Un oligarque russe à l’honneur dans « The Economist » : quand les médias prêtent leur crédibilité aux acteurs des conflits

Source: The Conversation – France in French (3) – By Yuliya Matvyeyeva, Doctorante en Sciences de l’information et de la communication à l’Université Gustave Eiffel, Université Gustave Eiffel

Ouverture du grand format publié par *The Economist* consacré à Andreï Melnitchenko, présenté comme « l’homme qui pourrait changer la Russie ». Photo : Hanna Heitman.
« The Economist », 9 juillet 2026.

L’ESSENTIEL

  • En juillet 2026, l’hebdomadaire britannique The Economist a consacré sa couverture et plusieurs formats éditoriaux à Andreï Melnitchenko, oligarque russe toujours visé par des sanctions européennes, britanniques et américaines.

  • Le dossier le présente comme un possible acteur de la transformation de la Russie tandis que la souveraineté et la sécurité de l’Ukraine restent à l’arrière-plan.

  • Ce cas montre comment un média prestigieux peut atténuer l’effet réputationnel des sanctions en donnant à une personne sanctionnée le statut d’interlocuteur faisant autorité sur l’avenir de la Russie et de l’Europe.


À l’instar d’une banque, un grand média comme The Economist, la BBC, France 2 ou encore le Monde repose sur un capital essentiel : la confiance. En consacrant sa couverture, ses colonnes ou son antenne à une personnalité, il ne lui offre pas seulement de la visibilité : il lui prête une part de sa crédibilité.

C’est sous cet angle qu’il faut lire le dispositif consacré par The Economist à Andreï Melnitchenko : un portrait annonçant qu’« un oligarque russe de premier plan brise le silence », un éditorial le présentant comme « l’homme qui voudrait changer la Russie », une tribune où il explique pourquoi « une Russie brisée serait néfaste pour le monde » ainsi qu’un podcast consacré aux « options de Poutine », donnant une nouvelle fois la parole à l’oligarque.

Ce déploiement constitue un choix de cadrage. Pourquoi cette voix pour ouvrir la discussion sur l’avenir de la Russie et, indirectement, sur la sécurité européenne ?

Sans préjuger des intentions de la rédaction, la réponse tient à une logique journalistique identifiable : Melnitchenko s’exprime très rarement, il détient une grande puissance économique, il est un membre éminent de l’élite russe et dépeint un récit sur l’après-guerre. Homme du système qui affirme pouvoir peser sur l’évolution future de la Russie, il incarne ainsi une voie possible de l’avenir du pays.

Qui est Andreï Melnitchenko ?

Peu connu du grand public européen, Andreï Melnitchenko n’est ni un opposant politique, ni un universitaire, ni une figure de la société civile. Il est l’un des hommes les plus fortunés de Russie, à la tête d’un empire construit dans le charbon, avec la Siberian Coal Energy Company (SUEK), et les engrais, avec EuroChem.

En mars 2022, l’Union européenne l’a inscrit sur sa liste de sanctions. Il demeure aujourd’hui visé par des sanctions de l’Union européenne, du Royaume-Uni et des États-Unis. Le Conseil de l’UE rappelle qu’il a participé, le 24 février 2022, à une réunion organisée par Vladimir Poutine avec les principaux hommes d’affaires russes et le qualifie d’entrepreneur influent dans des secteurs générant des revenus substantiels pour l’État russe.

Selon Reuters, Melnitchenko s’est retiré, le 8 mars 2022, comme bénéficiaire des trusts détenant EuroChem et SUEK, son épouse devenant automatiquement bénéficiaire effective à la veille de son inscription sur la liste des sanctions de l’Union européenne. Alexandra Melnitchenko a ensuite été elle aussi sanctionnée.

En 2025, saisie par EuroChem, la Haute Cour de justice d’Angleterre et du pays de Galles a estimé que Melnitchenko conservait le contrôle de fait de la société appelée à recevoir les paiements. Elle était compétente parce que les six garanties bancaires à première demande étaient soumises au droit anglais et à la compétence exclusive des juridictions anglaises. La Cour a ainsi donné raison à Société générale et à ING : les paiements, prévus en France ou en Italie, y auraient été illégaux au regard des sanctions européennes.

Une enquête de Reuters a également révélé que des entreprises d’EuroChem avaient livré de l’acide nitrique et de l’acide acétique à l’usine Sverdlov (à Dzerzhinsk, près de Nijni-Novgorod, ndlr), qui fabrique des explosifs militaires. Reuters précise que ces substances ont aussi des usages civils et que la destination finale de chaque livraison n’a pas pu être établie. EuroChem rejette les conclusions de l’enquête et affirme ne pas appartenir au secteur de la défense.

Au-delà de ce volet industriel, le parcours de Melnitchenko depuis 2022 et ses prises de position publiques permettent de mieux situer la parole que The Economist choisit aujourd’hui de mettre en avant. Après quatorze ans passés en Suisse, l’homme d’affaires s’est installé à Dubaï à la suite du déclenchement de la guerre et de son inscription sur les listes de sanctions. À partir de 2023, il a toutefois recommencé à passer davantage de temps en Russie et, selon The Economist, vit désormais à Moscou.

Melnitchenko ne s’était pourtant pas entièrement tu. Dès mars 2022, il avait déclaré à Reuters que les événements en Ukraine étaient « tragiques » et qu’il fallait parvenir d’urgence à la paix, tout en insistant principalement sur le risque d’une crise alimentaire mondiale. En 2023, dans un entretien accordé au Financial Times, il condamnait les attaques contre les civils, mais attribuait les crimes de guerre aux deux camps et soutenait que l’identité de celui qui avait déclenché le conflit importait peu. Il présentait, par ailleurs, les sanctions occidentales comme une forme de violence économique frappant notamment les pays les plus pauvres.

