Dick Van Dyke attribue sa longévité à son attitude positive – selon des études, les optimistes vivent plus longtemps

Source: The Conversation – in French – By Jolanta Burke, Associate Professor, Centre for Positive Health Sciences, RCSI University of Medicine and Health Sciences

Dick Van Dyke, célèbre acteur et humoriste américain qui a joué dans des classiques tels que Mary Poppins et Chitty Chitty Bang Bang, a soufflé ses 100 bougies le 13 décembre dernier. L’acteur attribue sa remarquable longévité à son attitude positive et au fait qu’il ne se met jamais en colère.


Si la longévité dépend de nombreux facteurs, notamment la génétique et le mode de vie, les propos de Van Dyke contiennent néanmoins une part de vérité. Plusieurs études ont en effet montré qu’un faible niveau de stress et une attitude positive et optimiste étaient associés à une meilleure longévité.


Cet article fait partie de notre série La Révolution grise. La Conversation vous propose d’analyser sous toutes ses facettes l’impact du vieillissement de l’imposante cohorte des boomers sur notre société, qu’ils transforment depuis leur venue au monde. Manières de se loger, de travailler, de consommer la culture, de s’alimenter, de voyager, de se soigner, de vivre… découvrez avec nous les bouleversements en cours, et à venir.


Les effets de la colère sur le cœur

Au début des années 1930, des chercheurs ont demandé à un groupe de 678 novices religieuses, âgées pour la plupart d’environ 22 ans, d’écrire une autobiographie au moment de leur entrée au couvent.

Soixante ans plus tard, des chercheurs ont analysé leurs textes. Ils les ont aussi comparés aux données relatives à la santé à long terme de ces femmes.

Ils ont constaté que celles qui exprimaient des émotions plus positives au début de leur vie (en déclarant par exemple ressentir de la gratitude plutôt que du ressentiment) avaient vécu en moyenne dix ans de plus que les autres.

Une étude britannique a également révélé que les optimistes vivaient de 11 à 15 % plus longtemps que les pessimistes.

En 2022, une étude portant sur quelque 160 000 femmes de différentes origines ethniques a révélé que celles qui se disaient optimistes avaient davantage de chances de vivre au-delà de 90 ans que les pessimistes.

Une explication possible de ces résultats réside dans les effets de la colère sur le cœur.

Les personnes qui ont une vision positive ou optimiste de la vie semblent mieux gérer ou maîtriser leur colère. Ce n’est pas anodin, car la colère peut avoir de nombreux effets néfastes sur l’organisme.

La colère provoque la libération d’adrénaline et de cortisol, les principales hormones du stress, et ce, en particulier chez les hommes. De brefs accès de colère suffisent à entraîner une détérioration de la santé cardiovasculaire.

La pression que le stress chronique et la colère exercent sur le système cardiovasculaire a été associée à un risque accru de développer des problèmes tels que les maladies cardiaques, les accidents vasculaires cérébraux et le diabète de type 2, qui sont responsables d’environ 75 % des décès prématurés. Si le stress et la colère ne sont pas les seules causes de ces maladies, ils y contribuent toutefois de manière significative.

Ainsi, lorsque Dick Van Dyke affirme qu’il ne se met pas en colère, cela pourrait bien expliquer en partie sa longévité.

Attention au stress

Une cause plus profonde, au niveau cellulaire, expliquerait l’influence du stress sur la longévité. Elle concerne les télomères, qui sont les parties protectrices situées à l’extrémité de nos chromosomes (les paquets d’ADN contenus dans nos cellules).

Dans les cellules jeunes et saines, les télomères sont longs et intacts. Avec l’âge, ils raccourcissent et s’effilochent progressivement. Lorsqu’ils sont trop usés, les cellules ont du mal à se diviser et à se réparer. C’est l’une des raisons pour lesquelles le vieillissement s’accélère avec le temps.

Le stress est associé à un raccourcissement rapide des télomères, ce qui rend la communication entre les cellules et leur renouvellement plus difficiles. En d’autres termes, les émotions stressantes, telles qu’une colère incontrôlée, peuvent accélérer le vieillissement.

Un homme vêtu d’une chemise et d’une cravate froisse deux boules de papier et crie de frustration ou de colère alors qu’il est assis devant son ordinateur
La colère est néfaste pour le cœur.
PeopleImages/Shutterstock

Une étude a aussi révélé que la méditation, qui permet de réduire le stress, était associée de manière positive à la longueur des télomères. Une meilleure gestion de la colère pourrait ainsi contribuer à prolonger la durée de vie.

De plus, les optimistes semblent plus enclins à adopter des habitudes saines, comme la pratique régulière d’une activité physique ou une alimentation équilibrée, qui peuvent également favoriser la santé et la longévité en diminuant le risque de maladies cardiovasculaires. Dick Van Dyke lui-même s’efforce de faire de l’exercice au moins trois fois par semaine.

Pour améliorer sa longévité

Si vous souhaitez vivre aussi longtemps que Dick Van Dyke, voici quelques conseils pour gérer le stress et la colère.

Contrairement à la croyance populaire, chercher à « évacuer » sa colère en frappant dans un sac, en criant dans un oreiller ou en courant jusqu’à ce que le sentiment disparaisse n’est pas efficace. Ces actions maintiennent le corps dans un état d’alerte qui affecte le système cardiovasculaire et peut prolonger la réponse au stress.

On recommande de privilégier plutôt une attitude calme. Ralentir sa respiration, compter ses inspirations et expirations ou pratiquer d’autres techniques de relaxation, comme le yoga, permettent d’apaiser le système cardiovasculaire plutôt que de le surstimuler. À long terme, cela réduit la pression sur le cœur et permet de vivre plus longtemps. Il est important de le faire chaque fois que l’on se sent particulièrement stressé ou en colère.

On peut également stimuler les émotions positives en essayant d’être plus présent dans sa vie au quotidien. La présence permet d’avoir davantage conscience de ce qui se passe autour de soi et en soi.


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Si l’on planifie une sortie au restaurant avec son conjoint, on peut organiser la soirée avec soin en réservant, par exemple, une table dans un restaurant que les deux personnes aiment, en demandant une table dans un coin calme pour faciliter la discussion ou encore en ralentissant le rythme et en se concentrant sur l’instant présent de manière à prendre conscience des différentes sensations que l’on éprouve.

On peut également susciter des émotions positives en réservant du temps pour jouer. Pour des adultes, cela signifie faire quelque chose simplement parce que c’est agréable, sans but particulier. Le jeu procure des émotions positives, ce qui peut avoir des effets bénéfiques sur la santé.

Les conseils de Dick Van Dyke sont peut-être justes. Si l’on ne peut pas contrôler tous les facteurs influençant notre santé, apprendre à gérer sa colère et adopter une attitude positive dans la vie peuvent toutefois contribuer au bien-être et prolonger l’espérance de vie.

La Conversation Canada

Jolanta Burke ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Dick Van Dyke attribue sa longévité à son attitude positive – selon des études, les optimistes vivent plus longtemps – https://theconversation.com/dick-van-dyke-attribue-sa-longevite-a-son-attitude-positive-selon-des-etudes-les-optimistes-vivent-plus-longtemps-272141

Nature et mouvement : un duo essentiel pour la santé mentale des jeunes

Source: The Conversation – in French – By Corentin Montiel, Chercheur postdoctoral, Université de Montréal; Université du Québec à Montréal (UQAM)

La combinaison d’une exposition élevée à la nature dans la vie quotidienne et dans le contexte de la pratique d’activité physique serait associée aux scores les plus élevés de santé mentale positive. (Pixabay)

Passer du temps en nature améliore la santé mentale, c’est prouvé. Mais peut-on aller plus loin ? Exposés à différents environnements naturels et en pratiquant une activité physique, les jeunes peuvent-ils vraiment renforcer leur bien‑être, alors que leur santé mentale est de plus en plus fragilisée ?


Au Canada, la prévalence des troubles anxieux et dépressifs chez les 19-24 ans a connu une hausse marquée entre 2011 et 2018. La pandémie de Covid-19 n’a fait qu’aggraver la situation : la proportion de jeunes Canadiens et Canadiennes qui rapportent une très grande satisfaction face à la vie est passée de 72 % en 2018 à seulement 26 % en juin 2020. C’est la chute la plus importante enregistrée parmi tous les groupes d’âge.

Dans ce contexte, identifier des leviers accessibles pour promouvoir le bien-être des jeunes adultes devient une priorité de santé publique. D’un côté, les bienfaits de l’activité physique pour la santé mentale sont bien établis ; la recherche démontre que l’activité physique réduit les symptômes dépressifs et anxieux, protège et renforce la santé mentale positive — c’est-à-dire le sentiment de bien-être psychologique, émotionnel et social.

D’un autre côté, il existe un intérêt grandissant pour les bénéfices que procure l’exposition à la nature. En effet, le temps en nature est lui aussi associé à une réduction du stress, des symptômes anxieux et dépressifs, et une augmentation de la santé mentale positive dans la littérature scientifique. Les bienfaits de l’exposition directe à la nature semblent avoir un effet plus marqué sur le renforcement des émotions positives que sur la diminution des émotions négatives.

Une combinaison gagnante

Une étude canadienne longitudinale récente que nous avons menée auprès de jeunes adultes suggère que la combinaison d’une exposition élevée à la nature dans la vie quotidienne et dans le contexte de la pratique d’activité physique serait associée aux scores les plus élevés de santé mentale positive. En plus de la présence de nature dans les milieux de vie, cela peut prendre la forme de déplacements quotidiens à pied ou à vélo en empruntant des rues bordées d’arbres ou des corridors verts, la course à pied le long du fleuve, des entraînements extérieurs ou encore des sports d’équipe au parc.

Dans une moindre mesure, une exposition élevée à la nature dans l’un ou l’autre de ces contextes est également associée à une meilleure santé mentale comparativement à une faible exposition dans l’ensemble de ces contextes. Ces résultats soulignent l’intérêt potentiel de promouvoir des environnements riches en nature dans plusieurs sphères de la vie, afin de soutenir le bien-être émotionnel, psychologique et social au début de l’âge adulte.

