Quand vous allez à la pompe, voilà ce que vous payez

Source: The Conversation – France (in French) – By Salomée Ruel, Professeur, Pôle Léonard de Vinci

Pour un litre d’essence à 2,03 euros, le droit d’accise (ex-TICPE) représente 40,4 %, le pétrole brut 28,6 %, la distribution 14,4 %, la TVA 8,6 %. Gautier Normand/Shutterstock

Les prix à la pompe montent comme une fusée, mais descendent comme une plume. Un paradoxe en apparence mystérieux. En réalité, un litre de carburant est la somme de trois paramètres : le produit, à savoir le pétrole brut qui est ensuite raffiné, le couple logistique et distribution, et surtout les taxes. Comprendre cette décomposition clarifie les éventuelles marges de manœuvre de l’État, des producteurs et des distributeurs.


Au début était le produit, l’« or noir ». Le carburant vient du pétrole brut, souvent indexé sur le prix du Brent, converti du dollar vers l’euro, puis transformé dans des raffineries. À l’ouverture de la bourse, le 15 février 2026, le prix d’un baril de Brent était de 68,54 dollars (59,77 euros), de 100,88 dollars (87,98 euros) le 24 mars 2026 et de 106,6 dollars (92,97 euros) le 30 mars 2026.

Décomposition du prix de SP95 en France en 2026.
Roole

Logiquement, lorsque le prix d’un baril de Brent augmente (ou quand l’euro baisse), le coût de matières premières dans le prix final du carburant augmente lui aussi. À l’inverse, si le prix du pétrole brut diminue, mécaniquement le coût de matière première baisse, mais pas toujours instantanément ! En effet, il existe des délais liés aux stocks ou aux circuits d’approvisionnement.

Un ordre de grandeur aide à se repérer : un baril de Brent contient 159 litres. Une variation de dix dollars supplémentaires par baril (8,69 euros) fait monter le prix d’un litre d’essence de 6 cents de dollars (0,052 centime d’euro) « avant taxes », auxquels s’ajoutent les effets du taux de change et du raffinage.

Prix d’un baril de Brent au 31 mars 2025, 73,76 dollars ; au 31 mars 2026, 115,04 dollars.
Boursorama

Du dépôt pétrolier vers la station-service

Une autre partie du prix concerne le transport, le stockage et la vente de carburant depuis les dépôts pétroliers vers les stations-service.

Ces coûts logistiques augmentent année après année du fait de l’inflation – 5,2 % en 2022 et 0,9 % en 2025. Des salaires plus hauts ou une mise aux normes auront des conséquences sur le prix du carburant. D’après l’Insee, depuis 2022, les coûts de transport-distribution ont augmenté « plus modérément » que le pétrole brut et le raffinage, mais tout de même d’environ + 9 centimes d’euros par litre sur la période étudiée.

Avant même la marge des stations-service, une part du prix reflète des marges en amont, notamment la marge de raffinage et les conditions du marché de gros. Elles peuvent varier rapidement, notamment en cas de tensions logistiques.

Autre point important : malgré les débats, la marge nette d’une station-service reste généralement faible. De 2 centimes d’euros par litre pour les stations en grande distribution à environ 8 centimes d’euros par litre pour des stations plus onéreuses du réseau des indépendants.

Les consommateurs peuvent suivre en temps réel les prix des carburants dans les stations-service de l’Hexagone.
Gouv.fr

Taxes de l’État

Les taxes, fixées par l’État et complétées par les régions, sont la part la plus visible du prix d’un litre de carburant. Elles représentent entre 50 % et 60 % du prix final, selon le type de carburant et le niveau du baril. Résultat : quand le prix du brut varie, seule une partie du prix à la pompe peut s’ajuster, le reste étant fiscal et donc relativement rigide.

Deux éléments sont à prendre en compte :

  • L’accise (ex-taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques, ou TICPE), qui représente 36 % du prix à la pompe du gazole et 39 % de celui du sans-plomb (SP95). Le montant fixe par litre (en 2026, hors majorations régionales, est de 68,29 centimes d’euros par litre pour l’essence et 59,40 centimesd’euros par litre pour le gazole. L’accise nationale est stable depuis 2018.

  • La taxe sur la valeur ajoutée (TVA), à 20 % depuis 2006, qui s’applique sur le prix hors taxe, mais aussi sur l’accise. Quand le prix du produit monte, la TVA augmente mécaniquement.

En 2025, toutes les régions, sauf la Corse, ont adopté la majoration maximale du taux de l’accise.

Effets contre-intuitifs d’une baisse de taxe

Du côté de l’État, le principale marge de manœuvre est fiscale. Par exemple, modifier l’accise temporairement ou durablement, et jouer sur des dispositifs de compensation comme les « remises » universelles ou ciblées.

En 2026, le gouvernement de Sébastien Lecornu privilégie un plan de soutien de 70 millions d’euros avec des « aides ciblées ».




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Toute baisse de taxe a un coût budgétaire très significatif, car l’accise sur les carburants reste une recette majeure. En 2022, les remises sur les prix à la pompe avaient coûté plus de huit milliards d’euros à l’État ; en 2023, les chèques carburants près d’un milliard.

À noter un élément essentiel contre-intuitif : quand les prix augmentent, les automobilistes finissent souvent par réduire leur consommation. Or, l’accise est perçue par litre. Par conséquent, si les volumes baissent, les recettes d’accise baissent aussi, ce qui peut annuler (voire inverser) le gain de TVA lié à un prix plus élevé.

Marges (faibles) des distributeurs

Affiche de l’« opération transparence » carburant.
40 millions d’automobilistes, CC BY-NC

Côté distributeurs, les stations-service, comme celles Shell, Avia, TotalEnergies, Carrefour, Leclerc ou Esso, peuvent ajuster leurs marges. Sur un produit très concurrentiel comme le carburant, il n’est question que de quelques centimes seulement.

C’est pourquoi la Fédération nationale de l’automobile et l’association 40 millions d’automobilistes (opposée aux radars urbains et aux pistes cyclables à Paris après le confinement) ont lancé le 19 mars 2026 « l’opération transparence ». L’enjeu : afficher à leur caisse le détail précis du prix d’un litre de carburant.

« Rockets and Feathers »

« Les prix montent comme une fusée, mais descendent comme une plume. » En économie, ce phénomène est connu sous le nom de Rockets and Feathers. Une étude sur le marché britannique souligne que les prix de détail s’ajustent plus rapidement quand les coûts augmentent que lorsqu’ils baissent. Une autre étude, aux États-Unis, confirme cette contradiction.

Évolution des prix des carburants en France de 2007 à 2026.
Roole, CC BY-NC

Cette asymétrie apparaît pour plusieurs raisons.

Délais et stocks

Une station vend « aujourd’hui » du carburant acheté « hier ». Si le brut baisse, le prix « théorique » baisse tout de suite, mais le carburant en cuve a été payé à l’ancien coût.

À l’inverse, quand les coûts montent, le risque de vendre à perte rend l’ajustement plus rapide. Car, la vente à perte est une pratique commerciale interdite.




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Coûts d’ajustement et de coordination

Dans beaucoup de réseaux de distribution, les prix sont modifiés « par salves » plutôt qu’en continu. Les stations ne révisent pas leur affichage à chaque microvariation du marché, mais à des moments précis (par exemple, une ou deux fois par jour), souvent en regardant les prix des stations voisines. Ce mode d’ajustement peut rendre les baisses plus lentes, parce que la station attend davantage d’informations (confirmation de la baisse) ou le « bon moment » pour s’aligner.

Comportement des automobilistes

Quand les prix flambent, les consommateurs comparent plus, changent de station, et la concurrence « s’active » : d’où les mises à jour de prix plus régulières. Quand les prix baissent, la pression concurrentielle est généralement moins intense. La baisse se diffuse alors plus lentement.

Taxes « rigides »

La présence d’une accise fixe, ou « rigidifie », le prix. Quand le produit baisse, la part fiscale reste la même. Logiquement, la baisse totale à la pompe est mécaniquement moins spectaculaire que la variation du pétrole (et donc, parfois moins visible).

Coûts à long-terme

Quand l’actualité géopolitique se tend, notamment dans le détroit d’Ormuz, c’est surtout le « paramètre produit » qui s’emballe, puis qui se transmet implacablement vers les pompes des stations-service. Par conséquent, les automobilistes voient leur facture en carburant augmenter inexorablement.

Pour pallier ces hausses tarifaires, l’État dispose d’un levier réel via les taxes (TVA et droit d’accise), mais il est politiquement sensible et coûteux pour les finances publiques.

Les producteurs de pétrole, comme le Canada, l’Arabie saoudite ou le Kazakhstan, influencent l’amont via le niveau de production et le prix d’un baril de pétrole brut (Brent). Les distributeurs jouent surtout sur la vitesse de répercussion des prix, avec des bénéfices limités.

Ces marges de manœuvre existent, mais elles sont rarement immédiates, et presque toujours assorties d’un coût à moyen terme et long terme.

The Conversation

Salomée Ruel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Quand vous allez à la pompe, voilà ce que vous payez – https://theconversation.com/quand-vous-allez-a-la-pompe-voila-ce-que-vous-payez-279632

Quelles sont les étapes qui précèdent une guerre ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Nicolas Minvielle, Docteur en économie, spécialiste des questions d’innovation et de défense, Audencia

Les processus qui conduisent à la guerre passent par des étapes et des schémas étudiés par les sciences sociales. Connaître et détecter les signes d’escalade permet de mobiliser d’autres outils – diplomatiques ou politiques – de règlement des conflits.


Historiquement, la paix est plus fréquente que la guerre : la plupart des rivalités entre groupes humains – qu’il s’agisse d’organisations, de communautés ou d’États – n’aboutissent pas à un affrontement armé. La guerre ou les conflits de toutes sortes sont par ailleurs coûteux, risqués et potentiellement destructeurs. Comprendre pourquoi la guerre éclate suppose donc d’expliquer non seulement pourquoi les tensions existent – elles sont presque permanentes – mais surtout pourquoi les mécanismes qui empêchent la violence cessent de fonctionner, et rendent acceptable une bascule vers la guerre.

Tout d’abord, l’idée d’une cause unique de la guerre est trompeuse. Les conflits armés naissent rarement d’un événement isolé ou d’une décision soudaine. Ils résultent plus souvent d’une dégradation progressive de la paix, au cours de laquelle une série de verrous institutionnels, politiques et sociaux sautent successivement. La guerre apparaît alors moins comme un moment de rupture que comme l’aboutissement d’une trajectoire. De ce point de vue, la paix n’est pas l’absence de tensions ; elle est un équilibre instable.