À l’égard de Vladimir Poutine, sa position relevait davantage de la prise de distance que de l’opposition ouverte. En 2022, il affirmait ne pas entretenir de relation personnelle avec le président russe et ne pas avoir été informé à l’avance de l’invasion. Le portrait de The Economist rapporte cependant qu’en mai 2025 il a sollicité un entretien individuel au Kremlin afin de proposer une participation plus active à la vie publique russe. Il est donc inexact de présenter le dossier de 2026 comme sa toute première prise de parole. La nouveauté réside plutôt dans sa durée, son ambition politique et le dispositif éditorial qui transforme une parole jusque-là ponctuelle et essentiellement défensive en une vision structurée de l’avenir de la Russie et de la sécurité européenne.

The Economist rappelle les sanctions, le transfert des intérêts de Melnitchenko à son épouse, la contribution de ses entreprises à l’économie de guerre et le fait qu’il n’est ni un dissident ni un opposant déclaré à l’invasion. En revanche, le magazine ne détaille ni l’enquête de Reuters sur les livraisons à l’usine Sverdlov, ni ses déclarations antérieures renvoyant les crimes de guerre aux deux camps.

L’asymétrie tient donc moins à l’absence des faits qu’à leur hiérarchisation. Les éléments défavorables sont intégrés à un portrait globalement valorisant d’entrepreneur pragmatique et potentiellement réformateur. La souveraineté et l’éventuelle « humiliation » de la Russie occupent le centre du récit, tandis que l’intégrité territoriale de l’Ukraine, les garanties de sécurité et la responsabilité russe restent secondaires. Aucune voix ukrainienne ne bénéficie d’un espace comparable pour répondre à cette conception de la guerre.

En multipliant les formats autour de Melnitchenko, The Economist ne rend pas seulement sa parole visible : il lui confère une autorité dans la définition de l’avenir de la Russie et de la sécurité européenne.

Ce que raconte réellement « The Economist »

Dans « Why a broken Russia is bad for the world », Andreï Melnitchenko avance trois idées : une Russie affaiblie deviendrait davantage dépendante de la Chine ; une fragmentation de la Fédération créerait une instabilité mondiale ; enfin, une paix durable en Europe supposerait, à terme, que la Russie retrouve sa place dans une nouvelle architecture de sécurité.

Ces arguments reprennent plusieurs thèmes du discours stratégique russe : la guerre comme confrontation avec l’Occident, la crainte d’une Russie « humiliée » et la priorité accordée à sa souveraineté. Présentés comme des scénarios de risque, ils prennent l’apparence du réalisme stratégique. Le centre de gravité du débat se déplace alors de la guerre menée contre l’Ukraine vers l’avenir de la Russie. Les titres eux-mêmes invitent le lecteur à passer de la question « Comment mettre fin à une guerre d’agression ? » à une autre : « Quel avenir préparer pour la Russie ? »

En sciences de la communication, le cadrage ne change pas nécessairement les faits, mais la question autour de laquelle ils sont organisés. En plaçant l’avenir de la Russie au centre, le dispositif relègue à l’arrière-plan la reconstruction de l’Ukraine, le retour des enfants déportés, les responsabilités pour les crimes de guerre et les garanties contre une nouvelle agression. Les faits ne disparaissent pas ; leur hiérarchie change – et ce déplacement produit déjà un effet politique.

Quand la crédibilité devient une ressource stratégique

Dans un entretien accordé à Mediapart et relayé par Geode, le chercheur Maxime Audinet analyse un mécanisme comparable à partir de l’interview de Sergueï Lavrov diffusée sur France 2, le 26 mars 2026 : recherche de l’exclusivité, valeur symbolique de l’accès et dispositif de contradiction insuffisant.

Le cas de The Economist est différent : il ne s’agit pas d’un entretien en direct, mais d’un dispositif éditorial long, préparé et décliné en plusieurs formats.

L’influence sur le débat public ne passe pas nécessairement par le mensonge. Il naît aussi du choix des interlocuteurs et de la hiérarchie des questions. En multipliant les formats autour d’une même personne, un média ne dit pas seulement ce que cette personne pense : il contribue à établir qu’elle mérite d’être entendue comme une source autorisée. Les médias n’imposent pas les conclusions à leurs lecteurs, mais ils structurent l’agenda du débat et distribuent la crédibilité.

Les travaux consacrés aux listes de sanctions montrent que celles-ci produisent à la fois des coûts matériels et réputationnels. L’inscription sur une liste de personnes sanctionnées ne se réduit pas aux mesures patrimoniales qui l’accompagnent : elle associe publiquement un acteur à des conduites que les autorités imposant ces mesures entendent condamner. Mais cet effet réputationnel n’est ni automatique ni irréversible.

Les recherches récentes sur l’autorité épistémique des sources montrent que le journalisme construit une hiérarchie des personnes autorisées à décrire la réalité, notamment par la fréquence de leur présence et par ce qu’il leur permet d’énoncer. D’autres travaux sur l’authority signaling montrent que les interactions éditoriales peuvent activement élever certaines sources au rang d’interlocuteurs faisant autorité.

La visibilité ne produit pas automatiquement une légitimation. Tout dépend de la place accordée, du titre, de la répétition, du statut d’auteur, de la contradiction et de la vigueur de la confrontation. Dans le cas de Melnitchenko, l’accumulation des formats peut produire un contre-effet réputationnel : juridiquement, il demeure une personne sanctionnée ; discursivement, il devient un interlocuteur présenté comme pertinent pour penser l’avenir de la Russie et de l’Europe. Le dispositif ne neutralise pas les sanctions, mais peut en atténuer la portée réputationnelle. C’est ici que se situe la responsabilité éditoriale.