Des effets positifs sur l’humeur après 15 minutes d’exposition

Contrairement à la plupart des études qui s’appuient sur des mesures géospatiales, comme le couvert végétal ou la proximité d’un parc, notre équipe de recherche a choisi de mesurer la perception de la présence de la nature chez les jeunes, dans leur environnement quotidien et lors de la pratique d’activité physique, une dimension encore peu explorée. Comprendre comment les jeunes perçoivent, investissent et donnent du sens à leurs expériences en nature est essentiel pour maximiser les retombées de ces environnements sur leur bien-être.

Cette étude s’inscrit dans la continuité des travaux sur le sujet, qui montrent que l’activité physique pratiquée en milieu naturel, y compris dans les parcs urbains, bénéficie davantage à la santé mentale, comparativement à celle réalisée dans des environnements urbains non naturels. Certaines études suggèrent que l’activité physique pratiquée en nature entraîne des effets positifs sur l’humeur et l’attention dès 15 minutes d’exposition, et ce, quelle que soit l’intensité de l’effort.

Ces résultats s’inscrivent dans une hypothèse de synergie : l’activité physique facilite l’exposition aux espaces verts, ce qui rend les individus plus susceptibles de bénéficier des effets bénéfiques du contact avec la nature. À l’inverse, l’accès à des environnements naturels favorise également la pratique d’activité physique, augmentant ainsi la probabilité d’en retirer les bienfaits.

Les environnements naturels offrent des occasions uniques d’interaction, de défis physiques et d’expériences émotionnelles qui contribuent au bien-être. Les espaces naturels proposent une variété de stimuli et de défis qui mobilisent les individus sur les plans physique, émotionnel et social. Par exemple, monter une montagne en groupe ou nager dans un lac offre des occasions de mettre à l’épreuve ses capacités physiques et de vivre des émotions positives, tout en favorisant les liens sociaux.




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Un accès inégal aux bienfaits

Encourager la fréquentation régulière d’espaces naturels, que ce soit dans le cadre d’activités physiques structurées ou de la vie quotidienne, constitue une stratégie de promotion de la santé mentale fondée sur les données probantes. Une telle approche revêt une importance particulière chez les jeunes adultes, à un moment de la vie caractérisé par des transitions multiples et une plus grande vulnérabilité.

Cette accumulation de preuves scientifiques sur les bienfaits de la nature soulève tout de même une problématique de justice sociale importante : toutes et tous n’ont pas accès de manière équitable à la nature. Dans de nombreux pays, dont le Canada, les quartiers moins favorisés sur le plan socio-économique disposent de moins d’espaces verts.

Dans le Grand Montréal, par exemple, les quartiers économiquement défavorisés présentent une proportion de territoire couverte par les arbres environ 28 % plus faible que les autres secteurs. De plus, leurs résidents passent moins de temps en nature, par manque de temps, de mobilité ou de ressources financières. Ces inégalités d’accès contribuent à reproduire et aggraver des disparités sociales de santé mentale.

Une cible couramment utilisée en aménagement urbain consiste à assurer l’accès à un parc ou à un espace vert d’au moins un hectare à moins de 300 mètres du domicile (environ 5 minutes de marche). Or, la répartition des parcs montre que certains secteurs défavorisés ne disposent pas d’un tel accès à proximité.

Concevoir l’aménagement du territoire comme un levier de santé mentale permet d’agir en amont sur les déterminants sociaux. L’accès aux parcs, aux forêts, aux lacs et à d’autres espaces naturels favorise l’activité physique, la détente et le ressourcement, particulièrement dans les zones densément peuplées. Les décideuses et décideurs peuvent ainsi contribuer à réduire ces inégalités en intégrant des objectifs de santé dans les politiques d’aménagement.

La Conversation Canada

Corentin Montiel a reçu des financements de la Société canadienne du cancer.

Isabelle Doré a reçu des financements de carrière du Fond de recherche du Québec – Santé (Chercheur-boursier Junior 2).

ref. Nature et mouvement : un duo essentiel pour la santé mentale des jeunes – https://theconversation.com/nature-et-mouvement-un-duo-essentiel-pour-la-sante-mentale-des-jeunes-277308

Mais à quoi sert encore le Livret A ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Jean-Marc Figuet, Professeur d’économie, ISG Lab, Université de Bordeaux

C’est un paradoxe : le taux de rémunération du Livret A est régulièrement l’objet de critiques pour sa faiblesse relative. Simultanément, il reste le placement préféré des Français, détenu par 8 sur 10 d’entre eux. Peut-être parce que ce n’est pas qu’une question de rendement financier. Et que ce livret plus que bicentenaire remplit des fonctions essentielles dans l’économie, avec un encours total de… 450 milliards d’euros.


Le Livret A est né le 22 mai 1818, à Paris, avec la création de la première Caisse d’épargne. Depuis, il est le produit d’épargne préféré des Français, puisqu’ils sont près de 57 millions (83 % de la population) à en posséder un aujourd’hui. Au début de 2026, l’encours total frôlait 450 milliards d’euros.

Une popularité sans égal

La popularité du Livret A s’explique par sa simplicité d’ouverture, sa parfaite liquidité, son absence de fiscalité et de risque.

Chaque Français, quel que soit son âge, peut ouvrir un Livret A (et un seul !) dans la banque de son choix avec un capital initial de 10 euros (1,50 euros à la Banque postale), soit le montant du solde minimum. Le plafond est fixé à 22 950 euros. Le Livret A a un quasi « jumeau », le Livret de développement durable et solidaire (LDDS) qui obéit aux mêmes règles, mais avec un plafond maximal de 12 000 euros. Le livret A est également accessible à certaines personnes morales (associations, syndicats de copropriétaires et organismes HLM), mais non aux entreprises.




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Les fonds sont disponibles sans préavis à la différence d’autres supports d’épargne, tels que l’assurance vie, c’est dire que c’est un placement très liquide. Le retrait minimal est de 10 euros (1,50 euros à la Banque postale). Il est possible de retirer des espèces directement au guichet ou à un distributeur automatique de billets.

Pas d’impôt et peu de risques

Les intérêts perçus sont exonérés d’impôt sur le revenu et de prélèvements sociaux. Autrement dit, le rendement nominal est strictement égal au rendement brut. Le taux d’intérêt servi à l’épargnant est fixe entre deux semestres. Chaque détenteur peut alors calculer le montant des intérêts (calculés par quinzaine et capitalisés au 31 décembre de chaque année).

Enfin, le Livret A est un actif sans risque, car l’épargne placée est protégée par le Fonds de garantie des dépôts et de résolution en cas de faillite de la banque.

Ces avantages font du Livret A le support privilégié pour l’épargne de précaution des ménages, c’est-à-dire un matelas de sécurité immédiatement mobilisable pour faire face à un imprévu. Pour de nombreux Français, il s’agit d’ailleurs du seul support d’épargne. D’où son caractère singulier. Bien évidemment, ces qualités indéniables sont contrebalancées par un rendement faible qui peut faire l’objet de polémiques.

Un faux débat récurrent

Le taux d’intérêt du Livret A est fixé par l’État qui se réfère au calcul effectué par la Banque de France deux fois par an. Depuis 2021, le taux est la moyenne semestrielle du taux d’inflation (hors prix du tabac) et des taux interbancaires à court terme (€STR), avec un arrondi au dixième de point le plus proche.

Cette formule implique que le taux d’intérêt plancher du Livret A est de 0,5 %. Elle implique également que, à certaines périodes, le rendement réel (taux nominal auquel on retranche l’inflation) du Livret A soit négatif : cela implique une perte de pouvoir d’achat de l’argent ainsi épargné. Ce fut le cas notamment lors de la période post-Covid (voir graphique).

Depuis le 1er février 2026, le taux nominal est ainsi fixé à 1,5 % (contre 1,7 % auparavant), ce qui implique un rendement réel d’environ à 0, 8 %. Du point du seul rendement, le Livret A n’est donc pas le produit le plus intéressant. En comparaison, les contrats d’assurance-vie en euros ont rapporté, en moyenne, 2,65 % en 2025.

Sur la même période, le CAC 40 a progressé de plus de 10 %. Rappelons toutefois qu’à l’inverse le rendement nominal des dépôts à vue est nul, donc toujours inférieur à celui du Livret A.

Une contrepartie

La faiblesse du rendement du Livret A n’est donc que la contrepartie de ses avantages. En détenant des encours parfaitement sécurisés, les épargnants doivent accepter un rendement réel faible. En finance, ce n’est pas vraiment une surprise. Plus de rendement implique nécessairement de prendre plus de risque, comme l’a souligné le Prix Nobel d’économie William Sharpe. Le Livret A est alors un support adéquat pour les épargnants manifestant une forte aversion pour le risque.

La faiblesse du rendement ne doit pas, non plus, occulter le rôle économique et social que joue le Livret A pour l’économie française par l’intermédiaire de la Caisse des dépôts et des banques.

Le rôle de la Caisse des dépôts

Les quelque 450 milliards d’euros placés sur le Livret A ne dorment pas paisiblement. Ils alimentent un circuit de financement de prêts à long terme qui doit simultanément rester liquide pour faire face aux demandes de retraits. Ainsi l’annonce de la baisse du taux au 1er février s’est-elle accompagnée d’une décollecte de 1,87 milliard d’euros en janvier 2026.

Près de 65 % des fonds sont centralisés à la Caisse des dépôts, qui transforme des dépôts liquides en financements longs, notamment par des prêts au logement social et à la politique de la ville. Le Livret A n’est donc pas une caisse fermée. C’est un dispositif de transformation des dépôts liquides en financements longs, sous contrainte de liquidité.

Pour la Caisse des dépôts et sa Banque des territoires, l’enjeu est massif puisque le stock de prêts sur fonds d’épargne atteint 202 milliards d’euros en 2024, dont 180 milliards consacrés au logement social et à la politique de la ville. Pour la seule année 2024, 28,5 milliards d’euros de prêts ont été accordés.

Une ressource structurante

Le Livret A est ainsi une ressource structurante pour le financement du logement social et d’investissements territoriaux de long terme. Concrètement, ces financements couvrent la construction et la réhabilitation de logements sociaux, mais aussi les résidences étudiantes et, dans certains cas, des équipements médico-sociaux, tels que les Ehpad, pour accompagner le vieillissement de la population française.

France Télévisions, 2026.