Ensuite, la question de la justification de la guerre. Les acteurs qui la font la racontent toujours. Autrement dit, autant les États que les groupes armés invoquent des récits justificatifs – lutte contre le terrorisme, défense nationale, stabilisation ou libération. Ces récits ne sont pas nécessairement mensongers, mais ils constituent rarement l’explication complète du passage à la violence. Une analyse portant sur les raisons des conflits doit donc à aller au-delà du déclaratoire, pour identifier les mécanismes plus profonds qui rendent la violence d’abord possible, puis acceptable.

Lire la guerre comme une trajectoire, plutôt que comme un événement, permet ainsi de mieux comprendre pourquoi elle demeure une possibilité constante de l’histoire humaine.

Une carte « simple » : trois principales familles de causes

Trois mécanismes principaux structurent cette bascule entre la paix et la guerre, rendant progressivement le compromis impossible.

Le premier renvoie aux griefs, c’est-à-dire aux injustices économiques ou politiques qui alimentent les mobilisations collectives. Les conflits armés émergent plus facilement lorsque des groupes entiers se perçoivent comme durablement désavantagés dans l’accès aux ressources, au pouvoir ou à la reconnaissance. Lorsque ces frustrations deviennent collectives et durables, la violence peut apparaître comme un moyen d’obtenir réparation ou visibilité. Le conflit sri-lankais en fournit une illustration. À partir des années 1950, plusieurs politiques linguistiques et administratives marginalisent la minorité tamoule dans l’accès aux emplois publics, à l’enseignement supérieur et à la représentation politique. Cette accumulation d’inégalités alimente progressivement la radicalisation d’une partie du mouvement tamoul et contribue à la formation des Tigres de libération, qui mèneront une insurrection armée pendant de longues années.

Le deuxième mécanisme concerne les opportunités de la guerre. Les frustrations seules ne suffisent pas à produire un conflit armé ; encore faut-il que l’option violente devienne matériellement envisageable. Les recherches montrent que les conflits sont plus probables lorsque les coûts d’opportunité sont faibles – par exemple, dans les contextes de pauvreté ou de chômage – et lorsque des sources de financement existent. Les ressources naturelles exploitables, les économies illicites ou le contrôle de territoires stratégiques peuvent fournir aux groupes armés les moyens de soutenir une mobilisation durable. La guerre civile du Sierra Leone en est un exemple avec les rebelles du Revolutionary United Front qui parviennent à financer leur insurrection grâce au contrôle de gisements de diamants alluviaux. Ces ressources leur permettent d’acheter des armes, de recruter des combattants et de prolonger la guerre malgré l’absence d’un soutien populaire massif.

Le troisième mécanisme relève des structures institutionnelles qui encadrent la gestion des conflits. Les sociétés disposent normalement d’institutions – systèmes politiques, judiciaires ou administratifs – qui permettent de résoudre les différends sans recourir à la violence. Lorsque ces institutions deviennent faibles, partiales ou incapables de garantir les accords conclus, les rivalités peuvent dégénérer en affrontement. L’effondrement de l’État somalien au début des années 1990 illustre ce phénomène. Après la chute du régime de Siad Barre en 1991, les rivalités entre clans se transforment en conflits armés, dans un contexte où aucune autorité reconnue ne peut imposer ou garantir un compromis durable.

Au cœur de ces dynamiques se trouve toujours la même question : qui gagne et qui paie la guerre ? Lorsque certains acteurs peuvent capter les bénéfices du conflit – pouvoir politique, contrôle de ressources ou rentes économiques – tout en externalisant ses coûts sur la population, l’escalade devient plus probable. Le cas de la guerre des Malouines illustre cet exemple : une junte face à des enjeux internes et pensant trouver dans l’ouverture du conflit une solution à sa situation.

Dans cette perspective, et comme démontré par Blattman, la guerre apparaît lorsque le compromis cesse d’être praticable. Ce moment correspond généralement à l’effondrement progressif des mécanismes qui permettent aux adversaires de négocier plutôt que de combattre. La crise européenne de 1914 illustre bien ce mécanisme : après l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand, plusieurs tentatives de médiation échouent et les mobilisations militaires se succèdent, réduisant progressivement l’espace du compromis.

La dimension biologique et la dynamique de groupe

Au-delà des facteurs économiques et institutionnels, la guerre s’enracine aussi dans des dynamiques profondément humaines. Les recherches issues de l’anthropologie et de la psychologie évolutionnaire, et notamment l’analyse de Mike Martin soulignent le rôle central du statut, de l’appartenance et du leadership dans les comportements collectifs de violence.

Les sociétés humaines sont structurées autour de logiques de hiérarchie et de prestige. Les leaders peuvent mobiliser ces dynamiques pour consolider leur position ou renforcer la cohésion d’un groupe face à un ennemi extérieur. Dans cette perspective, la guerre peut apparaître comme un mécanisme de consolidation du pouvoir ou de restauration du statut collectif.

La dynamique de groupe joue également un rôle déterminant. Les individus ont tendance à privilégier leur groupe d’appartenance – un phénomène bien documenté en psychologie sociale. Cette polarisation du « nous » et du « eux » peut transformer des rivalités matérielles en conflits identitaires.

Le moment « Road to War »

Outre les facteurs cités, quatre éléments viennent potentiellement aggraver la situation et faciliter le passage à la guerre.

L’incertitude stratégique constitue un premier facteur. Les acteurs peuvent mal évaluer les intentions ou les capacités de leurs adversaires, et penser qu’il est nécessaire de rentrer en guerre ou que l’autre va le faire. La guerre du Kippour en 1973 montre comment l’incertitude stratégique peut déclencher la guerre : Israël sous-estime les intentions égyptiennes et syriennes, interprète mal plusieurs signaux d’alerte, et se retrouve surpris par une offensive que ses décideurs jugeaient peu probable.

Les problèmes de crédibilité des engagements de chaque partie prenante jouent également un rôle central. Si un accord ne peut être garanti dans le temps – notamment lorsque le rapport de force évolue – les acteurs peuvent préférer combattre immédiatement pour éviter une situation de faiblesse à venir. L’exemple le plus connu ici étant la guerre russo-japonaise de 1904 qui illustre le problème de crédibilité des engagements : le Japon craint que la Russie ne renforce progressivement sa position en Mandchourie au point de rendre tout compromis futur vide de sens, ce qui pousse Tokyo à préférer la guerre immédiate à une négociation sans garanties.

Les erreurs de perception renforcent par ailleurs ces dynamiques : surestimation de ses propres forces, sous-estimation de l’adversaire ou spirales de méfiance. Si l’on résumait abruptement la chose, la bascule vers la guerre se déroule lorsque des acteurs ont une mauvaise compréhension de leur probabilité de gagner (en tous cas l’un des deux…). Dans ce cadre, les démarches de déception visant à cacher ses capacités ou intentions complexifient la lecture stratégique et peuvent pousser au déclenchement d’un conflit.

Enfin, les incitations immatérielles – honneur, humiliation, revanche ou sacralisation du conflit – peuvent transformer un affrontement en conflit existentiel. La crise de 1914 illustre, par exemple, la manière dont l’honneur national peut verrouiller les options diplomatiques : pour Vienne comme pour Saint-Pétersbourg, reculer aurait signifié perdre la face, ce qui a contribué à transformer une crise régionale en guerre générale.

Lire les trajectoires du conflit

Comprendre la guerre consiste ainsi moins à identifier une cause unique qu’à observer les trajectoires qui conduisent à la rupture du compromis.

Cette compréhension ne relève pas seulement de l’analyse historique. Elle peut aussi contribuer à la prévention des conflits. Identifier les signaux d’alerte – montée des inégalités entre groupes, exclusion politique durable, affaiblissement des institutions ou radicalisation des récits identitaires – permet parfois d’intervenir avant que les mécanismes de la violence ne deviennent irréversibles.

C’est précisément l’objectif des systèmes d’alerte précoce (early warning systems) développés par de nombreuses organisations internationales. Ces dispositifs cherchent à détecter les signaux faibles d’escalade – tensions politiques, dégradation institutionnelle, polarisation sociale ou militarisation progressive des rivalités – afin de permettre des interventions diplomatiques ou politiques avant que le conflit n’éclate.

The Conversation

Nicolas Minvielle est membre du comité d’orientation de la Fabrique de la Cité, il a été animateur de la Red Team Défense et est LCL (R) auprès du Commandement du Combat Futur de l’Armée de terre.

Marie Roussie est membre du Collectif Making Tomorrow et de la société Alt-a. Elle a travaillé au sein de la Red Team Défense du ministère des Armées, terrain de recherche de sa thèse. Depuis elle poursuit l’exploration stratégique et prospective des théâtres d’opérations militaires avec différents acteurs.

ref. Quelles sont les étapes qui précèdent une guerre ? – https://theconversation.com/quelles-sont-les-etapes-qui-precedent-une-guerre-277872

Jusqu’où Trump ira-t-il ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Frédérique Sandretto, Chargée d’enseignement en civilisation américaine, Université Côte d’Azur

Sur le dossier de la guerre en Iran, Donald Trump développe un propos performatif, empreint de wishful thinking et souvent éloigné de la réalité du terrain, qu’il s’agisse de justifier le lancement de l’opération Epic Fury ou d’informer l’opinion publique de son avancement et de sa finalité. Échappant aux obligations constitutionnelles, négligeant les contre-pouvoirs, il semble engagé dans une course en avant solitaire dont l’issue paraît particulièrement nébuleuse.


Le 1er avril 2026, dans son adresse à la nation, Donald Trump ne parle pas seulement à ses concitoyens. Il tente d’imposer sa lecture du monde à l’ensemble des pays de la communauté internationale. Dans un contexte de guerre interminable contre l’Iran, de tensions énergétiques croissantes et de fragilisation politique intérieure, son discours apparaît comme un acte de cadrage plus que comme un exposé de situation. Il ne décrit pas la réalité ; il la reconfigure autour d’un récit d’après lequel, au Moyen-Orient, son armée contrôle la situation, a déjà accompli des progrès fulgurants et a pratiquement remporté une victoire définitive et éclatante.

Cette opération discursive repose sur un mécanisme central, à savoir la minimisation systématique des contraintes et des risques auxquels l’opération Epic Fury est confrontée. Mais au-delà de ce cadrage, se dessine une évolution plus profonde : celle d’un exercice du pouvoir marqué par une forme de toute-puissance, où les contre-pouvoirs institutionnels apparaissent marginalisés.

Déni des difficultés économiques et affirmation d’une urgence absolue

Le premier aspect de ce déni concerne la dimension économique du conflit. Alors que les prix du pétrole augmentent de manière continue et que se profile la possibilité d’un troisième choc pétrolier, le président réduit ces évolutions à un simple phénomène transitoire, affirmant que les prix vont rapidement redescendre et qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter.

