L’intolérance au lactose est en réalité la norme chez l’humain, mais le racisme, le gouvernement des États-Unis et les intérêts commerciaux en ont fait un trouble

Source: The Conversation – France in French (3) – By Hilary Smith, Professor of History, University of Denver


L’ESSENTIEL

  • Chaque organisme assimile le lait différemment et ne pas le digérer est la situation la plus couramment rencontrée à l’échelle mondiale.

  • La consommation du lait est pourtant promue auprès de populations majoritairement intolérantes au lactose, en Asie par exemple.

  • L’« impérialisme alimentaire » des États-Unis depuis l’après-guerre aide à comprendre pourquoi ce qui relève d’une diversité génétique est présenté comme une pathologie.


Quand on souffre d’intolérance au lactose, consommer du lait ou de crème glacée devient un véritable calvaire. Chez certaines personnes, la consommation d’un produit laitier peut entraîner des ballonnements, des nausées et de la diarrhée. Vous en avez peut-être déjà fait l’expérience vous-même. Si c’est le cas, vous considérez peut-être l’intolérance au lactose comme une anomalie plutôt que la norme.

Mais saviez-vous que désormais dans le monde la majorité des gens sont intolérantes au lactose – et que cette pathologie a été inventée dans les années 1960 ?

J’entends déjà votre objection : « Vous voulez sûrement dire “découvert”, et non “inventé” ». Eh bien non. En tant qu’historienne ayant retracé les origines des concepts de la science de la nutrition, j’ai choisi le mot « inventé » à dessein.

L’invention de l’intolérance au lactose

Les différences dans la capacité des individus à digérer le lactose ont attiré pour la première fois l’attention des scientifiques après que les producteurs laitiers étasuniens eurent trouvé un moyen, après-guerre, de se débarrasser d’un excédent de lait. Pour écouler ce qu’ils ne parvenaient pas à vendre, ils se sont tournés vers le gouvernement pour qu’il intervienne. Ce dernier a répondu présent, en rachetant les excédents et en les intégrant dans les cantines scolaires et autres lieux proposant des repas financés par des fonds publics.

Du jour au lendemain, de nombreuses personnes qui n’avaient pas l’habitude de boire du lait se sont mises à en consommer régulièrement, parmi lesquelles figuraient non seulement certains habitants des États-Unis, mais aussi des personnes vivant dans d’autres pays. Une partie de cet excédent laitier a été intégrée aux repas scolaires dans des pays comme le Japon et Taïwan dans les années 1950, pendant la guerre froide, quand le gouvernement étasunien a commencé à vendre du lait à ses alliés.

Photo en noir et blanc d’enfants en uniforme en train de déjeuner à leur table
En 1964, à Taïwan, les élèves de l’école primaire de Longshou prennent pour la première fois un déjeuner fourni dans le cadre de l’aide américaine.
Archives nationales de Taïwan, CC BY-NC-SA

Bon nombre des personnes qui buvaient du lait régulièrement pour la première fois n’appréciaient pas. En effet, cela les rendait malades. Intrigués, les scientifiques menèrent des expériences pour comprendre pourquoi. Dans une étude de 1966 comparant la façon dont les personnes noires et blanches incarcérées à Baltimore métabolisaient le lactose, les chercheurs ont découvert que les participants noirs présentaient des taux plus faibles de lactase – l’enzyme qui décompose le lactose – dans l’intestin.

Pour les scientifiques blancs qui menaient cette étude, les difficultés rencontrées par les détenus noirs pour digérer le lait s’apparentaient à un « défaut inné du métabolisme ». Ils partaient du principe que la tolérance au lactose constituait l’état normal chez l’humain et que les personnes intolérantes au lactose avaient hérité d’une mutation génétique.

Ce n’est qu’après des années supplémentaires de travail auprès de participants à ces recherches issus de nombreuses origines ethniques que les experts ont pris conscience du fait que, comme l’a formulé en 1981 un responsable des Instituts nationaux de la santé (ou NIH, la principale agence fédérale de santé aux USA, ndlr) : « l’intolérance au lactose est un état physiologique normal, commun à tous les animaux adultes, à l’exception de certains groupes ethniques et raciaux chez l’humain ».

Il s’est avéré que ce sont les personnes originaires d’Europe du Nord qui faisaient figure d’exception. Leurs ancêtres leur ont transmis une mutation génétique – précisément celle qui leur permet de digérer le lait après la petite enfance.

En résumé, ce que les scientifiques ont découvert dans les années 1960, c’est que chaque organisme assimile le lait différemment. Ce qu’ils ont inventé, c’est l’idée selon laquelle l’intolérance au lactose est un défaut. Accepter ce cadre de référence reviendrait à considérer que près des deux tiers de la population humaine – soit la prévalence estimée de l’intolérance au lactose dans le monde – présente un défaut.

Au lieu de reconnaître que les régimes sans produits laitiers peuvent être sains, les gens ont imaginé des moyens de surmonter ce prétendu handicap afin que tout le monde puisse en consommer davantage.

Impérialisme alimentaire

L’intolérance au lactose est un exemple de ce que j’appelle l’impérialisme alimentaire : une façon de penser qui considère les régimes alimentaires des Blancs comme la norme et ceux de tous les autres comme une aberration.

L’impérialisme alimentaire était monnaie courante au XXᵉ siècle, à une époque où les scientifiques estimaient que les régimes alimentaires riches non seulement en lait, mais aussi en viande, étaient les meilleurs ; ils considéraient que les régimes alimentaires pratiqués en dehors des États-Unis et de l’Europe étaient trop végétariens. Certains affirmaient également que la farine de blé, et non le riz, devait être l’aliment de base universel.

Ce même préjugé s’appliquait aux corps. Outre une mauvaise digestion du lactose, on reprochait aux personnes non blanches d’autres défaillances, telles que le déficit en aldéhyde déshydrogénase, c’est-à-dire l’incapacité à métaboliser rapidement l’alcool, peut-être plus familièrement connu sous le terme moins technique de « rougissement asiatique ».

Ces différences auraient pu être perçues comme une diversité, juste une autre façon d’être humain. Au lieu de cela, chacune d’entre elles a été considérée comme une déficience.

De nos jours, beaucoup de gens ont hérité de cette façon de penser et l’ont perpétuée sans s’en rendre compte, y compris ceux dont les caractéristiques sont jugées comme des déficiences par ce mode de pensée. En 1959, le directeur du Bureau japonais de la nutrition a déclaré que « les peuples consommateurs de riz », tels que les Japonais, étaient « résignés et passifs » et qu’ils pourraient remédier à cela en imitant les régimes alimentaires occidentaux et en se tournant vers le blé.

Allée d’un supermarché proposant différentes marques de lait
Le lait est omniprésent dans les supermarchés chinois.
Shwangtianyuan/Wikimedia, CC BY-SA

Aujourd’hui, le scientifique le plus en vue qui défend l’idée selon laquelle le « Asian flush » est une maladie est un généticien d’origine taïwanaise qui a créé un consortium de recherche pour étudier « l’enzymopathie humaine la plus répandue au monde »

La Société chinoise de nutrition a placé un grand verre de lait à côté de son Guide alimentaire 2022 – sans tenir compte des estimations selon lesquelles la grande majorité des Chinois Han, le plus grand groupe ethnique de Chine et du monde, sont intolérants au lactose.

Transformer ce qui est présenté comme une maladie en différence

La science qui pathologise la différence contribue à perpétuer le racisme.

Ces dernières années, les suprémacistes blancs ont fait de l’intolérance au lactose un signe distinctif de la « faiblesse » des personnes non blanches. Des utilisateurs des réseaux sociaux ont copié-collé une carte illustrant la répartition géographique de la tolérance au lactose, initialement publiée dans la revue scientifique Nature, dans des fils de discussion racistes sur le forum de discussion en ligne 4chan.

En 2017, des trolls sur Internet ont perturbé une installation artistique antiraciste en scandant des slogans néonazis et en renversant des cruches de lait de manière désordonnée afin de mettre en avant leur identité blanche.

Le fait de transformer une différence dans la digestion du lactose en une carence a davantage contribué à renforcer les discours sur la hiérarchie raciale qu’à améliorer la santé publique. Voici donc une suggestion : si vous aimez consommer des produits laitiers, continuez ; si vous n’aimez pas ça, ne le faites pas – et sachez qu’il n’y a rien d’anormal chez vous.

The Conversation

Hilary Smith ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. L’intolérance au lactose est en réalité la norme chez l’humain, mais le racisme, le gouvernement des États-Unis et les intérêts commerciaux en ont fait un trouble – https://theconversation.com/lintolerance-au-lactose-est-en-realite-la-norme-chez-lhumain-mais-le-racisme-le-gouvernement-des-etats-unis-et-les-interets-commerciaux-en-ont-fait-un-trouble-290654

Allemagne : les multiples effets du triomphe de l’AfD en Saxe-Anhalt

Source: The Conversation – France in French (3) – By Ed Turner, Reader in Politics, Co-Director, Aston Centre for Europe, Aston University


L’ESSENTIEL

  • Le parti d’extrême droite Alternative für Deutschland est arrivé largement en tête en Saxe-Anhalt, un Land d’Allemagne de l’Est qu’il pourrait gouverner s’il parvient à s’allier au petit parti populiste BSW ou à rallier quelques élus chrétiens-démocrates de la CDU.

  • Ce succès régional reflète une montée en puissance de l’AfD au niveau national face à laquelle les deux grands partis traditionnels, la CDU d’une part et le SPD social-démocrate d’autre part, qui gouvernent aujourd’hui le pays ensemble, peinent à trouver des réponses.

  • Tous les regards se tournent désormais vers les élections du 20 septembre prochain : régionales dans le Land de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale et municipales à Berlin. Dans les deux cas, l’AfD espère enregistrer une nouvelle percée.


Du point de vue des partis allemands traditionnels, les élections régionales du 6 septembre dans le Land de Saxe-Anhalt ont donné lieu à des résultats encore plus catastrophiques qu’attendu.

Alternative für Deutschland (AfD, Alternative pour l’Allemagne, extrême droite) a frôlé la majorité absolue avec 43,8 % des suffrages, soit environ quatre points de plus que ce que lui prédisaient les sondages. À l’inverse, l’Union chrétienne-démocrate (CDU), la grande formation de centre droit, s’est effondrée, ne recueillant que 17,2 % des suffrages, contre 37,1 % en 2021.

Avec près de 78 %, la participation a nettement progressé par rapport à 2021 – une hausse qui a surtout profité à l’AfD. Il apparaît que la progression du parti d’extrême droite provient principalement d’anciens abstentionnistes, auxquels se sont ajoutés un nombre important d’électeurs qui votaient auparavant pour la CDU.