Mais l’effet du Livret A ne s’arrête pas à la sphère publique. La part non centralisée, soit 35 % des encours, reste au bilan des banques distributrices. Cet autre versant, plus discret, implique que l’épargne réglementée contribue aussi au financement de l’économie.

Le Livret A et le crédit bancaire

La part non centralisée demeure au passif du bilan des banques et constitue une ressource de financement. La loi impose que ces ressources soient orientées vers le financement des petites et moyennes entreprises (PME), de la transition énergétique et de l’économie sociale et solidaire, avec des obligations de reporting public.

La Banque de France chiffre à 245,6 milliards d’euros l’encours conservé au bilan fin 2024. Pour la même année, les prêts nouveaux aux PME atteignent 116,7 milliards d’euros et l’encours total de crédits aux PME 568,5 milliards d’euros. Il s’agit donc d’un fléchage par enveloppe plutôt qu’un « tuyau » euro-pour-euro. En effet, la part non centralisée alimente une enveloppe de ressources au bilan bancaire, et le fléchage se vérifie par des montants agrégés, non par une correspondance euro-pour-euro entre un dépôt et un prêt.

Le Livret A remplit donc une double fonction. D’un côté, il offre aux ménages une épargne de précaution simple et sécurisée. De l’autre, il alimente un circuit de financement collectif, du logement social au crédit bancaire aux PME. Cette ambivalence explique sa place particulière.

The Conversation

Jean-Marc Figuet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Mais à quoi sert encore le Livret A ? – https://theconversation.com/mais-a-quoi-sert-encore-le-livret-a-279811

La crise écologique est-elle vraiment le produit d’un excès d’humains sur Terre ? Relire « The Population Bomb »

Source: The Conversation – France (in French) – By Victor Bianchini, Maître de conférences en sciences économiques, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

*The Population bomb*, écrit en 1968, prédit une famine mondiale au cours des années 1970 et 1980. DrCarrrven/Shutterstock

La mort du biologiste Paul Ralph Ehrlich le 13 mars 2026, a remis en lumière The Population Bomb, un classique de la littérature écologique publié en 1968. Les auteurs rappellent ici que la « surpopulation » n’est pas un simple fait naturel, mais un objet profondément politique. Depuis Thomas Robert  Malthus, la restriction démographique reste un sujet d’actualité brûlant.


The Population Bomb est un ouvrage co-écrit par Paul R. et Anne H. Ehrlich.
Wikimedia

Pour la première fois en France depuis 1945, le nombre de naissances est devenu inférieur aux décès en 2025 ; l’indicateur de fécondité atteint 1,56 enfant par femme, son plus faible niveau depuis la Première Guerre mondiale.

Dès 2024, le président Emmanuel Macron appelait à un « réarmement démographique » pour répondre au vieillissement de la population. Dans le même temps, à propos de Mayotte, était soulevée la question de la « surpopulation » ou de la « pression démographique » sur l’île française.

Bien que ces diagnostics portent sur des échelles territoriales différentes, selon les contextes, la population peut être présentée comme une ressource à développer ou un problème à contenir. Le débat n’est pas nouveau. Coécrit par les biologistes américains Paul R. Ehrlich (1932-2026) et Anne H. Ehrlich, The Population Bomb reprend les principaux postulats malthusiens, en les replaçant dans le contexte de la crise écologique.

Alors que le malthusianisme classique fonde l’idée de surpopulation sur la rareté des ressources agricoles, le néo-malthusianisme du XXe siècle l’inscrit dans le cadre plus large des limites environnementales.

Trop d’humains

Anne et Paul Ehrlich coécrivent cet ouvrage dans un contexte marqué par le renouveau du néo-malthusianisme d’après-guerre et par l’affirmation d’une écologie attentive aux limites de la planète, dont témoignera notamment le rapport Meadows de 1972.

Très influent et polémique, l’ouvrage installe une idée devenue familière : les crises alimentaires et écologiques seraient d’abord le produit d’un excès d’humains sur Terre. Si le livre est connu pour ses prédictions catastrophistes, l’essentiel est ailleurs. The Population Bomb a transformé la manière de poser le problème, en présentant la surpopulation comme un fait scientifique, une réalité objective dictée par des contraintes naturelles, et appelant dès lors des réponses politiques fortes.

Leur point de départ est celui de la biologie des populations. Dès le premier chapitre de The Population Bomb – structuré autour « Trop d’humains », « Trop peu de nourriture » et « Une planète mourante » –, ils s’intéressent aux dynamiques de croissance, aux interactions entre population et environnement, ainsi qu’aux contraintes écologiques. L’ouvrage en donne d’emblée la clé de lecture :

« Les Américains commencent à prendre conscience que les pays en développement sont confrontés à une crise démographique et alimentaire inévitable. »

Parmi ces sections, « Trop d’humains » joue un rôle central. La population humaine y est d’abord traitée comme une variable naturelle à l’échelle mondiale, avant d’être envisagée dans ses dimensions sociales, économiques et politiques.

La bataille pour nourrir l’humanité est perdue

Dans The Population Bomb, le constat est sans appel : « la bataille pour nourrir toute l’humanité est perdue ».

Les crises alimentaires ne sont pas d’abord pensées comme des défaillances économiques, mais comme le rapport de l’homme à la nature ; la croissance démographique conduit à une pénurie de ressources. La hausse du prix de la nourriture résulterait de la mise en culture de terres moins fertiles, elles-mêmes conséquence de la croissance démographique :

« Nous savons déjà qu’il est impossible d’augmenter suffisamment la production alimentaire pour faire face à la croissance démographique continue. »

Anne et Paul Ehrlich déploient un registre catastrophiste, fait d’échéances rapprochées, de famines et d’effondrements sociaux. L’argument ne se limite pas aux pays en développement. Les sociétés riches sont aussi concernées, sous d’autres formes :

« Plutôt que de souffrir de pénuries alimentaires, ces pays en subissent les conséquences sous la forme d’une dégradation de l’environnement et d’une difficulté croissante à se procurer les ressources nécessaires pour maintenir leur niveau de vie. »

Cette approche ne signifie pas une absence du politique. La surpopulation est posée comme un fait objectif, quasi indiscutable, issu de lois naturelles, appelant ensuite des réponses politiques fortes. Le débat ne porte pas tant sur la définition du problème que sur les moyens d’y répondre.

Contrôle des naissances

Dans les derniers chapitres de l’ouvrage, Anne et Paul Ehrlich appellent explicitement à l’action coercitive de l’administration des États-Unis plutôt qu’à des mesures incitatives : contrôle des naissances grâce à la contraception, y compris la stérilisation forcée, droit à l’avortement ou réorientation de l’aide internationale.

Dans son discours de 1965, le président états-unien Lyndon Johnson appelait à traiter le problème de l’explosion démographique et de la rareté des ressources avec un contrôle des naissances. La réalité démographique contemporaine est loin d’être homogène. De nombreux pays développés font aujourd’hui face au vieillissement de leur population – Japon, France ou États-Unis –, tandis que d’autres régions concentrent l’essentiel de la croissance démographique mondiale et de la jeunesse. Le nombre d’habitants de l’Afrique subsaharienne pourrait dépasser les deux milliards en 2050.

Surtout, les pressions écologiques ne dépendent pas uniquement du nombre d’habitants, mais aussi des modes de production, de consommation, ainsi que de la concentration spatiale des activités économiques. Deux populations de taille comparable peuvent avoir des impacts très différents.

Effet Malthus

Parler de « surpopulation » ne renvoie jamais à une humanité indifférenciée. Cette catégorie suppose, implicitement, des écarts entre populations selon les territoires et les conditions sociales. Dès l’Essai sur le principe de population de Thomas Robert Malthus, la croissance démographique est pensée comme une loi naturelle. Elle s’accompagne d’une prise de position politique explicite : la critique des politiques d’assistance, notamment les « Poor Laws » accusées d’encourager la reproduction des plus pauvres.

Cette manière de poser le problème ne disparaît pas complètement avec le néo-malthusianisme. Dans The Population Bomb, Thomas Robert Malthus n’est pas mobilisé de manière explicite. Le problème est posé à l’échelle globale, sans désignation de groupes sociaux, tout en orientant implicitement le diagnostic vers certains territoires en développement. Aujourd’hui encore, cette logique se prolonge sous des formes plus diffuses, que certains travaux désignent comme un « effet Malthus ». Concrètement, les inégalités sociales et territoriales sont reformulées en termes apparemment naturalisés, à travers des diagnostics globaux qui évitent de nommer les populations concernées.

Parler d’un monde où il y aurait « trop d’humains » suppose donc, même tacitement, que certaines dynamiques démographiques sont plus problématiques que d’autres.

I = P × A × T

En 1971, Paul Ehrlich proposait avec le professeur de sciences de l’environnement John Holdren une formulation plus large de l’impact environnemental, souvent résumée par l’équation I = P × A × T. Impact environnemental (I) = taille de la population (P), richesse de la population (A) et technologie (T).

Cette équation fait dépendre l’impact environnemental du produit de la population, l’abondance – mesurée par la consommation par tête –, et de la technologie. Cette approche, reprise notamment dans The Population Explosion, reconnaît le rôle des choix économiques et techniques, que l’ouvrage de 1968 tendait à subordonner à la seule dynamique démographique.

Les débats se sont ensuite recentrés sur la mesure des contributions de ces facteurs au réchauffement climatique. Dans les années 1990, l’identité de Kaya permet de mesurer empiriquement les émissions de gaz à effet de serre en les reliant à la population, au produit intérieur brut par habitant, à l’intensité énergétique de la production et au contenu carbone de l’énergie. Plutôt que de se limiter au facteur démographique, elle met en évidence la nécessité de découpler la croissance de la consommation des émissions de gaz à effet de serre, notamment par la décarbonation.