Le paradoxe est là : l’inscription sur une liste de sanctions produit un coût matériel et réputationnel tandis qu’un dispositif éditorial de cette ampleur peut conférer à la personne désignée une nouvelle autorité discursive. The Economist ne lève pas les sanctions visant Melnitchenko ; il lui prête cependant une part de son capital de crédibilité, jusque dans le débat sur la sécurité de l’Ukraine et de l’Europe. C’est dans ce pouvoir de relégitimation – et dans la manière dont il est exercé – que réside la responsabilité du média.

The Conversation

Yuliya Matvyeyeva ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Un oligarque russe à l’honneur dans « The Economist » : quand les médias prêtent leur crédibilité aux acteurs des conflits – https://theconversation.com/un-oligarque-russe-a-lhonneur-dans-the-economist-quand-les-medias-pretent-leur-credibilite-aux-acteurs-des-conflits-288365

L’accès au vélo est inégal dans les villes canadiennes

Source: The Conversation – in French – By Hiroshi Mamiya, Assistant Professor, Department of Epidemiology, Biostatistics and Occupational Health, McGill University

Au Canada, les villes mettent en place des infrastructures cyclables afin de favoriser les modes de transport actifs et durables. Cependant, à mesure que les réseaux cyclables se développent, certains quartiers ont tendance à en bénéficier davantage que d’autres, ce qui soulève une question importante : qui profite de ces investissements ?


Dans notre récente étude, nous avons examiné cette question en analysant l’évolution des infrastructures cyclables à Montréal, à Vancouver et à Victoria entre 2011 et 2021.

Nous avons constaté que les quartiers comptant davantage d’enfants, de personnes âgées et de personnes racialisées étaient souvent plus éloignés des nouvelles infrastructures cyclables, même à mesure que les réseaux cyclables s’étendaient. Les infrastructures cyclables comprennent les pistes cyclables, les sentiers réservés aux vélos, les voies cyclables locales, les sentiers à usages multiples et les bandes cyclables.

Un sondage récent mené par l’Association canadienne de l’automobile a révélé que près d’un Canadien sur trois envisagerait de faire davantage de vélo s’il avait accès à de meilleures infrastructures. Le sondage a révélé que l’insuffisance des infrastructures cyclables était la raison la plus souvent citée pour ne pas faire davantage de vélo, devançant même les conditions météorologiques défavorables.

Les modes de déplacement actif, comme la marche et le vélo, nous relient aux communautés, aux services et aux lieux à proximité. Ils peuvent favoriser les liens sociaux au sein des communautés, réduire le risque de dépression et de stress, et offrir des occasions de faire de l’activité physique.

Malgré ces avantages, entre 1 et 6 % seulement des Canadiens utilisent le transport actif comme principal mode de déplacement. De nombreux facteurs peuvent influencer la décision de se mettre au vélo, notamment le coût d’un vélo et l’accès à une formation sur la sécurité à vélo.


Cet article fait partie de notre série Nos villes d’hier à demain. Le tissu urbain connaît de multiples mutations, avec chacune ses implications culturelles, économiques, sociales et politiques. Pour éclairer ces divers enjeux, The Conversation invite les chercheuses et chercheurs à aborder l’actualité de nos villes.

Nos conclusions

Montréal, Vancouver et Victoria sont trois villes canadiennes qui diffèrent par leur taille, leur composition démographique et leurs approches en matière de développement des réseaux cyclables.

Notre étude sur l’évolution des infrastructures cyclables dans ces trois collectivités n’a pas pris en compte les voies partagées dotées de marquages au sol, mais dépourvues de séparation physique entre les vélos et les véhicules (« sharrows »), en raison des risques connus qu’elles présentent pour la sécurité. Notre étude a également exclu d’autres aménagements liés au vélo, tels que les stationnements à vélos ou les casiers pour vélos.

Malgré l’expansion des infrastructures cyclables au cours de la dernière décennie, certaines inégalités ont persisté. Dans les trois villes, les quartiers comptant davantage d’enfants et, dans une moindre mesure, de personnes âgées, étaient généralement plus éloignés des infrastructures cyclables.




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De plus, à Montréal et à Vancouver, les quartiers où la proportion de personnes racialisées est plus élevée présentaient également un accès plus limité, bien que nous n’ayons pas observé cette tendance à Victoria.

Des recherches antérieures suggèrent que les communautés racialisées reçoivent souvent moins d’investissements pour les infrastructures cyclables. Il n’est pas encore clair si ces facteurs expliquent les disparités observées à Montréal et à Vancouver.

Des recherches supplémentaires sont nécessaires pour examiner les causes de ces inégalités (et l’absence d’une tendance similaire à Victoria), notamment le rôle des investissements historiques dans les infrastructures, les priorités en matière d’urbanisme municipal, la ségrégation résidentielle et d’autres facteurs structurels.


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Il est intéressant de noter que Montréal s’est démarquée en réduisant progressivement l’écart d’accès dans les quartiers comptant davantage d’enfants au cours de la dernière décennie. Cette amélioration a coïncidé avec une expansion plus décentralisée des infrastructures cyclables au-delà du centre-ville, notamment grâce à la mise en place du Réseau Express Vélo, un réseau protégé de pistes cyclables reliant les différents arrondissements de l’île de Montréal. Vancouver a également connu une mise en place quelque peu décentralisée des infrastructures cyclables ; toutefois, l’expansion a été plus limitée qu’à Montréal.

