Vous écoutez de la musique pour vous concentrer sur votre travail ? Ce n’est pas toujours la bonne stratégie

Source: The Conversation – in French – By Bridget K. Daleiden, Ph.D., Instructor in educational psychology, University of Nevada, Las Vegas

L’idée que la musique classique pourrait aider à mémoriser et traiter de nouvelles informations a longtemps circulé. Qu’en penser ? Cela ne dépend-il pas en fait d’un ensemble de circonstances plus large ?


Entrez dans n’importe quelle bibliothèque universitaire et vous verrez sans doute des étudiants portant des écouteurs, en train d’écouter de la musique.

L’idée que la musique puisse favoriser l’apprentissage circule depuis plusieurs décennies. L’« effet Mozart » est un concept largement connu en psychologie populaire. Formulé pour la première fois dans un article publié en 1993, il désigne l’hypothèse selon laquelle l’écoute de musique classique améliorerait la mémorisation ainsi que le traitement de nouvelles informations.

En tant que psychologue de l’éducation spécialisée dans l’étude de la cognition et de la motivation, mes recherches portent sur la manière dont les étudiants régulent leurs apprentissages et leur attention face aux distractions numériques.

Écouter de la musique est une stratégie que les étudiants utilisent couramment pour tenter de rester concentrés.

Peut-on dire cependant si la musique favorise ou non les apprentissages ? Il n’y a pas de réponse simple à cette question

Comment la musique peut faciliter ou perturber l’étude

Les chercheurs s’accordent généralement à dire que la relation entre la musique et l’apprentissage est complexe. Les effets de la musique sur l’étude et d’autres tâches exigeantes sur le plan cognitif semblent dépendre du type de tâche effectuée, du genre musical et des élèves eux-mêmes.

Certains chercheurs affirment que la musique aide les élèves à se concentrer, à améliorer leur humeur et apprendre de manière générale. D’autres ont constaté que l’écoute de la musique perturbe la réflexion, en particulier lorsqu’elle est rapide et forte, ou lorsqu’elle comporte des paroles.

J’ai cherché à mieux comprendre ce qui se cache derrière ces résultats contradictoires concernant la musique et la concentration. Dans le cadre d’une étude menée au cours des deux dernières années, j’ai interrogé 163 étudiants sur leurs habitudes d’écoute musicale lorsqu’ils lisent des manuels, rédigent des dissertations, résolvent des problèmes de maths et révisent pour leurs examens – et sur les moments où ils appuient sur le bouton « pause ».

Il n’y a pas d’approche universelle

L’une de mes principales découvertes est que la musique aide les élèves à se sentir plus impliqués, motivés ou à l’aise lorsqu’ils étudient. Mais cette réaction varie en fonction de la musique qu’ils choisissent, du type de tâche sur laquelle ils travaillent et de la confiance qu’ils ont en leur propre capacité de concentration.

Environ 67 % des élèves que j’ai interrogés ont déclaré avoir recours à la musique pour améliorer leur concentration, tandis que 75 % ont indiqué l’utiliser pour renforcer leur motivation.

« J’utilise la musique comme l’une de mes principales sources de motivation pour étudier, surtout quand il s’agit d’un sujet qui ne m’intéresse pas. Je sais bien identifier cela et en tirer parti », a expliqué une étudiante de 21 ans en dernière année de psychologie.

Tous les étudiants à qui j’ai parlé s’accordaient à dire que la nature des tâches qu’ils effectuaient – ainsi que le niveau de difficulté du projet en cours – influençait leur décision d’écouter de la musique ou non, ainsi que le type de musique qu’ils choisissaient.

Les étudiants ont également évoqué les diverses raisons d’éviter la musique, notamment les paroles qui les distrayaient.

« J’ai remarqué que si j’écoute un morceau que je peux chanter, j’ai beaucoup plus de mal à étudier », a expliqué une étudiante de 22 ans spécialisée en éducation musicale.

Dans certains cas, les étudiants ont indiqué que même la musique instrumentale ne les aidait pas à mieux se concentrer.

« Même s’il s’agit de musique instrumentale, j’ai l’impression de devoir me concentrer sur la musique plutôt que sur ce que je lis », a confié un étudiant de 19 ans en formation pour devenir enseignant dans le secondaire.

Beaucoup ont déclaré écouter de la musique pour éviter l’ennui, améliorer leur humeur et, de manière générale, rendre l’étude plus agréable.

« La musique m’aide à avoir l’impression que je peux continuer encore et encore à écrire », a déclaré une étudiante de 20 ans en psychologie.

La question de la confiance en soi

Afin de déterminer dans quelle mesure l’écoute de musique influence les apprentissages, j’ai mené une enquête auprès de 103 étudiants de premier cycle.

Près de la moitié d’entre eux ont déclaré écouter de la musique lorsqu’ils lisaient, et 68 % ont indiqué qu’ils en écoutaient lorsqu’ils écrivaient. Environ 70 % ont déclaré écouter de la musique lorsqu’ils résolvaient des problèmes de mathématiques, et environ 30 % ont indiqué qu’ils en écoutaient systématiquement, quelle que soit la tâche à accomplir.

Les étudiants présentaient également des différences au niveau de la confiance dans leur capacité à rester concentrés. Ces convictions influençaient le choix du moment où ils décidaient d’écouter de la musique et celui où ils préféraient travailler en silence.

Un étudiant de 26 ans, en formation d’enseignant et de géologie, a déclaré qu’il étudierait en musique à une condition : « s’il s’agit d’une matière avec laquelle je me sens plus à l’aise ou que je connais mieux. Mais pour une matière qui me pose vraiment des difficultés, je pense que je m’en passe ».

J’ai également constaté que les étudiants qui étaient statistiquement plus motivés et plus confiants avaient tendance à écouter de la musique lorsqu’ils révisaient pour leurs examens et à se concentrer sur leur lecture.

Écouter ou ne pas écouter ?

La musique n’est une garantie ni de distraction ni d’aide à l’étude. En revanche, les apprenants peuvent tirer profit d’une utilisation stratégique de la musique, en l’adaptant à la tâche à accomplir et à leurs propres besoins.

Au final, retarder la gratification en utilisant la musique comme récompense est probablement plus efficace que de l’utiliser systématiquement. Plutôt que de partir du principe que la musique améliore la concentration, les élèves devraient réfléchir aux moments où elle les aide à rester motivés et à ceux où elle devient une distraction supplémentaire qui détourne leur attention.

Si vous comptez écouter de la musique pendant que vous étudiez, pensez à choisir des morceaux moins distrayants pour les tâches difficiles. La playlist qui vous motive pour les tâches routinières risque de vous déconcentrer lorsque vous vous attaquez à un travail plus exigeant.

Pour les étudiants qui ont du mal à se lancer dans un devoir ou à rester concentrés pendant une longue session d’étude, la musique peut aider à rendre le travail plus supportable. Cependant, dès qu’elle commence à nuire à la concentration, il est peut-être temps de passer au bruit blanc, en particulier lorsque l’on étudie dans un environnement source de distractions, comme une bibliothèque bondée ou un café bruyant.

La lecture et l’écriture reposent toutes deux en grande partie sur le traitement du langage. Les chansons dont les paroles sont très présentes peuvent rendre plus difficile la concentration sur la lecture et l’écriture. Dans mon étude, les étudiants qui savaient le mieux aménager leur espace de travail préféraient la musique instrumentale à la musique avec des paroles, souvent pour couvrir les bruits de fond gênants et améliorer leur concentration.

Comme me m’expliquait une étudiante de 20 ans spécialisée dans l’enseignement secondaire : « Je commencerais probablement sans musique, puis, si je me rends compte que j’avais vraiment du mal, je la mettrais pour voir si ça m’aide. »

The Conversation

Bridget K. Daleiden, Ph.D. ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Vous écoutez de la musique pour vous concentrer sur votre travail ? Ce n’est pas toujours la bonne stratégie – https://theconversation.com/vous-ecoutez-de-la-musique-pour-vous-concentrer-sur-votre-travail-ce-nest-pas-toujours-la-bonne-strategie-286709

Cosmétiques, médicaments, gels douches… Pourquoi l’omniprésence du polyéthylène glycol pose question, et que sont les POx, qui pourraient le remplacer ?

Source: The Conversation – in French – By Oksana Krupka, Professor, Université d’Angers

Les polyéthylène glycols (PEGs) figurent parmi les ingrédients que l’on retrouve fréquemment dans les notices de cosmétiques, de médicaments ou encore de vaccins. Cependant, leur usage est aujourd’hui de plus en plus questionné, notamment en raison de leurs effets avérés ou supposés sur la santé et l’environnement. Ces interrogations s’inscrivent dans un contexte plus large : celui de la recherche de polymères plus sûrs, mieux contrôlés et plus durables.


Gels douche, shampoings, lubrifiants, gels hydroalcooliques, vaccins et médicaments, crèmes hydratantes ou peintures… Les polyéthylènes glycols (PEGs) sont présents dans de nombreux produits du quotidien.

Appréciés pour leur capacité à améliorer la solubilité de nombreuses substances actives, ainsi que pour leur coût modéré et la simplicité de leur production, cette famille de composés s’est imposée dans de nombreux secteurs industriels, de la pharmacie à la chimie, ou encore dans la fabrication de détergents, de peintures et d’encres.

Longtemps considérés comme des substances inertes, les PEGs font aujourd’hui l’objet de débats en raison de leur origine pétrochimique, de leur faible biodégradabilité, et de certaines interrogations concernant leurs effets à long terme sur la santé ou l’environnement.

Dans ce contexte, la recherche de solutions alternatives s’intensifie. Parmi les familles de polymères explorées, les poly(2-oxazolines) (POx) font aujourd’hui l’objet d’une attention croissante, car leurs propriétés en font de prometteurs candidats au remplacement des PEGs.

Qu’est-ce que le polyéthylène glycol ?

Issus de la pétrochimie, les PEGs forment une large famille de composés utilisés à grande échelle en cosmétique et pharmacie. Concrètement, le polyéthylène glycol (PEG) est un polymère constitué par la répétition d’une même unité de base, l’oxyde d’éthylène.

Les différentes sortes de PEGs se distinguent principalement par leur poids moléculaire, qui dépend du nombre d’unités répétées dans la chaîne. C’est ce poids (exprimé en g/mol) qui figure dans leur nom : PEG-40, PEG-400, etc. Certains laxatifs, comme le macrogol, correspondent à des PEGs de masse moléculaire élevée (PEG-3350 ou 4000).

Ce poids moléculaire influence directement les propriétés physiques des PEGs. En dessous d’environ 500 g/mol, ils sont généralement liquides et plutôt utilisés dans les formulations cosmétiques. À mesure que leur poids moléculaire augmente, ils deviennent plus visqueux, puis huileux ou cireux, ce qui est recherché dans certaines formulations pharmaceutiques ou pour certains additifs industriels.

Des polymères polyvalents

Les PEGs sont souvent qualifiés de « couteaux suisses » de la cosmétique moderne. Peu coûteux et polyvalents, ils remplissent plusieurs fonctions dans les formulations.

Hydrophiles, ils retiennent l’eau et participent à l’hydratation de la peau en formant un film limitant l’évaporation. Ils agissent également comme émulsifiants, stabilisant les mélanges eau/huile dans les crèmes et lotions. Enfin, ils facilitent l’élimination des impuretés grasses dans les produits lavants.