La crise écologique impose des limites à l’exploitation des ressources, mais celles-ci tiennent moins à une supposée « surpopulation » qu’aux impacts environnementaux des modes de production et de consommation sur le climat. Autrement dit, l’enjeu n’est pas tant le nombre d’humains que la manière dont les sociétés organisent production, décarbonation, répartition et sobriété de la consommation des ressources.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. La crise écologique est-elle vraiment le produit d’un excès d’humains sur Terre ? Relire « The Population Bomb » – https://theconversation.com/la-crise-ecologique-est-elle-vraiment-le-produit-dun-exces-dhumains-sur-terre-relire-the-population-bomb-275450

« Biloute », « chicour »… : les mots du Nord à l’épreuve des parlers jeunes

Source: The Conversation – France (in French) – By Anne Gensane, Chercheuse en sciences du langage, Université d’Artois

Les parlers du nord de la France sont-ils en train de se figer en souvenir d’un autre temps ? Ou continuent-ils à se manifester dans les usages contemporains, y compris là où on ne les attend pas ?


À partir d’une enquête de terrain menée dans plusieurs établissements des Hauts-de-France entre 2016 et 2025, il est possible d’observer non pas un retour massif de patois, mais une circulation complexe de quelques formes septentrionales (entendre par là, parlers « du Nord ») au sein de répertoires linguistiques hétérogènes.




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Dès 1971, le linguiste Pierre Guiraud notait que des mots d’origine dialectale (issus de variétés linguistiques régionales distinctes du français « standard ») pouvaient être relayés par l’argot. Timothy Pooley, autre linguiste, évoquait un peu plus tard une possible « dépicardisation » , soit une disparition du picard – celui-ci étant une langue régionale d’oïl historiquement parlée dans le nord de la France et en Belgique. Faut-il y voir un déclin irrémédiable ou plutôt la transformation d’un héritage ?

Un petit noyau nordiste dans des « parlers jeunes »

Les jeunes du Nord parlent-ils encore « patois » ? Dans les corpus recueillis (listes lexicales co-construites, entretiens, observations) dominent les emprunts à l’arabe, à l’anglais et au rromani. Pour autant, un noyau de régionalismes du Nord persiste et, parmi eux, les substantifs et appellatifs « biloute » (gars, mec) et « tchot » (petit), « chicour » (champion), le déterminant « ch’ », la locution verbale « dire quoi », ou encore le verbe « finquer » (fumer). Le relevé révèle par ailleurs des flottements étymologiques : certaines origines sont discutables – de même que les termes employés pour les décrire : patois, dialecte, régionalisme.

Premier enseignement que nous livre cette étude : ces mots ne subissent aucune manipulation morphologique notable. Par exemple, pas de verlanisation bien connue des pratiques argotiques contemporaines. Là où l’argot contemporain aime à transformer, le régionalisme nordiste est inséré sans cette modification.

Deuxième enseignement : leur vitalité est inégale. « Biloute » et « tchot » sont massivement compris, et encore employés par une partie des locuteurs interrogés en 2025 dans l’étude citée plus tôt. « Finquer » est plus fragile. « Chicour » donne lieu à des définitions divergentes (de « champion » spécialisé uniquement à son sens littéral, à « frimeur »). Pour désigner ces savoirs linguistiques diffus, les linguistes parlent par exemple de « compétence latente », souvent sous-estimée par les locuteurs.

Patrimoine affectif, stigmate social

Les discours épilinguistiques (discours au sujet de la langue) recueillis éclairent cette situation. Les formes régionales sont fréquemment associées à la famille, au « patrimoine » du Nord. Elles relèvent donc d’une mémoire territoriale.

Mais cette valorisation affective coexiste avec une forte dépréciation sociale : l’idée même du « chti », nous informe un lycéen interrogé, renvoie à l’image des « anciens », mais aussi… aux « bouseux ». On oscille alors entre « condescendance et attendrissement », si nous reprenons les mots du linguiste Pierre Rézeau. L’accent du Nord, même s’il n’est pas le seul, fait l’objet de moqueries récurrentes. On retrouve ici ce que Philippe Blanchet nomme la « glottophobie » : la stigmatisation des manières de parler. Le paradoxe est d’ailleurs souvent frappant ; des locuteurs peuvent se moquer d’un accent qu’ils partagent eux-mêmes. L’insécurité linguistique persiste, et explique en partie la faible revendication explicite des régionalismes dans les usages ordinaires.

À l’inverse, les pratiques argotiques contemporaines souvent associées aux « banlieues » bénéficient parfois d’une sorte de prestige paradoxal pour certains jeunes locuteurs interrogés dans la même étude ; elles incarnent souvent (mais pas toujours) l’opposition, et aiment se distinguer par « rupture », au contraire du patois.

Argot et dialecte : un même travail de différenciation

Pour autant, opposer frontalement argot et patois serait simplificateur. Un argot contemporain, comme un dialecte, est localisé, marqué socialement et investi d’une forte charge identitaire. De même, tous deux participent d’un déplacement du Soi par rapport à l’Autre : inclusion des pairs, distinction vis-à-vis de l’extérieur.

Cela peut nous conduire à penser que les régionalismes du Nord intégrés aux « parlers jeunes » n’apparaissent pas comme des fossiles folkloriques, mais fonctionnent plutôt comme des indices discrets de connivence. L’argot peut relever davantage de l’opposition, le patois davantage de la proximité… mais ils partagent un même ressort symbolique.

De nouveaux canaux de légitimation

Les arts et médias contemporains jouent un rôle non négligeable dans ces circulations. Le rap, devenu un genre musical d’importance, agit comme instance de légitimation linguistique. Si des artistes comme Jul ont diffusé des régionalismes méridionaux (« tarpin », « fraté »), certains évoquent très ponctuellement le Nord. C’est ainsi que nous pouvons noter la présence de le « chnord » (présence un tant soit peu erronée, « ch » étant déjà un déterminant), chez Freeze Corleone qui n’est pas du Nord.

Mais nous trouvons aussi notamment les Nordistes BEN plg et ZKR, issus d’un espace urbain identifié comme un foyer actif de production rap et argotique, soit souvent Roubaix, et dont les usages font apparaître des formes localement ancrées (par exemple, « zig » pour désigner un individu), et bien que certaines soient issues, au départ, de ressources empruntées à l’arabe (par exemple, « tneket », qui signifie incroyable). Toutes ces occurrences réinvestissent l’imaginaire territorial du Nord. Nous pourrions également citer le groupe Paula Fargue qui met en valeur patois et accent du Nord.

Les réseaux sociaux ou les publicités contribuent à donner de l’importance à certaines formes. Des expressions virales, portées par des influenceurs ou des émissions de téléréalité, pourraient y acquérir une visibilité nationale.

Les formes régionales y trouvent parfois une nouvelle scène, comme ce fut le cas du mot « drache » dans une campagne publicitaire récente d’une marque de cosmétiques. Ces « tiers » médiatiques modifient l’équation : ce qui était perçu comme ringard peut devenir tendance, à condition d’être adoubé par une figure d’autorité culturelle.

Enfin, nous n’oublierons pas le rôle du dictionnaire : « drache » est justement entré dans celui-ci il y a quelques années, avec la marque lexicographique « régionalisme ». En légitimise-t-il l’usage ?

La publicité peut-elle légitimer un régionalisme ?

Quel avenir pour les parlers septentrionaux ?

Les données recueillies révèlent une ambivalence bien connue de la sociolinguistique : attachement affectif d’un côté, distance sociale de l’autre. Les jeunes interrogés n’expriment pas de crainte de voir disparaître le patois et n’en font pas une cause à défendre. En revanche, ils mobilisent certains mots comme des ressources ponctuelles, souvent chargées d’affect.

Le « renouvellement » dont nous pourrions parler ne prend donc pas la forme d’un retour à un parler dialectal homogène. Il réside dans la réinterprétation au sein d’un répertoire où se côtoient arabe dialectal, anglicismes, rromanismes… et héritages locaux.

À l’heure où les langues sont souvent pensées en termes de concurrence ou de remplacement, cette situation invite à une autre lecture : celle d’une cohabitation mouvante, celle de répertoires linguistiques avec styles à activer en fonction de la situation. Quelques mots résistent, certains voyagent et reviennent par le biais du numérique… et l’accent persiste. C’est peut-être ici que se joue l’avenir des parlers régionaux chez les « jeunes » : moins dans la fidélité déclarée que dans les usages rares mais tenaces, et labiles… vivants, en somme.

Nous n’oublierons pas, quoi qu’il en soit, que le picard (comme le flamand occidental dont nous n’avons pas parlé ici) peuvent être enseignés au sein de l’éducation nationale depuis 2022. On peut donc imaginer que cela contribue progressivement à faire disparaître la possible insécurité voire la honte liée à l’accent ou au vocabulaire patoisant. En acquérant davantage de connaissances sur l’histoire et la richesse de ces pratiques linguistiques, les locuteurs pourraient développer davantage l’envie de son recours, ce qui pourrait donner lieu à un nouvel essor des pratiques linguistiques régionales à observer.

The Conversation

Anne Gensane ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « Biloute », « chicour »… : les mots du Nord à l’épreuve des parlers jeunes – https://theconversation.com/biloute-chicour-les-mots-du-nord-a-lepreuve-des-parlers-jeunes-278870

Nourrir l’humanité sans détruire la planète : pourquoi la durabilité alimentaire devient un critère de civilisation

Source: The Conversation – in French – By Pape Abdoulaye Seck, chercheur, Académie nationale des sciences et techniques du Sénégal (ANSTS)

Et si la véritable mesure du progrès des sociétés au XXIᵉ siècle n’était plus seulement leur richesse ou leur puissance, mais bien leur capacité à nourrir durablement leurs populations ?

L’histoire des sociétés humaines peut être lue à travers leur capacité à organiser la production et la distribution de la nourriture. Depuis les premières civilisations agraires jusqu’aux systèmes alimentaires mondialisés contemporains, la question alimentaire a toujours constitué l’un des fondements de la stabilité des sociétés.

Lorsque les sociétés savent nourrir leurs populations, elles consolident leur cohésion et leur prospérité. À l’inverse, les crises alimentaires ont souvent précédé des périodes de tensions sociales ou de transformations politiques majeures.

Je suis spécialiste des politiques et stratégies agricoles en Afrique et membre de plusieurs académies scientifiques internationales dans le domaine des sciences agricoles. Mes travaux portent principalement sur les systèmes alimentaires, la sécurité alimentaire, le développement rural et les transformations des agricultures africaines.

Aujourd’hui, cette question prend une dimension nouvelle. L’humanité se trouve confrontée à une équation inédite : nourrir une population mondiale croissante tout en préservant les bases écologiques de cette alimentation.

