Quand l’humour l’emporte sur la parole politique

Source: The Conversation – France in French (3) – By Laélia Véron, Maîtresse de conférence en stylistique et langue française, Université d’Orléans

À mesure que les frontières entre information, divertissement et politique s’estompent, le rire s’impose au centre du jeu. L’humour semble combler le vide laissé par une parole politique en perte de crédit. Que révèle ce déplacement sur l’état du débat démocratique ? Que gagne (et que perd) la démocratie lorsque le rire prétend non seulement dénoncer, mais aussi changer le réel ?


« En vingt ans d’activisme pour la paix, j’ai influencé vingt personnes. Avec une plaisanterie sur un dictateur, vingt millions. »

Ces mots sont ceux de Noam Shuster-Eliassi, humoriste israélienne « entrée dans l’humour comme d’autres en politique » après avoir délaissé les manifestations et l’activisme aux Nations Unies pour la chanson et le stand-up engagé. L’humour permet-il le renouveau de la politique ?

Les relations entre les deux sphères restent houleuses. En témoigne la récente plainte du ministère de l’intérieur Laurent Nuñez contre l’humoriste Pierre-Emmanuel Barré (pour avoir comparé, dans une chronique sur les violences policières, la police à Daech) et le nouveau procès aux prudhommes de l’humoriste Guillaume Meurice, qui conteste la rupture anticipée de son contrat par son ex-employeur France Inter à la suite d’une blague sur Benyamin Nétanyahou.

Ces polémiques ne sont pas isolées : on peut également citer celle sur l’apparence vestimentaire lors d’un sketch sur France 5 de l’humoriste Merwane Benlazar (accusé d’islamisme en raison de son look) ou les controverses autour de l’humoriste Sophia Aram, accusée de « racisme » par les journalistes du Parisien à la suite d’une chronique dans laquelle elle se moquait des membres de la flottille en route vers Gaza, de l’eurodéputée Rima Hassan (surnommée « Lady Gaza ») et de l’activiste Greta Thunberg (renommée « Miss Krisprolls »).

Si ces polémiques ne sont pas nouvelles, comme le rappelle la linguiste Nelly Quemener, elles semblent prendre une dimension inédite : la blague de Guillaume Meurice, discutée à l’Assemblée nationale et au Sénat, a ainsi provoqué plus de réactions que certaines prises de position sérieuses de dirigeants politiques.

Bande-annonce du documentaire de Noam Shuster-Eliassi.

Des sphères de moins en moins étanches

Les sphères politiques et humoristiques ne cessent de se chevaucher. Les dispositifs discursifs médiatiques, qui jouent de plus en plus sur « l’infotainment » (le croisement de l’information et de l’entertainment, le divertissement), croisent très souvent prises de parole journalistique, politique et humoristique. Il est fréquent de voir réunis autour d’un plateau, politiques, experts, artistes et humoristes, si bien qu’on ne sait plus à quel régime discursif participe telle ou telle intervention.

Un exemple type est l’émission « Quotidien » de Yann Barthès, présentée comme « une grande session d’information qui mêle humour et impertinence. » Les réseaux sociaux contribuent à ce mélange des genres en rebondissant, avec des blagues, sur des informations sérieuses. Ces blagues peuvent faire le buzz et se voir ensuite relayées par les médias traditionnels.

Parole politique et parole politique humoristique s’entremêlent au point qu’il n’est plus toujours facile de les distinguer. Qui n’a pas fait l’expérience de s’esclaffer devant un titre du Gorafi puis d’être effaré quand, quelques jours après, l’information a priori burlesque est devenue réalité ? L’indistinction a donné lieu à un hastag, #pasgorafi, pour désigner des informations qui ont l’air d’être des blagues mais qui n’en sont pas. Les proches de Trump portent docilement des chaussures de la marque préférée du président des États-Unis, même lorsqu’elles sont trop grandes pour eux ? Clownesque mais #pasgorafi.

Que projette-t-on sur l’humour politique ?

Du côté du public, la dévalorisation de la parole politique, qui peut paraître de plus en plus vide et stéréotypée (ce qu’on appelle la « langue de bois ») peut aller de pair avec une tendance à reporter des attentes frustrées sur d’autres types de discours. On cherche alors la politique partout… sauf dans les discours institutionnels politiques.

Il peut s’agir de la parole scientifique, lorsque chercheuses et chercheurs sont sommés de trouver une solution à des problèmes politiques ou doivent mener un travail d’alerte politique face à la surdité de certains dirigeants, comme cela a été le cas avec les pesticides et la loi Duplomb. On pense aussi à la parole journalistique : il est quelquefois bien difficile de tracer la limite entre le discours d’un éditorialiste et le discours d’un politique professionnel. Enfin, c’est le cas de la parole humoristique.

Lorsque la parole politique est désavouée, qu’elle paraît inexistante ou nulle, l’humour politique peut finir par être perçu non comme un discours qui croise le politique, qui peut le servir ou au contraire le critiquer, mais comme l’incarnation de la parole politique. L’effet, quelquefois bien réel, de cet humour qui peut taquiner ou même déstabiliser le pouvoir en place peut alors être confondu avec une capacité politique à changer l’ordre des choses.

L’impossible équilibre des humoristes

Face à cette situation, les humoristes sont dans une situation d’autant plus inconfortable qu’ils peuvent être sanctionnés, comme le rappelle Nelly Quemener, « par en haut » (par des institutions, comme l’Arcom), mais aussi contestés « par en bas » (par le public, notamment sur les réseaux sociaux).

Pris entre des injonctions contradictoires, ces humoristes adoptent un discours ambigu. Certaines et certains vont revendiquer un humour « politique » mais tout en rejetant l’étiquette d’un humour « partisan » ou « militant ». L’humoriste Fary insiste sur l’importance de ne pas se prendre pour un « porte-parole » et préfère définir son spectacle comme un moment plus « poétique » que politique. Très peu d’humoristes assument de faire passer leur engagement politique au premier plan (Sophia Aram déclare qu’elle assume d’être « de moins en moins drôle », mais c’est une exception).

Guillaume Meurice signe bon nombre de pétitions marquées à gauche, mais lorsque La France insoumise (LFI) lui a proposé son investiture pour se présenter aux législatives en juin-juillet 2024, il a réagi en déclarant, sur les réseaux sociaux,

« La République, ce n’est pas moi ! »

(une allusion ironique aux propos de Jean-Luc Mélenchon).

Quand on analyse le métadiscours des humoristes sur leurs pratiques, on remarque que les mêmes qui revendiquent l’humour politique et qui, pour le défendre, peuvent lui prêter bon nombre de vertus (pédagogiques, démocratiques, cathartiques) vont également prendre soin de rejeter la posture du « donneur de leçons » ou même de celui ou de celle qui croirait pouvoir agir sur le réel grâce au rire.

Dans un entretien au Monde, l’humoriste Charline Vanhoenacker déclare à la fois que l’humour politique est un moyen d’« inverser le rapport de domination » et qu’il ne faut pas le « surinterpréte[r] », car il n’aurait d’autre intention que de « faire rire ». Charline Vanhoenacker tente à la fois de défendre sa pratique (et son utilité) et de se protéger (sachant qu’elle a été, entre autres, interrogée par la police judiciaire à la suite de la blague de Guillaume Meurice) en dégonflant ses prétentions.

Ne réduire ni l’humour ni la politique

La force critique de l’humour n’est plus à démontrer. L’ironie politique peut ainsi permettre d’interroger et de reconsidérer les discours politiques dominants en les mettant à distance. Mais il ne faut pas réduire le discours politique à l’humour ou l’ironie. Le soulagement ou l’admiration éprouvée devant une vanne bien placée ne doit pas nous pousser à renoncer au débat, à la contestation et la proposition argumentée.

C’est d’ailleurs cet équilibre entre humour et sérieux politique que cherchent à atteindre bon nombre d’émissions qui ne sont rarement qu’humoristiques, qui alternent entre moments d’humour cathartique et écoute des analyses ou des propositions d’une ou d’un invité non humoriste.

L’humour politique peut être une étape, un moyen. Mais s’il devient une fin, il risque de tourner au ludisme, qui fait de tout discours un jeu, ou au cynisme, qui pointe les insuffisances de chaque discours. La dérision peut devenir une tentation : elle réduit alors le monde à un ensemble de discours absurdes et nous installe dans une position désabusée et désengagée vis-à-vis du réel. Au lieu de nous aider à affronter la politique, elle conduit alors à la déserter.


Laélia Véron est coautrice, avec Guillaume Fondu, de T’es sérieuse ? Problèmes politiques de l’ironie, La Découverte, 2026.

The Conversation

Laelia Véron a été chroniqueuse scientifique pendant plusieurs années dans l’émission “Par Jupiter” “C’est encore nous” “Le Grand Dimanche Soir” avec Charline Vanhoenacker et Guillaume Meurice sur France Inter. Elle est actuellement chroniqueuse dans l’émission “La Dernière”, animée par Guillaume Meurice, sur Radio Nova.

ref. Quand l’humour l’emporte sur la parole politique – https://theconversation.com/quand-lhumour-lemporte-sur-la-parole-politique-279375

En Iran, la poésie comme langage politique clandestin

Source: The Conversation – France in French (3) – By Firouzeh Nahavandi, Professeure émérite, Université Libre de Bruxelles (ULB)

En Iran, les vers des grands poètes classiques ne sont pas seulement un héritage culturel : ils permettent de dire, suggérer et partager des significations politiques sans les formuler explicitement.


Dans un contexte marqué, depuis plusieurs années par un durcissement de la répression en Iran — milliers de manifestants tués par les forces d’ordre, dizaines de milliers d’arrestations, surveillance accrue de la parole publique, multiplication des cas d’application de la peine capitale —, s’exprimer de façon explicite devient de plus en plus dangereux.

Dans ce contexte, certaines formes d’expression acquièrent une fonction particulière. C’est le cas de la poésie, qui ne relève pas uniquement du patrimoine culturel : elle constitue une pratique sociale vivante et un mode d’expression structurant. Aujourd’hui encore, les vers des grands poètes classiques continuent de circuler, d’être cités et réinterprétés — non seulement pour leur valeur littéraire, mais aussi parce qu’ils offrent une manière de dire les choses autrement.

Langage d’Ésope

Cette centralité de l’implicite ne relève pas seulement de la conjoncture actuelle : elle correspond à une ressource déjà disponible, qui devient particulièrement centrale en contexte de contrainte. Elle s’inscrit dans une histoire plus longue des rapports entre pouvoir et expression en Iran, où la parole indirecte a souvent constitué une modalité privilégiée pour dire ce qui ne pouvait être formulé ouvertement. Elle se retrouve également dans d’autres formes d’interaction sociale, comme le ta’arof, cet ensemble de codes relationnels fondés sur la politesse, le décalage entre le dit et le voulu, et la gestion implicite des positions sociales. Elle apparaît aussi, sous d’autres formes, dans les pratiques de négociation, où la formulation indirecte permet d’introduire des marges d’interprétation. On l’a par exemple constaté dans les pratiques diplomatiques contemporaines, quand l’Iran peut se dire prêt à la négociation tout en en déplaçant constamment les conditions, maintenant ainsi une marge d’interprétation.




