Chef-d’œuvre de l’art médiéval, la tapisserie de Bayeux raconte la bataille d’Hastings en 1066. Mais elle raconte aussi, en creux, une autre histoire : celle des femmes qui l’ont probablement réalisée et dont le rôle a longtemps été relégué au second plan.BL Royal 20 C V, f. 30v, illuminated manuscript/Wiki Commons/Canva
Près de mille ans après sa création, la tapisserie de Bayeux fait son retour au Royaume-Uni. Elle sera exposée au British Museum, à Londres, du 10 septembre 2026 au 11 juillet 2027. Si elle est célébrée comme le récit de la conquête normande, elle est aussi l’œuvre d’un collectif de brodeuses dont l’histoire est restée largement invisible.
Pour la première fois depuis près de mille ans, la tapisserie de Bayeux revient au Royaume-Uni. Cette broderie de 70 mètres de long sera exposée au British Museum à partir du 10 septembre. Elle retrace la conquête normande de 1066 et la bataille d’Hastings en 1066. Sous la forme d’une bande dessinée avant l’heure, elle raconte l’histoire d’Harold II et de Guillaume le Conquérant.
Pendant des siècles, la tapisserie a été considérée comme l’incarnation même de la « grande histoire des grands hommes ». Pourtant, comme la plupart des broderies du Moyen Âge, elle a presque certainement été réalisée par des femmes.
Dans les travaux consacrés à la tapisserie, ce fait n’est souvent mentionné que brièvement, avant que l’attention ne se reporte sur les hommes de pouvoir, en particulier Odon de Bayeux, généralement considéré comme son commanditaire.
Cet angle mort reflète un schéma historique bien connu : les hommes sont retenus comme les mécènes et les décideurs tandis que le travail ayant permis de créer l’œuvre disparaît de la mémoire. L’absence de noms pour désigner ses réalisatrices n’est pas anodine. Elle contribue à faire de la tapisserie un récit de conquête et de pouvoir plutôt qu’une démonstration d’un savoir-faire collectif.
Les deux tapisseries
Il existe une réplique victorienne grandeur nature de la tapisserie de Bayeux au Reading Museum. Cette tapisserie britannique raconte la même histoire de l’année 1066, mais, cette fois, celles qui l’ont réalisée sont connues.
En 1885, la brodeuse pionnière Elizabeth Wardle (1834-1902) entreprend d’en réaliser une copie à l’échelle 1 sur 1. Fondatrice de la Leek Embroidery Society, elle dirige un atelier réputé pour l’excellence de ses broderies, récompensé à de nombreuses reprises et sollicité pour des commandes venues de tout le pays.
Elizabeth Wardle se rend à Bayeux pour étudier l’original et se persuade que l’Angleterre doit posséder sa propre version. À partir de calques réalisés d’après des photographies conservées par ce qui est aujourd’hui le Victoria and Albert Museum, elle coordonne le travail d’une équipe de 35 femmes chargées de reproduire l’intégralité de la tapisserie.
Ces brodeuses s’attachent à représenter fidèlement l’original, mais quelques modifications typiquement victoriennes subsistent. Les bordures de la tapisserie médiévale comportent plusieurs personnages nus. Dans la version de Reading, l’un d’eux porte désormais un pantalon. Cette retouche est souvent attribuée aux brodeuses. En réalité, elles copiaient des images déjà modifiées par le personnel masculin du South Kensington Museum (aujourd’hui, le Victoria and Albert Museum), qui avait censuré les photographies afin de les rendre conformes aux sensibilités de l’époque victorienne.
Le projet a nécessité environ un an de travail. Cette œuvre est remarquable en elle-même : bien plus qu’une simple copie, elle constitue un témoignage des pratiques artistiques du XIXᵉ siècle, du travail collectif et de la manière dont l’époque victorienne se représentait le passé.
Une œuvre en mouvement
Certaines voix se sont opposées aux projets de transfert de la tapisserie médiévale de Bayeux vers Londres, allant jusqu’à qualifier cette opération de « crime contre le patrimoine ». Selon les critiques, l’œuvre est trop fragile et trop précieuse pour être déplacée, et lui faire courir un tel risque relève de l’inconscience.
La copie victorienne, en revanche, a beaucoup plus voyagé que son illustre modèle médiéval. Après son achèvement, elle a été présentée dans de nombreuses villes britanniques, mais aussi en Allemagne et aux États-Unis. Une fois acquise par le Reading Museum en 1895, elle a également été exposée au château de Windsor à l’intention de la reine Victoria. Avant son installation permanente à Reading, en 1993, elle a continué à parcourir le Royaume-Uni et l’étranger jusqu’au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale.
Chacune des femmes ayant participé à la réalisation de la tapisserie victorienne a signé son travail en brodant son nom dans la bordure inférieure. Ces signatures transforment profondément l’œuvre. Ce qui, dans l’original, demeure un travail anonyme devient ici une contribution personnelle, identifiable et fièrement revendiquée.
Le contraste entre les deux tapisseries est saisissant. L’une efface l’identité de ses créatrices ; l’autre la met au contraire en avant. Ensemble, elles montrent à quel point le travail des femmes peut être facilement invisibilisé, mais aussi comment cette invisibilisation peut être remise en cause.
Stephanie Brown ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Vingt-cinq ans après les attentats du 11-Septembre, l’organisation des cérémonies de commémoration est marquée par plusieurs controverses.
L’absence à New York du président des États-Unis et la contestation de la présence du maire Zohran Mamdani, en raison de son appartenance religieuse, cristallisent les tensions.
Ce qui devrait, dans l’absolu, être un jour de recueillement et d’unité donne donc lieu, une fois de plus, à des polémiques révélatrices des profondes divisions du pays.
Les cérémonies commémoratives visent à réaffirmer des valeurs communes et à mettre en scène l’unité nationale. Pour le 25e anniversaire des attentats du 11-Septembre, les quatre anciens présidents encore en vie, trois démocrates (Bill Clinton, Barack Obama et Joe Biden) et un républicain (George W. Bush), sont annoncés à New York au côté de Zohran Mamdani, le maire de la ville élu en novembre 2025.
Donald Trump, lui, participera à la commémoration qui se tiendra au même instant au Pentagone, à Washington.
Cette absence annoncée de Trump, new-yorkais de naissance, et la contestation de la présence de Mamdani, musulman accusé par certains de ne pas condamner avec suffisamment de fermeté l’islamisme radical, suscitent déjà la polémique. Le rituel d’unité semble surtout devoir révéler les fractures du pays.
Le récit d’une Amérique unie
Les attentats du 11-Septembre, diffusés en direct dans le monde entier, ont provoqué un profond traumatisme aux États-Unis. Face à la sidération et au sentiment d’impuissance, un récit politique s’est rapidement construit pour donner du sens à l’événement.
Le jour même, George W. Bush déclare que « la liberté elle-même » a été attaquée. Des élus républicains et démocrates entonnent ensemble « God Bless America » sur les marches du Capitole. Trois jours plus tard, un service à la cathédrale nationale réunit des responsables chrétiens, juifs et musulmans. Les pompiers new-yorkais et les passagers du vol 93 sont érigés en héros.
Le 14 septembre 2001, George W. Bush s’adresse aux sauveteurs à Ground Zero, sur les décombres du World Trade Center. À un pompier ayant crié qu’il l’entendait mal, il a répondu : « Je vous entends. Le reste du monde vous entend. Et ceux qui ont fait tomber ces bâtiments nous entendront bientôt. », annonçant la « guerre contre la terreur » qui allait débuter peu après. georgewbushlibrary.gov
Un grand récit national se met en place : celui d’une Amérique innocente, blessée mais unie pour défendre la liberté, portée par ses héros et appelée à se relever au nom d’une mission presque divine.
Dès le 17 septembre, George W. Bush exprime sa volonté de dissocier l’islam du terrorisme. À l’Islamic Center de Washington, il affirme que « l’islam, c’est la paix » et que « le visage de la terreur ne reflète pas la véritable foi de l’islam ». Cette inclusion rhétorique présidentielle coexiste pourtant avec l’expérience inverse de nombreux musulmans.
Parallèlement, une rhétorique islamophobe est devenue de plus en plus acceptable au fil du temps.
Reportage de France 24, 14 septembre 2021.
En 2002, le télévangéliste baptiste Jerry Falwell, grande figure de la droite chrétienne états-unienne, qualifie Mahomet de « terroriste ». La réaction est telle qu’il doit finalement faire des excuses publiques dans les jours suivants.
Mais, au cours des années, la donne change. En 2010, l’ancien président de la Chambre des représentants Newt Gingrich assimile le projet d’implantation d’un centre islamique à deux rues de Ground Zero à l’installation d’un panneau nazi près du musée de l’Holocauste de Washington. Au lieu de revenir sur ses propos, il campe sur ses positions et multiplie, dans la foulée, les analogies du même genre. Barack Obama, alors président, défend le droit constitutionnel de construire un lieu de culte musulman « y compris à Manhattan », ce qui suscite une vive polémique politique et l’amène à nuancer sa position dès le lendemain.
En 2011, le représentant républicain Peter King organise à la Chambre des auditions sur la « radicalisation de la communauté musulmane américaine », déplaçant, par son intitulé, le soupçon de l’individu vers une communauté religieuse entière. Cette procédure officielle ne donne lieu à aucune excuse.
Une fois élu, Trump donne à cette rhétorique une traduction institutionnelle. Dès janvier 2017, il suspend l’entrée aux États-Unis des ressortissants de plusieurs pays à majorité musulmane. Cette mesure, communément appelée « Muslim ban », ne vise pas directement les citoyens musulmans américains. Mais elle inscrit au cœur de l’action présidentielle l’association entre appartenance musulmane et risque sécuritaire.