L’équation alimentaire du XXIᵉ siècle

Selon les projections des Nations unies, la population mondiale pourrait atteindre près de 9,7 milliards d’habitants d’ici 2050. Dans le même temps, les ressources naturelles qui soutiennent la production agricole — sols, eau et biodiversité — subissent des pressions croissantes.

Ainsi, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) indique que près d’un tiers des sols agricoles mondiaux sont aujourd’hui dégradés. Par ailleurs, l’agriculture représente environ 70 % de l’utilisation mondiale d’eau douce.

Ces tendances montrent que la question alimentaire ne peut plus être abordée uniquement sous l’angle de la production agricole.

Les analyses de la FAO soulignent que les systèmes alimentaires mondiaux devront évoluer profondément pour répondre à la demande alimentaire future tout en limitant leurs impacts environnementaux.

Produire davantage ne suffit plus : il faut désormais produire autrement. L’enjeu n’est plus seulement d’augmenter les volumes de production agricole. Il devient impératif de concilier productivité, durabilité écologique et qualité des systèmes alimentaires.

La durabilité alimentaire comme nouveau critère de civilisation

On peut formuler l’hypothèse suivante : les civilisations futures seront de plus en plus jugées à leur capacité à nourrir durablement leurs populations sans compromettre les bases écologiques de cette alimentation.

Cette perspective conduit à ce que l’on peut appeler la théorie des civilisations alimentaires durables. Par cette notion, on peut entendre un modèle de civilisation dans lequel l’organisation des systèmes agricoles et alimentaires devient un facteur central de stabilité économique, sociale et écologique.

Une civilisation alimentaire durable est ainsi une société capable de produire suffisamment de nourriture et de préserver les ressources naturelles. Elle doit également garantir la qualité sanitaire et nutritionnelle des aliments et assurer la résilience de ses systèmes agricoles face aux chocs climatiques et économiques.

Pendant longtemps, la performance agricole a été évaluée principalement à l’aune des volumes produits.

Cette approche productiviste a permis des progrès considérables au cours du XXᵉ siècle grâce aux avancées scientifiques et technologiques. Mais l’expérience récente montre que la productivité agricole ne peut plus être pensée indépendamment de la préservation des ressources naturelles et de la durabilité des systèmes alimentaires.

Les gains de production obtenus au prix d’une dégradation accélérée des sols ou d’une surexploitation de l’eau compromettent en effet les capacités productives des générations futures.

La construction de civilisations alimentaires durables suppose donc une transformation profonde des systèmes alimentaires. Cette transformation peut être représentée par une matrice conceptuelle reposant sur quatre piliers fondamentaux :

  • la productivité agricole;

  • la qualité totale des aliments (sanitaire, phytosanitaire et organoleptique);

  • la gestion durable des ressources naturelles;

  • la résilience face aux changements climatiques.

La productivité reste indispensable pour répondre à la croissance de la demande alimentaire mondiale. Mais elle doit désormais être conciliée avec la protection des ressources naturelles et la qualité des aliments.

La gestion durable des ressources naturelles est également essentielle. Les sols, l’eau et la biodiversité constituent les bases mêmes de la production agricole.

Enfin, la résilience face aux changements climatiques devient un impératif majeur. Selon les analyses du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), le changement climatique représente l’un des principaux défis pour l’agriculture mondiale dans les décennies à venir.

Produire plus, produire mieux, préserver les ressources et s’adapter au climat : telle est la nouvelle équation des civilisations alimentaires durables.

L’Afrique face au défi des systèmes alimentaires

Le continent africain occupe une place particulière dans cette transformation mondiale des systèmes alimentaires. L’Afrique dispose d’environ 60 % des terres arables non encore cultivées de la planète. Cela lui confère un potentiel agricole considérable.

Pourtant, de nombreux pays africains restent fortement dépendants des importations alimentaires, notamment pour les céréales. Selon la Banque mondiale, l’agriculture représente jusqu’à 60 % de l’emploi dans plusieurs pays africains. Cela en fait un levier déterminant de croissance inclusive et de réduction de la pauvreté.

Le développement de systèmes alimentaires performants en Afrique représente donc à la fois un défi majeur et une opportunité historique.

L’enjeu n’est pas seulement d’augmenter la production agricole, mais de construire des systèmes alimentaires intégrés, durables et résilients. Ces systèmes doivent être capables de créer de la valeur économique, de renforcer la sécurité alimentaire et de préserver les ressources naturelles.

L’humanité entre dans une période où la question alimentaire devient l’un des enjeux stratégiques majeurs de son avenir.

Réussir cette transition suppose d’investir massivement dans la recherche agronomique, l’innovation technologique, la gestion durable des ressources naturelles et la transformation des systèmes alimentaires. Elle suppose également de repenser les politiques publiques afin de concilier productivité agricole, durabilité écologique et sécurité nutritionnelle.

Dans ce contexte, la capacité des sociétés à organiser des systèmes alimentaires durables pourrait bien devenir l’un des marqueurs fondamentaux du progrès des civilisations au XXIᵉ siècle.

The Conversation

Pape Abdoulaye Seck does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Nourrir l’humanité sans détruire la planète : pourquoi la durabilité alimentaire devient un critère de civilisation – https://theconversation.com/nourrir-lhumanite-sans-detruire-la-planete-pourquoi-la-durabilite-alimentaire-devient-un-critere-de-civilisation-280061

Le greenwashing dans la loi : comment repérer les promesses environnementales douteuses ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Valérie Martin, Cheffe du service Mobilisation citoyenne et médias, Ademe (Agence de la transition écologique)

Faire le tri parmi les promesses environnementales dont les entreprises nous inondent est devenu quasiment impossible. Pourtant, le greenwashing est une pratique interdite, dont les contours sont de plus en plus strictement définis par la loi. L’Agence de la transition écologique, l’Ademe, propose quelques repères pour le détecter et le combattre.


En octobre 2025, le tribunal judiciaire de Paris condamnait TotalEnergies à « cesser la diffusion de communication trompeuse », ciblant ses allégations d’« ambition de neutralité carbone d’ici 2050 », la société affirmant être une « actrice majeure de la transition ».

Face au flot d’allégations environnementales qui inondent notre quotidien dans la publicité, dans la communication des entreprises en général, sur les réseaux sociaux ou sur les emballages des produits que nous achetons, nous sommes souvent démunis. Comment faire le tri entre les affirmations légitimes et fiables et celles, trompeuses ou mensongères, qui relèvent du « greenwashing » (ou écoblanchiment) ?

Le Larousse définit ce terme, depuis 2023, comme :

« [L’]utilisation fallacieuse d’arguments faisant état de bonnes pratiques écologiques dans des opérations de marketing ou de communication. »

Cette confusion a des effets délétères sur la mise en œuvre de la transition écologique. En effet, le greenwashing dégrade considérablement la confiance des citoyens envers les marques et les pouvoirs publics et décrédibilise, dans le même temps, les efforts réels que certaines structures mettent en place, ce qui pourrait freiner leur engagement.

Heureusement, comme le montre la condamnation de TotalEnergies, le problème ne se résume pas à un enjeu moral : le greenwashing est interdit par la loi. Connaître ses contours juridiques peut nous aider à mieux le repérer et à mieux le combattre. Afin d’encourager davantage les entreprises qui font réellement des efforts en faveur de l’environnement, l’Agence de la transition écologique (Ademe) a élaboré un guide anti-greenwashing, qui doit aider les entreprises à respecter la loi et adopter des pratiques vertueuses.

Un arsenal juridique robuste

Le greenwashing couvre toutes les formes de décalage entre le discours et la réalité des actes, relativement à l’empreinte environnementale de ses produits ou à ses engagements environnementaux dans le cadre de sa démarche de responsabilité sociétale des entreprises (RSE).

À ce titre, il relève légalement de la lutte contre les pratiques commerciales trompeuses. Ces dernières sont interdites par une directive européenne de 2005 et transposées en droit français dans le Code de la consommation.

Depuis, d’autres règles plus strictes ont été adoptées. La France, précurseuse en la matière, a adopté des dispositions contre le greenwashing dans la loi Anti-gaspillage pour une économie circulaire (Agec) en 2020 et la loi Climat et résilience de 2021.

Au niveau européen, la directive de 2024 qui vise à « donner aux consommateurs les moyens d’agir en faveur de la transition verte grâce à une meilleure protection contre les pratiques déloyales et grâce à une meilleure information » doit être transposée en droit français, les nouvelles dispositions devant entrer en application le 27 septembre 2026. Cette directive définit notamment de façon très précise l’allégation environnementale.

Ces textes définissent et encadrent la notion d’allégation environnementale, qui s’étend ainsi à toutes formes de mentions (texte, image, représentation graphique, symbole, label, dénomination sociale ou dénomination de produit…), de communication et toute organisation (y compris des professionnels).

Elles interdisent l’usage de certaines mentions génériques ne pouvant pas être démontrées, comme « biodégradable », « respectueux de l’environnement », « non toxique », « non nocif », « non polluant », « écologique » ou autres allégations similaires. Elles encadrent également strictement certaines affirmations comme « neutre en carbone » ou « recyclable ».

Au-delà de ces lois contraignantes, des textes de « droit souple » (c’est-à-dire, n’ayant pas d’effets contraignants par eux-mêmes) peuvent être pris en compte par les juridictions pour interpréter les textes de loi. Dans cet esprit, l’Ademe a, par exemple, publié un avis d’experts en 2022 sur la communication relative à la neutralité carbone. Cet avis formule un certain nombre de recommandations à l’intention de tous les acteurs du secteur privé et du secteur public.

Enfin, des normes internationales ISO ainsi que des règles déontologiques aiguillent les pratiques de communication autour de l’environnement. C’est par exemple le cas de la recommandation relative au développement durable de l’Autorité de régulation professionnelle de la publicité (ARPP).

Un phénomène d’ampleur encore sous-estimé

En France, c’est la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) qui se charge de détecter et sanctionner les cas de greenwashing. Or, le bilan des enquêtes qu’elle a menées en 2023 et 2024 a mis en évidence l’ampleur du phénomène.

