La Fayette a aidé les Américains à renverser le cours de la guerre d’indépendance – et à forger un sentiment d’identité nationale

Source: The Conversation – in French – By Matthew Smith, Visiting Assistant Professor of History, Miami University

Représentation par Jean Marie Joseph Bove du retour de La Fayette aux États-Unis : « Un grand homme appartient à l’Univers tout entier. » Blancheteau Collection/Cornell University Library/Wikimedia Commons

Accueilli en héros de retour au pays, Gilbert du Motier, marquis de La Fayette, effectua une grande tournée aux États-Unis en 1824-1825, juste avant le 50ᵉ anniversaire du pays.


Les États-Unis s’apprêtent à célébrer le 250ᵉ anniversaire de leur naissance révolutionnaire, la Déclaration d’indépendance. Le 4 juillet 2026 marquera une étape importante – et un moment de réflexion.

Pourtant, alors que la fascination pour la fondation des États-Unis perdure, la manière dont la révolution américaine (1775-1783) est enseignée à travers le pays fait l’objet de controverses. Des initiatives contestées du New York Times, comme le Projet 1619, visant à placer l’esclavage au cœur de l’histoire des États-Unis, jusqu’aux tentatives visant à restreindre les enseignements abordant les questions de racisme, la transmission de l’histoire américaine se retrouve au cœur de clivages partisans. Les anniversaires peuvent susciter l’enthousiasme du public, mais ils peuvent aussi rouvrir de vieilles blessures.

En tant qu’historien des États-Unis et citoyen états-unien naturalisé, je porte un intérêt à la fois personnel et professionnel à la Révolution américaine. Le fait que j’aie grandi au Royaume-Uni amuse énormément mes élèves chaque fois que nous parlons de la guerre d’indépendance. Parfois, avec mon anglais teinté d’accent britannique, je leur rappelle que je n’ai pas personnellement grandi sous le règne du roi George III. Enseigner l’histoire, c’est encourager les élèves à porter un regard critique sur le passé sans leur dicter les émotions qu’ils doivent ressentir – qu’elles soient patriotiques ou autres.

Malheureusement, le genre de savoir historique objectif qui allait autrefois de soi semble aujourd’hui perdre du terrain aux États-Unis. Selon le National Assessment of Educational Progress, seuls 13 % des élèves de quatrième en 2023 ont été jugés « compétents » en histoire américaine. Une enquête de 2010 a révélé que 26 % des adultes étaient incapables d’identifier par rapport à quel pays les États-Unis avaient déclaré leur indépendance, la Chine, le Mexique et la France figurant parmi les réponses données.

Entendre que les États-Unis se seraient « séparés » de la France aurait vraiment fait sursauter Gilbert du Motier, plus connu sous le nom de marquis de La Fayette (1757-1834). Son engagement envers ce pays naissant a non seulement contribué à garantir son indépendance, mais il a également contribué à consolider l’identité américaine plusieurs décennies plus tard.

Une alliance décisive

Aristocrate issu d’un milieu privilégié ayant pris part aux révolutions américaine et française, La Fayette est parti au combat à l’âge de 19 ans. Après avoir levé et équipé sa propre expédition pour traverser l’Atlantique en 1777, il a participé à de nombreuses batailles contre les Britanniques, notamment à la bataille décisive de Yorktown. Ayant gagné la confiance de George Washington, La Fayette atteignit le grade de général de division dans l’armée continentale.

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La Fayette à Mount Vernon, accueilli par George Washington en sa demeure, peint par Herman Bencke vers 1875.
Bencke & Scott/Library of Congress

L’engagement de La Fayette dans l’armée américaine est antérieur à l’alliance de 1778 entre son pays natal et les États-Unis. Finalement, l’alliance avec la France a renversé le cours de la guerre contre la Grande-Bretagne, tant sur terre qu’en mer. À la fin de la guerre, les Français avaient envoyé quelque 12 000 soldats, 22 000 marins et des dizaines de navires de combat pour soutenir la cause américaine, et investi d’énormes ressources financières. À l’époque où La Fayette proposa ses services, il n’était toutefois qu’un des rares volontaires étrangers – et le plus acclamé.

« De nos jours », comme l’a [reconnu] l’historienne Sarah Vowell, les Américains considèrent La Fayette comme « un lieu, et non une personne ». Mais la multitude de villes, de comtés et de voies publiques portant le nom de ce héros de la révolution témoigne de sa renommée d’antan. Pendant la Première Guerre mondiale, les troupes américaines ont mis le cap sur la France sous le slogan « La Fayette, nous voilà ! », promettant de rembourser la dette de gratitude de l’Amérique envers la France.

Un pays en pleine croissance

Les Américains d’un certain âge se souviennent peut-être du bicentenaire des États-Unis en 1976, célébré en grande pompe et marqué notamment par une visite d’État de la reine Élisabeth II. Le 50ᵉ anniversaire de l’indépendance, cependant, a joué un rôle bien plus important dans la façon dont les citoyens se représentaient leur pays.

La Fayette a eu une place centrale dans les préparatifs de cette commémoration de 1826, la première du genre à l’échelle nationale. Le président James Monroe, lui-même ancien combattant de la guerre d’indépendance, le convia à être « l’invité de l’Amérique », honoré en tant que dernier général de division encore en vie de l’Armée continentale. À partir de juillet 1824, à l’âge de 66 ans, La Fayette entreprit une tournée triomphale à travers les 24 États qui composaient alors l’Union – soit près du double des 13 États d’origine.

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La Fayette saluant les membres de la Garde nationale à son arrivée à New York en 1825, tableau peint par Ken Riley.
The National Guard/Flickr via Wikimedia

Alors que La Fayette se dirigeait vers l’ouest, transporté tour à tour en calèche, en bateau à vapeur et en péniche, il traversa une Amérique en pleine mutation. Nulle part la croissance économique et démographique des États-Unis n’était plus évidente qu’à Cincinnati (Ohio), où une foule de 50 000 personnes l’accueillit en mai 1825. Autrefois petite ville de frontière, Cincinnati connaissait une croissance plus rapide que n’importe quelle autre ville de taille comparable du pays : sa population est passée d’environ 15 000 à environ 115 000 habitants au cours du quart de siècle qui a suivi la visite de La Fayette.

Il s’est adressé à son auditoire avec émotion :

« La plus grande récompense que l’on puisse accorder à un vétéran de la révolution est de lui faire découvrir les bienfaits qui ont découlé de notre lutte pour l’indépendance, la liberté et l’égalité des droits. »

La Fayette a donné un visage humain à la commémoration nationale américaine. Il a permis aux citoyens des États de la frontière, comme l’Ohio – jusqu’alors exclus du récit révolutionnaire –, de se mettre eux-mêmes à l’honneur. La forte affluence lors des étapes dans l’Ouest, comme à Cincinnati, reflétait l’enthousiasme pour ces grands spectacles. Elle témoignait également de l’essor de la presse écrite américaine, qui avait fait la promotion de sa visite, ainsi que de l’amélioration des moyens de transport dans des régions du pays autrefois isolées.

La tournée de La Fayette s’est achevée par un banquet d’État organisé le 18 septembre 1825 à Washington, D. C., donné par le nouveau président, John Quincy Adams. Adams – fils du deuxième président des États-Unis, John Adams – a rendu hommage à « ce lien d’amour, plus fort que la mort », qui unit La Fayette « pour l’éternité au nom de Washington ».

Des lunettes roses

L’enthousiasme avec lequel La Fayette a été accueilli il y a 200 ans était sincère. Mais comme dans toute bonne leçon d’histoire, l’héritage de La Fayette est sujet à interprétation.

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Portrait de La Fayette dans ses vieux jours, par Louise-Adéone Drölling vers 1830.
Musée de l’Armée via Wikimedia

Son grand voyage a contribué à ancrer le mythe de « l’Ère des bons sentiments » : un âge d’or marqué par l’harmonie politique aux États-Unis. En réalité, les germes de la guerre civile américaine étaient déjà manifestes. L’adhésion du Missouri à l’Union en 1820 menaçait le fragile équilibre du pays entre les États opposés à l’esclavage et ceux qui l’autorisaient – une crise que Thomas Jefferson avait qualifiée de « sirène d’alarme dans la nuit ».

De même, la glorification de La Fayette dans l’ouest des États-Unis a coïncidé avec la poursuite de la déportation forcée des peuples autochtones. L’Ohio, par exemple, a déporté de force la dernière tribu amérindienne de son territoire en 1843.

Malgré les utilisations et les abus de la mémoire historique, ainsi que la réticence des historiens contemporains à l’égard du culte des héros, La Fayette reste une figure charismatique – un « citoyen de deux mondes » qui s’est fait le champion tant de l’abolitionnisme que des droits des femmes. Je pense que le fait qu’il tombe peu à peu dans l’oubli témoigne d’une amnésie inquiétante. Cet anniversaire américain offre l’occasion de réexaminer son héritage, aux côtés des récits révolutionnaires d’Américains de tous horizons.

Comme l’écrivait La Fayette dans une lettre à sa famille après la capitulation de l’armée britannique en 1781 : « L’humanité a remporté sa bataille. La liberté a désormais un pays. »

The Conversation

Matthew Smith ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La Fayette a aidé les Américains à renverser le cours de la guerre d’indépendance – et à forger un sentiment d’identité nationale – https://theconversation.com/la-fayette-a-aide-les-americains-a-renverser-le-cours-de-la-guerre-dindependance-et-a-forger-un-sentiment-didentite-nationale-285953

250 ans après, les griefs de la Déclaration d’indépendance des États-Unis restent étonnamment actuels

Source: The Conversation – in French – By Robert Parkinson, Professor of History, Binghamton University, State University of New York

En relisant les 27 griefs de la Déclaration d’indépendance, on découvre une histoire de justice contestée, de pouvoir arbitraire, de mobilisation populaire et de conflits autour de l’immigration, des terres et de la citoyenneté. World Digital Library

Deux cent cinquante ans après la Déclaration d’indépendance, ses célèbres principes éclipsent souvent les 27 doléances adressées à George III. Pourtant, ces accusations racontent les peurs, les colères et les aspirations qui ont conduit les colons américains à rompre avec la Couronne britannique.


La Déclaration d’indépendance des États-Unis, avec son texte manuscrit en lettres cursives sur un parchemin, ressemble à une relique venue d’un passé lointain. De même, on pourrait penser que les 27 griefs formulés contre le roi George III, son gouvernement et le peuple britannique dans le corps du document n’ont guère de résonance aujourd’hui. Après tout, quel rapport les doléances précises des colons de 1776 pourraient-elles bien avoir avec l’année 2026 ? Les passages de la Déclaration qui méritent vraiment d’être connus seraient plutôt les phrases célèbres des premiers paragraphes, consacrées aux vérités tenues pour évidentes, à la quête du bonheur et à l’égalité de tous les êtres humains.

Je suis professeur d’histoire et j’étudie la Déclaration d’indépendance depuis près d’un quart de siècle. Ce texte occupe une place centrale dans les quatre ouvrages que j’ai consacrés à la fondation des États-Unis, en particulier dans mon livre récemment paru, Tyrants and Rogues: Understanding the Declaration of Independence (Tyrans et rebelles : comprendre la Déclaration d’indépendance, juin 2026, non traduit en français).

À mes yeux, les questions qui préoccupaient le plus les dirigeants de la révolution, en 1776, restent d’une étonnante actualité pour les Américains : une justice partisane, l’exercice arbitraire du pouvoir, des responsables publics qui ne rendent pas de comptes à leurs administrés, des citoyens privés de voix dans les décisions qui touchent leur famille, ou encore les politiques en matière d’immigration et de citoyenneté.

Plus encore, l’étude de ces doléances montre à quel point la révolution a reposé sur les citoyens ordinaires. Sans leur indignation politique et leur participation à la rébellion, l’indépendance américaine n’aurait jamais vu le jour.