Montréal a augmenté ses infrastructures cyclables de 63 % entre 2010 et 2021 (passant de 891 kilomètres à 1 449 kilomètres), tandis que Vancouver a connu une augmentation de 24 % (passant de 220 kilomètres à 273 kilomètres).




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Cette expansion plus limitée a peut-être contribué à des améliorations moins uniformes de l’accessibilité dans les quartiers comptant une plus forte proportion d’enfants. Bien que Victoria ait connu une expansion substantielle de ses infrastructures (passant de 24 km à 46 km, soit une augmentation de 92 %), leur mise en place s’est davantage concentrée dans le centre-ville, où vivent relativement peu d’enfants, ce qui a potentiellement limité les améliorations de l’accessibilité dans les quartiers comptant davantage d’enfants.

Nos constatations soulèvent également une question importante : pourquoi ces écarts existent-ils ? Les nouvelles pistes cyclables sont-elles moins souvent aménagées dans les quartiers comptant davantage d’enfants, de personnes âgées et de personnes issues de minorités ethniques ? Ou ces groupes sont-ils plus susceptibles de vivre dans des zones qui ont historiquement bénéficié de moins d’investissements dans le cyclisme ?

Améliorer l’accès

Les enfants et les aînés sont physiquement plus vulnérables que les jeunes adultes et les adultes d’âge moyen. Les mesures de précaution individuelles, comme le port du casque et la formation à la conduite sécuritaire, sont importantes, mais elles peuvent s’avérer insuffisantes sans des infrastructures cyclables séparées physiquement de la circulation motorisée.

Nous en savons également moins sur ce qui incite les enfants et les aînés à faire du vélo, et sur ce qui les en empêche. À l’heure actuelle, de nombreuses enquêtes se concentrent sur la pratique du vélo chez les personnes qui se déplacent pour se rendre au travail, qui comprennent principalement des adultes en âge de travailler. Des études antérieures suggèrent également que les personnes racialisées sont sous-représentées parmi les cyclistes.

Notre constat selon lequel les quartiers comptant une plus grande proportion de personnes racialisées sont situés plus loin des infrastructures cyclables pourrait contribuer à expliquer cette disparité. Il corrobore également des recherches antérieures démontrant que les communautés racialisées sont sous-représentées en matière d’accès à des itinéraires cyclables sécuritaires.

Les villes doivent améliorer l’accès aux infrastructures cyclables pour tous les résidents. Cela pourrait impliquer de donner la priorité aux quartiers les plus éloignés des infrastructures existantes, ou à ceux qui abritent des groupes démographiques où la pratique du vélo est moins répandue.

La Conversation Canada

Hiroshi Mamiya bénéficie d’un financement de la part de l’École de santé publique et de santé mondiale ainsi que de l’Institut canadien de recherche en santé.

– ref. L’accès au vélo est inégal dans les villes canadiennes – https://theconversation.com/lacces-au-velo-est-inegal-dans-les-villes-canadiennes-289776

L’histoire de l’IA, faite de cycles entre attentes démesurées et réelles avancées

Source: The Conversation – in French – By Nicolas P. Rougier, Directeur de Recherche en neurosciences computationelles, Inria; Université de Bordeaux

L’ESSENTIEL

  • Plonger dans son histoire permet de mettre en perspective les avancées de l’IA, ses promesses et sa rhétorique. Déjà en 1970, Marvin Minsky, mathématicien, annonçait : « D’ici trois à huit ans, nous disposerons d’une machine dotée d’une intelligence générale équivalente à celle d’un être humain moyen. » Ça vous rappelle quelque chose ?

  • L’« effet IA », expliqué par Rodney Brooks, un roboticien, dès 1987 : « Tant qu’on ne sait pas faire, c’est de l’IA. Dès qu’on sait faire, c’est du calcul. » Tiens, tiens.

  • Sans oublier la « loi d’Amara », énoncée en 1978 : « Nous avons tendance à surestimer l’effet d’une technologie à court terme et à le sous-estimer à long terme. » Oups.


Il est difficile aujourd’hui d’ignorer l’expression « intelligence artificielle » (IA) tant elle est présente dans les médias, sur les réseaux sociaux et, dans une moindre mesure, dans le monde industriel. Ce phénomène d’hypermédiatisation (hype) n’est pas nouveau pour l’intelligence artificielle, car on a déjà connu de telles périodes d’emballement médiatique, même si l’épisode actuel est particulièrement sévère.

Cette hypermédiatisation s’accompagne, aujourd’hui comme hier, d’une promesse de révolution technologique dont les effets se font pourtant attendre, menant certains à douter de son « avènement ». Dans le même temps, les investissements faramineux ne semblent pas soutenables sur le court terme selon des économistes, faisant craindre un éclatement de la bulle qui pourrait avoir des conséquences dévastatrices sur l’économie mondiale.

Pour comprendre cette situation, il faut se replonger brièvement dans la longue histoire de l’IA.

Une définition ambiguë par choix délibéré

Les termes d’« intelligence artificielle » naissent officiellement en 1955 sous la main de John McCarthy (un des pères fondateurs de l’IA), en préparation de la conférence de Dartmouth aux États-Unis en 1956, qui est considérée par beaucoup comme l’instant zéro de l’IA – quand bien même elle n’aurait pu exister sans les travaux précurseurs d’Alan Turing (père fondateur de l’informatique moderne), de Norbert Wiener (père fondateur de la cybernétique) et de bien d’autres encore.

La formulation, « intelligence artificielle », se voulait explicitement très vendeuse, au grand dam des collègues de McCarthy, qui la trouvaient déjà trop connotée.