Le seuil de l’inacceptable s’est déplacé. En 2002, des propos islamophobes contraignaient Falwell à présenter des excuses publiques. Les propos de Trump en 2016 ne l’ont empêché ni d’être élu cette année-là ni d’être réélu en 2024.
Ground Zero comme test d’appartenance
Malgré ce contexte pesant, un musulman est élu maire de New York en 2025, avec une avance confortable, et conserve au cours de l’année écoulée depuis une popularité élevée. Au-delà de New York, le Council on American-Islamic Relations (CAIR) dénombre aujourd’hui 255 élus musulmans, répartis dans 26 États, un nombre sans précédent, mais qui, selon certaines estimations, ne représente qu’environ 0,05 % de l’ensemble des élus du pays.
Dans le même temps, en mars 2026, le représentant républicain Andy Ogles déclare que « les musulmans n’ont pas leur place dans la société américaine ». Ces propos ne sont pas isolés. En août 2026, après la victoire d’Abdul El-Sayed à une primaire démocrate dans le Michigan, Trump affirme que des « djihadistes » se font élire « partout ». Dans le même temps, son décret d’interdiction de voyage a été étendu à 39 pays depuis janvier 2026, dont bon nombre sont à majorité musulmane.
Toute critique visant Mamdani n’est pas islamophobe et ses positions sur Israël ou sur Gaza, par exemple, peuvent légitimement être discutées. Critiquer une déclaration relève du débat politique ; mais la pétition, qui approche les 100 000 signatures, va au-delà.
Elle cite un passage publié en 2004 par Mahmood Mamdani, le père du maire, qui voit dans les auteurs d’attentats-suicides une « catégorie de soldats » relevant de la violence politique moderne, sans mentionner spécifiquement le 11-Septembre. Elle présente aussi comme suspecte la nomination de Ramzi Kassem à la tête des services juridiques de la ville, parce qu’il a été l’avocat d’Ahmed al-Darbi, qui a plaidé coupable dans une affaire liée à un attentat d’Al-Qaida. Elle invoque également une rencontre de Mamdani avec l’imam Siraj Wahhaj dont le nom figurait en 1995 sur une liste fédérale de possibles coconspirateurs non inculpés liés à l’attentat de 1993, bien qu’il n’ait jamais été poursuivi.
Dans les trois cas, le même procédé est à l’œuvre : une forme classique de culpabilité par association et de citations sélectives. La pétition ne cite aucune déclaration dans laquelle Mamdani lui-même approuverait les attentats du 11-Septembre ou l’extrémisme islamiste.
Le 25 juillet 2026, le New York Post, quotidien de New York très marqué à droite, appelle Mamdani à « rester à l’écart » des cérémonies du 11-Septembre. New York Post
Ce que cette pétition suggère, Rudy Giuliani, ancien maire de New York, tombé en disgrâce, le dit sans détour à la chaîne pro-Trump Newsmax : ce « maire musulman, complaisant envers les extrémistes, et communiste, ne devrait pas se trouver [à Ground Zero], ne serait-ce que par simple bon sens. »
Cette mise en cause est relayée par des élus au plus haut niveau. Ainsi, le sénateur républicain Tim Sheehy affirme que les familles devraient décider qui peut assister à la cérémonie et qualifie Mamdani de « honte pour le pays ». Interrogé sur la pétition, le chef de la majorité du groupe républicain au Sénat John Thune déclare, en parlant du maire, « ne rien trouver à défendre dans ce que dit ou fait ce type ».
Quand la politique instrumentalise le sacré
Donald Trump, lui, a choisi de commémorer l’anniversaire du 11-Septembre au Pentagone. Selon le New York Times, cette décision aurait été prise après qu’il lui a été rappelé que les responsables politiques ne prononcent pas de discours lors de la cérémonie de Ground Zero. Une version qu’il conteste vigoureusement.
Depuis 2012, aucun responsable politique ne peut prononcer de discours à cette cérémonie. Seule la lecture des noms des victimes par leurs proches est autorisée. Mamdani y assistera donc sans prendre la parole, tandis que Trump choisit un autre lieu où il peut prononcer un discours. Ce contraste illustre deux manières différentes d’occuper l’espace commémoratif.
Trump entretient depuis toujours un rapport ambigu au 11-Septembre. Dès 2001, il se place en acteur plutôt qu’en témoin, un rôle que les faits ont démenti point par point. Il affirme, par exemple, avoir participé au déblaiement de Ground Zero, ou avoir effectué un don au fonds destiné aux victimes, dont aucune trace n’a jamais été retrouvée.
Pourtant, en tant que président, Trump n’assiste jamais à la cérémonie de Ground Zero. Les seules fois où il s’y est rendu le 11 septembre, en 2024 et en 2016, c’était en tant que candidat, jamais comme président.
Ces éléments dessinent, depuis vingt-cinq ans, un rapport à la fois revendiqué et fuyant à l’événement. Il se dit présent quand il n’y était pas, et est absent quand il pourrait y être. Tout cela pose une question plus large : qui peut s’approprier les lieux et les rites sacrés de la nation ?
La contestation visant Mamdani et le choix de Trump ne sont pas équivalents. La première cherche à exclure un élu musulman d’un rituel civique et de la communauté endeuillée. L’autre cherche à occuper tout l’espace mémoriel, comme cela avait été le cas à Arlington en 2024, en détournant un lieu de deuil à des fins partisanes.
Ensemble, ces épisodes font du sacré national un territoire dont on dispute l’accès, la parole et l’usage. Le rituel censé réaffirmer l’unité du pays finit ainsi par révéler une fracture fondamentale : qui peut être reconnu comme membre à part entière de la communauté nationale, et qui peut légitimement en incarner la mémoire ?
Jérôme Viala-Gaudefroy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
En France comme dans les autres pays de l’OCDE, le niveau des élèves décroche en maths et en lecture.
La dernière enquête du Programme international pour le suivi des acquis des élèves, ou PISA, montre que cette baisse touche autant les élèves défavorisés que favorisés.
Les comparaisons internationales interrogent plus la capacité des systèmes éducatifs à se réformer qu’elles n’érigent de modèle d’enseignement à copier.
Ces classements sont utiles, mais ils risquent de masquer une question plus importante : que faisons-nous vraiment des années que nous passons à l’école ?
Pendant une grande partie du XXᵉ siècle, mesurer les progrès de l’éducation paraissait relativement simple. On comptait les élèves, les années d’études et les diplômes. Il y avait de bonnes raisons de le faire : l’allongement et la démocratisation de la scolarité font partie des transformations sociales majeures du siècle passé.
Mais lorsque la très grande majorité des enfants fréquente désormais l’école pendant de nombreuses années, le problème se déplace. Il ne suffit plus de savoir combien de temps ils y restent. Il s’agit de comprendre ce que nous faisons de ces années et ce qu’elles nous permettent de devenir.
C’est précisément l’objet du travail que nous avons mené avec notre collègue Nadir Altinok dans Edumetrics: Measuring Human Capital for the 21st Century. En reconstruisant sur une longue période des mesures comparables de la qualité et de la distribution des apprentissages, nous cherchons à déplacer l’analyse du capital humain des années de scolarité vers les compétences effectivement acquises.
La France obtient 483 points en sciences, pratiquement la moyenne de l’OCDE (482). Elle se situe légèrement en dessous en compréhension de l’écrit (456 contre 461) et en mathématiques (458 contre 463). Mais le plus intéressant est peut-être moins sa position que son mouvement : depuis 2022, elle a encore perdu 18 points en compréhension de l’écrit et 16 en mathématiques.
Être vingt-cinquième, vingt-septième ou trentième nous apprend finalement moins de choses que de savoir d’où l’on vient, dans quelle direction on se déplace et quels élèves progressent ou régressent.
C’est aussi ce que suggère le récent rapport du Haut-Commissariat à la stratégie et au plan sur le niveau scolaire en France. Il apporte une nuance importante au diagnostic habituel. La France connaît de fortes inégalités scolaires, mais ces difficultés ne concernent pas uniquement les élèves défavorisés. Elles touchent également les élèves favorisés et, dans certains domaines, les meilleurs élèves.
Il existe donc à la fois un problème d’inégalités et, au moins jusqu’au collège, un problème de niveau général relativement faible, notamment en mathématiques et en sciences. Regarder seulement la moyenne ne suffit pas, regarder seulement les inégalités non plus.
Massifier n’est pas encore démocratiser les apprentissages
La France a considérablement élargi l’accès à l’éducation. C’est une réussite historique qu’il ne faudrait pas minimiser. Mais lorsque l’accès devient presque universel, la démocratisation doit aussi devenir qualitative. La question n’est plus seulement : qui entre à l’école ? Elle devient : qu’y apprend-on, et qui y apprend quoi ?
Cette perspective permet également de regarder autrement les inégalités scolaires. Lorsque certaines compétences potentielles ne sont pas développées, ce ne sont pas seulement des trajectoires individuelles qui sont affectées : une partie du capital humain collectif n’est jamais constituée.
La question des moyens est évidemment incontournable. Le Haut-Commissariat rappelle certaines fragilités françaises : dépense relativement modérée dans le primaire, nombre considérable d’élèves par enseignant dans le contexte européen, difficultés croissantes de recrutement des professeurs. Les ressources comptent, mais elles n’expliquent pas tout.
PISA 2025 souligne que la pertinence des politiques et de l’allocation des ressources semble davantage associée aux performances que le seul niveau de dépense par élève. C’est également l’un des enseignements d’Edumetrics : dépenser davantage ne suffit pas ; il faut investir mieux.
Mais, entre un euro consacré à l’éducation et un apprentissage effectivement acquis se trouve tout un monde : enseignants, élèves, familles, programmes, pratiques pédagogiques, établissements et institutions… et du temps. Les moyens ne produisent pas mécaniquement des résultats. Ils doivent être transformés en capacités.