La forte polarisation du scrutin – avant l’élection, 41 % des personnes interrogées souhaitaient un gouvernement dirigé par l’AfD tandis que 46 % étaient favorables à un gouvernement conduit par la CDU, laquelle dirigeait le Land depuis 2002 sans discontinuer – a produit quelques effets surprenants. Elle a notamment permis au Parti social-démocrate (SPD) et aux Verts de sauver leur place au Parlement régional. Le SPD et les Verts ont en effet bénéficié de votes de circonstance d’électeurs de la CDU et de Die Linke, désireux de leur permettre de franchir le seuil de 5 % nécessaire pour obtenir des sièges au Parlement régional.

L’AfD avait affirmé qu’elle ne chercherait à gouverner que si elle disposait d’une majorité absolue, ce qui n’est pas le cas, malgré l’ampleur de sa victoire. Elle dispose désormais de plusieurs scénarios pour faire élire son candidat, Ulrich Siegmund, au poste de ministre-président de Saxe-Anhalt. Le plus vraisemblable serait un accord avec le Bündnis Sahra Wagenknecht (BSW), un parti qui associe des positions économiques de gauche à des positions conservatrices sur des sujets comme l’immigration. Le soir même de l’élection, le BSW a reconnu des « convergences » avec l’AfD sur certains sujets et estimé qu’il serait « totalement antidémocratique » d’exclure purement et simplement le parti d’extrême droite du pouvoir.

À défaut, l’AfD pourrait également chercher à obtenir le soutien d’une partie de la CDU. L’élection du ministre-président se fait à bulletins secrets et plusieurs députés de la CDU réélus dimanche plaident depuis longtemps pour une plus grande ouverture à une coopération avec l’AfD.

Un soutien qui traverse toute la société

C’est auprès des catégories populaires que l’AfD a réalisé ses meilleurs scores en Saxe-Anhalt : 59 % chez les ouvriers, 57 % chez les personnes les moins diplômées et 65 % chez celles qui jugent que leur situation économique est mauvaise. Mais le parti obtient également des résultats significatifs chez les diplômés (30 %) et chez les électeurs estimant être dans une bonne situation économique (37 %).

L’AfD dépasse par ailleurs les 40 % dans toutes les classes d’âge, à l’exception des plus de 70 ans (31 %). Elle peut donc véritablement revendiquer le statut de Volkspartei (« parti populaire »), bénéficiant d’un soutien dans toutes les catégories de la population et dans l’ensemble du Land.

Il serait en outre erroné de réduire ce scrutin à la seule question du rapport à l’immigration. Les sondages réalisés à la sortie des urnes montrent que l’immigration a effectivement constitué l’un des principaux facteurs de motivation des électeurs de l’AfD : 91 % d’entre eux se disent très préoccupés par le fait qu’il y ait « trop d’étrangers vivant en Allemagne ». Mais les questions de sécurité et d’économie ont également pesé lourd.

Le scrutin a aussi été marqué par une profonde défiance à l’égard du gouvernement régional : 66 % des électeurs se disent insatisfaits de son action. Mais le gouvernement de Friedrich Merz à Berlin inspire encore moins confiance : 83 % des personnes interrogées estiment qu’il ne s’intéresse pas suffisamment aux problèmes de la population. À peine 20 % des électeurs de Saxe-Anhalt pensent qu’il parviendra à améliorer sensiblement la situation du pays dans les prochaines années.

À ces frustrations, que l’on retrouve dans toute l’Allemagne – mais avec une intensité particulière en Saxe-Anhalt et dans les autres Länder de l’Est – s’ajoute un mécontentement propre aux régions orientales. Ainsi, 73 % des électeurs de Saxe-Anhalt estiment que les Allemands de l’Est sont encore traités comme des citoyens de seconde zone dans de nombreuses situations.

Cette proportion atteint 83 % chez les électeurs de l’AfD. Le parti est parvenu à transformer en votes en sa faveur les frustrations liées à la réunification ainsi qu’une certaine nostalgie de l’ancienne Allemagne de l’Est communiste.

Si l’AfD parvient à former un gouvernement dans le Land de Saxe-Anhalt, son action sera scrutée de près. Dans quelle mesure le parti, que les services de renseignement allemands qualifient d’« extrémiste de droite », pourra-t-il mettre en œuvre son programme radical ?

En cas d’accession au pouvoir, l’AfD cherchera sans doute à passer à l’offensive dans des domaines comme l’éducation, la culture, la sécurité et l’ordre public, ou encore l’audiovisuel public. Ses projets les plus radicaux pourraient toutefois se heurter durablement aux tribunaux. Et chaque fois que les tribunaux ou les autres partis l’empêcheront de mettre en œuvre son programme, elle pourra se présenter comme la victime d’un système politique déterminé à lui barrer la route. C’est un ressort classique de la rhétorique populiste.

Des conséquences politiques qui dépassent la Saxe-Anhalt

Les résultats du 6 septembre fragilisent la position du chancelier Friedrich Merz. Déjà plus impopulaire que tous ses prédécesseurs à ce poste, il ne peut guère espérer bénéficier d’un quelconque regain de popularité à l’issue des élections régionales du Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, qui auront lieu le 20 septembre. Ce scrutin apparaît comme un duel entre l’AfD et le SPD.

Le même jour, les élections municipales à Berlin, où le paysage politique est particulièrement fragmenté, pourraient voir la CDU de Merz arriver en tête avec un score relativement faible. Mais une telle victoire ne changerait pas fondamentalement la donne.

Surtout, nombre de députés de la CDU au Bundestag vont désormais réclamer des changements de cap. La plupart devraient plaider pour un virage à droite afin de ne pas laisser le champ libre à l’AfD ; mais il sera difficile de convaincre le SPD, actuel partenaire de coalition de la CDU au niveau fédéral, de donner son aval à une telle politique.

D’autres devraient demander la renégociation de grandes réformes, notamment celle des retraites, qui devrait être annoncée cet automne. Ils feront valoir que la CDU est en train de perdre le soutien des catégories populaires. Une telle orientation entrerait toutefois en contradiction avec le diagnostic de Friedrich Merz sur les mesures nécessaires pour remettre sur les rails une économie allemande actuellement en difficulté.

Une Allemagne ingouvernable ?

Le scrutin de Saxe-Anhalt pose donc une question particulièrement difficile, non seulement à Friedrich Merz, mais à la société allemande dans son ensemble : le pays est-il désormais à ce point fragmenté politiquement qu’il devient presque impossible à gouverner ?

Les coalitions entre partis naturellement compatibles – chrétiens-démocrates et libéraux, ou sociaux-démocrates et écologistes – ne recueilleraient guère plus de 25 % des voix dans une élection fédérale. Les partis traditionnels sont donc contraints de gouverner avec des formations avec lesquelles ils sont en profond désaccord, simplement pour empêcher l’AfD d’accéder au pouvoir.

Ces gouvernements se déchirent, reportent les décisions faute de pouvoir s’accorder, puis finissent par éclater. Et c’est précisément de cette dynamique négative que l’AfD parvient à tirer profit.

The Conversation

Ed Turner bénéficie d’un financement de l’Office allemand d’échanges universitaires (DAAD) et de la Fondation Friedrich Ebert.

– ref. Allemagne : les multiples effets du triomphe de l’AfD en Saxe-Anhalt – https://theconversation.com/allemagne-les-multiples-effets-du-triomphe-de-lafd-en-saxe-anhalt-291470

Comment rendre visible le recours à l’IA générative dans l’édition littéraire, ou le rôle du paratexte

Source: The Conversation – in French – By Stéphanie Parmentier, Chargée d’enseignement à Aix-Marseille Université (amU), docteure en littérature française et professeure documentaliste., Aix-Marseille Université (AMU)

L’autrice états-unienne Sara A. Noé a choisi de faire certifier son roman *Lab Rat* « sans IA » par l’Authors Guild, et l’affiche sur son blog. Sara A.Noé

L’ESSENTIEL

  • Dans le monde littéraire, la question du recours à l’IA se pose de plus en plus.

  • Jusque-là, son usage a été tantôt mis en valeur, tantôt minoré, voire caché, et les maisons d’édition ont commencé à mettre en place des labels – avant l’adoption de l’IA Act, le 2 août dernier, par l’Union européenne.

  • Ces informations « autour » du livre changent la donne et jouent un rôle dans son économie matérielle et symbolique.


Dans beaucoup d’entreprises, l’intelligence artificielle (IA) est devenue une collaboratrice innomée. En France, 18 % des entreprises de 10 salariés ou plus déclaraient utiliser au moins une technologie d’IA en 2025, contre seulement 6 % deux ans plus tôt.

Les maisons d’édition font-elles une exception à ce phénomène ? Le monde du livre en effet n’échappe pas non plus à cette évolution. L’enquête menée par le Syndicat national de l’édition sur l’usage de l’IA et le rapport canadien BookNet 2025 révèlent que les professionnels du livre mobilisent l’IA principalement pour des tâches administratives comme la rédaction de courriels, des synthèses de documents et la production de résumés.

Des solutions comme Insight, développée par Veristage et présentée comme une IA « qui fonctionne comme les éditeurs », permet d’aller plus loin dans le travail éditorial en enrichissant des métadonnées ou en préparant des argumentaires commerciaux. Cette intégration progressive des chatbots est également soulignée par le récent rapport d’information de l’Assemblée nationale consacré aux effets de l’intelligence artificielle sur la création, qui insiste sur la diffusion croissante de ces outils dans l’ensemble des secteurs culturels.

Ces usages différents de l’IA dans les coulisses de l’édition, font rarement l’objet d’une information destinée au public. En revanche, lorsque cet outil intervient dans le processus de création d’une œuvre, les réactions sont toutes autres. Les auteurs utilisant des robots sont en effet vivement invités à mentionner les usages afin d’en informer les lecteurs. L’IA semble ainsi acceptable lorsqu’elle demeure un outil de production éditoriale, mais devient un objet de justification dès qu’elle touche à la création littéraire.

Pour une transparence éditoriale ?

C’est dans ce contexte que des dispositifs de transparence se sont développés dans le milieu éditorial, avec des positions diverses et parfois nuancées.

Depuis 2024, plusieurs initiatives cherchent à rendre visibles les conditions de production des œuvres. Certaines relèvent d’une logique de certification sans IA, en attestant qu’un livre a été réalisé sans recours substantiel à une machine conversationnelle. Plusieurs dispositifs de signalement ont ainsi vu le jour en France comme le label « Création humaine », ou le logo « Garanti sans intelligence artificielle » ou encore les mentions « Fabrication humaine » et « Handmade » utilisées notamment dans l’univers de la bande dessinée.