D’où vient l’autorité ? Quelles sont les limites de la force, de la contrainte et du pouvoir ? À qui les responsables publics doivent-ils rendre des comptes, et qui décide de l’État de droit ? Que se passe-t-il lorsque ces tensions dégénèrent en violence, voire en guerre civile ? Ces questions sont tout aussi actuelles au XXIᵉ siècle qu’elles l’étaient au XVIIIᵉ.

Tyrans et colons

Les premières phrases de la Déclaration comptent parmi les plus célèbres jamais écrites. Mais on trouve aussi, plus loin dans le texte, des passages d’une grande force, qui énoncent clairement ce que les colons de 1776 jugeaient absolument inacceptable.

Les colons y dénoncent les efforts du roi pour rendre « l’armée indépendante du pouvoir civil et supérieure à celui-ci ». Ainsi, lorsque les habitants du Rhode Island se plaignirent que le navire britannique Gaspee s’en soit pris sans ménagement à leurs bâtiments dans sa traque des contrebandiers, la Royal Navy balaya les protestations du gouvernement colonial d’un revers de main.

La Déclaration d’indépendance dénonce également les atteintes portées à la justice : la volonté du roi de rendre « les juges dépendants de sa seule volonté » et celle du Parlement de « priver » les Américains « des avantages du procès devant un jury ». Les colons accusent aussi le Parlement de « supprimer [leurs] chartes, d’abolir [leurs] lois les plus précieuses et de modifier fondamentalement la forme de [leurs] gouvernements ».

Ainsi, en 1774, en réponse à la Boston Tea Party, le Parlement retira au Massachusetts sa charte coloniale et réforma en profondeur son gouvernement, en remplaçant de nombreux postes électifs par des fonctions pourvues par nomination. C’est sur ces fondements que reposait la révolution de 1776 : pour les colons, ils définissaient ce qu’était un tyran.

Les oubliés de l’histoire

L’étude des doléances fait également apparaître une galerie de personnages bien plus diverse que les 56 hommes blancs qui ont signé la Déclaration. Presque tous étaient riches, et la majorité d’entre eux possédaient des esclaves.

Lorsqu’on s’intéresse aux événements qui se cachent derrière les griefs de la Déclaration, on découvre que les personnes racisées sont présentes, bien que souvent invisibilisées – et pas seulement à travers la tristement célèbre référence de Thomas Jefferson aux « impitoyables sauvages indiens » dans le dernier grief. Dans les années qui ont précédé la guerre d’indépendance, les Afro-Américains et les peuples autochtones faisaient déjà entendre leur voix et affirmaient leur présence.

Par exemple, le dernier grief de la Déclaration évoque des « insurrections intérieures » (domestic insurrections). Au XVIIIᵉ siècle, le terme « domestic » était un euphémisme pour désigner les personnes réduites en esclavage. Le Congrès faisait ainsi référence à la proclamation d’émancipation de Lord Dunmore, qui promettait la liberté aux esclaves rejoignant les rangs britanniques. Les historiens estiment qu’au moins 1 000 personnes sont ainsi parvenues à rejoindre Lord Dunmore et à obtenir leur liberté. Beaucoup d’autres ont tenté leur chance.

D’autres critiques, qui semblent sans lien avec ces questions – comme le recours du roi au veto royal, la conscription forcée dans la marine britannique (impressment) ou encore l’affaiblissement du pouvoir judiciaire – portent, eux aussi, la marque de groupes minoritaires. Le septième grief, par exemple, reproche au roi d’avoir entravé l’immigration vers les colonies.

Mais lorsqu’il est question d’« élever les conditions des nouvelles concessions de terres », on s’intéresse en réalité aux peuples autochtones ; à l’époque, toute référence aux terres américaines renvoyait nécessairement à cette question. Ces « conditions » comprenaient notamment la ligne de proclamation de 1763, une mesure destinée à préserver les frontières des territoires autochtones. Cette politique était le résultat de plus de dix années de résistance des peuples autochtones, qui s’étaient battus pour défendre leurs terres.

La foule derrière la cause

Des hommes et des femmes ordinaires, dans les villes comme dans les campagnes des colonies, se trouvent également derrière la longue liste de griefs de la Déclaration. Sans leur mobilisation, le mouvement révolutionnaire n’aurait jamais pris son essor.

Un esprit de contestation populaire se cache derrière des formules qui peuvent aujourd’hui paraître désuètes. Ainsi, le dixième grief dénonce les « essaims de fonctionnaires » envoyés pour « dévorer les ressources » des colons. Cette expression, empruntée à la Bible, fait référence aux dizaines d’agents des douanes dépêchés à Boston à la fin des années 1760.

Aujourd’hui, la plupart des Américains connaissent certains de ces épisodes célèbres, comme les habitants de Boston jetant des cargaisons de thé dans le port (séquence appelée le Boston Tea Party) pour protester contre le Tea Act de 1773. Mais, à de nombreuses reprises, des citoyens ordinaires ont exprimé leur colère politique en lançant des pierres contre les représentants du pouvoir, en saccageant les maisons de responsables gouvernementaux, en incendiant des navires et des forts de la Couronne, avant de prendre finalement les armes et de marcher au combat.

Ces fameux « essaims » de fonctionnaires ? Leur présence a suscité une vive agitation à Boston, jusqu’à provoquer des jets de pavés contre des officiers britanniques et l’incendie de l’une de leurs embarcations sur le Boston Common.

Les griefs énoncés dans la Déclaration témoignent de la colère profonde et durable que les réformes impériales britanniques ont suscitée dans les colonies. Ils offrent aussi une vision plus complète – et plus complexe – des États-Unis au moment de leur naissance.

Des hommes derrière le roi

Deux cent cinquante ans plus tard, il est naturel que les Américains aient largement oublié les personnes que les colons tenaient pour responsables des injustices qu’ils dénonçaient. Dans la Déclaration, Thomas Jefferson et le Congrès concentrent leurs attaques sur un roi tyrannique. Mais, selon eux, George III était entouré de nombreux collaborateurs qui conspiraient contre le peuple américain.

Parmi eux figuraient des membres du gouvernement du roi, comme les lords North, Hillsborough et Mansfield ainsi que des officiers militaires, tels que le général Thomas Gage, le lieutenant William Dudingston et l’amiral Samuel Graves. Si la plupart des Américains d’aujourd’hui n’ont probablement jamais entendu parler de ces hommes, leurs noms étaient familiers à tous en 1776.

Ils comptaient également parmi eux des représentants de la Couronne nommés par le roi, comme les gouverneurs royaux Josiah Martin, Lord Dunmore et William Tryon, qui prit les armes contre des fermiers de Caroline du Nord révoltés contre les impôts et la corruption des autorités.

Pour les Américains d’aujourd’hui, ces griefs peuvent paraître abstraits et désincarnés. Mais, pour les colons, chacun d’eux avait un visage. Derrière chaque accusation se trouvait une personne chargée de mettre en œuvre la politique du roi. Les dirigeants de la révolution en vinrent à la conviction que les agissements de ces responsables rendaient impossible le maintien des Treize Colonies au sein de l’Empire britannique. Ils craignaient que, en renonçant à l’indépendance, les Américains ne perdent la possibilité d’obtenir justice, de faire entendre leur voix et de vivre sous un gouvernement représentatif.

En 1825, Thomas Jefferson décrivit la Déclaration d’indépendance comme « l’expression de l’esprit américain ». Les griefs en faisaient pleinement partie : ils reflétaient les difficultés auxquelles avaient été confrontés des hommes et des femmes ordinaires, issus de tous les horizons. Les Américains d’aujourd’hui peuvent encore tirer des enseignements de leur manière d’y répondre.

The Conversation

Robert Parkinson ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. 250 ans après, les griefs de la Déclaration d’indépendance des États-Unis restent étonnamment actuels – https://theconversation.com/250-ans-apres-les-griefs-de-la-declaration-dindependance-des-etats-unis-restent-etonnamment-actuels-286322

« Juneteenth Independence Day » : le long combat des Afro-Américains pour l’accès à l’éducation après l’abolition de l’esclavage

Source: The Conversation – France (in French) – By Rodney Coates, Professor of Critical Race and Ethnic Studies, Miami University

La salle de classe des demoiselles Cooke, Bureau des affranchis, Richmond (Virginie), en 1866. Jas. E. Taylor/Wikimedia Commons

Contraction des mots « June » (juin) et « nineteenth » (dix-neuvième), le Juneteenth, qui marque l’émancipation des esclaves aux États-Unis, est devenu un jour férié en 2021. L’histoire de cette fête nationale nous rappelle que des lois très répandues dans le Sud interdisaient aux esclaves le droit à l’éducation et que le combat pour la liberté va de pair avec l’accès au savoir.


L’abolitionniste et écrivain Frederick Douglass (v.1818-1895) est connu pour de nombreuses raisons, mais l’une des plus importantes est sans doute sa conception du lien entre l’éducation et l’esclavage. Douglass, lui-même, est né esclave dans le Maryland, sur la côte Est.

Dans son autobiographie de 1845, il a raconté comment l’une de ses propriétaires, Mme Auld, avait commencé à lui apprendre à lire lorsqu’il était enfant. Le mari de Mme Auld lui avait ordonné de cesser de donner des cours à Douglass.

« C’est précisément à ce stade de mon apprentissage que M. Auld découvrit ce qui se passait et interdit aussitôt à Mme Auld de continuer à m’instruire, lui disant, entre autres, qu’il était illégal, mais aussi dangereux, d’apprendre à lire à un esclave », écrit Douglass.

« Pour reprendre ses propres mots, il a ajouté : “Si tu donnes le doigt à un nègre, il prendra le bras. Un nègre ne doit rien savoir d’autre que d’obéir à son maître.” »

Le 31 janvier 1865, le Congrès a adopté le 13ᵉ amendement, abolissant ainsi l’esclavage. Ce n’est que le 19 juin 1865 que la nouvelle de cet amendement est parvenue aux personnes asservies de Galveston, au Texas, marquant ainsi l’origine de la fête du « Juneteenth ».

L’administration Biden a déclaré le « Juneteenth » jour férié fédéral en 2021. Aujourd’hui, cette date du 19-Juin commémore la fin de l’esclavage aux États-Unis. Mais l’histoire des personnes autrefois réduites en esclavage a continué à s’écrire de manière complexe bien après le Juneteenth, notamment en ce qui concerne leur parcours scolaire.

Le Juneteenth a clairement montré que la liberté ne s’arrêtait pas lorsque cesse l’aliénation physique, mais supposait aussi la fin de l’esclavage mental, puisque des lois interdisaient aux personnes asservies d’accéder à l’éducation dans les États du Sud.

Rendre la formation illégale

En 1739, la révolte des esclaves de Stono a eu lieu en Caroline du Sud. Craignant que des esclaves alphabétisés ne complotent de futures révoltes, la Caroline du Sud a adopté en 1740 une loi anti-alphabétisation interdisant d’enseigner la lecture aux esclaves.

La plupart des États du Sud lui ont rapidement emboîté le pas en adoptant leurs propres lois anti-alphabétisation entre 1740 et 1834, dans l’espoir d’empêcher toute nouvelle rébellion d’esclaves. Ces lois s’appliquaient aussi bien aux Noirs esclaves qu’aux Noirs libres.

Malgré ces lois, des milliers d’esclaves ont tout de même appris à lire et à écrire dans le Sud d’avant la guerre de Sécession. L’alphabétisation était un moyen d’accéder à la liberté.

Entre-temps, la première école libre africaine destinée aux enfants noirs a été fondée à New York en 1787. Cette école, qui ne comptait qu’une seule salle de classe, a accueilli à ses débuts 40 élèves, dont la plupart avaient des parents qui avaient été esclaves. Six autres écoles similaires ont été créées grâce à des fonds publics avant 1824.

Juneteenth et le chemin vers la liberté

Le Juneteenth revêt une histoire complexe qui témoigne de la foi et de la résilience des anciens esclaves, mais aussi de la haine et de la résistance à l’égard de ces personnes qui ont accédé à la liberté.