Si les premiers résultats furent très encourageants, les pères fondateurs ont rapidement fait des promesses irréalisables à l’époque et, pour certaines, irréalisables encore aujourd’hui. Ainsi, Marvin Minsky écrivait déjà en 1970 dans le magazine Life :

« D’ici trois à huit ans, nous disposerons d’une machine dotée d’une intelligence générale équivalente à celle d’un être humain moyen. »

Un demi-siècle plus tard, nous n’avons toujours pas cette intelligence artificielle générale qui serait équivalente à notre propre intelligence, ce qui n’empêche pourtant pas les nouveaux apôtres de l’IA de la promettre pour très bientôt.

Sam Altman (le PDG d’OpenAI) l’a, par exemple, annoncée en 2024 pour 2025, Elon Musk (xAI) en 2025 pour la fin 2026, Dario Amodei (le PDG d’Anthropic) en 2026 pour 2027-2030 et Demis Hassabis (le DG de Google DeepMind) en 2026 pour 2029.

La toute-puissance de la force brute

Pour autant, les progrès et les avancées de la bonne vieille IA (dite « GOFAI » pour Good old fashioned artificial intelligence) sont avérés, et il y a aujourd’hui un ensemble des techniques issues de l’IA qui sont désormais entrées dans notre quotidien sans même que l’on y fasse encore attention. Vous souhaitez :

Ces résultats, majeurs à leur époque, ne nous impressionnent plus guère aujourd’hui. Cela explique peut-être pourquoi, pour le grand public, l’IA commence avec les IA génératives (texte, image, son) et, en particulier, avec ChatGPT, qui est un grand modèle de langage (LLM) mis en ligne en 2022 par OpenAI.




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Cette révolution de l’IA s’est véritablement faite en deux temps

En 2012, durant la conférence Neural Information Processing Systems (NIPS), Geoffrey Hinton (lauréat du prix Turing en 2018 et du prix Nobel de physique en 2024) et ses collègues présentent les résultats d’une architecture neuronale pour la reconnaissance d’images.

Les performances de ce modèle sont tout simplement époustouflantes comparées aux techniques standards de l’époque. Là où la communauté pensait qu’il fallait des modèles spécifiques, astucieux, incluant des connaissances fines sur la reconnaissance d’images, Hinton montre au contraire que la force brute marche bien mieux.

Ce qu’il faut donc retenir de ce modèle, ce n’est pas tant son originalité, car son architecture avait été imaginée quelques décennies auparavant par d’autres chercheurs, mais bien l’énorme puissance de calcul qui a été mise en œuvre pour le faire tourner et obtenir ce résultat majeur.

C’est sur ce même principe de « force brute » que Google fera, lui aussi, une avancée majeure dans la traduction automatique au cours de l’année 2016. Là où les linguistes s’acharnaient depuis longtemps à tenter d’introduire les grammaires de nombreux langages, Google a mis en œuvre un véritable rouleau compresseur fondé sur d’immenses volumes de données.

C’est encore ce même principe de force brute qui amènera à ChatGPT et d’autres grands modèles de langage. En exploitant ces mêmes principes de réseaux de neurones profonds, de volumes de données gigantesques et d’une puissance de calcul hors norme, OpenAI a, en quelque sorte, libéré le kraken, aidé en cela par une avancée majeure sur le plan architectural : les transformers, dont l’article original est l’un des plus cités de toute l’histoire de la recherche, toutes disciplines confondues.

Les mêmes causes produiront-elles les mêmes effets ?

Tout en reconnaissant ces avancées majeures, on ne peut s’empêcher de faire le parallèle entre la situation actuelle et ce que l’on appelle « les deux hivers de l’IA ».

Le premier hiver de l’IA, que l’on situe entre 1974 et 1980, est une conséquence directe des promesses non tenues (traduction automatique, reconnaissance vocale, etc.), soulignées par le rapport (assassin) du mathématicien britannique James Lighthill en 1973, et des limites de la puissance de calcul de l’époque. Cela se concrétisa par des coupes budgétaires sévères.

Au début des années 1990, l’IA renaît de ses cendres avec l’idée des systèmes experts (raisonnement à partir de règles), avec, là aussi, des attentes démesurées qui conduiront à un deuxième hiver de l’IA, et ce, jusqu’au début des années 2010.

Pour autant, la recherche en IA ne s’est pas complètement arrêtée durant cette période et de nombreux résultats ont été intégrés dans différentes technologies de la vie courante (reconnaissance automatique de caractères, correction automatique, aide à la décision, navigation routière, etc.), mais ont souffert de l’« effet IA » , comme expliqué par Rodney Brooks dans un article qui a marqué la communauté… à la fin des années 1980 :

« Tant qu’on ne sait pas faire, c’est de l’IA. Dès qu’on sait faire, c’est du calcul. »

Pour qui a travaillé dans le monde académique au début des années 2000, la période actuelle est assez savoureuse. Imaginez un instant qu’il y a un quart de siècle, les mots « intelligence artificielle » étaient bannis des conversations et surtout (auto)censurés de toutes les demandes de subvention, tant les deux hivers de l’IA avaient marqué les esprits. Aujourd’hui, la simple mention du terme IA suffit à faire pétiller les yeux des financeurs et du grand public, même si cet « effet waouh » tend à s’estomper, voire à devenir contre-productif.

Le futur de l’IA reste donc à écrire, mais comme nous l’explique la loi d’Amara, formulée en 1978 :

« Nous avons tendance à surestimer l’effet d’une technologie à court terme et à le sous-estimer à long terme. »

Nul doute que les nouvelles technologies d’IA modifient et modifieront notre quotidien (pour le meilleur ou pour le pire), mais nous ne sommes pas à l’abri d’un troisième hiver de l’IA qui pourrait engendrer des réajustements assez drastiques. C’est en partie ce qui est en train de se passer avec des entreprises qui réembauchent des salariés licenciés auparavant au nom de l’IA.

