De la télé au portable, comment nos corps se sont progressivement rapprochés des écrans

Source: The Conversation – France (in French) – By Emmanuel Carré, Professeur, directeur de Excelia Communication School, chercheur associé au laboratoire CIMEOS (U. de Bourgogne) et CERIIM (Excelia), Excelia

Sur un banc madrilène. Ana Hidalgo Burgos/Pexels, CC BY

L’ESSENTIEL

Face aux technologies successives, nous adoptons des gestes qui deviennent des automatismes : zapper, cliquer, scroller.

Ces gestes nous engagent bien au-delà de ce que nous imaginons, en nous donnant une impression de contrôle.

Mais ils n’ont pas tous les mêmes conséquences : le zappeur commandait un appareil qui ne savait rien de lui, tandis que le scrolleur voit ce que l’algorithme décide de lui montrer.


La scène se passe en 1982. Telefunken vante en France un téléviseur muni d’un accessoire encore rare, venu des États-Unis. Sur une musique qui deviendra le tube de l’été (Eden Is a Magic World, de Pop Concerto Orchestra), un homme regarde une image qui l’intéresse un peu trop ; sa femme entre dans le salon. Ouf, il peut changer de chaîne d’une pression du pouce, sans bouger de son fauteuil.

On peut sourire aujourd’hui de ce que la publicité suppose et de ce qu’elle vend. Ou grincer des dents si on la trouve sexiste. Reste le geste, qui n’existait pas dix ans plus tôt : à trois mètres de l’écran, il commande et il efface. Il zappe !

C’est le début d’une longue histoire de nos rapports aux écrans. Voyons qui commande vraiment dans ce salon, quarante ans plus tard.

Zap, clic, scroll et swipe : quand les écrans nous touchent

Le bras tendu vers le téléviseur, à l’autre bout du salon : zap ! La main posée sur la souris, à 20 centimètres de l’écran : clic ! Le pouce glisse directement sur l’écran : un mouvement de défilement, scroll ; un mouvement de balayage, swipe ! Voilà comment, en quarante ans, notre corps s’est progressivement rapproché de l’écran jusqu’à le toucher.

Dans le même mouvement, l’initiative s’est retirée. Le zappeur décidait quand changer de chaîne. Le scrolleur reçoit ce qu’un algorithme a choisi de lui montrer.

Entre les deux, une question s’est déplacée : qui décide de la suite ? Quelle distance sépare encore le corps de la machine qu’il commande ? À moins que ce ne soit l’inverse…

À distance : le zap ou le geste qui choisit

L’anthropologue Marcel Mauss, dans une conférence de 1934, appelait « techniques du corps » ces façons dont les individus apprennent à se servir de leur corps de manière traditionnelle et efficace. Marcher, nager, s’accroupir : des actes en apparence biologiques que Mauss montrait être des construits sociaux, transmis par imitation, stabilisés par répétition, incorporés jusqu’à sembler naturels. Il nommait « dressage » ce processus par lequel un acte appris devient réflexe. Le vélo en donne l’exemple courant : hésitant et fragmenté au début, puis évidence du corps lui-même.

À bien y regarder, nos gestes face aux écrans relèvent de cette catégorie, avec une différence de rythme qui saute aux yeux : ce que Mauss observait sur des générations s’est ici accompli en trois décennies.

Le premier de ces gestes est le « zap », et il arrive tard en France. La télécommande existe dès 1961, mais elle n’équipe que 4 % des récepteurs en 1977 et 53 % en 1988. Le zappeur français naît donc au moment où l’équipement devient majoritaire et où l’offre télévisuelle s’élargit : Canal+ en 1984, La Cinq et TV6 en 1986, TF1 privatisée en 1987.

Le mot arrive de l’anglais par le journaliste Philippe Vandel, dans Actuel, en 1986. Aux États-Unis, où le câble se diffuse plus tôt, le phénomène s’observait dès 1982 : il faut la rencontre d’un geste accessible et d’une offre assez large pour lui donner un sens.

Le geste promettait le contrôle en tenant trois choses : il est délibéré, puisqu’on choisit la touche ; il est séquentiel, une chaîne puis une autre, dans un espace fini de quatre ou cinq possibilités ; il est réversible au sens le plus concret : on éteint l’appareil, on se lève, la pièce redevient une pièce. Le corps reste à trois mètres, et cette distance fait office de marge. La publicité Telefunken de 1982 en jouait déjà : surpris par sa femme, le mari zappe, fait disparaître l’image avant qu’elle la voie et rien dans la pièce ne trahit qu’il la regardait.

Le zappeur fut aussitôt soupçonné de paresse et d’inconstance. Le critique des médias Neil Postman, dans Se distraire à en mourir (1985), voyait dans la télévision un média sacrifiant la réflexion au divertissement. Le sociologue Pierre Bourdieu décrivait un rythme rapide et simpliste imposé au spectateur.

On y vit un tempérament : l’impatience faite caractère, l’esprit livré à ses humeurs, incapable de se concentrer. La presse, elle, fabriqua une figure plus ambiguë, celle d’un croyant dont le rite avait changé :

« Le zappeur est un homme qui croit. Qui cherche, mais qui croit. »
– Le Nouvel Observateur (1987)

L’accusation frappait pourtant à côté. Le zappeur choisissait dans une grille écrite par d’autres, aux horaires fixés par d’autres, entre des programmes que le même impératif d’audience façonnait. Sa liberté portait sur l’instant du changement plutôt que sur le contenu offert. La télécommande donnait le tempo, la programmation gardait la partition.

La main sur la souris : le clic ou le geste qui engage

Avec la généralisation de l’informatique domestique, le « clic » s’installe dans les foyers français au cours des années 1990. On se souvient de Jacques Chirac découvrant le « mulot » en 1996, pour la joie des chansonniers. Les Français, eux, l’apprenaient sans même s’en apercevoir.

Le préhistorien et anthropologue André Leroi-Gourhan avait montré que tout geste technique s’inscrit dans une chaîne où l’outil prolonge la main, qui prolonge elle-même l’intention : la plume prolonge les doigts qui prolongent l’intention d’écrire. De même pour la souris, dont la flèche du curseur fonctionne comme une extension de la main dans l’espace numérique. Le clic ferme la boucle, à la façon dont un outil bien ajusté disparaît dans le mouvement de l’artisan.

Ce geste forme un seuil, comme apposer une signature ou lever la main pour voter. Clic ! Avant, une possibilité ; après, un acte accompli. L’onomatopée le dit, puisque le clic reproduit le son bref et sec d’un mécanisme qui s’enclenche. Or, un cliquet avance, il ne recule pas. Ce seuil est donc devenu transparent. Signer un contrat suppose un arrêt, une lecture, un stylo saisi. Cliquer sur « J’accepte les conditions générales » prend une fraction de seconde et mobilise une attention minimale. Or, on clique souvent avant d’avoir tout lu.

Un renversement se produit ici : la conviction suit le geste. Cliquer sur « J’accepte » produit un état psychologique dans lequel on se trouve avoir accepté. Cliquer sur « Ajouter au panier » crée une situation dans laquelle on se trouve déjà un peu acheteur.

Les travaux des psychologues sociaux Robert-Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois sur la soumission librement consentie ont montré qu’un comportement, même minime, tend à engager celui qui l’accomplit. Le psychologue social états-unien Leon Festinger avait théorisé ce mécanisme sous le nom de « dissonance cognitive » : quand l’acte entre en tension avec l’intention, c’est le plus souvent l’attitude qui s’ajuste à l’acte. Le clic distrait sur « J’accepte » laisse derrière lui quelqu’un qui a, malgré tout, accepté.

Forcer la main

Les concepteurs d’interfaces exploitent cette séquence. En 2010, le designer britannique Harry Brignull a nommé « dark patterns » ces architectures de choix conçues pour induire le clic là où l’utilisateur aurait peut-être choisi autrement : la bannière de cookies où « Tout accepter » s’affiche en couleur vive quand « Refuser » se réduit à un lien grisé, la case précochée pour un abonnement payant, le bouton « Non merci, je ne veux pas faire d’économies ».

En janvier 2023, un contrôle coordonné par la Commission européenne avec les autorités de 23 États membres, de la Norvège et de l’Islande a examiné 399 boutiques en ligne : 148 comportaient au moins l’une des trois pratiques recherchées, faux comptes à rebours, hiérarchie visuelle orientée, dissimulation d’informations essentielles.

Ces dispositifs fonctionnent grâce à l’automatisme du clic. Toutes les qualités qui font de ce geste une technique du corps bien incorporée, sa rapidité, son absence de friction, deviennent ici des leviers d’orientation.

L’ascenseur des fenêtres est contemporain du clic, et la molette se généralise à la fin des années 1990. On les manœuvre à la souris : la main reste posée, la distance demeure identique. Le scroll attend encore de devenir un geste. Il le deviendra quand le doigt touchera l’écran.

Le doigt sur la vitre : quand c’est l’écran qui lit

En 2007 apparaît l’iPhone. La distance tombe à zéro. Le doigt touche directement l’image à travers la vitre, la pousse, la retient, la caresse. Le philosophe Michel Serres y voyait, avec sa Petite Poucette, une promesse d’émancipation. Quinze ans plus tard, l’initiative a changé de camp.

Le « scroll » abandonne ce moment liminal que le clic conservait. Aucun point de bascule, aucun son sec, aucun cliquet : une continuité sans étape. On prolonge au lieu de franchir. Le seuil n’a d’ailleurs pas attendu le tactile pour disparaître, puisque le défilement infini existe dès 2006, du temps de la souris. Le smartphone a simplement incarné cette continuité. Là où le zappeur parcourait quatre chaînes, le scrolleur avance dans un espace sans bord, personnalisé pour le retenir.

Le pouce, lui, a affiné son mouvement. Horizontalement, le « swipe » est balistique et bref : j’accepte, je rejette. Il est apparu là où il faut trancher, et Tinder en a fait le symbole du jugement souverain, jusqu’à monnayer le regret avec un « rewind » payant. L’économie qu’il sert repose sur la rareté : chaque profil écarté disparaît, le stock s’épuise et la décision engage.

Verticalement, la mécanique s’inverse. Le pouce remonte au lieu de balayer, réclame au lieu de trier. Sur TikTok, rien ne s’écarte, tout revient, le stock demeure inépuisable. Le mouvement du jugement s’est réoutillé en mouvement d’appétit.

Reste la raison qui pousse le pouce. Le neurobiologiste Sébastien Bohler y voit l’effet du striatum, noyau cérébral qu’il décrit comme avide de récompenses immédiates : chaque vidéo suivante alimente une boucle que rien ne rassasie.

L’appétit se double d’une inquiétude sociale, cette peur de rater quelque chose que l’acronyme FOMO (Fear of Missing Out) a popularisée. Nos capacités d’attention sociale, calibrées pour des cercles restreints, reçoivent désormais le flux ininterrompu des vies alternatives qui défilent sur l’écran. Le pouce continue de remonter pour vérifier ce qui se passe ailleurs.

Or ce mouvement même travaille pour la machine. La recherche sur les systèmes de recommandation établit que le temps passé et l’activité de défilement renseignent mieux sur les préférences que le clic lui-même. Le pouce qui ralentit, revient en arrière, hésite avant de repartir : tout cela nourrit le calcul. Le système enregistre que l’attention s’est arrêtée, sans savoir pourquoi, et cela lui suffit pour composer la suite.

Le zappeur commandait un appareil qui ne savait rien de lui ; le scrolleur est lu par une machine qui ajuste à mesure ce qu’elle lui montre. Le geste par lequel on tente de reprendre la main devient à son tour une donnée. La vitre ne sépare plus, elle enregistre.

Des contre-gestes existent, et ils méritent d’être comptés. On choisit les comptes qu’on suit, on désinstalle une application, on installe un bloqueur, on partage après avoir lu. Ces pratiques semblent moins spontanées et plus coûteuses que le mouvement du pouce, puisqu’elles demandent l’effort que l’interface a précisément appris à épargner. Elles indiquent pourtant où il reste une marge de manœuvre.