Cela conduit à une question que nous posons moins souvent : les élèves apprennent, mais les systèmes éducatifs savent-ils, eux aussi, apprendre ? Une réforme produit des effets attendus et d’autres qui le sont moins.
Qui plus est, trop de réformes tue les réformes. Une pratique peut fonctionner dans un contexte et échouer dans un autre. Des dispositifs doivent être corrigés, approfondis, parfois abandonnés. Une politique éducative est donc aussi une capacité collective à observer, à expérimenter, à mesurer, à corriger et à apprendre.
Les comparaisons internationales sont précieuses, de ce point de vue, moins parce qu’elles nous indiqueraient ce qu’il faudrait copier que parce qu’elles nous permettent de poser de meilleures questions.
Puis est arrivée l’intelligence artificielle
Cette question prend une dimension nouvelle avec l’intelligence artificielle (IA). En quelques secondes, un élève peut désormais obtenir une traduction, une explication, un résumé, la résolution d’un exercice ou une rédaction apparemment convaincante.
On pourrait en conclure que certaines connaissances fondamentales deviennent moins importantes. PISA souligne que certaines des compétences en compréhension de l’écrit qui diminuent sont précisément celles dont nous avons besoin dans un environnement informationnel saturé : évaluer une information, confronter plusieurs sources, interpréter et exercer son jugement critique.
Le capital humain du XXIᵉ siècle ne pourra probablement plus être conçu comme un stock de connaissances acquis une fois pour toutes. Il devra également intégrer une capacité plus fondamentale : apprendre à apprendre. La formation initiale reste essentielle parce qu’elle construit les fondations permettant ensuite de réviser ses connaissances, de se former et de s’adapter tout au long de la vie.
Mesurer pour comprendre, non pour classer
Il faut pourtant conserver une précaution essentielle : les tests ne sont pas l’éducation et PISA n’est pas l’école. Aucun indicateur ne pourra résumer tout ce qu’un enfant apprend en grandissant. Les données peuvent éclairer nos décisions ; elles ne peuvent décider à notre place de ce que nous souhaitons transmettre ou devenir collectivement.
C’est aussi pourquoi les résultats de PISA 2025 ne doivent probablement pas être lus comme l’annonce d’un déclin inéluctable. Certaines trajectoires s’améliorent. Le Royaume-Uni et la Turquie, par exemple, progressent en sciences.
Il n’existe évidemment aucun modèle qu’il suffirait de reproduire. L’histoire n’offre jamais de recette, elle offre parfois des possibilités. PISA nous invite donc peut-être à poser la question éducative dans un ordre légèrement différent.
Nous demandons combien nous dépensons, combien d’élèves réussissent, quel pays progresse et lequel recule. Toutes ces questions sont légitimes. Mais elles viennent peut-être après une autre : qu’est-ce qu’un système éducatif parvient réellement à transformer ?
Du temps en apprentissage, des connaissances en compétences, des compétences en capacité d’adaptation et, peut-être, ces capacités individuelles en possibilités collectives. C’est cela que nous devrions chercher à mesurer, non pour réduire l’éducation à quelques chiffres, mais pour distinguer autant que possible l’illusion du progrès de sa réalité.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
Les pays africains se sont engagés à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre et à renforcer leur capacité à s’adapter aux effets du changement climatique. Ces engagements s’inscrivent dans le cadre de l’Accord de Paris, un traité international juridiquement contraignant adopté en 2015, par lequel les pays se sont engagés à agir pour limiter le réchauffement climatique et à renforcer leur capacité à faire face à ses conséquences.
Pour y parvenir, des milliards de dollars de financement climatique sont nécessaires afin de développer les énergies propres et de rendre l’agriculture, les systèmes d’approvisionnement en eau et les infrastructures résilients au changement climatique.
Mais les financements qui parviennent à l’Afrique restent largement insuffisants. Le continent a reçu en moyenne 43,7 milliards de dollars par an en 2021 et 2022, soit seulement environ 23 % des besoins. L’Afrique a besoin d’environ quatre dollars de financement climatique pour chaque dollar qu’elle reçoit actuellement.
Ces fonds sont également répartis de manière inégale. Les dix pays africains les plus vulnérables au changement climatique ne reçoivent que 11 % du financement climatique du continent, tandis que dix autres en attirent 76 % des financements climatiques privés.
Les pays africains ont besoin de financements pour l’atténuation (réduire les émissions à l’origine du changement climatique) et l’adaptation (préparer les populations, les économies et les infrastructures aux sécheresses, aux inondations et aux vagues de chaleur extrêmes auxquelles elles seront inévitablement confrontées). Les financements actuels ne couvrent que 18 % des projets d’atténuation prévus et 20 % des coûts d’adaptation.
Je suis économiste spécialisé dans le changement climatique et la gouvernance, et je dispose d’une longue expérience au sein des Nations unies et de l’Union africaine. Je soutiens que si l’Afrique est certes engagée dans l’Accord de Paris, le système financier international empêche en grande partie le continent de le mettre en œuvre.
Les financements climatiques ont tendance à affluer vers les pays où les investisseurs estiment que leur argent sera à la fois moins exposé aux risques et susceptible de générer des rendements suffisants. Les pays qui ont le plus besoin d’aide reçoivent souvent le moins de financements, car les investisseurs les jugent plus susceptibles de faire défaut sur leurs emprunts ou de générer des rendements insuffisants. Le système rend donc le financement plus coûteux et plus difficile à obtenir pour les pays dont la vulnérabilité accroît les besoins.
L’Afrique doit négocier des financements abordables qui lui permettent de développer ses industries, ses systèmes énergétiques, ses transports, ses villes et ses compétences, et non se contenter de demander davantage d’argent qualifié de « financement climatique ». Le financement climatique ne devrait pas être dissocié du financement du développement.
Des investissements dans l’électricité, les transports, les villes, l’irrigation, les technologies, l’industrie manufacturière et l’éducation sont nécessaires tant pour faire croître les économies que pour protéger les populations contre les effets du changement climatique.
La transition ne sera équitable que si les pays africains transforment leurs minerais et leurs énergies renouvelables en emplois locaux, en produits à plus forte valeur ajoutée et en économies plus solides, plutôt que d’être contraints d’exporter les minerais essentiels qui alimentent la transition énergétique tout en contractant des dettes plus coûteuses pour s’adapter aux dommages climatiques causés par les pays développés.
Promettre de l’argent, ce n’est pas le verser
Les annonces, initiatives, coalitions, feuilles de route, plans de réforme et objectifs en matière de financement climatique se sont multipliés. Mais promettre de l’argent n’est pas la même chose que le verser.
En 2009, les pays développés se sont engagés à fournir chaque année 100 milliards de dollars américains aux pays en développement au titre du financement climatique. Ces fonds devaient être disponibles chaque année à partir de 2020. Or, les calculs ont montré que 2022 était la seule année où plus de 100 milliards de dollars de financement climatique ont atteint les pays en développement. C’était deux ans après la date butoir.
Il y a là une leçon importante à tirer. Le monde s’est félicité d’avoir enfin dépassé un objectif qui avait été négocié 13 ans auparavant et qui était censé avoir été atteint deux ans plus tôt.
Il est également important de comprendre que l’objectif des 100 milliards de dollars n’a jamais été calculé en fonction des besoins réels des pays en développement pour faire face au changement climatique. Il s’agissait d’un chiffre négocié par les gouvernements dans le cadre d’un processus politique.
La promesse suivante majeure en matière de financement climatique a été faite lors des négociations climatiques de la COP29 à Bakou, en Azerbaïdjan. Les gouvernements ont convenu de fournir aux pays en développement au moins 300 milliards de dollars américains par an d’ici 2035. Ils ont également fixé un objectif bien plus ambitieux : porter le financement climatique provenant de toutes les sources à 1 300 milliards de dollars américains par an d’ici 2035.
Mais examinons de plus près la manière dont cette promesse a été formulée :
l’objectif garanti est de 300 milliards de dollars américains par an
l’échéance est encore dans dix ans
les fonds peuvent provenir d’une « grande variété de sources »
l’objectif bien plus ambitieux de 1 300 milliards de dollars américains dépend des contributions de tous. Cela inclut les gouvernements, les investisseurs privés, les institutions financières internationales et les sources alternatives.
Plus le montant annoncé augmente, moins il est clair qui est chargé de fournir ces fonds.
Les annonces relatives au financement climatique ne correspondent pas aux fonds que les pays peuvent réellement dépenser. Les engagements sont des promesses, les engagements financiers constituent des obligations formelles de fournir des fonds et seuls les décaissements correspondent à des paiements effectifs.
Les prêts ne sont pas des subventions, les financements privés ne sont pas des fonds publics, et une promesse de 1 000 milliards de dollars n’apparaît pas comme par enchantement dans les budgets africains.
Par exemple, l’Initiative de Bridgetown de 2022 a aidé les banques internationales de développement à créer environ 400 milliards de dollars de capacité de prêt supplémentaire sur dix ans. Cependant, cette somme doit servir à de nombreux pays, et pas seulement à ceux d’Afrique. Les gouvernements et les institutions financières sont désormais passés maîtres dans l’art de concevoir des plans visant à mobiliser des milliers de milliards. Mais ces milliers de milliards eux-mêmes restent insaisissables.
Le coût de l’argent
Le montant du financement climatique n’est pas le seul enjeu. Son coût compte également. Le financement de grands projets éoliens et solaires coûte au moins deux à trois fois plus cher en Afrique que dans les économies avancées et en Chine. Cela s’explique notamment par des coûts d’emprunt plus élevés et par les rendements plus élevés exigés par les investisseurs.
