Radicalisation des jeunes : la culpabilisation des mères, celles « qui auraient dû voir »

Source: The Conversation – in French – By Amani Braa, Assistant Lecturer, Sociologie, Université de Montréal

Depuis plusieurs années, la radicalisation des jeunes défraie les manchettes. Cette radicalisation peut graviter autour de la mouvance d’extrême droite, comme on l’a vu le 30 mai à Shawinigan, lors d’une manifestation pour un « Québec blanc », ou autour d’autres radicalismes, dont la mouvance islamiste.


À chaque fois qu’un jeune pose un geste de radicalisation, surtout extrême, la société tout entière demande des comptes : où était la famille ? Qu’a-t-elle vu, ou refusé de voir ? Mais dans les faits, ce n’est pas tant la famille qui est dans la ligne de mire. C’est la mère.

Depuis près de dix ans, j’enquête sur les politiques de prévention de la radicalisation en Europe, en Afrique du Nord et en Amérique du Nord. Mes recherches, faites au Québec, en Tunisie et en Italie, m’ont menée auprès de familles, d’intervenants communautaires, de travailleurs sociaux, de membres des forces de l’ordre, d’enseignants et d’autres acteurs engagés dans ces dispositifs. Elles s’appuient sur plus de 160 entretiens, de nombreuses années d’observation de terrain, ainsi que sur l’analyse de politiques publiques, de rapports institutionnels, de formations professionnelles et d’autres documents produits dans le domaine de la prévention.

La maternalisation du politique

Déjà en 2024, la chercheuse Fatima Ahdash, de l’Université Hamad Bin Kalifa, au Qatar, dénonçait ce qu’elle appelle la « familialisation » de la radicalisation et du terrorisme, c’est-à-dire la place croissante accordée aux familles musulmanes dans les politiques de prévention, alors même que leurs expériences demeurent largement absentes de la recherche.

Au fil de ma récente recherche, un autre constat s’est progressivement imposé. Si les discours institutionnels invoquent constamment la « famille », les responsabilités associées à la prévention reposent avant tout sur les mères musulmanes, présentées comme les personnes les mieux placées pour détecter les premiers signes jugés inquiétants, comprendre les changements de comportement de leurs enfants, intervenir au bon moment et, parfois, alerter les autorités.

Derrière l’appel à la famille se dessine ainsi une mobilisation particulière de la figure maternelle, fondée sur l’idée que les mères seraient naturellement plus proches, plus attentives et plus aptes à protéger leurs enfants.

Mes recherches montrent ainsi que l’on assiste à davantage qu’une simple familialisation de la prévention. Un processus plus spécifique émerge, par lequel des responsabilités sociales, politiques et sécuritaires sont progressivement reportées sur les mères. C’est ce phénomène que je désigne par le concept de « maternalisation du politique ».

Les sciences sociales et les études féministes l’ont montré depuis longtemps : la maternité n’est pas seulement une expérience intime ou biologique. Elle est profondément politisée. Elle est traversée par des normes, des attentes et des rapports de pouvoir qui définissent ce qu’une mère devrait être, faire, ressentir et incarner. La figure historiquement construite de la « bonne mère » varie selon les époques, les contextes sociaux, les classes sociales, la race, la religion ou encore le statut migratoire.

Prises dans des injonctions contradictoires

Les recherches féministes montrent, depuis plusieurs décennies, que certaines maternités font l’objet d’une surveillance plus intense que d’autres. Les travaux de la sociologue Coline Cardi, de la juriste, sociologue et théoricienne féministe noire Dorothy Roberts et de nombreuses autres chercheuses féministes ont montré qu’en Occident, les mères issues des classes populaires, de même que les mères racisées, immigrantes ou musulmanes sont plus fréquemment soumises au contrôle institutionnel et à l’obligation de prouver qu’elles sont de « bonnes mères ».

Les mères musulmanes occupent une place particulière dans cette dynamique. Comme l’a montré la chercheuse en études de la maternité et en études féministes Sophia Ahmed, elles sont souvent prises dans des injonctions contradictoires : à la fois perçues comme des femmes qu’il faudrait protéger ou émanciper, mais également comme des figures potentiellement associées à un risque sécuritaire.

Mes recherches montrent que, en plus, les attentes qui pèsent sur les mères musulmanes dépassent largement les seuls contextes occidentaux. Qu’elles vivent en Europe, en Amérique du Nord ou dans des sociétés majoritairement musulmanes, elles sont fréquemment confrontées à des normes exigeantes qui les rendent responsables du comportement, de l’éducation, de la moralité et de l’avenir de leurs enfants.

Les politiques de prévention de la radicalisation ne créent pas cette responsabilité ; elles s’appuient sur une conception déjà bien ancrée de la maternité selon laquelle les mères seraient naturellement les mieux placées pour comprendre, protéger et guider leurs enfants.

« Familles » = mères…

C’est précisément pour cette raison qu’elles occupent une place centrale dans les dispositifs de prévention. Si ceux-ci s’adressent officiellement aux « familles », ce sont souvent les mères qui sont sollicitées en priorité. Elles sont invitées à repérer les changements de comportement, à interpréter les signes jugés préoccupants et à intervenir avant qu’une situation ne soit perçue comme problématique. Ce qui apparaît comme une reconnaissance de leur rôle éducatif devient alors une responsabilité particulièrement lourde à porter, puisqu’elle les place au croisement d’attentes familiales, sociales, religieuses et désormais sécuritaires.

Quel que soit l’acteur interrogé au cours de mes recherches, la figure de la mère revenait constamment au centre des récits.

Les intervenants communautaires parlaient de son rôle essentiel auprès des enfants. Les enseignants soulignaient sa capacité à détecter les changements de comportement. Les membres des forces de l’ordre la décrivaient comme l’interlocutrice privilégiée lorsqu’une situation devenait préoccupante. Les pères eux-mêmes renvoyaient fréquemment vers elle lorsqu’il était question de comprendre, surveiller ou accompagner les enfants.

Les mères apparaissaient presque systématiquement comme les premières personnes sollicitées lorsqu’émergeait une inquiétude concernant un jeune.

Cette centralité n’a d’ailleurs pas seulement émergé lors de ma récente recherche ; elle traverse l’ensemble de mes dix années de recherche. Au fil des observations, des activités de prévention, des rencontres avec les professionnels du milieu et des échanges avec les familles, la figure maternelle revenait constamment au premier plan. Les programmes de mobilisation s’adressaient aux familles, mais les activités et les conversations étaient souvent pensées pour les mères. Les institutions parlaient de l’entourage, mais les attentes se concentraient sur elles.

« Celle qui sait »

Cette place particulière repose sur une conviction largement partagée : la mère serait celle qui sait. Celle qui connaît le mieux ses enfants, qui remarque les moindres changements, qui comprend ce qui échappe aux autres et qui peut intervenir avant qu’il ne soit trop tard.

Au fil des entretiens, cette représentation apparaissait partout. Les professionnels la mobilisaient. Les membres des familles la reprenaient. Les enfants eux-mêmes décrivaient souvent leur mère comme celle qui portait tout : les inquiétudes, les responsabilités, les conflits et les efforts nécessaires au maintien de l’équilibre familial.

Mais cette valorisation a un prix. Car si la mère est présentée comme celle qui voit tout, elle devient aussi celle qui aurait dû voir. Si elle est celle qui protège, elle devient également celle qui n’aurait pas suffisamment protégé. Plus les attentes augmentent, plus la responsabilité qui pèse sur elle devient difficile à porter.

C’est ainsi qu’une figure idéalisée de la maternité se transforme progressivement en une exigence presque impossible : être capable d’anticiper, de comprendre et de prévenir des phénomènes sociaux, politiques et sécuritaires qui dépassent largement la sphère familiale.

Au-delà de la radicalisation, cette recherche invite à réfléchir à une question plus large : que demandons-nous aux mères ? Pourquoi continuons-nous à attendre d’elles qu’elles portent, presque seules, le poids de problèmes qui concernent pourtant l’ensemble de la société ?

La Conversation Canada

Amani Braa ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Radicalisation des jeunes : la culpabilisation des mères, celles « qui auraient dû voir » – https://theconversation.com/radicalisation-des-jeunes-la-culpabilisation-des-meres-celles-qui-auraient-du-voir-283017

Les fondations philanthropiques négligent le financement des personnes handicapées

Source: The Conversation – in French – By Diane Alalouf-Hall, Docteure en sociologie, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Le handicap est encore largement considéré comme une « responsabilité de l’État », contrairement à la petite enfance, à la santé maternelle ou à la lutte contre la pauvreté, mieux intégrées aux priorités des fondations philanthropiques.


Malgré une décennie de discours utiles sur l’équité, la diversité et l’inclusion, le handicap reste malheureusement largement invisibilisé et sous-financé. Menée par le PhiLab avec plusieurs partenaires, dont l’organisation Humanité & Inclusion Canada, notre étude « Une cause oubliée » met en lumière cet angle mort persistant.

À l’occasion de la Semaine québécoise des personnes handicapées, cette réalité mérite d’être soulignée.




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27 % de la population, moins de 2 % des subventions

Les chiffres sont éloquents. Au Canada, 27 % des personnes de 15 ans et plus vivent avec au moins une incapacité, soit 8 millions de personnes. Au Québec, ce sont 1,4 million d’individus concernés et le taux d’incapacité augmente avec l’âge. Pourtant, selon les données mises en valeur dans la recherche citée, moins de 2 % des subventions philanthropiques canadiennes ciblent explicitement des causes liées au handicap.

Dans le cadre de l’étude, parmi la trentaine de fondations québécoises qui ont été rencontrées et qui ont répondu à un sondage, seulement quatre ont indiqué disposer de programmes spécifiquement dédiés au handicap.

Les données de l’Agence du revenu du Canada confirment l’ampleur du sous-financement. En 2024, la Fondation J.W. McConnell a consacré 476 500 $ sur 24,5 millions à des organismes liés au handicap, via quatre bénéficiaires. La Fondation Trottier, de son côté, n’y a dirigé qu’environ 75 000 $, répartis entre trois organisations, sur 36,8 millions distribués.

La Fondation Mirella et Lino Saputo fait figure d’exception : sur 45,9 millions versés en 2024, au moins 18 millions ont été consacrés à des causes liées au handicap, à travers plus d’une soixantaine de subventions. Il est important de mentionner que le soutien au handicap est officiellement déclaré comme prioritaire. Du côté des fondations publiques, la Fondation du Grand Montréal y a affecté au minimum 70 000 $ sur 17,4 millions. Fait révélateur : aucune n’intégrait formellement le handicap dans ses cadres d’équité, de diversité et d’inclusion (EDI).

Ces données, tirées des informations publiques de l’Agence du revenu du Canada, doivent toutefois être interprétées avec prudence : elles ne permettent pas toujours de saisir l’ensemble des soutiens accordés. Nos calculs se limitent donc aux dons explicitement destinés à des organismes officiellement reconnus comme liés au handicap. Ils offrent un ordre de grandeur, plutôt qu’un portrait exhaustif.

L’EDI, un cadre peu mobilisé pour le handicap

Les fondations étudiées n’ignorent pas l’EDI, elles l’ont largement adopté dans leur discours. La recherche met en évidence une tension de fond : l’EDI y est défini en termes si larges, si inclusifs, si malléables, que cette notion finit par exclure tout en voulant inclure.

« Nous ne voulions fermer la porte à personne avec une stratégie EDI », explique une personne répondante. Paradoxalement, c’est précisément ce refus d’être exclusif, donc de rendre claires l’ensemble des situations concrètes nécessitant « équité, diversité et inclusion » qui fait en sorte que des populations, comme les personnes handicapées, sont invisibilisées.