Cela nous rappelle également que la véritable liberté doit inclure le droit à l’éducation.

En 1865, les anciens esclaves ont réagi de diverses manières à leur liberté retrouvée, passant de la gratitude et la joie au désespoir et au sentiment de perte.

De nombreuses personnes anciennement asservies ont décidé de quitter les plantations et les États du Sud pour retrouver les membres de leur famille et les communautés dont l’esclavage les avait séparés.

École pour esclaves affanchis, Plantation James, Caroline du Nord (1866).
Wikimédia

D’autres ont choisi de rester là où elles avaient été réduites en esclavage, cherchant à vivre leur liberté dans un environnement familier. En définitive, la grande majorité des personnes affranchies est restée dans le Sud.

Quels que soient leurs choix, les quelque 4 millions d’anciens esclaves ont mis les États-Unis au défi de reconnaître leur affranchissement et de les accueillir comme des égaux.

Sans relâche, ils se sont efforcés de s’affirmer en tant que citoyens libres au sein de la nation. L’un des principaux objectifs de ces personnes récemment affranchies était d’accéder à l’éducation.

Apprendre à lire, à écrire et bien plus encore

Après la guerre de Sécession, les personnes nouvellement affranchies se rassemblaient dans des églises, des maisons, des caves, des remises, des lieux de culte et même à l’ombre des arbres, dans les champs où elles cultivaient la terre pour apprendre à lire et à écrire. Elles acquéraient également des compétences professionnelles de base, telles que la capacité à lire et à comprendre les contrats de travail.

Bon nombre des enseignants n’avaient suivi aucune formation officielle, et certains d’entre eux étaient des personnes noires de la région qui avaient appris à lire par elles-mêmes.

Parmi les autres éducateurs figuraient des enseignants blancs originaires du Sud et du Nord, envoyés par des églises et des associations caritatives.

Des associations caritatives et des organisations religieuses du Nord, notamment l’American Missionary Association et la National Freedman’s Relief Association, finançaient parfois ces écoles gratuites destinées aux anciens esclaves noirs.

Cependant, la majeure partie des fonds destinés à financer ces écoles provenait des Américains récemment affranchis, qui prenaient en charge eux-mêmes les frais de scolarité de leurs enfants.

Alors qu’environ 90 % de la population noire des États du Sud était analphabète en 1865, ce pourcentage est tombé à 70 % en 1880.

Parcours dans l’enseignement supérieur

Les Noirs récemment affranchis ont également commencé à disposer de davantage de possibilités d’accès à l’enseignement supérieur.

Le premier établissement d’enseignement supérieur historiquement fréquenté par des personnes noires, l’université de Cheyney, a été fondé en Pennsylvanie en 1837, bien avant la guerre de Sécession. Au total, quatre établissements de ce type avaient vu le jour à la fin de la guerre de Sécession, en 1865.

C’est à ce moment-là que la véritable libération a commencé, alors qu’un nombre croissant d’établissements offraient la liberté académique aux Afro-Américains, qui, sans cela, n’auraient pas pu fréquenter la plupart des universités.

Au cours des quinze années qui ont suivi la guerre de Sécession, 59 établissements au total avaient ouvert leurs portes aux étudiants noirs.

En 1867, en vertu d’une loi du Congrès, l’université Howard a été fondée à Washington, D. C. Elle proposait non seulement des cours fondamentaux, mais aussi des formations en droit, en médecine, en sciences de l’éducation et en pharmacie.

Une promesse qui passe par l’éducation

Une toute nouvelle série de défis et d’opportunités attendait les Afro-Américains anciennement réduits en esclavage qui cherchaient la liberté vers le Nord. La plupart d’entre eux sont arrivés dans des villes, telles que Chicago et New York, où ils ont rencontré un certain soutien, mais ont également été confrontés à la discrimination raciale et à la pauvreté.

Leurs vies étaient constamment empreintes d’hostilité, tant sur le plan juridique que racial.

L’éducation figurait parmi les principales priorités des personnes libres, qui cherchaient à acquérir de nouvelles compétences et à progresser dans la vie. Elles apprenaient non seulement les bases de la lecture et du calcul, mais aussi des compétences professionnelles, les devoirs civiques et des connaissances approfondies dans des domaines professionnels, tels que le droit, la médecine, la pharmacie et l’enseignement.

En fin de compte, le « Juneteenth » offrit une promesse de liberté, mais l’éducation était indispensable pour la concrétiser.

The Conversation

Rodney Coates ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « Juneteenth Independence Day » : le long combat des Afro-Américains pour l’accès à l’éducation après l’abolition de l’esclavage – https://theconversation.com/juneteenth-independence-day-le-long-combat-des-afro-americains-pour-lacces-a-leducation-apres-labolition-de-lesclavage-285961

Le 4-Juillet : une date inventée, un mythe construit, un récit disputé

Source: The Conversation – France in French (3) – By Jérôme Viala-Gaudefroy, Spécialiste de la politique américaine, Sciences Po

*La Déclaration d’indépendance*, de John Trumbull, peint entre 1815 et 1817, est fréquemment utilisé pour illustrer le jour où les États-Unis accédèrent à l’indépendance. Indice de la complexité de la mémoire de l’événement : le tableau ne montre en réalité pas la signature elle-même, mais la présentation d’un projet de cette déclaration au Second Congrès continental par la Commission des Cinq (John Adams, Benjamin Franklin, Thomas Jefferson, Robert Livingston et Roger Sherman), le 28 juin 1776. John Trumbull (1756-1843), Capitole des États-Unis

Chaque nation possède ses mythes fondateurs. Dans le cas des États-Unis, le plus important est sans doute celui du 4-Juillet. Mais en ce jour – qui, d’ailleurs, n’est en réalité pas celui de la proclamation de l’indépendance ! –, que célèbre-t-on exactement de l’autre côté de l’Atlantique ? Deux cent cinquante ans durant, des réponses variées et contrastées ont été apportées à cette question. Cette année, les fêtes somptuaires lancées par Donald Trump visent avant tout à promouvoir sa propre personne et sa vision de son pays.


L’indépendance des États-Unis n’a pas été déclarée le 4 juillet 1776. Elle l’a été le 2 juillet. Que s’est-il passé le 4 ? Le Congrès a adopté un texte. Un texte qui allait devenir, en deux siècles et demi, le document le plus sacré d’une nation qui ne se réclame d’aucune religion d’État. Le 4-Juillet est moins une date qu’un récit.

Plus un récit qu’une date

Le 3 juillet 1776, John Adams, l’un des principaux Pères fondateurs, écrit à sa femme Abigail qu’il vient de vivre « l’époque la plus mémorable de l’histoire de l’Amérique » – et que le deuxième jour de juillet serait célébré à jamais. Il se trompait de deux jours.

Le 4-Juillet commémore non pas le vote d’indépendance, mais l’adoption de la version finale d’un texte rédigé principalement par Thomas Jefferson : la Déclaration d’indépendance. Peu de pays célèbrent un document avec une telle intensité. Il est vrai qu’il renvoie directement aux valeurs essentielles de la République : la liberté, l’égalité, les droits naturels et le consentement des gouvernés.

Pourtant, la Déclaration ne devient pas immédiatement un événement national. Elle est lue publiquement à Philadelphie le 8 juillet, devant l’armée de Washington le 9, atteint la Géorgie un mois plus tard, n’est signée par la plupart des délégués que le 2 août, et n’est connue à Londres qu’à la fin de l’été. Sa sacralisation rétrospective doit beaucoup à une coïncidence : Jefferson et Adams meurent tous deux le 4 juillet 1826, cinquante ans jour pour jour après la Déclaration. La coïncidence est aussitôt lue comme un signe du ciel, élevée au rang de miracle fondateur. La fête nationale est ainsi moins la transcription spontanée d’un événement qu’un objet de fabrication culturelle.

Entre récit disputé et symbole d’unité

La célébration du 4-Juillet a d’ailleurs été d’emblée un champ de bataille partisan. Dès les années 1790, elle suscite des affrontements entre fédéralistes, favorables à un gouvernement central fort, et républicains-démocrates, défenseurs d’une république plus décentralisée, chaque camp cherchant à s’approprier l’héritage révolutionnaire pour légitimer sa vision de la nation.

Par la suite, des esclaves affranchis, des abolitionnistes – à commencer par Frederick Douglass dans son célèbre discours « What to the Slave is the Fourth of July ? » (1852) –, puis des suffragistes et des communautés immigrées utilisent à leur tour les symboles fondateurs pour contester leur exclusion du récit dominant.

« Que représente, pour l’esclave américain, votre 4-Juillet ? Je réponds : un jour qui lui révèle, plus que tous les autres jours de l’année, l’injustice flagrante et la cruauté dont il est constamment victime. Pour lui, votre célébration est une mascarade ; votre liberté tant vantée, une licence impie ; votre grandeur nationale, une vanité démesurée ; vos cris de joie sont vides et sans cœur ; vos dénonciations des tyrans, une impudence effrontée ; vos cris de liberté et d’égalité, une moquerie creuse ; vos prières et vos hymnes, vos sermons et vos actions de grâce, avec tout votre déploiement religieux et votre solennité, ne sont pour lui que grandiloquence, fraude, tromperie, impiété et hypocrisie – un mince voile destiné à dissimuler des crimes qui feraient honte à une nation de sauvages. Il n’existe pas sur terre de nation coupable de pratiques plus choquantes et plus sanglantes que le peuple de ces États-Unis, en cet instant même. » – Frederick Douglass (1852).
Historianspeaks.org

Ces mêmes symboles sont aussi des instruments d’intégration, voire d’assimilation. Au début du XXᵉ siècle, les cérémonies collectives de naturalisation organisées le 4 juillet font entrer symboliquement de nouveaux membres dans la communauté nationale à travers des rituels d’« américanisation » : défilés, discours civiques, omniprésence du drapeau.

Un rite de la religion civile américaine

Au fil du temps, le 4-Juillet s’impose comme l’un des principaux rites d’une véritable « religion civile » – notion forgée par Rousseau, adaptée aux États-Unis par le sociologue Robert Bellah dans les années 1960. Cette religion possède ses textes sacrés (la Déclaration d’indépendance, la Constitution), ses saints (George Washington, Abraham Lincoln), ses rites (le 4-Juillet, les investitures), ses lieux de pèlerinage (Independence Hall, Gettysburg, ou encore le mont Rushmore), ses temples (du Capitole au Lincoln Memorial), ses reliques (la Constitution originale, la Liberty Bell) et une croyance partagée dans la mission historique et morale de la nation.

Le 4-Juillet apparaît ainsi comme un puissant rituel durkheimien de réactivation périodique de l’appartenance nationale au sein d’une société profondément diverse.

Dans cette caricature de 1902 sur la célébration du 4-Juillet, légendée « Une fausse alerte le 4 juillet », l’Oncle Sam dit à Dame Paix : « Tout va bien. Il n’y a pas de combats. Le bruit que vous entendez, c’est juste ma famille qui fait la fête ! »
« Puck magazine », 2 juillet 1902, Librarie du Congrès

Chaque été, une nation qui se définit par des idées – l’égalité, la liberté – rejoue la scène de sa propre naissance. L’Amérique, dont l’identité ne repose ni sur un territoire homogène ni sur une origine commune, constitue l’archétype de la « communauté imaginée » théorisée par Benedict Anderson : les nations ne préexistent pas aux récits qu’elles se racontent, elles se construisent et se perpétuent grâce à des mythes, des symboles et des rituels partagés, qui permettent à des millions d’individus de se représenter comme membres d’une même communauté historique et politique.

Un répertoire présidentiel séculaire

En tant qu’incarnations de la nation, les présidents ont parfaitement saisi les enjeux de cette fête : puiser dans le corpus mythique des éléments qui servent leur politique du moment, sans pour autant s’en éloigner complètement. D’où l’illusion d’une tradition continue, alors qu’il s’agit d’une recomposition permanente.