Les projets d’énergie renouvelable nécessitant d’importants investissements initiaux, un financement onéreux fait grimper le prix de l’électricité. Une réduction des coûts moyens de financement d’un point de pourcentage permettrait de réduire les coûts de production éolienne et solaire d’au moins 8 %.
Les négociations sur le climat doivent donc aborder les questions des taux d’intérêt, des garanties, des risques de change et des coûts supplémentaires facturés lorsque les prêteurs considèrent certains pays comme risqués.
L’Afrique représente environ 20 % de la population mondiale, mais ne bénéficie que de moins de 3 % des dépenses énergétiques mondiales. Elle ne manque pas d’ensoleillement exploitable. Ce qui lui manque, c’est un capital abordable.
Les pays les plus exposés aux catastrophes climatiques sont également considérés comme plus risqués pour l’octroi de prêts, ce qui les oblige à payer plus cher pour le financement climatique. Cela signifie qu’ils ne peuvent pas investir suffisamment dans la construction d’infrastructures capables de résister aux catastrophes climatiques. Lorsque ces catastrophes surviennent, les pays africains risquent de devoir payer encore plus cher les prêts qu’ils contractent pour réparer les dégâts.
L’Afrique doit développer des technologies vertes
La diplomatie climatique est devenue plus difficile, car la politique climatique est désormais étroitement liée à la concurrence industrielle et géopolitique. Les pays riches subventionnent leurs propres industries des batteries, des véhicules électriques, de l’hydrogène et des énergies renouvelables. Or, on demande aux pays africains d’attirer des investisseurs privés s’ils souhaitent développer ces industries.
L’Afrique détient environ 30 %, des réserves mondiales de minéraux critiques, dont 19 % de celles nécessaires aux véhicules électriques. L’Afrique participe donc déjà à la transition juste vers l’énergie verte. La question est simplement de savoir à quel niveau de la chaîne de valeur le continent s’inscrit : en tant qu’exportateur de matières premières comme le lithium et le cobalt, ou en tant que fabricant de batteries et d’autres produits verts.
Si l’Afrique fournit les minéraux tandis que la fabrication, la technologie et les emplois hautement productifs restent ailleurs, la transition verte ne fera que reproduire les anciennes inégalités économiques. Les négociations africaines sur le climat doivent donc se concentrer non seulement sur le financement, mais aussi sur le développement des industries, des compétences et de la puissance économique africaines.
Ce qui doit se passer ensuite
Je ne suis pas convaincu que le « financement climatique » soit le bon concept directeur pour l’Afrique. Il sépare ce qui constitue fondamentalement un seul et même défi de développement. L’Afrique a besoin de systèmes énergétiques, de réseaux électriques, de transports, de villes résilientes, d’irrigation, d’infrastructures numériques, de capacités de fabrication et de capital humain.
Ensemble, ces investissements déterminent le développement, la résilience, la productivité, l’industrialisation et les futures émissions du continent. Qualifier certains d’« environnementaux » et d’autres de « de développement » peut avoir du sens pour les institutions financières internationales. Cela en a beaucoup moins du point de vue de la transformation structurelle de l’Afrique.
L’Afrique n’a reçu que 23 % du financement climatique dont elle a besoin et attire moins de 3 % des investissements mondiaux dans le secteur de l’énergie, alors qu’elle représente environ un cinquième de la population mondiale. Cela révèle un problème plus vaste que le simple déficit de financement climatique.
Au lieu de nous demander sans cesse comment l’Afrique peut devenir plus attractive pour les capitaux internationaux, nous devrions nous demander pourquoi le capital est le plus cher là où les besoins en matière de développement et de lutte contre le changement climatique sont les plus grands.
La justice climatique ne se mesure pas à la quantité d’argent qualifiée de « financement climatique », mais à la capacité de cet argent à être accessible à un coût raisonnable et à aider l’Afrique à produire, à commercer et à bâtir sa propre économie productive. Sinon, la transition juste ne sera rien d’autre que l’ancienne division internationale du travail alimentée par les énergies renouvelables.
La diplomatie climatique africaine devrait donc tirer parti de la transition mondiale pour redéfinir les conditions selon lesquelles le continent finance, produit, commerce et se transforme.
Ceci est un extrait de la conférence du vice-chancelier que l’auteur a donnée à l’université du Witwatersrand le 2 septembre 2026.
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Image obtenue de la libellule *Aeshna affinis*, qu’on trouve en Europe du Sud et en Asie.(Wikimedia Commons/Sven Damerow), CC BY-SA
La libellule qui se pose délicatement sur notre pied tandis qu’on se laisse flotter sur le lac. Le moustique qu’on chasse d’un geste près du feu de camp. Les fourmis qui emportent les miettes d’un biscuit. Les abeilles qui ont produit ce délicieux miel de fleurs sauvages.
Nous sommes entourés chaque jour de milliers d’insectes, certains bourdonnant près de notre visage, alors que d’autres demeurent invisibles à nos yeux.
Notre récente étude révèle qu’il est effectivement largement sous-évalué. Il y aurait en réalité entre 13,3 et 24,7 millions d’espèces d’insectes sur Terre.
Depuis, quelque 1,9 million d’espèces ont été découvertes et décrites, mais une question demeure : combien d’espèces notre planète abrite-t-elle en tout ?
Nous n’avons pas de réponse définitive, mais l’une des estimations les plus souvent citées, proposée en 2011, évalue ce chiffre à environ 8,7 millions.
Il est particulièrement difficile d’estimer le nombre d’espèces d’insectes sur Terre en raison de leur grande diversité, de leur petite taille et du fait que beaucoup d’entre eux sont inaccessibles.
Coccinelle à sept points (Coccinella septempunctata), photographiée dans la zone de conservation de Viernheimer Waldheide, en Allemagne. (Wikimedia/Stephan Sprinz), CC BY
Pour ce faire, l’équipe a utilisé les résultats obtenus à l’aide de deux méthodes de collecte différentes, qui ne recensaient qu’une fraction du nombre total d’espèces présentes dans la région. L’analyse statistique a révélé que ces explorations approfondies n’avaient permis de recenser qu’environ 16 % des guêpes Micrograstrinae de la région.
Une guêpe braconide (de la sous-famille des Microgastrinae) observée en Afrique du Sud. (Wikimedia/Alandmanson), CC BY
Ce pourcentage a ensuite été appliqué à toutes les espèces d’insectes connues du parc, puis extrapolé à l’aide des ratios entre le parc et la Terre pour d’autres groupes d’organismes : arbres, grenouilles, mammifères et papillons de la famille des Saturnidae.
Résultat : il existe entre 13,3 millions et 24,7 millions d’espèces d’insectes sur Terre, avec une estimation moyenne prudente de 20,3 millions d’espèces.
L’étude précise que ce chiffre correspond à une estimation minimale. Cela signifie que notre planète pourrait abriter plusieurs millions d’autres espèces inconnues.
Deux fois plus d’espèces menacées d’extinction
Mais est-ce vraiment si important de savoir si nous partageons cette planète avec des millions, voire des milliards d’espèces ?
Le rapport anticipe une perte de 10 % des espèces d’insectes. Cependant, ses auteurs sont partis du postulat que la Terre abritait huit millions d’espèces, dont 5,5 millions d’espèces d’insectes.
Notre estimation, qui s’élève à environ 20 millions d’espèces d’insectes, devrait au moins doubler le nombre total d’espèces menacées d’extinction.
Le papillon Speyeria callippe callippe est protégé en vertu de la Loi sur les espèces en voie de disparition (ESA) des États-Unis et figure actuellement sur la liste des espèces en péril. (Wikimedia/Sarah Swenty/USFWS), CC BY
D’inconnue à éteinte
La tragédie ? C’est que nous n’aurons même pas l’occasion de connaître la plupart d’entre elles avant qu’elles ne disparaissent.
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Rappelons qu’il nous a fallu près de 300 ans pour découvrir et décrire 1,9 million d’espèces. Actuellement, nous perdons de 10 000 à 100 000 espèces par an, et beaucoup d’entre elles nous resteront à jamais inconnues.
Nous ne saurons pas où elles vivaient, à quoi elles ressemblaient, comment elles interagissaient avec d’autres espèces ni ce que leur disparition signifie réellement.
Leur disparition provoquera-t-elle un effet domino au sein de l’écosystème local, entraînant d’autres extinctions, si, par exemple, elles constituaient une importante source de nourriture ou servaient d’hôte pour d’autres espèces ? Et si ces insectes fournissaient un service écosystémique essentiel, comme la pollinisation ou la lutte contre les ravageurs ?
Une estimation de l’étendue réelle de la biodiversité serait extrêmement précieuse pour toute mesure de conservation. On ne peut pas protéger ce dont on ignore l’existence.
Dirk Steinke ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
À huit mois du scrutin, les sondages donnent Marine Le Pen victorieuse en 2027, quel que soit son adversaire au second tour.
Pour Jean-Yves Dormagen, politiste et fondateur de l’institut Cluster 17, le front républicain est désactivé.
La dynamique des partis d’extrême droite touche tous les pays occidentaux. Que montrent les études de sociologie électorale pour comprendre ce phénomène ?
The Conversation : Les derniers sondages publiés donnent Marine Le Pen gagnante au second tour de la présidentielle de 2027, quel que soit le candidat qui l’affronte. Est-ce nouveau ?
Jean-Yves Dormagen : Oui, c’est la première fois dans l’histoire électorale française que le Rassemblement national est donné gagnant dans les sondages. La question de départ de la campagne est donc nouvelle : Marine Le Pen peut-elle perdre ? Si le rapport de force actuel se confirme, elle sera élue présidente de la République. En 2022, Emmanuel Macron semblait difficilement battable, nous avons changé de nature d’élection.