En évitant de définir formellement quelles populations sont ciblées, les fondations ne se dotent pas d’un radar exhaustif pour orienter leurs pratiques. L’EDI devient, selon les mots d’une répondante, quelque chose que l’on peut afficher « presque partout et à tout moment » sans que cela contraigne à inclure, à réorienter, et à soutenir de manière significative.




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Ce flou n’est pas toujours involontaire. Comme l’indique un répondant, plusieurs fondations reconnaissent ouvertement préférer une définition flexible, notamment pour éviter d’être liées par les catégories officielles proposées par le gouvernement canadien : « il s’agit de garder la définition flexible, car le gouvernement n’est pas flexible. » D’autres fondations ont fait le choix de développer leur propre « langage EDI », ajoutant le terme justice à EDI pour « JEDI ». Une appropriation réalisée moins pour approfondir les formes de leur engagement que pour prendre des distances avec une définition bureaucratique et apolitique de l’EDI.

Le résultat est le même. Leur prise de distance stratégique laisse entière la question formulée par une répondante à l’étude : « et c’est là qu’il est peut-être temps de se demander : OK, mais que voulons-nous réellement ? »

Cette situation n’est pas propre au handicap. Un rapport récent souligne également que les approches EDI, dans le secteur à but non lucratif, peinent souvent à se traduire en transformations concrètes des pratiques de financement, en particulier pour les groupes historiquement marginalisés.

Une logique qui ne tient pas

Pourquoi les discours et les pratiques s’intéressent peu au handicap ? La réponse la plus fréquente tient à la conception que le handicap relève d’une responsabilité de l’État.

« Le handicap, comme le vieillissement, est étroitement associé au concept de santé, dont il revient au gouvernement de s’occuper », explique une répondante d’une fondation subventionnaire. Une autre ajoute : « Je pense qu’il serait très irresponsable que les coûts de fonctionnement d’une résidence [pour personnes âgées] dépendent de la philanthropie. »

Pourtant, comme le souligne une autre répondante : « Quand il s’agit du handicap, la perception, c’est que c’est au gouvernement de s’en occuper après ça, ils vont quand même donner à la petite enfance. Il y a quelque chose d’imaginaire là-dedans. »

Cette réticence ne tient pas à une question de répartition des responsabilités, mais à une perception tenace : le handicap est vu comme une affaire médicale relevant de l’État, plutôt que comme une réalité sociale à transformer. Or, cette transformation suppose aussi l’engagement des familles, des entreprises et de la société civile.


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Un cercle vicieux structurel

Peu intégrée à l’EDI, la question du handicap subit un effet de sélection : les organisations du secteur accèdent moins facilement au financement. Pourtant, ce milieu, structuré « par et pour » les personnes concernées, repose sur une expertise vécue et une forte légitimité.

Mais ces mêmes organisations se heurtent aux normes implicites de la philanthropie institutionnelle : être doté d’indicateurs de performance quantitatifs, devoir présenter des dossiers étayés pour l’obtention de financement, et faire montre d’une gouvernance formalisée. De telles exigences rendent difficilement accessible le financement philanthropique.

Le paradoxe est cruel ! Plus une organisation est proche des réalités du terrain et des modalités organisationnelles artisanales, moins elle a de chances d’accéder aux financements philanthropiques. Sans financement public suffisant, elle ne peut pas développer la « capacité administrative » requise que nombre de fondations recherchent. Comme le résume une répondante du milieu communautaire : « si nous attendons simplement qu’elles viennent à nous, ça ne fonctionnera pas. Nous devons être intentionnels dans notre approche. »

Ce mécanisme d’exclusion n’est pas nouveau. La recherche rappelle que le mouvement des femmes a traversé exactement la même situation il y a 20 ans. Jugé trop petit, trop militant, pas assez professionnel, le mouvement était faiblement appuyé. La situation a changé à partir du moment où le secteur philanthropique a changé son point de vue et a reconnu l’importance de couvrir le mouvement des femmes. La création de la Fondation canadienne des femmes en est l’exemple le plus évident. Le handicap attend toujours son équivalent.

Des gestes concrets, pas des principes

Les recommandations de la recherche sont claires : consacrer au moins 10 % des budgets au handicap d’ici dix ans — un seuil encore inférieur à son poids démographique —, créer un fonds national gouverné par des personnes concernées et abandonner les politiques de « projets non sollicités » au profit d’approches proactives.

Les personnes en situation de handicap ne demandent pas à être sauvées : elles organisent, innovent, militent. Ce qu’elles attendent, c’est un partenariat réel et durable.

La Conversation Canada

Diane Alalouf-Hall a reçu des financements du CRSH.

Diane Morin et Jean-Marc Fontan ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Les fondations philanthropiques négligent le financement des personnes handicapées – https://theconversation.com/les-fondations-philanthropiques-negligent-le-financement-des-personnes-handicapees-280647

Pourquoi l’Irlande du début du Moyen Âge avait-elle des lois sur les abeilles ?

Source: The Conversation – in French – By Chris Doyle, Lecturer in Ancient and Medieval History, University of Galway

Page du *De Natura animalium*, Ms. 711, folio 37r, manuscrit conservé à la bibliothèque municipale de Douai (Nord). Douai Cuincy Library Network, CC BY-SA

Au début du Moyen Âge, l’Irlande disposait d’un ensemble de lois très détaillées, le Bechbretha (« jugements sur les abeilles »), qui réglementait la propriété des ruches, les dégâts causés par les abeilles et les indemnisations correspondantes. Les abeilles, considérées comme un bétail précieux, bénéficiaient d’une protection juridique en raison de leur importance économique pour la production de miel, de cire, de boissons et de remèdes.


À qui appartient un essaim d’abeilles ? Et que se passe-t-il lorsqu’il s’égare sur le terrain d’un voisin ? Au début du Moyen Âge en Irlande, ces questions étaient régies par un ensemble remarquable de lois connu sous le nom de Bechbretha. Celui-ci définissait les droits et les responsabilités liés à l’apiculture. Également connues sous le nom de « jugements sur les abeilles », ces lois s’inscrivaient dans le système juridique irlandais médiéval, la loi Brehon (connue en vieil irlandais sous le nom de fénechas ou droit coutumier).

La loi Brehon privilégiait la justice réparatrice plutôt que la justice pénale et s’intéressait principalement au type d’indemnisation à verser pour les crimes commis. La plupart des composantes de ce corpus ont été consignées par écrit aux VIIᵉ et VIIIᵉ siècles, préservant des traditions bien plus anciennes qui s’étaient auparavant transmises oralement.

La société irlandaise du début du Moyen Âge était hiérarchisée. Dans les affaires judiciaires, le montant de l’indemnisation due ou perçue dépendait entièrement du rang social des personnes concernées – les paiements variant en fonction de leur statut.

Le Bechbretha fournissait un guide juridique aux avocats chargés de traiter des affaires impliquant l’intrusion d’abeilles (lorsque les abeilles d’un voisin pénétraient sur le terrain d’un autre et « volaient » le nectar des fleurs et des plantes), les blessures ou le décès causés par des abeilles, le vol de ruches et l’indemnisation due dans chaque situation.

Illustration médiévale d’un homme fuyant des abeilles
Des poursuites judiciaires pouvaient être engagées contre les apiculteurs dont les abeilles piquaient des passants.
Musée national irlandais des antiquités, CC BY-SA

Un essaim, des juges et de la farine

Dans l’Irlande médiévale, les abeilles disposaient d’un statut juridique, car elles étaient classées parmi le bétail domestique. Grâce à leur grande valeur, et à l’instar des bovins, des chevaux, des porcs, de la volaille et des moutons, elles bénéficiaient d’une protection légale. L’apiculture produisait une large gamme de produits, notamment du miel destiné à l’alimentation et à l’édulcoration, ainsi que de l’hydromel et de la bière, de la cire d’abeille pour les bougies, les mastics et les tablettes d’écriture, ainsi que d’autres produits utilisés en médecine – notamment pour le polissage, la lubrification, les soins de la peau et l’imperméabilisation.

La Bechbretha avait également un autre objectif : maintenir de bonnes relations au sein des communautés locales. Selon la Bechbretha et un autre texte juridique – la Bretha Comhaithchesa (« Jugements sur le voisinage »), datant du VIIIᵉ siècle –, un accord mutuel au sein de la communauté agricole garantissait le versement d’une indemnisation en cas d’intrusion, de vol ou de blessure causés par un animal. Un certain niveau de confiance entre voisins était nécessaire pour que ce processus fonctionne.

Cela dit, c’est une chose de montrer où le gros animal domestique d’un voisin a pénétré sans autorisation ou causé des dégâts. C’en est une autre de prouver que les abeilles du voisin ont ravagé vos fleurs, volant le nectar avant de s’envoler en bourdonnant avec leur butin mal acquis.

Le Bechbretha suggère de saupoudrer les abeilles de farine, de les suivre jusqu’à la source et d’identifier ainsi les coupables. Comme les abeilles mellifères ont tendance à revenir régulièrement aux mêmes sources de nectar, il peut être efficace de les suivre et de les marquer avec de la farine blanche – qui se disperse sur le sol pendant qu’elles volent, laissant une trace de vol visible. La loi stipule également que le propriétaire d’abeilles errantes dispose de trois ans pour récolter leur miel, mais qu’à partir de la quatrième année, il doit céder le premier essaim de cette ruche à la partie lésée.

Illustration rehaussée d’or représentant des abeilles s’envolant vers leurs ruches
Illustration tirée du Bestiaire d’Aberdeen, rédigé et enluminé en Angleterre vers 1200.
Collections en ligne de la bibliothèque de l’Université d’Aberdeen (Écosse), CC BY-SA

Le Bechbretha traitait également des questions relatives à la propriété des essaims qui s’installaient et construisaient de nouvelles ruches sur des terres privées ou communales. L’apiculteur qui découvrait la nouvelle ruche avait droit à un tiers du miel pendant trois ans, mais passé ce délai, le propriétaire du terrain sur lequel l’essaim s’était installé en devenait propriétaire. Lorsqu’un essaim était découvert dans une forêt, la personne qui le trouvait avait droit à (presque) tout. L’église locale et le patriarche du groupe familial de la personne qui l’avait trouvé avaient tous deux droit à une part.

Lorsque des ruches étaient volées ou déplacées illégalement et que les auteurs du vol se faisaient piquer ou mouraient des suites d’une piqûre, les apiculteurs n’étaient pas tenus pour responsables. Lorsque des abeilles piquaient des personnes sans provocation, une indemnisation était due, bien que si la victime tuait la ou les abeilles, leur mort était considérée comme une réparation suffisante. En général, dans les cas valables où quelqu’un était piqué, tué ou mutilé, les ruches étaient remises en guise de paiement.

Quand les abeilles avaient valeur de bétail

Le vol de ruches était passible de lourdes sanctions, qui variaient en fonction de leur emplacement. Plus une ruche était proche d’une propriété – en particulier de haut rang –, plus l’indemnisation était importante. Celle-ci prenait généralement la forme de bétail, principale monnaie d’échange en Irlande avant l’introduction de la monnaie métallique. Le vol de ruches dans les monastères entraînait également de lourdes amendes.

Illustration d’un homme essayant d’attraper de très grosses abeilles dans un panier
Un homme tente d’attraper des abeilles dans un panier. Illustration tirée d’un manuscrit français médiéval.
Bibliothèque nationale de France, CC BY-SA

L’existence d’un ensemble de lois irlandaises du début du Moyen Âge consacrées exclusivement aux abeilles témoigne de la haute estime dont jouissaient ces petites bêtes. La restitution sous forme de ruches et de produits apicoles a favorisé la prolifération de l’apiculture dans toute la communauté. Dans l’Irlande préindustrielle du début du Moyen Âge, où la survie de la société dépendait tant du climat, les abeilles jouaient un rôle central dans le système agricole, tout comme aujourd’hui.

