Le cadeau sous le sapin : ce qu’il dit de notre lien avec nos chiens

Source: The Conversation – in French – By Sandra Friedrich, Doctorante, Santé et société, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Chaque année, des millions de chiens, en Occident, trouveront un cadeau sous le sapin. Geste anodin ? Pas tant que ça. Ce rituel révèle non seulement la profondeur du lien qui nous unit à eux, mais aussi notre tendance à prêter à leurs comportements un sens humain.

Ces liens se construisent dans le quotidien : repas, promenades, moments de repos offrent au chien une base sécurisante, favorisent l’attachement et améliorent sa capacité à gérer le stress. Les rituels transforment l’ordinaire en moments porteurs de sens : le cadeau sous le sapin, les jeux du dimanche, les salutations au retour du travail.

Certains chercheurs voient dans la participation active des chiens une preuve de leur subjectivité, car ils anticipent et initient ces activités. L’enthousiasme du chien, ses bonds ou le battement de sa queue font partie intégrante du moment que les humains interprètent comme porteurs de signification.

Nos travaux, menés dans le cadre du doctorat interdisciplinaire santé et société de l’Uqam sous la direction de la professeure Johanne Saint-Charles, montre que ces rituels constituent des moments investis affectivement. Ils participant à ce que nous appelons l’« épaisseur temporelle » du lien : tout ce qui a été vécu ensemble et qui continue de nourrir le présent.

Rituels quotidiens et célébrations annuelles créent une histoire commune, des repères et des attentes réciproques. Si les humains offrent un cadeau à leur chien ou le photographient avec le père Noël, c’est qu’il occupe une place suffisamment importante pour mériter ce geste : il est reconnu comme membre à part entière de la famille.

Mais cette lecture est-elle anthropomorphique ? Quand l’humain voit le chien « participer activement », perçoit-il une vraie intention ou projette-t-il ses propres catégories mentales ? Quand on parle d’un « langage partagé » à propos de ces rituels domestiques, décrit-on une vraie réciprocité ou projette-t-on du sens sur des comportements canins ?

Repenser l’anthropomorphisme

On entend souvent que l’anthropomorphisme – cette tendance à attribuer des motivations, des pensées ou des émotions humaines aux animaux – constituerait une erreur à éviter absolument. La réalité est plus nuancée.




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L’anthropomorphisme est un trait quasi universel, mais il peut varier chez ceux et celles qui ont des animaux de compagnie. Les sciences du comportement animal reconnaissent chez le chien des capacités socio-cognitives réelles : lecture des émotions humaines, suivi du regard, mémoire des événements passés… Les recherches ont largement documenté la capacité des chiens à ressentir des émotions primaires perceptibles à travers leurs comportements, à manifester des préférences et à exprimer des attentes. Ces capacités créent les conditions d’une communication humain-chien fonctionnelle.

Le chien produit des expressions lisibles (postures, regards, vocalisations) et les humains les interprètent à travers leurs propres schémas cognitifs. Il en résulte une co-construction de la communication entre espèces : le chien émet, l’humain décode, et la relation se tisse. Mais le risque demeure de sur-interpréter, de plaquer sur l’animal une intériorité calquée sur la nôtre.

Il est peu probable qu’un chien soit jaloux (au sens humain du terme) du cadeau du chat ou qu’il sache qu’il a été sage cette année. S’il déchire frénétiquement le papier d’emballage, cela ne veut pas forcément dire qu’il éprouve de la reconnaissance, mais cela ne signifie pas non plus qu’il ne ressent rien. Dans l’atmosphère festive, ce qui compte pour lui, c’est peut-être l’odeur de la friandise, l’excitation ambiante ou le temps passé avec son humain.




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Vers un anthropomorphisme relationnel

L’anthropomorphisme opère donc dans une zone grise. Il s’ancre dans des signaux expressifs réels, mais les interprète via des cadres humains qui peuvent excéder ce que le chien exprime véritablement. Comme dispositif relationnel, il rend le comportement canin intelligible, fluidifie la communication quotidienne et renforce le lien affectif, tout en comportant le risque d’attribuer au chien des états mentaux qu’il ne possède peut-être pas.

Des chercheurs ont mis en place un modèle pour expliquer comment l’anthropomorphisme fonctionne : en utilisant les connaissances humaines comme guide par défaut, une personne peut interpréter les comportements de son chien, prédire ses réactions pour coordonner leurs interactions et combler son besoin de connexion sociale. En ce sens, c’est un outil cognitif permettant le dialogue humain‑chien.

L’anthropomorphisme ne se limite pas à un processus mental : il repose sur l’interaction et transforme la nature même de la relation. Cet anthropomorphisme consiste à traiter le chien comme un interlocuteur doté d’une vie intérieure, sans présumer qu’elle soit identique à la nôtre. En lui attribuant une subjectivité, l’humain positionne le chien comme un partenaire avec lequel il construit quelque chose et non comme un objet sur lequel il agit. Cette posture favorise une attention accrue aux signaux canins et une relation plus riche.

C’est précisément cette double posture, traiter le chien comme un interlocuteur tout en reconnaissant son altérité, que nous avons observée chez les personnes entretenant des relations significatives avec leur chien. Et c’est dans cette posture que les rituels, y compris celui du cadeau de Noël, prennent tout leur sens. Non pas parce que le chien comprendrait la signification de la fête, mais parce que le geste traduit la place qu’il occupe dans la vie de son humain.

Pour le chien, le moment du cadeau représente une expérience riche : stimulation olfactive, interaction ludique, attention exclusive de son humain. Pour ce dernier, c’est l’occasion de réaffirmer un lien. Le rituel partagé n’exige pas une compréhension commune de sa signification. Il suffit qu’il soit vécu ensemble.

Routines et rituels forment la trame matérielle et symbolique de la cohabitation, où le chien n’est pas seulement intégré au quotidien, mais reconnu comme partenaire relationnel à part entière. Ce que les humains disent, font et croient au sujet de leur chien façonne concrètement la relation. Reconnaître une forme d’esprit chez l’animal n’est pas une illusion sentimentale. C’est une construction relationnelle qui permet d’entretenir un lien affectif, moral et pratique avec un être non humain. Le chien y participe : par ses réponses, ses réactions, sa personnalité propre, il contribue à cette relation construite ensemble.

Alors que des millions de personnes magasinent des cadeaux pour leur chien et partagent avec lui une relation qui structure profondément leur quotidien, les cadres institutionnels peinent encore à saisir cette réalité. Interdictions dans les logements locatifs, restrictions d’accès à certains espaces publics : le chien reste souvent un impensé administratif. La relation humain-chien n’est pourtant pas un à-côté de l’existence, mais l’une de ses trames essentielles. Ce décalage entre inclusion affective et invisibilité structurelle constitue l’un des paradoxes de la société québécoise contemporaine.

Pas de cadeau sous le sapin ? Cela ne veut pas dire que vous ne l’aimez pas : vos rituels quotidiens valent tous les cadeaux du monde.

La Conversation Canada

Sandra Friedrich ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le cadeau sous le sapin : ce qu’il dit de notre lien avec nos chiens – https://theconversation.com/le-cadeau-sous-le-sapin-ce-quil-dit-de-notre-lien-avec-nos-chiens-271585

Ces pointes de flèches prouvent-elles la présence d’Homo Sapiens au cœur de l’Eurasie il y a 80 000 ans ?

Source: The Conversation – France in French (2) – By Hugues Plisson, archéologue spécialisé en tracéologie (reconstitution de la fonction des outils préhistoriques par l’analyse de leurs usures), Université de Bordeaux

Des pointes de flèche retrouvées en Asie centrale. Malvina Baumann, Fourni par l’auteur

De minuscules pointes de projectile triangulaires ont été identifiées à partir de leurs fractures d’impact dans les plus anciennes couches d’occupation du site d’Obi-Rakhmat en Ouzbékistan, vieilles de 80 000 ans. Elles ont la dimension de pointes de flèches et sont identiques à celles découvertes dans une couche beaucoup plus récente d’un site de la vallée du Rhône, en France, à la toute fin du Paléolithique moyen, correspondant à une incursion d’Homo Sapiens en territoire néanderthalien il y a 54 000 ans. Cette nouvelle étude, publiée dans la revue « PLOS One », apporte un argument décisif pour la réécriture du scénario de l’arrivée d’Homo Sapiens en Europe.


Développés en Europe occidentale et plus particulièrement en France à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, les cadres chrono-culturels et anthropologiques de la Préhistoire et les modèles évolutifs qu’ils inspirèrent furent d’abord linéaires et européocentrés : Cro-Magnon descendant de Néanderthal posait les fondements d’une supériorité civilisationnelle dont se prévalait alors cette partie du monde. Ce n’est qu’un siècle plus tard que sera mise en évidence l’origine africaine d’Homo Sapiens et des traits technologiques et sociaux structurants du Paléolithique supérieur occidental, de ~ 45 000 à 12 000 ans avant le présent (productions symboliques, réseaux à grande distance, outillages et armements lithiques et osseux diversifiés).

Les plus anciennes évidences de présence d’Homo Sapiens en Australie vers 65 000 ans précèdent de 10 millénaires celles de l’Europe dont les modalités du peuplement demeurent sujet de discussion. À ce jour, le calage chronologique des toutes premières occupations européennes du Paléolithique supérieur par rapport à celles de l’est du bassin méditerranéen, pourtant regardées comme les plus proches, demeure insatisfaisant. Soit les données sont issues de fouilles trop anciennes pour avoir été suffisamment précises, soit elles ne s’inscrivent pas dans la filiation directe supposée entre le Levant et l’Europe. Les racines mêmes du Paléolithique supérieur initial levantin, malgré la proximité africaine, sont incertaines. Une origine centre asiatique, a été suggérée par l’archéologue Ludovic Slimak en 2023.

Un site en Asie centrale

Vue depuis l’abri d’Obi-Rakhmat sur l’extrémité du Tien Shan.
Fourni par l’auteur

Corridor entre l’ouest et l’est du continent ou zone refuge, selon les phases climatiques, l’Asie centrale n’est encore documentée que par quelques sites paléolithiques, mais qui sont autant de références de l’histoire de la Préhistoire.

Parmi ceux-ci figure l’abri sous roche d’Obi-Rakhmat en Ouzbékistan découvert en 1962. Ce gisement livre sur 10 mètres de stratigraphie, entre 80 000 et 40 000 ans, une industrie lithique qui par certains traits s’inscrit clairement dans la continuité du Paléolithique moyen ancien du Levant mais par d’autres fut rapprochée du Paléolithique supérieur initial. Ce Paléolithique moyen ancien du Levant, associé dans le site de Misliya à de l’Homo Sapiens archaïque, disparut du Proche-Orient vers 100 000 ans. À Obi-Rakhmat, les restes crâniens d’un enfant trouvés dans une couche à ~ 70 000 ans, présentent des caractères regardés comme néanderthaliens et d’autres comme anatomiquement modernes, combinaison pouvant résulter d’une hybridation.

Lames massives mais pointes microlithiques

Éléments de l’industrie lithique de la couche 21 d’Obi-Rakhmat : lames brutes (1-2), grande lame retouchée (3), lames retouchées en pointe (4-5), pointes retouchées impactées (6-8), micro pointe Levallois brute (9), micro-pointes brutes impactées (10-11).
Fourni par l’auteur

C’est dans ce contexte que notre équipe internationale, dirigée par Andrei I. Krivoshapkin, a identifié dans les couches les plus anciennes de minuscules pointes de projectiles triangulaires. Mesurant moins de 2 cm de large et ne pesant que quelques grammes, elles sont impropres par leurs dimensions et leur fragilité à avoir été montées sur des hampes de lances. Leur étroitesse correspond au diamètre (inférieur ou égal à 8 mm) des hampes documentées ethnographiquement sur tous les continents pour les flèches tirées à l’arc droit.

Deux micro-pointes brutes de la couche 21 du site d’Obi-Rakhmat, l’une intacte, l’autre brisée et rayée par son usage en armature de projectile. L’allumette matérialise leur minuscule dimension.
Fourni par l’auteur

Question de balistique

Les armes perforantes projetées constituent des systèmes complexes dont les éléments ne sont pas interchangeables d’un type d’arme à l’autre, car répondant à des contraintes différentes en intensité et en nature.

L’importante force d’impact des lances tenues ou lancées à la main fait de la robustesse de l’arme un paramètre essentiel, aussi bien en termes d’efficacité que de survie du chasseur, la masse assurant à la fois cette robustesse, la force d’impact et la pénétration. À l’opposé, la pénétration des traits légers tirés à grande distance repose sur leur acuité, car l’énergie cinétique, beaucoup plus faible, procède là essentiellement de leur vitesse, laquelle, à la différence de la masse, décroit très rapidement sur la trajectoire et dans la cible. Cette vitesse ne pouvant être atteinte par la seule extension du bras humain, elle est obligatoirement tributaire de l’emploi d’un instrument de lancer. Les pointes de flèche et celles de lances ou de javelines ne sont donc pas conçues selon les mêmes critères et ne se montent pas sur les même hampes, les dimensions et le degré d’élasticité desquelles sont par ailleurs essentiels en terme balistique. Ainsi, comme en paléontologie où la forme d’une dent révèle le type d’alimentation et suggère le mode de locomotion, les caractéristiques d’une armature fournissent des indices sur le type d’arme dont elle est l’élément vulnérant.