Bien évidemment, les sondages ne donnent pas la vérité du second tour qui aura lieu le 2 mai 2027. En huit mois, le contexte va changer, une campagne aura lieu. Il peut se passer beaucoup de choses et la perception des candidats peut évoluer. Ces sondages n’indiquent que l’état de l’opinion aujourd’hui, mais ils permettent de poser en quelque sorte les termes de l’équation électorale, et il est important de se rendre compte de ce qui a évolué.
Le RN était, jusqu’à présent, l’objet d’un veto majoritaire. Quel que soit le candidat opposé au Rassemblement national, une majorité d’électeurs exerçait par principe un vote de barrage contre le RN. Aujourd’hui, ce barrage n’existe plus selon nos études : le front républicain n’est plus actif.
Enquête Cluster 17-Terra Nova, réalisée en ligne du 22 au 24 juillet 2026, auprès d’un échantillon de 1 506 personnes représentatif de la population française. L’échantillon a été constitué selon la méthode des quotas (sexe, âge, catégorie socioprofessionnelle, taille de commune et région). Les données ont fait l’objet d’un redressement sociodémographique et politique, Fourni par l’auteur
Pourtant, beaucoup ont du mal à croire à cette possible victoire…
J.-Y. D. : La victoire de Marine Le Pen est difficile à croire pour certains analystes ou citoyens. Sans doute déjà parce qu’ils n’ont pas envie d’y croire, pour se rassurer, et parce que le FN, puis le RN a toujours perdu la présidentielle depuis plus de quarante ans.
Il y a toujours cette idée que, au dernier moment, s’exercera un vote de barrage, et qu’une majorité d’électeurs le rejettera. J’entends cela très régulièrement. Mais ce raisonnement relève plus de la pensée magique que de la réalité des chiffres désormais.
Enquête Cluster 17, 22–24 juillet 2026, N = 1 506 ; calculs de l’auteur ; le rejet combiné associe la note 0 et la candidature déclarée impossible. Méthodologie et résultats complets : note Terra Nova du 2 septembre 2026, Fourni par l’auteur
En effet, dans les études que nous produisons régulièrement, on constate une évolution qui peut se révéler décisive : Marine Le Pen est désormais moins rejetée que tous ses concurrents. Ce rejet est certes très proche, mais il est moindre que ceux d’Édouard Philippe, de Raphaël Glucksmann ou de Gabriel Attal ; Jean-Luc Mélenchon, lui, est plus rejeté que les autres. En gros, un électeur sur deux déclare qu’il est impossible de voter pour elle, mais un peu plus d’un électeur sur deux déclare qu’il est impossible de voter pour l’un de ses concurrents.
Ainsi, les candidats macronistes font l’objet d’un rejet très fort, non seulement des électeurs de droite nationaliste, mais aussi d’une partie de l’électorat traditionnel de la droite et, bien sûr, d’une partie significative de la gauche. Dans tous ces électorats, les reports de voix pour Édouard Philippe ou Gabriel Attal sont très mauvais face à Marine Le Pen.
De l’autre côté du spectre, beaucoup d’électeurs de gauche modérée déclarent voter blanc ou nul si Jean-Luc Mélenchon arrive au second tour face à Marine Le Pen. Quand on teste un second tour entre Raphaël Glucksmann et Marine Le Pen, plus de la moitié des électeurs de Jean-Luc Mélenchon déclarent s’abstenir.
Enquête Cluster 17, 22–24 juillet 2026, N = 1 506 ; calculs de l’auteur ; chaque ligne somme à 100 ; le non-vote inclut abstention, vote blanc et vote nul. Méthodologie et résultats complets : note Terra Nova du 2 septembre 2026, Fourni par l’auteur
Tous ces rejets croisés rendent la victoire du RN très crédible. C’est donc l’évolution de ces niveaux de rejet et, plus globalement, des reports de voix entre électorats qu’il faudra suivre, car c’est la clé de cette présidentielle.
Comment explique-t-on la progression spectaculaire du RN ces dernières années ?
J.-Y. D. : L’électorat de droite traditionnel s’est droitisé, et c’est lui qui alimente l’essentiel de la progression du RN depuis quatre ans. Sur le terrain des valeurs, sur les questions migratoires, d’autorité, d’identité, il s’est rapproché du Rassemblement national. Globalement, les études montrent une société française qui se radicalise et se polarise. Il y a une droitisation de la droite et une gauchisation de la gauche.
À partir de 2022, le RN a franchi un palier et ses gains électoraux se sont faits essentiellement sur des électeurs qui, jusque-là, votaient pour Les Républicains, ceux qui, en 2007 ou en 2012, avaient voté pour Nicolas Sarkozy.
Le durcissement des électeurs conservateurs a ainsi rencontré la stratégie de normalisation du Rassemblement national : des électeurs de plus en plus conservateurs ont rencontré une offre qui cherchait à les séduire à travers la « stratégie de la cravate ».
Lecture : trois attentes arrivant le plus souvent en première position dans chaque électorat. Les autres réponses ne sont pas affichées.
Source : enquête Cluster 17, 22–24 juillet 2026, N = 1 506 ; calculs de l’auteur à partir de la première attente classée. Méthodologie et résultats complets : note Terra Nova du 2 septembre 2026, Fourni par l’auteur
Cette dynamique est en partie amplifiée par les médias Bolloré, les réseaux sociaux, mais de nombreux autres facteurs jouent. À gauche, on observe le même phénomène avec une fraction de l’électorat qui est de plus en plus en progressiste sur les valeurs et les questions d’identité. Mais Jean-Luc Mélenchon n’a pas adopté une stratégie de normalisation : il a au contraire choisi de cliver, au prix d’un fort rejet des électorats voisins ou plus éloignés.
L’extrême droite est également très dynamique aux États-Unis, en Allemagne et dans de nombreux pays occidentaux. Quels facteurs structurants l’expliquent ?
Une question posée aux électeurs résumait quasiment l’équation électorale à l’époque : « Considérez-vous que les Noirs sont plus pauvres parce qu’ils sont stigmatisés ou parce qu’ils ne travaillent pas assez ? » Selon la réponse, on pouvait à peu près prédire un vote démocrate ou républicain… J’ai fait des analyses statistiques sur les États-Unis en 2024 et, contrairement à ce qui a été avancé, le pouvoir d’achat a très peu joué sur le vote. Les questions liées aux groupes raciaux et à l’opinion portée sur ces groupes furent de loin les plus explicatives du vote.
Les électeurs de Trump s’identifient comme blancs et considèrent que les Blancs sont menacés, moins bien traités, défavorisés, etc. En France, on retrouve cette logique, avec des catégories et des expressions différentes. Chez nous, le rapport à l’islam et aux frontières fonctionne un peu comme un équivalent des clivages raciaux aux États-Unis. On observe les mêmes logiques avec l’AfD qui défend une Allemagne des origines, ou en Grande-Bretagne. En Argentine, le vote pour Javier Milei est, lui aussi, un vote ultraconservateur fortement corrélé, par exemple, au rejet des droits des populations autochtones…
In fine, des groupes minoritaires, perçus comme marginaux, porteurs de dangers ou de menaces, cristallisent des projections identitaires. Aujourd’hui, le narratif dominant est de dire que ces minorités sont « injustement privilégiées », les électorats conservateurs refusant de « payer pour les autres », les Noirs aux États-Unis, ou les immigrés « profitant des aides sociales » en France. D’où le succès du thème du « grand remplacement », qui présente l’autre comme un envahisseur. C’est l’autre qui vient « coloniser », imposer ses normes, ses pratiques, ses règles, ses choix, dans une inversion du paradigme colonial.
Mais quel est le carburant de cette crispation identitaire ? Est-ce la conséquence d’une mondialisation libérale qui a fragilisé les vieux pays industriels ?
J.-Y. D. : Je suis prudent avec un certain nombre d’explications économiques. Quand on analyse le vote pour les partis conservateurs, en Europe comme aux États-Unis, on a du mal à identifier des facteurs socio-économiques bien marqués, de type revenu, chômage, accès à la propriété privée. Cela ne colle pas avec les enquêtes, car toutes les tranches de revenus ou presque sont représentées dans ces électorats. La seule donnée sociologique qui fonctionne plutôt bien, c’est le diplôme : les électorats qui votent à l’extrême droite sont moins diplômés en moyenne. Ce qui s’explique par le fait que les études et le capital culturel augmentent les probabilités d’être progressiste sur le plan des valeurs.
Je pense qu’il faut plutôt chercher du côté des transformations vécues par les sociétés occidentales depuis deux générations. Transformations techniques, transformations de l’organisation sociale, urbanisation, changement des populations, des normes sociales, des modes de vie. Les transformations de la famille, la normalisation de l’homosexualité ou de l’homoparentalité, l’émergence de société multiculturelle modifient profondément les sociétés.
La poussée conservatrice et ultraconservatrice est alimentée par une réaction à tous ces changements. Elle est nourrie par une dynamique que l’on peut justement qualifier de réactionnaire. D’ailleurs, elle se réfère en général à un passé très largement idéalisé, comme dans le clip de campagne d’Éric Zemmour en 2022, où l’on voyait des images de la France des années 1960, avec un couple traditionnel blanc et sa poussette. Le « C’était mieux avant » est omniprésent dans tous ces mouvements, il est le ciment de ces coalitions.
Quelles conditions permettraient malgré tout à l’un des concurrents de Marine Le Pen de l’emporter en mai 2027 ?
J.-Y. D. : Marine Le Pen peut encore perdre. Mais elle ne perdra probablement pas par la simple réactivation automatique d’un front républicain déjà constitué. À ce stade, ce front n’existe plus comme une majorité prête à l’emploi.