« Au doigt et à l’œil »

Le rapprochement physique entre nos doigts et nos écrans fait office de signe plutôt que de cause. Ce qui rend le geste exploitable tient à son incorporation, au fait qu’il contourne la délibération, qu’il soit devenu aussi évident que la marche. Les dispositifs ont trouvé cet automatisme et s’y sont ajustés.

Le zappeur passait déjà pour paresseux et inconstant, et la même accusation vise le scrolleur, à ceci près qu’elle s’appuie désormais sur des chiffres. Depuis 2004, la chercheuse Gloria Mark mesure le temps passé sur un même écran de travail avant de basculer vers autre chose : 2,5 minutes alors, environ 47 secondes aujourd’hui. D’autres travaux confirment ce décrochage rapide, comme ceux de Larry Rosen sur des élèves en train d’étudier, incapables de tenir plus de six minutes sur leur tâche.

Ces courbes composent une inquiétude sans en livrer la cause : ou bien nos capacités attentionnelles déclinent vraiment depuis quarante ans, ou bien chaque génération de dispositifs réveille la même crainte structurelle, celle de perdre la main sur nos propres gestes. Ce qui est sûr, en tout cas, c’est que les interfaces sont conçues pour retenir, et cela suffit à fonder le soupçon.

Reste à savoir quoi faire, en épargnant à chaque navigation le statut d’épreuve. Mauss offre ici la seule ressource que la démonstration laisse ouverte : si nos gestes sont appris, ils peuvent être désappris, et réappris autrement. Ce qui s’est incorporé en trois décennies n’a rien d’une nature. La réglementation des interfaces trompeuses, dont le contrôle européen donne un exemple, agit là où l’attention individuelle a peu de prise.

L’expression dit qu’on obéit « au doigt et à l’œil » sans préciser lequel des deux, de l’humain ou de la machine, tient désormais le doigt et l’œil de l’autre. C’est pourtant dans ces gestes minuscules que se rejoue une question ancienne, celle de savoir qui commande et qui obéit vraiment.

The Conversation

Emmanuel Carré ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. De la télé au portable, comment nos corps se sont progressivement rapprochés des écrans – https://theconversation.com/de-la-tele-au-portable-comment-nos-corps-se-sont-progressivement-rapproches-des-ecrans-288742

Première rentrée au collège : qu’est-ce qui inquiète les enfants, et comment les rassurer ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Rhiannon Packer, Senior Lecturer in Additional Learning Needs, Cardiff Metropolitan University

Rawpixel.com/Shutterstock

Le passage de l’école primaire au collège peut susciter chez les enfants des émotions très diverses, allant de l’enthousiasme et de l’impatience à l’incertitude et à l’anxiété. Une bonne préparation peut atténuer leur appréhension.


L’entrée au collège constitue un rite de passage important : pour certains enfants, il s’agit de quitter le cadre familier d’une petite école primaire pour relever de nouveaux défis, en élargissant leurs horizons. Nombre d’entre eux se réjouissent des nouvelles possibilités, des expériences inédites et de l’autonomie accrue qu’offre ce changement d’établissement.

En marge de cet enthousiasme, une certaine appréhension peut cependant émerger, lorsque les enfants réalisent ce que cette transition signifie en termes de changements scolaires, sociaux et organisationnels. Évoluer dans un établissement bien plus vaste, nouer de nouvelles relations et s’adapter à des exigences plus élevées rendent cette période à la fois stimulante et intimidante.

Afin de mieux saisir le ressenti des enfants de primaire à l’égard de leur entrée au collège, nous avons interrogé 13 enfants âgés de 10 à 11 ans (scolarisés en « year 6 », l’équivalent du CM2, NdT), en dernière année d’école primaire, sur leurs attentes et leurs sentiments concernant cette transition. Nous nous sommes également entretenus avec 12 élèves plus âgés (scolarisés en « year 7 », soit l’équivalent de la sixième, NdT), deux trimestres après leur entrée dans le secondaire.

Dans une seconde étude, menée auprès de 210 enfants, nous avons examiné l’évolution du bien-être des enfants au cours de la transition primaire-secondaire, selon une approche fondée sur la psychologie positive (autrement dit, en nous penchant sur les facteurs qui contribuent à une vie épanouie).

Plusieurs thèmes communs se dégagent de ces travaux. Ils mettent en lumière les sources d’inquiétude des enfants au moment de leur passage vers le secondaire.

Se sentir préparé

Les enfants ont souligné l’importance d’être bien préparés à leur entrée dans le secondaire. Ils ont jugé précieuses les occasions d’échanger avec des élèves de leur futur établissement, que ce soit lors d’événements organisés ou de discussions plus informelles. Un élève de CM2 (« year 6 ») raconte :

« Des élèves des classes supérieures venaient tous les lundis… on discutait avec eux et ils avaient toujours, genre, un diaporama… un petit aperçu de ce qu’on aurait à faire : ça nous expliquait par exemple les emplois du temps et qu’il faudrait les respecter, comment on irait d’une salle de classe à l’autre, le nom des bâtiments… et c’était vraiment utile, surtout parce qu’ils étaient déjà dans l’établissement. »

Les enfants ont également trouvé que les échanges qu’ils avaient les uns avec les autres, ainsi qu’avec des frères et sœurs aînés ou d’autres membres de la famille, les aidaient. L’un d’eux nous a confié avoir vécu une transition plutôt facile, « parce que mes cousins connaissent plein de gens ; pour être honnête, je connaissais quasiment tout le monde, donc il n’y avait pas vraiment de quoi avoir peur ».

Grâce à ces échanges, ils savaient à quoi s’attendre, ce qui les aidait à mesurer à quel point le collège allait être différent de ce qu’ils connaissaient. Le frère d’un élève de sixième (« year 7 ») l’avait ainsi prévenu : « il y aura du monde partout ».

Beaucoup ont exprimé la crainte de se perdre, conscients que leur nouvel établissement était bien plus grand que leur école primaire. Un élève de sixième rapporte qu’il lui a fallu « cinq semaines pour savoir où [il] allai[t] » :

« Ils nous ont fait visiter l’établissement et je ne savais toujours pas où j’allais, et j’arrivais en retard… Donc ça a été le grand saut pour moi, parce que mon école primaire, c’était littéralement juste un cercle et, genre, rien de plus. Et passer d’un seul enseignant, comme je disais, à une dizaine, c’est un sacré changement. »

Les événements destinés à accompagner la transition primaire-secondaire, qu’ils soient formels ou informels, se sont avérés constituer pour les enfants de précieuses occasions de se projeter dans leur nouvel établissement.

Nouer des liens qui comptent

Les enfants ont fréquemment évoqué leurs inquiétudes quant au fait de se faire des amis – ou de ne pas s’en faire. Les activités organisées par les responsables des établissements secondaires pour faciliter la transition ont offert aux futurs élèves l’occasion de se rencontrer, ce qui a contribué à apaiser leurs craintes. Un élève de sixième se souvient :

« Il n’y avait qu’une seule personne de mon école primaire dans ma classe, et c’était quelqu’un dont je n’étais même pas vraiment proche en primaire. Donc ça a été un peu dur au début, mais j’ai rencontré quelqu’un pendant la journée de transition… et ensuite je me suis rendu compte qu’elle était dans ma classe. »

Un autre élève confie : « Il m’a fallu environ… deux semaines pour me faire des amis. »

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deux jeunes garçons parlent en classe
Les enfants ont avoué s’être avoir été inquiétés par le fait de devoir se faire de nouveaux amis.
Rawpixel.com/Shutterstock

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La perspective de découvrir de nouvelles matières et des enseignants spécialisés enthousiasmait les enfants, mais les attentes en matière de résultats scolaires, ainsi que la nécessité d’apprendre à connaître de nouveaux professeurs les préoccupaient également. L’un d’eux explique :

« J’avais un seul enseignant [à l’école primaire], donc on avait créé des liens beaucoup plus forts avec lui et c’était facile de lui parler. Mais maintenant c’est différent et c’est difficile, parce qu’il y a beaucoup de professeurs ici. »

Les élèves de sixième ont reconnu qu’il avait fallu davantage de temps à leurs enseignants pour apprendre à les connaître. « Je fais confiance à certains profs, mais ça dépend lesquels, dit l’un d’eux. On crée plus de liens avec certains enseignants qu’avec d’autres, mais évidemment pas autant qu’avec ses amis. »

Pour la plupart des élèves, ces inquiétudes s’étaient toutefois dissipées à la fin du premier trimestre.

Comment accompagner les enfants

Si votre enfant fait son entrée dans le secondaire à la rentrée, voici quelques conseils pour l’accompagner.

On l’a vu, le fait de disposer d’informations sur leur nouvel établissement est de nature à rassurer les enfants. Vous pouvez aussi apaiser leurs inquiétudes en leur ménageant des occasions d’échanger avec d’autres élèves qui y sont déjà scolarisés. La participation aux événements organisés par les responsables d’établissements pour faciliter la transition est tout aussi importante : elle permet aux enfants de se familiariser avec leur nouvel environnement scolaire.

Les enseignants et les autres membres du personnel du nouvel établissement sont prêts à aider les enfants à trouver leurs marques. Si vous estimez que votre enfant a besoin d’un soutien supplémentaire, n’hésitez pas à les solliciter en ce sens.

Enfin, rappelons que ressentir une certaine appréhension face à un tel changement est tout à fait normal. Donnez à votre enfant la possibilité d’exprimer ce qu’il ressent à propos de son entrée au collège, et gardez à l’esprit qu’il lui faudra peut-être du temps pour s’acclimater à son nouvel environnement et se faire des amis.

The Conversation

Rhiannon Packer est rattachée à l’université métropolitaine de Cardiff.

Adam Pierce est rattaché à l’université métropolitaine de Cardiff.

Kieran Hodgkin est rattaché à l’université métropolitaine de Cardiff.

– ref. Première rentrée au collège : qu’est-ce qui inquiète les enfants, et comment les rassurer ? – https://theconversation.com/premiere-rentree-au-college-quest-ce-qui-inquiete-les-enfants-et-comment-les-rassurer-290562

Que pensent vraiment les Israéliens et les Palestiniens ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Anna C. Zielinska, MCF en philosophie morale, philosophie politique et philosophie du droit, membre des Archives Henri-Poincaré, Université de Lorraine


L’ESSENTIEL

  • Israël organise des législatives le 27 octobre prochain, tandis que Mahmoud Abbas a annoncé l’organisation d’une présidentielle palestinienne pour le début de l’année 2027.

  • D’un côté comme de l’autre, les visions de l’avenir souhaitable des deux sociétés partagent aujourd’hui un grand pessimisme et une méfiance mutuelle.

  • L’examen de sondages conduits par trois instituts différents permet de saisir les inquiétudes des Israéliens et des Palestiniens.


Les guerres au Proche-Orient sont peut-être aujourd’hui moins violentes, mais elles se poursuivent sous d’autres formes, notamment à travers le maintien, par les ministères israéliens concernés, d’un conflit de basse et moyenne intensité en Cisjordanie et à Gaza. Des millions de personnes des deux côtés de la ligne verte attendent avec impatience les résultats des élections parlementaires du 27 octobre en Israël. Ci-dessous, un aperçu de leurs craintes – et de leurs maigres espoirs – à travers quelques sondages d’opinion.

Les sondages sont, certes, biaisés. Une même question, formulée différemment, peut susciter des réponses différentes, comme l’ont montré Amos Tversky et Daniel Kahneman dans leurs travaux sur le biais du cadrage. Cela étant posé, il reste possible de faire une lecture critique de ces enquêtes, qui permet d’avoir un aperçu de l’état d’esprit des Israéliens et des Palestiniens aujourd’hui, après trois années de conflit armé, une longue vague de violences en Cisjordanie et à quelques mois des élections en Israël et en Palestine.