Un armement propre à Sapiens ?

Le minuscule gabarit des pointes d’Obi-Rakhmat ne peut être regardé comme un choix par défaut, car non seulement la matière première lithique de bonne qualité dont on a tiré de grandes lames ne manque pas à proximité du site, mais l’inventaire des traces d’usage relevées à la loupe binoculaire et au microscope met en évidence au sein du même assemblage des pointes retouchées beaucoup plus robustes (15 à 20 fois plus lourdes et 3 à 4 fois plus épaisses) et du gabarit des têtes de lance ou de javeline.

En retournant à la bibliographie et à nos propres travaux sur des outillages du Paléolithique moyen, nous avons constaté que la présence dans un même ensemble d’armatures de divers types, pour partie microlithiques et produites à cette fin, n’était à ce jour connue que dans les sites à Homo Sapiens. Les plus anciennes occurrences documentées sont en Afrique du Sud dans les couches culturelles Pre-Still Bay (plus de 77 000 ans) et postérieures du gisement de Sibudu. Dans l’univers néanderthalien, les pointes lithiques endommagées par un usage en armature de projectile sont rares, elles sont de fort gabarit et ne se distinguent ni par leurs dimensions, leur facture ou leur type de celles employées à d’autres activités que la chasse, telles que la collecte de végétaux ou la boucherie. Cette distinction dans la conception des outillages et des armements prend valeur de marqueur anthropologique.

Pointes levallois du site d’Um el-Tlel en Syrie, Paléolithique Moyen récent levantin attribué à Néanderthal. De gauche à droite : reconstitution graphique à partir d’un fragment planté dans une vertèbre d’âne, lame de couteau à plante, lame de couteau de boucherie. Ces pointes polyvalentes sont 2 à 3 fois plus larges que les micro-pointes d’Obi-Rakhmat.
Fourni par l’auteur

En raison de leurs dates respectives, de la distance entre l’Afrique du sud et l’Asie centrale (14 000 km) et de la différence de facture des armatures d’Obi-Rakhmat et de Sibudu (lithique brut de débitage vs lithique façonné ou retouché, osseux façonné), l’hypothèse de foyers d’invention indépendants est la plus vraisemblable.

Des piémonts du Tien Shan à la vallée du Rhône 25 000 plus tard

La seule forme d’armature miniature de projectile identique actuellement connue est beaucoup plus récente. Elle fut découverte par Laure Metz, sur le site de Mandrin, en vallée du Rhône en France, qui livra aussi une dent de lait d’Homo Sapiens déterminée par Clément Zanolli. L’ensemble est daté d’environ 54 000 ans, soit une dizaine de milliers d’années avant la disparition des Néanderthaliens locaux. La similitude des micro-pointes d’Obi-Rakhmat et de Mandrin, pourtant séparées par plus de 6 000 km et 25 millénaires, est telle que les unes et les autres pourraient être interchangées sans qu’aucun autre détail que la roche ne trahisse la substitution.

Similitude des micro-pointes d’Obi-Rakhmat et de Mandrin brisées par leur usage en armature de projectile. La localisation et l’extension de leur fracture (surlignement en rouge et en bleu et détail macroscopique) signent l’impact axial.
Fourni par l’auteur

Des travaux récents publiés par Leonardo Vallini et Stéphane Mazières définissent le Plateau perse, à la périphérie nord-est duquel est situé Obi-Rakhmat, comme un concentrateur de population où les ancêtres de tous les non-Africains actuels vécurent entre les premières phases de l’expansion hors d’Afrique – donc bien avant le Paléolithique supérieur – et la colonisation plus large de l’Eurasie. Cet environnement riche en ressources pourrait avoir constitué une zone de refuge propice à une régénération démographique après le goulet d’étranglement génétique de la sortie d’Afrique, à l’interaction entre les groupes et par conséquent aux innovations techniques.

De part et d’autre du plateau perse (encadré orange), identifié génétiquement comme une aire refuge de concentration et développement démographique des Homo Sapiens sortis d’Afrique, Obi-Rakhmat et Mandrin ont en commun, à 25 000 ans et 6 000 km de distance, les mêmes micro-pointes de projectile.
Fourni par l’auteur

Mandrin et Obi-Rakhmat représentent probablement deux extrémités géographiques et temporelles d’une phase pionnière de peuplement telle qu’entrevue par Ludovic Slimak, marquée par ce que les typologues qualifiaient jadis de fossile directeur et qui ici recouvrirait la propagation d’une invention fondamentale propre à Homo Sapiens. Jusqu’à présent passées inaperçues parce que brutes de débitage, minuscules et fragmentaires, il est à parier que les micro-pointes de projectile dont les critères de reconnaissance sont maintenant posés commenceront à apparaître dans des sites intermédiaires entre l’Asie centrale et la Méditerranée occidentale.

Prémisses d’un nouveau scénario du peuplement occidental d’Homo Sapiens

Cette découverte est stimulante à plusieurs titres. Elle valide la cohérence de l’étude du site de Mandrin qui concluait à une brève incursion en territoire néanderthalien de Sapiens armés d’arcs, mais dont plusieurs éléments avaient été critiqués – ce qui est cependant le jeu scientifique habituel lorsqu’une proposition nouvelle s’écarte par trop des connaissances admises – et dont la dimension prédictive n’avait alors pas été considérée.

La similitude des micro-pointes de Mandrin et d’Obi-Rakhmat ne peut être une simple coïncidence. Elle ne porte pas seulement sur leur forme, mais aussi sur leur mode de fabrication, qui requière un réel savoir-faire comme en témoigne la préparation minutieuse de leur plan de frappe avant débitage, et sur leur fonctionnement. On pourra débattre de l’instrument approprié au tir de flèche armées de si minuscules armatures, l’arc étant en filigrane, ou si l’on préfère garder une certaine réserve ne parler que de tir instrumenté, mais cela contraste déjà avec ce que l’on connait des armes de chasse de Néanderthal et de leur conception.

L’autre aspect remarquable, encore peu habituel, est la convergence et la complémentarité de données provenant de la culture matérielle et de la mémoire de nos gènes, qui ne purent s’influencer au regard des dates d’étude et de publication respectives. Les deux conjuguées esquissent la réécriture du scénario de l’arrivée d’Homo Sapiens en Europe : on le pensait venu directement d’Afrique par le chemin le plus court, il y a 45 000 ans, et on le découvre implanté depuis fort longtemps au cœur du continent eurasiatique, bien avant qu’il n’en sorte en quête de nouveaux territoires.

The Conversation

Plisson Hugues a reçu des financements du CNRS et de l’université de Bordeaux

Andrey I. Krivoshapkin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Ces pointes de flèches prouvent-elles la présence d’Homo Sapiens au cœur de l’Eurasie il y a 80 000 ans ? – https://theconversation.com/ces-pointes-de-fleches-prouvent-elles-la-presence-dhomo-sapiens-au-coeur-de-leurasie-il-y-a-80-000-ans-267375

La transition verte, un contrat social à réinventer

Source: The Conversation – in French – By Rawane Yasser, Researcher, Agence Française de Développement (AFD)

Parmi les mesures destinées à atténuer les effets du changement climatique, les politiques fiscales et sociales jouent un rôle central pour garantir une transition écologique équitable. Cela suppose toutefois de prendre en compte les différences de situation et les vulnérabilités propres aux différents groupes sociaux. Des études menées en 2024 par des chercheuses et chercheurs de l’AFD en partenariat avec des universités en Afrique du Sud, en Colombie et au Mexique ont évalué ces dispositifs. Leurs conclusions apportent des pistes concrètes pour que les politiques sociales et fiscales accompagnent efficacement les transitions écologiques non seulement sans accroître les inégalités, mais également en contribuant activement à les réduire.


Le changement climatique constitue sans aucun doute le défi le plus important auquel l’humanité est confrontée.

En menaçant les progrès en termes de réduction de la pauvreté, d’amélioration des conditions de travail et de développement durable, il rend d’autant plus urgents les efforts visant à atténuer ses effets. Cependant, il devient également essentiel d’intégrer les questions d’équité dans les discussions, car les impacts du changement climatique ne sont pas répartis de manière uniforme.

Les transitions écologiques, conçues pour répondre à la crise climatique en évoluant vers un modèle de développement résilient et durable, impliquent de transformer en profondeur nos économies et nos modes de production pour les rendre plus durables. Cependant, ces transitions, pouvant provoquer des chocs socio-économiques et des pertes d’emploi, risquent de creuser les inégalités à travers un impact négatif disproportionné sur les plus vulnérables si la justice n’en constitue pas le socle. Elles sont avant tout un choix de société qui repose sur la répartition des coûts, des opportunités et des protections face aux changements à venir. D’où l’urgence de faire des transitions écologiques des transitions justes.

C’est dans cette perspective que le rôle des politiques sociales et fiscales devient essentiel. Elles doivent être repensées pour construire un contrat social plus équitable qui sera capable de répondre à l’aggravation des inégalités et d’accompagner les changements qu’impliquent les transitions écologiques.

Dans une synthèse des travaux récents menés avec nos partenaires, nous avons analysé comment les politiques sociales et fiscales peuvent être à la fois un facteur d’atténuation des risques de la transition, mais aussi un levier de transformation sociale.

Le cœur de notre analyse est que les transitions écologiques doivent se structurer autour de deux piliers fondamentaux : ne laisser personne de côté et répartir équitablement les coûts et les bénéfices.

Pour ce faire, nous proposons des éclairages et des outils pratiques pour rendre cette équité opérationnelle et concilier objectifs climatiques et sociaux, en mobilisant des exemples de l’Afrique du Sud, du Mexique et de la Colombie.

Nous prenons la transition juste comme point de départ, car elle est de plus en plus reconnue comme le cadre de référence pour la construction d’économies durables. Cette approche met l’accent sur la dimension sociale de la transition écologique et énergétique et souligne la nécessité de garantir les moyens de subsistance des personnes affectées négativement par cette transition. Elle prône une transition inclusive vers une économie sobre en carbone et durable, qui ne laisse personne de côté.

Quels effets des transitions écologiques sur les inégalités ?

Cette approche juste est indispensable en raison des effets potentiellement inégaux des politiques de transitions sur les différents groupes sociaux. La transformation structurelle qu’implique la transition écologique crée à la fois des opportunités et des vulnérabilités, et risque d’exacerber les inégalités existantes. Certains travailleurs seront en mesure de s’adapter et bénéficier des nouvelles technologies bas-carbone, d’autres risquent d’être laissés pour compte.

Certains groupes de la population sont particulièrement exposés à ces risques.

Un travail de recherche mené en Colombie constate que les femmes, les personnes issues d’une formation technique et les travailleurs informels ont moins de chance de pouvoir occuper des « emplois verts », c’est-à-dire des emplois qui contribuent à protéger les écosystèmes et la biodiversité ; réduire la consommation d’énergie, de matériaux et d’eau ou encore de diminuer l’intensité carbone de l’économie.

Introduire des instruments fiscaux – taxes énergétiques, réformes de subventions – peut également produire des effets inégalitaires lorsqu’ils ne sont pas accompagnés de mécanismes de redistribution. Le cas d’une taxe sur les carburants au Mexique le démontre : les ménages à faibles revenus consacrent une part plus importante de leurs revenus à leurs besoins énergétiques, ont une capacité d’adaptation limitée, et sont particulièrement vulnérables aux politiques de transition inéquitables.

Une approche juste des transitions vertes, qui prend en compte ces vulnérabilités, devient donc essentielle. Mais comment traduire efficacement ces principes en politiques sociales et fiscales ?

Quelles politiques sociales pour soutenir une transition juste ?

Pour éviter que les transitions écologiques accentuent les inégalités, nos recherches ont conclu que les politiques sociales doivent soutenir les personnes les plus exposées en identifiant les groupes à risque.

Une étude réalisée sur le secteur minier du charbon en Afrique du Sud établit le profil des travailleurs qui risquent une perte d’emploi suite à une transition énergétique : près de 80 % de ces travailleurs sont des jeunes (entre 15 et 35 ans) employés dans la province de Mpumalanga, au nord-est du pays. Par ailleurs, dans le Mpumalanga, le taux de personnes ni en emploi, ni en études, ni en formation (NEET) s’élève à 45,9 % en 2023 chez les jeunes avec de fortes disparités en termes de genre.

Ces données désagrégées sont importantes car elles permettent d’orienter des politiques ciblées et adaptées aux vulnérabilités spécifiques des différents groupes, ici les jeunes et les femmes. Parmi ces politiques, les priorités les plus urgentes visent à faciliter la transition des jeunes à faibles revenus vers des emplois verts, ainsi que la mise en place des mesures renforçant l’économie des soins (petite enfance, soutien aux familles), pour lutter contre les obstacles limitant la participation des femmes au marché du travail tout en créant des opportunités d’emploi et de la diversification économique.