Ces propriétés expliquent leur large utilisation dans les cosmétiques, mais aussi leur rôle d’excipients dans les médicaments, où ils améliorent la solubilité ou la stabilité des principes actifs.

Dans l’alimentation et les produits d’entretien, certains dérivés sont également autorisés comme agents technologiques, mais dans un cadre réglementaire plus strict.

Vaccins à ARNm : le PEG, un ingrédient clé

Les PEGs ont également joué un rôle important dans le développement des vaccins à ARN messager (ARNm), comme ceux destinés à lutter contre le SARS-CoV-2, responsable de la pandémie de Covid-19.

L’ARNm étant fragile, il doit être protégé pour atteindre les cellules sans être dégradé. Cette fonction est assurée par de minuscules vésicules,appelées « nanoparticules lipidiques », capables d’encapsuler l’ARNm et de faciliter son entrée dans les cellules.

Ces nanoparticules sont constituées de différents lipides et surfactants (substances ayant un composant hydrophobe – qui exclue l’eau – et un composant hydrophile – qui présente une affinité pour l’eau). Parmi ceux-ci figure un lipide « PEGylé », c’est-à-dire portant une chaîne de PEG.

Celui-ci joue un rôle clé dans la stabilisation des nanoparticules lipidiques qui transportent l’ARNm, en limitant leur agrégation et en contrôlant leurs interactions avec le milieu biologique.

Il forme également une couche hydrophile à leur surface, qui les rend moins visibles pour le système immunitaire. Cet effet furtif prolonge leur circulation dans l’organisme et contribue ainsi à améliorer l’efficacité de la délivrance de l’ARNm.

Les limites des PEGs

Malgré leur succès industriel, les PEGs ne sont pas exempts de limites. Leur fabrication peut laisser des traces de sous-produits, notamment l’oxyde d’éthylène ou le 1,4-dioxane. Tous deux toxiques et cancérigènes, ils sont strictement encadrés et sont normalement absents des produits finis.

Sur le plan biologique, des réponses immunitaires ont été observées chez certaines personnes exposées aux PEGs, se traduisant par la production d’anticorps anti-PEG. Dans de rares cas, ces réactions peuvent être associées à des réactions allergiques, voire à des épisodes d’anaphylaxie, notamment après l’administration de certains médicaments ou vaccins. Il faut cependant souligner que ces événements restent très rares au regard des millions de doses administrées.

Enfin, la biodégradabilité des PEGs soulève des questions environnementales. S’ils sont majoritairement éliminés par voie rénale lorsqu’ils sont de faible masse molaire, certains PEGs peuvent persister dans les milieux aquatiques, sans que leurs effets écotoxicologiques à long terme soient pleinement établis.

Face à ces limites, d’autres polymères, les poly(2-oxazolines) (POx), suscitent un intérêt croissant.

La redécouverte de polymères anciens : les POx

Connus depuis les années 1960, les POx ont longtemps été peu exploités, notamment en raison de procédés de synthèse moins standardisés et moins industrialisés que ceux des PEGs.

Les progrès récents en chimie des polymères ont toutefois permis de mieux contrôler leur fabrication et de relancer l’intérêt pour ces matériaux.

Contrairement aux PEGs, les POx sont plus facilement « fonctionnalisables ». Ce terme désigne la possibilité de modifier chimiquement leurs extrémités ou leur chaîne pour y greffer d’autres unités moléculaires, tels que des sondes fluorescentes ou ligands biologiques (des molécules ayant la capacité d’interagir avec d’autres molécules). Ce contrôle fin de leur architecture et cette modularité offre une plus grande flexibilité dans la conception de systèmes thérapeutiques.

De ce fait, les POx présentent plusieurs propriétés qui intéressent les chercheurs en nanomédecine.

Des propriétés intéressantes pour la nanomédecine

Selon les études disponibles, les POx présentent une faible immunogénicité (la capacité à déclencher une réaction du système immunitaire). Cela signifie qu’ils sont mieux tolérés par le corps humain.

Il s’agit là d’un avantage majeur, notamment dans les domaines de la vaccination ou de la lutte contre le cancer. En effet, le faible pouvoir immunogène des POx en fait des candidats intéressants pour un usage répété, y compris chez des patients déjà sensibilisés à d’autres polymères, comme les PEGs.

Par ailleurs, la biodégradabilité des POx peut être modulée chimiquement. Il est de ce fait possible de concevoir des structures qui restent stables pendant le temps nécessaire à leur action thérapeutique, puis se dégradent ensuite dans l’organisme de manière contrôlée.

Cette dégradation peut être influencée par des stimuli biologiques, tels qu’un changement de pH, la présence de certaines enzymes ou un environnement chimique spécifique. Cette capacité ouvre la voie à une médecine ajustée aux besoins thérapeutiques, notamment pour les traitements de longue durée ou à fortes doses.

Enfin, le comportement des POx peut-être modifié par la température. Cette propriété, appelée thermosensibilité, est particulièrement utile en formulation galénique (l’art de transformer un principe actif en médicament administrable). Elle permet, par exemple, de créer des gels injectables qui sont liquides à température ambiante, mais se solidifient dans le corps, ou inversement.

Cette capacité à « s’adapter » ouvre des perspectives intéressantes pour des applications en libération contrôlée de médicaments ou en administration ciblée.

Applications et limites des POx

Ces propriétés font des POx des candidats prometteurs pour la vectorisation de médicaments, notamment dans le domaine de la lutte contre le cancer.

Des systèmes sont actuellement explorés pour améliorer la délivrance de chimiothérapies, comme les taxanes (des médicaments dérivés de l’if, parmi lesquels figure, par exemple, le paclitaxel). Ces expérimentations en sont actuellement principalement au stade préclinique ou des premiers essais.

Des applications sont également à l’étude dans le domaine des vaccins et de la cosmétique, mais elles restent encore expérimentales.

Une alternative en développement, pas un remplacement immédiat

Pour conclure, soulignons que pour l’instant, les POx ne constituent pas encore une alternative établie. Leur industrialisation est en cours, mais leur production peut s’avérer plus complexe et moins standardisée que celle des PEGs.

Par ailleurs, les données toxicologiques à long terme et leur devenir dans l’environnement restent encore limités, ce qui impose une certaine prudence.

À l’heure actuelle, les POx ne remplacent donc pas les PEGs, mais ils constituent une piste complémentaire, explorée pour des applications spécifiques où la modularité chimique et la tolérance immunologique sont déterminantes.

Leur développement à plus grande échelle dépendra autant des avancées scientifiques que de leur capacité à être produits de manière reproductible, sûre et économiquement viable.

The Conversation

Oksana Krupka a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche (ANR-22-CPJ1-0026-01).

– ref. Cosmétiques, médicaments, gels douches… Pourquoi l’omniprésence du polyéthylène glycol pose question, et que sont les POx, qui pourraient le remplacer ? – https://theconversation.com/cosmetiques-medicaments-gels-douches-pourquoi-lomnipresence-du-polyethylene-glycol-pose-question-et-que-sont-les-pox-qui-pourraient-le-remplacer-286172

Face aux marchés, Andy Burnham aura-t-il les moyens de ses ambitions ?

Source: The Conversation – in French – By Patrick Le Galès, Directeur de recherche CNRS, Centre d’études européennes et de politique comparée (CEE), Sciences Po

Keir Starmer ayant démissionné le 22 juin dernier, Andy Burnham s’apprête à s’installer au 10, Downing Street. Dix ans après le référendum de 2016, les promesses du Brexit n’ont été que partiellement tenues, tant le Royaume-Uni et l’Union européenne restent étroitement imbriqués. Dans ce contexte, les exigences des marchés financiers continuent de peser lourdement sur l’action des gouvernements britanniques successifs, qui peinent à répondre aux besoins du pays. État des lieux, à l’aube de l’arrivée du septième premier ministre de la décennie.


Andy Burnham se prépare à succéder à Keir Starmer au poste de premier ministre, sans doute le 20 juillet. À rebours aussi bien du thatchérisme que du New Labour en place de 1997 à 2010 (il fut l’un des ministres de Gordon Brown), l’ancien maire de Manchester esquisse un projet réformiste « soft left » qui vise à la fois à mobiliser et à reconfigurer l’État britannique.

Il promeut un État activiste qui contrôle les infrastructures, protège le niveau de vie de la population et doit engager une décentralisation — en dehors des périphéries celtiques, l’État est hyper-centralisé — ainsi qu’un rapprochement avec l’Union européenne… mais pas trop.

Un État européanisé lost in transition

Tik Tok the Brexit clock. Dix ans après le vote en faveur du Brexit les négociations entre l’Union européenne et le Royaume-Uni s’étirent, sans fin, au gré d’accords partiels, d’échecs, d’incompréhensions et de défiance. Dé-européaniser l’État, ou l’européaniser autrement, s’avère particulièrement complexe. Les Britanniques se heurtent au mirage de la souveraineté dans un monde où les pays sont plus interdépendants que jamais.

L’Europe avait contribué à transformer l’État britannique. Elle avait favorisé la constitutionnalisation de certaines lois, renforcé le rôle des juges dans l’arbitrage des conflits et, à travers la juridiction européenne et son interprétation, accru l’autonomie du pouvoir judiciaire vis-à-vis du pouvoir législatif. Ces contraintes juridiques et institutionnelles ont profondément affecté le « modèle de Westminster », caractérisé par la souveraineté du Parlement, une Constitution non écrite, une centralisation du pouvoir autour du premier ministre et un exécutif dont les membres sont collectivement et individuellement responsables devant le Parlement.

Le Brexit était présenté comme le retour à la souveraineté pleine et entière de l’État, loin d’une Union européenne décrite dans le programme du Parti conservateur comme « too big, bossy, bureaucratic and undemocratic »(« trop volumineuse, trop dirigiste, trop bureaucratique et non démocratique »). Il promettait un nouvel élan porté par un gouvernement et un Parlement libérés des contraintes bruxelloises.

Les fantasmes de grandeur impériale de Global Britain apparaissent aujourd’hui englués dans les difficultés économiques, la crise sociale, les inégalités territoriales, les velléités d’autonomie et d’indépendance du Pays de Galles, de l’Écosse et de l’Irlande du Nord, la fragmentation des partis et les difficultés de l’État.

Le Brexit a engagé un processus de longue haleine de dé-européanisation du droit, des organisations, des régulations… mais a surtout imposé une adaptation permanente aux évolutions des règles européennes. En matière de normes, de standards et de réglementations, les autorités britanniques sont partagées entre d’une part le souhait de renforcer la compétitivité et l’attractivité de l’économie par le développement de la concurrence et l’abaissement des normes, et d’autre part celui de limiter les divergences avec les Européens afin de préserver les échanges commerciaux et d’éviter d’éventuelles sanctions.

Dans la majorité des secteurs, le gouvernement a choisi la continuité. Certes, les lois relatives au retrait de l’Union ont mis fin à l’application directe de la législation européenne ; cependant, dans les faits, une partie des modifications s’est limitée à remplacer dans la loi les termes « Union européenne » par « Royaume-Uni ». Dans la plupart des cas, on a observé un simple transfert ou une adoption des règles européennes, ou encore la reconnaissance mutuelle des standards.