Aux États-Unis, la certification « Human Authored » crée par l’Authors Guild a vu le jour selon la même dynamique. D’autres, au contraire, s’inscrivent dans une logique de signalement de l’usage de l’IA, en mentionnant explicitement sa présence dans le processus éditorial ou créatif, par exemple au moyen d’un bandeau en couverture ou d’une mention en quatrième de couverture.

Le roman uchronique de Raphaël Doan, Si Rome n’avait pas chuté, fait de l’usage de l’IA un élément visible du dispositif éditorial de son ouvrage. Un bandeau a en effet été rajouté par les éditions Passés Composés, mentionnant : « Le premier livre d’histoire écrit et illustré avec une intelligence artificielle », et le recours à l’IA est aussi mentionné sur la 4e de couverture. Ce choix éditorial n’est pas seulement un geste de transparence. Présenter l’ouvrage comme une « première » en fait aussi un argument de vente, l’IA devenant ici un vecteur de visibilité médiatique autant qu’une information destinée au lecteur.

À l’inverse, le roman Tokyo Sympathy Tower de l’autrice japonaise Rie Kudan qui a reconnu avoir utilisé l’IA pour écrire ce roman, ne porte aucune mention IA dans sa traduction française publiée aux Éditions Denoël, ni sur leur site.

Dans l’auto-édition, deux logiques opposées coexistent. Librinova affiche un label visible dans leur publication ainsi que sur leur site Internet puisque cette structure est à l’initiative du label « Création humaine », quand Amazon sur Kindle Direct Publishing (KDP) impose une déclaration obligatoire depuis 2023, sans que cette information soit nécessairement visible du lecteur au moment de l’achat.

Cette diversité des pratiques montre que la question ne porte pas uniquement sur la présence ou l’absence d’une information, mais également sur la manière dont elle est rendue visible. L’information n’est pas simplement ajoutée au livre, elle est mise en scène, parfois valorisée, ou au contraire tenue à distance. Tous les professionnels du livre ne choisissent ni le même support, ni le même degré d’exposition. Il n’existe donc pas aujourd’hui un modèle unique de transparence, mais plusieurs stratégies éditoriales de visibilité.

Cette diversité est d’autant plus intéressante que les recherches montrent que la simple présence d’une mention relative à l’IA modifie les jugements d’authenticité, de créativité et parfois même l’intention d’achat des lecteurs. Autrement dit, le sens d’une œuvre ne se construit pas uniquement dans le texte. Les informations qui l’entourent participent elles aussi à son interprétation et à son évaluation.

Cette recherche de transparence dépasse d’ailleurs le seul secteur de l’édition. Elle s’inscrit dans un mouvement plus large de normalisation des usages de l’IA.

Depuis le 2 août 2026, les obligations de transparence prévues par l’article 50 du règlement européen sur l’IA imposent de signaler les contenus générés ou manipulés par un robot afin de limiter les risques de tromperie et de renforcer la confiance des utilisateurs. Si ces dispositions ne concernent pas le secteur du livre en particulier et n’imposent pas un étiquetage des ouvrages, les initiatives éditoriales s’inscrivent elles aussi dans cette dynamique de transparence auprès des usagers. Il est toutefois légitime de se demander si une littérature créée en tout ou partie par une IA n’est pas susceptible d’intéresser un nouveau lectorat au même titre que certains jeux vidéos produits par des robots ont pu enthousiasmer une partie du public.

Vers un paratexte amendé

Cette évolution fait écho aux propos de Gérard Genette dans Seuils, publié dès 1987. Celui-ci rappelait que « les voies et les moyens du paratexte se modifient sans cesse selon les époques, les cultures, les genres, les auteurs, les œuvres, les éditions d’une même œuvre, avec des différences de pression parfois considérables ».

Pour Genette, un livre ne commence jamais à la première phrase. Il commence avec son titre, son nom d’auteur, sa couverture, sa collection, sa préface ou sa quatrième de couverture, autant d’éléments qui orientent déjà l’interprétation avant même l’entrée dans le texte. Et si l’IA était précisément en train d’actualiser les catégories d’informations autour du texte ?

Les labels, les bandeaux, les mentions en quatrième de couverture ou les déclarations d’auteur ne seraient alors plus uniquement des dispositifs de transparence. Ils pourraient constituer les premières manifestations d’un paratexte amendé. La question ne serait donc plus seulement de savoir s’il faut signaler l’usage de l’IA, mais où cette information doit prendre place dans le livre, et comment elle transforme la lecture.

Cette hypothèse ouvre un chantier encore largement inexploré. Si plusieurs travaux analysent désormais les effets des labels sur la perception des œuvres, très peu interrogent leur inscription dans l’économie matérielle et symbolique du livre. Où les éditeurs choisissent-ils de rendre visible l’IA ? Quels dispositifs privilégient-ils ? Et surtout, quelles fonctions ces nouvelles mentions remplissent-elles ? Ne servent-elles qu’à informer ou participent-elles également à reconstruire la confiance des lecteurs dans un contexte où les conditions de production des œuvres deviennent de plus en plus difficiles à identifier ?

Dans cette perspective, il pourrait être sain de préciser l’identité de l’IA utilisée. La même exigence devrait aussi s’appliquer aux correcteurs ou aux infographistes, jamais nommés à ce jour, contrairement aux traducteurs. L’enjeu dépasse donc la seule question de la transparence. En rendant visible (ou au contraire invisible) le recours à l’IA, les éditeurs ne se contentent pas d’ajouter une information au livre. Ils contribuent à redéfinir les médiations qui entourent l’œuvre et, peut-être, à faire émerger une nouvelle catégorie de paratexte.

The Conversation

Stéphanie Parmentier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Comment rendre visible le recours à l’IA générative dans l’édition littéraire, ou le rôle du paratexte – https://theconversation.com/comment-rendre-visible-le-recours-a-lia-generative-dans-ledition-litteraire-ou-le-role-du-paratexte-288736

Négociations de libre-échange et culture : que signifie le double discours du gouvernement fédéral ?

Source: The Conversation – in French – By Mariane Bourcheix-Laporte, Postdoctoral Fellow, Communication Studies and Media Arts, McMaster University

Ces dernières semaines, le gouvernement Carney a pris des positions en apparence contradictoire quant à la protection et la promotion de la culture canadienne. D’une part, après des années d’efforts pour légiférer et réglementer la diffusion en ligne, le gouvernement a mis la hache dans les redevances imposées aux plates-formes numériques étrangères qui opèrent au Canada dans le but de favoriser les négociations commerciales avec les États-Unis.

Puis, coup de théâtre, on a mis fin aux mêmes négociations en arguant que les concessions demandées sur la souveraineté culturelle et linguistique canadienne seraient insoutenables, notamment l’assouplissement des règles imposées aux grandes plates-formes de diffusion visant à accroître la visibilité du contenu canadien de langue française.

Comment expliquer ce double discours du gouvernement fédéral ? Bien que paradoxal, celui-ci exemplifie le dilemme que représente l’exercice de la souveraineté culturelle à l’ère du libre-échange.




À lire aussi :
L’abolition des redevances pour les plateformes de diffusion en ligne : vers un démantèlement de notre écosystème culturel ?


Gains et concessions

Le double discours du gouvernement fédéral en matière de souveraineté culturelle ne date pas d’hier.

Le début des négociations de l’Accord général sur le commerce des services (AGCS) en 1986, auxquelles plus de 120 pays ont participé, marque l’intégration des services, en plus des biens, dans les accords de libre-échange.

Bien que l’AGCS ne soit entré en vigueur qu’en 1995, la libéralisation du commerce impliquant les industries culturelles s’est retrouvée dans la ligne de mire des États-Unis lors des négociations de l’Accord de libre-échange entre le Canada et les États-Unis conclu en 1987, précurseur des accords subséquents entre le Canada, les États-Unis et le Mexique.

Par définition, les accords de libre-échange demandent aux pays impliqués de faire des concessions parfois cruciales dans certains secteurs afin de faire des gains ailleurs. Ainsi, en entamant des négociations pour un accord de libre-échange, un pays compromet de facto sa capacité à exercer une souveraineté absolue. La capacité du Canada à exercer pleinement sa souveraineté culturelle se trouve ainsi brimée à certains égards depuis l’entrée en vigueur de l’Accord de libre-échange entre le Canada et les États-Unis.

Par exemple, dans le cadre des négociations l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM) le Canada a dû modifier la Loi sur le droit d’auteur afin de prolonger sa durée de 50 ans à 70 ans après le décès d’un auteur, après quoi l’œuvre se retrouve dans le domaine public. Ce changement a été fait à la demande des États-Unis.

Cet exemple montre comment les négociations commerciales peuvent mener à des changements législatifs qui ne sont pas directement liés aux accords commerciaux, mais qui ont un impact sur les créateurs d’ici et sur l’accès aux contenus canadiens.

Depuis l’Accord de libre-échange entre le Canada et les États-Unis, le Canada a en partie protégé le secteur culturel en le soustrayant des accords de libre-échange via le principe de « l’exemption culturelle ». Ainsi, le Canada a pu conserver continuer d’appliquer des politiques culturelles protectionnistes, comme l’imposition de quotas pour les contenus canadiens radiodiffusés. Mais cette exemption inclut une clause nonobstant qui prévoit que les États-Unis peuvent mettre en place des représailles commerciales en réponse à des mesures favorisant les industries culturelles canadiennes.

Un enjeu existentiel

Pour le Canada, l’enjeu de la souveraineté culturelle est de taille étant donné que la majorité de la population vit à proximité de la frontière américaine et parle l’anglais.

Depuis l’introduction de la première Loi sur la radiodiffusion en 1932, qui ne concernait alors que la radio, la réglementation de la radiodiffusion, l’un des principaux piliers de la politique culturelle canadienne, a eu comme objectif de faire contrepoids à l’influence de la culture américaine et de faire la promotion de l’identité et d’une culture canadiennes communes d’un océan à l’autre.

Aujourd’hui, la protection et la promotion du français et de la culture canadienne dans toutes ses déclinaisons, y compris les cultures autochtones, demeurent un enjeu existentiel pour l’état nation canadien.

Les changements apportés à la Loi sur la radiodiffusion suite à l’entrée en vigueur de la Loi sur la diffusion continue en ligne en 2023, élargissent le mandat du système canadien de radiodiffusion en matière de promotion de la diversité culturelle, et de soutien aux contenus culturels francophones et autochtones par l’entremise de financement ciblé et de mesures favorisant la découvrabilité des contenus.

La valorisation des cultures minoritaires et des langues autres que l’anglais s’aligne plus globalement avec un mouvement mondial chapeauté par l’Unesco pour la promotion de la diversité culturelle. Le Canada a notamment adhéré à la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles en 2005, mais les États-Unis font partie des rares pays membres à ne pas y avoir adhéré.