Trois sondages récents seront analysés : le premier réalisé par un institut israélien Jewish People Policy Institute (JPPI plutôt conservateur, deux autres produits respectivement par le Palestinian Center for Policy and Survey Research (PCPSR) et The Israel Democracy Institute IDI, plutôt libéraux.

La colonisation acharnée, l’héritage tragique de la reconnaissance internationale de la Palestine

Le contexte politique de ces trois sondages est moins celui de la guerre à Gaza que celui de l’évolution de la situation sur les territoires occupés un an après la reconnaissance par la France de l’État palestinien. Les ministres les plus extrémistes du gouvernement, Itamar Ben Gvir (sécurité nationale) et Bezalel Smotrich (finances), ont accéléré le processus de colonisation de la Cisjordanie et de « l’enterrement de l’idée de l’État palestinien », selon les termes mêmes de Smotrich.

Le rapport sur les colonies israéliennes dans les territoires occupés publié par l’Union européenne en juillet 2026 ( portant sur l’année 2025), constate « une accélération de l’activité de colonisation et une évolution vers l’annexion, ainsi que vers une institutionnalisation progressive des mécanismes de gouvernance civile israélienne, mettant en péril les perspectives d’une solution à deux États ».

L’UE dénonce l’approbation par le gouvernement de projets visant à établir 54 nouvelles colonies officielles en Cisjordanie – hors Jérusalem-Est –, et l’établissement de 86 nouveaux avant-postes « à un rythme moyen d’un à deux par semaine », et souligne que « ces actions sapent le cadre administratif établi par les accords d’Oslo et étendent le contrôle israélien à des zones destinées à l’administration palestinienne ».

L’ONG israélienne La Paix maintenant suit de près l’évolution de la législation concernant les unités de logement validées par le Conseil supérieur de planification de l’administration civile. En 2025, ce Conseil a donné son aval à la construction de 27 941 unités de logement dans les colonies, un niveau sans précédent depuis la création du projet de colonisation en Cisjordanie. Et rien que pour le mois de juillet 2026, 8 056 unités ont été validées.

La poursuite de la colonisation rend impossible toute négociation autour d’une extension des accords d’Abraham, cette politique étant condamnée sans équivoque par les pays arabes.

Selon Haaretz, c’est particulièrement le cas de la Turquie, l’Égypte, l’Indonésie, la Jordanie, le Pakistan, le Qatar, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Pour les ministres des affaires étrangères de ces pays, le projet immobilier « E1 » en Cisjordanie occupée est absolument inacceptable. L’E1 est une zone de 12 km2 située entre Jérusalem-Est et la colonie israélienne de Ma’aleh Adumim, en Cisjordanie occupée. La réalisation du projet de construction de 3 400 logements israéliens dans cette zone créerait une continuité territoriale entre Ma’aleh Adumim et Jérusalem et couperait la Cisjordanie en deux – et cela compromettrait la possibilité d’un État palestinien territorialement continu.

Cette condamnation importante s’ajoute à celle annoncée la veille – le 20 août 2026 – par la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni, l’Italie, les Pays-Bas, la Norvège et le Canada.

La société polarisée par l’expansion de la colonisation de la Cisjordanie

Les actions du gouvernement de Benyamin Nétanyahou divisent profondément la société israélienne.

Parmi les citoyens d’Israël, selon un sondage effectué par JPPI en août 2026, 59 % d’Arabes et 41 % de Juifs pensent que les avant-postes et les fermes juives en Cisjordanie sont une charge pour la sécurité – une opinion partagée par 45 % de tous les Israéliens, auxquels on peut ajouter 12 % qui adoptent une position neutre. Sans surprise, 100 % des Juifs de gauche voient ce type récent d’expansion des colonies comme un fardeau, alors que 89 % de Juifs de droite rejettent cette idée.

Concernant l’annexion des territoires occupés, les chiffres sont plus difficiles à interpréter, puisqu’une partie du public arabe-israélien soutient l’idée d’une solution à un État, lequel ne serait alors plus défini comme un État juif.

Dans l’ensemble de la population juive israélienne, 38 % privilégient l’annexion, 35 % la partition et 6 % choisissent l’abandon de l’ensemble du territoire. Chez les citoyens arabes, 36 % privilégient l’annexion, 26 % souhaitent l’abandon du territoire, 8 % sa partition. 12 % des citoyens souhaitent le maintien du statu quo.

Et quand seules deux options sont proposées, les réponses divergent selon les populations interrogées :

(A) 60 % des Juifs d’Israël et seulement 37 % d’Arabes sont favorables à ce que l’État d’Israël conserve une majorité juive au prix d’un renoncement à certains territoires palestiniens.

(B) seulement 22 % des Juifs répondent qu’ils sont favorables à une souveraineté israélienne du Jourdain à la mer Méditerranée, même sans majorité juive – pour eux, cela signifie une annexion de la Cisjordanie et de Gaza. Et 34 % des Arabes donnent la même réponse – mais pour eux, elle signifie la disparition de ce qu’ils perçoivent comme étant le déséquilibre ethnico-culturel actuel.

On voit ici que quand l’annexion est perçue comme une menace à l’existence de l’État juif, elle est très peu désirable pour le public juif justement.

Le sondage IDI – qui pose des questions différentes de celui de JPPI – a interrogé les Israéliens sur leur perception des réactions des institutions publiques face aux violences des colons, un autre facteur de polarisation dans ce pays. À gauche et au centre, une nette majorité des Juifs israéliens jugent trop indulgent le traitement réservé aux colons impliqués dans des violences en Cisjordanie – respectivement 86,5 % et 63 %. À droite, seuls 31 % partagent ce point de vue, tandis que 37 % estiment au contraire que les colons violents sont traités trop sévèrement.

Que veulent les Palestiniens ?

Le Palestinian Center for Policy and Survey Research (PCPSR), basé à Ramallah, a été fondé en 1993 par le politologue Khalil Shikaki qui le dirige encore aujourd’hui. Son dernier rapport – le 97ᵉ – publié en août 2026, offre des renseignements précieux sur le ressenti des personnes qui vivent aujourd’hui à Gaza et en Cisjordanie.

Depuis des années, les enquêtes du PCPSR montrent le rejet des dirigeants actuels. 79 % des sondés souhaitent la démission d’Abbas, confirmant le niveau exceptionnellement élevé de mécontentement à l’égard de son leadership. Dans le même temps, on observe le « recul de la popularité du Hamas et une forte incertitude quant à l’avenir politique ».

Concernant les souhaits de la population, le rapport met en évidence la popularité sans faille d’un homme politique emprisonné en Israël depuis 2003, qui incarne aux yeux de bon nombre de ses compatriotes l’espoir d’un avenir démocratique en Palestine.

Marwan Barghouti est le successeur potentiel le plus populaire du président Mahmoud Abbas, avec 39 % des préférences, suivi du dirigeant du Hamas Khalil al-Hayya (16 %), de Mohammed Dahlan (15 %) et de Mustafa Barghouti (6 %). Dans le cadre d’une élection présidentielle hypothétique, Marwan Barghouti obtiendrait 54 % des voix parmi les électeurs susceptibles de voter, al-Hayya 26 % et Abbas seulement 14 %.

Le soutien global – à Gaza comme en Cisjordanie – au Hamas est tombé à 24 %, contre 35 % dix mois auparavant, tandis que le Fatah reste à 24 %. Parmi les électeurs susceptibles de voter – notons qu’une grande partie déclare ne pas vouloir se rendre aux urnes – le Fatah obtiendrait 32 % des voix et le Hamas 29 %, tandis que les autres forces recueilleraient 18 %.

La confiance dans la capacité du Hamas à représenter les Palestiniens a également diminué, passant de 41 % à 28 %, tandis que 44 % estiment désormais que ni le Hamas ni le Fatah ne méritent de diriger. Une place est donc ouverte pour une autre force politique, attendue par la société palestinienne aussi bien à Gaza qu’en Cisjordanie.

Si Marwan Barghouti formait une liste électorale concurrente de la liste officielle du Fatah, 33 % de l’ensemble des personnes interrogées affirment qu’elles voteraient pour cette liste, contre 14 % pour la liste officielle du Fatah. Les autres répondants déclarent qu’ils ne voteraient pas pour le Fatah ou qu’ils n’ont pas encore arrêté leur choix.

La part des Palestiniens qui estiment que la guerre a été gagnée par le Hamas a diminué de moitié en un an, passant de 40 % à 20 %. 60 % pensent que personne n’est sorti victorieux du conflit. Environ trois quarts s’opposent toutefois au désarmement – une des conditions d’un retrait israélien de Gaza –, et estiment qu’un tel processus entraînerait plutôt une reprise de la guerre, qui profiterait de l’absence des instruments de défense sur place. Cela montre que faute de mieux, le Hamas est vu comme un ersatz d’armée nationale, et cette dernière fait partie de l’imaginaire de la souveraineté désirée.

Parmi les personnes sondées à Gaza et en Cisjordanie, 44 % soutiennent la solution à deux États et 50 % s’y opposent à. 58 % – contre 56 % il y a dix mois – estiment que la solution à deux États n’est plus réalisable en raison de l’expansion des colonies, tandis que 36 % – contre 41 % il y a dix mois – pensent qu’elle reste réalisable. 64 % déclarent que les chances d’établir un État palestinien indépendant aux côtés d’Israël dans les cinq prochaines années sont faibles ou inexistantes, tandis que 32 % jugent que les chances sont moyennes ou élevées.

En ce qui concerne le Conseil pour la paix, chargé de superviser la mise en œuvre du plan Trump pour Gaza, et le Comité national pour l’administration de Gaza (CNAG), les réactions sont très différentes à Gaza et en Cisjordanie. Les habitants de Gaza sont 40 % à soutenir l’initiative de Trump et 56 % à faire confiance au Comité national. Cette confiance est bien moindre chez les personnes qui habitent en Cisjordanie – 13 % et 15 %, respectivement. Ce gouffre s’explique sans doute par le désir des Gazaouis de ne pas avoir à choisir uniquement entre Charybde et Scylla que représentent, pour la plupart d’entre eux, le Hamas et Israël.

Une inévitable insurrection ?

Le sondage israélien IDI montre une inquiétude croissante des Juifs israéliens vis-à-vis de l’intifada à venir. Dans les trois camps politiques juifs, une large majorité estime probable le déclenchement prochain d’une nouvelle intifada en Cisjordanie : 84 % à gauche, 76 % au centre et 78 % à droite. Les écarts entre les camps sont donc relativement faibles, ce qui témoigne d’une perception largement partagée du risque d’un soulèvement populaire palestinien.

C’est un grand changement par rapport à novembre 2025, quand 64 % de la population générale juive avait cette crainte – aujourd’hui, ce chiffre est passé à 79 %. C’est probablement l’indicateur le plus fort de la conscience aiguë, chez les Israéliens juifs, que la situation actuelle en Cisjordanie ne peut durer : les Palestiniens ne pourront indéfiniment supporter les attaques et les humiliations dont ils sont victimes. Reste à savoir si cela se traduira politiquement par un vote belliqueux en faveur de l’extrême droite, dans l’espoir d’entériner l’annexion, ou, au contraire, par un vote visant à enrayer la dynamique enclenchée par les partis suprémacistes.

Selon vous, quelle est la probabilité qu’un soulèvement populaire palestinien (intifada) éclate en Cisjordanie/Judée-Samarie dans un avenir prévisible ? (%).
The Israel Democracy Institute, Fourni par l’auteur

Quelques mois avant de disparaître en 2008, le grand écrivain palestinien Mahmoud Darwish a noté : « La paix a deux parents : la liberté et la justice. Et l’occupation est l’engendreuse naturelle de la violence. » Pourtant, il y a aujourd’hui parmi les Palestiniens des héros qui cherchent la paix, tels que Mohamad Jamous de Ramallah – artisan de la paix et conférencier, engagé depuis plus de dix ans dans la création de ponts entre des communautés divisées par le conflit, par des événements interreligieux et le dialogue –, Huda Abuarqoub – activiste et éducatrice, spécialiste de la transformation des conflits et de la consolidation de la paix – et Ali Abu Awwad – militant palestinien qui promeut la résistance non violente, la réconciliation et la participation citoyenne comme voies vers une solution juste et durable au conflit israélo-palestinien – d’Hébron, et sans doute bien d’autres.