Dans d’autres domaines, en revanche, les tensions persistent. C’est notamment le cas de l’alimentation, de l’environnement, de la pêche et surtout de la finance, dont profite la City de Londres. De même, en matière d’intelligence artificielle, une régulation plus faible est privilégiée outre-Manche afin d’attirer les investisseurs.

Un État plus dépendant de la City

Comme ailleurs en Europe, et peut-être davantage, l’État britannique peine à gérer les crises, à améliorer le niveau de vie, à protéger les citoyens contre les chocs extérieurs, à maintenir la qualité des services de l’État-providence ou des grands réseaux d’infrastructure, et à anticiper la transition écologique. Autant d’éléments au cœur du programme d’Andy Burnham. L’impopularité de Keir Starmer s’explique en partie par l’impuissance de son gouvernement en la matière.

Les élites des pays européens ne rendent pas seulement des comptes à leurs électeurs et à l’UE. Elles sont aussi dépendantes des marchés financiers et des grandes entreprises, si bien que Wolfgang Streeck qualifie ces États d’« États de consolidation budgétaire », c’est-à-dire d’États dont la priorité est de préserver la confiance des créanciers et des marchés financiers avant même de répondre aux demandes sociales.

Le bref épisode du gouvernement Liz Truss, en septembre-octobre 2022, en a fourni un exemple notable. Les projets économiques de Truss, radicalement néolibéraux, ont provoqué l’ire des marchés et une fuite des capitaux, contraignant le gouvernement à démissionner.

Côté travailliste, Keir Starmer et sa ministre des finances Rachel Reeves ont pris bien soin de s’engager sur des trajectoires budgétaires incrémentales et prévisibles. Andy Burnham se veut plus interventionniste et plus à gauche, mais cherche à rassurer les marchés financiers sur ses intentions, car ils frémissent déjà et multiplient les avertissements.

L’UE protège partiellement ses pays membres d’une influence plus directe des marchés et des contraintes qu’ils exercent sur leurs choix politiques et budgétaires. Le Royaume-Uni dispose certes d’une plus grande souveraineté politique mais, avec une dette s’élevant à 93,5 % du PIB (selon l’OCDE) et du fait du poids considérable de la finance dans son économie, ses choix politiques sont devenus encore plus sensibles aux réactions des marchés financiers. La capture d’une partie de l’État par les intérêts économiques, notamment ceux de la City, apparaît de plus en plus nettement.

Une affiche d’Andy Burnham (« Votez Andy pour nous ») devant le quartier général de sa campagne législative partielle, le 18 juin 2026.
Rathfelder/Wikimedia, CC BY-NC-ND

Les ménages britanniques ont le sentiment de perdre sur tous les tableaux, l’État s’avérant par ailleurs incapable de réduire des inégalités de richesse plus marquées qu’en Europe, tant en termes de revenu que de patrimoine. Hormis les groupes les plus favorisés, le pouvoir d’achat des ménages a stagné, voire reculé. En outre, les privatisations initiées par Margaret Thatcher, les partenariats public-privés (PPP) et les restrictions budgétaires drastiques mises en œuvre par les gouvernements Cameron dans les années 2010 ont souvent donné lieu à un manque d’investissement, à une captation des profits par les actionnaires, les dirigeants et les consultants — notamment dans les secteurs de l’eau, de l’énergie, du ferroviaire et du logement —, ainsi qu’à une dégradation des infrastructures, comme en témoigne l’état des routes et des écoles. Pourtant, les impôts et la dette ont continué d’augmenter.

Au bout du compte, les Britanniques payent plus cher que les autres Européens le « privilège » d’avoir des services et des infrastructures de qualité moindre. Le pays cherche son cap. Entre le Bregret des écologistes et des libéraux-démocrates, la montée en puissance de l’extrême droite de Reform_UK, et des accords partiels laborieusement négociés, compliqués et incertains, l’État britannique est lost in Brexit. Good luck to Andy Burnham.

The Conversation

Patrick Le Galès a reçu des financements de l’ANR mais pas pour cet article

– ref. Face aux marchés, Andy Burnham aura-t-il les moyens de ses ambitions ? – https://theconversation.com/face-aux-marches-andy-burnham-aura-t-il-les-moyens-de-ses-ambitions-286889

Empreinte carbone des vacances : comment aider les touristes à laisser leur voiture au garage ?

Source: The Conversation – in French – By Aude Andrup, Responsable Mobilité des personnes et Tourisme, Ademe (Agence de la transition écologique)

La mobilité constitue la principale source d’émissions de gaz à effet de serre du tourisme en France. Elle reste pourtant un impensé des politiques publiques. La place prépondérante de la voiture individuelle, qui représente 79 % des arrivées touristiques sur le territoire national, doit être questionnée. En effet, des leviers existent pour faciliter le recours à d’autres modes de transport moins polluants. L’Agence de la transition écologique s’est penchée sur le sujet dans une étude parue en juin 2026.


En France, le tourisme constitue 8 % du PIB et représente 2 millions d’emplois. Avec 102 millions de visiteurs internationaux en 2025 – un chiffre en progression régulière – et 60 % des Français qui partent eux-mêmes en vacances, le pays est la première destination touristique mondiale. Mais le secteur génère aussi 11 % des émissions nationales de gaz à effet de serre.

Pour être compatible avec les objectifs de l’accord de Paris, l’Agence de la transition écologique (Ademe) estime que le tourisme devrait avoir, en 2030, réduit ses émissions de gaz à effet de serre de 40 à 50 % par rapport à 2018.

Or les émissions du secteur sont, à près de 70 %, imputables au transport et à la mobilité. Tous modes de transport confondus, les vacances représentent par ailleurs 30 % des émissions de GES de la mobilité des personnes en France.

Pour guider la diminution de ces impacts, un des enjeux principaux, pour les territoires, est de construire une stratégie de mobilité touristique plus durable, qui implique des réflexions autour de la promotion de la destination France, de l’offre de transport et de la répartition des flux. À l’heure actuelle, 80 % des touristes se concentrent en effet sur 20 % du territoire.

Mais malgré son poids, la mobilité touristique est aujourd’hui une question peu traitée par les politiques publiques, qui restent principalement focalisées sur la mobilité du quotidien. Et cela d’autant plus qu’il n’existe pas encore de consensus définitif sur sa définition et le périmètre de la mobilité touristique, ce qui rend plus complexe son suivi et sa quantification.

Les données collectées permettent rarement de comprendre les mécanismes psychologiques, sociaux et organisationnels qui orientent les choix de transport des touristes. Dans une étude parue fin juin, l’Ademe a voulu les évaluer pour mieux comprendre les pratiques. De quoi dessiner des pistes pour les rendre plus durables.




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Une mobilité dominée par la voiture individuelle

L’Ademe a retenu la définition de la mobilité touristique suivante :

« l’ensemble des déplacements réalisés par les touristes, excursionnistes et professionnels, qu’il s’agisse du voyage aller-retour entre le domicile et la destination, ou des déplacements effectués une fois sur place. »

Le premier constat, lorsque l’on s’intéresse à cette mobilité touristique, est la place prépondérante qu’y occupe la voiture individuelle : elle représente en effet 79 % des arrivées touristiques (qu’il s’agisse de touristes français ou étrangers) dans l’Hexagone.

Plusieurs facteurs psychologiques expliquent cet engouement pour la voiture comme moyen de transport pour les vacances. Selon le sondage IFOP réalisé en juin 2024 pour ROOLE :

  • Le véhicule personnel est intrinsèquement lié à l’imaginaire des vacances. Pour 82 % des voyageurs, il est associé à la liberté de déplacement, pour 57 % d’entre eux au plaisir de la route et 60 % avancent l’argument de la capacité de chargement

  • Il offre également une sensation de maîtrise dont ne sont pas crédités d’autres moyens de transport, comme le train, qui peut susciter des émotions négatives et notamment du stress lié aux correspondances ou à la foule, à la crainte des grèves ou encore de l’effort physique demandé.

  • La question du dernier kilomètre pour atteindre la destination finale est également un enjeu réel qui est souvent évoqué.

Ces éléments, plutôt subjectifs, s’ancrent par ailleurs dans des automatismes liés au fait que la voiture est encore souvent la norme. Le train est, quant à lui, envisagé mais souvent filtré au moment de la décision, du fait du ratio entre temps, prix, distance et confort. Les autres modes de transports sont plus ou moins associés au voyage, voire absents des discours.

Mieux informer les touristes

Pourtant, les leviers pour encourager les touristes à se tourner vers d’autres modes de transport existent. Le principal enjeu est de faire évoluer la communication autour de la mobilité touristique.

En 2023, les dépenses de communication commerciale du secteur des transports atteignaient respectivement 1,885 milliard d’euros pour les voitures individuelles et 607 millions d’euros pour les voyages en avion et les croisières. Les SUV représentent même 65 % des publicités automobiles, soit 30 fois plus que le temps d’antenne des publicités dédiées au transport collectif.

À l’inverse, la publicité autour du vélo et des transports collectifs souffre d’un déficit de communication. Mais c’est aussi l’imaginaire mobilisé qui est moins séduisant : la communication appuie généralement sur la notion de responsabilité, là où les publicités automobiles et aériennes mettent en avant l’idée de liberté.

Les offres qui entourent les modes de transport plus sobres peuvent apparaître, en outre, plus techniques et complexes, car elles demandent de jongler entre plusieurs modes de transport et la communication sur leur mode de fonctionnement n’est pas toujours très claire ni bien centralisée : il s’agit donc aussi de simplifier, clarifier et rendre plus accessible l’information à des touristes qui, bien souvent, témoignent d’un « catalogue mental » limité des modes de transports possibles. Interrogés, ils envisagent rarement l’autocar, l’autopartage ou la voiture électrique comme des options crédibles.

À cet égard, hébergeurs et offices du tourisme auraient un rôle à jouer pour participer à la structuration des offres de mobilité touristique et mieux informer les visiteurs en amont et pendant le séjour. En 2023 et 2024, l’Ademe, en partenariat avec AD’OCC, la région Occitanie et Atout France, a mené plusieurs démarches expérimentales visant à accompagner les offices de tourisme dans l’évolution de leurs pratiques. Cette opération a permis de développer un ensemble de communs numériques (par exemple, proposer des itinéraires de mobilité active ou mieux communiquer sur les possibilités de mobilité lors de la réservation d’un hébergement) afin de les soutenir dans ce nouveau rôle, qui ne concerne pas seulement les mobilités à destination des touristes, mais aussi celles des habitants.

Une meilleure information lèvera des freins à l’appropriation, par les touristes, des modes de transport alternatifs au véhicule individuel. Mais il s’agit aussi pour les politiques publiques de mobilité et du tourisme de développer des offres concrètes et convaincantes au regard des atouts de la voiture en vacances.

Autopartage ou véhicules intermédiaires, des pistes prometteuses pour le dernier kilomètre

Pour répondre, notamment, à la liberté de déplacement que le véhicule individuel offre et à la problématique du dernier kilomètre, il est indispensable de doter les territoires d’une offre solide de transports collectifs. Cela pourrait aussi renforcer l’attractivité de certains territoires encore peu fréquentés.