Cette lecture ignore les dynamiques profondes du marché énergétique : tensions sur les approvisionnements, incertitudes géopolitiques, spéculation accrue. Les effets se font pourtant déjà sentir sur la vie quotidienne des Américains : hausse des prix, pression inflationniste, inquiétudes sur la croissance. En présentant cette situation comme temporaire, le discours évite d’en tirer des conséquences politiques et stratégiques. Il substitue à l’analyse une promesse implicite de retour rapide à la normale.

Ce déni économique est étroitement lié à la doctrine mise en avant, celle de la préemption sécuritaire. Trump affirme être passé à l’action juste avant que la menace nucléaire iranienne ne soit devenue une réalité irréversible. Cette justification permet de transformer une guerre de choix en nécessité stratégique. Elle simplifie le raisonnement en opposant action immédiate et catastrophe future. Mais ce cadrage repose sur une hypothèse non vérifiable à court terme et tend à évacuer toute alternative diplomatique. La complexité du dossier iranien disparaît au profit d’une lecture binaire où la force devient le seul instrument pertinent.

Cette logique permet également de justifier un contournement des procédures institutionnelles classiques, notamment le rôle du Congrès dans l’autorisation du recours à la force. Le déclenchement des opérations contre l’Iran s’inscrit dans cette dynamique : la décision précède la délibération et tend à la rendre secondaire.

Multiples contradictions

Ce rapport distendu au Congrès n’est pas inédit. Il prolonge une pratique du pouvoir déjà observable en janvier, lors de l’opération menée contre Nicolas Maduro, capturé lors d’une intervention américaine conduite sans consultation parlementaire. Cet épisode avait révélé une conception verticale de la décision, où l’efficacité opérationnelle prime sur la légitimité procédurale. Il constitue un précédent éclairant pour comprendre la séquence actuelle : la marginalisation des contre-pouvoirs ne relève pas d’une exception, mais d’une méthode.

Dans le même temps, le président construit un récit de victoire. Il affirme que les objectifs sont en voie d’être atteints, que les capacités iraniennes ont été sévèrement dégradées et que la fin du conflit est proche. Cette mise en scène contraste avec les données disponibles : le régime iranien demeure, des capacités militaires subsistent et le risque d’extension régionale reste élevé. L’écart entre la situation réelle et sa représentation traduit une volonté de clore symboliquement la guerre avant sa résolution effective. Ce procédé vise à rassurer l’opinion, mais il renforce aussi le décalage entre le discours et les faits.

Les contradictions du discours apparaissent de manière plus nette encore dans la séquence récente des annonces diplomatiques et militaires. Une proposition de paix en quinze points a été avancée fin mars, suivie par l’affirmation que l’instauration d’un cessez-le-feu serait en bonne voie. Dans son allocution, le président évoque pourtant la possibilité de « ramener l’Iran à l’âge de pierre » et envisage des frappes sur des infrastructures électriques. Cette coexistence de registres opposés — désescalade et destruction totale — rend la ligne stratégique difficilement lisible. Elle donne le sentiment d’une politique fluctuante, guidée davantage par l’impulsion que par une planification cohérente.

Cavalier seul

À ces tensions s’ajoute un isolement diplomatique croissant. La mise en cause des alliés européens, accusés de manque de coopération, et l’évocation d’un retrait de l’OTAN renforcent l’image d’un président agissant en solitaire. Cette posture de cavalier seul s’inscrit dans une logique de toute-puissance, où la contrainte extérieure est perçue comme une entrave plutôt que comme un levier. Elle fragilise cependant la capacité des États-Unis à gérer les conséquences du conflit, notamment sur le plan énergétique et sécuritaire.

Le déni prend enfin une dimension intérieure. Alors que les enquêtes d’opinion situent le président autour de 31 % d’opinions favorables, il continue de présenter sa politique comme étant largement soutenue par sa population. Cette dissonance participe d’une stratégie de légitimation par la parole. Il s’agit d’affirmer le succès pour en produire les effets politiques. Mais cette logique rencontre ses limites lorsque les indicateurs économiques se dégradent et que le coût de la guerre devient tangible.

Dans ce contexte, la question des contre-pouvoirs réapparaît avec force. Aux États-Unis, le système institutionnel repose sur un équilibre entre exécutif, législatif et judiciaire. Or, la séquence actuelle donne le sentiment d’un déséquilibre croissant, où le président agit au gré de ses décisions, sans contrainte apparente.

Course en avant

À l’approche des élections de mi-mandat de novembre 2026, cette stratégie apparaît risquée. Si la hausse des prix de l’énergie se confirme et si la guerre ne trouve pas d’issue rapide, le récit de maîtrise pourrait se retourner contre son auteur. Le déni, qui permet aujourd’hui de maintenir une cohérence politique, pourrait demain accentuer la perception d’un décalage entre le discours et la réalité.

Rien, dans la posture présidentielle, ne laisse entrevoir un infléchissement. La dynamique engagée repose sur une affirmation constante de la volonté et sur la conviction que la puissance peut s’affranchir des contraintes. Cette logique de toute-puissance marginalise les institutions, ignore les signaux économiques et simplifie les enjeux stratégiques. Elle donne le sentiment qu’aucune limite ne s’impose réellement à l’action présidentielle.

Dès lors, la question demeure entière : où s’arrêtera Trump ? Car plus le pouvoir se pense sans limite, plus il s’expose au moment où le réel finit, inévitablement, par en imposer une.

The Conversation

Frédérique Sandretto ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Jusqu’où Trump ira-t-il ? – https://theconversation.com/jusquou-trump-ira-t-il-279882

Une simple prise de sang pour traquer le cancer

Source: The Conversation – in French – By Alexandre Pellan Cheng, Professeur agrégé, departement de genie des systèmes, École de technologie supérieure (ÉTS)

Une simple prise de sang pour détecter un cancer avant même l’apparition des symptômes : c’est la promesse de la biopsie liquide, une technologie en plein essor qui pourrait bouleverser le diagnostic, le suivi et la personnalisation des traitements oncologiques.


Le cancer est aujourd’hui la première cause de décès au Canada. Deux Canadiens sur cinq développeront un cancer au cours de leur vie, et un sur quatre en mourra. Chaque jour, près de 700 personnes reçoivent un diagnostic de cancer au pays. Selon la Société canadienne du cancer, les cancers les plus fréquemment diagnostiqués sont ceux du poumon, du sein, de la prostate et le cancer colorectal.

Ces chiffres masquent une réalité essentielle : la survie varie fortement selon le type de cancer et, surtout, selon le stade au moment du diagnostic. Les données statistiques montrent clairement que les chances de survie diminuent à mesure que le cancer est détecté à un stade plus avancé. Ces données soulignent l’urgence de mieux détecter la maladie, et surtout de la détecter plus tôt.

Une prise de sang plutôt qu’un bistouri

C’est dans ce contexte que s’inscrivent mes recherches. En tant que professeur de génie des systèmes à l’ÉTS Montréal et chercheur principal à l’axe cancer au Centre de recherche du CHUM, je travaille sur la biopsie liquide, une approche qui vise à détecter le cancer à partir d’une simple prise de sang, en analysant l’ADN libéré dans la circulation sanguine par les cellules tumorales.

Contrairement aux biopsies classiques, qui nécessitent le prélèvement d’un fragment de tissu de la tumeur, la biopsie liquide repose sur un geste simple et peu invasif : une prise de sang suffit. Les avantages de cette approche sont une réduction de la douleur, des risques pour le patient et de la lourdeur logistique associée aux procédures hospitalières. De plus, la simplicité du test permettrait de répéter les analyses plus fréquemment. Enfin, contrairement à de nombreuses procédures diagnostiques, le prélèvement sanguin ne requiert pas d’installations spécialisées et peut être réalisé dans n’importe quel contexte de soins, qu’il s’agisse d’une clinique de proximité ou d’une CSLC.

En médecine, on parle souvent de biomarqueurs pour désigner des indicateurs mesurables capables de renseigner sur l’état de santé d’une personne. Le dosage du PSA (antigène prostatique spécifique), utilisé depuis des décennies pour le suivi du cancer de la prostate, en est un exemple bien connu. Une élévation du PSA dans le sang peut signaler la présence d’un cancer, sa progression ou une rechute après traitement.

Mais ce biomarqueur illustre aussi les limites de l’approche : le PSA n’est pas spécifique au cancer et peut augmenter pour d’autres raisons, ce qui complique l’interprétation des résultats.




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Détecter l’invisible, avant qu’il ne devienne incurable

La biopsie liquide s’inscrit dans cette même logique, mais à un autre niveau de précision. Plutôt que de mesurer une protéine indirectement liée à la maladie, elle vise à détecter directement les traces génétiques laissées par les cellules tumorales elles-mêmes. En ce sens, l’ADN tumoral circulant peut être vu comme un biomarqueur beaucoup plus spécifique, porteur d’informations sur la nature du cancer et son évolution.




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Plus une tumeur est petite, moins elle libère d’ADN dans le sang. Pourtant, c’est précisément à ces stades très précoces que le diagnostic a le plus d’impact sur les chances de survie. Mon objectif est de détecter ces signaux extrêmement faibles, parfois bien avant l’apparition de symptômes cliniques, ou encore après un traitement, lorsque le cancer semble avoir disparu, mais peut subsister à l’état résiduel.

Adapter les traitements à chaque tumeur

La biopsie liquide permet aussi d’adapter les traitements à chaque patient. En identifiant les mutations spécifiques d’une tumeur, il devient possible de choisir des thérapies ciblées, mieux adaptées au profil génétique du cancer. Cette approche ouvre la voie à une médecine plus précise, qui tient compte des caractéristiques biologiques propres à chaque maladie.

Un autre avantage majeur est la possibilité de suivre l’évolution du cancer dans le temps. Si l’on répète des biopsies liquides avant, pendant et après un traitement, il est possible d’observer si les niveaux d’ADN tumoral diminuent ou augmentent. Ces informations peuvent aider à déterminer rapidement si une thérapie est efficace ou s’il faut l’ajuster, évitant ainsi des traitements inutiles et leurs effets secondaires.


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Quand le signal se perd dans le bruit

Si la biopsie liquide offre des perspectives prometteuses, elle pose aussi des défis importants sur les plans technologique et méthodologique.

L’un des principaux obstacles est la détection de l’ADN tumoral au milieu d’un immense bruit de fond d’ADN normal. Les mutations recherchées sont parfois à la limite de la précision des machines de séquençage. Dans mon laboratoire, nous travaillons à réduire les erreurs techniques et à développer des algorithmes capables de faire la différence entre une véritable mutation cancéreuse et un faux signal généré par les technologies de séquençage, notamment grâce à des approches d’intelligence artificielle.

Une seule prise de sang peut générer des téraoctets de données. Pour chaque patient, ce sont des milliards de fragments d’ADN à analyser, filtrer et comparer. La gestion et l’analyse de ces données massives exigent des outils bio-informatiques robustes, capables de traiter l’information avec rapidité et précision.