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Dans cette optique, le recours à la poésie ne relève pas d’un contournement ponctuel, mais d’un registre d’expression durable. Ainsi, dans un environnement où parler de façon directe revient à s’exposer au danger, la poésie apparaît comme une ressource discursive spécifique : elle permet de suggérer, d’évoquer, de partager des significations politiques sans les formuler explicitement. La densité symbolique et la polysémie de la poésie persane classique permettent des lectures multiples, ajustées aux contextes. Cette plasticité en fait un outil d’expression particulièrement efficace dans des contextes de coercition. Dans le Shahnameh, Ferdowsi (Xe–XIe siècle) met en scène des figures de souveraineté dont les trajectoires — justice, dérive, chute — offrent autant de modèles implicites d’évaluation du pouvoir. Ces récits n’évoquent pas directement le présent, mais ils fournissent des cadres d’interprétation à celui-ci.

Chez Saadi (XIIIe siècle), certaines maximes formulent plus directement les conditions de la légitimité politique :

« Le roi qui opprime son peuple creuse lui-même les fondations de sa chute. »

Leur généralité fait leur force : elles peuvent être mobilisées sans désigner explicitement une situation donnée.

À l’inverse, Hafez (XIVe siècle) privilégie l’ambiguïté. Ses vers autorisent des interprétations multiples, sans jamais s’inscrire dans un registre univoque. Cette indétermination facilite leur circulation dans des contextes de surveillance. Ces différents registres — récit exemplaire, maxime normative, ambiguïté poétique — composent un répertoire d’expressions disponibles. Ils offrent plusieurs manières de dire le pouvoir, de le juger ou de s’en distancier, sans recourir à une parole directe.

Lire entre les lignes : une compétence partagée

L’efficacité de ce mode d’expression repose sur une compétence largement partagée : la capacité à reconnaître les références, à interpréter les allusions et à lire entre les lignes. Car, en Iran, la poésie classique n’est pas réservée aux milieux lettrés. Elle est connue, citée, mobilisée dans les échanges quotidiens comme dans les discours publics.

« Les fils d’Adam sont les membres d’un même corps, créés d’une même essence. Si un membre souffre, les autres ne peuvent rester en repos. »

Ce passage de Saadi, inscrit au fronton du siège de l’Organisation des Nations unies, illustre la portée universelle de cette tradition. Mais dans le contexte iranien, il peut aussi être mobilisé comme une manière indirecte de rappeler que face à l’injustice, nul ne peut rester indifférent. Cette compétence ne se réduit pas à une connaissance des textes. Elle implique une capacité à situer les énoncés, à en ajuster l’interprétation en fonction de la situation, et à reconnaître ce qui est suggéré sans être explicitement formulé. Elle s’acquiert progressivement, par familiarité plus que par apprentissage formel, et constitue une dimension ordinaire de la socialisation.

Comprendre un vers ne consiste pas seulement à en saisir le sens littéral. C’est reconnaître une allusion, capter un sous-entendu, situer une référence. Cette compétence, acquise dans le temps long, devient dans un contexte de surveillance une ressource sociale et politique. Dans un environnement de surveillance, elle permet une communication implicite, où le sens circule sans être entièrement formulé.

Des répertoires anciens, des usages actuels

La force de la poésie classique tient aussi à sa distance par rapport aux situations contemporaines. Produits dans des contextes historiques éloignés, les vers d’Omar Khayyam (XIe–XIIe siècle), de Saadi ou de Hafez ne renvoient pas à une conjoncture précise. Cette distance facilite leur réappropriation. Les quatrains d’Omar Khayyam, qui insistent sur la fragilité de l’existence et la valeur de l’instant présent, peuvent ainsi entrer en résonance avec des contextes contemporains marqués par l’incertitude et la violence, en proposant une autre hiérarchie des valeurs. Cette capacité d’actualisation repose sur une tension productive entre distance historique et pertinence contemporaine. Plus les textes sont éloignés de leur contexte d’origine, plus ils peuvent être réinvestis dans des configurations nouvelles, sans être immédiatement assignables à une position politique explicite.

Aujourd’hui, ces répertoires se reconfigurent à travers de nouveaux supports. Sur les réseaux sociaux, les vers sont fragmentés, transformés, parfois anonymisés. Ils circulent sous forme de citations, d’images ou de slogans. Ces circulations numériques modifient les modalités de diffusion sans en altérer la logique. La fragmentation des vers, leur mise en image ou leur anonymisation renforcent parfois leur capacité de circulation, tout en maintenant leur fonction d’allusion. Le numérique n’efface pas la tradition : il en reconfigure les usages.

Lors des mobilisations qui ont suivi la mort de Mahsa Jina Amini en 2022, de nombreux messages ont repris, explicitement ou non, des motifs issus de la poésie classique — notamment très présents chez Hafez — la nuit, l’attente, l’aube — pour exprimer des attentes ou des critiques sans recourir à un langage explicitement politique.

Dans un espace public restreint, cette circulation permet de maintenir un langage commun.

Une autre manière de dire le politique

Le recours à la poésie peut être compris comme le signe d’un décalage entre les formes d’expression disponibles dans la société et les contraintes imposées à la parole publique. Ce décalage ne signifie pas absence de parole, mais transformation de ses formes. Il révèle une tension entre des attentes sociales d’expression et les limites imposées à leur formulation explicite. Dans cet espace contraint, la poésie apparaît comme l’un des lieux où cette tension peut se dire — de manière indirecte, mais intelligible.

Lorsque l’expression directe devient risquée, les formes indirectes ne disparaissent pas : elles se maintiennent, se transforment et parfois se renforcent. La poésie, en Iran, constitue une modalité spécifique du politique, fondée sur l’allusion, la polysémie et le partage de références communes.

Dans un contexte où parler peut entraîner des sanctions allant jusqu’à la mort, cette forme d’expression n’annule pas le risque, mais elle en modifie les conditions. Elle permet au sens de circuler sans être entièrement fixé. Ainsi comprise, la poésie apparaît moins comme un refuge que comme une ressource : non pas un extérieur au politique, mais une manière de le formuler sous contrainte.

The Conversation

Firouzeh Nahavandi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. En Iran, la poésie comme langage politique clandestin – https://theconversation.com/en-iran-la-poesie-comme-langage-politique-clandestin-282181

Crédit immobilier : les raisons d’un blocage du marché du logement

Source: The Conversation – France (in French) – By Jérémie Bertrand, Professeur de finance, IESEG School of Management et LEM-CNRS 9221, IÉSEG School of Management, IÉSEG School of Management

La brutale hausse des taux d’intérêt fait craindre à certains experts un krach immobilier. Pourtant, les conditions sont loin d’être réunies. Ce que l’on observe, c’est plutôt un marché en pause, où acheteurs et vendeurs retardent leur projet. Ce n’est pas forcément une bonne nouvelle pour les ménages qui cherchent à se loger. Pour l’économie, c’est moins grave. Pour le moment.


Depuis deux ans, le marché immobilier français traverse une zone de turbulences rarement observée depuis le début des années 2000. Hausse brutale des taux d’intérêt, chute du pouvoir d’achat immobilier, transactions en berne : autant de signaux qui alimentent une question devenue récurrente chez les ménages comme chez les investisseurs : faut-il s’attendre à un krach du crédit immobilier ?

Derrière les discours anxiogènes, quels sont les mécanismes économiques réellement à l’œuvre ? Entre 2021 et 2024, les taux immobiliers sont passés d’environ 1 % à plus de 4 %. Ce choc peut être perçu comme violent, surtout après une décennie d’argent « quasi gratuit ». Cependant, comme le montre le graphique ci-dessous, dans les années 2000, emprunter à 4 ou 5 % était la norme.


Coin Capital et Banque de France (calculs des auteurs), Fourni par l’auteur

Ce qui change aujourd’hui, et ce qu’on observe sur le graphique, c’est la vitesse de la remontée. Elle a pris de court les ménages comme les banques. Résultat : la hausse rapide des taux a provoqué une contraction accélérée de la demande de crédit. Beaucoup de ménages ne passent plus le filtre du taux d’endettement, ou renoncent tout simplement à s’endetter pour acheter.

Un marché du crédit sous tension

Le volume de crédits immobiliers accordés a fortement chuté depuis 2022. Les banques, contraintes par des règles prudentielles (taux d’endettement à 35 %, durée maximale de 25 ans), ont resserré l’accès au financement. Elles prêtent moins, et sélectionnent les dossiers de manière plus rigoureuse.




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Ce phénomène nourrit l’idée d’un « krach du crédit ». Toutefois, un krach, au sens strict, suppose un effondrement brutal et désordonné du système. Or, ce que l’on observe aujourd’hui ressemble davantage à un ajustement forcé qu’à une rupture systémique.

Les banques françaises restent solides, bien capitalisées, et peu exposées à des prêts risqués de type « subprime » comme ce fut le cas aux États-Unis en 2008.

Correction dans les grandes villes

Face à la baisse de la demande, les prix immobiliers ont entamé une correction dans de nombreuses grandes villes depuis 2023. Paris, Lyon ou Bordeaux ont enregistré des baisses de prix significatives, souvent comprises entre 5 % et 10 % selon les périodes et les marchés.

Cet ajustement est logique : quand le crédit devient plus cher, la capacité d’achat diminue. Pour que les transactions repartent, les prix doivent s’aligner, c’est la loi de l’offre et de la demande. Mais là encore, on parle d’une correction progressive, pas d’un effondrement généralisé.

Toutefois, plusieurs facteurs structurels viennent limiter la baisse des prix. D’abord, le déséquilibre entre l’offre et la demande reste important. En France, le marché du logement est caractérisé depuis plusieurs années par une forme de pénurie, en particulier dans les grandes métropoles. Comme l’explique l’association nationale pour l’information sur le logement (ANIL), il n’y a tout simplement pas assez de logements disponibles pour répondre aux besoins des ménages, ce qui soutient mécaniquement les prix, même en période de ralentissement. De plus, de nombreux propriétaires hésitent à revendre leur bien à un prix inférieur à celui auquel ils l’ont acheté, afin d’éviter de matérialiser une perte financière.

Le marché immobilier français ne connaît pas un ajustement fluide par les prix, mais un ajustement bloqué : les vendeurs refusent de baisser fortement leurs prix tandis que les acheteurs perdent leur capacité d’emprunt. Le résultat est moins un krach qu’une paralysie progressive du marché.