Le travail de recherche sur les politiques de transitions justes appliquées au secteur minier en Afrique du Sud propose des mesures de protection sociale (aide ponctuelle au revenu, aide à la mobilité, formations et options de retraite anticipée) adaptées aux cohortes spécifiques de travailleurs déplacés en fonction de leur âge et de leurs compétences.

Pour être efficaces, les politiques sociales doivent également investir dans des compétences adaptées aux secteurs émergents (carburants durables, services aux entreprises). Les stratégies de formation doivent aller au-delà des savoir-faire génériques pour privilégier des parcours vers l’emploi, notamment dans les zones fortement dépendantes du charbon comme Nkangala en Afrique du Sud.

L’étude de l’écosystème de compétences des micros, petites et moyennes entreprises révèle des biais structurels des politiques et stratégies actuelles de transition en faveur des grandes entreprises. Des formations spécifiques conçues avec les entreprises pourront également garantir une adéquation avec la demande réelle du marché du travail.

Quelles politiques fiscales pour financer une transition équitable ?

Réorienter les subventions énergétiques pour créer de l’espace fiscal est un premier levier pour une transition juste. Les rediriger vers des investissements verts ciblés socialement – en particulier pour les ménages à faible revenu – élargis à la fois l’espace fiscal et améliore l’équité de la transition. C’est ce que montre les travaux de recherche au Mexique qui proposent de réallouer les subventions à l’électrique vers l’installation de panneaux solaires dans des municipalités stratégiques. Cette reconfiguration des flux financiers permettra de générer une part d’électricité entre 6,9 % et 9,2 % de la consommation régionale totale sans construction de nouvelles centrales et bénéficierait directement aux ménages.

Au-delà des réallocations des ressources existantes, une transition juste nécessite la mobilisation de nouvelles recettes d’une manière progressive et durable. Sans mesures compensatoires adéquates, la fiscalité environnementale risque d’accroître les inégalités. Au Mexique, l’effet régressif d’une taxe sur les carburants a été démontré. Un transfert universel pur serait un mécanisme efficace pour compenser ces effets régressifs. Ça consiste en un montant égal par habitant et inconditionnel pour l’ensemble de la population.

Au-delà des outils et des mesures techniques, ces travaux démontrent la nécessité de repenser notre contrat social. Une transition écologique juste ne se résume pas à corriger des effets indésirables : elle doit redéfinir la manière dont nos sociétés répartissent l’effort, la protection et les opportunités. Les travaux de l’Institut de recherche des Nations unies pour le développement social (UNRISD) rappellent d’ailleurs que sans un nouveau pacte social, fondé sur la justice et la redistribution, les transitions risquent de renforcer les fractures existantes.

Reconnaître que certains supporteront davantage les coûts de la transition – parce que leur emploi, leur territoire ou leurs conditions de vie les exposent plus fortement – est un point de départ essentiel. Dans un contexte de polarisation croissante, remettre la solidarité au centre est indispensable : elle seule permet de maintenir l’adhésion collective face aux transformations à venir.

Une transition juste suppose donc d’assumer collectivement ces asymétries et d’organiser une solidarité réelle : entre générations, entre territoires, entre groupes sociaux. C’est ce qui permettra à la transition verte d’être non seulement possible, mais aussi légitime et durable.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. La transition verte, un contrat social à réinventer – https://theconversation.com/la-transition-verte-un-contrat-social-a-reinventer-270843

En Polynésie, on croise savoirs locaux et science pour mieux gérer les lagons

Source: The Conversation – France (in French) – By Marguerite Taiarui, Doctorante au Criobe, Centre de ressources pour les rahui, UMR241 Secopol, École pratique des hautes études (EPHE)

Les lagons polynésiens connaissent un déclin marqué de certaines populations de poissons. Dans ce contexte, la science seule ne suffira pas à prendre des décisions pour améliorer l’état de ces écosystèmes : les connaissances acquises par les pêcheurs à travers leur expérience de terrain apportent un regard complémentaire précieux. Ces deux formes de savoirs peuvent être alliées au service d’une gestion plus durable de la pêche.


La nuit est tombée depuis longtemps sur le récif barrière de Mo’orea. Je suis dans l’eau, lampe éteinte, guidée seulement par les silhouettes de deux pêcheurs et d’un collègue anthropologue. Nous sommes là pour observer une technique de pêche que je ne connaissais jusqu’ici qu’à travers des récits, et qui est souvent qualifiée de ravageuse : le ha’apua.

Plus tôt dans la journée, les pêcheurs ont passé plusieurs heures à disposer des filets, formant un cœur et menant à une cage. À l’endroit précis où ils ont installé ce dispositif, ils savent que les poissons se mettront en mouvement et s’y engouffreront.

Le signal est donné. Nous allumons nos lampes et les agitons dans l’eau. Nous avançons en ligne, sans vraiment comprendre ce que nous faisons, jusqu’à distinguer, dans la pénombre, les reflets argentés d’une cage pleine de ’ī’ihi (poissons-soldats). Ce qui me frappe n’est pas tant la quantité de poissons que la finesse de la manœuvre : tout repose sur une compréhension du lagon que ces pêcheurs ont reçu de leurs aînés mais ont également construite par l’observation, l’expérience et l’affûtage de leurs pratiques.

Cette expédition nocturne en dit long sur la pêche récifo-lagonaire en Polynésie française : une pratique à la fois ancienne, complexe et exigeante. Essentielle à la vie des communautés, elle nourrit les familles, soutient une économie locale et porte une dimension culturelle forte. Cependant, pêcheurs, scientifiques et habitants observent désormais des changements inquiétants : diminution de l’abondance et des tailles de certaines espèces pêchées, dégradation des habitats, prolifération de macroalgues. Les causes sont multiples : surpêche, croissance démographique, urbanisation, pollution terrigène, réchauffement climatique.

Que faire pour gérer durablement la ressource face à ces transformations ? On aurait tendance à se tourner vers la science pour obtenir des chiffres, les analyser puis définir des règles. Pourtant, les savoirs locaux sont immenses : la finesse du ha’apua, orchestré dans la nuit noire par deux pêcheurs expérimentés, révèle une compréhension du lagon qu’aucun instrument scientifique ne peut remplacer.




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Des savoirs à croiser pour comprendre le lagon

Comprendre ce qui se passe dans les lagons polynésiens nécessite de mobiliser plusieurs formes de connaissances. La science, d’un côté, apporte des outils puissants pour étudier la biologie des espèces ciblées, mesurer certaines tendances et quantifier l’effet des pressions environnementales. Ces repères sont indispensables pour imaginer des règles de gestion cohérentes : tailles minimales de capture, seuils d’effort de pêche, fermetures spatiales ou temporelles.

Mais ces approches reposent en général sur des données abondantes, standardisées et recueillies sur de longues périodes. Dans les lagons polynésiens, elles sont difficiles à collecter : le nombre de pêcheurs est inconnu, les captures rarement déclarées, les ventes souvent informelles, les techniques variées et plusieurs dizaines d’espèces sont ciblées. S’ajoute à cela une contrainte simple : les scientifiques ne peuvent pas être partout, tout le temps. Documenter finement chaque portion de lagon, pour chaque engin de pêche et chaque espèce demanderait des moyens considérables, alors même que les changements environnementaux se produisent dès maintenant. Nous n’avons ni le temps, ni la possibilité de revenir en arrière pour savoir comment les choses ont évolué.

C’est précisément là que les savoirs locaux deviennent essentiels. Les pêcheurs observent le lagon au quotidien, parfois depuis des décennies. Ils détectent des signaux, des variations d’abondance ou de comportement que les suivis scientifiques peinent à capter. Leurs connaissances fines constituent un matériau précieux pour comprendre le fonctionnement du lagon. Mais ces savoirs ont aussi leurs limites : ils sont situés, fragmentés, liés à des pratiques spécifiques. Ils ne suffisent plus toujours pour anticiper l’avenir dans un contexte de changements rapides.

Science et savoirs locaux éclairent chacun une facette du lagon, sans jamais en offrir une vision complète. C’est la complémentarité de ces deux systèmes de connaissances, et non leur opposition, qui permet d’imaginer des solutions plus justes, plus robustes et adaptées au terrain.




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Des règles à construire ensemble

Le lendemain de notre expédition nocturne, je dissèque, sous le regard attentif des deux pêcheurs, quelques ’ī’ihi capturés dans le ha’apua, dans le cadre d’une étude de traits biologiques. L’un d’eux me glisse :

« Tu verras, ils sont tous matures. Cette espèce, ça commence à se reproduire tôt, autour de 12 centimètres. »

Ce moment, en apparence anodin, résume pourtant le cœur du travail engagé depuis plusieurs mois à Tahiti et Mo’orea. Les pêcheurs, les gestionnaires et les scientifiques ont choisi six espèces de poissons à étudier, en fonction de leurs préoccupations. Parmi ces dernières, la mise en place de tailles minimales de capture revient régulièrement. Les pêcheurs le demandent depuis longtemps : ils voient eux-mêmes que certains prélèvent des poissons trop petits et que la pression augmente. Mais comment fixer ces tailles ?

Nous sommes en mars 2023. Après quatre années d’interdiction, la zone de pêche réglementée de Tautira s’apprête à rouvrir à la pêche pour deux demi-journées. Le comité de gestion souhaite instaurer des tailles minimales de capture et se tournent vers des scientifiques pour les conseiller. Sur la base d’études menées ailleurs dans le Pacifique, les recommandations tombent : 18 cm pour les ’ī’ihi et 25 cm pour les ume tārei (nasons).

Les pêcheurs contestent immédiatement : « on ne voit jamais d’individus de ces tailles ». Après discussion, la taille des ’ī’ihi est abaissée à 15 cm mais celle des ume tārei est maintenue.

Les résultats de l’ouverture confirment la complexité de l’exercice. Sur 1 490 ’ī’ihi capturés, seuls 7 % mesuraient moins de 18 cm. À l’inverse, moins d’une vingtaine de ume tārei ont pu être pêchés et 69 % étaient en dessous de 25 cm. La biologie « importée » ne reflétait pas la réalité locale, tandis que l’intuition des pêcheurs sur les ’ī’ihi ne traduisait pas non plus les tailles réelles de cette espèce sous l’eau.

Ces deux exemples montrent bien que ni pêcheurs ni scientifiques ne détiennent, seuls, la solution complète. Les premiers apportent leur observation continue du terrain ; les seconds des repères biologiques indispensables. La question n’est pas d’avoir raison, mais d’apprendre à se comprendre pour élaborer ensemble des règles réalistes, légitimes et applicables.

Une gestion fondée sur le respect et l’écoute mutuelle

Les pêcheurs sont souvent présentés comme les premiers responsables du déclin des stocks. Pourtant, ceux que l’on accuse si facilement sont aussi ceux qui nourrissent la population.

Leur connaissance fine du milieu, construite au fil des saisons et de l’expérience, n’est pas opposée à la science : elle la complète là où les données manquent ou arrivent trop tard. La science, de son côté, apporte des repères indispensables pour comprendre la biologie des espèces et anticiper les effets des changements en cours.

Reconnaître ces savoirs à égalité, c’est faire preuve d’empathie et d’intelligence : accepter que chacun voit une part du lagon, selon son histoire et ses outils. C’est en croisant ces regards, plutôt qu’en les hiérarchisant, que peuvent émerger des solutions durables, légitimes et réellement applicables.


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a eu lieu du 3 au 13 octobre 2025), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Intelligence(s) ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Marguerite Taiarui est membre du Centre de ressources pour les rāhui, du Criobe (UAR3278) et de l’UMR241 Secopol. Elle a reçu des financements de la Direction des ressources marines de la Polynésie française, de la Fondation de France, de l’Association nationale pour la recherche et technologie et de Bloomberg Philanthropies. Elle tient à remercier les pêcheurs pour le partage de leurs connaissances et de leur temps, ainsi que les collègues et étudiants ayant contribué aux travaux mentionnés dans cet article.

ref. En Polynésie, on croise savoirs locaux et science pour mieux gérer les lagons – https://theconversation.com/en-polynesie-on-croise-savoirs-locaux-et-science-pour-mieux-gerer-les-lagons-271884

Les calendriers de l’Avent pour les animaux de compagnie, un signe d’attachement de leur propriétaire

Source: The Conversation – France (in French) – By Aurore Ingarao, Maitre de conférences en Marketing , Université d’Orléans

Même les animaux de compagnie ont désormais le droit à des calendriers de l’Avent. Rien d’étonnant alors que les « pets » occupent une place de plus en plus grande dans la vie des personnes. Il était fatal que le monde des affaires et du marketing s’intéressât à ce marché prometteur.


La période des fêtes de fin d’année est l’occasion pour les marques de s’enrichir, en raison des nombreux rendez-vous qui sont autant d’occasions de cadeaux qui sont aussi des achats payés en monnaie sonnante et trébuchante. Entre les fêtes et les secret santa, la tradition du calendrier de l’Avent est devenue importante, créant un attachement symbolique et émotionnel avec les consommateurs. Les calendriers de l’Avent représentent ainsi un marché particulièrement porteur avec plus de 35 millions de vente chaque année en France.