À la fin du Xe siècle, les auteurs de chroniques historiques irlandaises ont rapporté deux cas de bech-dibad (mortalité des abeilles) qui ont entraîné une famine massive et de nombreux décès parmi la population humaine. Le fait que ces catastrophes aient été consignées est un point crucial, car cela suggère une prise de conscience de ce qui se passerait si les abeilles venaient à disparaître.

Aujourd’hui, les colonies d’abeilles du monde entier sont confrontées à de multiples menaces : perte d’habitat, changement climatique, produits chimiques toxiques et parasites envahissants mortels. Le Bechbretha démontre que, si la volonté est là et que les communautés s’impliquent et se sentent concernées, il est possible de protéger nos abeilles.

The Conversation

Chris Doyle ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pourquoi l’Irlande du début du Moyen Âge avait-elle des lois sur les abeilles ? – https://theconversation.com/pourquoi-lirlande-du-debut-du-moyen-age-avait-elle-des-lois-sur-les-abeilles-283425

À la CGT, une écologie née dans l’usine

Source: The Conversation – France (in French) – By Mathilde Rutkowski, Doctorante, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Quelle vision de l’écologie trouve-t-on au sein de la centrale syndicale qui se réunit jusqu’au 5 juin 2026 à Tours, dans l’Indre-et-Loire, pour son 54e congrès ? L’étude de prises de position successives montre que le sujet est au cœur de ses réflexions et de ses actions depuis plus de cinquante ans, même si le terme d’écologie n’est pas toujours le plus utilisé pour l’évoquer.


En avril 2024, le groupe SEB mobilise ses salariés contre une proposition de loi visant à interdire les PFAS, ces polluants quasi indestructibles que l’on retrouve dans les poêles antiadhésives, les emballages alimentaires ou les textiles imperméables.

Sous la pression du lobbying industriel, les ustensiles de cuisine sont finalement exemptés du texte. La CGT, elle, refuse de participer à la manœuvre. Dans un communiqué, elle écrit : « Le patronat nous refait le coup de l’amiante ». Pour elle, faute d’avoir investi dans des alternatives, les industriels font peser sur leurs salariés le coût politique de la régulation environnementale.

La scène surprend peu ceux qui suivent le sujet. Pourtant, dans l’imaginaire collectif, la CGT reste rarement associée à l’écologie. Fondé en 1895, le syndicat, qui revendique aujourd’hui plus de 600 000 adhérents, demeure souvent perçu comme un défenseur de l’industrie et de l’emploi, quitte à s’opposer aux contraintes environnementales.

Comment expliquer ce décalage ? Dès les années 1960, la CGT développe pourtant une réflexion propre sur ce sujet. Mais elle ne le pense pas comme le mouvement écologiste naissant, et cette différence va peser pendant près d’un demi-siècle. Si ce diagnostic est resté longtemps inaudible, ce n’est pas faute d’avoir été formulé, mais parce que plusieurs obstacles, externes et internes au syndicat, en ont durablement brouillé la réception. À l’origine, c’est dans les usines et les zones industrielles de l’après-guerre que cette réflexion prend racine, bien avant que le mot « écologie » n’entre dans le vocabulaire syndical.

Une écologie née dans l’usine

Dans la France des Trente Glorieuses, une cheminée qui fume est un signe de prospérité. Jusqu’au 4 janvier 1966. Ce jour-là, à la raffinerie de pétrole de Feyzin, au sud de Lyon, une fuite de propane se produit lors d’une opération de maintenance sous une sphère de stockage. Le gaz se répand jusqu’à la route nationale voisine, où il s’enflamme au contact d’un véhicule. Le feu se propage aux réservoirs et provoque une série d’explosions. Une boule de feu s’élève à des centaines de mètres de hauteur.

Dix-huit personnes y trouvent la mort, près de 1 500 habitations sont endommagées dans les communes voisines. Ce drame marque durablement les esprits : c’est la première grande catastrophe industrielle moderne en France. Dans le « couloir de la chimie », cette zone industrielle qui longe le Rhône au sud de Lyon, beaucoup de salariés vivent à proximité des usines : ils respirent les mêmes fumées à l’atelier et chez eux.

Au terme du procès intenté contre les dirigeants de la raffinerie,la CGT publie sa lecture des événements. Elle ne parle pas d’erreur humaine. Elle écrit : « Le vrai coupable, la productivité, n’est pas encore condamné ». Pour le syndicat, l’explosion n’est pas un accident isolé. C’est le résultat d’un système qui fait passer le rendement avant la sécurité. Celle des travailleurs, mais aussi celle des riverains.

Cette lecture devient vite structurante. En 1972, lors de son congrès de Nîmes, la CGT intègre le concept de « cadre de vie ». L’idée est simple et part du constat que Feyzin avait rendu visible : les nuisances industrielles ne s’arrêtent pas aux portes de l’usine. Travail, logement, transports, pollution forment un même ensemble. Dans cette perspective, l’écologie (même si elle n’est pas encore formulée en ces termes) n’est pas un combat séparé : elle prolonge la lutte syndicale.

Quand les trajectoires divergent

Mais au même moment, le mouvement écologiste naissant développe une autre critique. Il remet en cause la croissance, le progrès technique et parfois l’industrialisation elle-même. La CGT, elle, ne partage pas cette vision. Elle ne critique pas l’industrie en tant que telle, mais les rapports sociaux qui organisent la production. Si les préoccupations peuvent converger, les cadres d’analyse, eux, divergent profondément. Un fossé entre monde syndical et monde écologiste commence alors à se creuser.

Cette divergence s’accentue au cours des années 1970, où le nucléaire devient un point de rupture majeur. Tandis que la CGT défend le programme électronucléaire au nom de l’indépendance énergétique et de l’emploi industriel, une grande partie du mouvement écologiste français se construit contre l’atome. Une défiance réciproque s’installe alors durablement.

La crise économique enfonce le clou. À partir de 1974,quand les effets du premier choc pétrolier se font sentir en France, le chômage de masse et les fermetures d’usines replacent la défense de l’emploi au centre des priorités syndicales. Dès qu’une régulation environnementale menace un site industriel, certaines directions brandissent la menace de suppressions d’emplois : ce que l’histoire appellera plus tard le « chantage à l’emploi » Peu à peu, le débat public se rigidifie : emploi d’un côté, environnement de l’autre. Et la CGT se retrouve souvent assignée au camp du productivisme.

L’écologie : un dossier parmi d’autres ?

Cette image d’un syndicat étranger à l’écologie masque pourtant un travail de fond continu au sein de la CGT. Au début des années 1980, elle crée un secteur confédéral « cadre de vie » intégrant pour la première fois les questions environnementales et confie ce portefeuille à Lydia Brovelli, première secrétaire confédérale chargée du sujet. Le terme est révélateur : l’environnement est d’abord pensé à partir des conditions de vie et de travail des salariés. Pour Brovelli, il constitue un « besoin social à satisfaire », au même titre que le logement ou la santé.

Mais l’environnement ne parvient pas encore à exister seul : il se noie parmi d’autres dossiers et peine à trouver sa place dans l’organisation syndicale. Les travaux de Catherine Bonne, chercheuse en sciences de gestion, montrent que cette marginalisation interne a des effets très concrets sur la visibilité du syndicat : dans les années 1980, la CGT organise régulièrement des conférences de presse sur l’environnement, mais les journalistes spécialisés ne s’y rendent presque pas, préférant s’adresser à la CFDT, perçue comme l’interlocuteur naturel sur ces questions.

Les catastrophes industrielles, pourtant, ne cessent de confirmer le diagnostic posé à Feyzin : Bhopal en 1984, Tchernobyl en 1986, AZF à Toulouse en 2001

À chaque fois, les travailleurs et les riverains figurent parmi les premiers touchés. À chaque fois, les risques industriels ne relèvent pas du hasard, mais de choix productifs et organisationnels. Par exemple, à Toulouse en 2001, c’est le choix de stocker des quantités massives de nitrate d’ammonium sur un site vieillissant, en zone urbaine, qui conduit à l’explosion de l’usine AZF : 31 morts et plus de 2 000 blessés parmi les travailleurs et les habitants des quartiers voisins.

En 1999, la CGT reformule son approche dans le cadre du « développement humain durable », un référentiel articulant progrès social, développement économique et protection de l’environnement, qui ne quittera plus le syndicat. La question écologique, pourtant,reste souvent reléguée derrière d’autres urgences, au premier rang desquelles la défense de l’emploi.

Elle se heurte aussi à la structure même de la CGT. Ses fédérations professionnelles sont largement autonomes. Or celles qui ont le plus de liens avec les activités fossiles, dans la chimie, les mines ou l’énergie, sont aussi les plus puissantes. Parmi les plus anciennes de la confédération, elles restent enracinées dans des secteurs stratégiques où le taux de syndicalisation dépasse les 20 %, contre moins de 8 % en moyenne dans le privé. Ce sont aussi les plus directement exposées aux transformations écologiques. Quand elles contestent publiquement les orientations confédérales, c’est leur opposition qui retient l’attention, pas les décennies de réflexion qui l’ont précédée.

Fin du monde, fin du mois ?

Mais à la fin des années 2010, la donne change des deux côtés. Les mobilisations climatiques et la crise des gilets jaunes rappellent qu’aucune transition écologique ne peut être durable sans réponse aux enjeux de justice sociale[1]. Une partie du mouvement écologiste réintègre alors plus explicitement la question du travail et de l’emploi dans ses analyses.

Dans le même temps, les organisations syndicales intègrent plus fortement l’urgence climatique à leurs revendications. Lors du contre-sommet du G7 à Biarritz en août 2019, les premiers échanges directs se nouent entre la CGT et plusieurs organisations écologistes.

En janvier 2020, ces contacts débouchent sur la formation du collectif Plus jamais ça,cosigné par la CGT, Greenpeace, les Amis de la Terre et Attac, pour porter des propositions communes sur la justice sociale et la transition écologique. Le collectif deviendra par la suite l’Alliance écologique et sociale. Pour deux mondes qui se regardaient avec méfiance depuis un demi-siècle, c’est un véritable tournant.

Sur le terrain, des convergences concrètes prennent forme au même moment. À Grandpuits, en Seine-et-Marne, la section CGT de la raffinerie Total s’allie en 2020 avec plusieurs organisations également membres du collectif pour élaborer un contre-projet industriel face au plan de reconversion du site porté par Total (voir encadré).

Mais cette initiative locale se heurte à la Fédération nationale des industries chimiques (FNIC-CGT), dont dépend la section de Grandpuits, et qui s’oppose au rapprochement avec les écologistes. La tension n’est pas isolée : à l’échelle nationale, les fédérations de la chimie et des mines-énergie contestent aussi l’alliance confédérale elle-même.

C’est finalement la question du nucléaire qui provoque la rupture. La fédération des mines-énergie et les organisations écologistes campent sur des positions inconciliables, et la CGT se retire de l’Alliance en 2022. Confédération, fédérations, sections locales : les positions sur l’écologie ne se construisent pas au même rythme ni dans la même direction au sein de la CGT. Et ce sont le plus souvent les résistances qui retiennent l’attention, pas les convergences construites sur le terrain.