La ligne rouge a été tracée

Malgré elle, la culture canadienne se trouve prise entre l’arbre et l’écorce lors des négociations de libre-échange avec les États-Unis. D’une part, on tente d’assurer la spécificité identitaire, culturelle, et linguistique du Canada et, d’autre part, on essaie de tenir tête à la puissance commerciale américaine, qui cultive depuis des décennies son hégémonie culturelle et technologique.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


Le gouvernement Carney a fait des concessions importantes en éliminant la taxe sur les services numériques et en demandant au CRTC de revoir la contribution des plates-formes de diffusion en ligne au système de radiodiffusion canadien. Le secteur culturel a décrié ces mesures qui constituent un recul important pour la sauvegarde de la culture et des industries culturelles canadiennes.

Ces concessions ne créent pas seulement un déficit dans le financement des industries culturelles, elles témoignent d’un autre recul dans l’exercice de la souveraineté culturelle canadienne. Un mal pour un bien ? En considérant le raisonnement historique des politiques culturelles canadiennes, on comprend pourquoi une ligne rouge a été tracée lorsque les concessions demandées posaient un risque existentiel pour le Canada.

La Conversation Canada

Mariane Bourcheix-Laporte ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Négociations de libre-échange et culture : que signifie le double discours du gouvernement fédéral ? – https://theconversation.com/negociations-de-libre-echange-et-culture-que-signifie-le-double-discours-du-gouvernement-federal-290778

Avec Yoda, la France se prépare à défendre ses intérêts en orbite

Source: The Conversation – in French – By Philippe Steininger, Conseiller militaire du président du CNES, Centre national d’études spatiales (CNES)

Les satellites Yoda (ici, représenté par une vue d’artiste) seront les premiers dispositifs européens de défense spatiale. CNES, Fourni par l’auteur

L’ESSENTIEL

  • L’espace est devenu un nouveau lieu de conflictualité, au vu de l’importance stratégique des satellites civils comme militaires.

  • Le programme Yoda, du Commandement de l’espace, doit lancer d’ici à 2030 les deux premiers satellites patrouilleurs-guetteurs français.

  • Ces démonstrateurs technologiques seront ensuite suivis de satellites complètement opérationnels.


Dans l’espace, la France peut compter sur Yoda pour défendre ses satellites. Et non, il ne s’agit pas du personnage vert à grandes oreilles de Star Wars !

Yoda (acronyme des « yeux en orbite pour un démonstrateur agile ») désigne un système spatial, et force est de constater que ce système n’est pas sans rappeler le sympathique personnage de George Lucas. Il partage, en effet, avec le héros sa petite taille et sa raison d’être, qui est d’entraver les menaces dans l’espace au maintien de la paix.

L’espace, nouveau lieu de conflictualité

En 2018, la ministre des armées Florence Parly rend pour la première fois publique l’existence de manœuvres, qu’elle qualifie d’inamicales, exécutées par un satellite russe à proximité d’un satellite gouvernemental franco-italien. Ce discours, prononcé sur le site du Centre national d’études spatiales (Cnes) à Toulouse, a marqué les esprits, car, pour la première fois, une autorité française présentait publiquement l’espace extra-atmosphérique comme un lieu de confrontation stratégique en dénonçant nommément les agissements d’un pays.

Un an plus tard, la Stratégie spatiale de défense était publiée, marquant pour la France une rupture stratégique puisqu’elle affiche désormais son intention de défendre ses intérêts dans l’espace, y compris de manière active.

Était alors créé, fin 2019, le Commandement de l’espace (CDE), unité militaire chargée de cette mission ambitieuse. Depuis, on ne compte plus les informations confirmant que l’espace n’est plus un sanctuaire, mais bien un « champ de bataille », comme l’a qualifié Emmanuel Macron fin 2025 à l’occasion de la mise en place du CDE dans sa nouvelle infrastructure toulousaine. Le ton s’est même singulièrement durci par rapport à 2018, le chef de l’État pointant dans son propos des actions « irresponsables, illégales, voire hostiles » conduites par « des puissances d’agression ».

De fait, des opérations visant des infrastructures spatiales au sol ou en orbite sont régulièrement observées : cyberattaques, espionnage de satellites par un autre satellite, brouillage ou leurrage. Sans être orientées vers un acteur en particulier, des démonstrations d’un potentiel offensif clairement établi font partie du tableau.

Ce fut le cas, par exemple, en janvier 2022, lorsqu’un satellite chinois, après avoir agrippé un autre satellite de même nationalité en panne sur l’orbite géostationnaire, l’a propulsé sur une orbite beaucoup plus haute. En orbite basse, on a aussi pu observer ces dernières années des satellites russes libérer des objets, parfois à très grande vitesse, ce qui fait penser à une « torpille spatiale ».




À lire aussi :
Comment la Russie s’approche des satellites européens pour capter leurs communications


Le niveau de menace dans l’espace extra-atmosphérique s’est donc clairement accru, alors que les systèmes spatiaux occupent une place toujours plus grande dans le fonctionnement de nos sociétés et les opérations militaires. C’est dans ce contexte qu’est développé, depuis 2021, le programme Yoda.

Patrouiller en orbite

L’objectif poursuivi dans le programme Yoda est triple. D’une part, il s’agit de démontrer une capacité de surveillance et de manœuvre dans l’espace à proximité d’objets non coopératifs au voisinage de l’orbite géostationnaire, là où se trouvent les satellites de télécommunications, qui restent constamment au-dessus du même point de la surface terrestre. Ensuite, Yoda doit permettre aux armées de s’entraîner aux opérations d’action dans l’espace et, enfin, d’élaborer pour celles-ci un concept d’emploi.

Yoda agira donc en tant que guetteur, c’est-à-dire qu’il surveillera l’environnement d’un satellite à protéger afin de détecter et de caractériser le cas échéant les approches hostiles, mais aussi en tant que patrouilleur sur l’orbite géostationnaire afin de collecter et de transmettre des informations sur les satellites qui s’y trouvent.

Yoda, qui est un démonstrateur technologique, devra ainsi réaliser des tâches de surveillance de l’orbite géostationnaire, de détection et de poursuite d’objets, d’inspection en orbite et de simulation d’actions de défense active. Dans cette perspective, le système Yoda est constitué de deux petits satellites identiques de quelques dizaines de kilogrammes chacun, l’un jouant le rôle de cible pour l’autre.

Pour réaliser le projet Yoda, le Cnes agit pour le compte du ministère des armées en maître d’ouvrage délégué et en maître d’œuvre système. Il fournit en outre la charge utile des satellites réalisés sous maîtrise d’œuvre industrielle de la société Hemeria, spécialiste des petites plateformes orbitales. La notion de souveraineté étant placée au cœur du développement du système, les solutions techniques retenues sont développées au niveau national ou européen.

Il faut enfin souligner les contraintes techniques imposées par le choix de l’orbite géostationnaire pour déployer Yoda, cette orbite étant distante de 36 000 kilomètres de la Terre et présentant un environnement plus agressif que les orbites basses situées à quelques centaines de kilomètres de la Terre du fait d’un niveau élevé de radiations solaires.

Les premiers satellites de défense en Europe

Yoda est donc un projet techniquement ambitieux, développé pour démontrer la maîtrise par notre pays d’une mission complexe et exigeante, qui n’a encore jamais été réalisée à ce stade en Europe.

En parallèle, le ministère des armées s’est tourné en 2025 vers l’industrie française pour acquérir un satellite d’inspection et de surveillance de l’orbite géostationnaire au profit du CDE, afin de préparer celui-ci aux opérations d’action dans l’espace. Il s’agit du programme Paladin, mentionné dans la loi d’actualisation de la loi de programmation militaire en cours, qui prévoit qu’un satellite commercial sera utilisé à partir de fin 2027 pour conduire des manœuvres de proximité autour d’objets passifs désignés depuis le sol.

Yoda devrait être en orbite avant la fin de la décennie. Dans un premier temps, le Cnes et le CDE opéreront celui-ci ensemble, puis le CDE sera autonome dans la conduite des opérations de routine, tout en bénéficiant du soutien du Cnes pour certaines tâches spécifiques requérant un fort niveau d’expertise.

Après Yoda viendront d’autres systèmes orbitaux plus évolués et véritablement opérationnels, qui permettront aux armées de détecter les menaces dans l’espace, de les attribuer et, le cas échéant, de les contrer afin de préserver nos intérêts. Ils seront complétés par des capacités d’action du sol vers l’espace à base de lasers et de brouilleurs haute puissance, la France écartant à ce stade l’idée d’employer des missiles intercepteurs compte tenu des débris spatiaux que ceux-ci sont susceptibles de produire en impactant leur cible. Comme l’a souligné le président de la République dans son discours à Toulouse, fin 2025 :

« La guerre de demain commencera dans l’espace. Soyons prêts. Ce sera une condition du succès des opérations militaires à terre, dans les airs et dans les mers. »

The Conversation

Philippe Steininger est chercheur associé à l’IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques) et siège au conseil d’administration de la FRS (Fondation pour la recherche stratégique). Il est le conseiller militaire du président du CNES, agence qui développe le programme YODA.

– ref. Avec Yoda, la France se prépare à défendre ses intérêts en orbite – https://theconversation.com/avec-yoda-la-france-se-prepare-a-defendre-ses-interets-en-orbite-291186

Souveraineté technologique : ce que le spatial européen nous apprend de nos dépendances

Source: The Conversation – in French – By Mathilde Aubry, Enseignant-chercheur en économie, EM Normandie


L’ESSENTIEL

  • Les satellites sous-tendent toujours davantage d’activités humaines. Pour certains secteurs, comme la défense, notre dépendance à des services spatiaux constitue une vulnérabilité.

  • Pour mieux la contrôler, certains appellent à une souveraineté technologique, souvent assimilée à une autonomie totale de chaque pays vis-à-vis des autres.

  • Étant donné les coûts et les compétences associés au domaine spatial, la souveraineté devrait être pensée comme une capacité à organiser les interdépendances sans perdre sa liberté d’action.


« Nous nous devons d’être souverains sur l’ensemble du continuum aérospatial, c’est-à-dire depuis les couches basses de l’atmosphère jusqu’à l’espace, en passant par la très haute altitude. »

– Emmanuel Macron, président de la République française, lors de l’inauguration officielle du Commandement de l’espace à Toulouse et de la présentation de la Stratégie nationale spatiale, le 12 novembre 2025.

Navigation, météorologie, observation de la Terre ou communications sécurisées : l’Europe dépend de services spatiaux devenus essentiels. Mais la fourniture de ces services repose sur des compétences, des infrastructures et des financements répartis entre plusieurs pays, européens et non européens.