Mais on ne peut pas s’attendre à des positions universellement irréprochables de la part d’un peuple qui a grandi sous l’occupation depuis deux, voire trois générations, et à qui on refuse un souhait légitime : celui de voir Marwan Barghouti libre et prêt à se présenter aux élections. Cette libération constituerait pour Israël sans doute le vaccin le plus efficace contre la troisième Intifada que ses citoyens semblent craindre.

The Conversation

Anna C. Zielinska a publié une lettre ouverte appelant à la libération de Marwan Barghouti (Le Monde, le 2 août 2025)

– ref. Que pensent vraiment les Israéliens et les Palestiniens ? – https://theconversation.com/que-pensent-vraiment-les-israeliens-et-les-palestiniens-290490

Laïcité au Sénégal : comment le religieux s’est imposé au cœur du politique

Source: The Conversation – in French – By Saliou ngom, Université Cheikh Anta Diop de Dakar

De la loi sur la parité aux débats sur le Code de la famille, en passant par la question du voile à l’école ou celle de l’autorité parentale, aucun grand débat de société sénégalais n’échappe aujourd’hui à la question de la laïcité. Un mot pourtant importé, hérité de la colonisation française, mais que le Sénégal a fini par façonner à son image.

En tant que sociologue politiste, j’ai étudié la construction et l’actualité de la laïcité sénégalaise, les rapports entre politique et religion et la reconfiguration de la place des acteurs religieux au Sénégal. Selon moi, la laïcité sénégalaise est un modèle spécifique, façonné par l’histoire et par le poids des confréries religieuses, qui oblige l’État à composer avec les autorités religieuses dans les grands débats de société.

J’analyse ici la spécificité de la laïcité et le rôle des autorités religieuses dans les rapports entre politique, État et société.

Un mot venu d’ailleurs

La laïcité n’est pas née au Sénégal. Le terme trouve son origine dans le grec ancien laos, qui signifie « peuple », mais c’est en France que la notion de laïcité a progressivement pris sa forme moderne, notamment avec la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État. Cette laïcité « à la française » repose sur deux piliers : la neutralité de l’État face aux religions, et la liberté de conscience pour chacun.

Le problème, c’est que ce modèle a été pensé pour une histoire française, marquée par un long bras de fer entre l’État et l’Église catholique. Une histoire que le Sénégal n’a jamais vécue de la même manière. Résultat : quand ce modèle a été « importé » avec la colonisation, puis inscrit dans la Constitution à l’indépendance, il ne collait pas vraiment à la réalité sociale d’un pays dot la population est composée à 95 % de musulmans, où les confréries religieuses occupent une place centrale dans la vie des populations depuis plus d’un siècle.

Le rêve senghorien d’un État neutre

À l’indépendance, le président Léopold Sédar Senghor et les élites qui l’entourent rêvent d’un État moderne, où la religion resterait cantonnée à la sphère privée. Pour une partie de ces élites, l’islam est alors perçu comme un frein à la modernisation. C’est dans cet esprit qu’est adopté, en 1972, le Code de la famille : un texte censé unifier le droit sénégalais autour de principes laïcs et égalitaires, notamment sur les rapports hommes-femmes.

Mais ce projet se heurte très vite à une réalité têtue : les acteurs religieux et les confréries, qui avaient déjà négocié leur place avec l’administration coloniale, n’ont jamais accepté que des principes religieux soient relégués au second plan.

Bien avant l’indépendance, dès la fin du XIXe siècle, un compromis s’était en effet installé entre le pouvoir colonial et les chefs religieux : l’État reconnaissait une certaine autonomie aux confréries (notamment en matière de droit familial et par l’existence de tribunaux musulmans…). C’est de cette relation ancienne, mais aussi de la grande légitimité des acteurs religieux, que naît ce que les chercheurs appellent le « contrat social sénégalais ».

Un contrat social plus fort que les textes

Ce contrat social, ce n’est pas une loi, ni un article de la Constitution. C’est un équilibre non écrit : les élites politiques, dont la légitimité reste souvent fragile, s’appuient sur le soutien des chefs religieux pour asseoir leur pouvoir. En retour, les confréries pèsent sur les grandes orientations de la société.

L’histoire récente en offre plusieurs illustrations frappantes. En 2016, ce sont les khalifes généraux (dirigeants très influents des deux grandes communautés religieuses du Sénégal) des mourides et des tidianes qui interviennent pour mettre fin à une grève des enseignants qui s’éternisait.

En mars 2021, après plusieurs jours de manifestations et de violences, le khalife général des mourides contribue à l’apaisement de la crise et à la libération d’Ousmane Sonko, alors placé en détention.

Aucun texte de loi n’accorde officiellement ce pouvoir aux chefs religieux. Mais dans les faits, leur autorité morale pèse souvent plus lourd que celle des institutions.

Les tentatives de rupture avec ce modèle ont échoué : des mouvements citoyens et féministes, porteurs d’un discours davantage centré sur la laïcité et les droits citoyens, n’ont pas réussi à s’imposer face à ce poids confrérique.

Quant à Macky Sall, arrivé au pouvoir en 2012 en affirmant que « les marabouts sont des citoyens ordinaires », il n’a lui non plus jamais remis en cause l’essentiel de cet équilibre.

C’est sans doute dans le droit de la famille que ce compromis se voit le mieux. Le Code de 1972 mélange des normes progressistes et des éléments issus du droit musulman et des coutumes locales. Un entre-deux qui ne satisfait personne totalement : les organisations religieuses le surnomment parfois le « code des femmes » et réclament son adaptation aux valeurs islamiques, tandis que les mouvements féministes et de défense des droits humains y voient au contraire une laïcité encore trop timide.

Cette tension traverse tous les grands débats de société actuels : l’accès à l’interruption volontaire de grossesse, la réforme de l’autorité parentale, les droits des minorités sexuelles. À chaque fois, deux visions s’opposent : d’un côté des acteurs religieux qui demandent que la référence à la laïcité soit retirée ou assouplie dans les textes, de l’autre des militants qui réclament au contraire une séparation plus stricte entre le religieux et le politique.

Une exception qui a du sens

Faut-il pour autant voir dans ce modèle sénégalais une « laïcité en trompe-l’œil » ou une anomalie ? Pas forcément. Contrairement à la France, le Sénégal n’a jamais cherché à « sortir » d’une théocratie. En effet, l’histoire du pays et le rôle historique des confréries dans la résistance à la colonisation, à l’image du chef religieux Ahmadou Bamba, (exilé pendant près de trente ans par l’administration française) donnent à la religion une légitimité politique que l’on ne retrouve pas forcément dans les autres régimes laïcs comme la France.

Le modèle sénégalais ressemble en réalité davantage à la laïcité américaine (plus souple, plus soucieuse de concilier le religieux et le politique) qu’au modèle jacobin français, qui cherche à tenir la religion à distance de l’espace public.

Au fond, la laïcité sénégalaise n’est pas un texte figé mais un équilibre vivant, sans cesse renégocié entre l’État, les citoyens et les autorités religieuses. Un « contrat social » qui, depuis plus d’un siècle, a su résister à toutes les tentatives de rupture.

Ce compromis, s’il a la solidité de la durée, laisse un goût d’inachevé des deux côtés : les acteurs religieux continuent de dénoncer un arsenal juridique perçu comme trop éloigné des valeurs islamiques, tandis que les militants des droits humains et féministes y voient encore une laïcité de façade, incapable de s’affranchir vraiment du poids religieux. Le Code de la famille, sans cesse contesté sans jamais être véritablement réformé, en est le symptôme le plus visible.

Faire évoluer ce statu quo suppose sans doute moins de trancher entre deux camps que d’ouvrir enfin un débat national assumé sur la place de la religion dans l’espace public, un débat que la classe politique, par prudence ou par calcul, a toujours préféré éviter. Tant que ce chantier restera en suspens, la laïcité sénégalaise continuera d’avancer par petits ajustements plutôt que par choix clair de société.

The Conversation

Saliou ngom does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

– ref. Laïcité au Sénégal : comment le religieux s’est imposé au cœur du politique – https://theconversation.com/la-cite-au-senegal-comment-le-religieux-sest-impose-au-coeur-du-politique-290349

Comment négocier avec un partenaire qui ne tient pas parole

Source: The Conversation – in French – By Jean Poitras, Professeur titulaire en gestion de conflits, HEC Montréal

Toute négociation repose implicitement sur l’idée que les parties s’engageront à respecter l’accord ou, à défaut, qu’un tiers (tribunal, régulateur, autorité contractuelle) pourra en imposer l’exécution. Or, cette idée échoue souvent : collaborateur qui revient sur des conditions acceptées, fournisseur qui marchande après chaque livraison, État qui rouvre des accords signés.


La difficulté augmente quand le partenaire peu fiable reste incontournable. On dialogue avec quelqu’un qu’on ne peut pas contraindre, mais avec qui l’on doit continuer à traiter.

Le premier ministre canadien Mark Carney en fait aujourd’hui l’expérience dans sa relation avec le président américain Donald Trump. Les États-Unis, principal partenaire commercial du Canada, demeurent incontournables, mais les règles du jeu sont devenues beaucoup moins prévisibles. Malgré l’ACEUM déjà en vigueur, Washington a imposé de nouveaux droits de douane sur des biens canadiens.

De plus, les négociations d’août 2026 ont échoué alors que les deux parties semblaient proches d’une entente. Selon Ottawa, l’administration Trump aurait présenté des conditions supplémentaires à la toute fin des pourparlers. Le gouvernement canadien a suspendu les pourparlers plutôt que d’accepter les modalités proposées. La question se pose directement du côté du Canada : pourquoi s’engager dans un accord si l’on a l’impression que l’autre partie pourrait, à tout moment, revenir sur sa parole ?

Cette situation se retrouve également dans d’autres secteurs. Comment une entreprise peut-elle gérer une situation où elle dépend d’un fournisseur dominant ou, à l’opposé, comment un parent peut-il négocier un couvre-feu avec son adolescent récalcitrant ?

Quand la confiance ne suffit plus

Le réflexe s’avère souvent moral lorsqu’on se trouve face à un tel négociateur : « Il manque de crédibilité », « on peut difficilement lui faire confiance » ou « il négocie de mauvaise foi ». Ces jugements peuvent se révéler équitables, mais ils aident peu. On ne force personne à devenir digne de confiance.

La question utile devient alors : pourquoi cette personne respecterait-elle sa parole si le coût de sa trahison se révèle presque nul ? Au lieu de se demander pourquoi l’autre ne tient pas parole, on peut se demander comment créer des mesures motivantes pour qu’il la tienne.

Les travaux sur la coopération répétée, la théorie des jeux et les accords auto-exécutoires montrent qu’en l’absence d’une perception de bonne foi chez le partenaire, la probabilité qu’il respecte ses engagements dépend moins de sa parole que des conséquences crédibles attachées à un manquement – d’autant plus lorsqu’aucun tiers ne peut imposer l’accord. Trois leviers permettent d’agir sur ce calcul.

Premier levier : réduire sa dépendance

Le BATNA (Best Alternative to a Negotiated Agreement) (la meilleure alternative à un accord négocié) a été popularisé par les Américains Roger Fisher, professeur de droit à Harvard et pionnier de la recherche en négociation, et William Ury, anthropologue et spécialiste de la négociation, dans Getting to Yes, publié en 1981. Plus cette solution est bonne, plus on a de pouvoir dans la négociation, puisqu’on peut refuser une mauvaise offre sans grand risque. C’est, en clair, notre plan B.