Des besoins de logement accrus pour des raisons démographiques

Simultanément, la dynamique démographique continue d’alimenter la demande. La population française augmente, vieillit et évolue dans ses modes de vie (dé-cohabitation, familles monoparentales, mobilité professionnelle). Toutes ces évolutions accroissent le besoin de logements, ajoutant un blocage supplémentaire à l’ajustement attendu.

Enfin, la structure de la propriété joue un rôle stabilisateur. Une part importante des propriétaires en France n’a plus de crédit à rembourser : leur taux d’endettement est d’environ 11 %, contre près de 28 % pour les accédants. Cette situation financière plus confortable limite les ventes contraintes en période de ralentissement.

Au total, ces éléments créent une forme d’inertie du marché immobilier français : les prix peuvent baisser, mais ils résistent mieux aux chocs que dans des marchés plus spéculatifs ou plus endettés. Autrement dit, on n’observe pas de ventes massives contraintes susceptibles de provoquer une chute brutale des prix qui constituerait le mécanisme d’ajustement « normal ».

En revanche, cette résistance s’accompagne d’un autre phénomène : un fort ralentissement de l’activité. Dans un contexte de taux d’intérêt élevés, acheteurs et vendeurs adoptent des stratégies d’attente. Les premiers espèrent une baisse des taux pour améliorer leur capacité d’emprunt ; les seconds préfèrent différer la vente dans l’espoir de préserver leur prix. Ce décalage bloque les négociations et réduit fortement le nombre de transactions. Le marché ne s’effondre donc pas : il se grippe. Les échanges se raréfient, la mobilité résidentielle ralentit, et l’ensemble donne l’impression d’un marché « à l’arrêt ».

Le rôle stabilisateur des autorités européennes et nationales

Par ailleurs, les autorités jouent un rôle central dans l’évolution du marché. La Banque Centrale européenne a déjà ralenti la hausse des taux, et pourrait les stabiliser, voire les baisser progressivement si l’inflation recule. En France, les autorités ont déjà ajusté certains paramètres pour éviter un blocage du marché. Le calcul du taux d’usure, le taux maximal légal pour prêter, a ainsi été temporairement mensualisé en 2023 afin de mieux suivre la remontée rapide des taux et de fluidifier l’octroi des crédits.

Parallèlement, les banques disposent de marges de flexibilité sur les règles d’endettement, avec des dérogations encadrées qui permettent d’approuver certains dossiers au-delà des critères standards. L’objectif est clair : maintenir un accès minimal au crédit malgré le durcissement des conditions. Ces interventions contribuent à amortir les chocs. Elles rendent un scénario de krach pur, moins probable, même si elles ne peuvent pas empêcher un ralentissement durable.

France 24 – 2024.

Ce n’est pas un krach, juste un dérèglement

Plutôt qu’un krach, on assiste à la fin d’un cycle exceptionnellement favorable. Le marché immobilier entre dans une phase plus « normale », marquée par des taux plus élevés qu’au cours de la décennie passée, une sélection accrue des emprunteurs et une stabilisation, voire une baisse modérée des prix. Cela implique un changement de comportement. Les acheteurs doivent revoir leurs attentes, les vendeurs ajuster leurs prix, et les investisseurs recalculer leurs rendements.

Pour les ménages, la situation est inconfortable mais pas catastrophique. Ceux qui ont déjà emprunté à taux fixe sont protégés. Ceux qui souhaitent acheter doivent être plus patients et plus stratégiques.

Le vrai risque n’est pas un krach brutal, mais un marché durablement grippé, avec moins de transactions et une mobilité résidentielle réduite. Cela peut avoir des effets économiques plus larges, notamment sur le secteur du bâtiment.

La période d’euphorie du secteur immobilier est révolue. Nous sommes entrés dans un environnement plus exigeant, où le crédit redevient une ressource rare et coûteuse. Pour les acteurs du marché, l’enjeu n’est plus de profiter d’un cycle haussier, mais de s’adapter à une nouvelle réalité.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Crédit immobilier : les raisons d’un blocage du marché du logement – https://theconversation.com/credit-immobilier-les-raisons-dun-blocage-du-marche-du-logement-281774

Ce que les chats peuvent nous apprendre sur les cancers humains

Source: The Conversation – in French – By Geoffrey Wood, Professor, Co-Director, Institute for Comparative Cancer Investigation, University of Guelph

Les chats ont un taux de cancers similaire à celui des humains et développent souvent les mêmes types de cancer. (Unsplash/Andy Quezada)

Les chats vivent dans nos maisons, boivent notre eau et dorment même dans nos lits. Ils sont des membres à part entière de nombreux foyers et partagent notre vie.

Ils présentent également de nombreuses similitudes biologiques avec nous. Les chats ont un taux de cancers similaire à celui des humains et développent souvent les mêmes types de cancer. Comme pour les humains, l’amélioration des soins de santé et de l’alimentation leur permet de vivre plus longtemps, ce qui augmente leur risque de souffrir d’un cancer au cours de leur vie.

un chat gris dans un jardin
Les chats sont des membres à part entière de nombreux foyers et partagent notre vie. Ils présentent également de multiples similitudes biologiques avec les humains.
(Geoff Wood)

Avec mes collègues, nous nous sommes demandé si les cancers félins ressemblaient aux cancers humains sur le plan génétique ? Nous avons mené la plus grande étude jamais réalisée sur le séquençage de l’ADN des tumeurs des chats. Nos recherches ont révélé des similitudes frappantes entre les cancers félins et humains, et les résultats laissent entrevoir des retombées positives tant pour les chats que pour nous.

Notre collaboration internationale a permis de publier récemment une étude portant sur les tumeurs de 500 chats et couvrant 13 types de tumeurs. Nous avons isolé l’ADN de ces tumeurs et cartographié la séquence de 1 000 gènes qui présentent souvent des mutations dans les cancers humains.

Cancers félins et humains

Dans l’ensemble, le gène qui a le plus souvent muté est le gène TP5, un gène de protection contre le cancer, qui est également le plus fréquemment muté dans les cancers humains. Un autre exemple est le gène PIK3CA, qui comporte une mutation dans environ 40 % des cancers du sein chez l’être humain et dont on a constaté qu’il était altéré dans environ 50 % des cancers mammaires chez le chat.

Il existe des médicaments spécialement conçus pour les cancers humains présentant certaines mutations, comme celles du gène PIK3CA. Maintenant que nous connaissons les mutations courantes dans les cancers félins, il est possible de tester ces médicaments sur les chats.

Comment étudions-nous le cancer chez les chats ? Depuis 2009, la biobanque vétérinaire du Collège vétérinaire de l’Ontario, qui fait partie de l’Institut de recherche comparative sur le cancer de l’Université de Guelph, conserve des échantillons de tumeurs provenant de chats traités au Centre de cancer animal.

Avec le consentement du propriétaire, une partie de la tumeur prélevée lors de l’intervention chirurgicale est préservée et congelée en vue d’études futures. De plus, des échantillons sanguins sont conservés afin de servir de ressource pour mettre au point des tests de dépistage moins invasifs, en utilisant des molécules associées à la maladie présentes dans le sang.

Récemment, la biobanque vétérinaire s’est jointe au consortium Biobanques Ontario afin de faciliter les études sur le cancer entre espèces. Des essais cliniques sur le cancer sont également menés chez des chats et des chiens, dans le but d’utiliser les résultats de la recherche pour concevoir de meilleurs traitements pour les animaux de compagnie, mais aussi pour nous permettre de mieux comprendre les cancers humains.

Les chats peuvent nous en apprendre beaucoup sur les cancers humains. Il existe plusieurs cancers ou sous-types de cancer qui sont courants chez les chats, mais rares chez nous. Le cancer mammaire « triple négatif » — caractérisé par l’absence de récepteurs d’œstrogènes et de progestérone, et du récepteur du facteur de croissance HER2 — est de loin le sous-type le plus courant chez les chats. Il ne représente toutefois que 15 % des cancers du sein chez l’humain.

Ce sous-type touche principalement les femmes jeunes, les femmes noires et celles présentant une prédisposition génétique héréditaire (mutation du gène BRCA1). Il est particulièrement agressif et difficile à traiter.

Le cancer du pancréas est un autre exemple. Le sous-type acineux, le plus fréquent chez les chats, est relativement rare chez l’être humain. Il est donc plus facile de mener des études sur ce type de cancer chez les chats.

Notre étude sur le séquençage génomique chez le chat a également révélé quelques différences dans les profils de mutation entre les cancers humains et félins. Environ 25 % des cancers humains présentent des mutations des gènes RAS, alors que ces mutations sont rares chez les chats. L’étude de ces cancers chez le chat pourrait nous aider à mieux comprendre le rôle de ces gènes dans le développement de la maladie.

Génomes de souris et de chats

Les associations caritatives de lutte contre le cancer et les organismes qui octroient des subventions pour la recherche en santé humaine soutiennent régulièrement des études utilisant des modèles de cancer humain chez les rongeurs, mais l’étude du cancer chez d’autres espèces animales est plus difficile à faire accepter.

Les rongeurs servant de modèles sont génétiquement modifiés pour développer un cancer ou pour présenter un système immunitaire gravement déficient, de manière à pouvoir héberger des cellules cancéreuses humaines.

Ces modèles sont très efficaces pour étudier les mécanismes moléculaires du cancer, mais leur bilan en matière de médicaments anticancéreux est médiocre. En effet, plus de 90 % des nouveaux traitements anticancéreux mis au point à partir de ces modèles échouent lors des essais cliniques humains et ne sont jamais autorisés à des fins thérapeutiques.


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En revanche, le cancer se développe souvent spontanément chez le chat dans le même environnement que chez les humains. Ces animaux présentent également de nombreux troubles sous-jacents ou concomitants similaires aux nôtres, tels qu’obésité, maladies auto-immunes, maladies rénales, diabète et divers autres troubles endocriniens.

Le génome des chats ressemble davantage à celui des humains que le génome des souris, et l’organisation du génome félin (l’ordre des gènes sur les chromosomes) est plus proche de celle de l’être humain que ne l’est celle du chien.

L’Atlas du génome du cancer est une immense base de données en libre accès qui répertorie les mutations observées dans différents types de cancer chez les humains. Aucune ressource de ce type n’existe pour les chats.

Les données issues de notre récente publication sont désormais disponibles via le Wellcome Sanger Institute. Elles constitueront une ressource fondamentale et gratuite pour les chercheurs qui étudient le cancer chez les chats et les humains, au bénéfice des deux espèces.