Sur plus de 3 200 entreprises, 15 % des professionnels contrôlés présentaient des manquements graves à la réglementation. Plus de 430 entreprises ont ainsi été gratifiées d’une injonction de mise en conformité et 74 se sont vu infliger des sanctions (amendes administratives ou procès-verbaux). Plus de 500 avertissements ont également été adressés pour des informations manquantes ou imprécises.

Sur le périmètre de la publicité, l’Ademe et l’ARPP réalisent par ailleurs une étude qui porte sur plusieurs centaines de publicités environnementales pendant 4 mois depuis 2007. Selon les années, le taux de visuels non conformes à la recommandation développement durable de l’ARPP varie entre 6 et 12 % – ce qui est beaucoup plus important que dans d’autres bilans thématiques menés par cette instance.

En outre, ces chiffres sont sans doute sous-estimés, car certains supports promouvant ces allégations environnementales demeurent à ce stade mal étudiés. C’est notamment le cas sur les réseaux sociaux (influenceurs), lors des prises de paroles de dirigeants, dans les rapports d’impact ou RSE, sur les sites Web et sur les offres d’emploi.

Les signes d’alerte pour détecter le greenwashing

Preuve que ces pratiques affectent la crédibilité des organisations et en particulier des entreprises, seuls 40 % des consommateurs français déclaraient en 2025 « faire globalement confiance aux marques », contre 58 % en 2004.

Dans ce contexte, il apparaît urgent que les citoyens soient mieux armés pour trier le bon grain de l’ivraie, dans le flot de communications qui les inondent. Face à une allégation environnementale, plusieurs signes peuvent alerter.

De façon générale, il s’agit de se méfier face aux communications qui véhiculent des promesses inappropriées, déloyales et excessives, d’être vigilants vis-à-vis des allégations ambiguës ou mal justifiées, qui n’apportent aucune preuve de ce qu’elles avancent, ou aux messages qui incitent à des comportements ou des modes de vie contraires à la transition écologique, tout en se parant de vertu environnementale.

De même, les éléments sonores ou visuels trompeurs, notamment les belles images et la représentation d’éléments naturels comme l’eau, la forêt, le ciel, le soleil, la banquise, que ce soit en vidéo, en photo, sous forme de pictogramme ou d’émoticônes, sont souvent utilisés pour « verdir » l’image d’un produit, sans que ces vertus ne soient étayées.

Ce qui permet d’identifier les produits plus vertueux

À l’inverse, des signes distinctifs positifs peuvent nous aider à repérer les performances environnementales des produits.

Différents textes législatifs ou réglementaires imposent aux fabricants
ou aux importateurs d’indiquer certaines informations de nature
environnementale sur les produits qu’ils mettent sur le marché. Ces informations obligatoires, comme l’indice de réparabilité, l’indice de durabilité ou l’étiquette énergie, donnent aux consommateurs les moyens de comparer les produits d’une même catégorie sur la base d’informations comparables relatives à leurs niveaux d’impacts, lors de l’achat des produits concernés (TV, smartphones, lave-linge, ordinateur…).

L’affichage environnemental, prévu par la loi Climat et résilience de 2021, doit permettre d’informer les citoyens sur les impacts environnementaux des produits qu’ils achètent de façon claire et transparente. D’application volontaire et encadrée, ce coût environnemental traduit, sous forme d’une valeur chiffrée, l’impact sur l’environnement tout au long du cycle de vie du produit. Il est, à ce stade, en cours de déploiement sur certaines catégories de produits, mais il est appelé à se généraliser à terme aux principaux produits de consommation et services.

Les labels sont un autre outil qui peuvent nous aider à faire un choix éclairé – autant qu’il peut nous perdre. Pour pouvoir s’y fier, il faut savoir se repérer dans la jungle des labels existants – plus de 350 ont été recensés par l’Ademe. Pour nous guider, l’agence recommande de privilégier en priorité ceux qui sont conformes à la norme ISO 14024 et a dressé 7 critères pour reconnaître un label de confiance. Elle a par ailleurs publié un outil en ligne qui rassemble de façon non exhaustive des labels garantissant vraiment un impact limité du point de vue environnemental, classés par catégories de produits. Il est à noter également que la directive européenne citée plus haut renforce également les règles applicables aux labels en imposant une vérification par un tiers.

Une communication juste et transparente

Certaines entreprises sont tentées, face à ces réglementations, de tomber dans le « greenhushing », c’est-à-dire de réduire fortement toute communication sur les innovations leur permettant de réduire leur impact environnemental pour éviter le problème. Une telle attitude contribuera aussi à freiner la transition écologique : communiquer sur ces avancées est essentiel. Simplement faut-il le faire en ayant conscience que les mots et les images ont un sens et une influence sur les imaginaires, et que cette responsabilité doit être prise en compte.

Pour les aiguiller, des outils comme le guide anti-greenwashing et les tests en ligne existent pour se poser les bonnes questions en amont, renforcer les procédures de relecture et de validation, et renforcer une communication plus responsable. Les entreprises ont tout intérêt à éviter le piège du greenwashing au profit d’une communication juste, responsable et honnête sur les efforts qu’elles font et ceux qu’il leur reste à faire. Il ne s’agit pas de se montrer parfaites, mais d’être transparentes sur les atouts de leurs produits, leurs engagements en matière de RSE et leur marge de progression. C’est le seul moyen de regagner la confiance des consommateurs, mais aussi, en interne, des salariés.

The Conversation

Valérie Martin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Cessez-le-feu au Moyen-Orient : l’approvisionnement en pétrole va demeurer instable, forçant des mesures que l’on croyait révolues

Source: The Conversation – in French – By Henri Chevalier, PhD student at School of Environment, Resources and Sustainability, University of Waterloo

Même si un cessez‑le‑feu provisoire a été conclu entre les États‑Unis et l’Iran, la tension sur l’approvisionnement mondial en pétrole reste vive, poussant certains gouvernements à envisager des mesures que l’on croyait révolues : rationnement et contrôle des prix.


Certains pays appliquent déjà de telles mesures. Les Philippines ont déclaré l’état d’urgence national en réponse aux risques pesant sur l’approvisionnement énergétique. Au Soudan du Sud, la capitale Juba commence à rationner l’électricité, tandis que l’île Maurice a instauré des restrictions pour réduire la consommation et limiter le gaspillage.

Ces développements s’inscrivent dans des précédents historiques. Mes recherches, récemment publiées dans la revue Sustainability : Science, Practice and Policy, s’appuient sur le cas du rationnement des vêtements en Grande-Bretagne pendant la Seconde Guerre mondiale pour montrer que lorsque les biens essentiels se font rares, les gouvernements ne peuvent pas compter uniquement sur les prix pour gérer la crise.

Si on laisse le marché décider seul, l’accès aux biens de première nécessité dépend alors de ceux qui peuvent payer le plus, ce qui signifie que les ménages à faibles revenus sont souvent les plus durement touchés.




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Un choc d’approvisionnement mondial

Les frappes américaines et israéliennes contre l’Iran ont déclenché un conflit plus large et interrompu le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz. En conséquence, l’approvisionnement mondial en pétrole a chuté d’environ huit millions de barils par jour, soit près de 8 % de la demande mondiale.

La perturbation d’une voie transportant environ 20 % de l’approvisionnement mondial en pétrole fait grimper les prix et réduit la disponibilité, créant des conditions comparables à celles rencontrées par la Grande-Bretagne avant le rationnement.

Face à un tel choc pétrolier, les gouvernements du monde entier devraient s’inspirer du système britannique de rationnement des vêtements en mettant en place un rationnement et un contrôle des prix.

Ce fut le cas lors des chocs pétroliers des années 1970 au Canada. Les gouvernements ont maintenu les prix intérieurs du pétrole sous contrôle et ont contribué à couvrir le coût des importations plus coûteuses.

En 1979, le Canada a également conçu un plan national de rationnement de l’essence qui n’a finalement jamais été mis en place. Des timbres imprimés permettaient de limiter la consommation des automobilistes privés, tout en réservant un accès prioritaire aux ambulances, aux transporteurs de marchandises et aux agriculteurs.




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Ce que l’histoire peut nous enseigner

Le Royaume-Uni a été confronté à d’importantes perturbations de l’approvisionnement pendant la Seconde Guerre mondiale, ce qui a conduit au rationnement pour atténuer les effets de la pénurie de matériaux, de l’inflation et de la pression croissante sur l’approvisionnement civil.

Pour y parvenir, le système de rationnement britannique s’appuyait sur trois principaux outils politiques.

Le premier était un système de coupons. Introduits en 1941, ces coupons servaient à réguler l’usage des matériaux plutôt que les prix. Chaque personne recevait un nombre fixe de coupons de vêtements par an : 66 au départ (environ les deux tiers des niveaux d’avant-guerre), puis seulement 36 en 1946.

Chaque type de vêtement nécessitait un nombre défini de coupons en fonction de la quantité de tissu utilisée. Par exemple, une robe en laine pouvait coûter environ 11 coupons, tandis qu’une chemise en coûtait cinq et une paire de bas deux. La réduction de seulement deux coupons par personne a permis d’économiser environ 27 millions de mètres de tissu.

La deuxième mesure était le « Utility Clothing Scheme » (programme de vêtements utilitaires). Lancé en 1942, il proposait des vêtements abordables et durables grâce à des normes strictes et des règles visant à économiser le tissu. Le raccourcissement des chemises pour hommes de cinq centimètres et la suppression des poignets doubles ont permis d’économiser 3,3 millions de mètres carrés de coton. En 1943, ce programme couvrait 80 % de la production britannique de vêtements.

La dernière mesure concernait le contrôle des prix. Le Board of Trade a reçu le pouvoir de fixer les prix et les marges sur toute la chaîne de production et de distribution. Grâce à ce mécanisme, les vêtements « Utility » restaient à un prix stable ou inférieur, alors que ceux hors « Utility » augmentaient, les articles « Utility » coûtant environ la moitié du prix des vêtements ordinaires.

Gérer la pénurie et l’équité

Ces politiques ont eu trois conséquences majeures. Premièrement, elles ont réduit la consommation globale. Sous le régime du rationnement des vêtements, la filature de laine a chuté de 44 % et la production de fil pour l’industrie de la bonneterie de 37 %, tandis que l’approvisionnement civil en textiles et la consommation de vêtements par personne ont chuté de 67 %.