Considérons un exemple concret. Une entreprise dépendante d’un seul grand marché voisin subit chaque taxe ou chaque changement de politique de plein fouet, faute d’autres débouchés. Le partenaire ne gagnera pas grand-chose à se modérer. Mais le calcul change si l’entreprise développe aussi des marchés en Europe ou en Asie : le partenaire sait qu’il pourrait perdre une partie de ce commerce au profit d’un concurrent étranger.

C’est toute la logique du BATNA : on cherche d’abord à corriger ses propres vulnérabilités, et non pas à faire du mal à notre vis-à-vis. Une fois qu’on détient une véritable porte de sortie, le manquement de l’autre finit par lui coûter quelque chose, sans qu’on ait besoin de le dire à voix haute. Nous pouvons tout simplement aller voir ailleurs et il risque alors de nous perdre s’il exagère.




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Deuxième levier : limiter les risques

Le deuxième levier agit sur le risque. Des travaux ont montré que la coopération peut émerger et se maintenir dans des relations répétées, même en l’absence d’une autorité extérieure. La répétition permet notamment aux parties d’ajuster leur comportement en fonction de ce qu’elles observent chez l’autre.

Le principe du « starting small » prolonge cette logique. Lorsque la fiabilité d’un partenaire se révèle incertaine, on commence par un engagement limité et on l’accroît progressivement à mesure que sa fiabilité se confirme.

Par conséquent, on divise un gros accord en étapes, et l’accès aux étapes suivantes est conditionné au respect des précédentes.

Deux pays négocient la levée de tarifs douaniers. Ils procèdent par paliers : l’acier d’abord, puis l’automobile, puis d’autres secteurs. Chacun doit respecter ses engagements à l’étape précédente pour passer à l’étape suivante. Si l’un des pays revient rapidement sur sa parole, l’autre ne perd que l’accès aux phases suivantes, souvent les plus avantageuses.

Le risque change. On ne punit pas nécessairement le tricheur, mais on limite ses gains. Son calcul devient moins attrayant : ce n’est plus « je peux obtenir un gros avantage, puis me défiler », mais « si je me défile maintenant, je renonce aux gains plus importants qui viendraient ensuite ». Cela ne dissuade pas autant qu’une véritable sanction, mais cela réduit l’intérêt du manquement et protège surtout l’autre partie.

Troisième levier : attacher un coût au manquement

Le troisième levier va plus loin : il fait dépendre directement les bénéfices futurs du respect des engagements actuels. Il s’ancre dans la littérature sur les accords auto-exécutoires. On peut choisir de respecter un accord non par crainte d’une sanction judiciaire, mais parce que tricher aujourd’hui fait perdre les bénéfices futurs de la relation.

Concrètement, le respect de l’entente donne accès à un bénéfice réel – taux préférentiel, accès privilégié, condition avantageuse – renouvelé automatiquement à intervalles courts, par exemple chaque mois ou chaque trimestre. Le bénéfice est automatiquement renouvelé tant que les promesses sont respectées. S’il y a un défaut, il n’est tout simplement pas prolongé.

Encore faut-il que cette conséquence soit crédible. Menacer son partenaire d’une mesure que l’on n’a pas intérêt à appliquer risque d’avoir peu d’effets. Une bonne conséquence doit donc être connue à l’avance, mais aussi suffisamment réaliste et peu coûteuse à mettre en œuvre pour que celui qui l’a prévue ait effectivement intérêt à la maintenir.


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Cette différence entre « retirer » et « ne pas renouveler » peut sembler mince, et l’autre partie pourra toujours y voir une punition. Mais elle change une chose importante : personne n’a à décider de la sanction au moment du conflit. La règle a été établie à l’avance et la conséquence découle automatiquement du comportement convenu.




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Des conséquences, pas des punitions

Ces trois leviers n’agissent pas de la même façon : le premier nous donne une meilleure porte de sortie, le deuxième limite ce que nous risquons de perdre et le troisième fait dépendre les avantages futurs du respect des engagements. Leur point commun consiste à faire en sorte que le non-respect d’un engagement entraîne enfin des conséquences concrètes.

Face à une partie dominante, leur effet reste réel, mais marginal. Ils ne renversent pas le rapport de force : ils modifient simplement le calcul du manquement. Introduire une conséquence réelle ne supprime pas l’asymétrie de pouvoir, mais la rend moins absolue.

Cette approche ne transforme pas non plus un partenaire peu fiable en allié loyal. Elle permet plutôt de poursuivre les négociations lorsque la confiance, la contrainte juridique ou les solutions de rechange font défaut. Ce sont, en somme, des stratégies de survie pour une relation qu’on ne peut ni quitter ni assainir.

Face à un partenaire dont la parole ne suffit plus, l’objectif vise donc autre chose qu’une meilleure promesse. Il consiste à construire une relation où respecter sa promesse devient le choix le plus avantageux.

La Conversation Canada

Jean Poitras ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Comment négocier avec un partenaire qui ne tient pas parole – https://theconversation.com/comment-negocier-avec-un-partenaire-qui-ne-tient-pas-parole-289564

Surveiller vos employés ne les rend pas plus productifs

Source: The Conversation – in French – By Nick Turner, Professor and Croft Chair in Management, Haskayne School of Business, University of Calgary

En juin, la TD Bank a annoncé à son personnel qu’elle allait commencer à installer un logiciel appelé WorkIQ sur leurs ordinateurs professionnels, afin de suivre le temps passé sur les navigateurs, les messageries instantanées internes et les applications de réunion. Ce déploiement a relancé le débat public sur la surveillance sur le lieu de travail. Mais la question dépasse largement le cadre d’une seule banque.


De nombreux emplois sont devenus plus numériques, hybrides et dispersés. Les responsables peuvent avoir l’impression de ne plus être en mesure de voir directement le travail effectué, et peuvent se tourner vers des logiciels qui promettent une vision plus claire de ce que font les employés tout au long de la journée : temps passé sur les applications, utilisation du navigateur, activité liée aux réunions et autres traces numériques du travail.

Pour les employeurs, l’intérêt est facile à comprendre. Ils veulent savoir où le travail rencontre des blocages et comment le temps est utilisé. Mais la question ne se limite pas à savoir si la surveillance améliore les performances. Il s’agit également de savoir quel type d’environnement de travail cela crée, et si les employés peuvent fournir un travail de qualité tout en se sentant en confiance et respectés.

L’idée selon laquelle le fait d’être observé modifie le comportement n’est pas nouvelle non plus. Le philosophe anglais Jeremy Bentham a imaginé au XVIIIᵉ siècle le « panoptique », une prison dans laquelle les détenus pouvaient être surveillés sans savoir à quel moment ils l’étaient. L’intérêt ne résidait pas seulement dans le fait que les personnes pouvaient être surveillées, mais dans le fait que la simple possibilité d’être surveillées pouvait modifier leur comportement.




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Visibilité contre compréhension

La surveillance sur le lieu de travail est souvent présentée comme un moyen d’améliorer la productivité et de prendre de meilleures décisions en matière de personnel et de ressources. TD a présenté WorkIQ sous cet angle, qualifiant son déploiement de « pratique courante dans le secteur » et affirmant que l’outil aiderait les responsables à « gérer avec plus de précision les flux de travail, la capacité des équipes et leurs performances ».

Ce sont là des objectifs raisonnables pour une entreprise. La difficulté réside dans le fait que documenter davantage le travail ne signifie pas toujours mieux le comprendre.

Les traces numériques peuvent montrer qu’un salarié travaillait sur une feuille de calcul, dans un navigateur ou sur une application de réunion. Elles permettent beaucoup moins de déterminer si le travail était réfléchi, créatif, exigeant sur le plan émotionnel, voire nécessaire.

Un employé qui semble inactif est peut-être en train de réfléchir à un problème complexe, d’aider un collègue ou de composer avec un système lent. Une personne qui semble constamment active est peut-être occupée sans pour autant effectuer un travail particulièrement utile.

Le suivi peut faciliter la quantification de certains aspects du travail, tout en rendant d’autres aspects plus faciles à négliger.

Les gains de productivité ne sont pas garantis

Le principal attrait de la surveillance électronique réside dans la promesse d’une amélioration des performances. Une méta-analyse récente portant sur 94 études et impliquant plus de 23 000 participants n’a révélé aucun lien global entre la surveillance électronique des performances et une amélioration de celles-ci. Ce constat s’est vérifié que les performances soient mesurées en termes de rapidité ou de quantité de travail, de comportements favorables ou de comportements contre-productifs.

Cela ne signifie pas pour autant que la surveillance ne peut jamais être utile. Dans certains contextes, notamment lorsque les tâches sont répétitives et faciles à mesurer, elle peut inciter les personnes à travailler plus rapidement ou mettre en évidence des processus inefficaces.

De nombreux métiers exigent toutefois du discernement, une capacité à résoudre des problèmes et de la confiance. Ces qualités sont plus difficiles à saisir à travers des indicateurs d’activité. Lorsque les organisations considèrent l’activité numérique comme un indicateur de performance, elles risquent de mesurer ce qui est facile plutôt que ce qui compte vraiment.




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Les employés s’adaptent également à ce qui est mesuré. Ils peuvent apprendre à donner l’impression d’être occupés plutôt qu’à bien travailler. Une étude menée dans une grande usine de téléphones portables en Chine a révélé que les chaînes de production protégées de la vue directe par des rideaux présentaient moins de défauts que des chaînes comparables qui restaient visibles. L’explication avancée n’était pas que les travailleurs se désintéressaient de la qualité. Elle tenait plutôt au fait qu’avec un peu d’intimité, ils n’avaient plus besoin de dissimuler des méthodes informelles, mais plus efficaces, pour accomplir leur travail.

La surveillance peut accroître l’activité. Elle n’améliore pas nécessairement la qualité du travail et peut décourager le type de résolution informelle des problèmes qui permet aux opérations de bien fonctionner.


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La surveillance peut éroder la confiance

Les données sont plus cohérentes en ce qui concerne la manière dont les salariés perçoivent la surveillance.

La surveillance électronique est associée à un niveau de stress plus élevé, à une moindre satisfaction professionnelle, à une perception moins favorable de l’équité et à un sentiment plus marqué d’atteinte à la vie privée. Ces effets négatifs ne sont pas toujours très marqués, mais ils ont leur importance, car la surveillance peut modifier l’atmosphère d’un lieu de travail.

Elle peut donner aux salariés le sentiment d’être surveillés, de ne pas inspirer confiance et d’être contraints de rendre compte de chaque minute de leur journée. Cela peut affaiblir le sentiment que le travail est décent, respectueux et fondé sur la confiance mutuelle.

Le contexte a son importance. Les employés sont susceptibles de réagir différemment selon que les données sont agrégées pour identifier les goulots d’étranglement dans la charge de travail ou qu’elles sont utilisées à titre individuel pour les évaluer ou les classer. La surveillance a également tendance à être plus préjudiciable lorsqu’elle est intrusive ou mal expliquée.

Les employeurs devraient poser de meilleures questions

Les organisations ont besoin d’informations pour bien fonctionner. Mais avant d’adopter des outils de surveillance, les employeurs doivent clairement cerner le problème qu’ils cherchent à résoudre.

Un problème lié à la charge de travail peut en réalité être dû à un excès de travail, à un manque de ressources ou à des systèmes mal conçus. Un problème de performance nécessite des indicateurs de performance pertinents, et pas seulement des données sur l’activité numérique. Et si le problème est une question de confiance, la surveillance a peu de chances d’y remédier.

Les employeurs doivent également préciser clairement quelles données seront collectées, qui y aura accès, si elles seront utilisées pour la gestion des performances individuelles et quelles garanties existent contre toute utilisation abusive. Quelqu’un doit décider de la signification des données, des moments où elles sont pertinentes et de ceux où elles doivent être ignorées.