La Conversation Canada

Geoffrey Wood bénéficie d’un financement du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada, du Pet Trust et de l’Institut ontarien de recherche sur le cancer.

ref. Ce que les chats peuvent nous apprendre sur les cancers humains – https://theconversation.com/ce-que-les-chats-peuvent-nous-apprendre-sur-les-cancers-humains-277929

Les groupes armés comblent un vide politique au Mali : il est essentiel d’y remédier pour mettre fin à la violence

Source: The Conversation – in French – By Norman Sempijja, Associate professor, Université Mohammed VI Polytechnique

Le Mali est en proie à des troubles politiques depuis 2012. Cette année-là a été marquée par un coup d’État militaire et la prise de contrôle des régions du nord de ce pays d’Afrique de l’Ouest par des groupes armés. Au cours des années qui ont suivi, les efforts visant à mettre en place des gouvernements de transition ont échoué. Cette situation a abouti à l’interdiction de tous les partis politiques en mai 2025.

De plus, le pays a connu des vagues d’interventions militaires menées par des acteurs extérieurs tels que la France, les États-Unis et, plus récemment, la Russie. Tous ont investi massivement pour tenter de contenir la menace extrémiste au Mali.

Mais les groupes liés à Al-Qaïda et à l’État islamique ont continué à étendre leur influence. Et fin avril 2026, le gouvernement militaire a été contraint de repousser des attaques coordonnées menées par des séparatistes et des djihadistes à travers tout le pays. Le ministre de la Défense, le général Sadio Camara, a été tué.

Au cours de la dernière décennie, les interventions étrangères ont souvent mal interprété ce qui se passait sur le terrain. Les groupes extrémistes ont tiré parti de problèmes tels que les conflits fonciers, la corruption et la concurrence pour les ressources afin de se légitimer, s’alignant souvent sur les tensions au sein de la communauté. La faiblesse des institutions étatiques et des forces de sécurité a permis à des groupes tels que le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) et l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) de consolider leur pouvoir.

Ces groupes se sont adaptés en formant des alliances et en adaptant leurs discours aux revendications locales, donnant la priorité aux problèmes immédiats plutôt qu’aux objectifs idéologiques.

Nous sommes des politologues qui avons mené des recherches sur la situation sécuritaire au Mali et au Sahel. Notre article récemment publié a montré que les groupes armés non étatiques du Sahel, en particulier au Mali, sont devenus des acteurs clés du pouvoir. Ils influent sur la gouvernance locale en comblant les lacunes laissées par des institutions étatiques faibles.

Alors que des acteurs extérieurs tels que la France, les États-Unis et la Russie accordent la priorité à la lutte contre le terrorisme et à la consolidation de l’État, ils négligent souvent les fonctions de gouvernance que remplissent ces groupes armés non étatiques. Ces groupes fournissent souvent des services essentiels et acquièrent une légitimité locale.

Reconnaître le rôle des groupes armés en tant que détenteurs du pouvoir local ne signifie pas accepter ou légitimer leurs actions. Cependant, ignorer cette réalité a conduit à des politiques qui n’atteignent pas leur cible. Lorsque les interventions se concentrent uniquement sur des solutions militaires, elles risquent de passer à côté des raisons pour lesquelles les populations interagissent avec ces groupes.

Nos conclusions remettent en question les interventions conventionnelles qui se concentrent uniquement sur la défaite des groupes armés non étatiques ou le rétablissement d’un contrôle étatique centralisé. Nous soutenons que les solutions sécuritaires seules sont insuffisantes. Nous préconisons une approche plus nuancée qui intègre le potentiel des groupes armés non étatiques en matière de gouvernance, de légitimité et d’action locale. Des groupes armés non étatiques ont assuré la gouvernance de territoires dans des pays comme la Colombie, la Syrie et le Soudan du Sud, entre autres.

Les groupes armés en tant qu’autorités de facto

Au Mali, les groupes armés ne sont pas seulement des forces combattantes. Dans de nombreuses régions du pays, ils jouent un rôle plus complexe. Il est difficile d’estimer le nombre exact de groupes opérant au Mali. Le plus grand et le plus connu, le JNIM, est une coalition de cinq organisations et revendique plus de 10 000 combattants dans le pays.

Dans le centre et le nord du Mali, à la frontière avec l’Algérie, l’État est souvent distant, absent ou fait l’objet de méfiance. Les groupes armés comblent ce vide. Ils règlent les différends, font respecter les règles, perçoivent les impôts et assurent parfois un minimum d’ordre.

Pour les communautés vivant dans l’insécurité quotidienne, ces fonctions ne sont pas abstraites. Elles ont des effets concrets sur la vie quotidienne.

Notre étude a établi que cela ne signifie pas nécessairement que la population approuve ces groupes ou soutient leur idéologie. Beaucoup n’y adhèrent pas. Cependant, lorsqu’il y a peu d’alternatives, les gens s’adaptent. Ils suivent les règles parce qu’ils en ont besoin pour survivre, pas parce qu’ils y croient.

Cette distinction est importante. Elle aide à expliquer pourquoi ces groupes sont si difficiles à déloger. Leur force ne provient pas seulement des armes, mais aussi de leur ancrage profond dans les réalités locales.

Pourquoi les stratégies militaires échouent

Les efforts internationaux se sont largement concentrés sur la lutte contre ces groupes et la reconstruction de l’autorité de l’État malien. Bien qu’elles partent d’une bonne intention, ces interventions négligent souvent un élément essentiel : qu’advient-il des espaces laissés vacants par ces groupes ?

L’intervention française de 2013 en est un exemple. L’armée française a aidé l’armée malienne à reprendre le contrôle du nord du pays face à l’avancée des islamistes lors de l’opération Serval. L’objectif était d’empêcher les forces extrémistes d’avancer vers Bamako. Cela n’a pas mis fin au conflit. De nombreux combattants se sont déplacés vers des zones rurales où l’État était peu présent et ont tissé des liens avec les communautés locales.

Dans le centre du Mali, où l’élevage bovin est une source de revenus essentielle, cette dynamique a contribué à propager la violence entre les communautés peules et dogon, renforçant ainsi les griefs exploités par les groupes extrémistes.

Parallèlement, les tentatives de renforcement des institutions de l’État se sont heurtées à des difficultés. Dans certaines régions, les forces de sécurité sont perçues comme inefficaces, voire abusives.

Face à cette réalité, les populations se tournent souvent vers tous ceux qui sont capables de leur offrir un certain niveau de prévisibilité et de protection, même s’il s’agit d’un groupe armé.

L’implication des acteurs extérieurs s’est également fragmentée progressivement. Le retrait de la France, la montée du sentiment anti-occidental et l’arrivée de forces liées à la Russie ont créé un paysage d’interventions encombré et parfois conflictuel.

Les différents acteurs ont des agendas divergents, et leur présence ne se traduit pas toujours par une sécurité accrue. Dans certains cas, elle peut même aggraver la situation en renforçant les tensions ou en affaiblissant la confiance dans des institutions déjà fragiles.

Pris entre deux feux, les civils font quotidiennement des choix difficiles. Leurs décisions sont rarement idéologiques, mais plutôt dictées par la survie.

Repenser la réponse

Nous concluons de nos constatations qu’une approche plus réaliste commencerait par une écoute des réalités locales. Elle s’attaquerait aux lacunes qui permettent aux groupes armés de s’implanter. Cela implique d’améliorer l’accès à la justice et à la sécurité, de soutenir les institutions locales et de prendre au sérieux les griefs. Cela signifie également reconnaître que la légitimité se construit à partir de la base, et non d’imposé d’en haut.

L’expérience du Mali montre qu’il y a des limites claires à ce que la force militaire peut accomplir à elle seule. Tant que les interventions négligeront les réalités quotidiennes de la gouvernance et de la survie, elles auront peu de chances d’apporter un changement durable. Tant que ce changement ne se produira pas, les groupes armés resteront difficiles à déloger, non seulement parce qu’ils sont capables de se battre, mais aussi parce que, dans de nombreuses zones, ils font désormais partie intégrante de ceux qui organisent la vie quotidienne.

The Conversation

The authors do not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and have disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

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Sept penseurs francophones pour comprendre la condition intellectuelle contemporaine

Source: The Conversation – in French – By Christophe Premat, Professor, Canadian and Cultural Studies, Stockholm University

Qu’est-ce qu’être intellectuel aujourd’hui depuis l’Afrique ou ses diasporas, sinon occuper une position instable, prise entre héritages coloniaux, contraintes globales et luttes pour une autonomie critique, au prix fréquent d’une marginalisation sociale ?

Comme le montre l’ouvrage Sensibilités intellectuelles africaines, auquel j’ai contribué, l’intellectualité africaine ne peut être comprise sans prendre en compte les formes sensibles, éthiques et cognitives par lesquelles les penseurs habitent leur époque. L’intellectuel n’est pas seulement producteur de savoir, il est un sujet situé, traversé par des contradictions, engagé dans un monde qu’il contribue à transformer.


Sortir de l’« intellectuel exotique »

  • Penser la rupture critique – Jean-Godefroy Bidima

La philosophie de Bidima ouvre sur une autre manière de penser, plus relationnelle, plus située, attentive aux formes concrètes de production du sens. Elle s’enracine dans une revalorisation d’une éthique de la palabre.

Loin d’une vision folklorisante, la palabre est chez Bidima une véritable figure philosophique du débat et du jugement. Elle désigne un espace de parole où la vérité ne se décrète pas, mais se construit collectivement, dans la confrontation des points de vue, dans la temporalité longue de l’échange, dans l’attention aux voix multiples.

La palabre est ainsi une pratique épistémique et politique mettant en jeu une rationalité qui ne se réduit pas à l’argument abstrait, mais qui intègre les affects, les expériences, les positions sociales. Elle permet de penser autrement la délibération, en dehors des modèles strictement occidentaux de la raison discursive, tout en évitant toute idéalisation naïve.

Dans cette perspective, l’intellectuel n’est plus celui qui parle de manière surplombante, mais celui qui participe à des dispositifs de co-élaboration du sens. Il doit apprendre à écouter, à se décentrer, à inscrire sa parole dans un tissu relationnel.

Seloua Luste Boulbina radicalise cette exigence en montrant que la colonisation a produit une infrastructure mentale durable. Dans la perspective de Boulbina, penser ne consiste jamais à habiter une langue comme un sol stable, mais à se tenir dans l’écart entre les langues, là où les concepts vacillent et où leur prétendue universalité se fissure.

Sa philosophie relève ainsi d’une déconstruction active : penser “entre les langues”, c’est dès lors assumer une position de discontinuité, de déplacement et d’hybridité, où aucune appartenance linguistique ou conceptuelle ne peut être tenue pour évidente.

Avec Diagne, la sortie de l’aliénation ne passe ni par le rejet ni par la pure déconstruction, mais par la traduction. Celle-ci est pensée comme une opération philosophique majeure : traduire, c’est faire circuler les idées, mais aussi les transformer.