Un diagnostic constant, une reconnaissance tardive

En 2024 jusqu’à aujourd’hui face aux PFAS, la CGT tient au fond le même raisonnement qu’en 1966 face à Feyzin : la pollution n’est pas un accident, mais le produit de choix qui font passer le profit avant la santé des travailleurs et des riverains. Ce qui a changé, ce n’est pas le diagnostic. Ce sont les conditions de sa réception.

En janvier 2025, la CGT crée ainsi un « collectif PFAS » pour organiser la défense des salariés exposés aux polluants éternels et réclamer leur interdiction.« On ne veut pas travailler pour perdre sa santé, mais pour gagner sa vie », résume Jean-Louis Peyren, secrétaire fédéral de la FNIC-CGT et coordinateur du collectif.Entre convergences et ruptures, entre initiatives locales et blocages internes, l’écologie de la CGT continue de se construire comme elle l’a toujours fait : depuis le travail.

The Conversation

Mathilde Rutkowski ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. À la CGT, une écologie née dans l’usine – https://theconversation.com/a-la-cgt-une-ecologie-nee-dans-lusine-284208

Maria Montessori et les « silences » de l’histoire : ces pédagogues oubliées qui ont changé l’école

Source: The Conversation – France (in French) – By Sébastien-Akira Alix, Professeur des universités en sciences de l’éducation et de la formation, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

Surreprésentées dans les salles de classe par rapport à leurs collègues masculins, les enseignantes ont, toutefois, été effacées des manuels d’histoire. Qui sont ces pionnières de la pédagogie qui ont contribué à créer l’école que nous connaissons aujourd’hui ? La recherche lève le voile sur ces parcours et transforme notre vision de l’éducation des filles.


Dans le champ de la pédagogie, Maria Montessori est aujourd’hui une référence incontournable en France et dans de nombreux pays. On ne compte plus les écoles privées, le matériel éducatif, les ouvrages pour enfants, les contenus sur les réseaux sociaux ou les expérimentations pédagogiques qui s’en revendiquent.

La diffusion et la visibilité exceptionnelles de cette pédagogie, qui constitue un marché éducatif à part entière, met en lumière un paradoxe saisissant : bien que les femmes soient, de longue date, majoritaires parmi les personnels de l’enseignement scolaire, en particulier dans le premier degré, où elles représentent aujourd’hui 85 % des enseignants du public et 92 % du privé, l’histoire de l’éducation et de la pédagogie ne leur a longtemps accordé que peu de place.

Trop souvent, malgré le rôle prépondérant qu’elles ont joué, elles ont été reléguées au rang de praticiennes ou de « petites mains » de l’enseignement et de la pédagogie. Une nouvelle vague de travaux en histoire leur redonne voix.

Des compétences professionnelles invisibilisées

Cette invisibilisation des femmes s’inscrit, dès le XIXᵉ siècle, dans des discours publics qui valorisent souvent la figure de la « mère éducatrice » et associent les enseignantes à des qualités maternelles plutôt qu’à des compétences professionnelles reconnues.

L’histoire de la pédagogie a ainsi longtemps été conçue comme une galerie des « grands pédagogues », presque exclusivement masculins : de Jean-Jacques Rousseau à Carl Rogers, en passant par Friedrich Fröbel, John Dewey, Francisco Ferrer, Ovide Decroly, Célestin Freinet, Adolphe Ferrière, Loris Malaguzzi ou Anton Makarenko.

Les rares femmes ayant réussi à se frayer une place dans ce « panthéon » – que l’on pense, en France, à Marie-Pape Carpentier, à Pauline Kergomard ou, à l’étranger, à Ellen Key, à Helen Parkhurst et, bien sûr, à Maria Montessori – ont souvent été associées à la pédagogie de la petite enfance plutôt qu’à la production de savoirs pédagogiques considérés comme légitimes.

« Pauline Kergomard, l’inventrice de l’école maternelle », France Culture, mars 2025.

Cette discordance entre la surreprésentation des femmes dans les classes et leur invisibilisation dans l’histoire de l’enseignement et de la pédagogie est révélatrice de la manière dont cette histoire a longtemps été écrite et des dynamiques de genre à l’œuvre.

De ce point de vue, Michelle Perrot, pionnière de l’histoire des femmes en France, a montré combien les femmes ont été reléguées, ou « emmurées », dans « les silences de l’histoire ». Longtemps écartées de la vie publique et politique, et souvent invisibilisées dans leurs activités comme dans leur travail, elles n’ont laissé que peu de traces dans les archives et les sources traditionnellement utilisées par les historiens.




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Dans le champ de l’éducation, ces silences prennent une forme particulière : dans l’enseignement primaire comme secondaire, les femmes enseignent et expérimentent, mais leurs engagements et leurs pratiques, même lorsqu’ils donnent lieu à des publications ou à des innovations significatives, sont rarement reconnus comme des œuvres pédagogiques légitimes, au même titre que celles produites par des hommes.

Le travail des enseignantes a ainsi longtemps souffert d’une forme de dévalorisation, y compris s’agissant de leur œuvre en matière de direction d’institutions éducatives et de laïcisation de l’enseignement.

De nouveaux travaux sur l’éducation des filles

À partir des années 1970 et 1980 en France, sous l’impulsion des travaux fondateurs de Françoise Mayeur sur l’enseignement secondaire des filles sous la IIIᵉ République, puis sous l’influence des travaux anglo-saxons sur le genre, de nombreuses recherches en histoire et en sciences de l’éducation se sont efforcées de rendre voix à ces femmes qui ont joué un rôle important dans l’histoire de l’éducation, de la pédagogie et de la société françaises. Elles ont contribué à déplacer le regard d’une histoire de l’éducation longtemps centrée sur les institutions scolaires masculines, particulièrement en France, où la mixité des sexes ne se met véritablement en place qu’à partir de la seconde moitié du XXᵉ siècle.

Dans le sillage de Joan W. Scott, la notion de genre comme « catégorie utile de l’analyse historique » a également favorisé une réflexion sur la manière dont la société construit les rôles féminins et masculins, dont les institutions participent à fabriquer des identités de genre ainsi qu’à maintenir des rapports de pouvoir entre hommes et femmes.

On assiste ainsi, depuis les années 1990, à un renouvellement des travaux sur l’éducation des filles et au développement de recherches notables sur l’histoire des enseignantes, sur l’ouverture de l’accès des femmes aux études supérieures et aux professions, sur les biographies, le leadership et les parcours de femmes éducatrices longtemps restées dans l’ombre.

Trop nombreux pour être tous cités ici, ces travaux ont porté aussi bien sur des institutions féminines, des enseignantes, des directrices d’établissements que sur l’expérience et le vécu des jeunes filles. À cet égard, les recherches de Philippe Lejeune, le Moi des demoiselles. Enquête sur le journal de jeune fille, ont permis de mieux comprendre la construction des identités féminines au XIXᵉ siècle, qui passe notamment par une pratique encadrée du journal intime pour éduquer les jeunes filles bourgeoises et leur faire intégrer les normes de genre de l’époque.

Les travaux de Rebecca Rogers, notamment consacrés aux pensionnats de jeunes filles, ont également participé au renouvellement de l’histoire de l’éducation des filles en montrant que ces établissements ne sont pas seulement des lieux de discipline morale et religieuse, mais aussi des espaces de socialisation où se développe une culture féminine qui participe à la formation des identités de genre.

Dans le champ de la petite enfance, les recherches de Jean-Noël Luc sur les salles d’asile et l’école maternelle ont contribué à mieux faire connaître l’évolution de place du jeune enfant en France au XIXᵉ siècle ainsi que le rôle déterminant joué par des femmes philanthropes et éducatrices, comme Émilie Mallet (1794-1856), dans la mise en place des premières formes de prise en charge de la petite enfance.

Mieux comprendre les trajectoires des femmes dans l’enseignement

À côté de ces travaux, des recherches – notamment conduites par Jo Burr Margadant, Jean-Michel Chapoulie, François Jacquet-Francillon et, plus récemment, par Jean-François Condette, Stéphanie Dauphin et Jérôme Krop – ont élargi les connaissances sur les actrices de l’éducation. Dans un ouvrage consacré aux institutrices de la IIIᵉ République, Mélanie Fabre a également mis en lumière les parcours et l’engagement de « hussardes noires » peu connues, qui ont contribué à la diffusion des idéaux de l’école républicaine tout en s’impliquant dans l’espace public en faveur de l’éducation des filles et des grandes causes sociales et politiques de leur temps.

Bande-annonce du film l’Engloutie (2025), de Louise Hémon, autour d’un personnage d’institutrice au début du XXᵉ siècle.

Dans l’enseignement secondaire, dans le sillage de Françoise Mayeur, les recherches sur les lycées, sur les agrégées et sur les enseignantes du secondaire ont permis de mieux saisir la place des femmes dans le corps enseignant. Ces recherches ont montré que ces dernières étaient des professionnelles à part entière, confrontées à des enjeux de carrière et de reconnaissance ainsi qu’aux difficultés de concilier vie privée et engagement professionnel.

En parallèle, les recherches en histoire de la pédagogie ont reconsidéré la place de figures féminines longtemps demeurées à l’arrière-plan de la pensée éducative, en mettant en évidence leur contribution à la production des savoirs et à l’élaboration des pratiques pédagogiques. Les travaux consacrés aux Femmes pédagogues, à Élise Freinet, aux pionnières de l’éducation des adultes, à la place des femmes dans le mouvement de l’Éducation nouvelle, aux premières pédagogues montessoriennes ou encore aux pédagogies critiques et radicales ont mis en lumière le rôle joué par de nombreuses femmes dans le développement des idées et des pratiques éducatives contemporaines.

Dans ce renouvellement historiographique, une attention particulière est portée aux trajectoires de ces pédagogues, éducatrices et militantes ainsi qu’aux mécanismes ayant conduit à leur invisibilisation dans l’histoire de la pédagogie.

Si la contribution des femmes a ainsi longtemps été reléguée au second plan par l’historiographie, réaffirmer leur place dans l’histoire de l’éducation et de la pédagogie ne saurait se réduire à une démarche de réparation symbolique. Cela engage, plus profondément, un déplacement du regard et une réflexion critique sur les logiques de construction du féminin et du masculin qui ont structuré la reconnaissance des savoirs et des pratiques pédagogiques considérés comme légitimes.

The Conversation

Sébastien-Akira Alix ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Maria Montessori et les « silences » de l’histoire : ces pédagogues oubliées qui ont changé l’école – https://theconversation.com/maria-montessori-et-les-silences-de-lhistoire-ces-pedagogues-oubliees-qui-ont-change-lecole-273672

La société civile sénégalaise face à une crise de légitimité : pourquoi elle doit se réinventer

Source: The Conversation – in French – By Laurent Bonardi, Professeur associé, Directeur du département MBA. Spécialiste en management et en éducation., Groupe Supdeco Dakar

La société civile peut être définie comme l’ensemble des organisations, associations, syndicats, organisations communautaires, mouvements citoyens, organisations non gouvernementales et autres structures qui agissent dans l’espace public en dehors de l’État et des partis politiques. Elle vise à défendre des intérêts collectifs, à promouvoir des causes d’intérêt général et à favoriser la participation citoyenne.

Longtemps présentée comme un pilier de la stabilité démocratique du Sénégal, la société civile sénégalaise voit aujourd’hui ses modes d’action et sa relation avec les citoyens profondément transformés par les mutations sociales, générationnelles et numériques. Dans cet entretien avec The Conversation Africa, le chercheur Laurent Bonardi, auteur du livre Refonder la société civile sénégalaise, revient sur les défis, les fragilités et les mutations de la société civile sénégalaise contemporaine.

Pourquoi estimez-vous que la société civile sénégalaise doit être aujourd’hui refondée?