Les achats de vêtements et de chaussures par habitant ont diminué de 34 %. Malgré six années de guerre, les civils avaient accès à moins de quatre ans de réserves de vêtements normaux.

Deuxièmement, ils ont garanti un accès équitable aux produits de première nécessité. Le rationnement à prix contrôlés a permis de s’assurer que les gens disposaient toujours de vêtements décents, réduisant ainsi la pauvreté et prévenant de graves pénuries.

Troisièmement, ils ont renforcé une culture de la réparation et de la réutilisation. S’appuyant sur la culture de la réparation déjà présente dans les années 1930, des campagnes telles que « Make Do and Mend » ont encouragé la réparation, la transformation, la conception modulaire et la réutilisation de matériaux tels que les couvertures, le tissu de black-out, les sacs alimentaires, la soie de parachute, les sabots en bois et même le fil de fourrure de chien.

Une vidéo sur le rationnement des vêtements en Grande-Bretagne, réalisée par l’Imperial War Museum.

Le système de rationnement a non seulement réduit la consommation et aligné la demande sur l’offre, mais il a également empêché que la pénurie ne devienne une aubaine pour les producteurs et une punition pour les ménages à faibles revenus. Il a également réduit le gaspillage et découragé la surconsommation – autant de leçons précieuses dans le contexte actuel de perturbation de l’approvisionnement mondial en pétrole.

Cela dit, le système n’était pas sans inconvénients. Le système de rationnement britannique était également technocratique, bureaucratique et peu démocratique.


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Ce que les gouvernements peuvent faire aujourd’hui

Aujourd’hui, la véritable question n’est pas de savoir si les gouvernements interviennent, mais s’ils le font de manière équitable et efficace.

Le 20 mars, pour faire face à la pénurie actuelle d’approvisionnement en pétrole, l’Agence internationale de l’énergie a proposé une série de mesures de réduction de la demande, notamment le développement du télétravail, l’abaissement des limitations de vitesse, le renforcement de l’utilisation des transports en commun et le recours accru au covoiturage.

Bien qu’utiles, ces mesures ne constituent que des solutions à court terme. Si les pénuries s’aggravent, les gouvernements – y compris celui du Canada – pourraient devoir envisager les réponses structurelles suivantes :

1. Instaurer des systèmes équitables de répartition du carburant si les pénuries s’aggravent.

Certains gouvernements s’engagent déjà dans cette voie. Le Sri Lanka a mis en place un système d’autorisation de carburant basé sur des codes QR pour réguler la distribution d’essence et de diesel, avec des quotas hebdomadaires.

2. Plafonner les prix et les marges excessifs sur les produits de première nécessité.

Au Canada, sur les marchés concentrés du carburant et de l’alimentation, les marges des raffineurs et des entreprises agroalimentaires profitent souvent aux entreprises plutôt qu’aux consommateurs. Les bénéfices du raffinage ont bondi, les prix à la pompe augmentant plus vite que ceux du brut, tandis que transformateurs, distributeurs et détaillants gagnaient 83 cents pour chaque dollar dépensé en alimentation au Canada.

Le Canada pourrait s’inspirer de l’Autriche, de la Grèce et de l’Espagne, qui ont récemment plafonné respectivement les marges des détaillants de carburant, les marges des épiceries et les loyers.

3. Profiter de la crise pour mettre en place une transformation économique structurelle.

Les crises récurrentes liées aux ressources, à la géopolitique et à l’écologie montrent qu’il est nécessaire de réduire la dépendance aux chaînes d’approvisionnement mondiales fragiles, d’accélérer la décarbonisation et de repenser l’économie autour des ressources rares. Cela pourrait passer, par exemple, par une réduction de la publicité et par des plafonds de consommation fixés démocratiquement.

Cela permettrait de prioriser les besoins essentiels, de limiter la production et la consommation superflues, et de favoriser des biens durables et réparables, respectueux de l’environnement.


Pour ceux qui souhaitent approfondir cette recherche, une version vulgarisée et interactive de mon étude est disponible en ligne.

La Conversation Canada

Cette recherche a été financée par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada, Coboom et la Fondation HEC Montréal. 

ref. Cessez-le-feu au Moyen-Orient : l’approvisionnement en pétrole va demeurer instable, forçant des mesures que l’on croyait révolues – https://theconversation.com/cessez-le-feu-au-moyen-orient-lapprovisionnement-en-petrole-va-demeurer-instable-forcant-des-mesures-que-lon-croyait-revolues-280228

Se conformer aux normes de genre, ça commence dès le plus jeune âge

Source: The Conversation – France (in French) – By Adam Stanaland, Assistant Professor of Psychology, University of Richmond

Très tôt sensibles aux normes de genre, les enfants ne se contentent pas d’en être des observateurs, ils les intériorisent. Comment cela se manifeste-t-il ? Et comment cela évolue-t-il avec l’âge ?


Beaucoup de personnes ont déjà ressenti cette pression subtile qui les pousse à vouloir paraître « assez viriles » ou « assez féminines » aux yeux des autres. Des études ont démontré que cette pression peut avoir des conséquences tant sur le plan personnel que social.

Lorsque les hommes ont le sentiment que leur virilité est mise en question, ils peuvent réagir par des comportements agressifs et nuisibles. Lorsque les femmes s’écartent des stéréotypes de la féminité – ou même lorsqu’elles envisagent simplement de le faire –, elles subissent souvent des réactions négatives.

En tant que chercheurs étudiant la manière dont les stéréotypes et les normes de genre affectent les individus, de façon souvent inattendue, nous nous sommes interrogés sur les processus qui poussent les enfants à se conformer à ces normes stéréotypées. Quand cela commence-t-il, et de quelle manière cela peut-il se manifester ?

Dans une étude récemment publiée, menée avec notre collègue Andrei Cimpian, nous avons constaté que, lorsque les enfants perçoivent que leur sentiment d’appartenance en tant que « membre à part entière » d’un groupe de genre est menacé, ils se sentent poussés à se conformer à des rôles de genre, avec des conséquences durables.

Les questions des filles et celles des garçons

En nous inspirant de recherches menées auprès d’adultes, nous avons estimé que la meilleure façon d’évaluer la motivation des enfants à se conformer aux normes de genre consistait à remettre en question leur statut de membre « représentatif » de leur groupe de genre.

Pour ce faire, nous avons demandé à 147 enfants, âgés de 5 à 10 ans, à New York, de jouer à deux jeux, un « jeu de questions pour filles » et un « jeu de questions pour garçons ». Chacun comportait des questions difficiles sur des sujets stéréotypés selon le genre, telles que « Laquelle de ces fleurs est un coquelicot ? » (Jeu des questions pour filles) et « Laquelle de ces équipes de football a été championne en 2016 ? » (Jeu des questions pour garçons).

Nous avons réparti les enfants de manière aléatoire pour qu’ils reçoivent des commentaires suggérant que leurs performances étaient soit conformes aux stéréotypes de genre, soit atypiques par rapport à ceux-ci, cette dernière catégorie constituant notre version d’une menace pesant sur leur conformité de genre. Par exemple, un garçon placé dans cette condition de menace recevait un commentaire indiquant qu’il avait brillé au « Jeu des questions pour filles », mais qu’il avait échoué au « Jeu des questions pour garçons ».

Nous avons ensuite évalué comment ils réagissaient à ce retour d’information. Le garçon allait-il partager publiquement ou cacher sa réussite dans un « Livre des gagnants du Jeu des questions pour filles » ? Allait-il porter fièrement un autocollant « Gagnant du Jeu des questions pour filles », ou préférait-il changer d’autocollant ? Allait-il s’inquiéter de ce que ses camarades allaient penser ?

Quelles réponses aux menaces sur la conformité aux normes de genre ?

Nous avons identifié trois façons distinctes dont les enfants réagissaient face à des menaces pesant sur leur conformité de genre.

Tout d’abord, les filles et les garçons de tous âges sont particulièrement préoccupés par le fait de ne pas s’intégrer à leur groupe de genre. Cela signifie qu’ils s’attendent à davantage de rejet de la part de leurs pairs et manifestent une faible estime de soi.

Deuxièmement, certains enfants s’efforcent de montrer activement qu’ils s’intègrent dans leur groupe de genre. Les plus jeunes filles accentuent leur féminité, tandis que les garçons plus âgés accentuent leur masculinité. Par exemple, les garçons plus âgés nous ont dit qu’ils préféraient les figurines d’action aux poupées, ou qu’ils voulaient rejouer au « jeu des questions pour garçons » plutôt qu’au « jeu des questions pour filles ».

Cela va dans le sens de recherches antérieures montrant que de nombreuses jeunes filles sont plongées dans une « culture des princesses » et particulièrement soucieuses de prouver leur féminité, même si cette tendance s’estompe avec l’âge. À l’inverse, les garçons plus âgés apprennent de plus en plus, à mesure qu’ils grandissent, que la masculinité est un statut social précaire qui se gagne difficilement et doit être activement prouvé.

Troisièmement, les garçons de tous âges évitaient de paraître atypiques par rapport à leur groupe de genre, en se distanciant activement de tout ce qui était féminin. Nous n’avons pas observé chez les filles une tendance similaire à se distancier de tout ce qui était masculin.

Cette réaction reflète un double standard culturel aux États-Unis : on encourage souvent les filles à être sportives, à s’affirmer ou à ressembler à des « garçons manqués », alors que les garçons ne disposent pas d’équivalent socialement acceptable ; il n’existe pas de version masculine positive du terme « garçon manqué ». L’expression qui s’en rapproche le plus est « poule mouillée », qui n’est généralement pas considérée comme un compliment.

Aider les enfants à entretenir une relation plus saine avec les normes de genre

Nos résultats montrent que les fondements de cette recherche de conformité de genre à l’âge adulte – y compris certaines de ses manifestations les plus néfastes, telles que certaines formes d’agressivité masculine et certaines angoisses féminines sur les poursuites de carrière dans les domaines dominés par les hommes – se mettent en place dès le plus jeune âge.

Dès l’âge de 5 ans, les garçons repèrent qu’il est préférable pour eux d’éviter les comportements vus comme « féminins ». Vers 7 ans, ils semblent comprendre que la masculinité est un statut qu’il faut activement prouver et défendre, et cette mentalité peut se manifester par de l’agressivité, des violences sexuelles et une réticence à demander de l’aide à l’âge adulte.