L’autopartage, c’est-à-dire la mise en commun d’une flotte de véhicules à moteur (à l’image des Citiz), constitue également une piste intéressante à développer dans le cadre touristique. Selon le baromètre de l’association des acteurs de l’autopartage, plus d’un million d’abonnés en 2025 utilisent des services d’autopartage en France, et 20 % des utilisations actives sont motivées par des départs en vacances ou en week-end.

Une autre piste intéressante serait la mise à disposition, dans les territoires touristiques et les gares, de véhicules intermédiaires légers électriques (VELI). Des expérimentations sont en cours ou ont eu lieu, par exemple dans le Grand Avignon.

La mise en œuvre de telles évolutions implique toutefois de renforcer les interactions entre les acteurs du tourisme, de la mobilité et des collectivités. Sans cela, la structuration d’une offre coordonnée et durable restera compliquée.

Il serait à cet égard pertinent d’intégrer les offices de tourisme dans les comités des partenaires mobilité, ces espaces de réflexion censés réunir les différents acteurs (usagers, acteurs économiques, associations et autorités organisatrices des transports) autour des politiques publiques de mobilité. Un autre enjeu tient à la rentabilité des offres, contrainte par la saisonnalité du tourisme. Les services doivent être pensés pour répondre également aux besoins de la population locale notamment hors saison.

Les pratiques de mobilité en vacances sont un prolongement de celles du quotidien, mais elles sont aussi fortement liées à la manière dont la destination accompagne (ou non) les touristes pour faciliter des vacances sans voiture. Sans oublier que l’achat d’une voiture (et le choix du modèle) est souvent déterminé par l’usage le plus contraint et occasionnel de l’année, à savoir… partir en vacances.

The Conversation

Aude Andrup ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Empreinte carbone des vacances : comment aider les touristes à laisser leur voiture au garage ? – https://theconversation.com/empreinte-carbone-des-vacances-comment-aider-les-touristes-a-laisser-leur-voiture-au-garage-286358

En voulant figurer sur un billet de 250 dollars, Donald Trump impose sa méthode à l’opposé de la BCE et de la Suisse

Source: The Conversation – in French – By Mathieu Bidaux, chercheur associé au laboratoire GRHIS, Université de Rouen Normandie

Alors que Donald Trump souhaite imprimer sa signature et son visage sur un billet de 250 dollars états-uniens, la Banque nationale suisse présente sa nouvelle gamme de billets tandis que la Banque centrale européenne (BCE) a sélectionné deux thèmes pour ses nouveaux billets : « La culture européenne : un héritage commun » et « Fleuves et oiseaux : force et diversité ». Alors, quel objectif poursuivent les banques centrales ?


Le 27 mars 2026, le département du Trésor des États-Unis annonce que la signature du président Donald Trump allait figurer sur le billet vert. Si, jusqu’à présent, seuls le ministre des Finances et le trésorier signaient, c’était pour de bonnes raisons. Le modèle standard des banques centrales suppose qu’elles doivent mener leur action de manière indépendante, car ce qui est en jeu, c’est la confiance du public dans la monnaie fiduciaire.

Le dollar est un instrument clé de la puissance économique états-unienne mondiale. Toucher aux symboles qui y sont imprimés comporte un risque. La raison ? D’autres projets de monnaies fiduciaires ayant l’ambition de devenir ou de rester une devise concurrente existent comme le projet UNIT des BRICS – Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud – ou bien l’euro de l’Union européenne.

Quoi que l’on pense de la politique de Donald Trump et de sa personnalité, tout le monde peut convenir que sa figure est très loin d’être consensuelle. Or, les symboles imprimés sur les billets cherchent à susciter un minimum d’adhésion ou, du moins, à ne pas créer du rejet de la part des consommateurs. C’est pourquoi les banques centrales se méfient des symboles politiques contemporains. Si le billet n’est plus accepté comme moyen de paiement alors, in fine, il n’a plus de valeur.

Ma recherche sur la fabrication des billets montre que la confiance dans la monnaie s’incarne dans une double matérialité : le billet et les usines le fabriquant. C’est pour cette raison que les banques d’émission investissent autant dans l’appareil industriel comme dans le cas de la nouvelle imprimerie de la Banque de France à Vic-le-Comte (Puy-de-Dôme).

Objet de détournement

Le billet de banque porte des images, des messages et circule beaucoup. Par conséquent, le graphisme du billet est scruté. C’est un mass média comme le montre le chercheur Gilles Caire. L’industrie fiduciaire entoure la fabrication de ses billets de prudence ; elle s’est toujours montrée attentive aux représentations qu’elle imprimait. La décrédibilisation de la monnaie est vite arrivée.

La monnaie fiduciaire a souvent été l’objet de détournements. C’est le cas du billet de 20 francs en circulation dans les années 1940 sur lequel un citoyen s’était servi de la corde du pêcheur pour donner l’impression qu’il étranglait Adolf Hitler ; le visage du dictateur avait été récupéré via des timbres allemands et collé dans un des angles de la coupure.

Billet de 20 francs détourné et représentant le chancelier Hitler la corde au cou.
Le site du collectionneur

En 1950, à l’aide d’une presse personnelle, l’écrivain et artiste normand Pierre Bettencourt avait imprimé sur des billets de la Banque de France des citations irrévérencieuses d’auteurs tels qu’André Gide ou Charles Baudelaire. « Familles, je vous hais ! » peut-on lire sur ses 20 francs. L’institut d’émission l’avait alors prié de cesser son entreprise afin de ne pas susciter le rejet de la monnaie.

Même si le président états-unien a été réélu le 5 novembre 2024, il est évident que la personnalité de Donald Trump suscite un rejet profond de la part d’une partie de la population états-unienne et d’une partie de la planète.

Le dollar prend le risque d’éroder la confiance dont il bénéficiait jusqu’alors. L’autorité avec laquelle Donald Trump impose son projet – comme en témoigne le limogeage de la directrice du Bureau of Engraving and Printing – contraste avec les précautions et les sondages publics mobilisés par les banques d’émission européennes pour choisir leurs vignettes.

Nouvelle gamme de billet en Suisse

Après un processus original de sélection impliquant la population suisse, la Banque nationale du pays a présenté publiquement sa nouvelle gamme de billets le 4 mars 2026.

Pour les professionnels de l’industrie fiduciaire, la présentation d’une nouvelle gamme de billets de banque est toujours un événement. La banque centrale helvète a lancé un concours de graphistes en octobre 2024 afin de remplacer l’autre série en circulation actuellement en Suisse. Plus de trois cents candidats ont proposé leur projet. Douze ont passé la première sélection.

À l’issue d’une nouvelle phase comprenant un sondage d’opinion et l’expertise de spécialistes du fiduciaire, six maquettes ont été choisies. Dans le processus de fabrication du billet, ce protocole, à cette échelle du moins, est inédit. En 2031, la gamme « La Suisse, tout en relief » sera mise en circulation.

Derrière des choix esthétiques se cache un enjeu majeur : sécuriser les billets et gagner la confiance des porteurs. Un billet reste une promesse de valeur émise par les banques centrales.

Le billet de banque de la BCE

Depuis 2002, les billets de banque en circulation en Europe ne comptent que la signature du président de la Banque centrale européenne (BCE). Le graphisme de la première gamme de l’euro « Époques et styles », représentant des ponts, portails et fenêtres caractéristiques de l’architecture européenne, n’avait pas suscité l’enthousiasme sans aller jusqu’à la décrédibilisation du billet.

La nouvelle gamme de l’euro appelée « Europa », émise depuis 2013, avait rehaussé le niveau de sécurité tout en s’inscrivant graphiquement dans la continuité de la gamme précédente.

Pour sa troisième série, la BCE a lancé des groupes de discussion entre décembre 2021 et mars 2022 puis organisé des enquêtes publiques mobilisant jusqu’à 365 000 Européens. De ces consultations sont sorties deux gammes « La culture européenne : un héritage commun » et « Fleuves et oiseaux : force et diversité », dont l’une d’elles propose le retour des portraits de personnalités, permettant de donner de la chair au billet, permettant de s’identifier.

Banque nationale Suisse et BCE mettent à profit les progrès techniques permettant de consulter les populations avant l’émission des billets afin de s’assurer l’adhésion des peuples à leurs monnaies. La démarche de Donald Trump prend ainsi le contre-pied des banques d’émission attachées à leur indépendance dans le processus de fabrication des billets. Deux modèles coexistent. L’avenir dira si le dollar états-unien gagnera ou perdra en crédibilité.

The Conversation

Mathieu Bidaux ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. En voulant figurer sur un billet de 250 dollars, Donald Trump impose sa méthode à l’opposé de la BCE et de la Suisse – https://theconversation.com/en-voulant-figurer-sur-un-billet-de-250-dollars-donald-trump-impose-sa-methode-a-loppose-de-la-bce-et-de-la-suisse-277300

Du Mississippi à l’intelligence artificielle : la Louisiane, laboratoire inattendu de la nouvelle économie américaine

Source: The Conversation – in French – By Fabien Nadou, Professeur d’Economie territoriale, Directeur de l’Institut sur les Mutations Economiques et Territoriales, EM Normandie,Laboratoire Métis, EM Normandie

La géographie des États-Unis est en pleine recomposition. Un nouveau pôle d’attractivité émerge en Louisiane. De quels atouts dispose cet État, qui devrait accueillir prochainement un mégacentre de données de Meta ?


Dans une Amérique en recomposition, la Louisiane apparaît comme un cas particulièrement intrigant dans la mesure où peu d’observateurs l’auraient spontanément désignée comme une candidate crédible à l’économie de la connaissance.

Longtemps associée au pétrole, au Mississippi et aux ouragans dévastateurs comme Katrina, la Louisiane est en train de s’imposer comme l’un des territoires les plus convoités de l’économie numérique américaine. Portée par l’intelligence artificielle, les centres de données et les infrastructures énergétiques, elle illustre l’émergence d’un nouveau modèle de développement qui pourrait redessiner la géographie de l’innovation aux États-Unis.

Entre champs et rives du Mississippi

La Silicon Valley, ses campus historiques et ultramodernes, ses start-up devenues multinationales et ses investisseurs visionnaires ont façonné l’imaginaire mondial de l’innovation. Elle a imposé un modèle de développement fondé sur la concentration des talents, du capital-risque et de la recherche universitaire

C’est désormais à 3 000 kilomètres de là que des géants de la Tech ont jeté leur dévolu. Dans les plaines du nord-est de la Louisiane, entre champs agricoles, infrastructures énergétiques et rives du Mississippi, Meta construit un complexe de Data Center à plus de 10 milliards de dollars. Présenté comme le plus important de son histoire, mobilisant plus de 5 000 travailleurs durant sa phase de construction, il générera plus de 500 emplois permanents une fois opérationnel.




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Cette évolution révèle une transformation profonde où l’IA est en train de redessiner la carte économique des États-Unis.

Une terre autrefois française

Pour un lecteur français, la Louisiane demeure un territoire à part. Vendue aux États-Unis par Napoléon Bonaparte en 1803, lors du célèbre « Louisiana Purchase », elle conserve encore aujourd’hui de nombreuses traces de cet héritage. Les noms de Bâton Rouge, Lafayette ou La Nouvelle-Orléans, la présence des communautés cajun, la gastronomie locale… rappellent l’ex-ancrage français de ce vaste territoire situé à l’embouchure du Mississippi.