Dans mon ouvrage Refonder la société civile sénégalaise (éditions NEAS), je défends l’idée que la société civile traverse aujourd’hui une phase de remise en question profonde, liée à l’évolution rapide de la société sénégalaise elle-même. Le Sénégal de 2026 n’est plus celui des décennies précédentes et la démographie, les attentes citoyennes, les modes de mobilisation ainsi que les rapports au pouvoir ont considérablement changé. Pourtant, une partie de la société civile fonctionne encore selon des logiques anciennes, parfois déconnectées des nouvelles réalités sociales.

La nécessité de refondation vient d’abord d’un enjeu de légitimité. Beaucoup de citoyens, notamment les jeunes, ne se reconnaissent plus pleinement dans certaines organisations. Cette situation crée une forme de distance entre les populations et des structures qui devraient pourtant être des espaces de représentation, d’écoute et d’engagement collectif. J’insiste également sur le fait que la société civile souffre d’une fragmentation importante.

Les organisations travaillent souvent de manière dispersée, avec des difficultés à construire des dynamiques collectives durables. Or, les défis contemporains tels que le chômage des jeunes, les inégalités sociales, la gouvernance, l’inclusion territoriale et la participation citoyenne nécessitent des réponses concertées et structurées.




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Enfin, cette refondation est indispensable pour permettre à la société civile de redevenir un véritable moteur de transformation démocratique et sociale. Elle doit être plus inclusive, plus transparente, davantage connectée aux citoyens et capable d’intégrer les nouveaux outils de mobilisation, notamment numériques. La société civile ne peut plus seulement être une force de contestation. Elle doit aussi devenir un espace de proposition, d’innovation et de reconstruction du lien social.

Quelles sont selon vous les principales fragilités de la société civile dans le Sénégal contemporain ?

La première fragilité est celle de la représentativité. Le Sénégal est un pays extrêmement jeune, avec près de 70 % de la population âgée de moins de 35 ans, mais cette réalité démographique n’est pas toujours reflétée dans les structures et les modes de gouvernance de certaines organisations civiles. Beaucoup de jeunes ont le sentiment d’être peu associés aux prises de décision ou insuffisamment écoutés.

Une autre faiblesse importante réside dans le manque de coordination entre les acteurs. La société civile sénégalaise est riche par sa diversité, mais cette diversité se transforme parfois en dispersion. Les logiques de concurrence entre organisations limitent souvent la capacité à construire des actions collectives fortes et durables. Dans mon ouvrage, j’insiste sur la nécessité de développer une vision commune capable de dépasser les intérêts individuels ou institutionnels.

J’évoque également la question de l’adaptation aux nouveaux modes d’engagement citoyen. Les mouvements citoyens et les réseaux sociaux ont profondément modifié les formes de mobilisation. Les jeunes générations privilégient souvent des engagements plus horizontaux, plus spontanés et plus connectés. Or certaines organisations traditionnelles peinent encore à intégrer ces nouveaux codes de communication et de participation.

Enfin, il existe une fragilité liée à la confiance. Dans un contexte marqué par la défiance envers les institutions et les élites, la société civile est elle-même soumise à une exigence croissante de transparence et d’exemplarité. Les citoyens attendent des organisations qu’elles rendent davantage compte de leurs actions, de leur gouvernance et de leur impact réel.

Comment la société civile peut-elle contribuer au renforcement de la démocratie au-delà des périodes électorales ?

La démocratie ne peut pas se limiter aux seules échéances électorales. Elle suppose une participation continue des citoyens à la vie publique, ainsi qu’une capacité collective à débattre, interpeller et proposer. Dans cette perspective, la société civile joue un rôle essentiel.

Elle peut d’abord contribuer à renforcer l’éducation citoyenne. Cela passe par la sensibilisation aux droits et devoirs, la promotion du débat public et le développement d’une culture démocratique fondée sur la participation et la responsabilité. Les mouvements citoyens ont montré, ces dernières années, leur capacité à rapprocher les enjeux politiques des préoccupations concrètes des populations, notamment des jeunes.

Le mouvement citoyen Y’en a Marre en constitue une illustration marquante. À travers ses campagnes de sensibilisation, ses actions de mobilisation et son travail d’éducation citoyenne, il a contribué à renforcer la participation des jeunes au débat public et à promouvoir une culture de vigilance démocratique dépassant largement les seules périodes électorales.

La société civile peut également jouer un rôle de veille démocratique. Elle doit être capable d’interpeller les pouvoirs publics sur les questions de gouvernance, de justice sociale, de transparence ou de respect des droits fondamentaux. Cette fonction de vigilance est indispensable dans toute démocratie vivante.

J’insiste aussi beaucoup sur l’importance des outils numériques. Les réseaux sociaux offrent aujourd’hui des possibilités inédites de mobilisation, de dialogue et de reddition de comptes. Une société civile moderne doit être capable d’utiliser ces plateformes pour créer des espaces d’échange permanents avec les citoyens et renforcer leur implication dans les débats publics.

Enfin, la société civile peut contribuer à construire des ponts entre les institutions et les populations. Dans des contextes de tension ou de défiance, elle peut jouer un rôle de médiation, favoriser le dialogue et contribuer à reconstruire la confiance démocratique.




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Quelles réformes vous paraissent indispensables pour restaurer la confiance entre citoyens, institutions et organisations civiles ?

La première réforme indispensable concerne la gouvernance des organisations de la société civile elles-mêmes. Elles doivent renforcer leurs pratiques de transparence, de reddition de comptes et de participation interne. Les citoyens attendent aujourd’hui davantage d’exemplarité et de clarté sur le fonctionnement des organisations, notamment quant aux financements dont les bailleurs ont parfois un agenda bien différent des priorités et valeurs nationales.

La deuxième priorité est celle de l’inclusion. La société civile doit mieux représenter la diversité du Sénégal contemporain, notamment les jeunes, les femmes, les territoires périphériques et les groupes souvent marginalisés. Une organisation qui ne reflète pas les réalités sociales du pays risque progressivement de perdre sa légitimité.

Je pense également qu’il est essentiel de développer des mécanismes de coopération plus solides entre organisations civiles, mouvements citoyens, collectivités locales et institutions publiques. Les grands défis contemporains nécessitent des approches collectives et transversales. La société civile doit être capable de dépasser les logiques de fragmentation pour construire des alliances durables autour de l’intérêt général.

Enfin, il me paraît fondamental d’investir dans la formation et la modernisation des acteurs de la société civile. Les enjeux actuels exigent des compétences nouvelles telles que la communication numérique, le plaidoyer, la gestion de projets, la gouvernance participative ou encore la maîtrise des outils digitaux. La capacité d’adaptation sera déterminante pour construire une société civile plus crédible, plus efficace et plus proche des citoyens.

The Conversation

Laurent Bonardi does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. La société civile sénégalaise face à une crise de légitimité : pourquoi elle doit se réinventer – https://theconversation.com/la-societe-civile-senegalaise-face-a-une-crise-de-legitimite-pourquoi-elle-doit-se-reinventer-283814

Cyclo-cross : le difficile parcours de deux Québécoises sur le circuit européen

Source: The Conversation – in French – By Nicolas Moreau, Professeur titulaire / Full Professor, L’Université d’Ottawa/University of Ottawa

À Hulst, aux Pays-Bas, les Québécoises Rafaelle Carrier et Maghalie Rochette ont vécu des mondiaux de cyclo-cross éprouvants, révélateurs des défis de percer sur le circuit européen.


Mélange d’odeur de frites et de bières, musique disco à fort volume, 55 000 admirateurs ne cessant de crier pendant deux jours : nous ne sommes pas à un festival de musique, mais aux mondiaux de Cyclo-Cross UCI (Union Cycliste Internationale) qui ont eu lieu lors de la dernière semaine de janvier 2026 dans ce qu’il est courant d’appeler la Mecque du Cyclo-Cross, à Hulst aux Pays-Bas. Cette discipline, d’une durée d’une heure environ, consiste à effectuer plusieurs tours d’un circuit accidenté se déroulant généralement dans des parcs ou des sous-bois. Jalonnées de descentes et montées, d’obstacles naturels et artificiels, le cyclo-cross oblige les athlètes à parfois porter leur vélo.

Si le Néerlandais Mathieu van der Poel a remporté un huitième titre de champion du monde de cyclo-cross chez les hommes élites, et la Néerlandaise Lucinda Brand un deuxième titre chez les femmes élites, la compétition s’est moins bien passée pour nos deux championnes québécoises : Rafaelle Carrier et Maghalie Rochette.

Professeur à l’École de travail social de l’Université d’Ottawa, mes recherches s’inscrivent dans le champ de la sociologie du sport. Plus précisément, je m’intéresse à l’activité physique comme outil de développement psychosocial auprès des plus vulnérables, aux enjeux des nouvelles technologies dans la pratique sportive, aux dérives du sport (comme la dépendance) ainsi qu’aux retombées sociales des grands événements sportifs. C’est dans ce contexte que j’ai eu la chance de m’entretenir avec Rafaelle et Maghalie par téléphone quelques jours après ces championnats, où nous avons discuté de leur course et des enjeux de concourir sur le circuit européen en tant que Nord-Américaine.

Une course difficile

Rafaelle est issue du vélo de montagne et excelle dans cette discipline. Le parcours de Hulst devait donc théoriquement lui convenir puisque ce dernier est très technique et demande une grande agilité. La nouvelle coureuse de chez Trinity Racing espérait donc sans doute mieux que cette seizième place chez les moins de 23 ans. Pour expliquer ce qu’elle considère elle-même être une contreperformance, Rafaelle évoque la fatigue d’un stage en Espagne au retour des fêtes de fin d’année, ainsi qu’une chute qui a nécessité un changement de vélo.




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Maghalie en était, quant à elle, déjà à ses neuvièmes championnats mondiaux UCI de Cyclo-cross. Contrairement à Rafaelle, elle avait passé l’hiver au Québec, et est venue aux Pays-Bas strictement pour compétitionner aux mondiaux. Sa course a hélas été un désastre, comme elle me l’explique elle-même. Une chute sur la tête, après deux premiers tours déjà difficiles, a rapidement mis fin à ses objectifs. Elle n’a cependant pas voulu abandonner et a terminé la course. Cette chute ne relève pas, selon elle, de la malchance, mais du fait qu’elle se soit entraînée à l’intérieur (sur le rouleau) durant la période hivernale. Elle était donc moins habile sur son vélo.

L’hégémonie européenne

J’ai ensuite interrogé Rafaelle et Maghalie sur les enjeux rencontrés par les coureuses québécoises lorsque vient le temps de compétitionner en Europe. Un premier élément issu de la discussion concerne la nécessité de participer aux épreuves européennes de cyclo-cross, et ce malgré l’existence du circuit nord-américain.

Autrement dit, pour être reconnu, il faut, selon elles, rouler (et obtenir de bons résultats) en Europe. Ce phénomène peut être qualifié d’eurocentrisme, dans le sens où les compétitions de cyclo-cross les plus prestigieuses se déroulent sur le sol européen. Les longs déplacements, la fatigue, les coûts financiers et l’éloignement familial sont donc accentués pour les coureuses nord-américaines. Rappelons également que les compétitions de cyclo-cross sont très nombreuses entre le 15 décembre et le 15 janvier. Se plier au calendrier européen suppose donc ne pas pouvoir passer le temps des fêtes en famille pour ces athlètes.