Il défend une conception relationnelle du savoir, où les traditions philosophiques ne sont pas closes, mais en dialogue. L’Afrique n’est pas en périphérie : elle participe activement à la reconfiguration des savoirs. Dans cette optique, l’intellectuel devient un passeur, capable de naviguer entre plusieurs univers linguistiques et conceptuels.

L’intellectuel face au pouvoir : entre critique et marginalité

La pensée de Mbembe s’ancre dans une interrogation radicale sur les formes historiques de la violence. Esclavage, colonisation, postcolonie : ces expériences ne sont pas seulement des événements passés, mais des structures qui continuent d’informer le présent.

Le concept de postcolonie occupe ici une place centrale. Il ne désigne pas simplement la période qui suit les indépendances, mais un régime de pouvoir spécifique, caractérisé par l’imbrication du passé colonial et des formes contemporaines de domination. La postcolonie est un espace où s’entrelacent continuités et transformations. Les logiques de commandement, de violence et de dépendance héritées de la colonisation y sont reconfigurées plutôt que dépassées. Mbembe insiste notamment sur la dimension quotidienne et diffuse du pouvoir postcolonial. Celui-ci ne s’exerce pas seulement de manière coercitive, mais aussi à travers des formes de complicité, de théâtralisation et d’intériorisation.

Le pouvoir et les sujets qu’il gouverne sont pris dans une relation ambivalente, faite à la fois de soumission, de détournement et de participation. Cette ambivalence produit une condition marquée par ce que Mbembe décrit comme une « convivialité » paradoxale avec le pouvoir, où domination et adhésion coexistent.

La postcolonie est ainsi un espace où le politique se mêle à l’affectif, au symbolique, au corporel, produisant une expérience du monde marquée par l’excès, la précarité et l’incertitude. L’intellectuel, chez Mbembe, est celui qui affronte cette configuration complexe. Il travaille à partir d’un monde marqué par ce qu’il appelle une « grande nuit », c’est-à-dire une histoire dense de dépossession et de violence, mais aussi de résistances et de réinventions.

Avec Jean-Marc Ela, la réflexion sur l’intellectuel s’ancre dans une exigence théologique et politique forte : penser à partir du vécu concret des populations, en particulier des mondes ruraux africains longtemps marginalisés par les savoirs dominants.

Sa théologie, proche de la théologie de la libération, rompt avec une approche abstraite et désincarnée du religieux comme du savoir. Elle affirme au contraire que toute pensée authentique doit émerger des conditions réelles d’existence, des expériences de précarité, des luttes pour la dignité et des formes ordinaires de résistance.

Critiquer le développement comme injonction

  • Dénoncer l’injonction au développement – Aminata Traoré

Aminata Traoré propose une critique frontale du discours du développement, qu’elle analyse comme une nouvelle forme de domination. Les politiques économiques globales imposent des normes qui dépossèdent les sociétés de leur capacité d’autodéfinition. Le développement devient une injonction, un cadre contraignant qui reproduit des dépendances.

Son travail met en évidence la dimension politique, culturelle et symbolique de ces processus. L’intellectuel est ici une figure de résistance, qui travaille à restaurer des marges d’autonomie et à redonner sens à la notion de souveraineté. Cette critique s’inscrit pleinement dans les analyses du livre sur la marginalisation structurelle de l’Afrique dans les dynamiques globales.

Pour une habitation poétique du monde

  • Habiter le déphasage – Felwine Sarr

Chez Felwine Sarr, l’intellectuel se caractérise par un décalage avec son environnement. Ce déphasage tient à une lucidité particulière qui lui fait percevoir les contradictions et les non-dits du monde. Une telle perception rend difficile toute adhésion simple et installe une tension intérieure. Cette tension n’est pas seulement inconfortable, elle est aussi la condition d’une pensée critique exigeante.

Cependant, cette lucidité ne conduit pas uniquement à une forme de malaise. Elle ouvre un espace de création. L’intellectuel ne se limite pas à analyser ou à dénoncer, il imagine d’autres possibles et esquisse de nouveaux horizons. Sa clairvoyance devient alors une ressource qui permet de transformer la critique en invention.

Il en résulte une figure à la fois exposée et créatrice, dont la force tient précisément à cette capacité à faire de la lucidité un principe d’ouverture plutôt qu’un simple constat.

  • Une condition plus qu’une école

Ces penseurs ne forment pas une école au sens strict, mais donnent à voir une condition partagée. Ils tracent un espace de pensée où l’exigence intellectuelle naît du rapport concret au monde et d’un refus des solutions toutes faites. Leur diversité ne fragilise pas leur portée, elle en constitue la force, en montrant que la figure de l’intellectuel africain ne se laisse pas réduire à un modèle unique. Cette pluralité apparaît comme une manière d’habiter le réel plutôt que comme une doctrine à suivre. Elle engage aussi un rapport singulier à l’Afrique, non pas comme une essence figée ou un simple objet d’étude, mais comme un horizon de pensée.

The Conversation

Christophe Premat est directeur du Centre d’études canadiennes de l’Université de Stockholm et professeur en études culturelles francophones. Il a codirigé avec Buata B. Malela l’ouvrage Sensibilités intellectuelles africaines (éditions Hermann, 2025), consacré aux formes contemporaines de l’intellectualité africaine.

ref. Sept penseurs francophones pour comprendre la condition intellectuelle contemporaine – https://theconversation.com/sept-penseurs-francophones-pour-comprendre-la-condition-intellectuelle-contemporaine-281903

Yémen–Somalie : l’inquiétante coopération entre ennemis idéologiques menace le commerce mondial

Source: The Conversation – in French – By Brendon Novel, Candidat au doctorat en science politique, Université de Montréal

Dans une région stratégique pour le commerce mondial, des ennemis idéologiques pourraient aujourd’hui coopérer. Les insurgés houthistes du Yémen et le groupe somalien Al-Chabab, branche d’Al-Qaida la plus puissante au monde, échangeraient des ressources logistiques et militaires selon plusieurs rapports de l’ONU et du renseignement étatsunien, sans qu’il soit toutefois question d’une alliance formelle.


Ces échanges concernent notamment des technologies militaires, dont des drones, qui pourraient accroître la capacité d’Al-Chabab à opérer bien au-delà du territoire somalien, dans une zone déjà marquée par de fortes tensions sécuritaires.

Le mouvement Ansar Allah (dont les partisans sont les « Houthistes ») contrôle une partie du nord du Yémen et dispose de capacités militaires lui permettant de perturber la navigation en mer Rouge. Al-Chabab, de son côté, contrôle de larges portions du territoire somalien et mène une insurrection armée contre le gouvernement central.

Dans le cadre de mes recherches doctorales en science politique à l’Université de Montréal, j’ai été amené à m’intéresser aux questions de sécurité dans la Corne de l’Afrique, et plus largement dans le bassin de la mer Rouge, qui constitue l’une des principales routes du commerce mondial entre l’Asie et l’Europe via le canal de Suez.

Des liens opportunistes

Les premières mentions d’une coopération entre les deux groupes remontent à 2024. Le panel d’experts sur le Yémen de l’ONU est le premier à avoir alerté sur un trafic d’armes en expansion entre les côtes somaliennes et yéménites, toutes deux en proie à des conflits depuis 1991 et 2014 respectivement. Ce même panel s’est aussi inquiété d’une coopération croissante entre les deux organisations, tant sur le plan opérationnel que logistique.

Des cadres houthistes se seraient effectivement rendus en Somalie pour y établir des liens directs. Il est également probable que des connexions aient été établies par des individus extérieurs aux deux groupes, mais intégrés à des réseaux criminels qui leur sont liés. Des flux de contrebande de tout type — y compris d’armes — prospèrent en effet depuis longtemps le long des côtes de la Corne de l’Afrique et du Yémen.

À première vue, il peut paraître contre-intuitif que ces deux organisations coopèrent. Les Houthistes sont d’obédience chiite zaydite, alors qu’Al-Chabab s’inscrit dans un courant rigoriste de l’islam sunnite particulièrement anti-chiite.

L’existence d’intérêts matériels circonstanciels entre deux forces idéologiquement opposées n’a toutefois rien d’inédit. Le mouvement houthiste cherche à gagner en influence régionale et à diversifier ses sources de revenus, tandis qu’Al-Chabab vise à enrichir son arsenal militaire.




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Al-Chabab en quête de drones

Toujours selon l’ONU, des militants d’Al-Chabab auraient été formés au Yémen aux technologies de drone et à la fabrication d’engins explosifs sophistiqués. Par-là, Al-Chabab cherche à rendre ses assauts plus efficaces et meurtriers contre les forces gouvernementales somaliennes et leurs soutiens internationaux.

Ce faisant, les Houthistes auraient déjà fourni des drones armés aux militants somaliens qui leur ont également demandé des missiles guidés. Très utilisés au cours des attaques houthistes contre des navires en mer Rouge et dans le golfe d’Aden entre 2023 et 2025, ces équipements conféreraient à Al-Chabab une capacité de nuisance encore plus importante, en Somalie et au-delà.

Jusqu’à présent, l’organisation se sert de drones essentiellement pour des activités de surveillance et de renseignement. L’acquisition de drones offensifs donnerait à ses militants un levier de plus face à une armée somalienne déjà en grande difficulté.

Une expansion territoriale quasi continue

Depuis son émergence au milieu des années 2000, Al-Chabab s’est imposé comme la branche d’Al-Qaida la plus puissante au monde. L’organisation contrôle aujourd’hui de larges portions du territoire somalien, au centre et au sud du pays. Sa force repose d’abord sur les défaillances militaires, politiques et économiques du gouvernement somalien et de ses soutiens étrangers.

Al-Chabab prospère en effet sur l’échec du processus de reconstruction de l’État somalien selon un modèle fédéral. L’organisation exploite en particulier les rivalités — parfois violentes — entre l’armée fédérale et les forces régionales en quête d’autonomie. Ses militants profitent de ces dissensions, toujours plus importantes, alors que le pouvoir central à Mogadiscio, la capitale, s’efforce de centraliser le pouvoir et les ressources économiques du pays.

Comme l’armée somalienne, les forces internationales engagées à leur côté depuis le milieu des années 2000 — notamment celles de l’Union africaine — sont mises en difficulté par Al-Chabab.

Les États-Unis sont également en peine. En 2025, le nombre de frappes états-uniennes en Somalie n’a jamais été aussi important. Si elles ont permis d’affaiblir le groupe État islamique dans le nord du pays (aussi suspectées de liens avec les Houthistes), elles n’ont que peu affecté le contrôle territorial d’Al-Chabab.




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Risques d’instabilité régionale accrue

Après l’opération Hilaac (« éclair »), menée avec le soutien de Washington contre l’État islamique dans la province autonomiste du Puntland au nord, une nouvelle opération, Onkod (« tonnerre »), se prépare contre Al-Chabab dans une région côtière à l’ouest du Puntland. Les militants de l’organisation y renforcent donc leurs positions. Leurs actions — pour l’instant limitées — pourraient alors déborder sur le golfe d’Aden qui voit passer près de 30 % du trafic mondial de conteneurs.