Cette interdépendance révèle un paradoxe : dans le domaine spatial, la souveraineté technologique ne consiste pas à supprimer toute dépendance, mais à identifier les plus critiques et à préserver sa capacité d’action.

Le spatial, infrastructure critique de nos sociétés

Le domaine spatial regroupe les infrastructures (lanceurs, satellites, stations au sol et systèmes de contrôle) et les briques technologiques (composants électroniques, équipements embarqués et logiciels) qui permettent d’accéder à l’espace et d’y conduire des opérations. Ces systèmes fournissent des données et des services essentiels au positionnement, à la navigation et à la synchronisation, à l’observation de la Terre, à la météorologie et aux télécommunications.

Ces services sont souvent invisibles. Par exemple, les horloges atomiques de Galileo fournissent ainsi une référence temporelle qui synchronise les réseaux de télécommunications et d’énergie et permet aux banques et aux places boursières d’horodater leurs opérations. En situation de crise, le service européen de gestion des urgences provoquées par des événements naturels extrêmes mobilise les données produites par les satellites Sentinel pour cartographier les zones touchées par les incendies, les inondations ou les séismes afin d’appuyer les autorités de protection civile.

À mesure que ces services spatiaux deviennent indispensables au fonctionnement de nos économies, leur interruption est susceptible de produire des perturbations en cascade, révélant de nouvelles vulnérabilités et… justifiant en retour le développement de capacités de résilience à l’échelle des utilisateurs, des organisations et des infrastructures.

L’Agence spatiale européenne (ESA) souligne ainsi qu’une attaque peut viser simultanément les satellites et les systèmes terrestres dont dépend leur fonctionnement. La résilience suppose, dès lors, de protéger les différents maillons de cette chaîne, d’introduire des redondances et de prévoir des solutions de remplacement permettant de maintenir ou de rétablir le service.

Toutes les dépendances ne présentent pas le même degré de vulnérabilité

Les travaux de recherche sur l’interdépendance asymétrique montrent ainsi que le contrôle d’un nœud central peut devenir une source de pouvoir. Par exemple, un équipement disponible auprès de plusieurs fournisseurs n’expose pas au même risque qu’un composant sans substitut.

Ainsi, lorsqu’un partenaire contrôle une ressource, une infrastructure ou une compétence difficilement substituable, tandis qu’il peut lui-même supporter plus aisément une interruption de la relation, l’asymétrie qui en résulte lui confère un pouvoir potentiel.

La criticité d’une dépendance peut ainsi être appréciée à partir de trois questions : la ressource est-elle indispensable ? Existe-t-il une solution de remplacement ? Combien de temps faudrait-il pour l’activer ? Une dépendance devient stratégique lorsqu’elle peut bloquer la chaîne sans qu’une alternative soit mobilisable dans un délai acceptable.

Une autonomie construite par l’interdépendance

Deux programmes européens, Ariane 6 et Galileo, permettent d’illustrer la complexité des chaînes de valeur ainsi que la diversité des relations d’interdépendance au sein de l’écosystème spatial européen.

Dans le programme Ariane 6, les accords conclus entre 13 États organisent la répartition de la fabrication des composants entre des industriels européens, dont certains ne sont pas membres de l’Union européenne (Norvège et Suisse). Cette organisation industrielle réunit une masse critique scientifique, financière et productive, mais impose de coordonner budgets, calendriers, interfaces techniques et responsabilités opérationnelles.

Le programme Galileo montre la même logique pour un service opérationnel : la Commission européenne finance et pilote le programme, l’ESA conduit le développement technique et l’European Union Agency for the Space Programme (EUSPA) supervise les services. Pour la deuxième génération de Galileo, Airbus et Thales Alenia Space construisent les satellites, tandis que les centres de contrôle et les industriels du segment sol sont répartis dans plusieurs pays.

Cette division du travail implique de faire coopérer des entreprises qui restent concurrentes sur d’autres marchés. Le cas de Galileo montre ainsi comment l’ESA peut jouer un rôle de tiers pour organiser cette coopétition et permettre le partage des connaissances nécessaires au projet tout en protégeant les compétences stratégiques des industriels) et comment elle fabrique une capacité européenne qu’aucun État ne pourrait aisément reproduire seul.

Il serait pourtant excessif d’en conclure que toute coopération renforce mécaniquement la souveraineté. Une coopération peut notamment créer des points de blocage si un composant, une infrastructure ou une décision, reste contrôlé par un partenaire unique. Elle n’est d’ailleurs jamais acquise : dans les industries technologiques complexes, comme les semi-conducteurs, la stabilité de la coopération dépend des intérêts et des stratégies des différents acteurs.

La contribution d’une coopération à la souveraineté dépend donc de la possibilité de décider de l’adaptation, du maintien ou du remplacement des ressources critiques dans des délais acceptables.

Gouverner les dépendances plutôt que promettre l’autosuffisance

La recherche sur le concept de technology sovereignty invite à concevoir la souveraineté moins comme un état que comme une capacité d’organisation.

Ces enjeux sont aujourd’hui au cœur des recherches sur la souveraineté technologique et les politiques d’innovation, qui interrogent notamment les stratégies permettant de gouverner et de sécuriser les technologies critiques. Dans ce cadre, analyser les interdépendances qui structurent le secteur spatial européen est indispensable pour identifier ses vulnérabilités et organiser sa gouvernance.

Cela suppose, d’abord, de cartographier les dépendances qui traversent la chaîne de valeur spatiale, depuis l’accès aux composants électroniques et aux capacités de lancement jusqu’à la maîtrise des fréquences, des stations au sol, des logiciels de contrôle, des données et des compétences d’intégration.

Elle exige, ensuite, de distinguer ce qui peut être mutualisé de ce qui doit rester sous contrôle étroit parce qu’il conditionne l’autonomie de décision ou la continuité d’un service essentiel.

L’innovation ouverte recompose les dépendances

L’innovation ouverte repose sur une circulation accrue des connaissances et des technologies entre les frontières des organisations, en associant notamment entreprises, acteurs publics et laboratoires de recherche. Dans le secteur spatial, la généralisation des pratiques d’innovation ouverte impliquant des acteurs privés et publics permet de mutualiser les compétences, de partager les coûts et d’accélérer l’expérimentation. Elle rend cependant plus difficile l’arbitrage entre les ressources qui peuvent être partagées et celles qui doivent rester sous contrôle étroit : plus les acteurs impliqués sont nombreux, plus la maîtrise des technologies, des données et des compétences critiques est distribuée.

La constellation sécurisée IRIS² illustre cette architecture en Europe : financements de l’Union européenne, des États, de l’ESA et du secteur privé doivent soutenir des services gouvernementaux et commerciaux.

Dans cette optique, un acteur public peut orienter un écosystème d’innovation en définissant des objectifs et en finançant les phases de développement caractérisées par les risques technologiques les plus élevés. La commande publique complète ces instruments en créant une demande initiale susceptible de réduire l’incertitude commerciale et d’offrir de premiers débouchés aux entreprises innovantes. Lorsque les acteurs privés prennent une place croissante dans le développement des technologies, la capacité publique d’orientation ne repose plus sur la maîtrise directe des moyens de production. Elle dépend alors davantage des règles, des financements et des dispositifs de gouvernance par lesquels l’acteur public organise l’écosystème.

La souveraineté ne se confond donc ni avec l’autarcie ni avec la suppression de toute dépendance, mais désigne plutôt la capacité à organiser les interdépendances sans perdre sa liberté d’action.

L’enjeu pour le spatial européen n’est pas de choisir entre indépendance et coopération, mais de créer les conditions dans lesquelles la coopération demeure compatible avec une capacité collective de décision et d’action.

The Conversation

Didier Lebert a reçu des financements de l’Agence Innovation de Défense.

Pierre Barbaroux a reçu des financements de la part de l’Agence Innovation Défense (AID).

Angélique Chassy, Hugo Peter, Mathilde Aubry et Patricia Baudier ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

– ref. Souveraineté technologique : ce que le spatial européen nous apprend de nos dépendances – https://theconversation.com/souverainete-technologique-ce-que-le-spatial-europeen-nous-apprend-de-nos-dependances-291106

Restauration des parcours en Afrique de l’Est : pourquoi les éleveurs doivent être au cœur des politiques

Source: The Conversation – in French – By Sougueh Cheik, Docteur en sciences de l’environnement (sciences du sol) et chercheur au Centre d’Étude et de Recherche de Djibouti (CERD), Institut de recherche pour le développement (IRD)

La dix-septième Conférence des Parties à la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification, réunie à Oulan-Bator, la capitale de la Mongolie, du 17 au 28 août, a accordé aux parcours et aux éleveurs une visibilité rare. Mais financer davantage leur restauration ne suffira pas.

Les parcours, ces espaces pâturés naturels ou semi-naturels, couvrent 54 % de la surface terrestre, font vivre environ deux milliards de personnes et sont gérés par quelque 500 millions de pasteurs.

En Afrique de l’Est, ils fournissent l’essentiel de la ressource fourragère des systèmes d’élevage. Ils reçoivent pourtant moins d’investissements que les forêts, faute d’une évaluation crédible de leur valeur économique.

Un malentendu doit d’abord être levé. La désertification ne désigne pas l’avancée d’un désert. Elle constitue la perte de productivité de terres habitées, dans les zones sèches, sous l’effet de divers facteurs, dont le climat et les usages. Les politiques de restauration ne sont donc jamais de simples opérations techniques. Elles reposent sur un modèle de fonctionnement des écosystèmes, et ce modèle détermine leurs résultats.

Chercheur en sciences du sol et en agro-pédologie, j’ai étudié la dégradation des terres et la restauration des sols dans les milieux arides et semi-arides. J’examine les conditions nécessaires pour que la restauration des parcours pastoraux en Afrique de l’Est soit réellement efficace et adaptée aux réalités des éleveurs.

Une restauration qui dégrade

La plaine de Hanlé, au sud de Djibouti, en fournit une illustration. Nos observations y portent sur l’un des principaux sites cartographiés avec l’appui technique de la FAO. Les abords de plusieurs points d’eau s’y ferment sous l’effet de Prosopis juliflora.

Cet arbuste envahissant forme des fourrés denses autour de ressources qui commandent l’ensemble du circuit de pâturage. Il encercle les Vachellia tortilis, ces acacias qui fournissent au troupeau l’ombrage et une part du fourrage. Or il a été planté à grande échelle pour reboiser et lutter contre la désertification.

Une solution de restauration écologique peut ainsi devenir un facteur de dégradation lorsque le modèle qui la guide ignore le fonctionnement d’un système pastoral. Trois conditions permettraient d’éviter la répétition de telles erreurs en Afrique de l’Est.