Des conditions variables

Un second élément porte sur ce que Maghalie qualifie de « clash » culturel. En Amérique du Nord, m’explique-t-elle, les coureuses logent au même endroit durant les fins de semaine de compétition, ce qui favorise les échanges et permet de créer une atmosphère plutôt amicale. Cette pratique est moins répandue en Europe, où beaucoup de coureuses ont leur propre auto-caravane et demeurent aux alentours du circuit pour la seule journée de course.




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J’ai également pu constater le confort de ces autos-caravanes et bus (surtout pour les athlètes appartenant à des équipes avec de gros budgets). Le contraste avec les voitures de cyclisme Canada lors des deux derniers championnats du monde de cyclo-cross était saisissant. Les moyens matériels et le confort ne sont définitivement pas les mêmes selon les coureuses.


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Gagner le respect

Un troisième point est le fait que le respect doit se gagner en Europe. Maghalie se rappelle ainsi qu’elle a longtemps été la seule Canadienne sur le circuit de cyclo-cross européen et que ses premiers contacts avec les cyclistes de ce continent ne se sont pas fait les « bras ouverts ».

Cependant, sa présence régulière sur le circuit européen d’année en année, et le fait d’avoir de « bonnes batailles » avec les meilleures coureuses d’Europe, lui a permis de se faire progressivement accepter.

Une culture moins présente

La culture du cyclo-cross demeure peu développée au Québec, malgré un intérêt réel pour le vélo sur route. Le Tour de l’Abitibi, les Grands Prix Cyclistes de Québec et de Montréal, ainsi que la tenue prochaine des Championnats du monde UCI sur Route à Montréal à l’automne 2026 témoignent de cet engouement.

Le cyclo-cross est pourtant un sport spectaculaire, qui exige à la fois technique, endurance et tactique. Consacrer une heure, un dimanche matin d’hiver, à regarder une course suffit souvent pour saisir l’intensité et la richesse de cette discipline.

La Conversation Canada

Nicolas Moreau ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Cyclo-cross : le difficile parcours de deux Québécoises sur le circuit européen – https://theconversation.com/cyclo-cross-le-difficile-parcours-de-deux-quebecoises-sur-le-circuit-europeen-283330

Bouchons d’oreilles au travail : quand le confort devient un enjeu de santé

Source: The Conversation – in French – By Olivier Doutres, professeur en acoustique, École de technologie supérieure (ÉTS)

Dans les milieux de travail bruyants, la protection auditive est incontournable. Pourtant, malgré des décennies de réglementation et de progrès technologiques, la surdité professionnelle demeure un problème de santé publique majeur.


Au Québec seulement, plus de 145 000 travailleurs ont eu une surdité professionnelle acceptée par la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) entre 1997 et 2022.

Malgré la réglementation, la perte auditive demeure la maladie professionnelle la plus fréquemment déclarée et la plus coûteuse pour l’État québécois, avec une incidence qui continue d’augmenter.

Derrière ces chiffres, une réalité persiste : les dispositifs de protection auditive sont loin d’être utilisés de façon optimale.

Parmi eux, les bouchons d’oreilles occupent une place centrale. Peu coûteux, faciles à distribuer et efficaces sur le plan acoustique, ils sont omniprésents sur les chantiers, dans les usines et dans plusieurs secteurs industriels. Mais une question fondamentale demeure trop souvent ignorée : que se passe-t-il lorsque ces bouchons sont inconfortables ?

Le paradoxe des protections auditives

En théorie, un bouchon d’oreille bien choisi et correctement porté peut réduire de façon importante l’exposition au bruit. En pratique, de nombreux travailleurs les retirent partiellement, les replacent mal ou cessent carrément de les porter au cours de la journée. La raison est parfois un manque d’information, mais elle est souvent plus prosaïque : douleur, pression, démangeaisons, sensation de compression, sensation d’isolement ou fatigue accrue.

L’inconfort n’est donc pas un détail. Il constitue un facteur clé de non-adhésion, qui compromet directement l’efficacité des stratégies de prévention du bruit. C’est précisément ce constat qui a motivé notre équipe de chercheurs de l’École de technologie supérieure (ÉTS) et de l’Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en Sécurité du travail (IRSST) à s’attaquer à une question longtemps jugée secondaire : comment mesurer objectivement l’inconfort des bouchons d’oreilles, et comment intégrer ce concept dans leur conception et leur sélection ?

Mesurer l’inconfort : un défi scientifique

L’inconfort lié aux bouchons d’oreilles ne se résume pas à une simple sensation de gêne. Il s’agit d’un phénomène multidimensionnel, qui combine plusieurs expériences distinctes.

  • La dimension physique regroupe la pression, la douleur ou l’irritation dans le conduit auditif.

  • La dimension acoustique renvoie aux changements dans la perception des sons, notamment la résonance accrue de sa propre voix ou l’intelligibilité des alarmes ou de la parole des collègues qui est réduite.

  • La dimension fonctionnelle concerne l’usage concret au travail : facilité de communication, compatibilité avec d’autres équipements ou impact sur les tâches à accomplir.

  • Enfin, la dimension psychologique touche à l’acceptabilité du dispositif, au sentiment d’isolement ou, à l’inverse, à la perception d’être mieux protégé.

En considérant ces différentes dimensions, la recherche permet de mieux comprendre pourquoi un bouchon efficace sur le plan technique peut néanmoins être peu porté ou mal porté dans la réalité.

Pour documenter le phénomène, nous avons réalisé des tests à la fois sur le terrain et en laboratoire. Les participants de l’étude ont été invités à porter différents types de bouchons d’oreilles sur des périodes prolongées sur leur lieu de travail (pour les tests terrain) ou dans des conditions reproduisant le plus fidèlement possible l’environnement sonore sur un lieu de travail (pour les tests en laboratoire).

Plutôt que de se limiter à une impression générale, nous avons évalué séparément les différentes dimensions de l’inconfort. Pour mieux comprendre ce qui rend un bouchon d’oreille inconfortable, plusieurs de ses caractéristiques ont été étudiées, comme sa forme ou sa rigidité, à l’aide d’appareils spécialisés appelés « testeurs de confort ». En parallèle, certaines particularités des personnes, comme la forme de leur conduit auditif, ainsi que leur environnement de travail, ont aussi été évaluées.

En croisant toutes ces informations, des analyses statistiques ont permis de mettre en lumière les éléments qui influencent le plus l’inconfort ressenti.




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Comprendre l’inconfort des protections auditives

Les résultats obtenus sont clairs : tous les bouchons ne se valent pas en matière de confort, même lorsque leur performance acoustique est comparable. Les analyses montrent que le confort global ne dépend pas uniquement des propriétés physiques du protecteur, mais d’une interaction complexe entre trois éléments : l’utilisateur, le bouchon d’oreille et l’environnement de travail.

Sur le terrain, les résultats obtenus en administrant des questionnaires auprès d’utilisateurs de bouchons d’oreille dans des milieux de travail bruyants ont montré que les dimensions psychologique et fonctionnelle jouent un rôle déterminant. Le sentiment de bien-être, la perception d’être protégé ou encore la facilité d’utilisation influencent davantage l’appréciation globale que les seules caractéristiques physiques ou acoustiques. Des facteurs comme l’organisation du travail, la température de l’environnement ou encore certaines caractéristiques individuelles, comme l’âge ou la morphologie du conduit auditif, peuvent également modifier l’expérience de port.


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Le type de bouchon utilisé a aussi une influence marquée. Les bouchons sur mesure, adaptés à la forme du conduit auditif de chaque personne, se révèlent généralement plus confortables, tandis que les bouchons prémoulés sont souvent les moins appréciés. Les bouchons en mousse compressible occupent quant à eux une position intermédiaire, leur confort dépendant en grande partie de la manière dont ils sont insérés.

Les travaux subséquents menés en laboratoire permettent de mieux comprendre l’origine de ces différences. Ils montrent que le confort physique est principalement déterminé par les propriétés mécaniques du bouchon – sa rigidité, la pression exercée sur les parois du conduit auditif ou encore les forces de frottement lors de l’insertion et du retrait. À l’inverse, les dimensions fonctionnelle et acoustique sont davantage liées à l’expérience de l’utilisateur et à son contexte de travail.

Ces résultats confirment que l’inconfort physique peut être évalué de manière fiable en laboratoire, même avec des participants novices. En revanche, certains aspects liés à la communication ou à la perception des signaux sonores demeurent fortement dépendants des conditions réelles de travail.

Des retombées concrètes pour l’industrie et la prévention

Les retombées de cette recherche dépassent largement le cadre académique. En proposant des méthodes standardisées pour évaluer l’inconfort, elle ouvre la voie à plusieurs améliorations concrètes.

D’abord, pour les fabricants de bouchons, ces outils permettent d’intégrer le confort dès la phase de conception, au même titre que l’atténuation acoustique. Ensuite, pour les responsables en santé et sécurité au travail, ils offrent des critères supplémentaires pour choisir des protections réellement adaptées aux travailleurs, plutôt que de se fier uniquement aux indices de réduction du bruit.

À plus long terme, cette approche pourrait également favoriser le développement de protections auditives personnalisées, mieux ajustées à la morphologie individuelle, et donc mieux acceptées sur le terrain.

Repenser la protection auditive

La prévention de la surdité professionnelle ne repose pas uniquement sur des normes et des décibels. Elle dépend aussi du vécu quotidien des travailleurs. En mettant en lumière le rôle central du confort, notre recherche invite à repenser la protection auditive sous un angle plus humain, plus réaliste et, ultimement, plus efficace.

Dans un contexte où la surdité demeure la maladie professionnelle la plus reconnue au Québec, améliorer le confort des bouchons d’oreilles n’est pas un luxe : c’est une nécessité. Une protection que l’on porte vraiment, toute la journée, vaut toujours mieux qu’une protection parfaite… laissée dans la poche.


Les auteurs tiennent à remercier Chantal Gauvin et Alessia Negrini de l’Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en sécurité du travail (IRSST) ainsi que le professeur Alain Berry de l’Université de Sherbrooke pour leur engagement dans le projet et la relecture de cet article.

La Conversation Canada

Doutres Olivier a reçu des financements de Institut de Recherche Robert-Sauvé en Santé et en Sécurité du Travail (IRSST) (Reference No. 2015-0014) et de MITACS (programme Acceleration, Reference No. IT10643)

Franck Sgard a reçu des financements de Institut de Recherche Robert-Sauvé en Santé et en Sécurité du Travail (IRSST) (Reference No. 2015-0014) et de MITACS (programme Acceleration, Reference No. IT10643)

ref. Bouchons d’oreilles au travail : quand le confort devient un enjeu de santé – https://theconversation.com/bouchons-doreilles-au-travail-quand-le-confort-devient-un-enjeu-de-sante-278832

Non, nos ancêtres ne se sont pas simplement « redressés » : repenser l’évolution vers notre bipédie

Source: The Conversation – in French – By Jérémy Duveau, Chercheur associé, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Représentation du groupe d’australopithèques ayant laissé leurs empreintes à Laetoli (Tanzanie actuelle). Ces traces fossilisées sont actuellement les plus anciennes preuves directes de la bipédie chez les ancêtres de l’être humain. Dawid Adam Iurino/University of Milano Statale, Fourni par l’auteur

Loin de l’image populaire mais fausse d’un grand singe se redressant peu à peu pour devenir bipède, les recherches menées par les paléoanthropologues depuis plus de cinqiante ans dévoilent une réalité bien plus complexe. L’histoire des modes de locomotion des membres de la lignée humaine reflète notre évolution : elle n’est pas linéaire, elle est buissonnante et, surtout, d’une incroyable diversité.