Entre 2023 et 2025 déjà, ce passage maritime a traversé une période de forte instabilité du fait des attaques houthistes en mer Rouge en soutien au peuple palestinien. Ces opérations ont mobilisé l’attention et les ressources des forces internationales présentes dans la région, contribuant à un regain des attaques de piraterie depuis les côtes somaliennes. Si ces attaques ont diminué aujourd’hui, un retour de l’instabilité n’est pas exclu.

Une présence d’Al-Chabab plus marquée dans le nord de la Somalie pourrait y contribuer. Dans le même temps, les Houthistes pourraient eux aussi participer à l’instabilité de cet espace maritime, dans un contexte de guerre ouverte entre l’Iran, les États-Unis et Israël depuis février. L’économie mondiale, déjà exposée aux perturbations du détroit d’Ormuz, en serait alors d’autant plus fragilisée.

La Conversation Canada

Brendon Novel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Yémen–Somalie : l’inquiétante coopération entre ennemis idéologiques menace le commerce mondial – https://theconversation.com/yemen-somalie-linquietante-cooperation-entre-ennemis-ideologiques-menace-le-commerce-mondial-278176

Trois morts sur un bateau de croisière : ce qu’on sait du hantavirus andin

Source: The Conversation – in French – By Benoit Barbeau, Associate professor, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Le bateau MV Hondius, foyer du hantavirus qui a causé la mort de trois passagers et en a infecté au moins cinq autres, a quitté le Cap-Vert mercredi et est attendu samedi à Tenerife, dans l’archipel espagnol des Canaries, d’où l’évacuation des passagers, dont des Canadiens, devrait débuter lundi.

C’est le virus des Andes qui est ici en cause, le seul du groupe des hantavirus transmissible entre humains, notamment par des gouttelettes de salive et par l’urine.

Il est peu probable que la première personne contaminée par ce hantavirus l’ait été à bord du MV Hondius ni au cours d’une escale. Le temps d’incubation pointe vers une contamination survenue avant le départ d’Ushuaïa, dans le sud de l’Argentine, au début du mois d’avril. Plusieurs des passagers de la croisière ont voyagé en Argentine et au Chili, où le virus est endémique.

Le risque présenté par ce hantavirus est « faible » pour « le reste du monde », a déclaré l’Organisation mondiale de la santé (OMS), qui balaie toute similitude avec la pandémie de Covid-19.

Mais que sait-on de ce hantavirus ? Nous avons joint le professeur Benoît Barbeau du département des sciences biologiques de l’UQAM, expert en virologie, dont les recherches portent sur les rétrovirus humains et les coronavirus.


The Conversation Canada : À quoi avons-nous affaire avec l’hantavirus andin ?

Dr Benoît Barbeau : Il fait partie d’un groupe de virus regroupé sous le genre orthohantavirus. Le type andin peut occasionnellement être transmis à l’humain par des rongeurs (par les particules d’excréments ou d’urines) et provoquer des syndromes pulmonaires et hémorragiques, potentiellement mortels.

Ce qu’on comprend, mais on n’en a pas la certitude pour l’instant, c’est qu’une personne aurait visité des endroits, en Argentine, où il y avait présence de souris sylvestres infectées. Après avoir été en contact avec des particules d’excréments ou d’urine, sans le savoir, elle aurait pu inhaler celles-ci ou tout autre type de matière similaire. C’est le scénario le plus probable. Cette personne serait arrivée sur le bateau en étant déjà infectée. La contamination d’autres passagers s’est poursuivie à partir de là.

Il faut savoir que l’hantavirus andin n’a pas une efficacité de transmission très forte entre humains. Ça se fait par les urines, la salive, les contacts répétés… Par exemple, sur un bateau, dans une même cabine, avec des contacts fréquents. Le virus n’est pas transmissible en aérosol, comme la grippe ou la Covid. C’est quand même rassurant.

TCC : Il n’est pas si aisément transmissible, mais beaucoup plus mortel…

B.B. : En effet. Ce virus provoque deux types de maladies : une fièvre hémorragique, qui fait penser à Ebola, et qui a un taux de mortalité important (NDLR Jusqu’à 40 %), ou un syndrome pulmonaire, tout aussi létal. À l’heure actuelle, on n’a pas de traitements antiviraux. On ne peut que soulager les symptômes.

TCC : C’est un virus moins efficace dans sa transmission, mais son incubation peut être longue…

B.B : En effet, l’incubation peut aller jusqu’à huit semaines, contre deux à trois jours pour la Covid. Ça complexifie évidemment la chaîne de transmission. Cela dit, la personne ne sera pas contagieuse pendant ces huit semaines, mais fort probablement davantage quand les symptômes vont apparaître.

TCC : Pourquoi l’Amérique du Sud est-elle plus touchée par cette forme d’hantavirus ?

B.B. : On ne sait pas trop. De manière générale, en fait, on en sait peu sur ce virus, qui a été identifié à la fin des années 70 seulement. C’est donc un virus relativement récent pour nous, même si on sait que dans l’histoire, certaines éclosions y seraient liées. Il est présent dans plusieurs endroits (dont au Canada), mais demeure très peu prévalent. Depuis 1989, on en a recensé une centaine de cas chez l’humain au Canada. Parmi eux, une vingtaine sont décédés. Cela dit, peut-être que d’autres personnes ont été infectées et non recensées.

Ce qu’on sait, c’est que la souris sylvestre est la principale souche d’infection. Elle peut être porteuse du virus, mais plus tolérante à l’infection, donc elle n’est pas malade, et les risques de contagion sont plus grands. Elle devient un réservoir. Un peu comme la chauve-souris pour plusieurs virus, comme Ebola, les coronavirus, et le virus de la rage.

TCC : Est-ce que la présente éclosion, très médiatisée, poussera à développer davantage la recherche ?

B.B. : Possiblement… On espère un éveil du côté des gouvernements. On aurait intérêt à mieux investiguer. Mais on finance davantage la recherche sur les virus qui ont le plus d’impact sur un pays et sur sa population. Et comme la majorité des hantavirus n’est pas transmissible d’humain à humain, il n’y a pas tant d’intérêt pour les gouvernements d’investir dans la recherche.


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Mettre de l’énergie et de l’argent pour développer un vaccin ne serait pas très rentable non plus, car un vaccin efficace pour le type andin, par exemple, serait fort possiblement inefficace pour les autres hantavirus, et il y en a beaucoup. Ça ajoute à la complexité. Il vaut mieux investir dans les traitements, c’est plus efficace. On pourrait commencer par réutiliser ou tester d’autres antiviraux connus.

TCC : À quoi s’attendre pour la suite ?

B.B. : Tout dépend de ce qui va découler des analyses épidémiologiques… Il y a des passagers qui ont quitté le bateau de croisière avant qu’on sache qu’il y avait une éclosion. Il faut les retracer, eux et les gens avec qui ils ont été en contact. Le transfert des passagers toujours à bord du bateau doit se faire dans les prochains jours, à partir des îles Canaries. Les gens seront rapatriés dans leur pays respectif. Ils seront isolés et confinés avec des mesures qui seront certainement strictes, il n’y a donc pas de risque de transmission dans la population.

Je crois qu’on peut être confiant. Mais il faut rester très vigilant.

La Conversation Canada

Benoit Barbeau ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Trois morts sur un bateau de croisière : ce qu’on sait du hantavirus andin – https://theconversation.com/trois-morts-sur-un-bateau-de-croisiere-ce-quon-sait-du-hantavirus-andin-282320

Conférence de Santa Marta : les nouvelles pistes de la diplomatie climatique qui émergent hors des COP climat

Source: The Conversation – France (in French) – By Jean-Baptiste Meyer, Directeur de recherche (Centre Population et Développement), Institut de recherche pour le développement (IRD)

Et si la diplomatie climatique se réinventait en dehors du format traditionnel des COP ? En Colombie, à l’occasion d’une conférence organisée à Santa Marta du 24 au 29 avril 2026, une dynamique alternative a émergé : plus ouverte, elle cherche à dépasser les blocages multilatéraux en plaçant la diversité des savoirs au cœur des décisions.


S’il y a un constat sur lequel convergent les « climato-négationnistes » et les activistes climatiques radicaux, c’est l’inutilité des COP, organisées sous l’égide des Nations unies (Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, UNFCC de son acronyme en anglais). Dans les deux cas, on leur reproche une inefficacité de plus en plus apparente, où les décisions sont nécessairement prises au consensus. En conséquence, le consensus devient tellement mou qu’il n’en exprime plus rien de significatif ni d’opératoire.

Ainsi le résume la bande-annonce d’un film documentaire à venir dans le courant de l’été 2026, en partenariat avec l’Institut de recherche pour le développement (IRD) et l’Université nationale de Colombie.

Bande-annonce du documentaire De Los Andes a Belém (2026).

Du 24 au 29 avril 2026 à Santa Marta, en Colombie, une conférence inédite a voulu replacer enfin la sortie des combustibles fossiles au cœur de l’agenda international. Co-organisée par la Colombie et les Pays-Bas, elle a regroupé 57 États volontaires (et l’Union européenne en tant que telle, NDLR).

Qu’a-t-il été décidé à cette occasion ? À rebours des COP climat, où ce sont avant tout les textes finaux qui comptent, pesés au mot près, car votés par les représentants d’États, c’est ici surtout la méthode de travail qui diffère, beaucoup moins rigide. Elle ne s’accompagnait d’aucune obligation de production particulière, si ce n’est d’engager le processus de constitution d’une feuille de route pour la sortie des énergies fossiles. La rencontre a ainsi inauguré de nouvelles modalités de coopération mondiale sur les enjeux socio-environnementaux.




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Dépasser le blocage des COP grâce à une coalition de volontaires

Le débat sur la paralysie des négociations multilatérales en général – et celle des COP climat en particulier – n’est guère nouveau. Leur répétition annuelle exacerbe les frustrations de ceux qui souhaitent réellement progresser sur les questions climatiques.

À la COP30 de Belém, en novembre 2025, une quarantaine de pays avaient exprimé leur mécontentement quant à l’absence de mention de la sortie des énergies fossiles dans la déclaration finale. Plus de 80 se sont associés à l’initiative encourageant à poursuivre les travaux d’élaboration d’une feuille de route en ce sens.

La Colombie et les Pays-Bas ont alors invité les États qui souhaitaient travaillaient sur ce point à se réunir dans une conférence en marge des COP. Autrement dit, la conférence de Santa Marta ne s’est certes pas tenue dans le cadre onusien, mais s’est toutefois inscrite dans le prolongement de la précédente COP climat.