Si l’origine du calendrier de l’Avent est religieux, il a évolué vers une véritable machine marketing. Depuis quelques années, nous assistons à une diversité des calendriers proposés, traduisant l’ouverture croissante de cette pratique, autrefois réservée aux enfants et désormais plébiscitée aussi par les adultes. Décriés par certains car les traditions collectives seraient de cette façon mises au service du consumérisme, voire du capitalisme, les calendriers de l’Avent n’en finissent pas pour autant de séduire. Illustrant le succès des calendriers, certains sites se spécialisent et le site calendrierdelavent.com s’affiche comme le site de référence dédié. Ce sont plus de 30 catégories et 450 calendriers différents qui y sont alors proposés. Sur ce site, par exemple, une catégorie connaît un succès particulier : les calendriers destinés aux animaux de compagnie (pets en anglais et dans la langue du marketing).

Si, en 2025, le calendrier de l’Avent pour animaux « tendance » se veut éco-responsable, fabriqué à partir de matériaux recyclés, avec des friandises naturelles ou des jouets issus de l’artisanat local, le site calendrierdelavent.com propose une catégorie pour animaux : 10 pour les chats, 20 pour les chiens et… deux pour les rongeurs, avec des prix variants de 5,99€ à 59,99€.

75 millions de clients en France

Ce marché trouve toute sa place en France qui compte parmi les pays européens ayant le plus d’animaux de compagnie. On dénombre, en effet, 75 millions d’animaux domestiques détenus par 61 % de Français, soit un marché de pas moins de 6,6 milliards d’euros.




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Les chiffres du marché témoignent de l’évolution du statut de l’animal de compagnie, qui a fortement évolué depuis le 18 février 2015. La loi n°2015-177 (Code civil, art. 515-14) stipule que « Les animaux sont des êtres vivants doués de sensibilité. Sous réserve des lois qui les protègent, les animaux sont soumis au régime des biens ».

Un membre de la famille

L’animal de compagnie est ainsi un véritable membre de la famille, comme le clame le slogan de Santévet, une assurance pour animaux : « Votre animal fait partie de votre famille : assurez sa santé ».

L’attachement aux animaux de compagnie se révèle être un levier efficace pour le succès des entreprises. Étudié par les chercheurs, notamment via le budget consacré à l’alimentation des animaux de compagnie, le concept d’attachement trouve ses origines dans la psychologie sociale, à partir des travaux sur les relations interpersonnelles.

Pour Géraldine Michel, professeure à l’IAE de Paris-Sorbonne, le calendrier de l’Avent est un « produit qui ne connaît pas les crises parce que c’est un objet symbolique qui a une dimension sociale, régressive et d’attachement. Aussi bien pour les enfants que pour les parents_ ». Et quand l’animal de compagnie est un véritable membre de la famille, impossible de le priver de cette symbolique de l’attachement et la théorie du même nom qui se basent sur plusieurs critères principaux, tels que la recherche de proximité ou encore le sentiment de sécurité. Les relations homme-animal de compagnie se construisent ainsi selon ces critères dans leurs relations d’attachement. La théorie du même nom se base sur plusieurs critères principaux, tels que la recherche de proximité ou encore le sentiment de sécurité. Les relations homme-animal de compagnie se construisent ainsi selon ces critères dans leurs relations d’attachement.

Un calendrier personnalisé

Les calendriers à destination des pets sont divers : du format très classique offrant des friandises ou des jouets, aux conseils ou activités à partager, des formules proposent même de créer son propre calendrier ou de le personnaliser avec le prénom de son animal.

Ces calendriers permettent de générer un rituel et accentuent l’inclusion de l’animal dans la vie familiale, de même qu’un enfant attend d’ouvrir la petite fenêtre magique chaque soir. Le rituel vient alors s’inscrire comme une activité familiale.

Un moment privilégié

Du point de vue du discours, les entreprises jouent la carte de la séduction : « Partagez chaque jour du mois de décembre une parenthèse de bonheur avec votre fidèle compagnon, grâce à notre sélection de calendriers de l’Avent animaux ». Il s’agit de stimuler « la curiosité et la gourmandise », instaurer « un moment de complicité unique » et valoriser « votre animal aux yeux de toute la famille ».

Le discours intègre l’animal à la vie de famille. On s’adresse aux « amoureux des animaux » à qui l’on propose de « partager la féérie de Noël » en « instaurant une tradition festive qui ravit toute la famille ». Tous ces arguments proviennent de sites Internet proposant des calendriers de l’Avent pour les animaux.

France24 2025.

Les marques misent sur « le plaisir, la santé et la sécurité », car les calendriers de l’Avent sont proposés par les meilleures marques qui répondent aux propriétaires soucieux de la composition des produits pour « leur offrir une expérience sensorielle originale ». Le discours est orienté vers le bien-être mais également le plaisir des animaux. Et pour rassurer leur propriétaire, ce sont des produits éco-responsables, en circuits courts ou présentés en éditions limitées. Les mots ne sont pas anodins et font écho au discours des marques alimentaires pour enfants, dont les industriels cherchent à rassurer les parents quant à leur qualité.

Un jeu de questions réponses

Et pour finir de convaincre les propriétaires hésitants, certains adoptent une approche pédagogique avec un jeu de questions/réponses : « Qu’est-ce qu’un calendrier de l’Avent animaux et pourquoi en offrir un ? », « Comment choisir un calendrier de l’Avent animal adapté à son compagnon ? », ou encore « Quels sont les bienfaits d’un calendrier de l’Avent animaux au quotidien ? »…

Si les calendriers de l’Avent ne cessent de monter en gamme, nous pouvons imaginer ce que pourront être les prochaines éditions ? Pourquoi pas des accessoires tels que des colliers ou manteaux qui répondraient aux critères de l’originalité ? Des produits inédits de la part des marques de luxe, comme les colliers Louis Vuitton ou les hoodies Prada pour répondre aux attentes de luxe des propriétaires de nos amis à quattre pattes ?

The Conversation

Aurore Ingarao ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les calendriers de l’Avent pour les animaux de compagnie, un signe d’attachement de leur propriétaire – https://theconversation.com/les-calendriers-de-lavent-pour-les-animaux-de-compagnie-un-signe-dattachement-de-leur-proprietaire-271113

Les Nabatéens ont-ils fêté Noël plusieurs siècles avant les chrétiens ?

Source: The Conversation – in French – By Christian-Georges Schwentzel, Professeur d’histoire ancienne, Université de Lorraine

Le Qasr al-Bint, temple du dieu nabatéen Doushara, à Pétra, Jordanie. Christian-Georges Schwentzel, Fourni par l’auteur

Dans l’ouvrage intitulé « Panarion » où il recense ce qu’il considère comme des hérésies, Épiphane de Salamine, théologien chrétien du IVᵉ siècle, nous apprend qu’une fête nocturne se déroulait chaque année à Pétra, capitale du royaume des Nabatéens, au sud de l’actuelle Jordanie, pour y célébrer la naissance du dieu Doushara (Dousarès, en grec).


Le site archéologique de Pétra, mondialement célèbre, est visité chaque année par de nombreux touristes.

Mais les Nabatéens, peuple arabe de l’Antiquité, sont bien moins connus du grand public que les extraordinaires vestiges de leur antique cité. Entre la fin du IVe siècle avant notre ère et 106 de notre ère, date de leur intégration dans l’Empire romain, ils ont pourtant dominé un très vaste territoire depuis le sud de la Syrie jusqu’à l’oasis d’al-Ula, aujourd’hui en Arabie saoudite, en passant par le Néguev et le Sinaï. Leur souverain, commandant d’une puissante armée, était reconnu comme le « roi des Arabes », écrit l’historien antique Flavius Josèphe. Il ne régnait pas seulement sur les Nabatéens, mais aussi sur d’autres peuples qui étaient ses vassaux.

Le mot « arabe » est, quant à lui, apparu pour la première fois sous la forme Aribi, au IXe siècle avant notre ère, dans des textes assyriens.

C’est un terme général, comme « grec » ou « gaulois ». Parmi les Grecs, on compte les Ioniens, les Doriens… Parmi les Gaulois, les Arvernes, les Éduens… De même, parmi les peuples arabes de l’Antiquité, il y avait les Nabatéens, mais aussi les Thamoudéens, les Minéens, les Lihyanites…

Doushara, dieu de la montagne

Le principal dieu des Nabatéens se nomme Doushara. Il est le protecteur des souverains, comme le proclament quelques inscriptions nabatéennes. Son nom veut dire « Celui du Shara », appellation d’une montagne près de Pétra. Un « sommet très élevé d’Arabie », écrit Etienne de Byzance, auteur du VIᵉ siècle.

Doushara n’est donc pas un nom à proprement parler, mais une expression désignant un statut suprême. Elle signifie que Doushara est le dieu qui se trouve au sommet de la montagne. Un lieu élevé qui rappelle le mont Sinaï où se manifeste le dieu de Moïse, dans l’Exode. De même, le Dieu de la Bible n’a pas de véritable nom : il est le Seigneur, l’Éternel.

Les Nabatéens ont en commun avec les Hébreux une même réticence à nommer la divinité. C’est une caractéristique des religions sémitiques, alors qu’en Grèce antique ou à Rome, les dieux possèdent des noms propres : Zeus, Jupiter, Apollon…

Bétyles du dieu nabatéen Doushara. Musée archéologique des Champs-Phlégréens, près de Pouzzoles, Italie.
 : Schwentzel, Fourni par l’auteur

Adorer des pierres

Un des rites les plus courants de la religion nabatéenne est l’adoration de pierres dressées, considérées comme sacrées, qu’on appelle « bétyles ». Le terme vient de l’araméen bet-el qui signifie littéralement « maison de dieu », parce qu’on pensait qu’une divinité ou des parcelles de divinité pouvaient se trouver à l’intérieur.

Le plus célèbre bétyle biblique est la pierre de Jacob, fils d’Isaac et petit-fils d’Abraham, dans la Genèse (Genèse 28, 17-22).

Jacob fait de cette pierre son chevet. Il pose sa tête dessus et s’endort. Pendant son sommeil, il voit en songe « une échelle dont le sommet touchait le ciel ». À son réveil, il comprend que la pierre sur laquelle il a dormi est sacrée, la redresse comme une stèle et verse de l’huile en son sommet. Puis il nomme le lieu « Béthel ».

Le Rêve de Jacob, de Jacques Réattu.
Wikimédia

Les Nabatéens, eux, n’utilisent pas le terme « bétyle » pour désigner les pierres auxquelles ils rendent un culte. Ils emploient le mot nésiba qui veut dire « dressé » et évoque un pilier ou une stèle. Mais la pratique est la même.

Plusieurs de ces idoles, généralement quadrangulaires, ont été retrouvées à Pétra. On connaît aussi leurs formes, grâce à des représentations sculptées sur des rochers, à Pétra, ou encore à Hégra, importante ville nabatéenne dans l’oasis d’al-Ula. Les fidèles s’arrêtaient devant ces reliefs rupestres pour prier et se prosterner.

Trois bétyles dressés dans une niche, sanctuaire nabatéen du Jabal al-Ithlib, Hégra, Oasis d’al-Ula, Arabie saoudite.
Christian-Georges Schwentzel, Fourni par l’auteur

L’idole de Doushara

Le principal bétyle nabatéen se dressait, au cœur même de Pétra, dans un grand temple, nommé aujourd’hui Qasr al-Bint (« Château de la fille ») en arabe. Ce sanctuaire est un édifice de plan carré, haut d’une vingtaine de mètres. À l’intérieur, dans la salle centrale, se dressait le bétyle de Doushara, au sommet d’une plate-forme. L’encyclopédie byzantine nommée Souda nous en donne une description assez précise, bien qu’elle ait été composée plusieurs siècles après la destruction du temple. L’ouvrage s’appuie sur des écrits antérieurs, aujourd’hui perdus.

L’idole, peut-on lire, était une pierre quadrangulaire de couleur noire sans image divine. Sa hauteur était de quatre pieds (environ 1 mètre 20) et sa largeur de deux pieds (60 centimètres). Elle se dressait sur un socle doré.

Le texte nous donne la description d’une idole aniconique qui manifeste symboliquement la présence du dieu. La couleur noire laisse penser qu’elle était peut-être taillée dans une météorite. La Souda précise que les fidèles lui offraient des sacrifices et versaient sur elle le sang des victimes, en guise de libation.

Ces sacrifices avaient lieu hors du temple. Sur une vaste esplanade qui précède le sanctuaire a été retrouvé un autel, de 3 mètres de haut, qui était plaqué de marbre. C’est là que se déroulaient les principaux sacrifices offerts par les souverains nabatéens à Doushara pour le bonheur de leur royaume et de leurs sujets. Les animaux destinés au dieu y étaient amenés et égorgés, sans doute des bœufs, des brebis, peut-être aussi des chameaux.

Le chameau était, en effet, un animal étroitement associé au grand dieu. On recueillait ensuite le sang des bêtes sacrifiées pour aller en asperger le bétyle à l’intérieur du temple.