Sa première vulnérabilité tient au cadrage de la campagne. Les thèmes de l’immigration, de l’identité et de l’autorité unifient son électorat. Une campagne davantage centrée sur l’Europe, la guerre, la crédibilité économique, les retraites ou le fonctionnement des institutions ferait apparaître des divisions plus fortes entre le cœur souverainiste et rupturiste de son camp et les électeurs plus attachés à la stabilité qu’elle doit conquérir pour gagner.
La deuxième condition serait l’émergence d’un concurrent crédible à droite, ou d’un adversaire capable de rassembler simultanément une partie de la gauche, le centre et la droite traditionnelle. Aucun des candidats testés ne réalise aujourd’hui cette synthèse. Mais le duel mesuré à 52-48 montre qu’un rapport de force serré peut être inversé par quelques points de mobilisation ou de transfert.
Enfin, la normalisation du RN reste incomplète. Marine Le Pen n’est plus davantage rejetée que ses concurrents, mais elle demeure associée, dans une partie de l’électorat, au risque institutionnel et autoritaire. Une campagne qui réactiverait fortement ce doute sur sa capacité à gouverner pourrait reconstruire un vote de moindre mal contre elle. Sa victoire est aujourd’hui crédible ; elle n’est pas acquise.
Propos recueillis par David Bornstein.
Jean-Yves Dormagen est le président et fondateur de l’institut d’étude de l’opinion Cluster 17
Face à la pénurie de modes de garde, de nombreuses agences privées proposent leurs services aux familles.
Ces entreprises mettent en scène leur expertise dans le recrutement de professionnels de la petite enfance.
Les conditions d’emploi proposées interrogent les lacunes du service public en matière de garde périscolaire.
Avec la rentrée scolaire, la question du recrutement des adultes qui gardent les enfants est au cœur des préoccupations. En complément, voire en substitution, de l’accueil collectif dans les établissements scolaires, les parents se voient proposer depuis quelques décennies les services d’agences spécialisées.
Ces entreprises privées recrutent et embauchent des gardes d’enfants qui récupèrent les enfants après l’école et restent au domicile familial jusqu’au retour des parents.
En déboursant entre 19 et 25 euros pour une heure de prestation, la clientèle achète l’assurance de se voir affecter une professionnelle de la garde d’enfants, tout en bénéficiant des aides publiques disponibles pour alléger la facture en fin de mois (les aides de la CAF pour les familles avec au moins un enfant de moins de 6 ans et la réduction ou crédit d’impôt de 50 % de la prestation payée).
En agence, la promesse d’une sélection rigoureuse ?
Les agences surfent sur les inquiétudes des parents à confier les clés de leur maison et leur enfant à une inconnue. Très visibles dans l’espace public grâce à d’importantes campagnes d’affichages publicitaires, elles cherchent à se distinguer des acteurs associatifs et publics historiquement présents sur le marché en communicant sur leur professionnalisme.
Pour mettre en confiance les parents, les agences déploient un registre de légitimation de leur service de garde. La construction des sites Internet, des supports publicitaires et du discours commercial des recruteuses visent à éclairer leur expertise sur le marché : elles sauraient identifier les besoins des parents, mais aussi les indices qui distinguent la bonne professionnelle de la mauvaise et connaîtraient les canaux de recrutement d’une main-d’œuvre difficile à trouver.
Régulièrement en contact téléphonique avec la clientèle, les recruteuses valorisent autant leurs propres diplômes et expériences auprès des enfants que celles des intervenantes. La mise en scène de leur expertise est un gage de plus face à une clientèle en quête du service « sur-mesure » promis et d’une forte flexibilité dans l’organisation des prestations.
Une clientèle exigeante
Constituée essentiellement de couples aisés avec de jeunes enfants, la clientèle cherche à assouplir l’articulation entre sa vie professionnelle et personnelle. Les parents-clients exercent à des postes à responsabilité, avec des horaires de travail extensifs ou décalés qui rendent ardue la jonction entre la sortie d’école et la fin de leur journée de travail. Les mères, en particulier, sont confrontées à la double injonction d’être disponibles pour leurs enfants et de faire carrière, alors même qu’elles subissent une inégale répartition des tâches domestiques et parentales au sein de leur couple.
Elles trouvent auprès des agences une manière de ne pas entraver leur carrière et d’arrêter de « courir partout » entre la fin du travail et le moment de récupérer les enfants à l’école. Elles peuvent ainsi épargner leur temps de travail mais aussi optimiser le temps passé en famille dans le but de tendre vers le modèle de parent actif mais disponible pour ses enfants.
L’intervenante recherchée doit alors s’inscrire dans un prolongement du rôle parental. Cette variable d’ajustement, disponible toute l’année scolaire, doit être capable de préparer les enfants pour le retour de leurs parents au domicile en réalisant toutes les tâches pratiques indispensables (récupérer les enfants à l’école, donner le goûter, faire les devoirs, la douche, le repas, etc.). De cette manière, les mères garantissent la réalisation de moments familiaux préservés des contraintes gestionnaires. La sélection repose également sur un fort contrôle social du profil de l’intervenante et de sa conformité aux valeurs éducatives et morales de la famille.
Les profils les plus recherchés par les parents – l’étudiante de bonne famille capable de stimuler les compétences scolaires et sociales des enfants, ou la professionnelle diplômée détenant les compétences professionnelles pour veiller au soin des très jeunes enfants – postulent rarement en agence. Celles embauchées n’y restent que quelques mois, le temps de trouver une opportunité professionnelle plus avantageuse, souvent en emploi direct.
Le vivier des agences se compose plutôt de retraitées de classe populaire ou employées à temps partiel en recherche d’un complément de salaire, ou encore d’apprenties aux métiers de la petite enfance – qui ne sont pas encore diplômées mais constituent une main-d’œuvre très bon marché et malléable.
Des conditions d’emploi peu attractives
Être embauchée en agence suppose la contraction d’un contrat de travail en CDD ou CDI, à temps très partiel et à faible rémunération. Dans une des agences sur laquelle repose l’enquête, caractérisée par une activité importante, la main-d’œuvre réalise en moyenne des prestations de 10 heures de garde par semaine, entre 16h et 19h, du lundi au vendredi. Payées au SMIC horaire, les intervenantes touchent entre 300 et 400 euros en moyenne par mois.
À la faible amplitude horaire, qui rend difficile de vivre uniquement du revenu de cet emploi, s’ajoutent des conditions de travail peu avantageuses : des trajets parfois aussi longs que la durée de la prestation, l’important travail relationnel auprès de l’agence afin de capter des missions en plus et l’incertitude quant au montant de la rémunération du mois.
Ces conditions s’expliquent par la spécificité des prestations, qui se concentrent au même moment de la journée et sont souvent annulées lors des vacances scolaires, alors que les contrats de travail sont rarement annualisés.
Forcer l’appariement
Malgré le décalage structurel entre les attentes parentales et le profil social des intervenantes, les agences sont également contraintes par un objectif de rentabilité intrinsèque à leur activité. Pour assurer la réalisation des prestations, les recruteuses manœuvrent dans le sens d’une réduction de l’offre de service et d’une diminution des exigences des parents.
D’une part, elles n’hésitent pas à écarter les demandes de parents trop spécifiques, pour lesquelles la main-d’œuvre est plus difficile à trouver : des horaires atypiques ou de faible amplitude, une localisation géographique éloignée du vivier de main-d’œuvre, l’exigence d’un permis de conduire, un profil anglophone… La promesse d’un service sur-mesure s’efface au profit de demandes plus standardisées.
D’autre part, les recruteuses opèrent un travail argumentaire en vue d’orienter la demande des parents dans le sens de leurs propres intérêts économiques et managériaux. En accompagnant les parents à renoncer à l’intervenante idéale et à faire le deuil de leurs attentes, elles les réajustent à la baisse afin de faire converger la demande en fonction de la main-d’œuvre disponible.
Cette stratégie leur permet de concentrer leurs efforts sur les prestations qui ont le plus de chance d’être pourvues. Les parents qui n’ont d’autres solutions de garde se résignent plus facilement à un matching imparfait, d’autant que les recruteuses « dramatisent » l’état du marché du travail, en évoquant la « pénurie » de main-d’œuvre qui frappe le secteur.
Une solution par défaut
L’enquête met en évidence trois résultats concernant la garde périscolaire. Premièrement, elle est un besoin indispensable aux parents qui travaillent, et notamment aux mères qui peinent à articuler leurs contraintes professionnelles et familiales. Deuxièmement, de mauvaises conditions d’emploi ne permettent pas de répondre à une demande pérenne (sur toute l’année scolaire). Troisièmement, les entreprises privées de garde d’enfants constituent une solution à défaut de mieux pour combler les lacunes du service public en matière de garde périscolaire.
Persévérer dans la marchandisation des services aux particuliers, en offrant des prestations à très faible amplitude horaire, très peu rémunératrices et sans possibilité de valoriser les métiers de l’enfance, ne vont pas dans l’intérêt collectif.
Ces résultats montrent l’urgence de repenser un service public du périscolaire, afin de sortir ces emplois de l’économie lucrative dans laquelle ils sont fragmentés et de penser la continuité des besoins quotidiens des familles et des enfants (école, crèche, cantine, etc.).
Hélène Malarmey ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Le changement climatique ne peut que favoriser les crues et les coulées de boue.
L’Europe en a déjà connu, mais d’ampleur nettement moins spectaculaire que celles survenues au Népal, le 26 août 2026.
Des travaux de recherche permettent de cartographier les endroits à surveiller, d’anticiper les risques et de minimiser les dégâts.