Préparée dans un laps de temps exceptionnellement court (moins de la moitié d’une année, contre un an pour les COP climat), cette conférence inédite avait une organisation moins cadrée au plan organisationnel. Aux dires d’observateurs et de participants, on y percevait un petit côté brouillon : davantage d’improvisation, voire parfois un manque de clarté sur les livrables attendus et les prochaines étapes.

Pourtant, ces faiblesses – inhérentes au format de la conférence spontanée, point d’étape entre la COP30 du Brésil et la COP31 en Turquie – ont, aux dires des participants, pu être dépassées, notamment grâce à son caractère volontaire. Juan Carlos Monterrey Gómez, envoyé climatique du Panama, cité dans le Climate Diplomacy Brief, a par exemple déclaré :

« Santa Marta est un moment historique, car c’est la première fois que nous pouvons ouvrir nos cœurs, ouvrir nos esprits et avoir une véritable conversation sans ces stupides demandes de mise au vote, sans ces stupides procédures qui font dérailler toute la séance et ne nous laissent que dix minutes pour aborder le fond. »




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La méthode Santa Marta ? Un bouillon de culture plutôt que des zones bleue et verte

Concrètement, la conférence a successivement réuni trois composantes : un panel académique (baptisé Academic Dialogue) où les scientifiques du monde entier ont pu émettre des recommandations, un « sommet des peuples », avec notamment des représentants associatifs, communautaires et syndicaux et, enfin, un segment de haut niveau (Transition Away from Fossil Fues, ou TAFF, regroupant essentiellement des représentants gouvernementaux spécialisés.

Cette concentration de thématiques, de compétences et de volontés dans des espaces restreints a favorisé un véritable bouillon de culture permettant des échanges fertiles. Il contraste avec l’organisation physique des COP, où plusieurs milliers de participants se retrouvent dans une multitude de pavillons, souvent sur plusieurs bâtiments. L’espace y est alors divisé entre zone bleue, réservée aux délégations nationales, aux organismes onusiens et aux ONG observatrices, et où se déroulent les négociations officielles de la COP28, et zone verte, ouverte à toutes les autres parties prenantes.




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Contrairement aux COP, où ce sont les délégations nationales qui débattent (les discussions relatives à l’état de la science, par exemple, se déroulent à un autre moment, sous l’égide d’un organe subsidiaire, la conférence de Santa Marta a proposé une méthodologie transversale, impliquant en amont 15 groupes de travail transnationaux. Une grande hétérogénéité a caractérisé l’ensemble de ces groupes, allant des représentants des sciences à ceux de la société civile, en passant par les entités publiques à différentes échelles, ainsi que des agences de financement ou des entreprises multinationales.

Au cours des deux mois qui ont précédé la rencontre, ces derniers ont planché sur trois enjeux fondamentaux : la dépendance structurelle aux combustibles fossiles, l’action sur l’offre et la demande et les modalités de la coopération internationale et de la diplomatie climatique.

Répartition des groupes de travail en amont de la conférence de Santa Marta (Colombie).
Fourni par l’auteur

Malgré la diversité de statuts et d’intérêts des participants à ces groupes de travail, un certain nombre de points de convergence sont apparus :

  • les progrès réalisés par les alternatives aux fossiles sont irréversibles,

  • il est indispensable de mettre fin aux soutiens fiscaux et juridiques à l’extraction des combustibles,

  • pour y parvenir, la concertation et la dialogue sont essentiels.

Remettre la science au centre, sans oublier les savoirs autochtones

À Santa Marta, la science a gardé un rôle fondamental, acté à la fin de la conférence par l’instauration d’un conseil spécifique. Sa fonction est de nourrir les processus de décision, à partir de connaissances élaborées de façon rigoureuse. Lors de la conférence, les participants ont exprimé leur foi dans une politique fondée sur les preuves (evidence based policy). Elle confère une responsabilité majeure à la communauté scientifique.

Mais, en parallèle, cette communauté est aussi de plus en plus sollicitée pour s’ouvrir à d’autres modes de connaissances (traditionnelles/ancestrales, locales…). D’aucuns verraient dans cette coopération des contradictions insurmontables, du fait d’une incompatibilité irréductible des savoirs. Mais dans les faits, ce cheminement commence déjà à porter ses fruits.

L’hétérogénéité de la participation des corps sociaux à la conférence a ainsi permis d’introduire de véritables porte-paroles des entités naturelles. Au-delà des chercheurs, régulièrement convoqués pour en expliquer les comportements et la dégradation, elles ont également mis à l’honneur les communautés indigènes, paysannes ou afro-descendantes

Le mariage cognitif entre ces savoirs hétérogènes requiert toutefois un travail transépistémique. Les épistémies varient considérablement entre celles fondées sur le scepticisme organisé (les disciplines scientifiques) et celles recourant aux explications traditionnelles parfois d’ordre religieux, qui font intervenir des entités spirituelles, par exemple. Pourtant, des convergences notables existent, notamment pour ce qui est de la conscience écologique, susceptibles d’influencer les positions politiques qui en découlent.

Malgré tout, une certaine hiérarchie a pu perdurer durant la conférence entre ces acteurs de la diversité culturelle et ceux de la gouvernance, inscrite dans la division successive des séquences (académique, société civile puis représentation gouvernementale) et leur degré d’exclusivité. Mais la tendance à l’ouverture et à l’inclusion manifeste plus qu’un changement idéologique : c’est aussi une modification (partielle mais réelle) des références objectives.

On retrouve en effet, dans la nouvelle diplomatie climatique portée à Santa Marta, une « esquisse du Parlement des choses », telle que décrite par Bruno Latour en 2018. Elle consiste à revoir les rôles attribués au politique, à l’expertise et à la technocratie, et où ce ne serait plus seulement les humains qui auraient le droit d’être représentés.

Ce concept pose de nouvelles questions au droit et à l’économie politique internationale. Un ouvrage à paraître prochainement, issu d’un projet européen et latino-américain sur la transition écologique auquel j’ai collaboré, entame la remise en question de la conception de la géopolitique centrée sur l’humain.

Vers une nouvelle géopolitique climatique ?

Les efforts déployés à Santa Marta ont transcendé les clivages nationaux, mais aussi nord-sud, d’une certaine manière. Avec une présidence bicéphale eurolatino (colombo-néerlandaise), et euro-océanique pour la prochaine conférence qui sera co-organisée par l’Irlande et Tuvalu, le grand partage manichéen des responsabilités historiques de l’empreinte écologique (qui, historiquement, est un point d’achoppement des COP climat) n’a, certes, pas été complètement effacé. Il a toutefois été adouci par le cadrage de la conférence sur la recherche de solutions.

Toutes les régions du monde étaient représentées, avec une majorité relative de l’Europe (plus d’un tiers des pays officiellement présents), suivie de l’Amérique latine, puis de l’Asie, de l’Afrique et de l’Océanie. Aucun des grands pays à prétention hégémonique n’était invité – ni les États-Unis, ni la Chine, ni la Russie – et le seul des grands émergents à participer était le Brésil.

En janvier 2026, le premier ministre canadien Mark Carney évoquait justement un tel modèle à l’occasion du Forum économique de Davos : celui où la volonté des pays intermédiaires permettrait de construire et de viabiliser des coalitions alternatives, face à l’imposition unilatérale de l’hyperpuissance.

Déclaration du premier ministre canadien Mark Carney, lors du Forum de Davos, en janvier 2026.

Mais la vision de la conférence de Santa Marta s’affirme et se distingue sur au moins deux points :

  • le premier concerne l’importance accordée au Sud global,

  • et le deuxième, l’irruption des non-humains dans le champ de la géopolitique.

Même si la prégnance du Nord demeurait dans les coordinations, la composition de l’assistance lors des réunions privilégiait naturellement la participation de ressortissants du Sud. Les sujets abordés reflétaient des enjeux qui les concernent au premier chef, puisque les impacts écologiques actuels les affectent en priorité. En mettant le Sud au cœur des débats, une telle rencontre participe du rééquilibrage de ces derniers et renouvelle la façon de les aborder.

Avec ce renouvellement de la contradiction à son endroit, le négationnisme climatique (qui peut, on l’a vu avec la sortie des États-Unis de l’accord de Paris, trouver des relais à l’échelle des États) a de fortes chances d’être progressivement confronté à un isolement accru. Ses velléités d’entraînement ont fait long feu à Belém, où aucun pays n’est sorti de l’accord de Paris. Elles pourraient se voir débordées par des initiatives telles que celles explorées à Santa Marta, qui a aussi voulu anticiper ses effets pervers. Des mécanismes ont ainsi été envisagés pour contrer l’augmentation de la demande d’hydrocarbures que pourrait générer une baisse des prix du fait de la croissance des énergies renouvelables.

La crise économique mondiale causée par les tensions sur l’approvisionnement en pétrole passant par le détroit d’Ormuz rappelle, dans tous les cas, l’urgence d’accélérer la transition énergétique.

The Conversation

Jean-Baptiste Meyer a reçu des financements de son institut l’IRD.

ref. Conférence de Santa Marta : les nouvelles pistes de la diplomatie climatique qui émergent hors des COP climat – https://theconversation.com/conference-de-santa-marta-les-nouvelles-pistes-de-la-diplomatie-climatique-qui-emergent-hors-des-cop-climat-282288

Hacker la bombe ? Ce que l’IA Mythos révèle du pari de la dissuasion nucléaire

Source: The Conversation – France in French (3) – By Thomas Fraise, Postdoctoral research fellow, University of Copenhagen; Sciences Po

Claude Mythos est une intelligence artificielle de pointe, développée par la société Anthropic, dont les capacités avancées en cybersécurité offensive suscitent autant de fascination que d’inquiétude. Gguy/Shutterstock

L’apparition de l’IA Mythos, présentée comme capable de détecter rapidement des failles informatiques majeures, montre que les capacités offensives dans le cyberespace progressent très vite. Cette évolution pourrait rendre les systèmes nucléaires plus vulnérables et augmenter le risque d’erreurs, de sabotage ou d’escalade accidentelle.


En 1983, le film WarGames imaginait un adolescent qui, entré par accident dans un système informatique du Pentagone, déclenchait un programme de simulation, lequel était interprété comme un prélude à une guerre nucléaire. Le film avait tant marqué Ronald Reagan qu’il avait interrogé ses conseillers sur la possibilité d’une telle intrusion dans les systèmes américains les plus sensibles. Une semaine plus tard, la réponse était venue : « Monsieur le Président, le problème est bien plus grave que vous ne le pensez. »

Les politiques autour de l’armement nucléaire reposent sur une série de paris, souvent lointains, sur l’avenir de la dissuasion nucléaire. D’abord, les pays dotés de l’arme nucléaire considèrent que la peur de leur riposte suffira toujours à empêcher un adversaire de les attaquer en premier, et qu’ils disposeront toujours de l’expertise et de la chance nécessaires pour prévenir des explosions accidentelles. Ils estiment donc que la possession de l’arme nucléaire sera pour eux, au cours des décennies à venir, source de sécurité et non d’insécurité.