Comme toutes les espèces, la nôtre, Homo sapiens, possède des caractéristiques propres au sein du vivant. Mais qu’est-ce qui nous différencie de nos plus proches parents, les autres primates ? La première réponse porte généralement sur notre façon de nous tenir et de nous mouvoir sur deux jambes, la bipédie. En effet, bien que les autres primates soient capables d’une posture (statique) et ponctuellement d’une locomotion (mouvement) bipèdes, nous sommes la seule espèce de primates à l’être de façon permanente. L’acquisition et le développement de ce mode locomoteur sont des éléments clés de notre évolution.

Des fossiles à la locomotion

Tout d’abord, comment reconstruire la locomotion, donc le mouvement, à partir de fossiles inertes ?

Pour y parvenir, l’approche classique consiste à comparer les caractéristiques anatomiques du fossile à celles de primates bien vivants en utilisant l’anatomie comparée et fonctionnelle. Il s’agit d’établir des liens entre anatomie et locomotion chez les espèces actuelles pour les appliquer à des spécimens fossiles afin de reconstruire leur comportement. Cette approche est possible parce que chaque individu de chaque espèce présente des adaptations, des caractères qui ont été sélectionnés et conservés sur le temps long de l’évolution, et certaines de ces adaptations concernent la locomotion.

La comparaison entre l’humain actuel et le chimpanzé permet de comprendre ce concept d’adaptations locomotrices. Ces deux espèces présentent des comportements locomoteurs différents : les humains sont bipèdes de façon permanente alors que les chimpanzés pratiquent une quadrupédie au sol (appelée knuckle-walking), mais peuvent aussi moins fréquemment grimper et se suspendre aux arbres et être ponctuellement bipèdes.

On dit que les chimpanzés, à l’image d’autres primates, ont un répertoire locomoteur, une combinaison entre plusieurs modes dont la fréquence d’utilisation peut varier. Ces différences de locomotion s’illustrent dans un grand nombre de caractéristiques anatomiques, par exemple :

  • à la tête, le foramen magnum, zone d’insertion de la colonne vertébrale située à la base du crâne chez l’humain se trouve à l’arrière du crâne chez les chimpanzés, indiquant une posture érigée chez les premiers, une posture quadrupède chez les seconds ;

  • aux jambes, les fémurs humains sont éloignés au niveau de nos larges hanches et se rapprochent en allant vers les genoux, permettant un bon équilibre debout. À l’inverse, chez les chimpanzés, les fémurs sont parallèles ;

  • les bras des chimpanzés sont plus longs que leurs jambes, permettant une meilleure capacité à la fois à grimper et à marcher à quatre pattes ;

  • nos pieds présentent un système d’arches anatomiques formant une voûte plantaire. Cette voûte, absente chez les chimpanzés, est une adaptation à la marche bipède : elle agit comme absorbeur de chocs et comme levier lors de la propulsion vers l’avant.

En plus de ces analyses du squelette visibles à l’œil nu, les paléoanthropologues ont recours à des techniques virtuelles, en particulier aux analyses d’imagerie à très haute résolution afin d’étudier l’intérieur même des ossements. La structure interne des os, en particulier celle des membres (le fémur et le tibia pour la jambe et la cuisse, l’humérus pour le bras), permet par exemple d’estimer la robustesse d’un os et, par conséquent, son niveau d’adaptation pour un type de locomotion. En quelques mots, avoir son fémur (cuisse) plus robuste que son humérus (bras) témoigne par exemple d’une préférence pour un déplacement sur les jambes.

Structure interne d’un fémur de gorille (à gauche) et d’humain actuel (à droite), obtenues par scanner à rayons-X. L’analyse montre une différence dans l’orientation du col et de la tête du fémur en haut, et dans l’épaisseur de l’os son applatissement en
Structures internes d’un fémur de gorille (à gauche) et d’humain actuel (à droite), obtenues par scanner à rayons-X. L’analyse montre une différence dans l’orientation du col et de la tête du fémur en haut et, dans l’épaisseur de l’os, son applatissement en bas.
Fourni par l’auteur

Enfin, d’autres vestiges plus rares que les ossements témoignent des comportements locomoteurs du passé : les empreintes de pieds fossiles qui capturent des moments figés dans le temps. L’observation d’empreintes permet aisément de savoir si l’individu qui les a laissés était bipède ou quadrupède. Mais les empreintes offrent également des informations sur la démarche elle-même : la distance entre les pas ou l’angle formé par le pied permettent de mettre les fossiles en mouvement.

Bipèdes mais pas que

C’est donc à partir des restes osseux et d’empreintes de pieds qu’il est possible d’étudier la locomotion des fossiles. Maintenant que la méthode est connue, nous pouvons nous intéresser à l’évolution de la locomotion des hominines, regroupant Homo sapiens et les espèces fossiles plus proches de nous que des chimpanzés, c’est-à-dire les représentants de ce qui est couramment appelé la « lignée humaine ».

Distribution temporelle des différentes espèces d’hominines. Le nombre d’espèces peut varier suivant les auteurs. Les relations entre chaque espèce sont souvent peu consensuelles
Distribution temporelle des différentes espèces d’hominines. Le nombre d’espèces peut varier suivant les auteurs. Les relations entre chaque espèce sont souvent peu consensuelles.
Fourni par l’auteur

Les hominines les plus anciens sont connus grâce à trois groupes : Sahelanthropus dont le célèbre Toumaï (Tchad, 7 millions d’années), Orrorin (Kenya, 6 millions d’années) et Ardipithecus (Éthiopie et Kenya, entre 6,3 et 4,4 millions d’années). L’inclusion de ces trois groupes aux hominines à la base de l’évolution humaine repose en partie sur la présence de caractères adaptés à la bipédie.

Cependant, la présence d’une bipédie fait largement débat au sein de la communauté des paléoanthropologues. En effet, notre connaissance de leur anatomie est limitée par une faible quantité de fossiles pour la plupart fragmentés et par le fait que ces fossiles montrent une « anatomie en mosaïque ». Ce terme désigne le fait qu’un individu fossile peut présenter à la fois des adaptations à la bipédie au sol et à une locomotion arboricole, une anatomie originale et inconnue chez les primates actuels et donc difficilement interprétable. Autre problème : ces adaptations semblent varier d’un groupe à l’autre, témoignant d’une diversité de comportements locomoteurs incluant une forme de bipédie chez ces premiers représentants de la lignée humaine.

Pour les espèces d’hominines plus récentes, du moins à l’échelle des temps géologiques, l’image est plus claire. Les australopithèques, connus entre 4,2 millions et 2 millions d’années en Afrique, sont un groupe bien documenté grâce à la découverte de plusieurs centaines de restes osseux.

Certaines découvertes exceptionnelles – comme le squelette de la célèbre Lucy (Éthiopie, 3,2 millions d’années), complet à 40 %, ou le squelette de Little Foot (Afrique du Sud, 3,7 millions d’années), moins connu du grand public mais complet à près de 90 %, ou encore les empreintes de pieds de Laetoli (Tanzanie, 3,7 millions d’années) – nous livrent des informations sur l’évolution de la locomotion de nos ancêtres. La morphologie de la colonne vertébrale, du bassin, de la hanche, du genou et de la cheville de Lucy et de Little Foot ainsi que les empreintes de Laetoli montrent clairement que les australopithèques étaient bipèdes, au moins en partie. Toutefois, les phalanges de mains courbées et l’orientation de l’épaule suggèrent une locomotion arboricole.

La présence de ces derniers caractères interroge les paléoanthropologues depuis plus de cinquantes ans : ces hominines pratiquaient-ils plusieurs modes de locomotion (à l’image des autres primates) ou bien ces caractères anatomiques sont-ils le résidu de l’anatomie de leurs ancêtres sans utilisation réelle ? Cette question ouvre sur une nouvelle problématique qui n’a pas encore trouvé de réponse claire : la distinction entre la capacité à effectuer un comportement et sa pratique réelle.

Deux types de vestiges attribués aux Australopithèques. A -- Squelette de Lucy, attribuée à l’espèce « Australopithecus afarensis », montrant des caractères adaptés à la bipédie et des caractères adaptés à un comportement de suspenseur et de grimpeur. B
Deux types de vestiges attribués aux australopithèques. A. Squelette de Lucy, attribuée à l’espèce Australopithecus afarensis, montrant des caractères adaptés à la bipédie et des caractères adaptés à un comportement de suspenseur et de grimpeur. B. Une des six pistes d’hominines, vieilles de 3,7 millions d’années découvertes à Laetoli, en Tanzanie, preuve directe de différentes bipédies à la même période.
Auteur/Muséum national d’histoire naturelle/Masao et al., Fourni par l’auteur

À côté des célèbres australopithèques, d’autres hominines comme les paranthropes ou les premiers représentants du genre Homo, comme Homo habilis, sont moins bien documentés, bien qu’ils leur soient contemporains. Plusieurs recherches ont cependant souligné que ces espèces, parfois contemporaines, différaient les unes des autres. L’image est donc complexe : des hominines différents coexistent et sont adaptés à des comportements variés. L’évolution n’est pas linéaire, elle témoigne d’une grande diversité passée.

Les derniers représentants du genre Homo ont, pendant longtemps, été considérés comme des bipèdes permanents. C’est le cas pour les Homo erectus ou les néandertaliens qui partagent la majorité des adaptations à la bipédie retrouvées chez Homo sapiens.

Toutefois, les découvertes de nouvelles espèces du genre Homo lors des deux dernières décennies montrent une diversité locomotrice y compris pour des périodes relativement récentes du point de vue de notre longue histoire évolutive.

Homo naledi, connu par près de 1 500 restes osseux représentant au minimum une vingtaine d’individus et découvert en 2013 dans la grotte de Rising Star (Johannesburg, Afrique du Sud), daté entre 330 000 et 230 000 ans, en est l’exemple parfait. Des phalanges de main courbées, une voûte plantaire du pied peu marquée… sont des caractères se rapprochant des australopithèques, alors que ces individus étaient contemporains des premiers représentants de notre espèce Homo sapiens en Afrique.

Ces caractéristiques sont surprenantes pour une date aussi récente. Elles soulèvent des doutes sur la capacité de cette espèce à se déplacer sur de longues distances, un comportement adopté par les Homo erectus, les néandertaliens et les Homo sapiens. Le constat est clair : la diversité des locomotions est restée présente jusque récemment.

Une partie des restes osseux d’Homo naledi illustrant une diversité locomotrice chez les hominines les plus récents
Une partie des restes osseux d’Homo naledi illustrant une diversité locomotrice chez les hominines les plus récents.
Berger & al, Fourni par l’auteur

L’origine de la bipédie en vue

La locomotion bipède est un élément déterminant de notre évolution, expliquant en grande partie le succès évolutif des hominines par rapport aux autres grands singes. Toutefois, la question de l’origine de la bipédie demeure.

À quoi ressemblait l’ancêtre commun aux humains et aux chimpanzés ? Était-il plus bipède que quadrupède ? Le débat reste ouvert et de nouvelles découvertes de fossiles en Europe soulèvent la question de l’apparition d’une forme de bipédie avant même l’apparition des premiers hominines. Si la question des origines reste ouverte, la diversité comportementale des hominines est désormais un fait.

The Conversation

Jérémy Duveau est enseignant-chercheur à l’Université de Tübingen (Allemagne) et chercheur associé au Muséum national d’Histoire naturelle. Il est membre depuis 2017 de l’International Research Network “Bipedal Equilibrium” (CNRS Ecologie & Environnement). Une partie de ses recherches ont été financées suite à l’obtention du prix de thèse de la Chancellerie des Universités de Paris en 2021. Il a également reçu des financements de la fondation Fyssen pour ses recherches en 2022 et 2023 ainsi que de l’Agence National de la Recherche pour le projet ANR-18-CE27-0010 HoBiS entre 2019 et 2024.