Ces images ont déjà fait le tour du monde. Celles de ces monumentales vagues de boue qui ont tué, le 26 août 2026, au moins un millier de personnes au Népal et en Chine. Elles ont, à juste titre, effrayé, mais également suscité de nombreuses questions comme celle de savoir si de telles catastrophes pourraient survenir en France.
Des précédents en Europe
Des événements de ce genre ont déjà été constatés en Europe, même s’ils n’ont jamais égalé à ce jour l’ampleur de ce que nous avons pu constater au Népal. On peut certes déjà noter que dans l’Himalaya, les volumes mobilisables de glace et de roches sont très conséquents, mais il faudra des analyses approfondies pour expliquer l’envergure de la catastrophe du 26 août 2026.
Cependant, même dans un contexte européen qui n’a pas les mêmes conditions géomorphologiques qu’au Népal, un certain nombre d’événements d’origine glacière ou périglacière se sont déjà produits.
Le 28 mai 2025, par exemple, en Suisse, le glacier du Birch s’est effondré, ce qui a provoqué des coulées de lave torrentielle qui ont presque entièrement détruit le village de Blatten, situé à plus de 1500 m d’altitude. Fort heureusement, des premiers éboulements en amont avaient déjà alerté les autorités qui ont donc pu monitorer en continu leur évolution et évacuer l’intégralité du village quelques jours avant l’effondrement. Cet événement a malgré tout fortement marqué les esprits, même si le volume de glaces et de roches mobilisés restait cependant de 10 à 20 fois moins important que ce qui a été charrié au Népal.
Blatten, le village suisse rayé de la carte.
Avant cela, le 21 juin 2024, en Isère, une gigantesque coulée de boue et de sédiments rocheux dévastait le village de La Bérarde. La centaine d’habitants avait alors pu être évacuée en urgence par hélicoptère, mais depuis, aucun n’a pu retourner chez eux.
Catastrophe de la Bérarde : une étude scientifique pour anticiper les risques liés au réchauffement.
On trouve également des épisodes bien plus anciens de ce genre de phénomène, comme en 1892. Une vague destructrice avait alors dévasté la vallée alpine de Saint-Gervais et provoqué 175 morts.
Derrière tous ces événements, on note des similitudes : un phénomène soudain, un apport d’eau très conséquent associé à une coulée de débris générant une très grande énergie et des dégâts potentiels très importants.
Des scénarios divers
Les mécanismes qui provoquent ce genre d’événements peuvent donc être multiples.
Les risques d’origine glaciaire ou périglaciaire (ROGP) sont liés à la présence actuelle ou passée de glace et trouvent leur origine à haute altitude. Les principaux phénomènes pouvant les déclencher sont les suivants :
les déstabilisations de glaciers, qui déclenchent une avalanche de glace et de débris. Au Népal, nous avons vraisemblablement assisté à l’effondrement d’un glacier accompagné de l’effondrement de matériaux rocheux. L’énergie dégagée lors de l’avalanche a pu faire fondre de grandes quantités de glace à l’origine des crues que l’on a pu voir sur diverses vidéos ;
les poches d’eau intraglaciaires, qui se forment à l’intérieur des glaciers. Leur libération brutale peut entraîner des crues torrentielles conséquentes. Elles constituent un danger très important, car non visibles depuis la surface ;
les lacs glaciaires, qui se forment généralement lorsque les glaciers reculent. L’instabilité potentielle des berges du lac peut mener à des vidanges rapides ;
les glaciers rocheux constitués d’un mélange de glace et de débris rocheux. Le réchauffement climatique conduit à une accélération de leurs vitesses d’écoulement et dans certains cas à des effondrements pouvant fournir des débris rocheux mobilisables ;
le pergélisol (ou permafrost). Cette glace qui permet de cimenter les roches peut, en commençant à fondre, induire une détérioration des comportements géotechniques des roches et ainsi favoriser des effondrements et chutes de blocs. C’est ce phénomène qui a été observé à l’été 2026 dans le massif du Mont-Blanc à l’aiguille du midi, et plus largement dans le massif alpin.
L’accélération de la fonte des glaciers et du permafrost rendent plus probable la survenue de ce genre d’événements. S’il est pour l’instant trop tôt pour confirmer ou non l’effet du changement climatique sur cet événement, une chose reste certaine : les conditions climatiques inédites auxquelles nous sommes confrontées ne peuvent que favoriser ce genre d’événement.
Comment anticiper ces événements ?
Pour anticiper ces phénomènes, la première chose à faire est de mieux connaître les zones à risque. En France, le « Plan de prévention des risques d’origine glaciaire et périglaciaire » a été lancé dans cette optique sous l’égide du Ministère de la transition écologique. Il réunit des chercheurs et des opérateurs (le service de restauration des terrains en montagne de l’Office national des forêts, Météo-France, l’Inrae, le Conservatoire d’espaces naturels, des laboratoires du CNRS…).
Les objectifs de ce programme sont de :
renforcer la recherche autour de la prévention des risques d’origines glaciaire et périglaciaire ;
caractériser les aléas et identifier les zones à risque, notamment les lacs de montagne à risque ;
gérer les sites à risque ; la prévision de ces événements peut passer par le suivi dans le temps de diverses informations, tels que le niveau des poches d’eau intraglacières ou des lacs glaciaires, la surveillance par image satellitaire, la mise en place de capteurs de déplacement.
partager l’information et développer la culture du risque.
Comment minimiser les risques et les dégâts ?
Diverses actions peuvent alors être mises en œuvre en amont pour réduire les risques.
La vidange régulière de lacs de montagne d’origine glaciaire ou de poches d’eau peut être effectuée dans les zones à risque, de façon à éviter la rupture soudaine de ces retenues d’eau. Ces actions ont été menées notamment sur le glacier de Tête-Rousse à Saint-Gervais, ou bien encore sur le lac glaciaire du Grand Marchet à Pralognan-la-Vanoise.
On peut également citer les solutions fondées sur la nature, telles que les forêts, les ouvrages bois qui peuvent protéger les territoires contre les chutes de blocs.
Enfin, la gravité des dégâts dépend de l’aménagement du territoire et de l’urbanisation. Ainsi, de tels événements se sont par exemple produits en Alaska, mais dans des zones inhabitées. Ils ont ainsi été beaucoup moins médiatisés du fait de leur gravité très minime pour l’humain.
Séverine Bernardie a reçu des financements de L’ANR.
Après un record à plus de 126 000 dollars (environ 108 500 euros) en octobre 2025, le bitcoin a perdu plus de la moitié de sa valeur au premier semestre 2026.
Ces périodes prolongées de baisse des prix, ou bear market, sont symptomatiques d’une remise en question des croyances dans les cryptomonnaies.
Les bear market agissent comme des filtres en supprimant certains acteurs et en en renforçant d’autres.
En attaquant, un ours (bear en anglais) frappe avec ses pattes de haut en bas, à l’opposé du taureau (bull en anglais), qui propulse ses cornes vers le haut. En finance, le bear market consiste en une baisse des prix ; le bull market en une hausse des prix.
Depuis le record historique du bitcoin à plus de 126 000 dollars en octobre 2025, le marché des cryptomonnaies a connu une nouvelle phase de forte baisse. Au premier semestre 2026, cet « or numérique » a perdu plus de la moitié de sa valeur.
Ces épisodes racontent une tout autre histoire. Ils constituent un moment privilégié pour comprendre ce que valent réellement les promesses qui ont accompagné l’essor des cryptomonnaies. Dès 2008, le bitcoin est présenté comme un système de paiement électronique permettant d’échanger directement, sans passer par une institution financière. Par la suite, d’autres promesses se sont ajoutées : réserve de valeur comparable à un « or numérique », finance décentralisée ou encore nouveaux usages de la blockchain.
Comme d’autres innovations financières et technologiques avant elles, les cryptomonnaies sont mises à l’épreuve lorsque l’enthousiasme des débuts laisse place au doute.
Dans une étude, nous nous demandions ce que nous apprennent les crises sur les cryptomonnaies elles-mêmes, notamment en phase de bear market. Et ces monnaies numériques trouveront-elles des usages durables et s’imposeront-elles dans le système financier ?
Promesses espérées
Un bear market consiste en une phase durable de baisse des prix après un sommet.
Le mécanisme est le suivant : après une forte hausse, les premiers doutes apparaissent et certains investisseurs vendent. Si la baisse se prolonge, d’autres réduisent à leur tour leurs positions. Dans les cryptomonnaies, le recours à l’endettement peut amplifier ce mouvement. Lorsque les prix baissent fortement, certaines positions sont automatiquement liquidées, ce qui entraîne de nouvelles ventes.
Le bitcoin a connu plusieurs phases de bear market depuis sa création. Boursorama
Cette définition ne dit pas l’essentiel. Lorsque les cours reculent fortement, les investisseurs ne réévaluent pas seulement la valeur des cryptomonnaies, mais les promesses espérées dans cette nouvelle forme de monnaie ou la création d’une finance décentralisée.
La baisse rapide des prix est la partie visible d’un bear market. La véritable évolution est souvent invisible ; les convictions des investisseurs qui avaient alimenté la hausse évoluent, elles, beaucoup plus lentement.
Usages durables des cryptomonnaies
Une correction désigne conventionnellement une baisse d’au moins 10 % de la valeur d’un actif depuis un récent sommet, tandis qu’une baisse de 20 % ou davantage est généralement qualifiée de bear market.
Ces seuils, largement utilisés par les professionnels des marchés, constituent des conventions plutôt que des frontières économiques précises. Au-delà de son ampleur, celui-ci remet en question les scénarios qui avaient nourri l’enthousiasme initial des investisseurs.
La valeur d’un actif dépend des anticipations des investisseurs. Pour une innovation comme les cryptomonnaies, dont les usages futurs restent incertains, ces anticipations jouent un rôle fondamental. Pendant les phases de hausse, leurs promesses attirent de nouveaux investisseurs, les capitaux affluent et la progression des prix renforce la confiance. Pendant les phases de baisse, c’est l’inverse.