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La qualité de l’analyse dépend aussi de la préparation des échantillons. L’ADN circulant est souvent fragmenté et dégradé. Il faut le purifier, corriger les biais expérimentaux et le rendre exploitable par les technologies de séquençage avant même l’étape d’analyse informatique.

Une révolution en construction

Pour moi, la biopsie liquide représente bien plus qu’un outil technologique : c’est une occasion de transformer la façon dont nous détectons et suivons le cancer. En combinant des méthodes moins invasives, une détection plus précoce et une médecine plus personnalisée, elle pourrait améliorer à la fois la qualité de vie des patients et leurs chances de survie.

Avant de devenir une pratique courante, ces approches devront toutefois démontrer leur efficacité dans des études cliniques rigoureuses. Mais à mesure que les technologies de séquençage progressent, ce qui relevait hier de la science-fiction devient progressivement une réalité. Je suis convaincu qu’un jour, une simple fiole de sang pourrait jouer un rôle central dans la lutte contre le cancer.

La Conversation Canada

Alexandre Pellan Cheng a reçu des financements de l’École de technologie supérieure, du Centre de recherche du CHUM, de l’Institut de Cancer de Montréal, de la Fondation Mirella et Lino Saputo, de Génome Québec, de la fondation Mitacs, pour des projets de recherche en biopsie liquide. Il est membre de l’Institut de Cancer de Montréal et chercheur au Centre de recherche du CHUM. Il est désigné comme inventeur sur des brevets, dont certains ont été licenciés pour commercialisation par Eurofins-Viracor.

ref. Une simple prise de sang pour traquer le cancer – https://theconversation.com/une-simple-prise-de-sang-pour-traquer-le-cancer-279644

Réseaux sociaux : les neurosciences expliquent la vulnérabilité des adolescents

Source: The Conversation – in French – By Salima Kerai, Research Fellow, Centre for Global Child Health, The Hospital for Sick Children; Adjunct Faculty, Dalla Lana School of Public Health, University of Toronto

Dans une décision historique, un jury de Los Angeles a conclu que la société de réseaux sociaux Meta et le service de diffusion en continu YouTube avaient causé un préjudice à une jeune utilisatrice.

Le procès lancé par la Commission fédérale du commerce a établi que leurs plates-formes créaient délibérément la dépendance, entraînant des troubles de santé mentale, dont la dysmorphie corporelle, la dépression et les idées suicidaires.

Alors que d’autres tribunaux doivent se prononcer, ce verdict n’est pas sans rappeler les grands procès ayant mis à genoux les grands cigarettiers. Partout, les appels en faveur d’une meilleure réglementation des réseaux sociaux s’intensifient.

L’Australie, la France et l’Espagne ont déjà institué des restrictions quant à l’âge des utilisateurs. Mais le Canada, lui, n’a toujours pas légiféré sur les préjudices en ligne.

Mais dans toute cette bataille, une question est souvent négligée : qu’est-ce qui rend les ados si vulnérables aux plates-formes ?

Pics de dopamine et cerveaux immatures

Imaginez Sara, 14 ans, retrouvée inconsciente après une tentative de suicide. Épanouie, soutenue par sa famille, elle réussissait pourtant à l’école et vivait au sein d’une communauté dynamique. Mais derrière sa porte close, elle luttait en secret contre un mal qui s’est installé lentement : le sentiment de ne pas être à la hauteur.

Sara passait des heures à faire défiler les messages, à afficher les siens, à courir les « j’aime »… jusqu’à ce que la reconnaissance cesse d’affluer. Sans aucun confident, malgré ses 150 abonnés en ligne, elle en est venue à croire qu’elle était complètement seule.

Le personnage fictif de Sara s’inspire d’expériences cliniques et de recherches, mais l’histoire est courante.

Comme tant d’ados, Sara s’est tournée vers les réseaux sociaux pour s’exprimer, créer des liens et se trouver une appartenance. Au début, c’était bon. Chaque petite dose de dopamine la ramenait vers ces réseaux. Puis l’habitude est devenue difficile à contrôler.

Selon la recherche portant sur le cerveau en développement des adolescents, l’utilisation intensive des réseaux sociaux peut surstimuler les circuits de récompense de la même manière que le jeu et autres comportements addictifs.

Le système immature des ados les rend particulièrement sensibles aux réactions sociales et moins aptes à faire face au rejet. Cela les rend vulnérables aux aléas des interactions en ligne. Les commentaires négatifs rapides et répétés, notamment, peuvent intensifier le stress émotionnel.

Le cerveau d’un adolescent est comme une autoroute en construction, avec des voies rapides ouvertes (le système limbique, siège des émotions) et d’autres en construction (le cortex préfrontal, qui contrôle les impulsions et le jugement).

Ce déséquilibre signifie que le flux d’émotions arrive trop vite pour le centre de contrôle. Il s’en suit des embouteillages côté jugement. Les ados, qui ont alors du mal à prendre un temps d’arrêt pour réfléchir et évaluer la situation, cèdent aux impulsions.

Le piège de la comparaison

La comparaison sociale aggrave encore cette tension. Devant le défilement d’images de vies apparemment parfaites, Sara se sent inadéquate. L’envie, l’insécurité et la crainte de rater quelque chose minent sa confiance. Encouragée par les réseaux sociaux à s’autoévaluer en permanence, elle surveille ses « j’aime », ses commentaires et son apparence en ligne.

Des recherches établissent un lien entre cette focalisation sur soi et la hausse de l’anxiété, particulièrement chez les adolescents, déjà sous pression.

La puberté en rajoute, car elle rend le cerveau plus sensible aux signaux sociaux et émotionnels. Comme la puberté survient souvent plus tôt et plus intensément chez les filles, l’anxiété et la dépression induite par les réseaux sociaux les touchent de manière disproportionnée.

Christine Birak, de la CBC, vulgarise les recherches expliquant comment l’utilisation des réseaux sociaux modifie le comportement des enfants.

Connectés et déconnectés

Le gros du temps passé sur les réseaux sociaux n’est ni actif ni social, mais passif. À peine 7 % du temps sur Instagram et 17 % sur Facebook concernent les interactions entre amis, a-t-on appris lors du procès. Le reste : un défilement de contenu à regarder, qui crée l’illusion d’un lien tout en renforçant le sentiment d’isolement.

De vastes études établissent toutes un lien entre l’utilisation intensive des plates-formes et la détérioration de la santé physique (privation de sommeil, obésité).

Un autre risque découle de la solitude. Le besoin fondamental de se sentir vu et compris n’étant pas satisfait, le corps interprète ce manque comme du stress. L’impact sur la santé de cette solitude chronique équivaut à la consommation de 10 cigarettes par jour.

Au Canada, les ados se décrivent comme constamment connectés en ligne, mais paradoxalement toujours plus déconnectés dans la vie réelle. Ils sont constamment incités à présenter une version idéalisée d’eux-mêmes sans pouvoir décrocher. Or, disent-ils, il est facile de mal interpréter la communication en ligne, ce qui fragilise les relations et aggrave l’isolement. Ils sont tiraillés – entre leur attraction pour la connexion et une connexion qui ne fait qu’empirer les choses.

Un appel à l’action

Une étude dans huit pays auprès de 9 000 adolescents a établi le lien étroit entre une utilisation intense des réseaux sociaux et des taux élevés de dépression et d’anxiété.

Qui laisserait un ado de 14 ans partir en voiture sans formation sur les règles et la sécurité ? Pourtant, nous leur laissons un accès illimité à des plates-formes conçues pour capter leur attention et maximiser leur engagement – alors que les effets sur la santé physique et mentale sont connus.


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Au Canada, le suicide est la deuxième cause de décès chez les 15 à 24 ans. Les maladies mentales coûtent déjà 51 milliards de dollars par an, et 70 % des personnes touchées présentent des symptômes dès l’adolescence.

Il est essentiel de réglementer les réseaux sociaux. À l’instar de la sécurité routière, il faudra une approche multiniveau.

Les plates-formes doivent être conçues de manière plus responsable. Les limites d’âge doivent être strictement définies et appliquées. Et l’éducation aux technologies numériques doit aider les jeunes à comprendre et gérer ce qui s’y passe.

La question n’est plus de savoir si des mesures sont nécessaires, mais si elles seront prises à temps pour endiguer l’épidémie de maladies mentales qui menace la prochaine génération.

La Conversation Canada

Salima Kerai ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Réseaux sociaux : les neurosciences expliquent la vulnérabilité des adolescents – https://theconversation.com/reseaux-sociaux-les-neurosciences-expliquent-la-vulnerabilite-des-adolescents-279924

Au-delà du pétrole, les usines de dessalement deviennent l’infrastructure la plus critique du Golfe

Source: The Conversation – France in French (3) – By Sanam Mahoozi, Research Associate, City St George’s, University of London

Environ 70 % de l’eau potable en Arabie saoudite provient d’usines de dessalement. Au Koweït et à Oman, cette proportion atteint 90 %.
Stanislav71/Shutterstock

Alors que les tensions militaires s’intensifient au Moyen-Orient, les usines de dessalement apparaissent comme des infrastructures critiques. Leur vulnérabilité pourrait rapidement transformer un conflit régional en crise humanitaire.


Depuis des décennies, le Golfe est indissociable du pétrole. Pétroliers, oléoducs et raffineries ont longtemps été considérés comme les infrastructures les plus stratégiques — mais aussi les plus vulnérables — de la région. Ces derniers jours, des frappes américano-israéliennes ont d’ailleurs visé des dépôts pétroliers à Téhéran. Dans leur sillage, des habitants ont évoqué une pluie noire tombant pendant des heures, que certains médias ont décrite comme de la pluie acide.

Mais ce sont désormais les réseaux et les infrastructures qui assurent l’accès à l’eau — ainsi que les usines de dessalement — qui soutiennent la vie quotidienne. Lorsque l’approvisionnement en pétrole se resserre et que les prix flambent, les « chocs pétroliers » fragilisent les économies. Mais une crise de l’eau peut, elle, déstabiliser des sociétés entières.

Dans toute la péninsule Arabique, le dessalement de l’eau de mer — qui consiste à obtenir de l’eau potable à partir de l’eau salée — a transformé ces paysages parmi les plus arides de la planète en sociétés urbaines prospères. Des villes comme Dubaï, Doha, Koweït City ou Abou Dhabi dépendent très largement des usines de dessalement.

Ainsi, 70 % de l’eau potable de l’Arabie saoudite provient de ces installations. Au Koweït et à Oman, cette part peut atteindre 90 %. Sans ces usines de dessalement, une grande partie des systèmes urbains modernes de la région aurait du mal à exister.