Pour les filles, nos résultats suggèrent qu’elles sont motivées à prouver leur féminité de manière stéréotypée dès le plus jeune âge, mais que cela peut s’estomper ensuite. Cela s’explique peut-être par le fait que les filles sont parfois encouragées à se lancer dans des domaines historiquement vus comme « masculins », tels que le sport et les sciences et technologies. Ou bien elles se rendent compte que la masculinité permet aux hommes – et aux garçons – de réussir dans ces domaines, et cherchent donc à s’en rapprocher en s’éloignant de la féminité.

Il est toutefois possible que, dans d’autres contextes, les filles subissent davantage de pression pour incarner la féminité et éviter la masculinité – c’est-à-dire pour se conformer aux stéréotypes féminins – d’une façon que nous n’avons pas pu mettre en évidence dans notre étude. Nous ne comprenons pas non plus pourquoi les réactions des filles face à la perception de menaces sur la conformité de genre pourraient s’atténuer avec l’âge, étant donné que les femmes adultes sont elles aussi affectées par ces menaces. Notre prochain objectif est d’étudier plus en détail comment la conformité de genre se développe dans des contextes géographiques et culturels plus diversifiés, ainsi que chez des enfants aux identités de genre plus variées.

En somme, nous pensons que l’enfance pourrait constituer une période critique pour intervenir. Les programmes qui aident les enfants, en particulier les garçons, à se forger une identité solide qui ne repose pas sur la conformité aux normes pourraient les aider à entretenir une relation plus saine avec les normes de genre. De cette manière, les enfants pourraient être moins enclins à réagir aux menaces perçues envers leur conformité de genre d’une manière qui leur serait préjudiciable à l’âge adulte.

Néanmoins, ce qui est clair, c’est que les enfants ne se contentent pas d’observer les normes de genre : ils les intériorisent, les défendent activement et commencent à le faire plus tôt que ce que l’on pense.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Se conformer aux normes de genre, ça commence dès le plus jeune âge – https://theconversation.com/se-conformer-aux-normes-de-genre-ca-commence-des-le-plus-jeune-age-279382

Quand Internet sauve un musée : l’exemple du Musée des tissus de Lyon

Source: The Conversation – France (in French) – By Damien Chaney, Professor, EM Normandie

Le Musée des tissus et des arts décoratifs de Lyon devrait rouvrir en 2029, après plusieurs années de travaux. Pierre Verrier/Musée des tissus de Lyon

Signer une pétition, relayer un message, partager une image : ces gestes ordinaires peuvent-ils infléchir le destin d’une institution culturelle menacée de fermeture ? À l’heure des réseaux sociaux, certaines mobilisations dépassent leur ancrage local pour toucher des publics inattendus. Mais qu’est-ce qui transforme une indignation diffuse en véritable levier d’action collective ?


En 2015, un musée prestigieux situé au cœur de Lyon (Rhône) est menacé de fermeture. Le Musée des tissus et des arts décoratifs, qui abrite l’une des plus importantes collections textiles du monde, risque de disparaître faute de financements. Deux ans plus tard, il est finalement sauvé. Entre-temps, une mobilisation citoyenne inattendue s’est développée, largement portée par Internet.

Cet épisode illustre une transformation des formes d’engagement autour du patrimoine. Comment une mobilisation née en ligne peut-elle contribuer à préserver un site culturel ? Et que révèle ce cas sur les nouvelles dynamiques de militantisme dans le domaine du patrimoine ? Nous avons mené une étude pour tenter de répondre à ces questions.

Un musée au cœur de l’histoire lyonnaise

Le Musée des tissus est intimement lié à l’histoire économique et culturelle de Lyon. Au XVIIIᵉ siècle, la ville devient l’un des principaux centres mondiaux de la production de soie. Les célèbres canuts, les ouvriers tisserands lyonnais, jouent alors un rôle central dans cette industrie. Créé au XIXᵉ siècle, le musée conserve et met en valeur le patrimoine textile, en retraçant l’histoire des savoir-faire liés aux étoffes.

Ses collections rassemblent aujourd’hui plus de deux millions de pièces textiles couvrant près de 4 500 ans d’histoire, provenant de nombreuses régions du monde. Tissus anciens, vêtements, échantillons industriels ou créations contemporaines témoignent de l’évolution des techniques et des styles à travers les siècles. Grâce à cette richesse patrimoniale, le musée attire à la fois des chercheurs, des professionnels du textile et des visiteurs intéressés par l’histoire des arts décoratifs.

Menace de fermeture et mobilisation en ligne

Au début des années 2010, l’équilibre financier du musée devient fragile. L’institution est gérée par la chambre de commerce et d’industrie de Lyon, qui subit alors une baisse importante de ses ressources. Cette situation conduit l’organisme à envisager l’arrêt du financement du musée. Plusieurs scénarios sont étudiés pour assurer la pérennité du site : transfert de la gestion à la Ville de Lyon, au ministère de la culture ou encore à d’autres institutions culturelles. Mais aucune solution ne se concrétise rapidement. Progressivement, l’hypothèse d’une fermeture devient de plus en plus probable.

C’est dans ce contexte qu’une pétition est lancée sur Internet par Daniel Fruman, collectionneur de textiles, pour demander le maintien du musée. Au départ, l’initiative est modeste. Mais la mobilisation se diffuse rapidement via les réseaux sociaux. Des associations locales, des historiens de l’art, des professionnels du textile et d’autres citoyens relaient la pétition et publient leurs propres messages pour défendre le musée. Les médias s’emparent progressivement du sujet, contribuant à élargir la visibilité du mouvement. Au fil des mois, la mobilisation dépasse largement le cadre local. Plus de 130 000 personnes signent finalement la pétition, avec des soutiens provenant de plus de 130 pays.

Quelques manifestations physiques sont également organisées à Lyon, toutefois elles rassemblent seulement quelques centaines de participants. Une campagne de communication plus visuelle est aussi menée dans l’espace urbain, notamment à travers des affiches dessinées par l’artiste Alex Beretta avec le slogan « Yes We CANut ». Celle-ci est ensuite largement relayé sur les réseaux sociaux. L’essentiel de l’engagement pour sauver le musée des tissus se structure ainsi en ligne.

La campagne « Yes we CANut ».

Ainsi, après près de deux ans de mobilisation et de négociations de la direction avec les pouvoirs publics, une solution est finalement trouvée : la Région Auvergne-Rhône-Alpes, la chambre de commerce et plusieurs acteurs du secteur textile s’engagent à soutenir financièrement la poursuite des activités du musée.

Pourquoi cela a-t-il fonctionné ?

Le succès de cette mobilisation tient d’abord aux formes de discours qui ont été mobilisées. Notre étude met en évidence quatre grandes manières de défendre la cause : expliquer l’importance du musée (éduquer), désigner des responsables (dénoncer), invoquer des valeurs collectives (moraliser) et projeter un avenir possible (projeter).

Ces stratégies reposent elles-mêmes sur trois registres d’interprétation : le patrimoine (mettre en avant la richesse des collections ou leur valeur historique), l’identité (souligner le lien avec Lyon ou l’histoire des canuts) et une critique des logiques économiques (dénoncer des décisions guidées par la rentabilité plutôt que par la culture).

Ces catégories ne sont pas propres à ce cas. On les retrouve dans d’autres mobilisations, mais, ici, leur combinaison est particulièrement efficace, car elle permet de toucher des publics très différents.

Une première catégorie de participants est composée de personnes directement attachées au Musée des tissus : visiteurs, amateurs d’art, historiens ou professionnels du textile. Leur engagement repose souvent sur une expérience personnelle du lieu et une proximité avec ses collections.

Mais la mobilisation dépasse largement ce cercle. D’autres participants, parfois éloignés géographiquement ou n’ayant jamais visité le musée, s’approprient également la cause. Leur implication illustre un élargissement du mouvement au-delà de ses publics initiaux, avec des formes d’engagement moins liées à une expérience directe du musée.

Au final, le mouvement développe des discours qui ne sont pas homogènes. Ils forment une véritable polyphonie. Contrairement aux mouvements sociaux traditionnels, souvent structurés autour d’un leadership et d’un message centralisé, le discours a ici partiellement échappé au fondateur de la pétition. Cette décentralisation, loin d’affaiblir le mouvement, a permis d’élargir la base de soutien et donc de rendre le mouvement de plus en plus visible dans l’espace public et médiatique.

De plus, cette diversité fonctionne parce qu’elle s’ancre dans la nature même de l’objet défendu. Le musée constitue un patrimoine riche de significations multiples : chacun peut y projeter ses propres valeurs, qu’il s’agisse d’histoire, d’identité ou de défense de la culture. Cette capacité d’appropriation explique en grande partie l’ampleur prise par la mobilisation.

Mais beaucoup de campagnes échouent : des pétitions pour sauver des cinémas de quartier ou des éléments de petit patrimoine rural restent souvent sans effet. Leur mobilisation demeure largement locale, portée par des publics déjà convaincus, et peine à toucher des audiences plus larges. Surtout, ces causes n’entrent pas suffisamment en résonance avec des publics éloignés, qui ne s’y reconnaissent pas ou n’y projettent pas de signification particulière. Faute de circulation au-delà du territoire concerné, ces initiatives restent peu visibles et ne parviennent pas à exercer une pression suffisante sur les décideurs publics.

Enfin, il faut nuancer : la mobilisation numérique crée un bruit médiatique et politique, mais sans financement ou engagement public concret, elle reste insuffisante. Les coupes budgétaires récentes dans les Pays de la Loire montrent que, malgré l’émotion et le partage en ligne, l’Internet seul ne sauve pas un patrimoine.

The Conversation

Déborah Philippe a reçu des financements du Fonds National Suisse (FNS) pour des projets de recherche passés. Les fonds obtenus sont sans rapport avec l’article soumis à The Conversation ou l’étude académique sur lequel il se base.

Damien Chaney ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Quand Internet sauve un musée : l’exemple du Musée des tissus de Lyon – https://theconversation.com/quand-internet-sauve-un-musee-lexemple-du-musee-des-tissus-de-lyon-278869