Derrière ce passé franco-américain se cache une autre histoire, celle d’un État qui cherche à réinventer son modèle de développement. Au XXe siècle, la prospérité louisianaise a reposé sur l’exploitation des hydrocarbures (pétrolières et pétrochimiques) qui ont profondément structuré l’économie régionale. Les immenses complexes industriels installés le long du fleuve couru par Tom Sawyer ont fait de la Louisiane l’un des principaux centres énergétiques du pays.

Cette spécialisation a longtemps constitué une force, créant aussi une dépendance aux marchés énergétiques fluctuants, à la concurrence internationale, aux transformations industrielles et les enjeux environnementaux ont progressivement mis en évidence la nécessité de diversification.

Dans ce contexte, les responsables politiques et économiques locaux poursuivent un objectif ambitieux : faire de la Louisiane un territoire d’innovation, appuyé par la création de multiples dispositifs d’accompagnement des entreprises innovantes, par le développement de partenariats entre universités et entreprises et par une politique volontariste d’attractivité portée par Louisiana Economic Development et l’initiative Louisiana Innovation.

Quand l’IA change les règles du jeu

Pour comprendre l’intérêt soudain des géants technologiques pour la Louisiane, il faut d’abord comprendre ce que l’IA change dans les logiques de localisation des activités économiques.

Depuis les années 1980, les entreprises technologiques recherchaient principalement trois ressources :

  • des universités d’excellence,

  • une main-d’œuvre hautement qualifiée

  • et un accès privilégié au financement.

L’IA modifie progressivement cette équation, et les modèles les plus avancés nécessitent désormais des capacités de calcul gigantesques. Leur développement repose sur de vastes Data Centers, consommant d’importantes quantités d’électricité aux infrastructures de refroidissement sophistiquées.

L’accès à une énergie abondante, à un foncier disponible et à des infrastructures performantes devient aussi stratégique que la proximité d’une université prestigieuse ou d’un fonds de capital-risque. Autrement dit, l’IA réinterroge la valeur des ressources territoriales, que l’économie numérique semblait avoir reléguées au second plan.

Le pari de Meta

Le choix de la Louisiane par Meta traduit cette évolution des besoins de cette industrie numérique. La Louisiane offre une combinaison rare d’avantages compétitifs : capacités énergétiques considérables, coûts fonciers relativement faibles, infrastructures logistiques de premier plan, une position stratégique sur le réseau de fibre optique national, une tradition industrielle permettant de gérer des projets de grande ampleur.

Son gouverneur, Jeff Landry, a qualifié l’investissement de Meta de « nouveau chapitre dans l’histoire économique de l’État » ajoutant que « cet investissement allait permettre de faire de la région un point d’ancrage de l’économie technologique US créant des emplois qualifiés pour les générations futures »

Au-delà, les autorités locales espèrent surtout générer des effets d’entraînement : nouvelles formations universitaires, attractivité accrue pour les entreprises technologiques, développement de start-up spécialisées dans l’IA et renforcement des capacités de recherche. L’objectif n’est pas seulement d’accueillir des infrastructures, mais de construire un véritable écosystème.

Cette stratégie s’appuie sur plusieurs établissements d’enseignement supérieur qui cherchent à renforcer leur positionnement dans les technologies numériques. Ainsi, la Louisiana State University (LSU), à Bâton Rouge, développe des programmes dédiés à la science des données, à la cybersécurité et à l’IA. À La Nouvelle-Orléans, Tulane University participe à la structuration d’un environnement favorable à l’innovation et à l’entrepreneuriat technologique.

De la Silicon Valley au golfe du Mexique

Si la comparaison entre la Louisiane et la Silicon Valley peut sembler provocatrice, car les deux territoires restent profondément différents, cela devient intéressant, lorsque cette comparaison permet d’identifier l’émergence d’un nouveau modèle de développement.

Les ports, les réseaux électriques, les centres de production énergétique et les infrastructures industrielles retrouvent une importance stratégique. La Louisiane semble être un laboratoire particulièrement révélateur, avec un avantage logistique qui est loin d’être anecdotique. Le Port of South Louisiana (entre La Nouvelle-Orléans et Bâton Rouge) demeure l’un des plus importants du continent américain et figure régulièrement parmi les deux premiers ports américains en tonnage, après Houston

L’innovation ne se concentre plus uniquement là où se trouvent les programmeurs, mais là où se trouvent les mégawatts qui deviennent aussi stratégiques que les lignes de code.

Une nouvelle géographie de l’Amérique

Partout aux États-Unis, de nouveaux pôles de croissance émergent. Austin attire massivement les investissements technologiques au Texas, le Tennessee renforce son attractivité autour de Nashville, Salt Lake City s’impose progressivement comme un pôle des technologies numériques et Raleigh-Durham bénéficie du dynamisme du « Research Triangle ». Cette recomposition rappelle que les centres de gravité économiques américains n’ont jamais été figés. L’histoire économique des États-Unis est celle d’une succession de déplacements régionaux, souvenons-nous de Detroit devenue la capitale mondiale de l’automobile avant de connaître son déclin au profit d’autres régions.

France 24 2022.

Feldman, Boschma, ou encore Cooke et al, ont montré que l’innovation ne repose pas uniquement sur la concentration géographique des entreprises technologiques, mais sur la capacité des territoires à mobiliser leurs ressources spécifiques, à construire des institutions adaptées favorisant les interactions entre acteurs divers. La Louisiane ne veut pas ressembler à la Silicon Valley, elle cherche à construire une trajectoire originale à partir de ses propres atouts : l’énergie, les infrastructures, la position géographique et l’héritage industriel.

Les défis d’une ambition nouvelle

Cette trajectoire reste néanmoins incertaine. L’arrivée massive des géants technologiques soulève plusieurs interrogations sur la consommation d’importantes quantités d’énergie et d’eau. Les aides publiques accordées aux grandes entreprises font l’objet de débats récurrents. La dépendance à quelques acteurs dominants peut fragiliser les économies locales. L’érosion côtière et la vulnérabilité aux événements météorologiques extrêmes constituent déjà des enjeux majeurs pour la Louisiane.

Le défi n’est pas seulement d’attirer Meta ou quelques autres mastodontes, il est de transformer ces investissements en un véritable processus de développement territorial. À quelques jours du 250e anniversaire de la naissance des États-Unis, la Louisiane rappelle une constante de l’histoire des États-Unis, cette capacité à réinventer sans cesse ses géographies économiques.

Elle est aujourd’hui projetée au cœur de l’une des plus grandes révolutions technologiques, non pas comme une seconde Silicon Valley, mais en incarnant une autre trajectoire possible, loin du modèle californien et de San Francisco.

The Conversation

Fabien Nadou ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Du Mississippi à l’intelligence artificielle : la Louisiane, laboratoire inattendu de la nouvelle économie américaine – https://theconversation.com/du-mississippi-a-lintelligence-artificielle-la-louisiane-laboratoire-inattendu-de-la-nouvelle-economie-americaine-286195

Quel est le point commun entre les muons cosmiques et l’astronaute Sophie Adenot ?

Source: The Conversation – in French – By Fabrizio Bucella, Full Professor, Université Libre de Bruxelles (ULB)

Sophie Adenot à bord de la Station spatiale internationale lors de la mission εpsilon et pendant une session de l’expérience EchoFinder. La durée prévue du voyage est de neuf mois (février à novembre 2026). ESA/NASA, CC BY-SA

Alors que vous lisez ces lignes, vous êtes bombardé en permanence par une dizaine de milliers de muons cosmiques. On a beau ne pas s’en rendre compte, cela reste vertigineux. Ce qui est très curieux, c’est que ces muons sont des particules particulièrement instables, qui ne vivent en moyenne que 2,2 microsecondes avant de se désintégrer en électrons.

Mais alors, d’où viennent-ils et comment nous atteignent-ils ? Curieusement, la réponse a à voir avec l’âge du capitaine, ou plutôt celui de Sophie Adenot quand elle reviendra de la station spatiale internationale.


Les rayons cosmiques primaires arrivent de l’espace. Ce sont essentiellement des protons. Quand des rayons cosmiques atteignent la haute atmosphère terrestre (entre quinze et vingt kilomètres d’altitude), ils frappent des atomes d’azote et d’oxygène. Ces collisions produisent des « pions chargés », des particules instables qui se désintègrent quasi instantanément en muons.

En 2,2 microsecondes, même à la vitesse ultra-proche de celle de la lumière à laquelle il se déplace, un muon ne parcourt pas plus de 660 mètres. S’il est créé à quinze kilomètres d’altitude, jamais il ne peut arriver sur Terre. Mais alors, comment se fait-il que nous soyons bombardés de muons à chaque instant ?

Pour le comprendre, je vous propose un voyage dans le temps, à la découverte de Galilée et Einstein, et dans l’espace, en compagnie de l’astronaute Sophie Adenot.

Le principe de la relativité, de Galilée à Einstein

Galilée avait posé le principe de la relativité. Il avait pris l’exemple de la cale d’un bateau. Avec mes étudiants je prends l’exemple d’un train, qui est plus stable qu’un bateau qui tangue. Imaginez que vous placez un laboratoire de physique dans un train, laboratoire fermé et sans accès au monde extérieur. Vous pouvez faire toutes les expériences de physique que vous voulez, vous ne pourrez pas détecter si le train est en mouvement ou bien s’il est au repos — attention, il ne faut pas que le train accélère, sinon des forces fictives apparaissent dans le laboratoire et vous pouvez en déduire le mouvement du train !

Ce principe de relativité a deux conséquences incroyables : la première est que le mouvement est relatif (on se déplace toujours par rapport à quelque chose) ; la seconde est que le repos absolu n’existe pas.

photo d’Einstein devant un tableau noir
Albert Einstein écrit sur un tableau noir à Pasadena en 1934.
Associated Press

Toute cette discussion part d’un présupposé implicite, tellement implicite qu’on ne l’avait pas évoqué : le temps est absolu. C’est le même temps, la même horloge pour l’observateur dans le train et pour un observateur à la gare. Le temps s’écoule de manière uniforme, c’est une sorte de grille rigide qui séquence l’espace.

Pour sauver le principe de relativité, Albert Einstein avait englobé le temps dans le référentiel lui-même. Le temps n’est plus absolu, il devient relatif. Chaque observateur mesure son temps à lui, qu’on appelle « temps propre ». Il n’y a pas de temps qui est meilleur qu’un autre, le tout est de bien distinguer de quel temps on parle. Le cadre de référence n’est plus l’espace relatif auquel on ajoute un temps absolu, mais un espace-temps relatif. D’où le terme de théorie de la relativité bien sûr.

Le paradoxe des jumeaux

En 1911, Paul Langevin popularise une conséquence troublante de la relativité d’Einstein. C’est le paradoxe des jumeaux.

Paul Langevin à son bureau
Paul Langevin.
Henri Manuel, Wellcome Collection, CC BY

Imaginez deux jumeaux Alice et Bob. Alice part dans un voyage vers Proxima du Centaure, l’étoile la plus proche de la Terre (après le Soleil bien sûr). Cette étoile se trouve à quatre années-lumière de la Terre. Mettons qu’Alice file dans un vaisseau spatial à 99 % de la vitesse de la lumière. Elle part de la Terre, arrive à Proxima du Centaure et puis fait demi-tour et revient, sans même s’arrêter pour boire un café.