Le centenaire de 1876, célébré sous Ulysses S. Grant, associe réconciliation après la guerre de Sécession et célébration d’une Amérique industrielle tournée vers l’avenir.

Le bicentenaire de 1976, organisé par Gerald Ford après le Vietnam et le Watergate, prend la forme d’un rituel de guérison nationale. Ronald Reagan réaffirme ensuite un exceptionnalisme américain à vocation universelle, porté par la rhétorique de la « cité sur la colline », notamment lors du Liberty Weekend de 1986, tandis que George W. Bush réactive, après le 11 septembre, un patriotisme de guerre fondé sur la défense de la liberté et de la mission américaine dans le monde.

Enfin, Bill Clinton et Barack Obama mettent davantage l’accent sur la diversité et l’inclusion, sans jamais s’éloigner du même socle, comme en témoigne la généralisation des cérémonies de naturalisation organisées le 4 juillet sous la présidence Obama.

Un 250ᵉ anniversaire hors norme

Donald Trump n’invente ni le rite ni le mythe. Sa volonté de faire du 4-Juillet un moment central du récit national n’a rien d’inédit, pas plus que sa rhétorique de l’exceptionnalisme américain ou de l’élection providentielle des États-Unis, déjà mobilisée par Reagan ou Bush.

Là où il rompt nettement avec la tradition présidentielle, c’est en durcissant ce récit pour le recentrer sur sa propre figure, en le militarisant et en en faisant un instrument de confrontation politique. La commémoration nationale n’a plus seulement pour fonction de célébrer la nation : elle sert désormais à désigner ceux qui la menaceraient et celui qui serait appelé à la sauver.

Parmi les innovations décidées à l’occasion du 250ᵉ anniversaire des États-Unis : la fabrication d’une série de passeports à l’effigie de Donald Trump.
Compte de Donald Trump/Truth Social

Cette évolution se manifeste dès le Salute to America du 4 juillet 2019, organisé au pied du Lincoln Memorial avec chars, avions de chasse et démonstrations militaires, puis dans son discours du Mont Rushmore du 3 juillet 2020, où il dénonçait une prétendue cancel culture menaçant l’histoire et l’identité américaines.

En 2026, la logique se radicalise : les célébrations du 250ᵉ anniversaire, autour de la Grande Foire des États-Unis (Great American State Fair, mélange de fête foraine et d’exposition mettant en valeur les États qui composent le pays) organisée à Washington du 25 juin au 10 juillet et du programme Freedom 250, combinant gala d’arts martiaux mixtes, Grand Prix automobile et revues navales, tendent à faire de la commémoration elle-même un objet de confrontation partisane.




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Plus encore, la figure de l’« ennemi intérieur » – élites, universités, médias, opposants – occupe désormais une place centrale dans le récit trumpien. La nouveauté n’est pas d’utiliser la commémoration à des fins politiques, mais d’en faire un instrument explicite de mobilisation partisane, articulé autour de la figure d’un chef présenté comme le seul capable de restaurer la grandeur nationale.

Que le 250e anniversaire se déroule dans un contexte de crise nationale n’est pas inédit : 1876, c’était la difficile reconstruction d’une unité nationale encore fragile onze ans après la sanglante guerre de Sécession ; 1976 était marquée par les séquelles du scandale du Watergate qui avait abouti deux ans plus tôt à la démission de Richard Nixon.

Ce qui diffère en 2026, c’est l’orientation du récit. Là où les commémorations précédentes projetaient la nation vers l’avenir, Trump oriente principalement le sien vers un passé fantasmé. Make America Great Again, America First, la référence récurrente à un « nouvel âge d’or » : tous ces slogans supposent l’existence d’une grandeur passée à restaurer. La nouveauté n’est pas tant la nostalgie elle-même que sa centralité dans la définition du projet politique.

Même lorsque Trump mobilise un imaginaire futuriste — intelligence artificielle, conquête spatiale –, il ne faut pas s’y tromper : son futur n’ouvre pas sur quelque chose d’inédit, il certifie que l’Amérique était, depuis ses origines, destinée à la grandeur. C’est un récit réactionnaire au sens propre – un avenir qui regarde en arrière.

Ce que le 250e anniversaire révèle, enfin, c’est que le débat dépasse l’opposition entre démocrates et républicains : il porte sur une question plus fondamentale. Que célèbre-t-on exactement lorsqu’on célèbre l’Amérique ?

Le récit trumpien ne vise plus seulement à définir ce qu’est la nation ; il tend aussi à préciser qui en serait le dépositaire légitime. Derrière l’invocation d’un âge d’or perdu, c’est une certaine image de l’Amérique qui se dessine – blanche, chrétienne, socialement conservatrice –, dont les transformations démographiques et culturelles récentes auraient menacé l’identité historique. Le débat ne porte plus seulement sur ce qu’est l’Amérique, mais sur qui peut légitimement prétendre l’incarner.

The Conversation

Jérôme Viala-Gaudefroy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le 4-Juillet : une date inventée, un mythe construit, un récit disputé – https://theconversation.com/le-4-juillet-une-date-inventee-un-mythe-construit-un-recit-dispute-286386

Intelligence artificielle générative et recherche académique : comment préserver éthique et intégrité scientifique

Source: The Conversation – in French – By Nathalie Guichard, Professeur des Universités, Université Paris-Saclay

Pour les scientifiques, l’intelligence artificielle générative peut apparaître comme une option pour gagner du temps et augmenter leur productivité, mais ce n’est pas sans risques.


Lors de la pandémie de Covid-19, le refus de se faire vacciner résultait notamment du manque de confiance dans l’efficacité et la non-dangerosité du vaccin. Les climatosceptiques (32 % en France) continuent de nier la responsabilité des activités humaines dans le changement climatique. Ces deux exemples ont en commun la remise en question des apports de la science, menant au « scientoscepticisme ».

L’intégration de l’intelligence artificielle à tous les niveaux de la production scientifique pourrait venir renforcer ce sentiment dans la population. Une recherche intègre, éthique et responsable est une condition indispensable au maintien de la confiance des citoyens. Face aux bouleversements induits par l’intelligence artificielle générative (IAG) et en l’absence de règles clairement diffusées au sein de la communauté scientifique, les chercheurs en sciences humaines et sociales (SHS) s’interrogent sur l’évolution et l’éthique de leurs pratiques.

Dans un contexte très concurrentiel où la carrière des chercheurs dépend en grande partie de leur production scientifique, le recours à des outils d’IAG peut apparaître comme une option – pour un coût supposément minime (la plupart des outils sont gratuits et leur utilisation en apparence aisée) – pour augmenter leur propre productivité en s’appuyant sur les capacités de synthèse de vastes ensembles de données et d’écriture des IAG. Cette délégation peut sembler séduisante, mais comporte des risques importants.

Un double questionnement pour les chercheurs

La qualité de la production scientifique repose sur un système d’évaluation par des pairs (peer-review), le plus souvent anonyme. Dans un processus de publication, les chercheurs sont soit auteurs, soit évaluateurs, avec des problématiques quelque peu différentes.

  • Pour les auteurs, l’IAG est susceptible d’être mobilisée à différentes étapes du processus de la recherche (revue de littérature, collecte et analyse de données, rédaction…), ce qui interroge la notion même de propriété intellectuelle. Dans les SHS, où le processus de recherche est souvent itératif, interprétatif et sensible au contexte (en raison de son objet – la société et les relations entre les humains – et pour lequel des méthodologies qualitatives sont souvent mobilisées ; par exemple une analyse de discours de patients au fur et à mesure de l’adoption d’une solution en e-santé), le recours à l’IAG peut ainsi transformer en profondeur les pratiques de recherche. S’il peut aider les chercheurs, il soulève également une question centrale : à partir de quel moment ce soutien devient-il une délégation de l’acte scientifique lui-même ? Or, il est un principe de base, quelle que soit l’intervention de l’IAG dans la rédaction d’un article scientifique, seul le ou les auteurs humains seront in fine responsables du contenu produit. Dès lors, il devient urgent d’élaborer des directives explicites partagées, sur la façon de l’intégrer de manière responsable et de déclarer son usage de façon transparente.

  • Pour les évaluateurs, l’IAG peut être intégrée dans leur propre processus d’évaluation d’un article (peer-review). En effet, les évaluateurs peuvent être tentés d’y recourir pour produire leur évaluation (décrire/synthétiser l’article, identifier ses points forts ou faibles, rédiger certaines parties de leur rapport). L’IAG peut aussi avoir été utilisée par les auteurs de l’article, et c’est alors aux évaluateurs de le détecter et d’apprécier si cette utilisation respecte l’intégrité scientifique exigée par la revue scientifique.

Le recours à l’outil Problematic Paper Screener (PPS), créé par Guillaume Cabanac, a permis de détecter, à ce jour, 25 000 articles utilisant des « expressions torturées » laissant à penser à un usage d’algorithme pour leur rédaction, sans discernement ni relecture humaine.

Or, si de nombreuses revues ont aujourd’hui fixé des règles, les principes éthiques restent flous et les pratiques hétérogènes laissant les chercheurs dans l’incertitude.

Aussi, apparaît-il clairement dans les discours et débats des sociétés savantes, un réel besoin de dialoguer sur ces questions mais aussi une absence d’unanimité sur les options envisageables avec des perceptions éthiques divergentes.

Vers un appauvrissement de la pensée ?

Une étude récente publiée dans la revue Science montre que l’adoption des grands modèles de langage (LLM) par les chercheurs (toutes disciplines confondues) accroît leur productivité (plus de 89 %) et ouvre de nouvelles opportunités (simulation de populations virtuelles lorsque celles-ci sont difficilement accessibles ; synthèse rapide d’une somme d’articles de recherche) mais qu’elle diminue aussi la qualité de leurs travaux en raison de ses capacités limitées à appréhender des tâches complexes.

De plus, le recours à l’IAG pour acquérir des connaissances et rédiger fait courir un risque d’uniformisation de la pensée et des connaissances : son recours ayant tendance à cantonner les chercheurs aux champs déjà bien établis, réduisant par le fait même l’exploration scientifique « en dehors des sentiers battus ». Le chercheur, conscient de ces limites, peut tirer parti de l’utilisation d’une IAG en l’interrogeant de manière précise et pointue, sans se contenter de la première réponse et en vérifiant systématiquement les contenus produits.

L’utilisation de l’IAG pour l’évaluation des articles : un risque majeur pour la fiabilité de la recherche et son utilité pour la société ?

L’IAG représente un problème majeur en ce que les textes qu’elle génère sont, pour le moment, impossibles à différencier automatiquement de ceux produits par les humains. Aussi, à ce stade, deux principes doivent permettre de s’affranchir de cette limite.

Le chercheur doit être le seul garant de la qualité scientifique de la recherche : les chercheurs sont sollicités pour évaluer des articles précisément parce qu’ils sont experts du domaine scientifique considéré. Leur analyse doit donc théoriquement émaner de leur propre jugement, sans délégation à une IAG. C’est d’ailleurs ce que précisent les chartes éthiques ou les consignes de certains éditeurs de revues académiques (à l’instar d’Elsevier ou Sage) qui, à ce stade, interdisent aux évaluateurs de téléverser un article dans un outil d’IAG. Toutefois, si l’IAG devient un outil de support, quelles seront les limites à poser pour son utilisation ?

La confidentialité des données de la recherche devient un gage de la qualité des recherches futures : utiliser une IAG hébergée dans un cloud pour évaluer un article revient à prendre le risque d’exposer à tous des données confidentielles et potentiellement sensibles, ce qui est problématique, notamment, dans le cadre de l’évaluation d’un article scientifique. Il pourrait être envisagé d’utiliser une IAG installée en local non seulement pour préserver la confidentialité des données de recherche mais aussi pour éviter de nourrir l’IA avec des documents non validés scientifiquement. Il en va de la crédibilité des résultats de recherche et de la confiance du grand public dans le discours scientifique.