Pourtant, cet exploit technologique a discrètement créé une nouvelle forme de vulnérabilité stratégique. La sécurité hydrique du Golfe dépend en effet d’un nombre relativement limité d’immenses usines côtières de dessalement — de vastes complexes industriels qui servent de véritables bouées de sauvetage pour des villes entières.

Le conflit militaire en cours commence à en révéler les fragilités. Des frappes de missiles et des interceptions de drones ont eu lieu à proximité de grandes installations de dessalement ainsi que de complexes combinant production d’eau et d’électricité dans le Golfe. L’Iran comme les États-Unis ont été accusés d’avoir ciblé ces infrastructures. Même lorsque les dégâts restent limités, ces attaques soulignent à quel point ces installations sont exposées dans un contexte de guerre moderne.

Contrairement aux oléoducs ou aux terminaux de stockage du pétrole, les usines de dessalement ne peuvent pas être facilement contournées ni remplacées. Ce sont des installations fixes et extrêmement complexes, qui nécessitent d’importants apports d’énergie, des membranes spécialisées ou des systèmes thermiques, ainsi que des processus continus de traitement chimique et mécanique. Réparer des dommages importants sur une grande installation pourrait prendre des mois, voire davantage.

Les conséquences d’une interruption de fonctionnement seraient immédiates. La plupart des villes de la région disposent de capacités de stockage d’eau limitées. Si une grande usine de dessalement cessait de fonctionner, les gouvernements pourraient être confrontés à la perspective d’un rationnement d’urgence de l’eau pour des millions d’habitants en quelques jours seulement. Les hôpitaux, les systèmes d’assainissement, la production alimentaire et l’industrie seraient tous touchés simultanément.

Dépendance au dessalement

Ce risque est amplifié par la rareté structurelle de l’eau dans la région. Le Moyen-Orient compte parmi les régions les plus touchées par le stress hydrique au monde. Les précipitations y sont faibles et très irrégulières, tandis que la hausse des températures accroît l’évaporation et la demande en eau. Les nappes phréatiques ont été fortement surexploitées dans une grande partie de la région.

En Iran, la baisse du débit des fleuves, les sécheresses prolongées et la surexploitation des eaux souterraines ont déjà laissé certains barrages à sec. Des pressions similaires existent dans d’autres pays où les ressources renouvelables en eau douce sont extrêmement limitées. Le dessalement est ainsi passé d’une technologie complémentaire à la colonne vertébrale des systèmes urbains d’approvisionnement en eau. Cette évolution a fait émerger ce que l’on pourrait appeler une « dépendance au dessalement » : une situation dans laquelle des sociétés entières reposent sur un petit nombre d’installations centralisées pour assurer leur approvisionnement en eau.

L’ampleur de cette dépendance est frappante. Environ 100 millions de personnes dans la région au sens large dépendent directement de l’eau dessalée. La péninsule Arabique à elle seule représente une part importante de la capacité mondiale de dessalement, et dix des plus grandes usines du monde se concentrent le long des rives du Golfe et de la mer Rouge. À mesure que la pénurie d’eau s’intensifie dans la région, cette dépendance devrait encore s’accentuer. Mais une dépendance accrue signifie aussi une exposition plus grande aux risques.

Des usines de dessalement d’eau visées par des attaques.

Les infrastructures hydrauliques ont historiquement été vulnérables en temps de guerre. De l’Irak à la Syrie en passant par le Yémen, des usines de traitement de l’eau, des stations de pompage et des réservoirs ont été endommagés ou pris pour cible lors de conflits antérieurs. Le droit international humanitaire reconnaît d’ailleurs ce danger. L’article 54(2) du protocole additionnel aux conventions de Genève du 12 août 1949, relatif à la protection des victimes des conflits armés internationaux (protocole I), dispose que :

Il est interdit d’attaquer, de détruire, d’enlever ou de mettre hors d’usage des biens indispensables à la survie de la population civile, tels que les denrées alimentaires, les zones agricoles destinées à la production de denrées alimentaires, les cultures, le bétail, les installations et réserves d’eau potable ainsi que les ouvrages d’irrigation, dans le but spécifique d’en priver la population civile ou la partie adverse pour leur valeur de subsistance, quel qu’en soit le motif, que ce soit pour affamer les civils, les contraindre à se déplacer ou pour toute autre raison.

Ces protections s’appliquent aussi bien aux conflits armés internationaux qu’aux conflits armés non internationaux.

Des risques majeurs

Les conséquences humanitaires de la mise hors service de ces immenses usines de dessalement seraient considérables. Contrairement aux infrastructures pétrolières, qui peuvent parfois être contournées grâce aux marchés mondiaux ou à des réserves d’urgence, les systèmes d’approvisionnement urbains en eau sont fortement localisés. Si une usine de dessalement alimentant une grande métropole était touchée et endommagée lors d’une attaque, il existerait très peu d’alternatives immédiates. Des importations d’eau par navires-citernes ou des unités de dessalement d’urgence pourraient apporter un soulagement temporaire, mais elles ne pourraient pas remplacer la production quotidienne d’une grande installation.

Les effets en cascade iraient bien au-delà de l’eau potable. Les systèmes d’assainissement commenceraient à défaillir, les risques sanitaires augmenteraient et l’activité économique pourrait ralentir fortement. Le tourisme, l’industrie et les services — des piliers des économies des États du Golfe — dépendent d’un approvisionnement en eau stable.

Les conséquences géopolitiques seraient également majeures. Le Golfe apparaît de plus en plus comme un laboratoire pour comprendre les nouvelles formes de vulnérabilité des infrastructures à l’ère du stress climatique : la militarisation des systèmes de production d’eau. À mesure que le dessalement se développe dans le monde — de la Californie à l’Australie, en passant par l’Afrique du Nord et le sud de l’Europe — des fragilités comparables pourraient émerger ailleurs. Des mégapoles côtières confrontées à la sécheresse investissent déjà massivement dans de grandes installations de dessalement pour sécuriser leur approvisionnement futur en eau. La question de leur protection en temps de conflit dépasse donc largement le Moyen-Orient.

Protéger les usines de dessalement n’est plus seulement un enjeu régional. C’est un défi global : comment sécuriser les infrastructures technologiques dont dépend désormais la vie quotidienne des sociétés modernes dans un contexte de raréfaction de l’eau.

Plusieurs stratégies pourraient réduire ces risques. Développer le recyclage des eaux usées et restaurer les zones naturelles de stockage de l’eau permettrait de diversifier les ressources. Des systèmes de dessalement plus distribués — avec des installations plus petites réparties sur plusieurs sites — limiteraient la dépendance à quelques grandes usines. L’augmentation des capacités stratégiques de stockage d’eau offrirait également aux villes un tampon en cas d’interruption brutale.

Mais les solutions techniques ne suffiront pas à elles seules. Le véritable enjeu est de reconnaître ce que sont devenues les usines de dessalement : des infrastructures humanitaires critiques dont dépend l’approvisionnement en eau de populations entières.

Pendant une grande partie du XXe siècle, le pétrole a façonné les villes du Golfe. Au XXIe siècle, c’est l’eau dessalée qui les fait vivre.

The Conversation

Sanam Mahoozi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Au-delà du pétrole, les usines de dessalement deviennent l’infrastructure la plus critique du Golfe – https://theconversation.com/au-dela-du-petrole-les-usines-de-dessalement-deviennent-linfrastructure-la-plus-critique-du-golfe-279591

Politiques climatiques : comment convaincre les électeurs centristes et obtenir des majorités ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Loïc Berger, Chercheur CNRS, LEM (UMR 9221), IÉSEG School of Management

Une interdiction pure et simple des voitures à moteur thermique est rejetée par les électeurs pivots. En revanche, elle est plutôt soutenue si elle est associée à certaines conditions. Sur l’image, le périphérique parisien, le 25 janvier 2026. Yann Vernerie/Shutterstock

En Europe, les débats sur le climat opposent souvent deux camps. Pourtant, une vaste enquête menée dans 13 pays européens raconte une autre histoire. Entre soutien et rejet existe un groupe décisif : un tiers des électeurs, dont l’adhésion dépend surtout de la manière dont les politiques sont conçues.


Nous avons interrogé près de 19 000 adultes dans 13 pays de l’Union européenne (UE) sur 15 propositions de politiques climatiques. Nos résultats montrent que l’opinion publique n’est pas divisée en deux blocs figés « pour » et « contre ». Une part significative de la population se situe au centre, dans ce que nous appelons le « milieu conditionnel ». Ces électeurs ne sont ni apathiques ni désengagés. Leurs opinions évoluent en fonction de la conception des politiques, de leur équité perçue, de leurs coûts réels, et de leur degré d’intrusion dans leur quotidien. Comme ce groupe du « milieu conditionnel » représente 33 % des électeurs, et son soutien peut faire basculer une politique vers (ou hors de) l’obtention d’une majorité.

Trois leçons pour convaincre les électeurs pivots

Si l’objectif est de construire des majorités durables pour l’action climatique, la solution n’est pas d’éviter les politiques difficiles. C’est de bien les concevoir. Trois leçons pratiques se dégagent :

  • Mettre en avant les bénéfices individuels. Les électeurs réagissent fortement à la façon dont les politiques climatiques sont conçues et à la question de savoir qui paie et qui bénéficie (et si le soutien aux groupes vulnérables est crédible). Une mesure sera plébiscitée si elle est perçue comme avantageuse pour eux, et rejetée si elle menace leur pouvoir d’achat ou semble compliquer leur quotidien.

  • Concevoir les instruments politiques comme des leviers d’acceptabilité. Les taxes, interdictions, subventions ou exemptions ne sont pas de simples outils techniques : leur conception détermine si une politique sera perçue comme juste, flexible ou contraignante, et si elle obtiendra un soutien.

  • Ne pas confondre opposition bruyante et opinion publique. Une large part des Européens ne sont pas des opposants endurcis. Si les électeurs pivots sont souvent silencieux, ils peuvent faire basculer une majorité.

Ce qui influence le milieu conditionnel : les coûts, les contraintes, et l’instrument politique lui-même

Ce groupe agit avant tout selon une logique individuelle de coût-bénéfice. Nos résultats) le confirment : la conception des politiques et leurs impacts perçus (sur le pouvoir d’achat, le bien-être ou l’économie nationale) sont les principaux déterminants de leurs préférences, bien plus que leur pays d’origine, leurs attitudes ou leur profil sociodémographique. En d’autres termes : ils ne suivent pas une idéologie, mais leur portefeuille. Pour les rallier, il faut donc privilégier des mécanismes concrets perçus comme équitables, plutôt que des arguments moraux ou collectifs.

Prenons l’exemple des politiques automobiles : une interdiction pure et simple des nouvelles voitures à moteur thermique après 2035 rencontre une forte résistance parmi les électeurs pivots, avec seulement 15 % de soutien. Mais l’ajout d’une exemption pour les carburants synthétiques, une alternative perçue comme moins contraignante, fait bondir ce soutien à 42 %. Cet exemple révèle une logique clé : ce groupe réagit moins à l’objectif final d’une politique qu’à la manière dont elle s’applique concrètement à leur situation.