Quant à l’idée d’une intelligence artificielle générale, elle est pour le moment hors de portée.

The Conversation

Nicolas P. Rougier a reçu des financements de l’ANR.

– ref. L’histoire de l’IA, faite de cycles entre attentes démesurées et réelles avancées – https://theconversation.com/lhistoire-de-lia-faite-de-cycles-entre-attentes-demesurees-et-reelles-avancees-285291

Enfants de la rue en Afrique de l’Ouest : ce que révèlent huit années de terrain

Source: The Conversation – in French – By Drahmane Fondo, Associate Researcher (LIRCES, Université Côte d’Azur) & Founder, Réseau EnfanceAfrique.org, Université Côte d’Azur

Des enfants en situation de mendicité aux abords de la circulation routière à Bamako, Mali. Drahmane Fondo, Fourni par l’auteur

L’expression “enfants de la rue” cache une réalité plus complexe qu’il n’y paraît. À l’origine de ce phénomène, se trouve un système de solidarité qui s’est transformé sous l’effet de l’urbanisation, de la pauvreté et de la marchandisation des relations sociales.

Dans beaucoup de pays d’Afrique de l’Ouest, comme au Mali, certains y passent la journée avant de retourner chez eux. D’autres ont été confiés à des proches en ville et se retrouvent progressivement exposés à l’exploitation, à la rupture avec leur famille ou à la mendicité.

En tant qu’ethnologue, j’ai mené une étude de terrain dans les rues de Bamako entre 2017 et 2025. J’ai combiné desentretiens semi-directifs – de jour comme de nuit, en maraude – avec les enfants rencontrés, et une observation participante prolongée. C’est cette combinaison, notamment le travail nocturne, qui m’a permis de comprendre cette réalité complexe.

Il existe en réalité plusieurs catégories d’enfants qui se croisent dans le même espace, sans que la frontière entre elles soit toujours visible au premier regard.

Les catégories d’enfants dans la rue

Dès 1985, le Forum de Grand-Bassam, organisé en Côte d’Ivoire par le Bureau international catholique de l’enfance (Bice) et l’Unicef, avait déjà tenté de clarifier les choses en distinguant les « enfants dans la rue » (qui y passent la journée avant de regagner un foyer le soir) des « enfants de la rue », en rupture totale avec toute famille, qui y vivent et y dorment.

Cette distinction reste juste, mais elle demeure difficile à observer dans la journée. Les filles, par exemple, investissent elles aussi l’espace public (vente de rafraîchissements, de fruits, de petite restauration ambulante) avant d’en disparaître à la tombée de la nuit. Les garçons, eux, se répartissent alors entre ceux qui rentrent chez eux et ceux qui restent.

Pour comprendre ce phénomène, il faut remonter à sa source : la pratique traditionnelle appelée confiage, répandue dans de nombreuses sociétés d’Afrique de l’Ouest. Un enfant n’y appartient pas seulement à ses parents biologiques, mais à toute une parenté élargie. Celle-ci peut légitimement décider de le confier à un autre membre de la famille, souvent en ville, pour lui offrir une meilleure éducation, un apprentissage artisanal ou simplement un avenir que le village ne peut plus lui garantir.

La logique quasi-marchande s’impose

Cette pratique, autrefois fondée sur un principe de réciprocité et de solidarité au sein des familles, est aujourd’hui profondément mise à l’épreuve par l’urbanisation et la monétarisation des rapports sociaux. Et c’est peut-être le résultat le plus important de mes enquêtes de terrain.

Contrairement à l’idée d’une dégradation progressive, provoquée par un choc ultérieur (un décès, un remariage, une difficulté économique), la rupture est souvent présente dans le confiage lui-même, dès l’arrivée de l’enfant chez ses hôtes.

Cette observation rejoint les travaux de l’anthropologue Mélanie Jacquemin, qui a montré, en Côte d’Ivoire, que les familles villageoises elles-mêmes hésitent désormais à confier leurs filles, faute d’être assurées d’une quelconque réciprocité en retour.

De leur côté, de nombreuses familles urbaines préfèrent aujourd’hui embaucher une aide domestique salariée plutôt que d’accueillir une nièce ou une petite-cousine du village. La relation de travail y est jugée plus simple, sans les obligations affectives et sociales qu’implique un lien de parenté. Le confiage traditionnel se trouve ainsi concurrencé par une logique quasi marchande, dès l’origine du placement – et non plus seulement dans ses dérives ultérieures.

Risque de rupture

Ce basculement n’est pas propre au Mali. Au Sénégal, la mendicité des enfants talibés, confiés à des maîtres coraniques, s’est intensifiée depuis l’exode massif de nombreux maîtres coraniques vers les villes, dans les années 1970, à la suite d’une grande sécheresse. Kadessa Arissabe Sané, qui a consacré sa thèse de doctorat à ce phénomène en 2017, montre que cette mendicité s’est muée en un véritable ordre social, entretenu paradoxalement par une population qui continue d’y voir un acte d’aumône religieusement valorisé.

Au Bénin et au Togo, un phénomène comparable existe sous le nom de vidomégon (littéralement « enfant placé ») avec les mêmes dérives d’exploitation domestique lorsque la pratique échappe à tout cadre protecteur.

Les enfants qui basculent véritablement dans la rue, en rupture totale, restent exposés à des dangers considérables : accidents de la circulation, maladies non soignées, parfois la mort, sans qu’il soit toujours possible d’identifier leurs proches.