Le développement rapide des IAG dans la rédaction et l’évaluation d’articles scientifiques oblige d’une part à repenser notre rapport à la connaissance et à sa construction et, d’autre part, à réfléchir en profondeur à la façon de préserver les fondements éthiques de la production et de l’évaluation du savoir. Malgré de premières initiatives pertinentes, une réflexion collective, sociétale, interdisciplinaire et internationale apparaît indispensable pour articuler innovation technologique et responsabilité scientifique.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Intelligence artificielle générative et recherche académique : comment préserver éthique et intégrité scientifique – https://theconversation.com/intelligence-artificielle-generative-et-recherche-academique-comment-preserver-ethique-et-integrite-scientifique-279944

Le Viêt Nam a franchi le cap des 100 millions d’habitants. Et demain ?

Source: The Conversation – in French – By Gilles Pison, Anthropologue et démographe, professeur émérite, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN); Ined (Institut national d’études démographiques)

Le Viêt Nam vient de franchir le seuil de 100 millions d’habitants et sa population continue d’augmenter. Jusqu’où ? À quoi la population du pays ressemblera-t-elle demain ? Retraçons l’évolution démographique du Viêt Nam et comparons-la à celles d’autres pays d’Asie pour repérer les spécificités vietnamiennes.


La population du Viêt Nam a atteint 100 millions d’habitants en 2023. Le pays en comptait moins de la moitié (46 millions) il y a cinquante ans, en 1976, lors de sa réunification sous le nom de République socialiste du Viêt Nam, et seulement un sixième (16 millions) il y a cent ans, en 1926 (Figure 1).

Figure 1. Évolution de la population du Viêt Nam depuis 1900 et projections jusqu’en 2100.
Figure reprise de Pison et Scornet, 2026, « Population & Sociétés », 645, Fourni par l’auteur

D’après les projections moyennes des Nations unies, la population devrait continuer de croître et pourrait atteindre un maximum de 110 millions au milieu du XXIᵉ siècle, avant de diminuer jusqu’à 92 millions en 2100. Ce scénario fait l’hypothèse que la fécondité, estimée à 1,9 enfant en moyenne par femme en 2023, va baisser jusqu’à atteindre 1,7 enfant par femme en 2100.

Comment la population du Viêt Nam a-t-elle atteint 100 millions ? Pourquoi la croissance devrait-elle s’arrêter prochainement ? Et à quoi la population du pays ressemblera-t-elle demain ?

La croissance est liée à la transition démographique

L’importante augmentation de la population du Viêt Nam au XXᵉ siècle et au début du XXIᵉ est liée à la transition démographique. Comme partout dans le monde, la mortalité a baissé, notamment celle des enfants, entraînant un excédent des naissances sur les décès. La croissance de la population a atteint un pic de plus de 3 % par an au milieu des années 1950 et diminue depuis d’année en année, du fait d’une baisse de la fécondité.

En 2023, les Vietnamiennes mettent au monde 1,9 enfant en moyenne chacune comme déjà mentionné, au lieu de 6 enfants dans les années 1960 et au début des années 1970. La figure 2 permet de comparer l’évolution de la fécondité au Viêt Nam avec celles de trois autres pays d’Asie de l’Est et du Sud-Est : la Chine, la Corée du Sud et la Thaïlande.

Figure 2. Évolution de la fécondité au Viêt Nam, en Corée du Sud, en Chine et en Thaïlande, de 1950 à 2023.
Figure reprise de Pison et Scornet, 2026, « Population & Sociétés », 645, Fourni par l’auteur

La politique vietnamienne d’un ou deux enfants

Il y a quatre-vingts ans, les autorités du Nord-Vietnam, inquiètes de la croissance rapide de la population à l’époque, et souhaitant la ralentir, ont mis en place une politique de limitation des naissances. En 1963, le gouvernement restreint d’abord la famille à trois enfants, fixant la norme à deux ou trois enfants espacés chacun de cinq à six années.

La politique devient plus restrictive en 1988 : la règle devenant alors « un ou deux enfants » par couple.

Elle s’applique aux familles qui vivent en ville ou dans des zones de fort peuplement (zones industrielles, régions rurales du delta du fleuve Rouge et du delta du Mékong ou plaines des provinces côtières).

La politique est, en revanche, moins restrictive envers les ethnies minoritaires des régions pauvres, isolées et peu peuplées ; elle les autorise à avoir trois enfants.

La politique de limitation des naissances a-t-elle joué un rôle ?

La politique d’un ou deux enfants est-elle responsable de la baisse de la fécondité au Viêt Nam ? La question se pose de façon générale pour tous les pays du Sud, notamment ceux d’Asie, dont les gouvernements ont tous cherché à limiter les naissances lorsque la population augmentait rapidement et où la fécondité a fortement baissé. C’est le cas de la Corée du Sud, de la Chine et de la Thaïlande, la baisse ayant été plus précoce et plus rapide dans ces pays qu’au Viêt Nam, et la fécondité y ayant atteint des niveaux encore plus bas en 2023 – respectivement 0,7 enfant par femme, 1,0 et 1,2 (Figure 2).

Le gouvernement chinois a, par exemple, cherché à limiter les naissances dès le milieu des années 1950, mais il faut attendre le début des années 1970 pour que cette politique soit confirmée puis renforcée ensuite, notamment en 1979 avec la politique de l’enfant unique.

En Thaïlande, la fécondité a baissé au même moment qu’en Chine, et aussi vite. Mais la politique n’a pas été coercitive : elle a consisté, dès les années 1970, en mesures incitatives, telles que la libéralisation de l’avortement et de la stérilisation, et aides financières à la scolarisation et à l’économie agricole domestique pour les couples se limitant à deux enfants.

En Corée du Sud, la baisse rapide de la fécondité s’est produite quelques années plus tôt, avec des mesures visant à promouvoir la contraception et la stérilisation, mais sans mesures coercitives également.

La politique de limitation des naissances du Viêt Nam a finalement été intermédiaire entre celle de la Chine et celles de la Corée du Sud et de la Thaïlande, associant coercition comme la première (avec sa politique d’un ou deux enfants) et incitations.

Quant au rôle qu’ont joué ces politiques, il est difficile de le mesurer. Si la fécondité a baissé aussi vite dans les années 1970 et 1980 en Chine et en Thaïlande, c’est avant tout parce que, à l’époque, les familles dans ces pays souhaitaient avoir moins d’enfants – comme partout lorsque l’instruction progresse et les conditions de vie s’améliorent.

Changement de cap : quand l’État cherche à relancer la natalité

Inquiet du vieillissement rapide de sa population (voir les pyramides des âges de la figure 3), le gouvernement vietnamien a progressivement assoupli la politique d’un à deux enfants à la fin des années 2010, puis l’a définivement abandonnée en 2025 et prône désormais la famille à deux enfants.

Comme dans d’autres domaines, le Viêt Nam a suivi la Chine dans ce revirement, cette dernière ayant supprimé la politique de l’enfant unique en 2015 et institué en 2021 la politique de trois enfants – sans effet jusqu’ici apparemment, la fécondité chinoise n’ayant jamais été aussi basse.

Figure 3. Pyramide des âges de la population du Viêt Nam en 2025 et projection en 2075.
Figure reprise de Pison et Scornet, 2026, « Population & Sociétés », 645, Fourni par l’auteur

La sélection du sexe des enfants

La proportion de garçons chez les nouveau-nés a augmenté depuis les années 2000 au Viêt Nam, atteignant 114 garçons pour 100 filles dans la deuxième moitié des années 2010 (Figure 4). Le même type de hausse a été observé vingt ans plus tôt en Corée du Sud et en Chine, pays pionniers dans ce domaine.

Figure 4. Évolution du rapport de masculinité à la naissance au Viêt Nam, en Corée du Sud et Chine, depuis 1950.
Figure reprise de Pison et Scornet, 2026, Population & Sociétés, 645, Fourni par l’auteur

La hausse du rapport de masculinité à la naissance dans ces pays vient du désir marqué d’avoir au moins un garçon et aux avortements sélectifs de filles pratiqués pour y arriver. Plus précisément, le phénomène résulte de la conjonction de trois phénomènes : la réduction de la taille des familles, la volonté d’avoir un garçon à tout prix et la diffusion de l’échographie.

Mais tous les pays d’Asie ne sont pas touchés ; la Thaïlande, par exemple, ne l’a jamais été. En Inde, le phénomène ne s’est développé que dans le nord du pays. Il en est de même au Viêt Nam où le Nord est plus touché que le Sud, avec un rapport de masculinité des naissances particulièrement élevé dans le delta du fleuve Rouge et les régions montagneuses du Nord (Figure 5).

Ce contraste Nord-Sud est lié à des différences culturelles. Le delta du fleuve Rouge, au Nord, a été occupé par la Chine pendant plus de mille ans et cette région est la plus marquée du pays par l’influence chinoise et les traditions confucéennes. Dans ce type de région, les garçons sont souvent préférés, car c’est à eux qu’incombent la perpétuation de la lignée familiale et le devoir de piété filiale manifesté par le culte des ancêtres.

En revanche, le delta du Mékong, au Sud, a fait partie pendant plusieurs siècles de l’Empire khmer et est culturellement proche du Cambodge et de la Thaïlande.

Figure 5. Rapport de masculinité à la naissance par grandes régions au Viêt Nam, en 2024.
Figure reprise de Pison et Scornet, 2026, _Population & Sociétés_, 645, Fourni par l’auteur

Des générations avec les garçons surreprésentés : quelles conséquences ?

Le déséquilibre des sexes à la naissance régresse depuis quelques années, et le rapport de masculinité pourrait retrouver à terme son niveau normal, comme en Corée du Sud. Toutefois, des générations d’enfants vietnamiens où les garçons sont surreprésentés sont déjà nées. Ces garçons risquent d’en subir les conséquences tout au long de leur vie, notamment lorsqu’ils auront l’âge de se mettre en couple : les filles, minoritaires, n’auront pas de difficultés à trouver un conjoint, alors qu’une partie des garçons se retrouveront sans partenaire.

Quant aux perspectives démographiques, elles doivent en tenir compte : les premières générations touchées, celles nées au milieu des années 2000, arrivent en effet à l’âge d’avoir des enfants. Les femmes, peu nombreuses, mettront peu d’enfants au monde au total, insuffisamment pour remplacer leur génération : avec 105 garçons pour 100 filles, il faut déjà 2,1 enfants en moyenne par femme pour assurer le remplacement ; avec 113 garçons pour 100 filles, comme dans la deuxième moitié des années 2010, il en faut 2,2.

La croissance démographique du Viêt Nam pourrait ralentir plus vite qu’imaginé en ne considérant que la seule baisse de la fécondité. Le vieillissement démographique en serait accéléré, comme c’est déjà le cas en Corée du Sud et en Chine, pays pionniers en matière de sélection du sexe, où elle s’est développée vingt ans avant le Viêt Nam.

Reste à voir si le Viêt Nam va suivre le même chemin que ses voisins pour ce qui est de l’évolution de sa fécondité. Après avoir baissé dans les années 1970 à 1990, l’indicateur de fécondité semble s’être à peu près stabilisé autour de 2 enfants par femme depuis 2000. Va-t-il se maintenir à ce niveau, ou baisser jusqu’à des niveaux nettement moindres, tels qu’ils sont désormais observés dans les deux grandes régions du Sud (celles du Sud-Est et du delta du Mékong) et comme en Corée du Sud, en Chine et en Thaïlande ?

Ces pays ont, en effet, jusqu’ici devancé le Viêt Nam dans les évolutions de fécondité. Celle du Viêt Nam pourrait atteindre des niveaux encore plus bas qu’aujourd’hui dans les prochaines années si le pays suivait là aussi ses voisins.


Ce texte est adapté d’un article publié par les auteurs dans Population et Sociétés, n° 645 : « Viêt Nam : 100 millions d’habitants aujourd’hui, combien demain ? ».