Certaines politiques sont systématiquement plus faisables que d’autres

Parmi les 15 propositions que nous avons étudiées), les niveaux de soutien varient considérablement. Les mesures imposant des coûts visibles et directs aux consommateurs (taxes ou interdictions de consommation) ont tendance à rencontrer des difficultés.

À l’inverse, les politiques présentées comme des investissements partagés, des subventions, ou des règles accompagnées de protections pour les ménages vulnérables obtiennent de meilleurs résultats.

Par exemple, la création d’un fonds ferroviaire européen, destiné à étendre le réseau ferroviaire et à réduire le coût des billets de train, recueille un large assentiment avec 77 % de soutien, perçue comme un investissement collectif porteur de bénéfices partagés. À l’inverse, l’idée d’une taxe sur la viande bovine, bien que visant à encourager des modes de consommation plus durables, ne convainc que 11 % des répondants, jugée trop onéreuse sur le plan individuel et difficilement acceptable dans le contexte économique actuel.

Ce graphique représente la proportion moyenne de répondants, tous pays confondus, qui soutiennent chacune des 15 politiques (en vert), ainsi que la proportion de répondants appartenant au groupe « Conditionnel » ayant répondu « neutre » à chaque politique
Ce graphique représente la proportion moyenne de répondants, tous pays confondus, qui soutiennent chacune des 15 politiques (en vert), ainsi que la proportion de répondants appartenant au groupe « conditionnel » ayant répondu « neutre » à chaque politique (en jaune).
Climate Policy Feasibility across Europe Relies on the Conditional Middle, Fourni par l’auteur

Comment ce groupe peut faire basculer les majorités

Les personnes appartenant au groupe du « milieu conditionnel » représentent un poids électoral décisif : 71 % d’entre elles ont participé aux élections européennes de 2024, ce qui souligne leur engagement dans le processus démocratique. Leur influence s’étend particulièrement au sein des partis centristes, qui jouent un rôle clé dans la constitution des majorités politiques.

Si ces électeurs pivots, actuellement neutres, basculaient en faveur des politiques climatiques, le nombre de mesures soutenues par une majorité augmenterait substantiellement, passant de 4 à 10 sur 15. Ainsi, à la situation actuelle où une majorité de répondants soutient le fonds ferroviaire européen, l’interdiction des avions privés, les normes d’isolation obligatoire et la taxe sur les profits des entreprises de carburants fossiles, s’ajouterait un soutien à :

  • un mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (CBAM),

  • l’interdiction des publicités pour les produits très polluants dans l’UE,

  • l’extension du système d’échange de quotas d’émission (EU ETS) aux transports, à l’agriculture et au chauffage,

  • l’interdiction des ventes de véhicules à moteur thermique avec exemptions pour les carburants synthétiques.

En Europe, cinq pays supplémentaires verraient alors une majorité de leurs citoyens soutenir au moins 7 des 15 politiques climatiques étudiées.

Carte

Climate Policy Feasibility across Europe Relies on the Conditional Middle, Fourni par l’auteur

Où doit aller l’argent du climat ?

Les électeurs pivots affichent des préférences nettes quant à l’utilisation des revenus climatiques (ceux issus du système d’échange de quotas d’émission de l’UE, par exemple). Ils privilégient avant tout les projets d’adaptation comme les investissements dans les technologies vertes ou les transports bas carbone, perçus comme des bénéfices concrets et collectifs. Le soutien aux ménages les plus vulnérables, sous forme de mesures de compensation, arrive en seconde position, car il atténue les inégalités et renforce la légitimité sociale de ces financements. En revanche, les aides aux travailleurs des secteurs fossiles menacés par la transition sont jugées bien moins prioritaires.

Pour maximiser l’adhésion du groupe du « milieu conditionnel », il est crucial que ces revenus soient affectés à des usages perçus comme légitimes et utiles à tous. La communication joue ici un rôle clé : elle sera plus efficace si elle est transparente, concrète et centrée sur les bénéfices individuels ou locaux (services publics, infrastructures). Par exemple, un message comme « votre contribution finance des digues pour protéger votre région des inondations » aura un impact bien supérieur à une formule générique telle que « votre taxe soutient la transition écologique ». Il s’agit de montrer comment la mesure améliore directement le quotidien, et non simplement d’en décrire la finalité environnementale ou sociale.

Alors que l’UE finalise de nouvelles mesures climatiques pour 2040, notre étude montre que la transition écologique n’est pas une question de conviction idéologique, mais de conception. En Europe, une majorité silencieuse est prête à agir, à condition qu’on lui propose les arguments auxquels elle sera sensible.

The Conversation

Loïc Berger a reçu des financements de l’Union Européenne sous le programme Horzon (projet CAPABLE, n° 101056891)

Thomas Epper a reçu des financements de l’Union Européenne sous le programme Horizon (projet CAPABLE, n° 101056891) et l’Agence nationale de la recherche (projet WIASSS, ANR-25-CE26-4698).

Uyanga Turmunkh a reçu des financements de de l’Union Européenne sous le programme Horizon (projet CAPABLE, n° 101056891) et l’Agence nationale de la recherche (projet ENDURA, ANR- 21-CE03-0018).

ref. Politiques climatiques : comment convaincre les électeurs centristes et obtenir des majorités ? – https://theconversation.com/politiques-climatiques-comment-convaincre-les-electeurs-centristes-et-obtenir-des-majorites-277799

Rapprochement entre l’art et le monde du luxe : qui se sert de qui ? Et pour quoi faire ?

Source: The Conversation – in French – By Benoit Heilbrunn, Professeur de marketing, ESCP Business School

Entre le monde du luxe et celui de l’art, les ponts sont de plus en plus nombreux. Que vont chercher les groupes du luxe dans les musées ? Qu’y gagnent-ils réellement ? Et, surtout, comment analyser ce rapprochement entre deux univers autrefois séparés ?


Fondations d’art contemporain, expositions patrimoniales, collaborations artistiques, flagships conçus comme des musées… Le rapprochement entre luxe et art constitue aujourd’hui une infrastructure majeure du capitalisme culturel. La Fondation Louis-Vuitton à Paris, la Fondazione Prada à Milan, la Pinault Collection (Bourse de commerce) ou la Fondation Cartier participent d’un redéploiement stratégique du luxe dans l’espace institutionnel de la culture.

Présentée comme une évidence, cette convergence mérite pourtant d’être interrogée. Elle signale une transformation plus profonde : la neutralisation progressive des frontières symboliques entre création, exposition et valorisation marchande.

Renforcer la cohérence des marques

Dans un environnement saturé d’images, de références et de collaborations, la puissance d’une marque ne tient plus seulement à sa capacité de créer des objets, mais à sa faculté d’organiser un monde. Gucci sous Alessandro Michele ne proposait pas simplement des vêtements : la maison déployait un univers dense, traversé de citations artistiques et de réminiscences historiques.




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Prada, à travers la Fondazione Prada, ne se contente pas de soutenir la création contemporaine ; elle articule expositions, architecture et collections dans une continuité esthétique qui renforce la cohérence de la marque. La maison de luxe ne se définit plus seulement comme créatrice, mais comme instance de sélection, de hiérarchisation et de mise en relation.

Curation et autorité

Pour comprendre cette mutation, il faut revenir à la question de l’autorité, dont la curation constitue aujourd’hui une expression privilégiée. Les grandes maisons se sont dotées de fondations et investissent l’art, le design, la gastronomie ou l’édition. Leur crédibilité repose désormais sur leur capacité à se poser comme instances dotées d’une autorité symbolique. Dans sa conférence de 1969, « Qu’est-ce qu’un auteur ? », Michel Foucault montre que l’auteur n’est pas d’abord un individu créateur, mais une fonction discursive : un principe d’unité, de cohérence et de légitimation des discours.

C’est précisément cette fonction que les marques de luxe cherchent aujourd’hui à endosser. Face à la fragmentation culturelle, à l’accélération des tendances et à la prolifération des signes, la production incessante de nouveautés ne suffit plus à faire autorité. La marque devient alors moins créatrice que curatrice. La curation constitue ainsi une réponse stratégique à une crise d’autorité. Il s’agit de fonder un principe de cohérence dans un univers où les hiérarchies du goût se délitent. On passe d’une autorité fondée sur le jugement à une autorité fondée sur l’agencement.

L’économie de l’enrichissement : produire de la valeur par le récit

Les sociologues Luc Boltanski et Arnaud Esquerre ont montré que le capitalisme contemporain ne crée plus seulement de la valeur par la production industrielle, mais par un processus d’enrichissement : les objets voient leur valeur accrue lorsqu’ils sont inscrits dans un récit, une généalogie, un dispositif patrimonial. La marchandise est ainsi requalifiée par contextualisation. Sa valeur dépend de sa capacité à être enchâssée dans une histoire.

Le luxe constitue un terrain exemplaire de cette dynamique. Les expositions Dior au musée des Arts décoratifs à Paris ou au Victoria & Albert Museum à Londres en offrent une illustration claire. Les robes deviennent archives, jalons d’une histoire stylistique et incarnations d’un héritage fondateur. La scénographie mobilise la chronologie, la figure tutélaire de Christian Dior et les filiations entre directeurs artistiques successifs. Le produit est recontextualisé comme œuvre ; il est extrait symboliquement de la logique du prêt-à-porter pour entrer dans celle du patrimoine.

Médiapart, 2018.

La valeur issue de l’histoire racontée

Hermès mettait autrefois en scène son Festival des métiers, où les artisans exposaient leur savoir-faire en public. Aujourd’hui, cette logique se poursuit sous d’autres formes, comme le festival Transforme porté par la Fondation d’entreprise Hermès, qui met en relation artistes, publics et métiers. Dès lors, la valeur ne tient plus seulement à la matière, mais à l’histoire : celle d’un savoir-faire transmis et d’une tradition préservée. Même les produits les plus contemporains, comme les sneakers de luxe ou les éditions limitées issues de collaborations streetwear, sont désormais accompagnés de narrations détaillées : références à l’architecture brutaliste, à l’art minimal, à la culture hip-hop ou aux archives de la maison.

Ainsi, un objet comme le Dior Medium Book Tote « Les Fleurs du Mal ») apparaît sur StockX non comme un simple accessoire, mais comme un produit déjà enchâssé dans un imaginaire littéraire et patrimonial qui voisine avec d’autres modèles intitulés Bonjour tristesse, Dracula, Les liaisons dangereuses, et même Madame Bovary ! Le produit ne vaut plus seulement par sa matière, sa rareté ou son usage, mais par le faisceau d’associations culturelles qui l’accompagne. L’objet est enchâssé dans un dispositif discursif.