Trois bétyles dans une niche, gravés sur une falaise du Siq, gorge étroite menant au centre de Pétra, Jordanie.
Christian-Georges Schwentzel, Fourni par l’auteur

Fils de la Vierge et Unique enfant du Seigneur

Au cours de la grande fête annuelle célébrant la naissance de Doushara, évoquée par Épiphane de Salamine, les fidèles chantaient en arabe, nous dit l’auteur, un hymne à la mère de Doushara dite Chaamou, c’est-à-dire « Jeune fille » ou « Vierge ». Doushara, fils de la Vierge, était quant à lui surnommé « l’Unique enfant du Seigneur » (Épiphane de Salamine, Panarion II, 51, 22, 11).

Cette ressemblance frappante entre Doushara et Jésus, lui aussi né d’une conception virginale, explique pourquoi Épiphane a cru bon d’évoquer ce « Noël » nabatéen. Rappelons que le mot « Noël » nous vient du latin Natalis dies qui signifie « Jour de la naissance ». Épiphane de Salamine entendait ainsi condamner la religion des Nabatéens qui pouvait apparaître comme concurrente du christianisme.

Le danger pour le théologien était aussi que les détracteurs de la religion du Christ accusent les auteurs chrétiens de plagiat, le culte de Doushara étant antérieur de plusieurs siècles à celui de Jésus. Les chrétiens ne possédaient pas le monopole du thème de la conception virginale. Épiphane, retournant ces accusations, s’emploie à délégitimer la religion nabatéenne considérée comme une hérésie et une parodie païenne de la seule vraie religion à ses yeux.

Cette perspective apologétique nous a fort heureusement transmis quelques bribes des croyances nabatéennes qui ne seraient sans doute jamais parvenues jusqu’à nous sans cette similitude frappante entre les deux religions.

Chameau posant devant les ruines du Qasr al-Bint, grand temple au centre de Pétra, Jordanie.
Christian-Georges Schwentzel, Fourni par l’auteur

La fête de Noël de Doushara

Le passage est également très instructif dans la mesure ou Épiphane de Salamine y mentionne trois lieux où la fête de Noël de Doushara était célébrée : le grand temple de Pétra, nous l’avons dit, mais aussi le sanctuaire de la ville nabatéenne d’Elousa dans le Néguev, et enfin le temple de Koré, fille de Déméter, à Alexandrie. Koré, dont le nom signifie « Jeune fille », était considérée comme l’équivalent grec de la Chaamou.

Elle était adorée à Alexandrie, nous dit Épiphane, en tant que Vierge mère d’un jeune dieu incarnant l’Éternité que les Grecs nommaient Aiôn. À n’en pas douter, les Nabatéens, installés à Alexandrie, y avaient fondé, comme dans les autres villes où ils étaient présents, un sanctuaire en l’honneur de leur grand dieu. Une association religieuse y rendait un culte à la Chaamou, associée aux mystères de la Koré grecque.

Doushara, père et fils ?

Au contact du monde grec, les Nabatéens ont découvert d’autres divinités comparables à leur grand dieu. Doushara, ressenti comme une puissance liée à la végétation, a pu être assimilé à Dionysos, promoteur de la culture de la vigne dans la mythologie hellénique.

Mais en tant que plus grand dieu nabatéen, Doushara était également considéré comme l’équivalent de Zeus, père de Dionysos, et maître de l’Olympe grec. C’est ce que pourrait suggérer Épiphane de Salamine : Doushara était peut-être vu par les Nabatéens comme le fils unique de son père avec lequel il se confondait, suivant le modèle de « deux en un » que reprendra plus tard le christianisme.


Les Nabatéens, IVᵉ avant J.-C.-IIᵉ siècle. De Pétra à Al-Ula, les bâtisseurs du désert, Christian-Georges Schwentzel, éditions Tallandier, collection « Humanités », septembre 2025.

The Conversation

Christian-Georges Schwentzel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les Nabatéens ont-ils fêté Noël plusieurs siècles avant les chrétiens ? – https://theconversation.com/les-nabateens-ont-ils-fete-noel-plusieurs-siecles-avant-les-chretiens-270525

Des Néandertaliennes et des enfants victimes de cannibalisme il y a 45 000 ans

Source: The Conversation – France in French (2) – By Quentin Cosnefroy, Post doctorant, Université de Bordeaux

Des ossements retrouvés dans la grotte de Goyet en Belgique prouvent que les Néandertaliens pratiquaient le cannibalisme. S’agit-il d’un épisode unique ou d’une pratique répétée dans le temps ? Ce comportement est-il propre à ce site ou pourrait-il être reconnu sur d’autres ?


La pratique du cannibalisme chez les Néandertaliens est bien documentée. À ce jour, et d’après nos calculs, le nombre d’individus néandertaliens montrant des traces de cannibalisme dépasserait même celui des individus inhumés pour cette espèce humaine disparue, ce qui en ferait une pratique mortuaire récurrente.

Une nouvelle étude menée par notre équipe et publiée dans la revue Scientific Reports apporte de nouveaux éclairages sur cette pratique, à la toute fin de l’histoire des Néandertaliens en Europe.

À Goyet, en Belgique, il y a environ 41 000 à 45 000 ans, des femmes et des enfants néandertaliens ont été les victimes d’un cannibalisme hautement sélectif. Cette sélection témoigne d’abord de pratiques exocannibales, c’est-à-dire qu’elle a été exercée sur des individus non locaux, considérés comme externes au groupe qui les a consommés.

L’étude révèle ensuite que la composition de l’assemblage (quatre femmes, un enfant et un nouveau-né) ne peut s’expliquer par le hasard : elle résulte d’un choix délibéré qui a spécifiquement ciblé des individus jeunes et des femmes parmi les plus petites et les moins robustes jamais documentées chez Néandertal. Ce comportement pourrait représenter l’un des premiers indices tangibles de tensions ou de conflits entre groupes humains au Paléolithique moyen (300 000 à 40 000 ans).

Un assemblage exceptionnel

Les restes osseux néandertaliens de la troisième caverne de Goyet (Belgique) représentent l’une des plus grandes collections de restes néandertaliens au monde. Les individus ont pu être identifiés grâce à un long travail de réexamen des collections anciennes, amorcé en 2008 par Hélène Rougier (qui cosigne cet article).

Conservée à l’Institut royal des sciences naturelles de Belgique (IRSNB), à Bruxelles, depuis les premières fouilles menées sur le site de Goyet à la fin du XIXe siècle, cette collection anthropologique était encore largement inédite au début du XXIe siècle, car mélangée aux restes animaux du site. Un effort de plus de dix ansn mêlant tri de la faune, remontage de pièces osseuses et analyses biochimiques, a permis de reconstituer et de réanalyser cet assemblage exceptionnel fragment par fragment, malgré la perte du contexte archéologique originel.

Une précédente étude de notre équipe a montré qu’environ un tiers de ces ossements présentent des traces de cannibalisme. Visibles sur la surface des os, des traces de découpe laissées par des outils en pierre (liées à la désarticulation et au décharnement des corps) ainsi que des impacts de percussion et des fractures réalisées sur os frais (pour en extraire la moelle osseuse) attestent d’une consommation de ces restes humains, avec un traitement identique à celui de la faune chassée et consommée dans ce site. Certains de ces ossements ont même été utilisés comme outils pour affûter les silex taillés.

Localisation des différents types de traces (coupures, cassures, impacts de percussion et usures en tant que retouchoir) sur les os de Néandertaliens de Goyet.
Fourni par l’auteur

Dans cette nouvelle étude, notre équipe interdisciplinaire et internationale menée par des chercheuses et chercheurs du laboratoire PACEA (Université de Bordeaux-CNRS-Ministère de la culture) et de l’Université d’État de Californie à Northridge, a poussé les analyses encore plus loin afin d’identifier le profil biologique des individus cannibalisés, malgré l’état fragmentaire des restes.

Une combinaison de données paléogénétiques (analyse de l’ADN ancien) et isotopiques (donnant des informations sur la provenance géographique ou l’alimentation), associées à une analyse fine de la morphologie des ossements (principalement des os des membres inférieurs, les fémurs et les tibias) indique un assemblage tout à fait singulier : sur un minimum de six individus identifiés, quatre sont des femmes adultes ou adolescentes et deux sont des individus immatures de sexe masculin.

La comparaison avec un profil de mortalité attendu à cette époque ou avec d’autres sites attestant d’un cannibalisme entre Néandertaliens montre que la probabilité d’obtenir la composition retrouvée à Goyet est proche de zéro. En somme, l’association de ces individus ne peut résulter du hasard, elle est le résultat d’une sélection délibérée de certains individus.

Une approche interdisciplinaire pour faire parler les ossements

Nous avons pu dresser le profil de ces individus cannibalisés, parmi les derniers représentants néandertaliens au monde.

Les données de l’ADN ancien montrent que les individus adultes/adolescents sont tous de sexe féminin, mais n’ont pas de liens de parenté proche. Cette caractéristique pourrait suggérer l’appartenance des individus à différents groupes, et donc renvoyer à plusieurs évènements de cannibalisme, mais pourrait aussi s’expliquer par une origine exogame des individus féminins d’un même groupe, c’est-à-dire avec des femmes venant d’autres groupes avant d’intégrer celui où elles vivaient, une pratique déjà documentée chez les Néandertaliens.

Pour aller dans ce sens, nos analyses montrent que les individus consommés n’étaient pas originaires de la région. Ce sont les isotopes du soufre présents dans leurs os qui montrent une signature distincte de celle de la faune locale et des Néandertaliens voisins du site de Spy – une indication forte que les victimes ne faisaient pas partie du groupe local, confirmant ainsi la dimension exocannibale de cette pratique sur le site de Goyet.

Enfin, l’étude de la morphologie des ossements eux-mêmes apporte des précisions essentielles sur l’identité des individus, en particulier des quatre femmes adultes/adolescentes. Cependant, cette analyse a représenté un véritable défi : les ossements sont extrêmement fragmentés, conséquence directe des multiples fracturations survenues lors de leur consommation. Ce travail, mené à l’Université de Bordeaux, s’est appuyé sur une analyse virtuelle des restes à partir de scanners par rayons X réalisés à l’IRSNB.

Les résultats montrent que les indices de robustesse des fémurs et des tibias sont très faibles en comparaison de ceux d’autres spécimens de la même période : ces Néandertaliennes étaient remarquablement graciles (minces). Plus encore, les estimations de stature obtenues indiquent une petite taille : 1m51 en moyenne pour l’ensemble des individus et autour de 1m43 pour la plus petite d’entre elles, baptisée GN3. Bien qu’il s’agisse d’estimations, ces valeurs placent les Néandertaliennes de Goyet parmi les plus petites représentantes de cette humanité disparue.

Des indices de conflits préhistoriques ?

Qu’il s’agisse d’un ou de plusieurs évènements, la pratique d’un cannibalisme ciblé sur les femmes et sur les enfants d’un autre groupe social suggère la présence de tensions ou de conflits entre groupes. À cette époque (la fin du Paléolithique moyen), les données archéologiques témoignent de la coexistence de plusieurs traditions culturelles associées à Néandertal dans le nord de l’Europe et touchant à la façon de tailler les outils en pierre.

Reconstitution virtuelle d’un Néandertalien.
Institute of Natural Sciences, Fourni par l’auteur

Dans ce contexte, l’arrivée des premiers groupes d’Homo sapiens, déjà présents à quelques centaines de kilomètres à l’est de Goyet, a pu engendrer une pression sur les groupes néandertaliens de la région et notamment dans l’accès aux ressources, les deux groupes humains chassant les mêmes animaux. Si l’on ne peut pas exclure qu’Homo sapiens ait été à l’origine de l’assemblage de Goyet, les données archéologiques, et notamment l’utilisation de certains ossements comme outils (pratique documentée dans d’autres sites avec traces de cannibalisme où seul Néandertal pouvait en être l’auteur), vont plutôt dans le sens d’une pratique intra-spécifique.

Des perspectives pour le futur

Malgré ces avancées, plusieurs questions demeurent ouvertes : s’agit-il d’un épisode unique ou d’une pratique répétée dans le temps ? Ce comportement est-il propre à Goyet ou pourrait-il être reconnu sur d’autres sites si l’on disposait des mêmes outils d’analyse ? Travailler sur des restes issus de cannibalisme reste particulièrement complexe : il faut d’abord identifier des fragments, puis tenter d’en extraire un maximum d’informations.

Dans le cas présent, c’est précisément la combinaison de plusieurs approches réunissant des spécialistes internationaux de disciplines différentes qui a permis d’éclairer la spécificité de ces vestiges longtemps restés muets.

Désormais, l’existence de méthodes fiables pour analyser des fragments très réduits ouvre des perspectives considérables : la reprise d’anciennes collections non étudiées, la réévaluation de sites connus pour leur cannibalisme ou l’identification de nouveaux assemblages pourraient, dans les années à venir, profondément renouveler notre compréhension des interactions sociales, des dynamiques territoriales et de la diversité biologique des derniers Néandertaliens.