The Conversation

Gilles Pison a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche française et des National Institutes of Health américains

Catherine Scornet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le Viêt Nam a franchi le cap des 100 millions d’habitants. Et demain ? – https://theconversation.com/le-viet-nam-a-franchi-le-cap-des-100-millions-dhabitants-et-demain-286280

Savoir nager est essentiel, mais ne suffit pas à prévenir les noyades

Source: The Conversation – in French – By Emmanuel Auvray, Enseignant à l’UFR STAPS, Chercheur associé à l’équipe Histemé, Université de Caen Normandie

Durant l’épisode caniculaire que vient de traverser la France, le regain de baignades dans les espaces naturels, mais aussi en ville s’est accompagné d’une hausse marquée des noyades. Si la maîtrise des techniques de natation ne protège donc pas de tous les risques en milieu naturel, comment développer concrètement les réflexes de prévention nécessaires à tous les âges ?


Depuis le 18 juin 2026 en France, le ministre l’intérieur Laurent Nuñez a annoncé le décès par noyade de 74 personnes durant une période marquée par un épisode caniculaire. Comme le montrent les données de la surveillance épidémiologique des noyades menée par Santé publique France (2025), les épisodes de fortes chaleurs s’accompagnent d’une augmentation du nombre de noyades, dans la mesure où un plus grand nombre de personnes se baignent pour se rafraîchir.

Pour autant, une fois encore, d’aucuns attribuent ces noyades au fait que les Français ne sauraient pas nager du fait du manque de piscines permettant d’enseigner la natation.

Cette explication, souvent avancée dans le débat public, est-elle, à elle seule, suffisante pour comprendre et endiguer cette hécatombe ?

Différencier cause et corrélation

Entre le 1er juin et le 30 septembre 2025, 1 418 noyades ont eu lieu en France, dont 409 ont été suivies de décès. Ces chiffres pour l’été 2025 sont en hausse par rapport à la même période en 2024, où il y avait eu 1 246 noyades et 350 décès.

Les décès par noyade en cours d’eau ou plans d’eau ont représenté environ la moitié de ces décès, quel que soit l’âge. Pour les autres lieux, les décès par noyade ont davantage eu lieu en piscine privée en ce qui concerne les mineurs et en mer en ce qui concerne les adultes.

Bien que nous ne disposions pas encore de données précises sur les noyades de juin 2026, il semble qu’il s’agit principalement d’adolescents et de jeunes adultes masculins dans des lieux de baignade non surveillés, voire interdits. Si l’on se réfère aux bilans des années précédentes, nous savons que le fait de ne pas savoir nager était en cause dans 10 % des décès par noyade.

Dès lors, l’idée selon laquelle il existerait une forte corrélation entre le fait de ne pas savoir nager et se noyer mérite d’être nuancée. Dans la grande majorité des cas, les gens se noient dans des contextes où la maîtrise des techniques de nage ne prémunit ni contre les dangers propres à l’environnement (courants, vagues, variations de profondeur, température de l’eau, obstacles, etc.), ni contre les erreurs d’appréciation ou les comportements à risque.

Si le fait de ne pas savoir nager représente indéniablement un facteur de risque, il ne saurait, à lui seul, expliquer la survenue des noyades. Celles-ci résultent le plus souvent d’une combinaison de facteurs individuels, environnementaux et comportementaux.

L’apprentissage et la question des équipements

Face à un parc de piscines publiques vieillissant et particulièrement énergivore, l’État et les collectivités territoriales doivent poursuivre la mobilisation engagée par la ministre des Sports Roxana Maracineanu (2019-2022) en faveur de l’apprentissage de la natation et du développement des équipements. L’objectif est de permettre au plus grand nombre d’apprendre à nager dans le cadre scolaire, au sein du milieu associatif et à l’échelle des communes.

Or, la situation n’est pas homogène d’un territoire à un autre. Par exemple, entre la Seine-Saint-Denis et le reste de la France, malgré une hausse des ressources publiques consacrées au savoir-nager et aux équipements, l’écart par rapport à la moyenne nationale (86 %) continue de croître. Entre 2012 et 2023, on relève une baisse de 20 points de la maîtrise du savoir nager en dix ans (66 %) qui interroge l’organisation d’une éducation aquatique de qualité.

D’un autre côté, on ne compte plus les fermetures de piscines en raison de leur état de délabrement. Selon les estimations, il manque environ 400 piscines pour permettre un apprentissage plus massif de la natation et réduire ainsi les inégalités d’accès sur le territoire national.

Le développement de centres aquatiques et parcs de loisirs ne doit pas masquer une réalité préoccupante : la France manque aujourd’hui de piscines « basiques », c’est-à-dire d’équipements prioritairement pensés pour l’apprentissage de la natation et l’entraînement. Sans compter l’augmentation des dépenses, à la charge des collectivités, que supposent le déplacement des scolaires sur des piscines de plus en plus éloignées des établissements et sous tension pour obtenir des créneaux.

Comme le réclame le champion olympique Alain Bernard, il faudrait déployer « un plan Marshall » pour équiper de manière plus homogène la France de ce type de bassins. À l’heure où, face au réchauffement climatique, nous observons un regain d’intérêt pour la baignade urbaine et l’apprentissage de la natation en milieu naturel.

Bien que limitées dans l’espace et le temps et à rebours de l’histoire de l’enseignement de la natation scolaire, ces tendances sont légitimes et intéressantes. En miroir de ce qui se fait à l’étranger depuis déjà de nombreuses années (Danemark, Allemagne), elles offrent l’occasion, en plus des piscines, de pouvoir se baigner au cœur des villes, comme à Nantes et Paris, et d’apprendre à nager en analysant son environnement de nage naturel et tenir en conséquence les bonnes conduites face aux risques et vicissitudes d’un espace ouvert, en étant surveillés par des professionnels qualifiés.

Mettre l’accent sur la prévention

Inscrit, depuis 2006, dans le socle commun de connaissances et de compétences du collège, le savoir-nager est une priorité nationale qui s’inscrit dans le prolongement de l’aisance aquatique développée à l’école primaire. Or, selon les résultats fournis par le projet européen « Aquatic Literacy For All Children » (ALFAC), les enfants français ont un retard significatif par rapport aux standards européens. S’ils présentent un niveau inférieur dans les habiletés motrices aquatiques de base, ils progressent avec l’âge, sans toutefois combler l’écart avec les autres pays.

Comme le soulignent les travaux en matière de littératie aquatique, c’est-à-dire la capacité à évoluer en sécurité, avec confiance et plaisir dans le milieu aquatique, la prévention de la noyade fait encore souvent défaut dans les programmes de formation chez les 4 à 12 ans tant du côté des parents que des apprenants.

Les jeunes sont sensibles à un discours préventif même dès leur plus jeune âge. Du côté de l’attestation du savoir-nager en sécurité (ASNS), il repose sur l’enchainement, sans lunettes de natation, de 9 actions. Sa validation atteste de la maîtrise des compétences permettant d’évoluer en sécurité dans un milieu surveillé et fermé. En outre, il comprend l’enseignement d’un ensemble de connaissances et d’attitudes qui relève de la prévention :

  • savoir identifier la personne responsable de la surveillance à alerter en cas de problème ;

  • connaître et respecter les règles de base liées à l’hygiène et la sécurité dans un établissement de bains ou un espace surveillé ;

  • savoir identifier les environnements et les circonstances pour lesquels l’ASNS permet d’évoluer en sécurité.

Selon nos observations, ces dimensions ne sont pas suffisamment prises en compte et certifiées pour apprendre à l’élève à en faire un bon usage en fonction des lieux : piscine publique, piscine privative, espaces naturels surveillés ou non, etc. Pourtant, nous disposons aujourd’hui d’un ensemble d’outils pédagogiques qui permettent de prévenir et éduquer aux dangers de la baignade.

Adapter les baignades selon les âges de la vie

En ce qui concerne les noyades chez les adultes en 2025, par rapport à 2024, le nombre de noyades suivies de décès en mer a augmenté de 20 % et avec l’âge. En matière de prévention, il faut les sensibiliser au fait de faire évoluer leur manière de se baigner aux différents âges de leur vie. Par exemple, au lieu de nager en mer en s’éloignant de la plage pour aller rejoindre la bouée des 300 m, il devient plus raisonnable de nager parallèlement à la plage.

En vieillissant, il faut pas hésiter à demander l’avis d’un professionnel pour adapter sa nage à son état de santé et à sa condition physique avant de s’aventurer trop loin et trop longuement.

Réduire les noyades à une seule question de savoir-nager ou de déficit d’infrastructures revient à occulter la complexité du phénomène. Les circonstances de survenue des noyades mettent également en jeu d’autres facteurs : la surestimation de ses propres capacités, la méconnaissance des risques liés aux milieux aquatiques, les comportements à risque, la consommation d’alcool, les conditions environnementales, ou encore l’absence d’une véritable culture de la prévention en fonction des âges de la vie.

Dès lors, la lutte contre les noyades ne peut se limiter au seul apprentissage des techniques de nage ; elle suppose également le développement d’une véritable éducation à l’aisance aquatique, à la gestion du risque et à la prise de décision dans des espaces surveillés ou non par des professionnels qualifiés. Également exposée aux conséquences des épisodes caniculaires, cette profession est sous tension et mérite la plus grande attention de la part des pouvoirs publics et le respect des baigneurs/nageurs.

The Conversation

Emmanuel Auvray ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Savoir nager est essentiel, mais ne suffit pas à prévenir les noyades – https://theconversation.com/savoir-nager-est-essentiel-mais-ne-suffit-pas-a-prevenir-les-noyades-286377

Canicule : pourquoi le vrai coût des coupures d’électricité n’apparaît dans aucun chiffre officiel

Source: The Conversation – in French – By Jean-Baptiste Vaujour, Senior Professor of Practice – Directeur du Master in Strategy & Consulting – Energy Economist, EM Lyon Business School

Au cours de la canicule de juin 2026, au total 335 000 foyers ont été privés d’électricité au fil des incidents, en France. Anne Nygard/Unsplash, Fourni par l’auteur

Combien coûtent les coupures d’électricité provoquées par les canicules ? Si ce chiffre reste absent des données officielles, le chercheur en économie de l’énergie Jean-Baptiste Vaujour s’est néanmoins attelé à une estimation de ce coût pour la dernière vague de chaleur extrême, en agrégeant les différents chiffres disponibles. Il nous montre, à travers cet exercice, combien notre système semble voué à subir plutôt qu’à anticiper si l’on ne prend pas ce coût en compte.


Le 23 juin 2026, vers 21 heures, une explosion au poste électrique de Squividan près de Quimper, prive de courant jusqu’à 120 000 foyers du sud-ouest du Finistère. La préfecture attribue l’incident aux fortes chaleurs. La France traverse alors une canicule d’une sévérité exceptionnelle : le 25 juin deviendra la journée la plus chaude jamais relevée à l’échelle nationale depuis 1947.

Ces coupures ont des impacts directs et diffus sur la santé publique : arrêt des climatiseurs et des ventilateurs, mais aussi des machines respiratoires à domicile et généralement de tous les appareils médicaux, par exemple. Leurs conséquences contribuent à la dangerosité des épisodes caniculaires.

L’image est saisissante, mais elle pose également une question peu traitée : quel est le coût pour la collectivité de tels épisodes et, par ricochet, vaut-il la peine d’investir pour s’en prémunir ?


Fourni par l’auteur

Un épisode, un ordre de grandeur

Lors d’un pic de chaleur, le réseau électrique est fortement mis sous pression. Ses différents composants montent à des températures importantes, ce qui peut mener à des dysfonctionnements, combustions ou même explosions pour les transformateurs. La capacité de transit du système se trouve de plus contrainte, un câble chaud dissipant moins bien la chaleur et voyant de surcroît sa résistance augmenter.