Cette généralisation produit un effet paradoxal. Si tout peut être patrimonialisé, si toute collection devient archive potentielle, si toute collaboration devient événement culturel, qu’est-ce qui distingue encore l’œuvre de l’objet commercial ? L’enrichissement généralisé tend à homogénéiser les régimes de valeur. La différence entre l’art comme espace critique et la marchandise comme objet d’échange se trouve fragilisée par la capacité du capitalisme à digérer le récit patrimonial.

Hybridation des espaces : boutique-musée, musée-vitrine

Cette dynamique ne concerne pas seulement les objets ; elle affecte également les espaces. La Fondazione Prada à Milan, conçue par Rem Koolhaas, constitue un exemple emblématique. Installée dans une ancienne distillerie industrielle, elle propose des expositions, des cycles de cinéma et des conférences, tout en participant à la stratégie globale de la marque. À Paris, la Fondation Louis-Vuitton qui est abritée dans un bâtiment signé Frank Gehry, joue un rôle analogue. L’architecture elle-même fonctionne comme capital symbolique. Les expositions internationales et la programmation ambitieuse contribuent à produire un halo culturel autour de LVMH. Le mécénat ne se réduit pas à un geste philanthropique : il s’inscrit dans un écosystème de valorisation.

Inversement, les musées adoptent progressivement des logiques proches de celles des marques. Les expositions immersives consacrées à Van Gogh, Klimt ou Monet transforment l’expérience de la contemplation en un spectacle sensoriel. Le visiteur est invité à vivre une expérience plutôt qu’à exercer un jugement esthétique. Le Musée des Arts décoratifs fonctionne comme une plate-forme particulièrement révélatrice de cette hybridation.

Les expositions consacrées à Yves Saint Laurent, Dior ou Jean Paul Gaultier ou Schiaparelli ne sont pas de simples hommages historiques. Elles opèrent comme dispositifs de certification culturelle. La maison exposée accède au statut d’acteur patrimonial ; le musée bénéficie en retour d’une fréquentation massive et d’une visibilité médiatique accrue. On observe ainsi une convergence structurelle : la marque adopte les codes de l’institution ; l’institution adopte des logiques d’« événementialisation », de visibilité et de dépendance au mécénat proches de celles de la marque.

Le luxe comme condition matérielle de l’institution artistique

Le rapprochement entre luxe et art ne peut être compris indépendamment des transformations du financement culturel. En France, la loi du 1ᵉʳ août 2003 relative au mécénat – dite loi Aillagon »- – du nom du ministre de la culture qui la fit voter – constitue un tournant décisif. En permettant aux entreprises de bénéficier d’une réduction d’impôt de 60 % du montant de leurs dons, elle a favorisé l’essor du mécénat d’entreprise. Les grands groupes du luxe figurent désormais parmi les principaux financeurs du secteur culturel.

Cette intervention s’inscrit dans des stratégies de long terme : création de fondations, partenariats structurants, financement d’expositions majeures, soutien aux acquisitions patrimoniales. Elle modifie en profondeur les conditions de possibilité de l’activité muséale. Historiquement, le musée public s’est construit comme un espace d’autonomie relative, fondé sur une séparation entre valeur artistique et valeur marchande. Comme l’a montré Pierre Bourdieu dans les Règles de l’art, le champ artistique repose sur une tension constitutive entre logique économique et logique symbolique. Or la dépendance croissante aux financements privés reconfigure cette tension.

Une interdépendance croissante

La sociologue Raymonde Moulin avait déjà mis en évidence cette interdépendance croissante entre institutions muséales et marché. Les musées consacrent les œuvres ; le marché finance les institutions. Lorsqu’une maison de luxe bénéficie d’une rétrospective dans une institution prestigieuse, l’exposition agit comme un dispositif de certification symbolique : elle inscrit la marque dans l’histoire de l’art et renforce son capital symbolique. Le luxe n’est plus seulement un objet exposé : il devient un acteur structurel du financement culturel.

Le cas de la Fondation Maeght illustre une mutation plus large encore du champ artistique. Créée en 1964 comme fondation privée indépendante, entièrement financée à l’origine par Aimé et Marguerite Maeght, elle incarnait un modèle d’autonomie rare dans le paysage culturel français. Or, confrontée à la hausse des coûts, à la concurrence internationale et à la contraction relative des financements publics, la fondation a dû adapter son modèle économique. Les récents travaux d’extension – financés à près de 70 % par des fonds privés – ainsi que l’accueil d’événements liés au monde de la mode, comme le défilé Jacquemus en 2024, témoignent de cette évolution.

Ce mouvement n’est pas spécifique à Maeght : il traduit une transformation structurelle du champ artistique, dans laquelle même les institutions historiquement autonomes doivent désormais composer avec des partenariats et des ressources issues du marché.

Le 19M (2025). Le 19M est un lieu parisien soutenu par la maison Chanel.

Vers un luxe sans extériorité ?

L’anthropologue Mary Douglas a montré que toute culture repose sur des opérations de séparation et de classement. Classer, c’est distinguer, hiérarchiser et instituer de la valeur. Le musée constitue précisément l’un de ces dispositifs de séparation.

Comme l’ont montré Tony Bennett et Carol Duncan, il ne se contente pas d’exposer des objets : il institue un espace ritualisé qui transforme leur statut. L’objet exposé est extrait – au moins en apparence – des circuits ordinaires de l’échange marchand. Cette séparation n’est jamais totale, mais elle demeure structurante. Elle maintient la fiction d’une extériorité de l’art par rapport à la marchandise.

De manière analogue, le luxe a longtemps reposé sur une logique de séparation. La boutique Chanel rue Cambon, la maison Hermès du faubourg Saint-Honoré ou Cartier place Vendôme n’étaient pas de simples points de vente. Architecture, mise en scène des vitrines, vocabulaire et dispositifs de seuil participaient de leur puissance symbolique. Or, cette séparation s’est progressivement évaporée.

Une valeur expérentielle

À la Fondation Louis-Vuitton ou à la Fondazione Prada, l’architecture spectaculaire, la programmation « curatoriale », les cafés design, les librairies spécialisées et les terrasses panoramiques composent un écosystème sensoriel complet. Les flagships intègrent des installations artistiques et des espaces culturels. Le client y circule comme dans une galerie. Inversement, les expositions Dior ou Schiaparelli au Musée des Arts décoratifs génèrent des files comparables à celles d’un lancement de produit. L’exposition devient événement, expérience partageable. Ce qui compte n’est plus tant l’objet que la charge affective et narrative qui l’accompagne. La valeur devient expérientielle.

Mais cette logique expérientielle entre en tension avec la structure historique du luxe. Le luxe supposait un dehors : un espace dont l’accès n’était ni immédiat ni indifférencié. Or, à force de tout rendre connectable – art, patrimoine, gastronomie, design, culture populaire – le luxe tend à dissoudre cette extériorité. Il se transforme ainsi en dispositif d’intensification esthétique de la marchandise. Il ne produit plus une distance mais un flux.

Or, sans frontière, il n’y a plus véritablement d’institution. Il n’y a que des dispositifs de circulation et d’agrégation d’affects. Le luxe pourrait alors ne devenir qu’une émotion esthétique immédiatement convertible en transaction. La question décisive devient alors de savoir comment instituer de la valeur durable dans un monde où tout peut être exposé, connecté, partagé et vendu. Autrement dit, le luxe peut-il survivre à la disparition du dehors symbolique qui le fondait ?

The Conversation

Benoit Heilbrunn ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Rapprochement entre l’art et le monde du luxe : qui se sert de qui ? Et pour quoi faire ? – https://theconversation.com/rapprochement-entre-lart-et-le-monde-du-luxe-qui-se-sert-de-qui-et-pour-quoi-faire-277906

Corps vieillissants, désirs vivants : une révolution discrète se joue sur les écrans

Source: The Conversation – in French – By Manon Cerdan, Doctorante chercheuse, Vieillesse et Médias, Université Paris-Panthéon-Assas

*Au Bain des Dames*, César 2026 du meilleur court-métrage documentaire, de Margaux Fournier. Caviar Paris/Les films de Nout

Entre renouvellement des imaginaires, persistance de stéréotypes et émergence de nouvelles formes de narration, les représentations de la sexualité des personnes âgées au cinéma et dans les séries révèlent l’évolution de notre rapport collectif au vieillissement et au désir.


La saison des cérémonies de récompenses se termine, et en regardant dans le rétroviseur, une tendance se dessine : la vieillesse a désormais sa place au cinéma, y compris dans les œuvres primées.

Amy Madigan est couronnée à 75 ans pour son rôle de vieille femme terrifiante dans Évanouis de Zach Cregger ; le César du meilleur court-métrage documentaire a été attribué au Bain des Dames, de Margaux Fournier. Sans oublier le succès du film Maspalomas, de Jose Mari Goenaga et Aitor Arregi aux Goya – marqué notamment par le prix du meilleur acteur pour José Ramon Soroiz, lui aussi âgé de 75 ans.

Mais cette visibilité nouvelle ne se limite pas à une simple reconnaissance des personnes âgées : elle révèle un déplacement plus profond des représentations. Dans Au Bain des Dames ou Maspalomas, c’est en effet la sexualité de personnes de plus de 70 ans qui est mise en scène, sujet longtemps relégué aux marges, voire frappé d’invisibilité. La production audiovisuelle apparaît ainsi comme un espace privilégié pour interroger les normes sociales, bousculer les tabous liés à l’âge et redéfinir les contours de l’intimité à un âge avancé.

La sexualité des vieux : un impensé et un « in-montré » jusqu’à la fin des années 2000

Aborder la question du vieillissement impose souvent de définir une catégorie d’âge. Exercice de haute voltige tant la vieillesse – comme la jeunesse – est une période de la vie, d’une part relativement longue, et, d’autre part vécue différemment par les individus. Comment peut-on créer des catégories figées là où il semble qu’il y ait plus quelque chose de l’ordre du continuum ponctué de moments de bascule ? Comment passe-t-on du jeune retraité dynamique au résident d’Ehpad ? Les fictions s’embarrassent rarement de ce type de précision et s’appuient sur un certain nombre de symboles – et thématiques – pour caractériser la vieillesse du personnage.

Pendant longtemps, jusqu’à la fin des années 2000, la sexualité n’apparaît pas comme l’une de ces thématiques. Elle est plutôt un « impensé » de la vieillesse, comme le dit la sociologue Rose-Marie Lagrave, constatant que « la sexualité des vieux reste honteuse, cachée, réprimée et reléguée dans les coulisses de la société ». Elle poursuit sa réflexion en considérant que « seules les fictions romanesques semblent ménager un espace transgressif à des aveux impossibles ».