Pourtant, il serait faux de croire que la majorité des enfants circulant traditionnellement entre les familles soient dans cette situation extrême. La plupart conservent un foyer où rentrer, même lorsque leurs journées se passent dans la rue. Ce constat n’échappe pas aux législateurs.

Dans la plupart de ces pays d’Afrique de l’Ouest, des textes de loi existent bel et bien pour sanctionner les dérives de la solidarité traditionnelle par le confiage. Au Mali, par exemple, la mendicité et son incitation sont interdites par la loi.

Des sanctions inefficaces

Mais l’écart entre le droit et son application reste considérable. Faute de sanctions effectives, ces dispositions peinent à produire les effets escomptés. Le phénomène des enfants et familles qui mendient dans les rues s’est ainsi banalisé, devenant un phénomène de société aussi répandu que les législations censées l’encadrer.

Rien de durable ne pourra cependant être construit sans l’implication résolue des autorités et de l’État, à tous les échelons de la hiérarchie administrative. Cette mobilisation doit être conjuguée à l’action constante de la société civile -organisations non gouvernementales et associations locales.

Elle doit également s’appuyer sur l’apport de réseaux universitaires produisant, à partir de leurs propres enquêtes de terrain, des connaissances scientifiques directement mobilisables sur la protection de l’enfance, la médiation communautaire et la sécurité nutritionnelle. Le Réseau Enfance Afrique en est un exemple.

C’est précisément cette nuance qui ouvre la voie à des réponses plus finement adaptées aux réalités du terrain, capables de cibler les moments réels de bascule plutôt que de traiter cette population de manière uniforme.

Il faut comprendre une société avant de vouloir la transformer. C’est une évidence trop souvent oubliée des politiques de protection de l’enfance. C’est pourtant la seule voie vers des solutions qui durent.

Que peut-on faire ?

Deux leviers concrets se dégagent de ce constat. D’une part, il faut différencier l’accompagnement selon la nature du placement et selon le degré de rupture déjà installé. La majorité des enfants, dont les liens familiaux demeurent actifs, nécessite un accompagnement préventif visant à préserver ces liens plutôt qu’une réponse limitée à la crise.

Les placements par intermédiaires sans lien familial, eux, s’apparentent déjà, dans les faits, à une forme de travail informel appelant un cadre juridique dédié.

D’autre part, il faut resserrer l’écart entre le droit et son application suppose une coordination encore largement absente aujourd’hui entre l’État, la société civile et les réseaux de recherche de terrain. Cette combinaison est la seule susceptible de documenter, avec la précision qu’exige ce sujet, les situations qui basculent réellement dans le danger.

The Conversation

Je suis fondateur et président du Réseau EnfanceAfrique.org et de l’AMAPISE, association mentionnée dans cet article, mais je ne reçois aucune rémunération financière de cette structure et n’en tire aucun bénéfice commercial.

– ref. Enfants de la rue en Afrique de l’Ouest : ce que révèlent huit années de terrain – https://theconversation.com/enfants-de-la-rue-en-afrique-de-louest-ce-que-revelent-huit-annees-de-terrain-288949

Relire Edgar Morin pour comprendre la complexe expérience canadienne

Source: The Conversation – in French – By Christophe Premat, Professor, Canadian and Cultural Studies, Stockholm University

Le grand sociologue français Edgar Morin, mort au printemps dernier à 104 ans, a entretenu des liens parfois très personnels avec le pays, notamment avec le Québec. Et, même s’il n’a jamais fait du Canada un objet central de ses recherches, le pays apparaît aujourd’hui comme l’une des illustrations les plus concrètes des questions auxquelles il a consacré sa vie.


La disparition d’Edgar Morin à l’âge de 104 ans marque la fin d’une œuvre qui aura profondément influencé les sciences humaines et sociales contemporaines. Tout au long de sa carrière, le sociologue et philosophe français s’est efforcé de dépasser les approches simplificatrices du réel pour promouvoir une « pensée complexe », capable de relier les phénomènes plutôt que de les isoler.

Si Morin n’a jamais fait du Canada un objet central de ses recherches, son œuvre offre pourtant des clés particulièrement fécondes pour comprendre ce pays. Plus encore, le Canada apparaît aujourd’hui comme l’une des illustrations les plus concrètes des questions auxquelles Morin a consacré sa vie : comment faire tenir ensemble des différences multiples sans les réduire à une identité unique ? Comment construire une communauté politique à partir de la diversité ? Comment articuler des savoirs différents dans un monde marqué par l’interdépendance ?

En tant que chercheur en études culturelles francophones, je viens d’écrire un ouvrage sur l’idée d’autonomie qui met en dialogue les réflexions de plusieurs penseurs francophones sur cette question.

Des liens à la fois intellectuels et très personnels

Les affinités entre la pensée de Morin et le Canada ne sont pas seulement analytiques ; elles s’inscrivent aussi dans l’histoire de sa vie. Il entretenait plusieurs liens avec le pays, notamment avec le Québec. En 2006, l’Université Laval lui décerna un doctorat honoris causa en reconnaissance de sa contribution exceptionnelle à la réflexion contemporaine.

Son attachement au Québec était aussi d’ordre personnel. Entre 1970 et 1980, il fut marié à Johanne Harrelle, mannequin, comédienne et artiste ayant marqué l’histoire culturelle du Québec moderne.

Cependant, l’intérêt de relire Morin à partir du Canada réside moins dans ces éléments biographiques que dans les affinités profondes entre sa pensée et l’expérience canadienne.