Le droit d’usage, condition de l’investissement

La première condition est foncière. Une restauration pastorale a peu de chances de se maintenir lorsque les droits d’usage restent incertains. La capacité à traiter les zones envahies dépend en effet de la reconnaissance de ceux qui en détiennent l’usage.

En Tanzanie, où les parcours couvrent près des trois quarts du territoire, la planification foncière conduite village par village rendait difficile le pâturage au-delà des limites administratives. Le dispositif mené avec l’Institut international de recherche sur l’élevage a répondu par deux instruments.

Une planification conjointe, où plusieurs villages délimitent ensemble les aires qu’ils partagent, et des certificats collectifs de droits coutumiers d’occupation délivrés à une association d’éleveurs. Quatre villages ont ainsi sécurisé une aire commune de 30 000 hectares.

La sécurisation foncière ne règle pas tout. Une étude publiée dans Scientific Reports n’observe aucune réduction de la progression du sol nu dans les zones passées sous certificat collectif. Ces titres délimitent des aires de pâturage sans fixer de règles de conduite à l’intérieur. Les parcours fonctionnent par superposition de droits, une aire pâturée en saison sèche par les uns et en saison des pluies par les autres. La délimitation risque de figer ces usages.

Un choix scientifique et politique

La deuxième condition porte sur ce que l’on mesure. Les travaux réunis par la Convention montrent que les éleveurs répondent à une ressource fourragère instable en déplaçant leurs troupeaux. Les mêmes relevés de biomasse ont pourtant servi à défendre l’inverse.

Dans les années 1970 et 1980, ils étaient lus à travers la notion de capacité de charge, soit le nombre d’animaux qu’un territoire est censé nourrir durablement. On en concluait qu’il y avait trop de bétail. Les travaux réunis en 1993 sous le titre Range ecology at disequilibrium ont montré que ce modèle s’appliquait mal aux savanes africaines.

Les trois sous-indicateurs retenus pour mesurer la dégradation portent sur l’occupation des terres, la productivité et le carbone organique du sol. Ces mesures renseignent sur la biomasse produite, non sur celle que le troupeau peut prélever.

Une invasion ligneuse, c’est-à-dire la prolifération d’arbustes au détriment du couvert herbacé, accroît ainsi le couvert végétal et la productivité estimée par télédétection. Le cas de Hanlé, où cette même progression réduit le fourrage accessible et ferme l’accès à l’eau, le montre.

Le choix de ces indicateurs relève des États. Un texte de décision gagnerait à préciser si l’indicateur mesure le couvert ligneux ou la production fourragère accessible aux animaux. Choisir un indicateur revient à choisir le système pastoral que l’on veut produire.

L’agroécologie offre un cadre mieux ajusté, désormais présent dans les textes négociés à la Convention. Elle privilégie les espèces fourragères locales et traite la mobilité du troupeau comme une technique d’ajustement à la variabilité climatique.

La Grande muraille verte, d’abord comprise comme une ceinture d’arbres reliant Dakar à Djibouti, a été réorientée vers une mosaïque de pratiques. La correction a porté sur ce que l’on avait choisi de compter, des arbres plantés plutôt que des paysages en usage.

Le financement de l’observation des parcours

La troisième condition est budgétaire. La Convention estime les besoins à environ 355 milliards de dollars par an d’ici 2030, dont le secteur privé n’assure qu’environ 6 %. L’Afrique porte le déficit le plus élevé, avec 191 milliards par an. Les annonces de clôture donnent la mesure de l’écart, avec un portefeuille de 1,3 milliard de dollars sur 23 pays et une initiative sur les parcours dotée de 1,2 milliard.

Une surface restaurée se chiffre en outre plus aisément qu’une dégradation évitée, ce qui conduit les bailleurs à soutenir la réparation plus volontiers que la prévention. Ces financements iront aux projets capables de prouver leurs effets.

Faute de dispositifs nationaux, les pays paieront des certificateurs extérieurs pour attester ce qui se passe sur leurs terres. Deux demandes en découlent. Que le suivi de long terme des terres figure parmi les dépenses éligibles au financement de la restauration. Et que la région se dote d’un instrument commun.

Sur ce dernier point, la présidence mongole porte le projet d’un centre eurasien pour le climat et la terre. L’Afrique de l’Est gagnerait de même à doter l’architecture existante de l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD). Cette organisation réunit huit États de la région dont Djibouti, d’un mécanisme permanent d’observation des parcours. Celui-ci conserverait les séries longues et harmoniserait les protocoles entre pays. Ces protocoles n’auraient de sens que co-construits avec les éleveurs.

Une voix pastorale encore peu institutionnalisée

Ces trois conditions supposent que les éleveurs soient entendus. Oulan-Bator a marqué une avancée, avec les premières réunions officielles du caucus des peuples autochtones et de celui des communautés locales, et la reconnaissance des pasteurs comme gardiens essentiels des parcours.

Aucune instance propre au pastoralisme n’a toutefois vu le jour, et les parcours ne figurent dans les plans climatiques nationaux que de 24 pays, contre 181 pour les forêts. Quant à la sécheresse, les Parties ont renvoyé la décision à la COP18, après un premier report à Riyad.

Une décision qui appartient aux États

Aucune de ces trois conditions ne dépend d’une décision internationale. Reconnaître des droits d’usage collectifs relève des parlements et des administrations foncières. Choisir les indicateurs qui serviront à juger une restauration relève des services techniques nationaux. Inscrire l’observation de long terme au budget de l’État relève des lois de finances.

Le cas de Hanlé montre ce que coûte leur absence. Faute de droits clairs, personne n’est habilié à traiter les fourrés. Faute d’indicateurs adaptés, leur progression sera enregistrée comme un gain de couvert végétal. Faute d’observation continue, le prochain projet reproduira le même diagnostic.

La prochaine conférence se tiendra en Égypte en 2028. C’est le délai dont disposent les pays d’Afrique de l’Est, et la question n’est pas de savoir ce qu’ils y demanderont, mais ce qu’ils y apporteront. C’est la seule décision que personne ne prendra à leur place.

The Conversation

Sougueh Cheik does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

– ref. Restauration des parcours en Afrique de l’Est : pourquoi les éleveurs doivent être au cœur des politiques – https://theconversation.com/restauration-des-parcours-en-afrique-de-lest-pourquoi-les-eleveurs-doivent-etre-au-coeur-des-politiques-290479

Grand âge et perte d’audition : le manque de dépistage finit par coûter cher

Source: The Conversation – in French – By Laurence Hartmann, Maîtresse de conférences en sciences économiques – Economiste de la santé, laboratoire LIRSA EA4603, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)


L’ESSENTIEL

  • La perte auditive, qui survient avec l’âge, reste insuffisamment dépistée et prise en charge.

  • Les données montrent pourtant clairement que le fait de porter des appareils auditifs prévient les chutes ainsi que le déclin cognitif.

  • Ne pas suffisamment prendre en charge la question de l’audition dans les politiques du grand âge a un coût sanitaire, mais aussi économique.


Longtemps reléguée au rang des « petits maux » du vieillissement, la perte auditive est encore trop souvent perçue comme une gêne inévitable. Pourtant, chez les personnes âgées, ses effets dépassent largement la seule difficulté à entendre : elle peut compromettre l’autonomie, fragiliser la sécurité au quotidien et altérer la qualité des soins.

Et, comme souvent en santé publique, les réponses existent, qu’elles soient techniques, cliniques ou organisationnelles. C’est leur intégration dans les parcours de prise en charge qui fait défaut, en particulier en établissement médico-social.

Un fardeau sanitaire… et économique

La prévalence de la perte auditive augmente fortement avec l’âge. Elle est de l’ordre d’un tiers autour de 65-75 ans et atteint environ une personne sur deux aux âges les plus avancés (80 ans et plus), selon des données européennes. Cette progression est également observée en France dans la cohorte CONSTANCES, où la prévalence de la perte auditive dépasse 60 % chez les 71–75 ans.

Les conséquences sont non seulement individuelles, mais aussi collectives : une perte auditive non prise en charge peut entraîner des difficultés de communication, des malentendus dans les consignes de soin, un repli social, un état dépressif, un déclin cognitif plus rapide ainsi que des troubles de l’équilibre et un risque accru d’accidents.

Elle génère ainsi des coûts directs pour le système de santé, mobilise du temps et de l’énergie pour les proches, et entraîne surtout une perte de qualité de vie souvent invisible dans les comptes publics. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) estime ainsi que la perte auditive non prise en charge représente près de mille milliards de dollars par an dans le monde ; ce chiffre, qui couvre l’ensemble des âges, doit moins être lu comme une mesure exacte que comme un signal d’ampleur.

Dans la littérature récente, le lien de la perte auditive avec le déclin cognitif et les démences occupe une place croissante. La Commission Lancet 2024, qui fait référence en matière de prévention des démences, a identifié 14 facteurs de risque modifiables pouvant théoriquement prévenir ou retarder près de 45 % des cas de démence.

Parmi eux, la perte auditive se distingue comme le premier facteur de risque modifiable de la vie adulte, avec une fraction attribuable de 7 %, soit autant que le cholestérol LDL élevé (surnommé « mauvais cholestérol » parce que, en excès, il se dépose sur les parois des artères, ndlr), et davantage que le diabète, le tabagisme ou l’hypertension artérielle. L’effet dose-réponse est documenté : chaque aggravation de 10 décibels est associée à une hausse de 16 % du risque de démence.

Surtout, des données interventionnelles viennent désormais conforter ces associations observationnelles. L’essai clinique randomisé ACHIEVE a montré, chez les personnes âgées présentant un risque élevé de déclin cognitif, une réduction de 48 % du déclin cognitif global à trois ans dans le groupe appareillé par rapport au groupe témoin.

En parallèle, une méta-analyse de huit études observationnelles portant sur plus de 127 000 participants, suivis depuis deux ans à vingt-cinq ans, a montré que l’usage d’aides auditives était associé à une réduction de 19 % du risque de déclin cognitif à long terme, par rapport à une perte auditive non corrigée.

Ces résultats suggèrent un bénéfice potentiel de l’appareillage sur le plan cognitif. Sur le plan économique, une modélisation britannique estime que la fourniture d’appareils auditifs pourrait également être génératrice d’économies nettes, notamment en raison de son effet potentiel sur l’incidence de la démence.

Avec 57 millions de personnes atteintes de démence dans le monde en 2019 et des projections à 153 millions d’ici à 2050, tout levier de prévention susceptible d’infléchir, même modestement, cette trajectoire représente un enjeu humain et économique considérable.

La littérature scientifique internationale associe la perte auditive à la fragilité définie comme un état de vulnérabilité accrue aux événements de santé résultant notamment d’une diminution des réserves physiologiques. Cette association est retrouvée de façon robuste dans plusieurs travaux combinant données transversales et longitudinales, même si la part exacte de causalité reste discutée.