The Conversation

Quentin Cosnefroy a reçu des financements du Projet-ANR-22-CE27-0016 NeHos : De l’Homme de Néandertal à l’Homo sapiens – Comprendre une (r)évolution culturelle en Europe au Paléolithique.

Hélène Rougier et Isabelle Crevecoeur ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Des Néandertaliennes et des enfants victimes de cannibalisme il y a 45 000 ans – https://theconversation.com/des-neandertaliennes-et-des-enfants-victimes-de-cannibalisme-il-y-a-45-000-ans-271043

Votre « sapin » de Noël n’est peut-être pas un sapin, voici pourquoi

Source: The Conversation – France (in French) – By Guillaume Decocq, Professeur en sciences végétales et fongiques, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)

Sapin de Noël, Piazza del Duomo, Milan (Italie). Thierry Gauquelin, CC BY

Souvent, le « sapin » de Noël n’est pas un sapin. Et il n’est pas lié historiquement à la naissance de Jésus de Nazareth. Deux botanistes se sont penchés sur ces paradoxes et nous aident à identifier les différents types d’arbres utilisés pour le 24 décembre.


Chaque année au mois de décembre, les « sapins » de Noël réapparaissent dans l’espace public, souvent richement ornementés et illuminés, mais également dans de nombreux foyers français où leurs branches les plus basses attendent d’abriter les cadeaux. Associé à la fête chrétienne de la nativité, cette tradition bien ancrée en Europe n’est pourtant pas d’origine religieuse, et le « sapin » de Noël est rarement un sapin ! Revenons donc en arrière pour tout comprendre à ces paradoxes.

Aux origines du sapin de Noël

Les origines du sapin de Noël restent incertaines et remontent probablement à la fin du Moyen Âge en Europe. Les premières mentions avérées apparaissent, indépendamment les unes des autres, au début du XVe siècle dans les régions germaniques de l’Ouest et du Nord, dans les pays baltes et, peu de temps après, en Alsace, où la première érection d’un sapin de Noël à Strasbourg date de 1492.Partout, en fin d’année, des conifères décorés de pommes, de pain d’épices et de guirlandes sont érigés sur la place publique.

Quelques années plus tard, des mâts ornés de lierre et de houx (des plantes à fleurs qui, comme la majorité des conifères, conservent leur feuillage en hiver) sont mentionnés en Angleterre.

Chaque fois, ce sont les corporations commerçantes qui sont à l’initiative de ce qui est baptisé « mai d’hiver » ou « mai de Noël ». En effet, cette pratique serait une transposition hivernale des « mais », ces arbres érigés au début du mois de mai pour célébrer la renaissance printanière de la végétation. Le terme « arbre de Noël » (Weihnachtsbaum) n’apparaît, lui, qu’en 1611, à Turckheim, en Alsace.

Il faut ensuite attendre le XVIe siècle pour que cette tradition, qui concernait uniquement la place publique, fasse son entrée dans la sphère privée. À Sélestat (Alsace), en 1521, un édit municipal autorise ainsi les habitants à couper de petits sapins pour Noël ; des conifères sont vendus sur les marchés à des particuliers pour qu’ils puissent les ramener chez eux et les décorer de pommes, de friandises et de gaufrettes.

La pratique doit connaître un succès rapide, puisque quelques décennies plus tard, les premières réglementations apparaissent pour limiter les abattages, comme à Fribourg (Suisse actuelle) en 1554, et les religieux dénoncent la généralisation d’un rite païen. Cela peut paraître paradoxal puisque le « sapin » de Noël est aujourd’hui souvent considéré comme un symbole religieux associé au christianisme.

Sapin de Noël sur la place Saint-Pierre, au Vatican
La tradition du sapin de Noël sur la place Saint-Pierre, au Vatican (Rome), apparaît en 1982…
Giuseppe Milo/Flick, CC BY

Mais cette christianisation d’un rite profane, qui ferait du sapin une évocation de l’Arbre de vie de la Bible, est très récente. Il a d’ailleurs fallu attendre 1982 pour que le premier sapin de Noël apparaisse place Saint-Pierre au Vatican.

Un arbre de Noël en Norvège au début du XXᵉ siècle. L’arbre est ici un épicéa
Un arbre de Noël en Norvège au début du XXᵉ siècle. L’arbre est ici un épicéa.
Archive nationale de Norvège, CC BY

Pour autant, l’arbre de Noël reste encore limité aux foyers aisés durant le XVIIIe siècle et ne devient une tradition populaire indissociable de la fête de Noël qu’à partir du XIXe siècle, aussi bien en Europe qu’aux États-Unis, où la tradition aurait été exportée en Pennsylvanie par des colons allemands à la fin du XVIIIe siècle.

À cette époque, l’arbre de Noël n’est d’ailleurs pas nécessairement un conifère, plusieurs feuillus sont utilisés, notamment des arbres fruitiers comme le pommier Christkindel, une variété de l’est de la France dont les petites pommes rouges écarlates auraient inspiré les boules de Noël une année où les pommes vinrent à manquer. Alors pourquoi le « sapin » de Noël ?

Sapin de Noël, à Dubaï. dans un centre commercial
Sapin de Noël, à Dubaï (Émirats arabes unis), dans un centre commercial.
CC BY

Un sapin de Noël qui en est rarement un

Aux origines, le « sapin » de Noël ne pouvait déjà pas être un sapin, puisqu’aucune espèce de sapin n’est autochtone dans les contrées qui ont vu naître cette tradition.

La seule espèce de sapin originaire d’Europe occidentale – hors région méditerranéenne – est le sapin blanc (Abies alba en latin), qui est naturellement absent de la moitié nord-ouest de l’Allemagne, des pays baltes et de toute l’Europe du Nord. Et à l’époque, l’être humain ne se livrait pas encore à des translocations d’espèces exotiques.

Forêt de sapin blanc dans les Vosges
Forêt de sapin blanc dans les Vosges.
Thierry Gauquelin, Fourni par l’auteur

Le « sapin » était donc surtout l’épicéa commun (Picea abies) et, plus occasionnellement, le pin sylvestre (Pinus sylvestris). Le véritable sapin blanc a cependant pu être utilisé de part et d’autre du Rhin, puisqu’il est indigène dans les massifs des Vosges (donc en Alsace), du Jura, des Alpes et des Pyrénées, mais probablement de manière assez marginale.

Aujourd’hui, en Europe, ce sont près de 50 millions d’arbres qui sont mis sur le marché pour les fêtes de fin d’année, dont 6 millions rien qu’en France. L’épicéa reste majoritaire, même si, en France, on lui préfère depuis quelques décennies le sapin de Nordmann (Abies nordmanniana), qui a l’avantage de ne pas perdre rapidement ses aiguilles, mais qui a l’inconvénient de ne pas dégager le même parfum de résine et d’être vendu plus cher.

Ainsi plus de 80 % des sapins vendus cette année en France sont du Nordmann, et l’épicea est, cette année, impossible à trouver dans la région de Marseille. Le sapin de Nordmann est une espèce exotique en France ; originaire d’une région qui s’étend de la Turquie aux montagnes du Caucase, il est largement planté désormais en France, notamment dans le Centre, pour être vendu à Noël, souvent un peu plus tôt que l’épicéa qui est indigène et également largement cultivé.

Ces dernières années on assiste aussi à une certaine diversification des conifères vendus comme arbres de Noël, puisque plusieurs espèces d’origine nord-américaine sont venues enrichir la palette :

  • de véritables sapins comme le sapin de Vancouver (Abies grandis) et le sapin noble (Abies procera), tous deux originaires de la côte ouest ;

  • des épicéas, en particulier le mal nommé « sapin » bleu du Colorado (Picea pungens), aux aiguilles bleu argenté et à l’odeur de pin ;

  • le « sapin » de Douglas (Pseudotsuga menziesii), dont le nom est trompeur, car il n’est ni un sapin ni un épicéa.

De manière amusante, l’Amérique du Nord, qui nous a fourni ces espèces de sapin à la mode, n’échappe pas à la tentation de l’exotisme ; ainsi, c’est le pin sylvestre européen qui a longtemps été l’espèce privilégiée outre-Altantique. Ce n’est que depuis les années 1980 que le Douglas et le sapin de Fraser (Abies fraseri) l’ont supplanté aux États-Unis, et le sapin baumier (Abies balsamea) au Canada.

Dans les régions tropicales et dans l’hémisphère Sud, cependant, d’autres arbres sont plébiscités. À La Réunion, par exemple, où Noël tombe pendant l’été austral, on utilise aussi bien des conifères (« pin » de Norfolk, Araucaria heterophylla ; « pin » colonnaire, Auraucaria columnaris ; « cèdre » du Japon, Cryptomeria japonica), que des feuillus tropicaux aux fleurs spectaculaires (flamboyant, Delonix regia) ou aux fruits comestibles (letchi, Litchi chinensis). Aux Antilles, on trouve également le filao (Casuarina equisitifolia) qui, malgré les apparences, n’est pas un conifère mais une plante à fleurs. Dans d’autres régions tropicales le pin de Monterey (Pinus radiata) et le cyprès de Lambert (Cupressus macrocarpa) sont également utilisés.

Un peu de botanique pour s’y retrouver

Parmi toutes ces espèces alors, comment s’y retrouver ? Comment savoir si ces « sapins » en sont véritablement ?

Commençons d’abord par rappeler que beaucoup des arbres que l’on voit à Noël appartiennent à la même grande famille des Pinacées qui comprend 11 genres et près de 250 espèces. On y trouve 50 espèces de sapins (Albies), 36 d’épicéas (Picea) et 130 de pins (Pinus). C’est la plus grande famille de conifères, dont les ancêtres sont apparus il y a près de 400 millions d’années, bien avant l’invention de la fleur dans l’histoire de l’évolution, plus de 200 millions d’années plus tard.

Les conifères font donc partie des Gymnospermes ou plantes « à ovule nu » qui, contrairement aux Angiospermes ne présentent ni fleur ni fruit. Parmi les Gymnospermes, une Pinacée est facilement reconnaissable à ses cônes femelles, plus connus sous le nom de « pommes de pin ». Ils sont constitués d’un axe central sur lequel des écailles ligneuses sont insérées de manière spiralée, portant sur leur face supérieure deux graines (les cônes mâles, plus discrets, sont en chatons).

Pour différencier les épicéas (genre Picea) des vrais sapins (genre Abies), quatre caractères peuvent être observés :

1 – les cônes femelles sont pendants chez les épicéas, mais dressés chez les sapins ;

A gauche un sapin aux cônes dressés. A droite un épicea aux cônes pendants. Forêt de Barèges, Pyrénées
À gauche, un sapin aux cônes dressés. À droite, un épicea aux cônes pendants. Forêt de Barèges, Pyrénées.
Thierry Gauquelin, Fourni par l’auteur

2 – les cônes d’épicéas tombent entiers au sol, alors qu’ils se désintègrent sur l’arbre chez les sapins (donc jamais de cônes entiers au sol, juste des écailles) ;

3 – les rameaux des épicéas, une fois les aiguilles tombées, sont rugueux, car chacune des aiguilles est portée par une petite excroissance appelée pulvinus. Ils sont lisses chez les sapins, mais ornés de cicatrices rondes ;

4 – les aiguilles sont cylindriques plus ou moins anguleuses chez les épicéas, mais plates chez les vrais sapins.

Rameau de sapin de Nordmann à gauche (face supérieure et inférieure), et d’épicéa sur la photo de droite
Rameau de sapin de Nordmann à gauche (face supérieure et inférieure), et d’épicéa sur la photo de droite.
Thierry Gauquelin/Guillaume Decocq, Fourni par l’auteur

Les vrais sapins peuvent être confondus avec les Douglas du genre Pseudotsuga. Ce genre comporte quatre espèces différentes, dont la plus connue et répandue est Pseudotsuga menziesii, d’origine nord-américaine). Toutes ont des aiguilles plates pourvues de deux bandes blanches à la face inférieure comme le sapin blanc. Mais chez les Douglas, les cônes sont pendants et tombent entiers, comme chez les épicéas, et les aiguilles ont toutes à peu près la même longueur, alors qu’elles sont de tailles très inégales chez les sapins.

Quant aux pins (Pinus), ils se différencient des genres précédents, qui ont tous des aiguilles solitaires, par leurs aiguilles normalement groupées par 2, 3 ou 5 au sein d’une gaine membraneuse basale caduque.

Rameaux de pin.
Auguste Herbst, vers 1900. Musée de l’école de Nancy/Thierry Gauquelin, Fourni par l’auteur

Concernant les « sapins » de Noël ultramarins évoqués plus haut, il s’agit de conifères appartenant à d’autres familles botaniques, celle des Pinacées étant quasiment restreinte à l’hémisphère Nord.

Au sud de l’équateur, on trouve par exemple les espèces du genre Araucaria comme le « pin » de Norfolk et le « pin » colonnaire, qui ne sont donc pas des pins mais qui appartiennent à la famille des Araucariacées, exclusivement présente dans l’hémisphère Sud. Le « cèdre » du Japon, du genre Cryptomeria – qui n’est donc pas un cèdre, puisque non apparenté au genre Cedrus – et le cyprès de Lambert, du genre Cupressus qui, lui, est donc bien un cyprès, appartiennent à la famille des Cupressacées, au même titre que nos genévriers ou les séquoias et les thuyas.