Bob voit Alice faire ce déplacement quasiment à la vitesse de la lumière pendant qu’il reste sur la Terre. Vu que Proxima du Centaure se trouve à quatre années-lumière, Bob mesure huit ans entre le départ et le retour d’Alice. Huit vraies années. Bob aura fêté huit fois son anniversaire, il aura mangé huit fois du gâteau et soufflé huit fois les bougies.

Comme Alice se déplace à des vitesses incroyables (99 % de la vitesse de la lumière), Bob voit l’horloge d’Alice se dilater par rapport à la sienne. Les physiciens peuvent vous calculer cette chose précisément, c’est le facteur de dilatation. Dans notre cas, c’est un facteur sept : dans son vaisseau, Alice voit 1,143 an s’écouler (huit divisé par sept), soit 13 mois et 22 jours. Alice aura fêté un seul anniversaire dans son vaisseau, elle aura mangé une seule fois du gâteau et soufflé une seule fois les bougies. Quand elle rejoint Bob sur Terre, elle trouve un Bob plus vieux de huit ans alors qu’elle-même est plus vieille d’un peu plus d’un an. C’est la première partie du paradoxe des jumeaux, que j’appelle version faible du paradoxe des jumeaux.

photo de richard Feynman devant un tableau noir
Richard Feynman donne un cours de physique quantique sur le hamiltonien à Caltech en 1963.
Tom Harvey, Caltech, CC BY

L’autre partie du paradoxe des jumeaux est un petit jeu mental, que Richard Feynman a développé de la manière la plus claire possible dans ses cours de physique. Pour Alice dans sa fusée, c’est Bob qui s’éloigne, Alice ne bouge pas par rapport à la fusée. Donc Alice imagine que Bob devrait être plus jeune car c’est Bob qui a bougé par rapport à Alice. La situation semble symétrique entre Alice et Bob et on ne sait pas savoir quel jumeau doit être plus jeune que l’autre. Assurément, ils ne peuvent pas être tous deux plus jeunes en même temps. C’est exactement la version forte du paradoxe des jumeaux.

En vérité, on a l’impression que la situation est symétrique mais elle ne l’est pas vraiment. Tant qu’Alice s’éloigne de Bob, il est impossible de dire qui est en mouvement dans l’absolu, car comme on l’a vu le mouvement est relatif. Sauf qu’Alice doit faire demi-tour à Proxima du Centaure pour revenir sur Terre. En faisant son demi-tour, elle voit bien que c’est elle qui bouge alors que Bob reste à la maison tranquille comme Baptiste. Donc, Alice fait un demi-tour, Bob ne fait pas de demi-tour, c’est bien Alice qui bouge, la situation n’est pas symétrique, Alice sera plus jeune.

Le cas Sophie Adenot

Dans la Station spatiale internationale, l’astronaute Sophie Adenot ne se déplace pas à des vitesses proches de la lumière, néanmoins la vitesse reste conséquente par rapport à celles que nous avons l’habitude de traiter sur Terre. La Station se déplace à 27 600 kilomètres par heure, le facteur de dilatation est faible mais non négligeable. Ceci étant, Sophie Adenot restera neuf mois dans la station. À la fin du voyage, elle bénéficiera quand même de l’effet relativiste : elle sera plus jeune de six millisecondes par rapport à nous, qui sommes restés sur le plancher des vaches. Si Sophie Adenot avait eu une sœur ou un frère jumeau, elle serait à jamais plus jeune que son jumeau.

Six millisecondes, ça vous paraît imperceptible à l’échelle humaine ? Pourtant, la finale du cent mètres homme des Jeux olympiques de Paris 2024 s’est gagnée sur moins que ça, c’étaient cinq millisecondes !

Boucler la boucle cosmique

Pour revenir à nos muons : comme ils se déplacent dans l’espace à des vitesses approchant celle de la lumière, leur horloge à eux est très dilatée par rapport à la nôtre. Dans leurs référentiels à eux, 2,2 microsecondes sont amplement suffisantes pour parcourir les quelque quinze ou vingt kilomètres qui les séparent de la surface de la Terre.




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Une chambre à étincelles pour voir les muons cosmiques


La mesure directe a été affinée en 1963 en comparant le flux de muons au sommet du mont Washington et au niveau de la mer. L’exemple des muons est d’ailleurs l’exemple canonique qu’avait pris Feynman pour illustrer la dilatation du temps dans son fameux cours de physique.

C’est ainsi que Sophie Adenot et les muons cosmiques ont un point commun. Tous les deux voyagent avec une horloge ralentie depuis la Terre et Sophie Adenot exploite en plus le paradoxe des jumeaux.


Pour les lecteurs intéressés, l’auteur renvoie à une de ses conférences grand public à l’Université de Mons, et à un simulateur de voyages paradoxaux qu’il a fabriqué pour ses étudiants de l’Université libre de Bruxelles.

The Conversation

Fabrizio Bucella ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Quel est le point commun entre les muons cosmiques et l’astronaute Sophie Adenot ? – https://theconversation.com/quel-est-le-point-commun-entre-les-muons-cosmiques-et-lastronaute-sophie-adenot-284338

L’Odyssée : voyage d’un mythe au cinéma

Source: The Conversation – in French – By Anne Gangloff, Professeure d’histoire ancienne, Université Rennes 2

Capture d e cran a Allociné

En 2024 est sorti Le Retour d’Ulysse, coproduction internationale du réalisateur italien Uberto Pasolini ; en 2026, c’est le britannico-américain Christopher Nolan qui réalise L’Odyssée. Comment expliquer le succès actuel d’une épopée écrite dans la seconde moitié du VIIIᵉ siècle avant notre ère ?


Le retour d’Ulysse a été beaucoup moins porté à l’écran que la guerre de Troie : l’encyclopédie des films sur l’Antiquité de l’historien du cinéma Hervé Dumont consacre 24 pages aux adaptations du « cycle de Troie », contre neuf aux « errances d’Ulysse ». Ces dernières sont surtout présentes à l’écran à partir des années 1970. Il est certes plus difficile d’adapter l’Odyssée, poème découpé en 24 chants qui met en scène la virtuosité de la parole : les aèdes, poètes itinérants qui célèbrent les exploits des héros, y ont une place significative et Ulysse qui raconte ses aventures à la cour de Phéacie (chants 9-12) peut être considéré comme l’un d’eux.

Les thèmes y sont nombreux et la narration n’est pas linéaire, puisqu’elle est interrompue par le long flashback dû au récit d’Ulysse. Une place particulière était reconnue à l’Odyssée dès l’Antiquité. Si elle fait partie du cycle des retours des guerriers après la guerre de Troie, elle rapporte un voyage exceptionnel, hors du monde connu et habité par les hommes. Ulysse y est confronté à des divinités ou à des créatures sauvages qui ne respectent pas les règles humaines. Dans l’Antiquité déjà, l’Odyssée était plutôt le livre des philosophes, d’où l’on tirait des leçons de vie.

L’intérêt actuel pose ainsi la question de l’adaptabilité et de la modernité de l’Odyssée. Les adaptations les plus abouties ont en exploré deux grands aspects, complémentaires mais divergents.

Ulysse aux mille tours et détours

La capacité du héros à surmonter les épreuves est au cœur des films Ulysse de Mario Camerini (1953) et O’Brother du réalisateur américain Joel Coen (2000).

La genèse du premier est très intéressante. Il est commencé entre 1950 et 1953 par le réalisateur autrichien Georg Whilhelm Pabst. Dans le contexte de l’après-guerre, celui-ci veut faire d’Ulysse un soldat traumatisé, pacifiste, illustrant la supériorité de l’intelligence sur la force. Les coproducteurs américains, jugeant le scénario trop noir, imposent alors M. Camerini, spécialiste italien des péplums qui rapportent les exploits de héros ou héroïnes antiques.

Le rôle d’Ulysse est confié à la star américaine Kirk Douglas, dont la personnalité déteint sur le héros, comme on le voit dans l’épisode des concours en Phéacie. Chez Homère, Ulysse se distingue au lancer de disque (chant 8), alors que dans le film, il triomphe à la lutte, sport dans lequel l’acteur excellait. Celui-ci incarne un Ulysse enjoué, optimiste et sûr de lui jusqu’à la témérité, partagé entre son goût pour l’aventure et son aspiration à rentrer chez lui, ce qui est une vision anachronique car le héros d’Homère désire surtout retrouver sa patrie. Une autre particularité est que la star italienne Silvana Mangano interprète à la fois Circé et Pénélope, afin de montrer, dans une vision très datée, deux visages de « la femme » – femme fatale et épouse fidèle.

Soulignant l’adaptabilité et l’universalité de l’Odyssée, la comédie de J. Coen déplace les aventures d’Ulysses Everett McGill (George Clooney) et de ses compagnons Delmar et Pete dans le Sud des États-Unis, pendant la Grande Dépression des années 1930. La sauvagerie est réintégrée dans le monde des hommes, représentée par exemple par la trahison d’un homme ruiné par la crise ou par le Klu Klux Klan. Le merveilleux et les dieux sont néanmoins très présents : Ulysse dénonce l’exploitation de la crédulité religieuse, mais ses compagnons et lui-même sont finalement sauvés par un déluge miraculeux. Surmonter les épreuves est possible grâce à la débrouillardise, l’amitié (alors que chez Homère Ulysse perd tous ses compagnons), l’éloquence et la musique. Ulysses est un faux avocat, un menteur, qui parvient à rebondir grâce au succès de son interprétation de Man of Constant Sorrow (« L’homme au chagrin constant »), une chanson folk bien adaptée au héros homérique.

Errances et souffrances

Le héros persécuté par le dieu Poséidon, luttant pour retrouver sa place dans son foyer et son royaume, a inspiré des interprétations plus sombres, comme celle de L’Odyssée du réalisateur italien Franco Rossi (1968). Cette minisérie est très riche et fidèle au poème d’Homère dont elle respecte la trame narrative. Elle creuse une thématique essentielle, le rapport du héros aux dieux qui se manifeste en particulier dans le refus de l’immortalité que lui offre la nymphe Calypso (chant 5).

Elle amplifie le goût d’Ulysse pour l’exploration et fait ressortir, dans le contexte de la guerre du Vietnam, l’image de l’ancien combattant, en développant les difficultés du chef à se faire obéir de ses hommes épuisés (par exemple au chant 12), et en transformant le concours de lancer de disque chez les Phéaciens en combat à l’épée.

Elle montre aussi la diversité et l’importance des femmes dans l’Odyssée d’Homère. Pénélope est interprétée par l’actrice grecque Irène Papas, spécialiste des rôles d’héroïnes tragiques au cinéma. Ce choix semble entraîner naturellement dans la tragédie le dernier épisode où Pénélope affirme l’impuissance des hommes, dont la destinée est entre les mains des dieux. Décor et costumes font osciller le film entre un passé antique, rappelé par les références archéologiques, et les années 1960. L’histoire apparaît hors du temps, ce qui est le propre du temps mythique.