Fragilité, perte d’audition et… chutes

Les chutes illustrent concrètement ce lien entre audition et fragilité. Un résultat récent issu de l’essai ACHIEVE renforce ce constat : les participants ayant bénéficié d’une intervention auditive ont présenté, sur trois ans, un nombre moyen de chutes inférieur de 27 % à celui du groupe témoin.

En France, les chutes constituent l’un des marqueurs les plus visibles de la perte d’autonomie. Le plan national triennal antichute des personnes âgées, lancé en 2022, en faisait déjà un enjeu majeur de santé publique et estimait leur coût à 2 milliards d’euros par an, dont 1,5 milliard à la charge de l’Assurance-maladie.

Selon les données récentes de Santé publique France, en 2024, près de 175 000 hospitalisations et plus de 20 000 décès en lien avec une chute ont été recensés chez les personnes âgées de 65 ans et plus. Entre 2019 et 2024, les taux standardisés d’hospitalisation et de mortalité associés aux chutes ont respectivement augmenté de 20,5 % et de 18 %. Ces évolutions interrogent d’autant plus que le plan visait une réduction de 20 % des chutes mortelles ou invalidantes à l’horizon 2024.

La question n’est donc plus de savoir si l’audition mérite une place dans les parcours de soins des personnes âgées, mais comment lui en donner une concrètement.

En Ehpad, des déficiences sensorielles fréquentes

En Ehpad (« nursing homes » dans la littérature internationale), la perte auditive est loin d’être marginale. Elle s’inscrit souvent dans un faisceau de fragilités sensorielles, cognitives et fonctionnelles.

En France, l’enquête Handicap-Santé 2014 montrait déjà qu’en institution, 42 % des résidents souffraient de limitations fonctionnelles auditives, dont 15 % de formes graves ou très graves, soit une prévalence près de deux fois et demie supérieure à celle observée à domicile.

L’étude européenne SHELTER, menée dans huit pays, aboutissait à l’époque à un constat du même ordre : près de deux résidents sur trois présentaient au moins une déficience visuelle ou auditive, et près d’un tiers cumulait les deux. Autrement dit, en établissement, les troubles sensoriels ne relèvent pas de l’exception, mais du quotidien. Pourtant, le repérage reste inégal, et c’est là que se situe l’un des angles morts de la prise en charge.

Ce problème n’est pas nouveau. Dès les années 2000, des travaux en nursing home montraient qu’une perte auditive importante restait non détectée chez plus de la moitié des résidents, et plaidaient pour des évaluations régulières ainsi que pour de véritables politiques institutionnelles de dépistage.

Vingt ans plus tard, le sujet est clairement identifié en France, sans être systématiquement intégré aux organisations de soins. En 2021, le rapport conjoint de l’inspection générale des affaires sociales (IGAS) et de l’inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche (IGESR) sur la filière auditive recommande toutefois la désignation d’un « référent audition » pour un Ehpad ou un groupe d’Ehpad et l’expérimentation d’un protocole adapté au dépistage, à l’appareillage et au suivi des personnes âgées dans l’incapacité de se déplacer.

Autrement dit, le besoin est repéré de longue date ; ce qui manque encore, c’est sa traduction systématique dans les pratiques ordinaires.

Des solutions éprouvées, une organisation à construire

Les obstacles sont bien connus : banalisation du trouble notamment chez les personnes âgées – notamment lorsqu’elles sont polypathologiques ou présentent des troubles cognitifs –, accès inégal aux filières audiologiques, fatigabilité des patients, difficulté d’usage réel des aides auditives et, surtout, absence de routine institutionnelle.

À titre d’illustration, un essai pragmatique en soins primaires montre combien l’organisation concrète du dépistage conditionne son effectivité : lorsque celui-ci était proposé et réalisé sur place, l’adhésion était près de quatre fois supérieure à celle observée lorsqu’il devait être effectué à domicile.

Chez les personnes présentant des troubles cognitifs, les revues de littérature récentes soulignent en outre les limites des seuls auto-questionnaires et l’intérêt de méthodes d’évaluation adaptées à cette population.

Un levier majeur est donc organisationnel : intégrer le repérage des troubles auditifs à l’entrée en Ehpad et à leur suivi, former des référents, faciliter l’accès à la filière audiologique et accompagner l’usage effectif des aides auditives au quotidien. Autant de pistes déjà identifiées, notamment par l’IGAS et l’IGESR, mais qui restent à inscrire plus systématiquement dans les pratiques.

À l’heure où la France cherche à structurer sa politique du grand âge, faire de l’audition un volet à part entière du parcours de soins en établissement n’est pas un luxe : c’est une dimension de la qualité de la prise en charge.

The Conversation

Laurence Hartmann est membre administrateur bénévole du conseil scientifique de l’association nationale de
l’audition depuis 2025.

– ref. Grand âge et perte d’audition : le manque de dépistage finit par coûter cher – https://theconversation.com/grand-age-et-perte-daudition-le-manque-de-depistage-finit-par-couter-cher-290467

Le RN veut interdire le foulard islamique dans l’espace public : une rupture avec les principes de liberté religieuse et de non-discrimination

Source: The Conversation – in French – By Lauren Bakir, chercheure en droit public, Université de Strasbourg


L’ESSENTIEL

  • Le Rassemblement national souhaite interdire le foulard islamique dans l’espace public, s’il emporte l’élection présidentielle.

  • Le principe invoqué par le RN est la lutte contre l’islamisme. Or, les données de la recherche ne permettent pas de réduire le port du voile à une motivation politique.

  • Cette interdiction constituerait une rupture avec le principe fondamental de liberté religieuse et contreviendrait à de nombreuses règles de droit.


L’interdiction du foulard dans l’espace public, c’est-à-dire notamment dans la rue, est une proposition du Rassemblement national (RN) qui revient à chaque élection présidentielle. L’idée de restreindre la liberté des femmes musulmanes de porter les signes religieux de leur choix n’est cependant pas nouvelle : après le foulard à l’école, le voile intégral dans l’espace public, le burkini sur les plages, le port du foulard par les mères accompagnatrices lors des sorties scolaires ou les sportives, ou encore l’abaya dans les établissements scolaires, ces propositions se succèdent et se multiplient, et parfois aboutissent.

La difficulté principale, à chaque fois, et cette fois de façon encore plus évidente : c’est le fondement juridique. Limiter une liberté fondamentale, dans un État de droit, requiert en effet un fondement juridique, c’est-à-dire une justification. Est-ce le cas ?

La laïcité ne justifie pas une neutralité religieuse des citoyens dans l’espace public

À la différence d’autres propositions de loi interdisant le foulard dans certains contextes, cette interdiction dans l’espace public ne prétend pas s’appuyer sur le principe de laïcité. Ce dernier impose en effet le respect de toutes les croyances, l’égalité de tous les citoyens sans distinction de religion, et le libre exercice des cultes. La laïcité implique également la neutralité de l’État : les personnes qui exercent une mission de service public doivent, par exemple, s’abstenir de porter des signes religieux dans l’exercice de leurs fonctions. La laïcité a également pu justifier, en 2004, l’encadrement des signes religieux des élèves des établissements scolaires publics. Mais cette interdiction s’inscrit dans le cadre particulier du service public de l’éducation et ne signifie nullement que la laïcité imposerait la neutralité aux citoyens. Dans l’espace public, le principe est donc celui de la liberté de religion.

Une interdiction du foulard dans la rue serait donc en rupture avec ce principe constitutionnel. Ce n’est pas, en tout état de cause, la voie proposée par le Rassemblement national, qui veut justifier cette interdiction en arguant d’un lien entre foulard et islamisme.

Du foulard à l’islamisme : un changement de registre argumentatif

Les restrictions de la liberté de porter des signes religieux sont motivées par différents fondements, et parfois par différents registres argumentatifs :

  • la loi de 2004 sur les signes religieux à l’école s’appuie sur le principe de laïcité ;

  • la loi de 2016, qui permet d’insérer une clause de neutralité dans les règlements intérieurs des entreprises a introduit, sous certaines conditions, la possibilité de restreindre la manifestation des convictions au nom d’une exigence de neutralité ;

  • en 2010, l’interdiction de la dissimulation du visage dans l’espace public a notamment été défendue au nom des valeurs républicaines et du vivre-ensemble.

Ces textes ne portent pas sur les mêmes pratiques et ne reposent pas sur les mêmes fondements. Ce qui les rapproche est le déplacement progressif des registres utilisés pour rendre juridiquement acceptable une restriction de la visibilité religieuse.

Le registre mobilisé aujourd’hui est différent : il ne s’agit plus seulement de présenter le foulard comme une manifestation religieuse incompatible avec certaines conceptions de la laïcité, ni même comme une atteinte au « vivre-ensemble », mais comme le signe visible d’une idéologie politique. Le foulard est ainsi présenté comme un indice d’islamisme.

Cette assimilation suppose qu’un comportement religieux visible permette de déduire l’adhésion à une idéologie politique. Or cette déduction ne va pas de soi.

Les données disponibles ne permettent pas de réduire le port du voile à une motivation politique. Cette pratique varie selon les générations et les trajectoires migratoires et sociales ; le port du voile ne peut donc être considéré comme un comportement homogène correspondant à une même orientation idéologique.

Les travaux sociologiques consacrés au port du foulard montrent, par ailleurs, la diversité des significations qui peuvent lui être attribuées : pratique religieuse, affirmation identitaire, forme d’émancipation ou d’autonomisation. Cette pluralité de significations fait obstacle à toute assimilation générale entre le port du foulard et l’adhésion à une idéologie islamiste.

La distinction est importante juridiquement. Une restriction d’une liberté fondamentale ne peut reposer sur une présomption générale selon laquelle toutes les personnes adoptant un comportement religieux déterminé poursuivraient en réalité un objectif politique ou constitueraient une menace. Lorsqu’une intervention de l’État est justifiée par des comportements ou des engagements particuliers, ceux-ci doivent pouvoir être caractérisés indépendamment du seul exercice d’une pratique religieuse. Le port du foulard, en tant que tel, ne saurait être assimilé à l’adhésion à une idéologie islamiste.

Une interdiction incompatible avec les engagements européens et internationaux

Faute de démonstration convaincante d’une menace politique évidente, cette interdiction s’avèrerait finalement contraire à l’article 9 de la Convention européenne des droits de l’homme, qui protège la liberté de pensée, de conscience et de religion – dont la liberté d’extérioriser ses convictions religieuses, notamment en public. Cette liberté n’est certes pas absolue : la Convention permet certaines restrictions lorsqu’elles sont prévues par la loi, poursuivent un objectif légitime et sont nécessaires dans une société démocratique.