Peut-être pourrait-on élargir son propos aux fictions audiovisuelles. Ainsi, en 2012, la chercheuse en sciences de l’information et de la communication Ariane Beauvillard, dans son livre sur la vieillesse dans les films et séries françaises, note dans sa conclusion une « nouveauté qui apparaît depuis ces dernières années : quasiment absente ou cantonnée à quelques références et légères suggestions, la sexualité du troisième âge s’insère progressivement dans les films qui traitent de la vieillesse ». Elle cite alors plusieurs films français, dont Ensemble, c’est tout, de Claude Berri (2007), Faut que ça danse !, de Noémie Lvovsky (2007), les Invités de mon père, d’Anne Le Ny (2010), ou encore les Petits Ruisseaux, de Pascal Rabaté (2009). Elle ne fait pas mention du cinéma international mais, à ce moment-là, sont également sortis le film sud-coréen Trop jeunes pour mourir, de Park Jin-pyo (2002), et le film allemand Septième Ciel, d’Andreas Dresen (2008).

Si désormais les jeunes retraités ne surprennent plus vraiment lorsqu’ils vivent des histoires d’amour et de désir, la génération des plus de 70 ans, elle, s’impose à son tour sur le terrain de l’intime.

Un renouveau des représentations de la sexualité dans le bel âge

Depuis 2010, de nouveaux exemples de films montrant la sexualité des plus âgés, notamment des femmes, émergent tant dans le cinéma français – Elle s’en va, d’Emmanuelle Bercot (2013), avec Catherine Deneuve à l’aube de ses 70 ans ; Rose, d’Aurélie Saada (2021), avec Françoise Fabian âgée de 86 ans ; les Jeunes Amants, de Carine Tardieu (2022), avec Fanny Ardant âgée de 70 ans – qu’international – citons Mes rendez-vous avec Leo, de la Britannique Sophie Hyde (2022), ou Mon gâteau préféré, des Iranien·es Maryam Moghadam et Behtash Sanaeeha (2025).

Les séries télévisées ne sont pas en reste, sans toutefois que le sujet y soit le thème principal. Si la série HBO Tell me you love me (2007) ouvrait la voie et montrait frontalement la sexualité de différents couples, dont un couple de septuagénaires, Netflix a également investi la thématique avec l’emblématique Grace &amp ; Frankie (2015-2022) interprétée par Jane Fonda et Lily Tomlin, ou la Méthode Kominski (2018–2021) avec Michael Douglas. Citons aussi la série multirécompensée HBO Hacks (2021-) dans laquelle on suit la vie sexuelle du personnage principal, Deborah Vance, humoriste vieillissante qui doit se réinventer.

De l’intérêt de montrer la sexualité avec des personnages âgés

Enjeux amoureux, quête intime et individuelle, parcours initiatique, questionnement des normes, relations de pouvoir… La sexualité offre des possibilités narratives variées. Lorsqu’elle est mise en scène à travers des personnages âgés, elle permet de revisiter, sous un angle renouvelé, des peurs à la fois intimes et universelles, souvent associées à la « première fois » ou à la redécouverte du plaisir. Ainsi, dans Rue Málaga (2026), de Maryam Touzani, lorsque Carmen Maura évoque un plaisir qu’elle croyait perdu après des années d’abstinence, l’identification ne passe pas tant par l’âge du personnage que par sa position de « débutante » : une expérience à laquelle chacun peut se rattacher, quel que soit son âge.

La vieillesse enrichit la représentation de la sexualité en ouvrant de nouvelles perspectives narratives. C’est notamment le cas dans la série Septième Ciel (2023), d’Alice Vial, créée par Clémence Azincourt, où Jacques et Rose, résidents en maison de retraite, se libèrent des injonctions de performance. Leur relation laisse davantage de place à la sensualité, à la lenteur et à des formes de plaisir qui dépassent la seule pénétration.

L’âge devient ainsi un levier pour renouveler le traitement de la sexualité et interroger les normes qui encadrent à la fois la vieillesse et la sexualité. On peut établir un parallèle avec les Teen Series, qui peuvent participer de l’éducation sentimentale et sexuelle – comme l’a montré la chercheuse Dominique Pasquier à propos de Hélène et les Garçons. Ces fictions, qui mettent en scène des sexualités maladroites, imparfaites, parfois drôles ou non hétérosexuelles, ne s’adressent pas uniquement aux adolescents. Elles attirent un public plus large, en quête de représentations diversifiées et moins normatives, permettant de redéfinir ce qui est perçu comme « normal », « acceptable » ou simplement possible.

Les réalisatrices semblent s’emparer avec une attention particulière de cette thématique, en mettant en scène des femmes qui vieillissent sans renoncer au désir, comme en témoignent les exemples cités. Ce mouvement est particulièrement visible dans les séries. Toutefois, réduire cet élan vital à la seule dimension de la sexualité serait insuffisant. Le renouvellement des représentations passe aussi par la mise en avant de trajectoires professionnelles et sociales actives.

Des séries comme les Enquêtes de Vera, Harry Wild ou Céleste, illustrent cette évolution : leurs héroïnes, loin des figures stéréotypées de la vieillesse, continuent de travailler et de s’inscrire pleinement dans le monde. En somme, les fictions contemporaines contribuent à redéfinir les contours du vieillissement féminin, en montrant qu’une femme d’un âge avancé ne se résume plus à une figure de grand-mère isolée, mais peut incarner une pluralité de rôles, de désirs et de possibles.

The Conversation

Manon Cerdan ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Corps vieillissants, désirs vivants : une révolution discrète se joue sur les écrans – https://theconversation.com/corps-vieillissants-desirs-vivants-une-revolution-discrete-se-joue-sur-les-ecrans-279010

Les adolescentes, plus insatisfaites de leur corps que les garçons : ce que révèle une étude sur 300 000 données

Source: The Conversation – in French – By Clotilde Napp, Directrice de Recherche CNRS, Université Paris Dauphine – PSL

Les adolescentes sont significativement plus insatisfaites de leur corps que leurs homologues masculins. C’est ce que nous montrons dans une étude portant sur près de 300 000 adolescents dans 41 pays, publiée en mars 2026 dans la revue PLOS One. Cette plus grande insatisfaction corporelle est observée de façon quasiment systématique, quel que soit le pays d’origine, l’indice de masse corporelle, le milieu socioéconomique, la performance académique ou l’âge des adolescents.

Chez les adolescentes, l’insatisfaction corporelle est plus fortement associée à une moindre confiance en soi et à un bien-être réduit que chez les garçons, ce qui lui confère une place centrale dans leur vie. À l’échelle des pays, là où les filles se déclarent plus insatisfaites, on observe aussi des écarts de genre plus marqués en matière de dépression, de troubles alimentaires et de satisfaction de vie.




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Pourquoi à l’adolescence, les filles se sentent-elles moins bien que les garçons ?


Si l’insatisfaction corporelle des filles est presque toujours supérieure à celle des garçons, l’écart varie selon le contexte. De façon notable, il est plus important dans les pays plus développés, principalement en raison d’une insatisfaction des filles qui y est plus élevée. Ce phénomène, connu sous le nom de « paradoxe de l’égalité des genres », a déjà été observé pour la dépression ou le bien-être.

Nous montrons finalement que les stéréotypes associant les femmes à leur apparence physique plutôt qu’à leurs capacités sont eux aussi plus forts dans les pays développés et qu’ils sont reliés aux écarts d’insatisfaction corporelle entre les filles et les garçons : ces stéréotypes pourraient contribuer, au moins partiellement, à expliquer le paradoxe observé.

Pourquoi notre analyse est importante

L’insatisfaction corporelle est un facteur de risque bien documenté pour les troubles alimentaires, la dépression et la faible estime de soi. Les taux de troubles alimentaires chez les jeunes femmes sont plus de deux fois supérieurs à ceux des jeunes hommes, et ont considérablement augmenté ces vingt dernières années. Quantifier les différences d’insatisfaction corporelle, et mieux comprendre leurs origines est donc une question de santé publique majeure.

Contrairement à ce qu’on pourrait attendre, les pays les plus développés et les plus égalitaires sont ceux où les filles se sentent le plus mal dans leur corps. Le développement économique et la reconnaissance de l’égalité ne semblent pas suffire pour réduire ces écarts.

On connaît l’existence de stéréotypes sur l’apparence physique des femmes et leur impact possible sur l’insatisfaction corporelle. Par exemple, aux États-Unis, les parents recherchent sur Google « Ma fille est-elle en surpoids ? » deux fois plus souvent que « Mon fils est-il en surpoids ? » et « Ma fille est-elle laide ? » trois fois plus souvent que « Mon fils est-il laid ? »

Les stéréotypes sont durs à quantifier, mais nos analyses sur plus de 40 pays nous permettent de montrer le lien entre ces stéréotypes et les écarts d’insatisfaction corporelle.

Comment avons-nous procédé ?

Nous avons analysé deux grandes enquêtes internationales : PISA 2018, qui incluait un questionnaire de bien-être auprès de 70 000 élèves de 15 ans dans neuf pays, et HBSC 2018, conduite sous l’égide de l’OMS auprès de plus de 220 000 adolescents de 11 à 16 ans dans 41 pays. Pour mesurer l’insatisfaction corporelle, nous utilisons pour PISA un index construit à partir d’assertions telles que « Je ne me fais pas de souci pour mon poids » ou « J’apprécie mon corps » et pour HBSC le fait de se sentir « trop gros » ou « beaucoup trop gros ».

La convergence des résultats entre ces deux sources renforce la robustesse de nos conclusions.

Limites et perspectives

Notre approche est corrélationnelle et les associations que nous documentons, en particulier entre stéréotypes et insatisfaction corporelle, ne sont pas des preuves de causalité : les mécanismes restent à préciser, notamment par des approches qualitatives, et le rôle des réseaux sociaux serait intéressant à prendre en compte.

L’insatisfaction corporelle touche plus fortement les filles, au détriment de leur bien-être et de leur confiance en soi. Ces écarts sont reliés aux stéréotypes et plus marqués dans les pays développés, suggérant qu’ils ne diminueront pas spontanément avec le développement des sociétés.

La lutte contre ces inégalités peut passer par une sensibilisation au traitement inégal du corps des femmes dans la société, une moindre focalisation des médias sur leur apparence, la valorisation de modèles féminins reconnus pour leurs compétences, et plus généralement, une moindre essentialisation des femmes et des hommes.


Tout savoir en trois minutes sur des résultats récents de recherches, commentés et contextualisés par les chercheuses et les chercheurs qui les ont menées, c’est le principe de nos « Research Briefs ». Un format à retrouver ici.


The Conversation

Clotilde Napp ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les adolescentes, plus insatisfaites de leur corps que les garçons : ce que révèle une étude sur 300 000 données – https://theconversation.com/les-adolescentes-plus-insatisfaites-de-leur-corps-que-les-garcons-ce-que-revele-une-etude-sur-300-000-donnees-279570