On voit bien ici que les noms vernaculaires utilisés pour nommer les espèces végétales sont souvent une source de confusions, d’où l’importance du nom latin, qui en revanche est unique et attribué selon des règles très précises. C’est l’objectif de la science systématique, qui décrit, nomme (conformément au Code international de nomenclature biologique) et classe dans un système hiérarchisé les êtres vivants. Ce système prend en compte les liens de parenté entre les espèces, tels qu’ils sont reconstitués à partir des données génétiques, d’où son assimilation à un arbre généalogique du vivant.




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Pour des sapins de Noël plus vertueux

Finalement, le seul « sapin » de Noël autochtone en France est donc l’épicea.

Dans tous les cas, les arbres commercialisés, que ce soient des Nordmann, des grandis, des pungens ou des épiceas sont issus de plantations. Et il faut être très exigeant sur leur mode de culture. Une filière bio est en train d’émerger garantissant qu’aucun traitement chimique n’est administré sur la plantation et qu’aucun désherbant ni aucun produit phytosanitaire n’est utilisé, pour le respect de la faune et de la flore locale.

Il ne faut pas oublier que les introductions d’essences exotiques ne sont pas dénuées de risques. Ainsi, même quand ils sont cultivés à proximité de la région où ils sont vendus, les « sapins » de Noël d’origine exotique peuvent servir de vecteurs pour des insectes ravageurs ou des agents pathogènes, susceptibles de s’attaquer aux conifères sauvages de nos forêts. Ainsi vaudrait-il mieux privilégier les essences autochtones.

La question est souvent posée aussi de savoir s’il faut préférer les arbres en pot ou les arbres coupés. Si les premiers sont réutilisables d’une année sur l’autre (tant qu’ils ne dépassent pas une certaine taille !) parce qu’ils peuvent être plantés ou mis en jauge dans un coin du jardin, des filières de recyclage ont aussi émergé pour les seconds, que ce soit pour le compostage ou pour lutter contre l’érosion ; par exemple la ville d’Anglet (Pyrénées-Atlantiques) installe des sapins de Noël récupérés sur le cordon dunaire de la plage pour ralentir l’érosion par la mer.

Sapins de Noël sur la plage d’Anglet
Sapins de Noël sur la plage d’Anglet (Pyrénées-Atlantiques).
Thierry Gauquelin, Fourni par l’auteur

Et dans tous les cas, un « sapin » naturel, qu’il soit Abies ou Picea vaut toujours mieux qu’un sapin en plastique. Si ces derniers restent encore minoritaires en France, ils représentent plus de 80 % des arbres achetés aux États-Unis. Et ils sont aujourd’hui bien loin des tout premiers sapins artificiels initialement apparus en Allemagne au XIXe siècle, et alors confectionnés avec des plumes d’oie teintes en vert, rapidement remplacées par des poils d’animaux, puis par de l’aluminium.

Sinon, à défaut d’acheter aujourd’hui un sapin, pourquoi ne pas décorer des plantes d’intérieur tel qu’un ficus en pot. Certes, ce n’est pas un sapin ni même un conifère, mais l’arbre de Noël n’en a pas toujours été un au cours de l’histoire.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Votre « sapin » de Noël n’est peut-être pas un sapin, voici pourquoi – https://theconversation.com/votre-sapin-de-noel-nest-peut-etre-pas-un-sapin-voici-pourquoi-271687

Le chêne-liège, un arbre victime de la surexploitation de ses forêts comme de leur abandon

Source: The Conversation – France (in French) – By Thierry Gauquelin, Professeur émérite, Institut méditerranéen de biodiversité et d’écologie marine et continentale (IMBE), Aix-Marseille Université (AMU)

Vieux chêne-liège, Andalousie (côte sud de l’Espagne). Thierry Gauquelin, CC BY

C’est un arbre pourvoyeur de multiples ressources depuis des millénaires et à la résilience remarquable lorsqu’il est confronté aux flammes. Le chêne-liège est cependant aujourd’hui menacé, d’un côté comme de l’autre de la Méditerranée, par le changement climatique ainsi que par sa surexploitation ou son abandon.


Alcornoque, surera, ballot, leuge, rusque, surier, suve, corcier… tous ces noms renvoient en fait à un seul et même arbre, le chêne-liège (Quercus suber) dont Pline l’Ancien (Ier siècle de notre ère) vantait déjà tous les mérites et utilisations.

Feuillage de chêne-liège, massif des Albères (Pyrénées).
Thierry Gauquelin, Fourni par l’auteur

Ce chêne d’une hauteur moyenne de 10 mètres à 15 mètres, dont le feuillage persistant est assez semblable à celui du chêne vert (Quercus ilex), en diffère par son houppier étalé, ses grosses branches maîtresses – les charpentières – relativement horizontales et surtout par son écorce exubérante – le liège – un matériau exceptionnel à l’origine de l’intérêt que cet arbre a pu susciter et suscite encore.

C’est bien sûr l’utilisation du liège pour les bouchons, mais aussi dans le BTP en tant qu’isolant phonique et thermique avec aujourd’hui des avancées prometteuses dans le domaine de l’écoconstruction des bâtiments ou encore pour les fusées Ariane.

La fabrication de chaussures fait partie des nombreuses utilisations du liège, comme le témoigne cette gravure issue du livre Le liège et ses utilisations de Henri de Graffigny (1863-1934)
La fabrication de chaussures fait partie des nombreuses utilisations du liège, comme en témoigne cette gravure issue du livre le Liège et ses utilisations, de Henri de Graffigny (1863-1934).
Gallica

Ainsi, les forêts de chêne-liège, qualifiées de systèmes socio-écologiques, ont été exploitées, soignées et modifiées depuis plus de trois mille ans, principalement pour ce liège, mais aussi pour leurs fruits, les glands, qui nourrissent ou ont nourri autant les humains que le bétail.

Dans sa région d’origine, la suberaie – c’est ainsi qu’on nomme une forêt de chêne-liège – a ainsi été largement favorisée par l’être humain. Observez nombre de suberaies des Albères, dans les Pyrénées ; vous verrez que les arbres sont peu ou prou alignés, c’est là le signe de la main humaine.

Malgré cette exploitation millénaire, ces suberaies peuvent héberger une biodiversité remarquable, notamment une faune spécifique et inféodée au bois mort et aux microhabitats que forment les vieux arbres souvent présents dans ces suberaies exploitées. La suberaie représente aussi l’habitat de prédilection de la tortue d’Hermann, unique espèce de tortue terrestre présente en France hexagonale et en Corse.

Au Maroc, ces écosystèmes abritent des petites mares temporaires, les dayas, à la biodiversité exceptionnelle, malheureusement menacées par le changement climatique et la surexploitation.

Daya dans la forêt de la Maamora (Maroc).
Thierry Gauquelin, Fourni par l’auteur

Une répartition liée au climat et au sol

Le chêne-liège est endémique du bassin occidental de la Méditerranée, présent sur les deux rives sud et nord, du Maroc à l’Italie, mais il n’est pas limité au seul climat méditerranéen. On le trouve ainsi en grande quantité au Portugal, un des principaux producteurs de liège, mais aussi sur tout le littoral aquitain, comme dans la forêt des Landes. En France, ces suberaies recouvrent environ 70 000 hectares (ha) sur trois principaux secteurs : les massifs provençaux des Maures et de l’Esterel, le sud de la Corse et les Pyrénées-Orientales.

Autre caractéristique de ce chêne-liège, c’est une espèce exclusivement calcifuge, c’est-à-dire qu’elle fuit littéralement les terrains calcaires. C’est ce qui va régir sa répartition dans ce domaine méditerranéen. Ainsi, en Provence marseillaise calcaire, vous ne trouverez pas de chêne-liège. En revanche, passé Toulon, vers l’est, dans l’Esterel ou les Maures, le chêne-liège apparaît spontanément.

Extrait de la carte de la végétation de la France (feuille de Marseille), œuvre collective du CNRS. Le chêne-liège n’apparaît en orange que sur la partie est de la zone, sur les sols à roche-mère siliceuse.
CNRS, Fourni par l’auteur

Les suberaies, derniers remparts contre l’incendie

Le chêne-liège est un arbre qui résiste fort bien à l’incendie du fait de cette couche épaisse d’écorce isolante, le liège, qui entoure le tronc. Si un incendie balaie une suberaie, le liège pourra être consumé sur plusieurs centimètres, mais rapidement des bourgeons dormants sous cette écorce se développeront et l’arbre repartira.

La périodicité de ces incendies doit évidemment rester raisonnable, sinon la biodiversité, notamment du sol, sera trop profondément affectée par ces perturbations récurrentes, compromettant ainsi le bon fonctionnement de ces forêts ; et la récolte de liège, qui ne peut se faire que tous les 8 ans à 15 ans, est dans tous les cas plus que compromise.

Dans le massif landais, où cette essence était autrefois bien représentée et exploitée, cette résilience à l’incendie et le rôle de pare-feu que peuvent jouer les suberaies doivent ainsi encourager des plantations massives de chêne-liège. Cela permet aussi de constituer des peuplements plus diversifiés donc plus résilients que les plantations monospécifiques de pin maritime.

Démasclage et subériculture

Démasclage réalisé dans les années 1900.
Collectif Forêt Vivante Sud Gironde

La récolte du liège, essence même de la subériculture, est une affaire de spécialistes. Le chêne-liège est caractérisé par le développement exubérant de l’écorce, boursouflée et crevassée, ce fameux liège aux caractéristiques exceptionnelles. Mais cette écorce épaisse, observable sur les arbres qui n’ont pas été exploités, et qualifiée de « liège mâle », est inutilisable pour la fabrication de bouchons bien denses et réguliers. Elle sera par contre utilisée comme matériau isolant. Dans tous les cas, il faut donc enlever ce liège mâle ; cette opération s’appelle le « démasclage ».

Le rusquier (l’ouvrier qui lève l’écorce du chêne-liège) l’ôte à l’aide d’incisions verticales faites avec une hachette particulière, sur une hauteur d’environ deux mètres à partir du sol, séparant ainsi deux moitiés de l’écorce.

Démonstration de démasclage par Renaud Piazzetta, Institut méditerranéen du liège, massif des Albères (France).
Thierry Gauquelin, Fourni par l’auteur
Liège mâle et femelle du chêne-liège (Albères, France).
Thierry Gauquelin, Fourni par l’auteur

Il faut procéder d’une manière très précautionneuse, de façon à ne pas abîmer l’assise qui donne naissance au liège. C’est un travail de spécialistes – lesquels se font de plus en plus rares et donc convoités. Le liège mâle enlevé, le tronc apparaît rouge vif.

Plaques de liège et bouchons à l’emporte-pièce.
Thierry Gauquelin, Fourni par l’auteur

Un nouveau liège, bien dense, de très belle qualité, appelé le liège femelle, se forme alors. Au bout d’une période de huit à douze ans, on le récoltera quand son épaisseur permettra d’en extraire à l’emporte-pièce des bouchons de belle longueur.

À chaque démasclage, on montera un peu plus haut dans l’arbre. Quand des arbres présentent un démasclage très haut, jusqu’aux branches charpentières qui partent directement du tronc, on peut en déduire qu’ils sont très anciens, qu’ils ont 150 ans ou 200 ans, rarement plus d’ailleurs, car le chêne-liège n’est quand même pas une espèce très longévive.

C’est ensuite terminé sur le terrain. Les plaques de liège récoltées vont approvisionner les bouchonneries, comme les Bouchons Abel du Boulou (Pyrénées-Orientales), l’une des dernières en France à encore se fournir en liège local des Albères.

Récolte du liège, forêt de la Maamora (Maroc).
Thierry Gauquelin, CC BY

Des suberaies aujourd’hui dépérissantes et menacées

Bien que particulièrement résilientes face aux incendies, les suberaies sont menacées dans toute leur aire de répartition du fait à la fois, selon les pays concernés, de leur surexploitation, de leur abandon ou encore du changement climatique.

Suberaie de la Maamora (Maroc).
Thierry Gauquelin, Fourni par l’auteur

Ainsi au Maroc, la forêt de la Maamora, au nord-est de Rabat, considérée comme la plus grande suberaie d’un seul tenant au monde, est aujourd’hui réduite à 60 000 ha (sa surface était de plus de 100 000 ha dans les années 1950). Elle a subi de très fortes dégradations au cours de ces dernières décennies, notamment du fait de l’essor des plantations d’eucalyptus privilégié pour sa croissante rapide, sa résistance à la sécheresse et son utilisation pour la pâte à papier.