La jurisprudence européenne montre que les restrictions aux signes religieux sont appréciées en fonction du contexte dans lequel ils sont portés. La Cour a ainsi admis certaines restrictions dans des cadres particuliers, notamment scolaire ou professionnel, mais cela ne signifie pas que toute manifestation religieuse puisse être interdite dans l’espace public.

Une telle interdiction serait également contraire aux articles 18 et 26 du Pacte international des droits civils et politiques, qui protègent respectivement la liberté de conscience et de religion, et le principe d’égalité.

Le Comité des droits de l’homme des Nations unies relève ainsi « avec préoccupation l’élargissement de telles restrictions » et invite la France à « évaluer l’effet discriminatoire dans la pratique et l’impact de ces mesures sur les membres des minorités religieuses, notamment les femmes et les filles de confession musulmane ».

Une telle interdiction serait donc une atteinte particulièrement importante à l’État de droit si elle reposait sur l’idée que le pouvoir politique pourrait, par simple affirmation, transformer une pratique religieuse en indice de menace politique. Elle poserait également une question majeure au regard de la non-discrimination puisqu’elle viserait une religion et un genre spécifiques.

Cette question est d’autant plus préoccupante que les femmes portant le foulard font déjà l’objet de discriminations, notamment dans l’accès à l’emploi et dans différents espaces de la vie sociale, comme l’ont documenté les travaux récents du défenseur des droits.




À lire aussi :
Discriminations anti-musulmans : ce que révèle la défenseure des droits


L’évolution des arguments à l’appui de telles interdictions

Cette proposition pose une question qui dépasse le seul port du foulard, elle est symptomatique du rapport aux droits et libertés du Rassemblement national : le souhait de faire fi de l’État de droit, c’est-à-dire du respect des droits fondamentaux garantis par la Constitution, les conventions européennes et internationales.

Dans un État de droit, la volonté politique ne suffit pas à écarter les garanties juridiques qui s’imposent au législateur. Un pouvoir qui fait fi des limites juridiques, c’est la définition même du pouvoir arbitraire.

La question posée par cette nouvelle proposition dépasse donc finalement le seul foulard. Elle est celle des limites que l’État peut imposer à l’exercice d’une liberté fondamentale et, plus largement, de la capacité du droit à constituer une limite effective à la volonté politique.

The Conversation

Lauren Bakir ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Le RN veut interdire le foulard islamique dans l’espace public : une rupture avec les principes de liberté religieuse et de non-discrimination – https://theconversation.com/le-rn-veut-interdire-le-foulard-islamique-dans-lespace-public-une-rupture-avec-les-principes-de-liberte-religieuse-et-de-non-discrimination-291079

Le Québec a de l’eau en abondance, mais il doit mieux gérer la ressource

Source: The Conversation – in French – By Marie Larocque, Professeure au département des sciences de la Terre et de l’atmosphère, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Dans certaines régions du sud-ouest du Québec, comme en Montérégie, des tensions liées à l’accès à l’eau se manifestent. Rivière Châteauguay au village de Sainte-Martine. (Wikipédia)

Le Québec est un territoire riche en eau. Pourtant, il en manque de plus en plus fréquemment dans certains secteurs. La disponibilité de l’eau constitue, même ici, l’un des grands enjeux du XXIe siècle.


Une gestion durable vise à maintenir une quantité et une qualité d’eau suffisantes pour la population et les écosystèmes. Toutefois, assurer la disponibilité de l’eau exige de concilier des usages multiples et parfois concurrents.

En avril 2026, le Centre québécois de recherche sur la gestion de l’eau (CentrEau) a réuni, à l’occasion de son rendez-vous annuel, la communauté scientifique, les instances gouvernementales et municipales, ainsi que les organismes de bassins versants, pour discuter des enjeux liés à la disponibilité de l’eau au Québec.

Ces échanges ont mis en évidence trois défis étroitement liés : la prévention des conflits d’usages, l’acquisition et la mobilisation des connaissances, et l’amélioration des outils de planification.

Lorsque les usages de l’eau entrent en concurrence

Un confit d’usage survient lorsque la ressource en eau est en quantité insuffisante ou de qualité insatisfaisante pour satisfaire les besoins des personnes usagères au même moment. Dans certains secteurs du sud-ouest du Québec, des tensions liées à l’eau se sont manifestées lors des étés secs de 2021 et 2025.

Durant ces périodes de sécheresse, des municipalités peuvent imposer des restrictions d’usage pour éviter une pénurie d’eau. Au même moment, les producteurs agricoles doivent continuer d’irriguer leurs cultures pour éviter les pertes de récoltes. Ces contrastes dans les autorisations peuvent créer un sentiment d’injustice dans la population et entraîner des mécontentements ou un contournement des règlements municipaux.




À lire aussi :
Le Canada détient 20% des réserves mondiales en eau douce. Voici comment il doit gérer cette précieuse ressource


Plusieurs facteurs interagissent et évoluent dans le temps : les conditions météorologiques et climatiques, l’aménagement du territoire, la croissance des besoins, l’état des infrastructures et les réalités socioéconomiques. Ces facteurs influencent la disponibilité de l’eau ainsi que sa vulnérabilité à la pollution.

Par exemple, un sol sableux favorise l’infiltration de l’eau, ce qui rend les eaux souterraines plus vulnérables aux sources de contamination en surface, tandis qu’un sol argileux peu perméable offre une plus grande protection aux eaux souterraines.

Au Québec, les demandes d’autorisation des usages de l’eau sont priorisées d’abord pour répondre aux besoins essentiels de la population, des écosystèmes, de l’agriculture et finalement, à ceux de l’industrie. Cette hiérarchisation s’inscrit dans une approche de gestion intégrée.

Certaines juridictions ailleurs dans le monde utilisent des indicateurs de disponibilité de l’eau et des seuils d’intervention pour réduire les risques de conflits. Leur mise en œuvre repose toutefois sur une acceptabilité sociale suffisante, puisqu’elle implique parfois des arbitrages. Les indicateurs et les seuils ne sont pas encore largement utilisés au Québec.

Le défi de développer et mobiliser les connaissances

Limiter les conflits d’usage de l’eau passe avant tout par une connaissance fine de la ressource. Les connaissances sur les eaux souterraines au Québec sont relativement récentes. Leur développement s’est véritablement accéléré au cours des deux dernières décennies, alors que la recherche sur les eaux de surface bénéficie d’un historique beaucoup plus long.

Les questions liées à la gestion des ressources en eau sont nombreuses et complexes. Il faut comprendre comment la disponibilité de l’eau varie selon les saisons, les années et les territoires, en plus de mieux documenter ses usages, qu’il s’agisse des prélèvements effectués par les différents besoins humains, ou des besoins en eau des milieux naturels.

Les résultats de recherche ne débouchent pas toujours immédiatement sur des outils applicables à la gestion quotidienne, ce qui crée un défi particulier pour les personnes qui doivent élaborer des outils d’aide à la décision.




À lire aussi :
Le Canada devra innover pour faire face à la crise émergente de l’eau


Les nouvelles connaissances doivent donc être continuellement intégrées aux pratiques de gestion, de concert avec tous les acteurs et actrices de l’eau.

Au Québec, des organisations comme le Réseau québécois sur les eaux souterraines et les tables de concertation des organismes de bassins versants (OBV), jouent un rôle clé dans le rapprochement entre la recherche et l’action. Créer des pratiques capables de relier la science aux besoins de la société est crucial pour développer une planification efficace.

Mieux planifier pour mieux gérer

La planification régionale de la ressource en eau demeure un élément essentiel pour concilier les usages à court, moyen et long terme. Elle doit tenir compte à la fois des eaux de surface et des eaux souterraines. Malgré les progrès réalisés, cet exercice demeure complexe partout dans le monde et rappelle l’importance de réduire la nécessité d’intervenir dans l’urgence.

Au Québec, les plans directeurs de l’eau (PDE) sont l’outil de planification stratégique utilisé à l’échelle des bassins versants pour assurer la pérennité des ressources en eau et de ses usages. Ils reflètent les préoccupations et les priorités identifiées par la population d’un territoire.

Une carte du Québec avec des points colorés représentant la qualité de l’eau
L’Atlas de l’eau propose une cartographie interactive du Québec pour consulter différentes connaissances sur l’eau.
(Gouvernement du Québec)

Même lorsque la disponibilité de l’eau n’est pas considérée comme un enjeu majeur, les PDE mettent en lumière des préoccupations liées aux prélèvements, à la vulnérabilité des approvisionnements, aux conflits d’usage ou à la protection des écosystèmes aquatiques. Cette lecture territoriale permet de mieux orienter les efforts de recherche vers les besoins réels des communautés. Elle aide également à repérer les lacunes de connaissances à l’élaboration de stratégies adaptées à chaque région.

Les données (par exemple, des applications cartographiques interactives ou des documents) sur l’eau sont aujourd’hui largement accessibles au Québec pour l’élaboration et la mise à jour des PDE et autres outils. Lorsque ceux-ci sont bien compris et utilisés par les communautés du milieu, avec l’appui de la communauté scientifique, les enjeux sur l’eau peuvent être abordés de manière rigoureuse. C’est ainsi que des stratégies d’adaptation futures peuvent émerger.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


Une approche globale pour l’avenir

Même si le Québec possède 3 % de l’eau douce mondiale, la province n’est pas à l’abri des épisodes de sécheresse qui exercent des pressions importantes sur certaines communautés. Les connaissances progressent néanmoins rapidement, les outils de planification se développent et les mécanismes de concertation sont de plus en plus utilisés.

Le défi des prochaines années sera de mieux arrimer le développement et la mobilisation des connaissances avec une planification régionale intégrant à la fois les eaux de surface et souterraines. Ceci est essentiel pour faire face aux extrêmes, comme les inondations ou le manque d’eau sur le territoire. Continuer de développer ces leviers permettra de soutenir des décisions éclairées lors des périodes critiques, de favoriser la conciliation des usages à moyen terme et de s’adapter aux changements climatiques.


Plusieurs personnes ont contribué à la rédaction de cet article : Isabelle Adam (MRC Les Jardins-de-Napierville), Kristelle Audet (Groupe AGÉCO), Karine Dauphin (ROBVQ), Sébastien Ouellet-Proulx (MELCCFP) et Valérie Sanderson (CentrEau). Leurs réflexions, commentaires et perspectives ont grandement contribué à enrichir ce texte.

La Conversation Canada

Marie Larocque reçoit des financements du MELCCFP et du CRSNG (entre autres).

Jimmy Mayrand a reçu des financements de Fonds de recherche du Québec – Société et Culture.

– ref. Le Québec a de l’eau en abondance, mais il doit mieux gérer la ressource – https://theconversation.com/le-quebec-a-de-leau-en-abondance-mais-il-doit-mieux-gerer-la-ressource-285898