Ces questions relèvent du droit, de la technologie et de l’organisation du travail, et la législation canadienne n’y apporte que des réponses partielles. L’Ontario, par exemple, impose aux employeurs comptant au moins 25 salariés dans la province de disposer d’une politique écrite précisant s’ils surveillent électroniquement leurs salariés, comment ils le font et à quelles fins.

Mais ces règles portent principalement sur la transparence. Elles ne créent pas de droit général de refuser la surveillance, ni ne limitent la manière dont les employeurs peuvent utiliser les informations recueillies grâce à celle-ci.

La surveillance sur le lieu de travail doit être considérée comme une intervention significative dans la relation de travail. Si elle permet d’identifier les goulots d’étranglement, de réduire le travail superflu et d’améliorer la gestion des effectifs, elle peut jouer un rôle constructif. Si elle devient un outil de microgestion des salariés ou de pression visant à les obliger à justifier chaque instant de leur journée de travail, les coûts risquent de l’emporter sur les avantages.

Le défi pour les employeurs ne consiste pas simplement à en savoir plus sur ce que font leurs salariés. Il s’agit de comprendre suffisamment bien le travail pour l’améliorer, sans donner l’impression que le travail quotidien est soumis à une surveillance constante.

La Conversation Canada

Nick Turner reçoit un financement de recherche de la part de Cenovus Energy Inc., de la Chaire Croft en gestion et du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH).

Justin Weinhardt bénéficie d’un financement du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH).

– ref. Surveiller vos employés ne les rend pas plus productifs – https://theconversation.com/surveiller-vos-employes-ne-les-rend-pas-plus-productifs-289099

Internet, réseaux mobiles : nos télécommunications sont-elles à bout ?

Source: The Conversation – in French – By Pierre Dal Zotto, Professeur Assistant en Systèmes d’Information, GEM

Au fil des décennies, nos réseaux de communications se sont toujours plus complexifiés afin de monter en puissance. Mais ce chemin ne sera pas viable éternellement. Allons-nous bientôt devoir changer d’approche ?


Pendant des décennies, ingénieurs et chercheurs en télécommunications ont poursuivi un seul objectif : transmettre plus d’information, plus vite et avec le moins d’erreurs possible. Qu’il s’agisse d’un appel vocal, d’une vidéo, d’un message ou même de la mesure d’un capteur, toutes ces données sont encodées numériquement en suites de 0 et de 1, qu’on appelle des bits. Cette suite est elle-même convertie en signaux électromagnétiques transmis par des ondes radio. Dit simplement, les réseaux actuels ne transportent pas le sens d’un message, mais une représentation binaire.

Cette logique a été extraordinairement efficace. Elle a permis l’avènement de la 2G et des SMS, de la 3G avec l’Internet mobile, de la 4G et la vidéo en ligne, puis de la 5G, qui améliore les débits, diminue la latence et permet de connecter de nombreux objets. Mais elle rencontre aujourd’hui une limite : continuer à gagner en performance exige toujours plus de bande passante, d’antennes, de calcul, d’énergie et d’infrastructures, dans un monde pourtant limité. Voyons-nous le bout de notre modèle ?

Optimiser, mais jusqu’à un certain point

À partir des années 1950, une grande partie de l’ingénierie des télécommunications s’est construite autour d’une question fondamentale : quelle quantité d’information peut-on transmettre par seconde et de manière fiable ? La principale difficulté est qu’une transmission subit toujours des perturbations extérieures, ce qu’on appelle le bruit. Ce bruit peut avoir de nombreuses causes : la chaleur des composants électroniques, les interférences avec d’autres communications, les réflexions sur les bâtiments, l’absorption par les murs, les obstacles…

Mis en équation, ce problème donne le théorème de Shannon–Hartley. Il a été formulé après à la fin des années 40 dans le prolongement des travaux de Claude Shannon, et donne une réponse fondamentale à cette question pour un cas idéal. Le débit maximal fiable dépend alors principalement de deux facteurs : la largeur de bande passante disponible, c’est-à-dire l’ensemble des fréquences que l’on peut exploiter pour communiquer, et le rapport entre le signal reçu et le bruit ambiant. Notons que, pour établir cette limite théorique, Shannon suppose un bruit « idéal » : il est aléatoire, indépendant du signal transmis et ses variations suivent une courbe statistique appelée loi normale (ou loi gaussienne). Cette hypothèse représente assez bien de nombreuses sources de bruit physique, sans rendre compte de toutes les perturbations observées dans les réseaux réels…

Pour bien comprendre ce théorème, on peut comparer la télétransmission des 0 et des 1 (les bits) au passage de véhicules. La bande passante peut se comprendre comme la largeur d’une route : plus elle est large, plus on peut faire circuler de véhicules en parallèle. Le rapport signal/bruit indique, lui, à quel point le récepteur distingue clairement le signal utile des perturbations. Il peut être comparé à la visibilité sur la route : avec une bonne visibilité, on peut mettre les véhicules plus proches et les faire circuler plus vite. Lorsque le signal est plus propre, on peut utiliser des codages plus efficaces et transmettre davantage de bits.

Mais ce gain n’est pas illimité ! Au-delà d’un certain point, améliorer encore la qualité du signal rapporte de moins en moins, tout en coûtant de plus en plus. On pourrait dire qu’une fois que la visibilité est bonne, il faudrait rajouter des radars et des instruments de télémétrie, ce qui est plus complexe et coûteux.

Plus de fréquences, plus d’antennes, plus de complexité

C’est cette stratégie qui a porté les générations successives de réseaux mobiles. Pour augmenter le débit, les chercheurs, les opérateurs et les industriels ont mobilisé davantage de fréquences, densifié les réseaux et utilisé des antennes et des algorithmes toujours plus sophistiqués. La 5G s’inscrit pleinement dans cette trajectoire.

Plusieurs technologies illustrent cela. Une onde radio ne suit pas toujours un trajet direct : elle peut rebondir sur une façade, contourner un obstacle, arriver avec un léger retard ou depuis plusieurs directions. Pour résoudre ce problème, une solution est d’utiliser plusieurs antennes à l’émission et à la réception, afin que le réseau puisse exploiter des trajets multiples. Il peut renforcer le signal vers un utilisateur, réduire certaines interférences ou transmettre plusieurs flux de données en parallèle lorsque l’environnement le permet.

Une autre technologie, qu’on appelle le beamforming, repose sur la même logique : coordonner plusieurs antennes pour concentrer l’énergie radio dans une direction donnée, plutôt que de l’émettre dans toutes les directions. Cela améliore la réception, mais suppose de mesurer l’état de la communication, de suivre les déplacements des utilisateurs, de choisir les bons faisceaux et d’adapter en permanence les paramètres de transmission. La performance augmente, mais la complexité matérielle et logicielle aussi.

Cette complexité devient encore plus visible lorsque l’on utilise des fréquences plus élevées, ce qui est pourtant intéressant. Monter en fréquence permet d’accéder à des bandes plus larges, donc potentiellement plus de débit. Cependant, plus la fréquence augmente, plus les pertes augmentent, la pénétration dans les bâtiments diminue et la sensibilité aux obstacles s’accroît. Pour regagner en qualité de signal et en robustesse, il devient alors nécessaire d’installer les antennes plus près des usagers et de diriger l’énergie radio avec des faisceaux plus intelligents.

Cela signifie, très concrètement, plus d’équipements réseau, plus de capacité de calcul, et donc des coûts plus importants et plus de consommation de ressources. On améliore certes les performances, mais au prix d’une complexité matérielle et logicielle croissante et d’un gain d’efficacité énergétique moindre.

Pour la 6G, une approche nouvelle et moins lourde ?

Est-ce pour autant la fin du théorème de Shannon-Hartley ? Non : les limites physiques de la transmission demeurent. Aucun réseau, même « intelligent », ne supprimera le bruit, l’atténuation ou les interférences. En revanche, la stratégie dominante consistant à chercher toujours plus de débit brut fait face à des rendements décroissants. On peut continuer à améliorer les réseaux, mais chaque amélioration devient plus coûteuse en énergie, en infrastructures et en coordination que les précédentes.

C’est dans ce contexte que les recherches sur la 6G posent une question différente. La 6G ne supprimera pas les 0 et les 1. Elle ne s’affranchira pas non plus des lois physiques de la transmission. Mais si l’on continue à raisonner uniquement en termes de bits transmis, ne risque-t-on pas de construire des réseaux toujours plus puissants, mais aussi toujours plus lourds ? L’enjeu n’est plus de se demander « combien peut-on transmettre ? », mais plutôt « qu’est-il réellement utile de transmettre pour atteindre l’objectif ? »

C’est justement le changement de paradigme proposé par ce que l’on nomme les communications sémantiques. Au lieu de chercher à transmettre fidèlement tous les bits d’un message, ces approches visent à transmettre uniquement le sens utile pour accomplir une tâche. Concrètement, l’émetteur et le récepteur partageraient des modèles leur permettant, grâce à de l’IA, de reconstruire l’information pertinente sans échanger toutes les données brutes.

L’objectif est de réduire les besoins en bande passante, en énergie et en calcul, tout en améliorant l’efficacité pour une grande diversité d’usages, comme les robots collaboratifs ou les véhicules connectés. Cette approche est aujourd’hui explorée dans plusieurs projets 6G, mais elle soulève encore des défis majeurs concernant la définition du « sens », la façon d’évaluer la qualité de la transmission, ainsi que le fait d’adapter les modèles d’IA nécessaires à cette technologie à l’ensemble des systèmes qui en auraient l’usage.


Cet article a été rédigé avec l’aide du Dr Quentin Lampin, chercheur senior et co-directeur du laboratoire commun Orange-CEA « AI-Native Communications ».

The Conversation

Ce travail (ou une partie de ce travail) a été réalisé avec le soutien du projet 6GARROW, financé par la Smart Networks and Services Joint Undertaking (SNS JU) dans le cadre du programme-cadre de recherche et d’innovation Horizon Europe de l’Union européenne (convention de subvention n° 101192194), ainsi que par une subvention de l’Institute for Information & Communications Technology Promotion (IITP) financée par le ministère coréen des Sciences et des Technologies de l’Information et de la Communication (MSIT) (référence n° RS-2024-00435652)

– ref. Internet, réseaux mobiles : nos télécommunications sont-elles à bout ? – https://theconversation.com/internet-reseaux-mobiles-nos-telecommunications-sont-elles-a-bout-289586

Pourra-t-on un jour refroidir nos maisons en envoyant leur chaleur dans le vide interstellaire ?

Source: The Conversation – in French – By Virginie Ponsinet, Chercheuse CNRS sur des matériaux innovants pour le refroidissement radiatif, Université de Bordeaux


L’ESSENTIEL

  • Avec les canicules à répétition, la question du refroidissement des bâtiments se pose, en particulier en évitant les méthodes qui aggravent l’effet de serre, le changement climatique et, donc, les pics de chaleur.

  • Le « refroidissement radiatif » est une piste : il s’agit d’exploiter le rayonnement thermique que tout objet envoie vers l’extérieur. Dans le cas des bâtiments, il faudrait optimiser ce rayonnement pour qu’il soit plus intense et dirigé vers le ciel.

  • Ce phénomène ne résoudra pas tous les problèmes d’un coup, mais il est passif (il n’utilise pas d’électricité) et est assez efficace pour provoquer parfois l’apparition de givre alors qu’il n’a pas gelé la nuit précédente !


Douches à répétition, bouteilles glacées devant les ventilateurs, blanc de Meudon sur les fenêtres, nous cherchons tous des moyens pour nous rafraîchir lors des canicules. Il a fait très chaud cet été, et ça ne va pas aller en s’arrangeant.