Sur la période du 19 au 27 juin 2026, un recensement de la presse régionale (La Voix du Nord, Ouest-France, Le Télégramme, Sud Ouest, La Dépêche, Le Progrès, Le Dauphiné libéré, La Provence, Le Parisien, Le Monde, France Bleu/ICI et Actu.fr, notamment) et des communiqués d’Enedis et du Réseau de transport de l’électricité (RTE) permet d’identifier une trentaine de coupures localisées d’ampleur, pour un cumul d’environ 335 000 foyers privés d’électricité au fil des incidents, et près de 50 000 au plus fort simultané, le 25 juin, quand Enedis active sa force d’intervention rapide électricité (FIRE). Ces chiffres sont une estimation basse : seuls les incidents médiatisés sont captés, et les coupures brèves ou fortement localisées échappent au décompte.


Fourni par l’auteur

Combien cela représente-t-il en euros ? La grandeur la plus directe est l’énergie non distribuée, que l’on peut estimer à environ 2 gigawattheures (GWh) pour la période considérée, sur la base des profils-types de consommation, de la durée des coupures et du nombre de foyers concernés.

Valorisée au coût de l’énergie non distribuée (33 000 euros par mégawattheure [MWh], arrêté du 5 août 2022, sur proposition de la Commission de la régulation de l’énergie, CRE, et de RTE), elle situe le coût de cet épisode autour de 66 millions d’euros ; avec une hypothèse plus prudente (20 000 €/MWh, valeur illustrative du ministère), la fourchette descend à 40 millions d’euros. Soit un repère central de l’ordre de 60 millions d’euros.

Mais ce montant ne couvre que l’électricité non livrée. Il laisse de côté la mobilisation et les réparations d’Enedis, les pertes économiques indirectes des entreprises et des ménages, et surtout toutes les coupures diffuses non répertoriables dans le présent décompte. Le coût réel est donc significativement supérieur.


Fourni par l’auteur

Plusieurs fois par an désormais

À partir de là, l’erreur serait de lire ces 60 millions d’euros comme un accident isolé. Depuis 2000, une vague de chaleur frappe la France quasiment chaque année, et souvent plusieurs fois : deux épisodes en 2025, trois en 2022, selon Météo-France. Le nombre de jours de vague de chaleur a doublé entre 2006–2015 et 2016–2025, et la trajectoire de référence pour l’adaptation prévoit une multiplication par cinq de tels jours, d’ici 2050.

Si l’on retient deux épisodes majeurs par an, en tendance récente, le coût visible des seules coupures atteint déjà l’ordre de 120 millions d’euros par an. S’il devait être traduit par un prix dans les factures, cela équivaudrait à une hausse de 3 euros par client par an environ. C’est un flux récurrent, non un événement exceptionnel. Et ce flux croît avec le réchauffement du climat.

La partie immergée de l’iceberg

Sous la surface, un coût diffus s’accumule toute l’année : les coupures ordinaires, brèves et dispersées, que résume le critère B. Cet indicateur mesure la durée moyenne annuelle de coupure par client basse tension suivie par la CRE. Il est considéré, jusqu’à aujourd’hui, comme une mesure de référence pour jauger de la qualité d’un réseau.

En 2025, il s’établit en moyenne nationale à environ 62 minutes par client et par an, hors événements exceptionnels (Enedis). Cet indicateur agrège les coupures liées notamment aux travaux et aux incidents, sans identifier si ceux-ci sont dus à une chute de neige abondante ou à une canicule.

Une canicule record comme celle de juin 2026 bascule justement dans la catégorie « exceptionnelle » et sort donc du périmètre du critère B. L’indicateur officiel de qualité ne verra donc presque rien d’un épisode pourtant massif. Le décompte des chocs exceptionnels se fait à part (critère B « exceptionnel », par rapport au critère B hors événements exceptionnels, dit « HIX »). Les deux mesures répondent à des questions différentes, l’une sur le quotidien du réseau, l’autre sur les chocs.

La conséquence pratique est qu’aucun chiffre public unique n’agrège la totalité des effets du réchauffement climatique. Il reste fragmenté entre une partie émergée, suivie de façon agrégée un an après, et une partie immergée, diffuse et noyée dans les agrégats.


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Subir ou éviter ?

Mettons maintenant ce coût sociétal en regard de ce que coûterait de réduire le risque. Enedis porte un plan de développement de 96 milliards d’euros sur 2022–2040, dont environ 25 %, soit 1,2 milliard à 1,3 milliard d’euros par an, sont fléchés vers la résilience climatique, selon les données d’Enedis et du Sénat. Le levier le plus directement lié à la canicule est le réseau souterrain : le remplacement des câbles à papier imprégné, qui défaillent lorsque le sol dépasse 70 à 80 °C, représente plus de 5 milliards d’euros d’ici 2040. S’y ajoutent la consolidation du réseau aérien (de l’ordre de 9,4 milliards d’euros) et le renforcement des transformateurs (plus de 2 milliards d’euros).

L’enseignement tient dans la comparaison des ordres de grandeur. Le coût annuel récurrent des coupures visibles, de l’ordre de la centaine de millions d’euros, n’est plus marginal au regard de l’investissement annuel d’adaptation, autour de 1,2 milliard à 1,3 milliard d’euros. Si l’on y ajoute la partie immergée et les coûts indirects non chiffrés ici, l’investissement de résilience cesse d’apparaître disproportionné face aux dommages qu’il vise à éviter. L’arbitrage classique entre dépenser maintenant et subir plus tard se rééquilibre.

Pourquoi cet arbitrage est-il pourtant difficile ? Parce que les deux termes n’ont pas la même visibilité. Le coût subi est diffus, supporté par les ménages et la collectivité, largement hors facture. Le dédommagement réglementaire des coupures le confirme : 2 euros par kilovoltampère (kVA) par tranche de cinq heures, au-delà de cinq heures consécutives seulement, plafonné à 400 euros et hors dégâts matériels (CRE, délibération 2021-13). Il ne couvre qu’une part de la perte. À l’inverse, la dépense d’investissement est concentrée, visible et financée par l’intermédiaire du tarif d’utilisation des réseaux (TURPE), directement imputé sur la facture des consommateurs à hauteur d’environ un tiers du prix final de l’électricité. On investit donc difficilement contre un coût que l’on ne mesure pas.

Quelques pistes derrière les chiffres

La présente comparaison ne prétend pas livrer un ratio coût-bénéfice, hors de portée sur la base des données disponibles. Elle explicite une intuition : tant que chaque canicule est traitée comme un accident, l’investissement de résilience paraît lourd ; mais dès lors qu’on la lit comme une charge annuelle récurrente et croissante, à laquelle s’ajoute un coût diffus permanent, le même investissement change de statut.

Pour aller plus loin, il serait utile de refondre le calcul du critère B et sa mise à disposition du public, afin d’identifier clairement ce qui relève des aléas climatiques exceptionnels (impacts catastrophiques) et ce qui relève d’un changement de fond des conditions climatiques (impacts chroniques et diffus).

Cela contribuerait aussi à mieux informer les collectivités locales, propriétaires concédantes des réseaux de distribution, sur la vulnérabilité de leurs actifs, et à travailler avec Enedis à la priorisation des travaux et des mesures d’adaptation locales, selon le nombre de clients concernés et la criticité de la continuité de fourniture.

Derrière ces chiffres, ce sont aussi les équipes de terrain d’Enedis qui sont mobilisées dans des conditions particulièrement difficiles, voire dangereuses, et qui doivent réparer en urgence pour rétablir le courant. Au-delà des enjeux purement économiques, il y a, tant chez Enedis que chez les nombreux clients coupés, de lourds enjeux de santé publique, de sécurité et de résilience, qui ne sauraient se réduire à une approche purement économique.

The Conversation

Jean-Baptiste Vaujour ne possède aucun conflit d’intérêts avec les entreprises mentionnées. S’il a travaillé quatre ans à la Direction de la Stratégie d’Enedis (2012-2016) puis pour le groupe EDF (2016-2020), il n’a plus aucun lien avec ces entreprises depuis lors.

ref. Canicule : pourquoi le vrai coût des coupures d’électricité n’apparaît dans aucun chiffre officiel – https://theconversation.com/canicule-pourquoi-le-vrai-cout-des-coupures-delectricite-napparait-dans-aucun-chiffre-officiel-286415

Le retour de la 2CV – en version électrique : nostalgie ou solution pour une mobilité plus sobre ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Marc Prieto, Professeur-HDR, directeur de l’Institut ESSCA "Transports & Mobilités Durables", ESSCA School of Management

La mythique Citroën 2CV (ici, le modèle Charleston) revient en version électrique. Après la DS, que dit le retour de cette icône française ? Lothar Spurzem/Wikipedia, CC BY

La 2CV électrique illustre une recomposition des stratégies automobiles : mobiliser l’héritage pour accompagner la décarbonation. Un cas révélateur des tensions entre innovation, coût et usages.


L’industrie automobile est-elle à ce point en difficulté qu’elle doive puiser dans ses modèles mythiques pour soutenir une électrification encore hésitante ? En 2026, le rétro marketing appliqué aux véhicules électriques connaît un véritable essor, notamment autour d’icônes populaires : Fiat 500, Mini, Renault 5 ou encore Renault 4L.

Plutôt qu’un manque d’inspiration des designers, cette tendance traduit surtout un choix stratégique assumé : capitaliser sur des modèles familiers pour rassurer les consommateurs face à une transition technologique encore incertaine.

Parmi ces icônes, l’une manquait encore à l’appel : la Citroën 2CV (deux chevaux-vapeur). Le groupe Stellantis a levé le voile en annonçant son retour à l’horizon de 2028 dans le cadre de son plan « FaSTLAne 2030 ».

Quand le passé éclaire le futur

Ce recours au passé n’est pas inédit chez Citroën. Dès les années 2010, la DS3 avait déjà mobilisé l’héritage de la mythique DS. Dans nos travaux de 2014, nous montrions qu’il ne s’agissait pas d’un simple exercice nostalgique, mais d’une variante stratégique du rétro marketing reposant sur l’utilisation d’un nom iconique, sans reprise du design d’origine, afin de projeter le nouveau modèle, qui deviendra par la suite une marque à part entière, vers le segment premium.




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La voiture électrique accessible à tous ? Les marges de manœuvre limitées des constructeurs européens


Aujourd’hui, avec la future 2CV, Citroën adopte une logique presque inverse. L’objectif n’est plus de monter en gamme, mais au contraire de rendre accessible la mobilité électrique, avec un véhicule annoncé autour de 15 000 €.

Autrement dit, là où la DS3 utilisait le passé pour justifier un positionnement haut de gamme, la 2CV pourrait l’utiliser pour légitimer une offre frugale.

L’émergence des « e-cars »

Le projet dépasse toutefois le simple cadre du marketing. Il s’inscrit dans une évolution réglementaire européenne avec l’apparition des « e-cars » (catégorie M1E). Cette nouvelle catégorie permet de concevoir des véhicules compacts, plus légers et moins coûteux, tout en autorisant des dérogations à certaines obligations de sécurité, notamment celles liées à la réglementation GSR2, particulièrement onéreuses.

L’objectif – accélérer la démocratisation de la voiture électrique – est clair. Mais cette simplification a une contrepartie. Les performances restent limitées, avec une autonomie souvent inférieure à 200 kilomètres et des capacités de recharge réduites. Ces véhicules sont donc avant tout conçus pour un usage urbain ou des déplacements de portée limitée.

Dès lors, la future 2CV pourra‑t‑elle rester fidèle à l’esprit de polyvalence de l’originale, pensée pour la France rurale ?

Basculement stratégique

Le contraste avec la DS3 est particulièrement éclairant.

Une DS 3, modèle de 2012.
Wikimédia

La DS3 reposait sur une forme d’« authenticité symbolique » : le client acceptait un prix élevé parce qu’il achetait un produit moderne adossé à un héritage prestigieux. Avec la 2CV, le défi est différent. Il s’agit de maintenir un prix bas, ce qui implique des choix industriels forts, notamment le recours à une plateforme technique issue du partenaire chinois Leapmotor.