Quentin Cosnefroy est chercheur associé au laboratoire PACEA de Bordeaux et membre de l’International Research Network “Bipedal Equilibrium” (CNRS Ecologie & Environnement).

Il a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche pour le projet ANR-18-CE27-0010 HoBiS entre 2020 et 2024 et le projet ANR-22-CE27-0016 NeHos entre 2024 et 2026 ; ainsi que du Grand Programme de Recherche “Human Past” de l’Université de Bordeaux.

ref. Non, nos ancêtres ne se sont pas simplement « redressés » : repenser l’évolution vers notre bipédie – https://theconversation.com/non-nos-ancetres-ne-se-sont-pas-simplement-redresses-repenser-levolution-vers-notre-bipedie-283215

Contre les oppressions subies par les femmes, décoloniser le féminisme

Source: The Conversation – in French – By Serene J. Khader, Professeure de philosophie et d’études de genre, CUNY Graduate Center

Dans Décoloniser l’universalisme, une éthique du féminisme transnationale, aux éditions Éliott, la philosophe états-unienne Serene J. Khader (Graduate School and University Center of the City University of New York) dénonce une forme de « féminisme missionnaire » occidental qui entend « sauver » les femmes des Sud en imposant un modèle unique et idéalisé. Or, analyse-t-elle, il est possible de défendre des valeurs féministes universelles prenant en compte la pluralité des conditions féminines à travers le monde, sans imposer un modèle culturel occidental.

Son ouvrage est traduit pour le public français par la philosophe française Manon Garcia (Université Goethe de Francfort), qui en signe également la préface. Nous vous proposons des extraits de cette préface, suivis de bonnes feuilles du livre de Serene J.Khader.


Extrait de la préface de Manon Garcia

Ce livre entend démontrer de manière implacable que le féminisme peut et doit être universaliste et, ce faisant, clarifier ce qu’est l’universalisme au point de le redéfinir. Pour autant, cette technicité ne doit pas masquer l’essentiel : ce livre contribue de manière extrêmement importante à des débats centraux du féminisme, de la philosophie et du monde politique contemporain. Il dissout une bonne fois pour toutes la prétendue alternative entre universalisme et relativisme moral : seule une mécompréhension de ce qu’est l’universalisme peut laisser croire que nous n’aurions le choix qu’entre un universalisme qui masquerait forcément des ambitions impérialistes et un anti-impérialisme forcément relativiste et complaisant face à des pratiques culturelles qui perpétuent l’oppression sexiste. […]

On peut légitimement se demander pourquoi un lectorat français aurait besoin de lire des analyses de Serene Khader : après tout, les féministes francophones n’ont pas attendu ce livre pour s’interroger sur l’universalisme, et l’importation de la littérature féministe notamment américaine en France peut parfois avoir l’air d’une démarche impérialiste elle-même, qui nous ferait croire que bell hooks et Angela Davis valent nécessairement mieux qu’Awa Thiam, Françoise Vergès ou Fatima Mernissi.

Abstraction de l’universalisme à la française

Il y a sans nul doute un problème dans la réception française des écrits décoloniaux français et francophones : les sœurs Nardal et Aimé Césaire se sont depuis longtemps inquiétés de l’abstraction néfaste de l’universalisme à la française, Frantz Fanon a mis en évidence le lien entre l’entreprise coloniale et la volonté de dévoilement des femmes, Awa Thiam demande, depuis 1978, que l’on donne la parole aux femmes noires, Fatima Mernissi s’est intéressée dès le début des années 1980 à l’intersection des oppressions de genre, de classe et de race dans la vie des paysannes et a établi un parallèle entre l’injonction à la minceur des femmes occidentales et l’injonction au port du voile dans les pays du Maghreb et certains des textes centraux du féminisme islamique ont été écrits en français.




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De manière plus récente et plus strictement philosophique, les travaux de Naïma Hamrouni sur le sujet féministe, ceux de Soumaya Mestiri et de Nadia Yala Kisukidi sur la nécessité de décoloniser le féminisme et la philosophie, ceux d’Elsa Dorlin sur le rôle conjoint du sexisme et du racisme dans la construction moderne de la nation et ceux de Hourya Benthouami et Nadia Yala Kisudiki spécifiquement sur la question de l’universalisme à la française montrent le rôle que peut jouer la philosophie dans la mise en évidence de l’impérialisme et dans l’élaboration d’outils pour le combattre.

Bâtir un pont

Mais il me semble que le travail de Serene Khader importe et gagne à être connu d’abord parce qu’il permet de bâtir un pont entre, d’un côté, les débats en philosophie contemporaine de tendance analytique sur les tensions entre multiculturalisme et féminisme (et notamment les textes de Susan M. Okin et Uma Narayan, ndlr), les débats politiques actuels sur la possibilité d’une diplomatie féministe (l’idée de diplomatie féministe a été proposée par la Suède en 2014 et a depuis été adoptée par plusieurs pays européens, notamment la France et l’Allemagne, ndlt), sur le fémonationalisme, sur le communautarisme, sur l’intersectionnalité et, plus généralement, sur la tension supposée entre appartenance culturelle et participation politique.


Bonnes feuilles de l’ouvrage de Serene J. Khader

Certes, le féminisme implique que les rapports de genre oppressifs sont inacceptables, mais rien n’autorise à présumer qu’il n’existerait qu’une seule conception du genre compatible avec la justice de genre, ou capable de la soutenir. L’idée qu’une société juste du point de vue du genre devrait nécessairement adopter la compréhension occidentale des rôles de genre peut, par conséquent, obscurcir le sens du pouvoir des « autres » femmes et les raisons pour lesquelles elles investissent certains rôles féminins.

L’idéalisation des formes culturelles occidentales

La discussion que Joan Scott (dans la Politique du voile, ndlr) consacre à la façon dont la France appréhende le hijab fournit un exemple frappant de la manière dont l’idéalisation de protocoles occidentaux en matière de genre peut conduire à surestimer, avec une désinvolture inquiétante, l’assujettissement des « autres » femmes. (L’ouvrage se concentre notamment sur les débats autour de la loi du 15 mars 2004 interdisant le port ostensible de signes religieux dans l’enceinte scolaire, plus communément appelée « loi sur le voile », ndlr)

Scott soutient que le désir, en France, d’interdire le port du voile musulman à l’école procède de l’hypothèse, chez les Français·es non musulman·es, que leurs rapports de genre sont déjà égalitaires, et qu’ils le sont d’une manière singulière. L’un des ressorts de l’indignation face au hijab est l’idée que ce serait une tragédie que de jeunes femmes « cachent leurs beaux visages ».
(Bien entendu, le hijab ne couvre pas le visage – c’est un indice supplémentaire du geste culturaliste consistant à laisser les pratiques réputées les plus oppressives tenir lieu, par métonymie, de la culture tout entière, ndlt).

Selon Scott, cela révèle que ce que les Français·es jugent préoccupant était « le refus des filles de se conformer à ce qui était tenu pour les protocoles “normaux” d’interaction avec les membres du sexe opposé ». L’idée sous-jacente est que la « libération sexuelle » est un préalable de l’égalité des sexes, et que pour que cette libération sexuelle existe, il faut que les femmes apparaissent comme prêtes à avoir des relations sexuelles avec des inconnus ou au moins à être évaluées sexuellement par ces derniers.

Or, l’une des fonctions du hijab est précisément d’affirmer que la sexualité n’a sa place que dans des sphères d’intimité. Comme le note Scott, certaines féministes musulmanes affirment d’ailleurs que le fait de ne pas avoir à être sexualisées dans l’espace public est une source d’empouvoirement.

Nul besoin de trancher la question de savoir si le hijab est empouvoirant en France pour voir ce que l’idéalisation française rend impensable. Si Scott a raison, la conception française dominante ne peut reconnaître comme égalitaires que des conceptions des rapports de genre qui incitent les femmes à accepter des interactions sexualisées avec des inconnus. Or, il est difficile de soutenir qu’un tel type d’interaction est nécessaire pour être entendue politiquement ou pour accéder à l’éducation ; si une telle exigence s’avérait nécessaire mais ne pesait que sur les femmes, elle serait à l’évidence sexiste.

On pourrait objecter qu’attendre des femmes, unilatéralement, qu’elles désérotisent les relations dans la sphère publique est sexiste, indépendamment même de la participation à la vie publique. Mais beaucoup de femmes musulmanes qui défendent le port du voile ne considèrent pas pour autant que l’autorégulation sexuelle ou la modestie vestimentaire sont la seule responsabilité des femmes (Cf. Al-Khatahtbeh et coll., 2014).

Du point de vue français, en revanche, toute manière de gérer la sexualité qui ne se conforme pas aux protocoles « français » de disponibilité sexuelle et de fréquentation amoureuse apparaît comme hostile à l’égalité des sexes. Rejeter un protocole occidental de marquage du genre revient alors, purement et simplement, à accepter la subordination des femmes. La possibilité même de réinterpréter les rôles de genre musulmans, comme celle de soumettre à la critique les normes des Français·es non musulman·es, se trouve ainsi exclue.[…]

De la compatibilité entre rôles traditionnels et féminismes

Dans des conditions non idéales, la question décisive est de savoir si la capacité des femmes à façonner les conditions de leur action augmente, et si elle augmente d’une manière qui rend moins probable que le pouvoir s’exerce sur elles. La participation à nombre d’institutions associées, en Occident, à la sphère publique territorialisée (le marché ou la ville, par exemple) ne correspond pas nécessairement à un gain de pouvoir dans la décision sociale. C’est particulièrement vrai lorsque ces institutions ne sont pas, en fait, le lieu où se concentre le pouvoir social effectif.

C’est, me semble-t-il, ce qui se trouve au cœur des critiques formulées, en Afrique subsaharienne, à l’encontre de l’idéalisation d’une sphère publique territorialisée : si le village est un lieu où l’on peut infléchir la décision collective et que la ville ne l’est pas, ou si la capacité de produire de la nourriture constitue, dans la négociation, un atout plus décisif que la possession d’argent liquide, alors des stratégies consistant à réhabiliter des rôles traditionnels et à refuser des options qui les contredisent, peuvent être compatibles avec les objectifs féministes. (Cf. Monique Deveaux, 2016 sur la manière dont la reconnaissance de modes informels de participation politique peut accroître le pouvoir des femmes dans la décision sociale, dans des contextes d’autorité politique traditionnelle. Pour des analyses de formes importantes de pouvoir de décision sociale exercées au travers d’institutions susceptibles d’échapper aux Occidentales et aux Occidentaux, on pourra aussi consulter la littérature sur les_ panchayats _en Asie du Sud, ndlt).

Prenons encore l’exemple de l’interdiction du port du voile musulman et des défenses du voile par les féministes islamiques : il est possible que la capacité d’influer sur la vie sociale et la disponibilité sexuelle dans l’espace public soient relativement indépendantes. Je ne cherche évidemment ni à dire que le pouvoir qui se situe en dehors de la sphère publique territorialisée, ou qui rejette certains de ses attributs, est toujours plus important qu’il n’y paraît, ni à fournir une image d’Épinal de la « vie traditionnelle ».

Mais je veux montrer qu’un idéal, culturellement sous-déterminé, de participation à la prise de décision sociale conduit les féministes à se demander comment le pouvoir fonctionne réellement, dans différents domaines, au sein d’un contexte donné, au lieu de laisser des engagements missionnaires préalables fixer la réponse à l’avance.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Contre les oppressions subies par les femmes, décoloniser le féminisme – https://theconversation.com/contre-les-oppressions-subies-par-les-femmes-decoloniser-le-feminisme-277432