franchises, transforme la nostalgie en actif stratégique. Nous l’avions analysée dans nos travaux sur le traitement médiagénique de Batman : les grands univers de fiction hollywoodiens ne se contentent pas d’enchaîner les suites, ils transforment leur promotion en expérience immersive, à l’image de la campagne « Why So Serious ? » qui invitait les spectateurs à devenir citoyens de Gotham un an avant la sortie de The Dark Knight. Madonna transpose exactement cette mécanique de franchise à la pop : elle sécurise l’attention d’un public acquis, celui qui dansait sur « Hung Up » en 2005, tout en offrant un point d’entrée narratif aux nouvelles générations. On ne découvre pas un album mais on habite son univers.

L’apparition surprise de Madonna à Coachella pendant le concert de Sabrina Carpenter illustre cette mécanique : la chanteuse y portait la même tenue que vingt ans plus tôt, lors de son passage au festival pour l’ère Confessions originelle, avant d’interpréter en duo le single « Bring Your Love ». Le clin d’œil s’adresse aux fans historiques tandis que le duo avec l’icône pop du moment s’adresse à leurs enfants.

Sabrina Carpenter x Madonna – Bring Your Love – En direct de Coachella 2026.

S’infiltrer là où la publicité n’est pas attendue

Le deuxième pilier de la campagne illustre une hyperpublicitarisation, c’est-à-dire une hypertrophie de la communication des marques, qui se déploient en dehors des espaces publicitaires dédiés et instillent des discours à finalité promotionnelle dans tous les interstices potentiellement fertiles de l’espace médiatique et culturel.

Publicité et « média-morphoses »

Depuis avril, les utilisateurs de Grindr, application de rencontre LGBTQ, voient surgir dans leur grille un profil affiché « à 0 mètre » de leur position : celui de Madonna. En cliquant, ils tombent sur un message vocal (« Bonjour Grindr, c’est mother. Je voulais aller là où se trouve l’action la plus chaude ») et sur la précommande d’un vinyle picture disc exclusif. L’application présente l’opération comme la plus importante activation commerciale de son histoire, prolongée par une soirée confidentielle au club The Abbey de West Hollywood puis par le lancement du Mois des Fiertés à Times Square. En investissant cet espace pour communiquer, Madonna ne fait pas de publicité auprès de la communauté gay : elle réinvestit un espace culturel qu’elle contribue à façonner depuis quarante ans, et l’opération est reçue comme un hommage plus que comme une intrusion.

On retrouve la même logique avec TikTok qui a construit autour de l’album sa plus grande campagne musicale de l’année : une première écoute mondiale diffusée en direct depuis la soirée de lancement londonienne, en compagnie de Bob The Drag Queen, une expérience intégrée à l’application (défis interactifs, récompenses, cadres de profil) et surtout deux pop-up stores éphémères, les « House of Confessions », ouverts simultanément à New York et à Londres les 3 et 4 juillet, avec installations immersives, espaces de création de contenus pensés pour être filmés et vinyle en édition limitée estampillé TikTok.

Ces dispositifs relèvent de ce que le marketing nomme l’activation de marque : la création d’évènements auxquels la cible participe physiquement, pour mémoriser la marque et renforcer sa relation émotionnelle avec elle. Du concert surprise de Times Square à la soirée « Club Confessions » de The Abbey, toute la campagne fonctionne sur ce registre participatif. La plateforme ne diffuse plus la promotion mais devient le lieu physique et numérique où l’album s’expérimente. Nos travaux sur les nouveaux espaces d’influence montrent d’ailleurs comment ces dispositifs plateformisés brouillent les frontières entre contenu, commerce et communauté, la plateforme devant elle-même publicité.

Qu’est-ce que L’activation de marque ?

Un film plutôt qu’un clip : le récit s’étoile

Troisième étape de cet écosystème de marque, le film de 13 minutes « Confessions II » réalisé par le duo TORSO et construit autour des six premiers titres de l’album.

Présenté à Tribeca devant un public privé de téléphones (verrouillés dans des pochettes scellées), truffé de seize apparitions de célébrités, de Benedict Cumberbatch à Kate Moss en passant par Julia Garner et Lourdes Leon, la fille de Madonna, il a ensuite été mis en ligne sur YouTube trois jours plus tard. « Une vidéo, ça fait… cheap. C’était bien quand il n’y avait que MTV et moi. Cette époque-là est révolue » a justifié Madonna sur la scène du Beacon Theatre, actant la mort du clip promotionnel classique.

Madonna – « Confessions II – Le Film »

Ce glissement du clip vers l’œuvre cinématographique renvoie aux concepts de médiagénie et de transmédiagénie forgés par le chercheur Philippe Marion : certains récits possèdent une capacité d’étoilement et de propagation à travers différents médias. Dans nos travaux sur les récits de marque, nous faisions l’hypothèse que plus un récit de marque est médiagénique, plus il s’impose comme un récit médiatique à part entière, faisant oublier son origine commerciale. C’est exactement ce qui se joue ici : légitimé par un festival de cinéma, démultiplié sur YouTube, réservé en exclusivité aux 2800 spectateurs de la première, le film n’est plus perçu comme une publicité pour l’album mais comme une œuvre. La marque Madonna s’étoile de support en support, chacun apportant sa valeur propre au récit.

Le 19 juillet : apothéose d’un dispositif

Reste la question générationnelle que la campagne traite avec une précision chirurgicale. Duo avec Sabrina Carpenter pour la génération Z, collaborations avec Stromae, Feid et Martin Garrix pour élargir les territoires musicaux et géographiques, chanson coécrite avec sa fille Lourdes Leon pour la dimension intime, et sur TikTok, où la chanteuse compte plus de cinq millions d’abonnés, un « Madonna Summer » qui voit de jeunes utilisateurs danser sur des titres sortis avec leur naissance. La nostalgie des uns devient la découverte des autres, et l’algorithme se charge de la conversion.

Le show de la mi-temps de la finale de la Coupe du Monde de football, dimanche 19 juillet, a parachevé l’édifice. Devant 80 000 spectateurs et des milliards de téléspectateurs, Madonna a ouvert le concert au son de “Music”, surgissant dans l’arène du MetLife Stadium à bord d’un buggy conduit par Ronaldo et Ronaldinho, les deux légendes brésiliennes du ballon rond. Onze minutes de spectacle qui ont étiré la pause réglementaire de quinze à vingt-sept minutes : même le temps du football se plie désormais au temps du divertissement et des marques. Madonna y a rejoué, à l’échelle planétaire, ce que toute sa campagne raconte depuis trois mois et ce qu’elle affirme elle-même dès l’ouverture de l’album : « La piste de danse n’est pas qu’un lieu, c’est un seuil, un espace rituel où le mouvement remplace les mots ».

The Conversation

Frédéric Aubrun ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Avec « Confessions II », Madonna orchestre un écosystème de marque complet – https://theconversation.com/avec-confessions-ii-madonna-orchestre-un-ecosysteme-de-marque-complet-287313