Tableau comparatif des stratégies DS3 et 2CV (2028)

Le principal risque tient au fait qu’un décalage peut apparaître entre l’image iconique et la réalité technique, tandis que les usages pourraient se retrouver contraints. Le succès ne dépendra donc pas seulement du design ou du nom, mais de la cohérence entre le produit et la promesse historique de la 2CV.

La nostalgie, une fenêtre stratégique de court terme

Au fond, la nostalgie n’est qu’un point d’entrée. Si elle semble en effet servir de « pont » entre le passé et la transition écologique, elle s’apparente plutôt à une phase ayant vocation à se refermer à l’instar de Renault dont le directeur marketing a récemment indiqué vouloir clôturer ce cycle. La 2CV pourrait ainsi jouer un rôle clé en rendant acceptable une technologie électrique contraignante, caractérisée par une autonomie limitée et des usages plus ciblés, grâce à son ancrage dans un imaginaire collectif positif.

France 24 – 2025.

Ce que révèle le retour de la 2CV, c’est une mutation plus profonde. La contrainte budgétaire devient un argument de marketing, la simplicité retrouve ses lettres de noblesse tandis que la sobriété, sans encore s’imposer pleinement, gagne en légitimité et pourrait, à certaines conditions, séduire un public plus large.

L’enjeu est donc moins de faire revivre le passé que de redéfinir la valeur automobile à l’ère de la décarbonation. Cependant, une fois l’effet nostalgique dissipé, la réussite dépendra d’un critère simple : le véhicule répond‑il réellement aux besoins des usagers ? Sur ce point, rien n’est moins sûr. Plusieurs constructeurs s’y sont déjà essayés avec des succès mitigés, à l’instar du groupe Renault avec la Dacia Spring. Ce véhicule électrique urbain fut lancé en Europe en 2021 par le groupe Renault à travers sa marque Dacia, positionné comme l’une des offres les plus abordables du marché, avec une batterie d’environ 26,8 kilowattheures (kWh) offrant une autonomie autour des 220 kilomètres (cycle WLTP). En matière de diffusion, elle totalise en Europe environ 200 000 unités vendues depuis son lancement (près de cinq fois plus pour la Renault Clio sur la même période).

Si les progrès technologiques permettent d’étendre significativement l’autonomie des batteries et d’améliorer les conditions de recharge, ces petites voitures sont appelées à s’imposer bien au‑delà des usages urbains, des ménages multi-équipés et des flottes d’entreprise. Elles constituent ainsi un levier crédible et structurant de la transition vers une mobilité décarbonée.

The Conversation

Marc Prieto ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le retour de la 2CV – en version électrique : nostalgie ou solution pour une mobilité plus sobre ? – https://theconversation.com/le-retour-de-la-2cv-en-version-electrique-nostalgie-ou-solution-pour-une-mobilite-plus-sobre-285294

Le droit d’association : un fondement de notre démocratie aujourd’hui fragilisé

Source: The Conversation – France in French (3) – By Timothée Duverger, Responsable de la Chaire TerrESS de Sciences Po Bordeaux, Sciences Po Bordeaux

Pendant une grande partie du XIXe siècle, s’associer pour défendre des intérêts communs a suscité la méfiance du pouvoir. De la répression des coalitions ouvrières à la consécration de la fameuse loi de 1901, le droit d’association est le produit d’une histoire politique mouvementée, où se jouent les rapports entre État, société et libertés collectives. Retour sur cette longue conquête à l’occasion du 125ᵉ anniversaire de la loi relative au contrat d’association.


Pour parvenir à l’adoption de cette loi de liberté, il aura fallu à la IIIᵉ République trente ans et 34 projets, propositions de loi ou rapports au Parlement. Et surtout plus d’un siècle de luttes sociales depuis le décret d’Allarde et les lois Le Chapelier. Ceux-ci ont aboli le système des corporations et interdit toute association de personnes d’un même métier en 1791, à la fois pour libérer l’individu des anciennes structures collectives et pour limiter les contre-pouvoirs, ce qui a durablement marqué la culture politique française.

Très rapidement après, des municipalités ont cependant encouragé les accords collectifs entre maîtres et compagnons d’un même métier. Et, au niveau réglementaire, l’article 291 du Code pénal de 1810 a aménagé la loi en laissant libres les associations de moins de 20 membres et en soumettant les autres à l’agrément pour leur création et l’autorisation pour leurs réunions.

C’est, ainsi, à la fois en continuité avec les formes de solidarités traditionnelles, incarnées par le compagnonnage ou les confréries issues de l’Ancien Régime, et en rupture avec celles-ci, puisqu’elles les modernisent avec la liberté d’adhésion, que les associations se décantent progressivement au début du XIᵉ siècle.

La notion elle-même d’association apparaît dans les années 1830, avec une certaine polysémie. Elle peut recouvrir une fonction de défense professionnelle pour réguler le travail et notamment négocier les tarifs vis-à-vis des maîtres. Elle se cache alors souvent sous les dehors plus respectables de sociétés de secours mutuel qui lui servent de paravent. Mais l’association peut aussi fournir du travail aux ouvriers désœuvrés, en particulier lors de grèves, pour prendre la forme d’une association de producteurs. L’association peut enfin viser le rassemblement des ouvriers de toutes les professions, dont se fait l’écho en 1833 le cordonnier parisien Efrahem dans son pamphlet De l’association des ouvriers de tous les corps d’État.

Si la révolution de 1848 a reconnu par le décret du 25 février le droit d’association, celui-ci a fait long feu après les répressions de juin et le coup d’État du 2 décembre 1851 suivi de la restauration de l’Empire. Il faut attendre le tournant libéral des années 1860 et, surtout, le retour de la République en 1870 pour que les libertés associatives puissent de nouveau être considérées.

La loi de 1901

Le droit d’association est finalement consacré par la loi de 1901 dans un contexte anticlérical marqué par le débat sur la séparation de l’Église et de l’État. Comme avec la loi de 1884 sur les syndicats, il s’agit pour les républicains de reconnaître une liberté publique tout en évitant que celle-ci ne serve de support à la constitution de contre-pouvoirs aux mains de leurs adversaires. Or, la loi de 1901 est adoptée en opposition aux congrégations religieuses, accusées, d’une part, d’aliéner la liberté de l’individu qui forme des vœux perpétuels et, d’autre part, d’entraver la circulation des richesses à travers les biens de mainmorte.

C’est ce qui explique non seulement que la loi vise d’abord la formation d’associations non déclarées (son article 1), mais aussi qu’elle crée la reconnaissance d’utilité publique, qui s’accompagne de l’obligation d’adopter des statuts types. S’il s’agit, d’un côté, de fonder une liberté – celle de s’associer sans avoir à le déclarer –, de l’autre, cette liberté tend à se réduire à mesure que les associations augmentent leurs capacités juridiques et matérielles. L’État libère autant qu’il contrôle pour éviter que ne se reconstituent les organisations de l’Ancien Régime telles que les corporations.

Il existe ainsi depuis 1901 trois types d’association en fonction de leur capacité juridique :

  • les associations non déclarées, sans personnalité juridique ni biens propres ;

  • les associations déclarées, auxquelles n’est accordée que la « petite personnalité », c’est-à-dire d’une capacité juridique limitée ;

  • les associations reconnues d’utilité publique, qui peuvent recevoir des dons et des legs, mais sont soumises au contrôle de l’État.

L’association est définie, dans l’article 1er de la loi de 1901, comme une

« convention par laquelle deux ou plusieurs personnes mettent en commun, d’une façon permanente, leurs connaissances ou leur activité dans un but autre que de partager des bénéfices ».

On retrouve à son fondement une logique d’action collective, reposant sur les principes de mutualisation et de coopération ainsi qu’un but non lucratif.

Alors que l’association est souvent rattachée à la démocratie libérale, comme l’a établi Alexis de Tocqueville dans son œuvre classique De la démocratie en Amérique, la loi reste peu prescriptive sur ses modalités d’organisation. L’inscription de principes démocratiques dans les associations est dépendant de statuts types largement diffusés et, surtout, de contraintes juridiques et administratives liées à l’octroi de subventions et à la reconnaissance d’utilité publique.

Les associations dans les cycles d’action publique

Cette reconnaissance du droit d’association est, par ailleurs, concomitante de la mise en place de l’assistance publique, marquée notamment par la loi de 1905 sur l’assistance aux vieillards, aux infirmes et aux incurables. Les politiques sociales étant encore embryonnaires, l’État choisit le contrôle plutôt que l’interdiction des congrégations qui gèrent la plupart des œuvres. À la différence du conflit autour de l’école, il ne s’agit pas d’exclure, mais bien d’inclure les œuvres charitables à la nouvelle assistance publique dans une « volonté de concordat social », selon les termes de l’historienne Colette Bec.

Les associations ont ainsi accompagné l’essor de l’État social, particulièrement après-guerre dans les domaines du social, de la santé, de la culture, du sport ou de l’éducation. Les associations sont ainsi devenues des auxiliaires des politiques publiques. Si cela a pu aller jusqu’à des formes de corporatisme, à l’instar de la création par ordonnance de l’Union nationale des associations familiales (Unaf) en 1945, la période a surtout consisté en un mode de régulation tutélaire, reposant sur le déploiement d’instruments tels que les agréments, les subventions ou les délégations de service public. L’État s’est ainsi retrouvé à fixer les règles, à octroyer les financements et à professionnaliser les associations, au sein desquelles le développement des emplois a eu pour corollaire l’apparition de la figure de l’association gestionnaire.

Le tournant néolibéral des politiques publiques dans les années 1980 s’est accompagné d’une managérialisation des associations. On a ainsi assisté à la conjonction entre, d’une part, l’externalisation de missions de services publics, en lien notamment avec la décentralisation, et, d’autre part, le développement des politiques de l’emploi. De nouveaux instruments reposant sur la contractualisation, le financement au résultat et la mise en concurrence des opérateurs sont apparus. Cette nouvelle régulation repose moins sur les subventions que sur les marchés publics ou des financements indirects consistants à rendre solvables les bénéficiaires des services (crédits d’impôt, défiscalisation des dons, allocations individuelles de solidarité, etc.).

Réinventer les associations et leur relation à l’État

Les associations se retrouvent aujourd’hui face à un triple défi. D’abord, elles doivent renforcer leur fonction employeur. Les spécificités et le caractère atypique du travail associatif ont été largement documentés, de même que l’on a vu apparaître un patronat associatif auquel l’Union des employeurs de l’économie sociale et solidaire (UDES) s’efforce d’offrir un débouché dans le dialogue social. Ensuite, elles doivent consolider leurs modèles économiques, ce qui passe par la diversification de leurs ressources et de leurs activités. Enfin, si depuis la loi de 1901 la dimension socioéconomique des associations a pris de l’importance, au point qu’elles comptent aujourd’hui autour de 1,8 million d’emplois, elles doivent également revitaliser leur dimension sociopolitique, alors que l’on constate une baisse des participations bénévoles dans les secteurs les plus professionnalisés.

Cela plaide en faveur d’un nouveau cycle d’action publique reposant sur la co-construction des politiques entre les pouvoirs publics et les associations. Plutôt que d’alimenter la défiance à travers les coupes budgétaires ou un contrat d’engagement républicain qui fait craindre des sanctions administratives, l’État gagnerait à reconnaître pleinement la contribution à l’intérêt général des associations ainsi que leurs libertés démocratiques, dans l’esprit de la Charte des engagements réciproques, signée en 2014, et de la circulaire Valls qui l’a suivie.

Tout l’enjeu réside donc dans la capacité de la République à retrouver le souffle initial de la loi de 1901 tout en tenant compte de ce que les associations sont devenues.

The Conversation

Timothée Duverger ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le droit d’association : un fondement de notre démocratie aujourd’hui fragilisé – https://theconversation.com/le-droit-dassociation-un-fondement-de-notre-democratie-aujourdhui-fragilise-284383