« Crypto-hiver » de 2022
Le « crypto-hiver » de 2022 en offre une illustration saisissante. Aux États-Unis, la Réserve fédérale (FED) relève son principal taux directeur de 0-0,25 % à 4,25-4,50 % au cours de l’année, rendant les placements risqués, et de facto les cryptomonnaies, moins attractifs. En mai, TerraUSD, un stablecoin censé maintenir sa parité avec le dollar, s’effondre.
En novembre, FTX, l’une des principales plateformes d’échange, fait faillite. Ces épisodes révèlent la fragilité de certains acteurs et modèles de l’écosystème. Sur l’ensemble de l’année 2022, le marché des cryptoactifs perd 60 % de sa valorisation et le bitcoin 66 % de sa valeur.
Que les meilleures gagnent
Pourquoi les bear markets sont-ils souvent plus violents que sur les marchés d’actions ?
Le marché financier fonctionne vingt-quatre heures sur vingt-quatre et le recours à l’endettement peut amplifier les mouvements. En 2022, ces mécanismes ont favorisé un véritable effet domino dans l’écosystème : l’effondrement de Terra/Luna a été suivi par les difficultés ou les défaillances de Three Arrows Capital, Celsius, BlockFi, puis FTX.
Certains usages ont perduré. Les stablecoins, conçus pour maintenir une valeur relativement stable par rapport à une monnaie comme le dollar, ont continué à être utilisés pour échanger des cryptoactifs ou comme support aux opérations de prêt et d’emprunt dans la finance décentralisée. Leur part dans la capitalisation totale du marché des cryptoactifs est ainsi passée d’environ 7 % à près de 20 % en 2022.
Ce qui résiste n’est donc pas nécessairement ce qui avait été promis à l’origine. Le bitcoin reste peu utilisé comme moyen de paiement, tandis que les stablecoins ont trouvé une fonction plus concrète au sein même de l’écosystème crypto. En ce sens, un bear market agit comme un filtre. Il révèle les acteurs qui résistent, mais aussi les usages qui survivent lorsque l’optimisme s’efface.
Règles renforcées
Les bear markets transforment également les marchés financiers. En janvier 2024, les autorités états-uniennes ont autorisé onze produits financiers permettant de s’exposer directement au bitcoin, notamment ceux de BlackRock et Fidelity. Les investisseurs peuvent ainsi y investir sans acheter ni conserver eux-mêmes la cryptomonnaie.
En Europe, le règlement Mica transforme également le marché. Depuis la fin de la période transitoire, le 1er juillet 2026, les plateformes qui veulent proposer leurs services dans l’Union européenne doivent disposer d’une autorisation conforme à Mica. Elles sont soumises à des exigences de gouvernance, de transparence et de protection des clients.
Au final, les bull markets racontent les espoirs des investisseurs. Les bear markets racontent la réalité des marchés.
Quand surviendra la prochaine phase baissière ? Il est impossible de la dater avec certitude. Mais lorsqu’elle arrivera, l’enjeu sera peut-être moins de savoir jusqu’où les cryptomonnaies peuvent chuter que d’observer quelles fonctions, quels acteurs et quels modèles résisteront à une nouvelle mise à l’épreuve.
Taher Hamza ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Longtemps dominée par les acteurs institutionnels et les grands groupes, l’industrie spatiale européenne est aujourd’hui marquée par le rôle croissant des start-up et des petites et moyennes entreprises (PME), notamment dans le domaine de l’économie du « New Space ». Inspirées du modèle américain, ces entreprises s’appuient sur l’agilité, l’innovation technologique et la réduction des coûts d’accès à l’espace. Elles mobilisent les technologies numériques pour se positionner sur des marchés de niche à forte valeur ajoutée.
La France et l’Italie, deux puissances de l’industrie spatiale européenne
C’est dans ce contexte que nous avons réalisé une étude sur les écosystèmes français et italien de l’industrie spatiale et leur impact sur la transformation numérique des start-up et des PME du secteur. Notre étude comparative s’appuie sur 21 entretiens semi-directifs menés avec des dirigeants de start-up et de PME et des experts du secteur. Notre analyse montre que la France et l’Italie partagent un solide héritage spatial et une participation significative aux programmes de l’Agence spatiale européenne (European Space Agency, ESA). Dans les deux pays, les institutions publiques apportent un fort soutien à la recherche, au développement industriel et à la transformation numérique.
L’émergence de l’économie du « New Space » accroît l’importance des start-up et des PME. En témoignent les associations comme Alliance NewSpace France qui regroupe près de 60 start-up et PME. Les entreprises de petite taille dépendent fortement de leur écosystème national pour développer leurs capacités numériques. Les écosystèmes spatiaux nationaux présentent des forces, mais aussi des fragilités qui sont liées à leurs configurations organisationnelles.
La coordination centralisée de l’écosystème spatial français
Les start-up et les PME françaises peuvent ainsi s’appuyer sur des programmes nationaux, des pôles de compétitivité et des instruments financiers. Elles sont cependant confrontées à une proximité moins forte avec les grands groupes et une collaboration insuffisante entre acteurs publics et privés. Ces caractéristiques freinent leur accès aux chaînes d’approvisionnement de même que l’industrialisation et la croissance de leurs activités.
Les districts régionaux de l’écosystème spatial italien
À l’inverse, l’écosystème spatial italien présente une structure plus décentralisée où l’Agenzia Spaziale Italiana (ASI) fait figure de référence nationale, tandis que les districts régionaux comme dans le Piémont, le Latium et les Pouilles jouent un rôle prépondérant dans le développement des structures entrepreneuriales, des capacités technologiques et numériques et des relations collaboratives. Les incubateurs implantés dans les districts régionaux favorisent l’émergence de nouvelles entreprises dans le domaine spatial.
Les start-up et les PME italiennes sont intégrées dans des réseaux territoriaux et des chaînes de valeur spécialisées, tout en entretenant des liens étroits avec les grandes entreprises, les universités et les centres de recherche. Elles font toutefois face à des contraintes liées à la fragmentation territoriale et à l’accès aux capitaux privés. Ces caractéristiques pèsent sur les possibilités de croissance de leurs activités.
La transformation numérique des start-up et des PME
Les différences constatées entre les deux écosystèmes sont susceptibles d’influencer la manière dont les start-up et les PME peuvent développer leurs capacités numériques dans chaque pays.
L’approche des capacités dynamiques, développée par l’économiste David J. Teece, permet de comprendre comment les entreprises construisent leurs capacités dynamiques numériques afin de renforcer leur compétitivité dans le secteur spatial. Ce cadre théorique explique que les capacités dynamiques se développent en trois étapes :
(1) l’identification (sensing), qui désigne la manière dont les entreprises découvrent, interprètent et appréhendent les opportunités et les menaces liées à l’évolution technologique, aux attentes des clients et à la concurrence ;
(2) la mobilisation (seizing), qui définit la façon dont les entreprises mobilisent des ressources pour exploiter ces opportunités, notamment par le biais d’investissements, de l’élaboration de business models et du déploiement de capacités technologiques créatrices de valeur ;
(3) la reconfiguration (reconfiguring), qui renvoie à la manière dont les entreprises renouvellent, réalignent et recombinent leurs actifs, structures et systèmes face à l’évolution de leur environnement.
Les résultats de notre étude montrent que les écosystèmes spatiaux jouent un rôle central dans le développement des capacités dynamiques numériques des entreprises françaises et italiennes.
Complémentarité des deux écosystèmes nationaux
Nos investigations mettent en relief les complémentarités entre les deux écosystèmes dans la transformation numérique des start-up et des PME, qui se manifeste par un accroissement significatif des investissements dans les technologies avancées et innovantes.
Le dessous des cartes, Arte, 2025.
L’écosystème français facilite les étapes d’identification de nouvelles opportunités et de mobilisation des ressources nécessaires au développement de capacités numériques. En effet, la coordination centralisée des politiques industrielles et numériques et des instruments financiers permet aux entreprises françaises d’accéder plus facilement aux informations stratégiques et technologiques. Il leur est aussi relativement plus aisé de lever les fonds nécessaires pour exploiter les opportunités identifiées.
À l’inverse, l’écosystème italien favorise les processus d’apprentissage, d’adaptation et de reconfiguration des capacités numériques. L’intégration dans les districts régionaux et la collaboration avec les grandes entreprises, les universités et les centres de recherche permettent aux entreprises italiennes de reconfigurer plus rapidement leurs ressources pour répondre aux évolutions sectorielles et technologiques.
Contributions potentielles à la souveraineté d’une Europe spatiale
Notre analyse révèle que les écosystèmes français et italien présentent des complémentarités potentiellement importantes pour la construction de l’Europe spatiale. La collaboration étroite entre les deux pays au sein de l’ESA et la joint-venture Thales Alenia Space, qui associe Thales et Leonardo, illustrent la dynamique transfrontalière engagée.
Une coopération renforcée entre les acteurs publics et privés des deux écosystèmes pourrait consolider la capacité des entreprises à développer des technologies innovantes, à accéder à de nouveaux marchés et à construire des chaînes d’approvisionnement plus intégrées. Les synergies réalisées devraient contribuer à la réussite de la transformation numérique des start-up et des PME, qui jouent un rôle clé dans la compétitivité et la souveraineté de l’industrie spatiale européenne !
Cet article a été co-écrit avec Salma Lalam, diplômée du master 2 Recherche et conseil en management, et Gabriele Trani, étudiant en Executive Doctorate of Business Administration (EDBA), IAE Nice, Université Côte d’Azur.
Ulrike Mayrhofer ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.