Suberaie dépérissante de Ben Slimane (Maroc).
Thierry Gauquelin, Fourni par l’auteur

Cette suberaie reste néanmoins pourvoyeuse de nombreuses ressources pour les populations environnantes. Les dimanche de printemps dans la Maamora, près de Rabat, on verra comme cela tout à la fois le démasclage à la sauvette des arbres encore préservés, mais aussi le gaulage : les branches des chênes sont battues avec une longue perche pour faire tomber les fruits – des glands doux vendus ensuite bouillis à quelques dirhams le kilo pour le plus grand plaisir des enfants. On apercevera également le pâturage avec des bovins prélevant les feuilles encore tendres jusqu’à la hauteur que leur encolure tendue permet, la coupe par les bergers des branches afin de faciliter la tâche des animaux. Se joignent à ce tableaux quelques Rabatis pique-niquant sous les plus gros arbres à l’ombre cependant légère, après la récolte sauvage de bois mort pour cuire les brochettes.

Autant d’usages qui, au même titre que la biodiversité, sont menacés aujourd’hui par la sécheresse récurrente liée au changement climatique sur l’ensemble des suberaies allant de Rabat à Ben Slimane.

En France, c’est au contraire d’abord l’abandon progressif de l’exploitation des suberaies lié pour partie à la faible rentabilité de cette activité de subériculture qui menace ces écosystèmes. Cet abandon a rendu notamment les peuplements embroussaillés plus sensibles aux incendies.

D’autres facteurs aggravent ce déclin, comme une régénération naturelle très faible, des blessures dues à des démasclages mal réalisés ou l’installation d’insectes xylophages, tels que le coléoptère Platypus cylindrus qui peut localement pulluler et rapidement tuer des chênes-lièges. Et ce sont aussi aujourd’hui les canicules et sécheresses répétées liées au changement climatique qui aggravent ce dépérissement.

Tout ceci explique le classement comme vulnérables (VU) par l’UICN des suberaies méditerranéennes.

Relancer la subériculture en France en s’appuyant sur la science et sur la formation

Le maintien de ces systèmes socio-écologiques particuliers, à la biodiversité remarquable et jouant un rôle écologique majeur, notamment dans la lutte contre les incendies ou le maintien de sols fonctionnels, ne peut s’envisager qu’en intégrant une dimension socio-économique, tant ces deux composantes écologiques et économiques sont ici liées. Il s’agit alors de relancer économiquement la filière pour permettre notamment de préserver ces écosystèmes multifonctionnels. Différentes structures (Institut du liège, Subéraie varoise…) s’attachent aujourd’hui à cet objectif.

Ceci peut s’envisager notamment en privilégiant des circuits courts, économiquement rentables, en ciblant sans doute la production de bouchons haut de gamme, tout en explorant des nouvelles filières de valorisation du liège mâle.

Il s’agit aussi de favoriser la biodiversité, garante du bon fonctionnement de l’écosystème et de la qualité du liège récolté, et la résilience des peuplements aux aléas climatiques et notamment aux incendies.

Des travaux de recherche préliminaires menés par l’Institut méditerranéen de biodiversité et d’écologie marine et continentale (IMBE) dans le massif des Albères (Pyrénées) ont ainsi pu mettre en évidence qu’un débroussaillage et un pâturage des parcelles exploitées pour le liège favorisait une biodiversité floristique et faunistique caractéristique des milieux plus secs et plus lumineux et différente de celle que l’on retrouvait dans les parcelles laissées en libre évolution.

Cependant la pression exercée sur les suberaies doit rester raisonnée autant que possible. En effet, d’autres travaux menés par l’IMBE en collaboration avec l’Université Hassan-II de Casablanca ont montré quant à eux qu’une surexploitation de parcelles de chênes-lièges dans la région de Ben Slimane conduisait à une perte de biodiversité du sol et de sa capacité à séquestrer du carbone.

Mais la science seule ne suffit pas, et les suberaies nous montrent que nous avons de plus en plus besoin de professionnels et de chercheurs capables de travailler dans plusieurs disciplines et avec divers acteurs, en combinant les connaissances issues de différentes disciplines afin de contribuer à cet objectif commun de préservation et de valorisation.

Du point de vue académique, comprendre la suberaie comme système socio-écologique est un exercice complexe qui demande l’analyse des relations économiques, sociales et institutionnelles internationales, des savoir-faire traditionnels, sous des contraintes écologiques et climatiques profondément impactées par les particularités du XXIe siècle.

Ces écosystèmes constituent ainsi aujourd’hui « un terrain de jeu » idéal pour des formations universitaires académiques dispensées conjointement à Aix-Marseille Université et à l’Université Hassan-II de Casablanca où l’enseignement de la transdisciplinarité est réalisé en ancrant les apprentissages dans un problème concret.

Étude de la faune du sol par les étudiants de l’Université de Marseille et de Casablanca ; suberaie des Pyrénées-Orientales.
Thierry Gauquelin, Fourni par l’auteur

Cependant, dans l’Hexagone, malgré la banalité des bouchons de liège, les relations étroites que les habitants des Albères, des massifs des Maures et des Landes entretiennent avec ces suberaies sont aujourd’hui anecdotiques, alors qu’une meilleure connaissance de ce patrimoine, à la fois biologique et culturel, est un préalable à ce nouvel essor.

The Conversation

Anne Bousquet-Mélou a reçu des financements de la fondation amidex et de l’institut méditerranéen pour la transition environnementale de l’université d’Aix-Marseille

Irene Teixidor-Toneu a reçu des financements de l’agence nationale de la recherche (ANR).

Mathieu Santonja a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche (ANR), France 2030 et l’Union Européenne.

Thierry Gauquelin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le chêne-liège, un arbre victime de la surexploitation de ses forêts comme de leur abandon – https://theconversation.com/le-chene-liege-un-arbre-victime-de-la-surexploitation-de-ses-forets-comme-de-leur-abandon-269747

« Achetez maintenant, payez plus tard » : voici comment éviter de vous réveiller des fêtes endetté jusqu’au cou

Source: The Conversation – in French – By Vivek Astvansh, Associate Professor of Quantitative Marketing and Analytics, McGill University

Quand arrive le temps des fêtes, on assiste à une hausse prévisible des dépenses, mais la façon dont les consommateurs les financent est en pleine évolution. Si les cartes de crédit dominaient autrefois les paiements en ligne, la popularité croissante des solutions « achetez maintenant, payez plus tard » (AMPPT) transforme la manière de gérer les dépenses à court terme.

AMPPT désigne un mode de paiement à court terme proposé par les détaillants au moment de l’achat. Le modèle le plus courant est le « payez en quatre versements » : au lieu de payer la totalité du montant, le client règle 25 % immédiatement, puis les 75 % restants en trois versements égaux, généralement prélevés automatiquement toutes les deux semaines.

Cette structure rend ce modèle relativement simple et peut donner l’illusion au consommateur de faire une bonne affaire.

En 2024, le modèle AMPPT représentait 5 % des transactions de commerce électronique, une proportion qui devrait augmenter de 58 % d’ici 2030. En comparaison, les cartes de crédit représentaient 20 % des transactions de commerce électronique en 2024, et cette part ne devrait augmenter que de 3 % d’ici 2030. [JG1]

Sachant que la moitié des consommateurs prévoit d’utiliser un plan AMPPT pour leurs achats de fin d’année, il est essentiel de bien comprendre de quoi il s’agit.

Au moment où les ménages se préparent à une nouvelle saison de dépenses liées aux fêtes, « Achetez maintenant, payez plus tard » apparaît sur de nombreuses pages de règlement, offrant commodité et flexibilité. Cependant, avant de choisir cette option, on doit avoir conscience de ses conséquences financières.

D’où vient l’attrait pour le mode AMPPT ?

Deux facteurs expliquent l’attrait des paiements différés. Premièrement, la valeur temporelle de l’argent donne à penser que les fonds disponibles maintenant ont plus de valeur que le même montant dans le futur. En réduisant les dépenses immédiates, on a l’impression d’avoir une plus grande marge de manœuvre.

De nombreux consommateurs croient que ce type de plan est toujours sans intérêt. Si c’est habituellement le cas pour le modèle en quatre versements, les plans de paiements mensuels en comportent souvent, et ceux-ci peuvent atteindre 35,99 %. Le taux annuel effectif global le plus élevé comparable pour les cartes de crédit est de 26 %.

Deuxièmement, les sociétés de prêt AMPPT, telles que Klarna, Affirm et Afterpay, effectuent généralement une simple vérification de solvabilité qui n’a aucune incidence sur la cote de crédit de l’emprunteur. Cette pratique a contribué à répandre l’idée que l’AMPPT s’adresse principalement aux personnes ayant un accès limité au crédit.

Or, dans la pratique, des consommateurs de tous les niveaux de revenus y ont recours. Ainsi, au Canada, 40 % des utilisateurs de plans AMPPT déclarent avoir des revenus élevés.

Un emploi aussi étendu n’est toutefois pas sans risques.

Quels sont les risques d’acheter maintenant et de payer plus tard ?

Ce modèle de paiement facile modifie la façon dont les gens évaluent leurs achats. Ses effets psychologiques peuvent encourager des dépenses excessives et entraîner des difficultés financières à long terme.

AMPPT peut inciter les consommateurs à considérer la gratification immédiate plutôt que la douleur différée du paiement, ce que j’appelle une mentalité « achetez maintenant, regrettez plus tard ».

Des études ont montré que le recours au modèle AMPPT augmentait la fréquence et le montant des achats. Cet effet est plus marqué chez les personnes sensibles à la publicité, à faible revenu et chez les jeunes.

Plus inquiétant encore, les utilisateurs du paiement différé s’exposent à des frais de découvert, à des intérêts sur leur carte de crédit et à des pénalités de retard plus élevés que les non-utilisateurs. Les risques de dépenses excessives augmentent pendant la période des fêtes, mais les revenus ne suivent pas, ce qui peut entraîner un endettement.

Cinq points à retenir

Avant d’opter pour le paiement différé, les consommateurs devraient s’assurer de réfléchir à ce qu’ils acceptent. Voici cinq points à prendre en compte pour utiliser ces services en toute sécurité et éviter les pièges courants.

1. Les modes de paiement par versements portent différents noms. Il n’est pas toujours écrit « Achetez maintenant, payez plus tard ». Lisez attentivement les conditions générales pour ne pas vous laisser induire en erreur par la terminologie marketing.

2. Le modèle AMPPT peut entraîner une superposition de prêts. Lorsque les paiements sont prélevés sur une carte de crédit, vous empruntez en réalité deux fois et vous vous exposez à un double risque. Si un prélèvement automatique échoue, les frais de retard peuvent être importants. Ne vous laissez pas tromper par l’affirmation « vous ne paierez jamais d’intérêts ni de frais de retard ».

3. Les gouvernements demandent de plus en plus aux sociétés qui ont recours au paiement différé d’effectuer une enquête de solvabilité et de signaler les mauvais payeurs aux autres institutions financières et aux gouvernements. Par conséquent, l’affirmation « votre cote de crédit ne sera pas affectée » n’est peut-être plus valable.

4. La protection des consommateurs est inégale. On ignore quelle agence gouvernementale (quand il y en a une) supervise les plaintes relatives au paiement différé. Tant que la réglementation n’aura pas été entièrement élaborée et appliquée de manière cohérente, vous êtes seul responsable de votre sécurité financière.

5. Le modèle AMPPT augmente le nombre d’entreprises qui manipulent vos données. Avec les cartes de crédit, une seule institution financière gère la transaction. Avec le paiement différé, les consommateurs peuvent faire leurs achats chez de nombreux détaillants en passant par différents fournisseurs d’AMPPT. Il peut être difficile de savoir quel fournisseur a traité quel achat, ce qui complique la gestion des litiges liés aux frais de carte de crédit non reconnus.

Trois questions à vous poser avant d’accepter un plan AMPPT

Le modèle AMPPT peut être utile, mais ne convient pas à tout le monde ni à tous les achats. Posez-vous les questions suivantes pour déterminer si ce type de paiement correspond à vos habitudes financières et à vos objectifs à long terme :

  1. Qui offre le prêt ? Consultez la foire aux questions et les politiques de paiement du fournisseur. Comparez les entreprises telles que PayPal, Affirm, Afterpay et Klarna. Des réponses floues et peu claires sont le signe d’un manque de transparence et vous devriez éviter d’avoir recours à une telle entreprise.

  2. Achetez-vous des produits de manière impulsive et avez-vous une faible discipline financière ? Si c’est le cas, soyez conscient des risques liés au paiement différé, qui peut accentuer l’impulsivité.

  3. Le renforcement de vos connaissances financières améliorerait-il votre prise de décision ? Si oui, envisagez de vous abonner à des ressources fiables en matière d’éducation financière avant d’utiliser de façon régulière le paiement différé.

Le modèle AMPTT est une innovation technologique financière. Si on y a recours de manière responsable, il peut aider à maintenir des liquidités. Cependant, si on l’adopte sans réfléchir, il peut conduire à un surendettement. À l’approche des fêtes, une démarche éclairée vous permettra de profiter de ses avantages tout en évitant ses risques.

La Conversation Canada

Vivek Astvansh ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « Achetez maintenant, payez plus tard » : voici comment éviter de vous réveiller des fêtes endetté jusqu’au cou – https://theconversation.com/achetez-maintenant-payez-plus-tard-voici-comment-eviter-de-vous-reveiller-des-fetes-endette-jusquau-cou-272012