Le retour d’Ulysse d’U. Pasolini (2024) se focalise sur la difficulté d’Ulysse, figure d’ancien combattant traumatisé, à réintégrer son foyer, et sur sa vengeance sanglante envers les prétendants de Pénélope. Écartant toute référence au merveilleux et aux dieux, le film prend le parti du réalisme pour dénoncer les conséquences familiales, sociales et politiques de la guerre, à un point tel qu’on peut se demander pourquoi les prétendants restent à Ithaque, étant donné la misère dans laquelle est plongé le royaume.

Le cinéaste revendique une adaptation intime pour faire redécouvrir « l’universalité intemporelle de la vision grecque de la condition humaine ». L’interprétation est cependant beaucoup plus moderne qu’antique. Uberto Pasolini dit s’être inspiré de travaux de philologues féministes, aussi bien que de lettres d’épouses de combattants du Vietnam, pour concevoir la psychologie de Pénélope et comprendre pourquoi celle-ci, contrairement aux serviteurs ou à son fils Télémaque, peine à reconnaître Ulysse au chant 16 de l’Odyssée.

Modernité de l’Odyssée

Ces adaptations montrent donc le caractère universel de l’Odyssée et son ambivalence, car elle peut être interprétée dans un sens positif ou plus sombre. Son caractère adaptable et moderne repose beaucoup sur Ulysse, qui est un héros complexe. S’il a beaucoup de qualités, il est aussi orgueilleux, impitoyable et individualiste, et ce dernier trait est considéré comme caractéristique de nos sociétés contemporaines.

C’est un héros guerrier qui excelle à l’arc, mais c’est surtout un héros culturel, qui explore des mondes inconnus, tiraillé entre sa curiosité, bien visible dans l’épisode fameux où il s’attache au mât de son navire pour écouter les sirènes (chant 12), et son attachement au foyer. Bien qu’il soit le favori d’Athéna avec qui il a en partage l’intelligence rusée, la mètis, il est du côté des hommes car il refuse l’immortalité. Comme tous les héros épiques, il pleure, mais il est le héros endurant par excellence, capable de surmonter toutes les épreuves.

On peut donc l’associer à l’idée, rebattue depuis l’épidémie de Covid-19, de résilience. Ulysse enfin permet de s’interroger sur la notion de masculinité : c’est un grand séducteur qui ne maltraite pas les femmes, contrairement à Héraclès qui tue son épouse Mégara ou à Énée qui cause le suicide de Didon, la reine de Carthage, en l’abandonnant. Autant d’aspects qui expliquent les retours de l’Odyssée à l’écran.

The Conversation

Anne Gangloff a reçu des financements d’Erasmus + (Chaire Jean Monnet FABER 2021-2024 sur la Fabrique des héros/héroïnes)

– ref. L’Odyssée : voyage d’un mythe au cinéma – https://theconversation.com/lodyssee-voyage-dun-mythe-au-cinema-285778

Interdiction des médias sociaux aux moins de 16 ans : les effets (et les limites) du projet de loi canadien

Source: The Conversation – in French – By Laurence Grondin-Robillard, Professeure associée à l’École des médias et doctorante en communication, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Avec le projet de loi C-34 sur les médias sociaux sécuritaires, le Canada rejoint la liste croissante des pays qui veulent imposer une limite d’âge pour l’accès aux médias sociaux. Mais les mesures prévues atteindront-elles les objectifs ?


Présenté le 10 juin dernier par Marc Miller, ministre de l’Identité et de la Culture canadiennes et ministre responsable des Langues officielles, le projet de loi C-34 fait déjà couler beaucoup d’encre. Parmi les mesures proposées, l’une retient particulièrement l’attention : l’interdiction des médias socionumériques aux moins de 16 ans.

Seulement au courant de la dernière année, la viralité de publications prônant la minceur extrême sur TikTok, les publicités pour acheter de la cocaïne sur Facebook et la propagation d’hypertrucages à caractère sexuel créés par le robot conversationnel Grok et diffusées sur X sont quelques-uns des nombreux problèmes propagés par les géants du numérique.

Plus largement, le projet de loi soulève une question essentielle : cherche-t-on seulement à éloigner les enfants des plates-formes, ou veut-on aussi transformer les environnements numériques qu’ils fréquentent ? En tant que professeure associée à l’École des médias de l’UQAM et doctorante étudiant les médias socionumériques depuis plusieurs années, j’ai examiné cette tension.

Réguler les géants du numérique

Au-delà d’une interdiction d’accès aux médias socionumériques pour les enfants, le projet de loi propose d’encadrer certains services en ligne, de les responsabiliser et de restreindre l’accès à des contenus jugés préjudiciables. Il toucherait les médias socionumériques, mais également les robots conversationnels, les sites pornographiques et des plates-formes de diffusion en direct.

C-34 imposerait aux exploitants divers devoirs : mettre en place des mesures de vérification ou d’estimation de l’âge, réduire les risques d’exposition à des contenus haineux ou violents, offrir des outils de blocage et de signalement, identifier les publications générées par intelligence artificielle et intégrer des mécanismes de conception plus sécuritaires. De plus, les contenus les plus problématiques, notamment ceux liés à l’exploitation et à la victimisation sexuelle de mineurs, devraient être rendus inaccessibles dans les 24 heures suivant un signalement.




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Afin d’appliquer le tout, le projet de loi créerait la Commission canadienne de la sécurité numérique. Cet organisme traiterait les plaintes, serait doté de pouvoirs d’enquête et pourrait appliquer des sanctions en fonction des règles fixées par le gouvernement. Quelques activités demeureraient toutefois exclues du cadre proposé, dont les services de messagerie privée, les jeux vidéo en ligne et les moteurs de recherche. Différentes plates-formes pourraient aussi être exemptées si elles démontrent avoir mis en place les mesures nécessaires pour protéger les enfants.

De belles intentions avec des angles morts

L’ensemble de C-34 paraît cohérent au premier regard. Cependant, divers éléments sont bancals. Pour commencer, bien des géants du numérique ont des conditions d’utilisation qui ressemblent aux dispositions du projet de loi… et qui se révèlent déjà insuffisantes. La plupart des plates-formes ont un âge minimal d’accès, quoique souvent fixé à seulement 13 ans plutôt que 16 ans. Et beaucoup d’entre elles, dont Meta, YouTube et TikTok, affirment restreindre ou interdire certains contenus préjudiciables, violents ou à caractère sexuel dans les fils d’actualités et les recommandations algorithmiques, et offrir des mécanismes de signalement. Or malgré tout cela, la plupart des adolescents canadiens ont été confrontés en ligne à des scènes violentes ou sanglantes, selon une étude réalisée en 2026 pour l’organisation universitaire DIY : Digital Safety et le Centre canadien de protection de l’enfance

Par ailleurs, des dispositions visant à établir l’âge des utilisateurs soulèvent, tant en Europe qu’en Australie, des préoccupations marquées quant au respect de la vie privée. Plus de 350 chercheurs internationaux ont même demandé, en mars dernier, un moratoire sur les différents projets de vérification de l’âge des internautes, qu’ils jugent très intrusifs.

Quant aux agents conversationnels fondés sur l’intelligence artificielle, ils devront mieux prévenir la diffusion de contenus préjudiciables, sans pour autant être interdits aux moins de 16 ans, ce qui soulève aussi des questions. Selon Marc Miller, les études ne démontrent pas encore suffisamment leurs effets nocifs chez les jeunes. Il reste que, à la différence des médias socionumériques, nous savons peu de choses sur ce que les jeunes voient et consomment dans leurs échanges privés avec ces robots. Or, le gouvernement semble compter ici sur la bonne volonté des entreprises pour assurer leur sécurité.

Que retenir de C-34 à ce stade ? Le texte apparaît comme une ébauche incomplète. On peut au moins espérer, s’il franchit l’étape de la deuxième lecture, que son examen en comité permette aux experts des médias socionumériques et de l’intelligence artificielle, exempts de conflits d’intérêts, de mettre en lumière les nombreuses zones grises.

Le précédent australien

L’Australie a précédé le Canada en la matière : depuis le 10 décembre 2025 eSafety, un régulateur en place depuis 2015 supervise plusieurs médias socionumériques, qui ne peuvent plus offrir de comptes aux moins de 16 ans. Mais toutes les plates-formes ne sont pas automatiquement visées : eSafety priorise celles qui dénombrent le plus d’utilisateurs australiens mineurs et dont les fonctionnalités peuvent exposer les enfants à des préjudices.

Parmi les services concernés, on retrouve Facebook, Instagram, Kick, Reddit, Snapchat, Threads, TikTok, Twitch, X et YouTube. À l’inverse, Discord, Messenger, Pinterest, Roblox, WhatsApp et YouTube Kids ne sont pas actuellement considérés comme assujettis.

Dans la foulée, d’autres pays, dont le Brésil, l’Indonésie, la France, la Grèce, la Norvège, le Royaume-Uni et la Suède déploient ou envisagent des restrictions semblables.




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Mais la situation est loin d’être simple pour la commissaire australienne Julie Inman Grant. Dans son rapport de mars 2026, eSafety soulève plusieurs préoccupations : certains messages adressés aux jeunes par les plates-formes facilitaient la multiplication des tentatives de validation d’âge ou permettaient de modifier celui déclaré après détection. Les outils d’estimation demeurent aussi imparfaits, surtout autour des seuils concernés.

À cela s’ajoutent les stratégies de contournement : des jeunes déplacent leurs usages vers d’autres espaces numériques, où les problèmes peuvent les suivre. Plus révélateurs encore, près de sept enfants sur dix qui possédaient déjà un compte en conservaient un sur au moins l’une des plates-formes visées. Dans l’immédiat, les résultats escomptés se font attendre.

Si C-34 obtient sa sanction royale, les bénéfices de cette législation pourraient prendre des années, voire une décennie à se manifester, étant donné le peu d’impact constaté en Australie à court terme. Au final, le projet de loi risque moins de faire disparaître les problèmes que d’en retarder l’apparition chez les prochaines générations. Et les adultes resteront les cobayes de ces technologies.

Le chien de Pavlov, le rat de Skinner

L’expérience de Pavlov, dans laquelle un chien, qui entendait une cloche chaque fois qu’on lui présentait sa nourriture, finissait par saliver à l’unique son de la cloche, nous a permis de comprendre comment une notification peut devenir un signal qui attire presque automatiquement notre attention.

Mais un autre principe, la boîte de Skinner, aide d’autant plus à appréhender les effets des médias socionumériques. Cette expérience, célèbre en psychologie comportementale, consiste à placer un animal, souvent un rat ou un pigeon, dans une boîte munie d’un levier ou d’un bouton. Lorsque la bête appuie dessus, elle reçoit elle aussi une récompense, par exemple de la nourriture, mais de façon aléatoire. Elle apprend à répéter ce geste, encore et encore, espérant obtenir cette gratification qui arrive de manière imprévisible. Cette expérience a montré que le renforcement des comportements par des récompenses intermittentes les rend particulièrement persistants.


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Les plates-formes numériques ne sont évidemment pas de simples boîtes de Skinner appliquées aux humains. Mais plusieurs facteurs, notamment les notifications, les récompenses sociales et la variabilité des interactions, rappellent ces mécanismes : ils encouragent des retours fréquents, parfois compulsifs, en jouant sur l’attente d’une gratification incertaine. Ajoutez à cela un flux infini et personnalisé de vidéos verticales par recommandation algorithmique, et vous obtenez une architecture redoutable pour capter l’attention. C’est d’ailleurs sur cette base que Meta et Google ont récemment reçu des condamnations, suite à deux procès intentés aux États-Unis.