Les vagues de chaleur nous forcent à nous interroger, individuellement et collectivement : comment adapter nos conditions de vie à ces hausses de températures sans augmenter notre impact carbone ? Alors qu’il apparaît que refroidir les bâtiments est indispensable à la santé des êtres qui y vivent, le moyen d’y parvenir n’est pas évident. En particulier, la climatisation, très efficace pour refroidir, pose de nombreux problèmes environnementaux (consommation électrique, îlots de chaleur, gaz réfrigérants au potentiel de réchauffement très élevé en cas de fuite…). À tel point que l’Agence internationale de l’énergie estime que les climatiseurs traditionnels représenteront 18 % de l’augmentation mondiale des émissions de gaz à effet de serre entre 2016 et 2050.

Il est donc urgent de développer des technologies permettant de diminuer notre usage de la climatisation classique. L’une d’elles pourrait être le refroidissement radiatif.




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Les maisons blanches autour de la Méditerranée, ou comment être moins réchauffé par le soleil

On a tous en tête les images des villages blancs de Grèce. Dans ces régions très ensoleillées, les toits sont peints en blanc pour réfléchir la lumière du soleil. La peinture blanche réfléchit environ 90 % de la lumière du soleil au lieu de l’absorber et de s’échauffer, comme le ferait un toit plus sombre.

Pour maximiser la réflexion des rayons du soleil, le plus efficace serait d’utiliser des miroirs, mais cela créerait un risque d’éblouissement par la réflexion directe du soleil.

La peinture blanche, au contraire, réfléchit de façon diffuse : bien que venant d’une direction unique, les rayons du soleil sont réfléchis dans toutes les directions. On dit que le toit blanc est « rétro-diffusant ».

Utiliser des toits rétrodiffusants peut réduire la température intérieure de 1 à 4 °C. Cette stratégie permet également de diminuer la température à l’extérieur des bâtiments, jusqu’à 2 °C, ce qui peut permettre de contrer l’effet des îlots de chaleur dans les villes.

Refroidir en envoyant la chaleur vers l’espace

Le refroidissement radiatif est un phénomène différent de la rétrodiffusion. Avez-vous déjà remarqué la présence de givre blanc sur un pare-brise ou sur l’herbe d’un jardin au petit matin alors qu’il n’a pas gelé pendant la nuit ? Cela est dû au « refroidissement radiatif ».

Cet effet est lié au fait que tous les corps ou objets émettent spontanément et continûment un rayonnement électromagnétique dû à l’agitation permanente des atomes qui les constituent (le « rayonnement thermique »). Les longueurs d’onde du rayonnement thermique dépendent de la température de l’objet qui l’émet. Pour certaines températures, il est visible par l’œil humain. Par exemple, autour de 1 000 °C, cette radiation est jaune, rouge et infrarouge et correspond à l’incandescence du fer chauffé au rouge ou de la lave d’un volcan. La surface du soleil, à 6 000 °C, émet entre 0,25 et 2,5 micromètres : des ultraviolets, des couleurs visibles (que nous percevons) et du proche infrarouge.

Au contraire, les objets à température terrestre émettent des infrarouges invisibles pour l’œil humain (entre 8 et 14 micromètres) : si nous pouvions voir ces longueurs d’onde, tous les êtres et objets qui nous entourent seraient lumineux ! Sauf le ciel qui paraîtrait entièrement noir : en effet, d’une part, l’atmosphère terrestre absorbe et émet très peu aux longueurs d’onde comprises entre 8 et 14 micromètres, c’est une « fenêtre de transparence » de l’atmosphère terrestre. D’autre part, l’espace intersidéral est à -270 °C, proche du zéro absolu, et n’émet quasiment pas de rayonnement thermique : il constitue un puits d’énergie. Ainsi, lorsqu’un objet est placé sous le ciel, il envoie vers l’espace un rayonnement – donc de l’énergie – ce qui refroidit légèrement l’objet.

Principe du refroidissement radiatif d’un bâtiment.
Zoé Lecomte, Fourni par l’auteur

Ce refroidissement est particulièrement intéressant car il est spontané et ne demande pas d’électricité pour fonctionner. Mais il n’est que de faible intensité et, en général, très largement compensé par l’énergie reçue du soleil. Si on fait un bilan d’énergie simplifié sur une surface d’un mètre carré en plein soleil, on peut dire qu’elle reçoit entre 200 et 1 000 watts d’énergie solaire (selon la météo) alors qu’elle n’émet qu’entre 20 et 100 watts par rayonnement thermique, en fonction de la nature chimique de la surface, de sa topographie, de sa température, etc. On voit que, pour que le bilan corresponde à un refroidissement effectif, la surface doit réfléchir la quasi-totalité de ce qu’elle reçoit du soleil.

Utiliser le refroidissement radiatif pour les bâtiments

Afin de réduire notablement nos besoins en climatisation, on peut envisager de placer sur nos toits des matériaux qui émettent beaucoup entre 8 et 14 micromètres et rétrodiffusent tout ce qui vient du soleil. Les efforts de recherche les plus récents se concentrent sur l’optimisation des matériaux pour augmenter le refroidissement accessible.

Le premier groupe à avoir réussi l’exploit de concevoir un matériau capable de se refroidir sous la température ambiante malgré une exposition au soleil a été le groupe du professeur Shanhui Fan à Stanford (Californie) en 2014. Ces scientifiques ont développé un matériau à base de couches alternées de dioxyde de silice et de dioxyde d’hafnium, capable d’émettre 40 watts par mètre carré et de se refroidir jusqu’à 4,9 °C sous la température ambiante.

Heureusement, des matériaux plus communs peuvent également être efficaces, comme un film de silicone contenant des microbilles de verre, capable de dissiper 93 watts par mètre carré, même en plein soleil. Ce matériau a même été produit à une échelle de plusieurs mètres carrés, pour démontrer la capacité à le manufacturer.

Récemment, des entreprises ont émergé de ces innovations technologiques. En particulier, des revêtements pour toits ont été proposés à base de peinture blanche additionnée de grains de sable ou de coquillages broyés, dont la nature chimique est favorable à un fort rayonnement thermique, afin d’en réduire la température.

Dépasser les limites du refroidissement radiatif

Cependant, les peintures de toit permettant un refroidissement radiatif ont plusieurs limites, qui rendent difficile un développement commercial à grande échelle.

Un inconvénient majeur, dans les climats tempérés, est que le refroidissement existe également l’hiver et risque d’augmenter les besoins en chauffage. De plus, ce type de toits se salit vite et demande un entretien qui n’est pas toujours aisé. Enfin, un inconvénient, plutôt commercial celui-ci, est qu’il est difficile d’anticiper la performance du dispositif, car elle dépend de la configuration du bâtiment, et en particulier l’exposition du toit, mais aussi la façon dont le froid du toit va se propager vers l’habitation.

Une solution intéressante est de concevoir un « panneau refroidisseur » à poser sur le toit, qui rayonne de l’énergie vers le ciel et refroidit un fluide caloporteur transportant ce froid dans le bâtiment. La circulation du fluide refroidit l’intérieur de façon contrôlée et peut être interrompue lorsqu’il n’y a pas besoin de refroidir, notamment l’hiver. Actuellement sujet de recherches et de développement, ce type de panneaux présente encore deux défis principaux.

Le premier, intrinsèque au phénomène, est qu’il est moins efficace si les concentrations atmosphériques en humidité, en CO₂ ou en polluants augmentent. En effet, ces composés absorbent une partie des infrarouges entre 8 et 14 micromètres et les renvoient vers la Terre. L’impact des pollutions atmosphériques reste à étudier. Ceci restreindra peut-être cet usage aux régions arides et semi-arides et non polluées.

Le second est un défi à relever pour les scientifiques : il faut optimiser la nature, la topographie et la structure interne de la surface supérieure du panneau pour maximiser son rayonnement thermique, et ceci avec des matériaux bon marché et non toxiques.

Aujourd’hui, le refroidissement radiatif garde une amplitude modeste, et ne peut pas entièrement remplacer la climatisation, et surtout pas partout. Cependant, dans beaucoup de situations, refroidir de quelques degrés suffit à rétablir un confort intérieur.

L’association de « panneaux refroidisseurs » et d’une circulation fluide pourrait constituer un dispositif vertueux, silencieux et presque passif, puisque seule la circulation demande de l’énergie, contrairement à la climatisation. Des efforts sont désormais nécessaires pour convaincre usagers et professionnels du bâtiment que cette technologie passive peut être développée et déployée pour éviter de recourir exclusivement à la climatisation.

The Conversation

Virginie Ponsinet a reçu des financements de l’Université de Bordeaux.

Zoé LECOMTE a reçu des financements de l’Université de Bordeaux.

Camille Courtine ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Pourra-t-on un jour refroidir nos maisons en envoyant leur chaleur dans le vide interstellaire ? – https://theconversation.com/pourra-t-on-un-jour-refroidir-nos-maisons-en-envoyant-leur-chaleur-dans-le-vide-interstellaire-290362

France, première destination touristique mondiale : des retombées inégalement réparties dans la restauration

Source: The Conversation – France (in French) – By Nathalie Louisgrand, Enseignante-chercheuse, GEM


L’ESSENTIEL

  • En 2025, plus de 100 millions de touristes ont été accueillis en France.

  • Les répercussions économiques sur le secteur de la restauration sont importantes, mais tous les types de restaurants n’en profitent pas de la même façon.

  • Cette mondialisation de la clientèle a bouleversé l’économie de la recommandation notamment. Il n’est désormais plus possible d’ignorer le numérique.


Avec 102 millions de visiteurs internationaux accueillis en 2025, la France confirme sa position de première destination touristique mondiale. Le secteur génère 77,5 milliards d’euros de recettes internationales, soit une augmentation de 9 % par rapport à 2024, ce qui représente un record historique.

Dans cette dynamique, la restauration occupe une place centrale. En 2023, selon le compte satellite du tourisme (CST) de l’Insee, les sommes consacrées aux « restaurants et cafés » ont atteint 20,6 milliards d’euros, ce qui place ce poste de consommation au troisième rang après l’hébergement et les transports et souligne son importance économique.

Ces données témoignent du rôle majeur de la restauration en France. Toutefois, les retombées économiques associées à cette consommation demeurent très inégalement réparties. Elles varient fortement selon les territoires, les emplacements et les types d’établissements, ce qui crée d’importants écarts entre les acteurs du secteur.




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De l’importance d’être au bon endroit

Les restaurants qui tirent le plus profit du tourisme sont ceux situés dans les destinations les plus fréquentées comme Paris, de la Côte d’Azur, du littoral atlantique, des grandes stations alpines et des principales villes patrimoniales.

Grâce à l’afflux de visiteurs, les établissements de restauration implantés dans ces zones profitent d’un volume de clientèle plus soutenu, ce qui favorise la croissance de leur activité. La présence de consommateurs français et internationaux contribue également à diversifier la demande et à réduire la dépendance envers le marché local.

Si la France est réputée être mondialement reconnue pour sa gastronomie, les établissements étoilés ne représentent qu’une part limitée de l’offre de restauration. En 2025, le guide Michelin recensait 654 restaurants étoilés, tandis que l’Insee dénombrait plus de 171 000 entreprises dans ce domaine.

Des touristes qui cherchent leurs repères

De nombreux visiteurs privilégient aujourd’hui les enseignes connues et les chaînes de restauration rapide, telles que McDonald’s ou Burger King, car elles offrent des repères familiers en matière de menus, de qualité perçue, de prix, de langue et de façon de commander. Par ailleurs, les voyageurs recherchent de plus en plus des solutions simples, accessibles et faciles à organiser.

Portées par un modèle standardisé, des marques fortes et le développement de la franchise, les chaînes de restauration continuent ainsi de gagner des parts de marché. Selon les données de la Fédération française de la franchise, près d’un restaurant sur trois appartient à une chaîne de restauration.

Un casse-tête financier pour la restauration traditionnelle

Les restaurants indépendants sont particulièrement exposés à la hausse des coûts de l’énergie, des matières premières et de la main-d’œuvre. Faute de pouvoir répercuter intégralement ces augmentations sur leurs prix, beaucoup voient leurs marges se réduire.