Or, comme nous le montrons avec mes collègues Sterre van Buuren et Benoît Pelopidas, il existe plusieurs scénarios futurs plausibles dans lesquels posséder des armes nucléaires engendrera plus de coûts réels que de bénéfices potentiels dans un monde où la température aura augmenté de plusieurs degrés. Maintenir un arsenal crédible et sûr exigera de faire des choix budgétaires, au détriment d’autres dépenses rendues urgentes par la crise climatique. L’univers des risques existentiels pour un Etat, qui pourrait justifier l’usage de l’arme nucléaire, peut aussi s’élargir. Des experts s’inquiètent que des risques de pénurie d’eau au Pakistan et en Inde ne deviennent un terrain fertile pour un conflit menant à une escalade nucléaire.L’univers des risques existentiels pour un État, qui pourrait justifier l’usage de l’arme nucléaire, peut aussi s’élargir. Des experts s’inquiètent que des risques de pénurie d’eau au Pakistan et en Inde ne deviennent un terrain fertile pour un conflit menant à une escalade nucléaire.

Mais il existe un autre pari, bien plus implicite : celui que les arsenaux nucléaires, qui sont des systèmes technologiques complexes et hautement digitalisées, ne possèdent aucune vulnérabilité cyber qui pourrait être exploitée par un acteur souhaitant empêcher son fonctionnement normal.

La récente percée de l’intelligence artificielle Mythos révèle à quel point les conditions de ce pari peuvent changer sur le long terme.

Mythos et l’avenir de la cybersécurité

Le 7 avril 2026, la compagnie Anthropic – qui commercialise la série de grands modèles de langages (LLM) Claude – annonçait la création de son nouveau modèle d’intelligence artificielle (IA) : « Mythos ». Ce modèle, qui n’a pas été mis sur le marché mais rendu disponible à un groupe de travail restreint composé d’une douzaine des principaux géants américains de la technologie (Google, Microsoft, Apple, NVidia, Amazon Web Services, etc.), obtiendrait un taux de succès sans précédent en matière de détection des failles dans les systèmes informatiques.

Mythos aurait ainsi été capable de détecter, avec un impressionnant taux de succès, des failles « zero-day » dans différents navigateurs informatiques, logiciels ou systèmes d’exploitation. Une faille « zero-day » est une faille de sécurité critique dans un système d’information, contre laquelle aucune protection n’existe pour l’instant, rendant ainsi possible une attaque laissant un délai de « zéro jour » pour réagir. Selon Anthropic, Mythos aurait réussi à développer en un temps record (sans doute moins d’une journée) des méthodes permettant d’exploiter ces failles avec un taux de succès de 72,4 %, largement supérieur aux autres modèles existants.

Si ces informations proviennent de la compagnie elle-même – qui a tout intérêt à exagérer les résultats –, certaines preuves publiques ont toutefois été apportées. Sylvestre Ledru, le directeur de l’ingénierie chez Mozilla responsable du navigateur Firefox, a déclaré que Mythos avait permis de découvrir un nombre « proprement hallucinant » de vulnérabilités dans leurs logiciels. Une faille de sécurité vieille de près de vingt-sept ans, ayant survécu à un grand nombre d’audits, a par exemple été découverte dans un système d’exploitation libre très utilisé par des services de sécurité informatique, OpenDSB.

Mythos révèle un problème de fond : l’augmentation des capacités offensives – non seulement des États, mais aussi d’acteurs privés comme des cybercriminels – dans le cyberspace risque d’être accélérée par le développement de l’IA, et une incertitude émerge quant à la capacité des acteurs défensifs à réagir suffisamment vite pour corriger les vulnérabilités existantes.

Même dans le cas où Mythos ne serait pas à la hauteur des performances annoncées, le développement des LLM depuis le début des années 2020 a montré à quel point leurs performances s’améliorent vite. Nous faisons donc face à une accélération du développement des capacités offensives et de la diffusion de celles-ci à un nombre d’acteurs plus large. Cela signifie une potentielle tendance à la hausse de la probabilité de succès d’une cyberattaque, ainsi qu’une augmentation du nombre absolu de ces attaques.

La vulnérabilité des arsenaux nucléaires

Pour comprendre la vulnérabilité des armes nucléaires aux cyberattaques, il faut avoir à l’esprit le fait que par « arsenal nucléaire », on entend bien plus qu’un stock de têtes nucléaires. Le fonctionnement normal des arsenaux nucléaires modernes repose sur une large configuration de technologies : têtes nucléaires, missiles permettant de transporter ces armes, technologies de communication (permettant d’assurer que l’ordre soit transmis depuis le président jusqu’à l’opérateur chargé d’actionner ces armes), ainsi qu’un ensemble de technologies d’alerte avancée servant à surveiller le ciel à la recherche de potentiels signaux d’une attaque nucléaire adverse. Ces éléments doivent être capables de communiquer entre eux pour assurer le contrôle de ces armes.

Et ils sont plus nombreux qu’on pourrait le penser. Comme le note Herbert Lin, chercheur à l’Université de Stanford et auteur d’une étude sur les cybermenaces contre les armes nucléaires, la métaphore du « bouton nucléaire » est simplifiée : une fois que le président appuie dessus, un ensemble de « cyber-boutons » doivent être pressés pour déclencher les opérations nucléaires, et les contrôler – autant d’échelons où des attaques informatiques pourraient s’insérer pour empêcher, par exemple, l’arrivée de l’information pertinente.

Le président pourrait ne pas recevoir suffisamment d’informations – ou ne pas en recevoir du tout – pour déterminer qu’une attaque est en cours. Ou alors, il pourrait ne pas être en mesure de communiquer à ses forces sous-marines l’ordre de tir. Pis, on pourrait voir se réaliser le scénario catastrophe imaginé depuis les années 1950 : un faux ordre de tir pourrait être communiqué aux opérateurs de missiles.

Les scénarios n’ont pas besoin d’être aussi radicaux : l’ordre pourrait être communiqué, mais avec un retard, ou ne pas être communiqué à l’ensemble des forces, menant à une riposte moindre que celle désirée. Ladite riposte pourrait être bloquée : en 2010, un centre de commandement américain a perdu la communication avec une cinquantaine de missiles nucléaires pendant près d’une heure. Un adversaire pourrait savoir tirer profit de telles failles.

Alternativement, une cyberattaque d’ampleur menée par des acteurs non étatiques pourrait créer l’impression qu’un adversaire cherche à s’en prendre à notre arsenal nucléaire, créant un risque d’escalade par « inadvertance ».

On peut aussi imaginer des actions cyber contre les armes elles-mêmes, le hardware plutôt que le software de l’arsenal. Bien sûr, les acteurs de la sécurité nucléaire ne se contentent pas d’attendre qu’une attaque survienne sur l’un de ces systèmes. Ils développent et testent leurs capacités défensives de manière continue. Le problème est que la complexité des systèmes existants ne permet pas d’affirmer avec certitude qu’il n’existe « aucune vulnérabilité ».

C’est James Gosler, ancien responsable de la sécurité informatique des systèmes nucléaires américains au sein du laboratoire Sandia, qui l’affirme : à partir des années 1980, du fait de la complexification exponentielle des composants internes aux armes nucléaires, « vous ne pouvez désormais plus affirmer que l’ensemble des microcontrôleurs (destinés à assurer le fonctionnement du mécanisme déclenchant l’explosion) sont invulnérables ».

Cela ne signifie pas non plus que des vulnérabilités existent nécessairement. Mais cela veut dire qu’aucun acteur n’est en mesure de savoir s’il y en a. Alors, faut-il craindre que l’arsenal nucléaire français, ou bien n’importe quel autre arsenal ciblant la France, soit « hacké » dans le futur ?

En fait, on ne sait pas. Des scénarios de ce type sont de l’ordre du possible : il n’existe pas de large système d’information complexe dont on puisse garantir, avec une totale certitude, la fiabilité totale. L’évolution des outils permettant des cyberattaques, et leur potentielle diffusion auprès d’un large nombre d’acteurs étatiques et non étatiques, rend ce type de scénario futur potentiellement plus probable et, dans tous les cas, plausible.

Un nouveau pari sur le futur

Mythos met en lumière une nouvelle modalité du pari nucléaire, née du développement des nouvelles technologies et de leur intégration aux arsenaux nucléaires.

Nous parions d’abord sur l’absence de vulnérabilité au sein de ces systèmes – alors même qu’il est impossible de mesurer cette probabilité avec certitude. Elle évolue avec le temps, au rythme des systèmes mis à jour, remplacés, connectés à d’autres. Si une vulnérabilité existe malgré tout, nous parions ensuite sur le fait que, en temps voulu, l’évolution des capacités offensives dans le cyberespace sera constamment égalée, et toujours à temps, par l’évolution des capacités défensives – y compris à l’ère de l’intelligence artificielle. Là encore, cette probabilité est elle aussi indéterminable, puisque le développement de capacités défensives est réactif : il se fait en fonction de la connaissance que l’on a de la nature des capacités offensives et des vulnérabilités existantes, qui sont indéterminables. On fait donc le pari que nos défenses, et celle des autres États dotés d’armes nucléaires, suffiront.

Nous faisons donc le pari que nos défenses contre les cyberattaques, et celle des autres États dotés d’armes nucléaires, seront suffisantes. Dans le cas contraire, alors on fait le pari que la chance sera de notre côté et que les vulnérabilités existantes ne seront pas détectées – comme celle qui existait depuis 27 ans dans le code d’OpenDSB. Il s’agit d’un pari sur la chance puisque dans ce scénario, c’est l’incapacité ou l’absence de volonté adverse, sur laquelle nous n’avons aucun contrôle, à développer des capacités efficaces qui nous sauve.

La capacité des pratiques existantes de contrôle à remplir leur tâche est rendue plus incertaine par l’arrivée de grands modèles d’IA capables de détecter des vulnérabilités et concevoir des cyberattaques de façon massive et automatisée. Faire le choix d’une politique de sécurité fondée sur les armes nucléaires revient à parier sur le fait que, dans le futur comme par le passé, la chance restera toujours de notre côté.

The Conversation

Ce travail a été financé par le Conseil Européen de la Recherche (ERC) au titre du programme-cadre de l’Union européenne pour la recherche et l’innovation Horizon Recherche (projet RITUAL DETERRENCE, convention de subvention n°101043468).

ref. Hacker la bombe ? Ce que l’IA Mythos révèle du pari de la dissuasion nucléaire – https://theconversation.com/hacker-la-bombe-ce-que-lia-mythos-revele-du-pari-de-la-dissuasion-nucleaire-281557