C’est précisément là que C-34 montre ses limites. Le projet encadre l’accès à ces environnements sans remettre en question les mécanismes qui les rendent si puissants. Il peut éloigner temporairement les enfants des plates-formes, mais il ne modifie ni leur modèle d’affaires, ni leurs algorithmes, ni le pouvoir des géants du numérique. Il repousse donc l’entrée dans la boîte, sans jamais chercher à changer réellement le dispositif.

La Conversation Canada

Laurence Grondin-Robillard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Interdiction des médias sociaux aux moins de 16 ans : les effets (et les limites) du projet de loi canadien – https://theconversation.com/interdiction-des-medias-sociaux-aux-moins-de-16-ans-les-effets-et-les-limites-du-projet-de-loi-canadien-284995

Traite atlantique : ce que révèlent les archives sur le rôle oublié de la Gambie

Source: The Conversation – in French – By Pape Chérif Bertrand Bassène, Senior Lecturer, Université Cheikh Anta Diop de Dakar

Alors que les débats sur la mémoire de la traite atlantique s’intensifient, des demandes de réparations de la Communauté caribéenne (une institution intergouvernementale engagée dans la réclamation de réparations auprès des pays européens pour les crimes de la traite atlantique), aux relectures des frontières coloniales dans la reconstruction des identités africaines, la Gambie continue d’être décrite comme une anomalie engloutie par le Sénégal.

Cette vision, purement géographique et largement relayée dans les mémoires collectives, réduit cet espace central de la Sénégambie à un simple accident géopolitique. Le terme « Sénégambie » renvoie pourtant à une réalité historique ancienne : à la suite du Traité de Paris du 10 février 1763, qui mit fin à la guerre de Sept ans, l’Angleterre administra le Sénégal et la Gambie sous le nom de « Province of Senegambia » entre 1765 et 1779.

Pourtant, historiquement, les sources portugaises et britanniques des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles révèlent une tout autre réalité ; celle d’un espace littoral autonome, structuré par ses propres dynamiques politiques et par une longue tradition de résistance. C’est ce que permet de saisir le concept de “Sierragambie”, qui définit un espace atlantique né entre 1779 et 1785 comme un laboratoire impérial où se mêlent rivalités franco‑britanniques et capacité d’action africaine pré‑abolitionniste, et que je développe dans mes travaux.

Le point de départ de cette relecture est un épisode naval révélateur. Le 2 novembre 1780, à l’embouchure du fleuve Gambie, la corvette française Le Sénégal est capturée par le navire britannique HMS Zephyr. Derrière cette confrontation se dessine l’initiative des acteurs africains, une alliance stratégique entre les marins britanniques et les populations Joola du “Fogni” (partie sud du fleuve Gambie).

Cet épisode invite à une seconde interprétation de notre historiographie pour restituer aux acteurs africains leur pleine capacité d’action – qu’elle s’exprime par alliance ou par résistance – dans la transformation du système atlantique en un réseau d’échanges.

Mes travaux portent entre autres sur l’histoire de la Gambie et la région sud du Sénégal. Au moment où la traite atlantique est commémorée, il convient de rappeler que la Gambie constitue le cœur d’un espace historique autonome. Les sociétés africaines y ont joué un rôle décisif dans les dynamiques politiques, commerciales et antiesclavagistes de l’Atlantique.

Repenser une problématique héritée

Les commémorations de la traite atlantique se multiplient, tout comme les revendications de réparations et les initiatives de patrimonialisation. Pourtant, une partie essentielle de l’histoire ouest‑africaine demeure prisonnière d’une vieille problématique façonnée par le type de sources explorées.

La Gambie en est l’exemple le plus frappant. Souvent présentée comme une anomalie géopolitique, elle serait le produit d’un découpage arbitraire entre puissances européennes. Cette lecture tend à absorber les spécificités littorales sous de grands ensembles continentaux comme le Grand Djolof (État d’Afrique de l’Ouest médiéval) ou la Grande Sénégambie (espace géopolitique historique incluant plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest).

Or, l’examen des sources britanniques et portugaises permet de postuler l’existence d’une Sierragambie, un espace littoral insoumis, structuré par ses propres logiques politiques. Même Boubacar Barry, l’un des principaux théoriciens de la Grande Sénégambie, a reconnu la fragmentation intrinsèque de cet espace, sans toutefois en tirer toutes les conséquences pour les zones côtières.

Une nouvelle interprétation

Pour dépasser cette impasse, cette contribution s’appuie sur les travaux que je mène, fondés sur une analyse croisée de deux corpus d’archives européens. Ces archives sont abordées non comme des reflets objectifs de la réalité, mais comme des discours géopolitiques à déconstruire, dans une approche enrichie par la linguistique.

Les archives britanniques sur la Gambie, les sources portugaises sur la Gambie et la Guinée-Bissau éclairent la genèse des réseaux d’intermédiation littorale et la maîtrise des voies fluviales par des “Banhüns” (Baynunks) ou “gourmets” , catégories par lesquelles les Européens définissaient les acteurs intermédiaires locaux de la traite atlantique.

L’analyse de ces corpus fait apparaître la persistance des structures politiques africaines et leur capacité à négocier, résister ou instrumentaliser les rivalités impériales.




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La crise de 1779–1785

Les sources portugaises décrivent la Casamance précoloniale comme un territoire jalousement défendu par les sociétés du littoral. Loin d’être une zone de pénétration fluide, la région impose un protocole d’accès strict. Les Européens doivent passer par les Banhuns‑Grumetes, intermédiaires issus des communautés locales et autres “lançados” (exilés) portugais. Ces différents acteurs contrôlent les marigots, filtrent les flux marchands et dictent les conditions du troc.

Cette configuration locale détermine l’issue des conflits impériaux au lendemain de la guerre d’indépendance américaine. En 1779, les forces françaises détruisent Fort James, scellant l’effondrement de la Province britannique de la Sénégambie. Mais l’administration française ne parvient pas à fortifier durablement le comptoir d’Albréda (un ancien poste colonial situé dans l’actuelle Gambie), dépendance commerciale de Gorée, dans l’actuel Sénégal. Les navires britanniques reprennent rapidement leurs activités.

Le paroxysme de cette rivalité est atteint en octobre 1780, lorsque la corvette française Le Sénégal arraisonne quatre bâtiments anglais à l’embouchure du fleuve. La réplique britannique ne tarde pas.

Le 2 novembre 1780, le navire HMS (His Majesty Ship) Zephyr, secondé par le corsaire Polly (navire civil), engage le combat. Douze marins français sont tués et vingt‑huit blessés, contre deux morts du côté britannique. Capturé, Le Sénégal est convoyé vers Gorée, où il explose peu après.

L’intérêt de cet épisode réside dans son ancrage terrestre. Acculés dans le rivage enclavé du fleuve Gambie, les marins britanniques obtiennent le soutien logistique et militaire des populations Joola du Fogni (sud du Sénégal). L’alliance scellée avec l’autorité locale, qualifiée dans les textes britanniques d’« Empereur du Fogni », débouche sur un blocus fluvial asymétrique.

Par le refus de ravitaillement, le harcèlement des chaloupes françaises et le sabotage des opérations de traite, les sociétés littorales (les “Niuminkés”, au nord du fleuve, favorables aux Français et les Fognis au sud alliés aux Anglais) influencent directement le statu quo territorial entériné par le traité de Paris de 1783.

Bien que ce traité maintienne Albréda au nord du fleuve sous pavillon français, la réalité du contrôle fluvial échappe à Paris. En décembre 1783, le HMS Bulldog intercepte quatre navires marchands français et les renvoie à Gorée.

L’accord de 1785, négocié après la visite du gouverneur du Sénégal, ne constitue qu’un répit dans un cycle prolongé de conflictualité entre Français et Britanniques, marqué par les guerres de course, l’expédition de l’explorateur écossais Mungo Park et, finalement, l’abandon d’Albréda par la France en 1857.

Un laboratoire antiesclavagiste

Au lendemain de la perte de ses treize colonies américaines, la Grande‑Bretagne reconfigure ses priorités économiques. Devenue puissance industrielle, elle instrumentalise l’abolitionnisme pour affaiblir ses rivaux mercantilistes. C’est dans la Sierragambie que ce projet trouve un terrain favorable, en s’appuyant sur le capital de confiance accumulé auprès des réseaux locaux.

La fondation de Bathurst (actuelle ville de Banjul, capitale de la Gambie) en 1816 ne doit pas être comprise comme une simple imposition de l’humanisme colonial, mais comme la formalisation juridique d’une autonomie politique préexistante, construite durant la traite atlantique et annonçant les principes antiesclavagistes.

En définitive, elle démontre que les structures de l’Afrique coloniale au XIXᵉ siècle ont été paradoxalement préfigurées par les espaces d’autonomie et les rapports de force que les populations de la côte avaient elles-mêmes bâtis au cœur de l’économie de traite.

Parallèlement, même si le fort de Barra sur la rive nord du fleuve Gambie servait à protéger les routes commerciales, la région sud devint un espace d’émancipation, de dissidence et de recomposition sociale, où se croisèrent anciens captifs libérés, populations littorales et autorités locales cherchant à négocier leur marge d’action face aux puissances européennes.

Au XIXᵉ siècle, à mesure que se consolide sa singularité politique vis-à-vis des territoires voisins, l’actuelle Gambie est progressivement transformée en sanctuaire pour les esclaves fugitifs et en foyer de contestation.

Plus au sud de Banjul, les Français tentent d’imiter ce modèle en projetant de créer un village de liberté sur l’île de Carabane.

Ce qu’il faut retenir

L’opérationnalisation du concept de Sierragambie invite à une réévaluation critique des concepts de frontière et de territorialité en Afrique de l’Ouest. Loin d’être de simples lignes tracées lors des conférences impériales européennes, les frontières de la sous‑région doivent être analysées en termes d’interactions complexes façonnées par le système atlantique, de choix diplomatiques africains et de rapports de force locaux.

Ainsi, intégrer la problématique de la capacité d’action dans les débats contemporains sur les réparations permet de dépasser la grille binaire qui oppose un oppresseur omnipotent à une victime passive. L’effondrement de l’économie de la traite atlantique n’a pas été décidé uniquement dans les salons de Londres ou de Paris, il s’est joué sur le terrain, dicté par des résistances locales et les mutations économiques globales.

Il a parfois été devancé au cœur des territoires Joola du sud du Sénégal, dont les structures de résistance continuent de modeler les réalités transfrontalières de la Casamance contemporaine. C’est dans cette région que se déroule une « Guerre Incivile », expression utilisée pour désigner le conflit armé qui sévit dans le sud du Sénégal depuis plus de quarante ans.

The Conversation

Pape Chérif Bertrand Bassène does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

– ref. Traite atlantique : ce que révèlent les archives sur le rôle oublié de la Gambie – https://theconversation.com/traite-atlantique-ce-que-revelent-les-archives-sur-le-role-oublie-de-la-gambie-286972