De plus, l’attractivité touristique contribue à renforcer la valeur des emplacements commerciaux situés dans les zones les plus fréquentées. Cette dynamique se traduit souvent par une augmentation des loyers, ce qui tend à transférer une partie des bénéfices vers les détenteurs de foncier commercial plutôt que vers les exploitants.

L’atout « local »

Enfin, de nombreux établissements demeurent fortement dépendants de la saison touristique, car une part importante de leur activité est concentrée sur quelques mois de l’année. Cette dépendance les expose davantage aux fluctuations de la fréquentation, et aléas économiques, climatiques ou sanitaires susceptibles d’affecter le nombre de visiteurs.

Pour faire face à ces contraintes, de nombreux restaurateurs indépendants misent sur leur ancrage territorial. Produits du terroir, recettes régionales et savoir-faire locaux constituent autant de leviers de différenciation en réponse à la recherche d’authenticité des visiteurs. Cette stratégie est en phase avec l’évolution des comportements touristiques pour lesquels les expériences locales et immersives jouent désormais un rôle déterminant dans les choix de voyage et de consommation.

La réputation numérique : un atout stratégique

La capacité à attirer les touristes dépend de plus en plus de la visibilité en ligne. Avant de choisir un restaurant, les voyageurs consultent massivement les plateformes de réservation, les moteurs de recherche et les avis des consommateurs. La réputation numérique est ainsi devenue un facteur déterminant de fréquentation et de performance économique.

France 3 Provence-Alpes-Côte-d’Azur, 2026.

Dans cette concurrence, les établissements les mieux référencés bénéficient d’un avantage important. Les grandes chaînes disposent généralement de moyens marketing plus développés et d’une présence numérique plus forte que les restaurants indépendants, ce qui leur permet de toucher plus facilement la clientèle touristique.

Les avis en ligne, les recommandations et les distinctions des guides gastronomiques contribuent fortement à la visibilité des restaurants et influencent le choix des visiteurs. Les établissements qui bénéficient d’une bonne réputation et d’une forte présence numérique disposent ainsi d’un avantage concurrentiel susceptible de renforcer leur fréquentation.

Cependant, cette évolution contribue à accentuer les écarts entre les restaurateurs indépendants. Ceux qui parviennent à valoriser leur image attirent davantage de clientèle tandis que les autres profitent plus difficilement de la croissance touristique.

Le tourisme apparaît ainsi moins comme un facteur de croissance partagé que comme un révélateur des inégalités économiques qui traversent le secteur de la restauration.

The Conversation

Nathalie Louisgrand ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. France, première destination touristique mondiale : des retombées inégalement réparties dans la restauration – https://theconversation.com/france-premiere-destination-touristique-mondiale-des-retombees-inegalement-reparties-dans-la-restauration-288730

Droit de vote des étrangers : pourquoi les socialistes n’ont-ils jamais tenu leur promesse ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Pierre-Nicolas Baudot, Maître de conférences, Université de Rouen Normandie


L’ESSENTIEL

  • En 1972, le Parti socialiste promet le « droit de vote aux étrangers aux élections locales ». Il y renoncera en 1990.

  • Depuis, cette mesure est régulièrement annoncée, mais jamais mise en œuvre. Comment expliquer le destin de ce projet avorté ?

  • À partir de la fin des années 1980, la pression exercée par la droite et l’extrême droite sur le thème de l’immigration place les socialistes en position défensive.


En 1972, Changer la vie – le programme de gouvernement du Parti socialiste (PS) – promet le « droit de vote aux étrangers aux élections locales ». En 1981, il constitue la 80ᵉ des 110 propositions du candidat François Mitterrand. Sept ans plus tard, ce dernier estime que « l’état des mœurs » ne le permet pas, avant que le PS entérine finalement son renoncement en 1990.

Rituellement annoncée depuis, mais systématiquement ajournée, cette mesure demeure irrémédiablement associée dans le commentaire politique à un « serpent de mer », une « Arlésienne » ou « un rendez-vous manqué ».

À travers sa trajectoire au sein du PS, elle apparaît comme un révélateur de la fabrique et du destin des promesses en politique.

Un « produit d’appel » ?

Si la présence du droit de vote des étrangers dans le programme de François Mitterrand est souvent évoquée, le processus qui l’y conduit dans les années 1970 est moins connu. Sa présence résulte d’une trajectoire heurtée, qui traduit la position complexe du PS entre les milieux syndicaux et associatifs et la compétition politique, entre la « deuxième gauche » et le partenaire communiste.

Le droit de vote des étrangers aux élections locales est porté, dans les années 1970, par le mouvement associatif. Il est directement lié à la sédentarisation de l’immigration, mais également à une approche culturelle des immigrés qui encourage des revendications ne se limitant pas au monde du travail. Outre les mobilisations d’immigrés en faveur de « l’égalité des droits », cette proposition est défendue par des associations, comme la Fédération des associations de soutiens aux travailleurs immigrés (Fasti) ou la Ligue des droits de l’homme (LDH), et des acteurs syndicaux comme certaines franges de la CFDT. Ensemble, ils constituent une galaxie engagée dans le « militantisme de solidarité » avec les immigrés.

À la même période, le PS est marqué par une dynamique de centralisation et d’expertisation qui le conduit à multiplier ses domaines d’intervention pour capter de nouveaux espaces sociaux et politiques. L’activisme d’une partie du mouvement social auprès des immigrés fait ainsi du droit de vote aux étrangers une opportunité politique pour un parti en quête de nouveaux relais électoraux. Cependant, le PS est à la même période engagé dans une union avec le Parti communiste français (PCF). Or, celui-ci entretient dans les années 1970 un rapport avec les immigrés que Johanna Siméant a pu qualifier de « problématique ». Le parti peine à les mobiliser, tandis que la gestion de leur logement entraîne des tensions dans les municipalités communistes. Dans les organisations communistes, les immigrés sont souvent invités « soit à lutter dans [leur pays d’origine], soit à se diluer dans la classe ouvrière française », selon Olivier Milza.

Dès lors, le rapport du PS au droit de vote des étrangers fluctue en fonction de son entente avec le PCF. S’il le défend en 1972, le PCF s’en tient au même moment à « des droits d’expression et d’organisation ». Le Programme commun de gouvernement, qui scelle l’union du PS, du PCF et des radicaux la même année, se limite alors à « la consultation régulière des associations représentatives de toutes les catégories d’habitants et d’usagers, y compris les étrangers dans des conditions à définir ». Tant que dure l’union, jusqu’en septembre 1977, le PS calque son discours sur cette formulation et cesse ses références au droit de vote.

Il faut attendre la rupture de l’union de la gauche pour que le droit de vote, comme le droit d’association, réapparaissent dans le discours socialiste. Ils sont tous deux défendus dans la proposition de loi déposée par le groupe socialiste à l’Assemblée nationale en 1978 (article 3 et article 6) et portés à la tribune du congrès de Metz en 1979. Alors que le PS s’engage dans une stratégie de distinction avec le PCF, le droit de vote contribue à signaler l’originalité socialiste, singulièrement auprès des classes moyennes salariées et des milieux de solidarité.

La présence de la promesse du droit de vote des étrangers aux élections locales dans le programme socialiste de 1981 dépend donc en particulier de l’adresse qu’elle permet aux milieux de soutien aux travailleurs immigrés et à une partie de la « deuxième gauche ». Elle relève d’un contexte politique précis, déterminé par la position du PS dans l’opposition et le rapprochement sensible des perspectives d’alternance.

La crainte d’une instrumentalisation

L’arrivée au pouvoir des socialistes, le 10 mai 1981, s’accompagne de mesures symboliquement fortes, comme la régularisation de quelque 130 000 travailleurs immigrés. Cependant, le droit de vote des étrangers n’est pas mis en œuvre. Cette nouvelle décennie voit même une montée des tensions politiques autour de l’immigration, qui a pour conséquence d’éloigner un peu plus les perspectives d’application de cette promesse.

La sédentarisation de l’immigration, l’apparition d’une « seconde génération » et la croissance de discours qui y sont hostiles ont pour conséquence de multiplier des réflexions sur l’unité culturelle du pays – y compris en lien avec l’évolution du paysage religieux. Les effets de ce contexte sur la valeur politique de l’immigration prennent un tour particulier à partir des élections municipales de 1983 et européennes de 1984. Celles-ci marquent l’émergence politique du Front national, notamment sur des thématiques d’immigration et d’insécurité. En miroir, la multiplication de mobilisations antiracistes contribue également à accroître la visibilité des immigrés et à encourager la polarisation des débats à leur sujet.

Ce contexte incite une partie du PS à promouvoir l’antiracisme, mais il conduit également certains élus à souligner la sensibilité de leurs électeurs aux arguments de l’extrême droite et l’inanité des discours moraux pour les contrer. Si elle continue d’être promue dans le secteur associatif, la promesse du droit de vote des étrangers se trouve prise au PS dans des désaccords stratégiques internes quant à la gestion de la « question des immigrés » et à son instrumentalisation par la droite et l’extrême droite. À la fin des années 1980, la place de l’immigration dans le débat politique et la pression objective qu’exercent la droite et l’extrême droite alimentent le sentiment de vulnérabilité des socialistes sur ce thème. En 1989, la conquête d’une première mairie FN aux élections municipales (_ Saint-Gilles, dans le Gard, ndlr_) puis l’affaire de Creil (Oise) – première affaire du « voile » – ne font que renforcer cette situation.

Au printemps 1990, Michel Rocard, premier ministre, réunit l’ensemble des partis (hors FN) en amont du débat sur l’immigration à l’Assemblée nationale. Le Bureau national du PS observe alors que « [l’immigration n’est] pas un thème où nous pouvons positiver ». Il appelle, en réponse, à « ne pas parler que de cela [et à] trouver autour de l’action du gouvernement, de la campagne du parti de quoi décaler les axes ». Plus précisément sur le droit de vote, il estime qu’« on est en train de commettre une erreur. Ce sera l’élément qui pourra fédérer la droite et l’extrême droite. Un argument pour récupérer une partie de notre base sociale ».

Le cabinet de Pierre Mauroy, premier secrétaire du PS, constate également qu’il « paraît inopportun de créer un abcès de fixation sur une question importante mais non décisive ». La direction du parti annonce dans la foulée renoncer à cette promesse – suscitant toutefois des contestations en interne. La croissance électorale de l’extrême droite et la crainte du profit que la droite pourrait en tirer conduisent finalement les dirigeants socialistes à se déprendre d’une proposition progressivement perçue comme une opportunité offerte à ses adversaires.

En définitive, le droit de vote des étrangers paraît finalement pour ce qu’il n’a cessé d’être dans l’offre socialiste : un produit d’appel électoral.

Valorisé dans les années 1970 pour l’adresse qu’il permet aux milieux de solidarité et aux défenseurs du libéralisme culturel, il est démonétisé dans les années 1980 et 1990 lorsqu’il apparaît comme coûteux au sein des milieux populaires et bénéfiques pour les adversaires politiques.

La trajectoire du droit de vote des étrangers à gauche dépend donc des potentiels de mobilisation qui lui sont associés et de la valeur attribuée plus largement à l’immigration dans le débat public. Si ce changement de valeurs s’ancre dans la compétition politique, il tient également à la trajectoire du PS lui-même. Au cours de cette période, ses relations avec le monde associatif et syndical s’érodent. Dans le même temps, ses ressources institutionnelles progressent. Les intérêts électoraux s’en trouvent alors maximisés au sein du parti, autant que la place des professionnels de la politique.


Une version longue de article a été publiée dans la revue Parlements.

The Conversation

Pierre-Nicolas Baudot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Droit de vote des étrangers : pourquoi les socialistes n’ont-ils jamais tenu leur promesse ? – https://theconversation.com/droit-de-vote-des-etrangers-pourquoi-les-socialistes-nont-ils-jamais-tenu-leur-promesse-282812