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Morin considérait que les sociétés modernes ne pouvaient plus être comprises à travers des catégories simples et homogènes. Elles sont traversées par des dynamiques multiples, parfois contradictoires, qu’il convient de penser ensemble.

Le Canada, société complexe par excellence

Sous cet angle, le Canada constitue un terrain particulièrement intéressant pour la pensée complexe. Loin de former un ensemble homogène, le pays est traversé par des logiques parfois complémentaires, parfois contradictoires. Le fédéralisme canadien repose sur un équilibre constamment renégocié entre le gouvernement fédéral, les provinces, les territoires et les nations autochtones, dont les revendications d’autonomie interrogent les fondements mêmes de l’État canadien.

Cette complexité ne se réduit pas à une simple diversité culturelle. Elle s’exprime dans les débats récurrents sur la place du Québec, dans les tensions entre politiques multiculturelles et affirmation de cultures minoritaires, ainsi que dans le difficile processus de réconciliation avec les peuples autochtones. Le Canada apparaît ainsi comme une société où coexistent plusieurs récits historiques, plusieurs conceptions de l’appartenance et plusieurs visions du vivre-ensemble.

Une telle situation rejoint l’intuition fondamentale de Morin selon laquelle les sociétés humaines ne peuvent être comprises à partir d’un principe unique d’explication. Elles sont constituées d’éléments interdépendants qui entretiennent à la fois des relations de coopération, de concurrence et parfois de conflit. La cohésion canadienne ne procède donc pas de l’effacement des différences, mais de la recherche permanente d’un équilibre entre des aspirations collectives qui ne convergent pas toujours.

Dépasser les cloisonnements intellectuels

L’une des dimensions les plus actuelles de l’œuvre de Morin concerne sa critique de la fragmentation des connaissances. Selon lui, les grands défis contemporains ne peuvent être appréhendés à partir d’un seul point de vue disciplinaire. Ils exigent au contraire une capacité à relier des savoirs différents et à penser leurs interactions.

Cette réflexion trouve un écho particulier dans le contexte canadien. Les débats sur la réconciliation avec les peuples autochtones ont contribué à remettre en question certaines hiérarchies traditionnelles du savoir, et à reconnaître davantage la valeur de connaissances longtemps marginalisées dans les politiques publiques et la recherche. Dans les domaines de la gestion environnementale, de la protection des territoires ou de l’adaptation aux changements climatiques, les savoirs autochtones sont de plus en plus mobilisés aux côtés des sciences naturelles et des sciences sociales.

Sans avoir abordé directement ces questions, Morin offre des outils conceptuels permettant d’en saisir les enjeux. Son appel à la « reliance » invite à dépasser les cloisonnements intellectuels et à penser les complémentarités possibles entre différentes traditions de connaissance. Le dialogue entre savoirs autochtones, sciences naturelles, sciences sociales et action publique illustre ainsi de manière concrète l’actualité de cette pensée de la reliance.

Les études canadiennes : un laboratoire de l’interdisciplinarité

La pensée de Morin permet également de mieux comprendre la nature particulière des études canadiennes elles-mêmes.




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Depuis leur développement dans les universités européennes et internationales, les études canadiennes occupent une position singulière. Elles constituent à la fois un champ scientifique et un instrument de diplomatie culturelle. Elles participent à la diffusion des connaissances sur le Canada tout en contribuant à la compréhension de ses réalités sociales, politiques et culturelles. Elles se trouvent ainsi au croisement d’une logique scientifique de production de connaissances et d’une logique de rayonnement culturel et diplomatique.

Cette double dimension explique leur caractère profondément interdisciplinaire. Les chercheurs en études canadiennes mobilisent l’histoire, la sociologie, la littérature, la science politique, la géographie, les études autochtones ou encore les études environnementales pour éclairer un même objet.

Une telle démarche correspond presque parfaitement à l’idéal intellectuel défendu par Morin. Pour lui, les phénomènes complexes ne peuvent être saisis à travers une seule discipline. Ils exigent au contraire des approches capables de faire dialoguer les savoirs et de restituer les interactions qui structurent la réalité.

Cette approche entretient une profonde parenté avec la pensée circumpolaire, qui ne procède pas par oppositions binaires mais par interactions, circulations et rétroactions entre des espaces, des savoirs et des acteurs. Comme la pensée complexe de Morin, elle privilégie les relations plutôt que les essences, les dynamiques plutôt que les catégories figées, faisant de la rétroaction un principe d’intelligibilité des réalités nordiques et des sociétés qui les habitent.

Des questions qui dépassent les frontières nationales

La pertinence de Morin se manifeste enfin dans les grands enjeux auxquels le Canada est aujourd’hui confronté. Qu’il s’agisse du changement climatique, de l’avenir de l’Arctique, des migrations, de la diversité culturelle ou des transformations géopolitiques, ces questions dépassent largement les frontières nationales.

Morin parlait d’une « communauté de destins » pour désigner l’interdépendance croissante des sociétés humaines. Cette intuition trouve une résonance particulière dans un pays qui se définit à la fois comme nord-américain, atlantique, pacifique et circumpolaire.


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À l’heure où de nombreuses démocraties occidentales sont confrontées à des formes renouvelées de polarisation et de repli identitaire, l’expérience canadienne rappelle les difficultés, mais aussi les possibilités, de faire coexister plusieurs appartenances au sein d’un même cadre politique.

Relire Edgar Morin à travers le Canada ne consiste donc pas seulement à rendre hommage à un grand intellectuel disparu. C’est aussi reconnaître que plusieurs des interrogations qui ont traversé son œuvre sur la diversité, l’interdépendance, la reliance des savoirs ou la coexistence des différences trouvent dans l’expérience canadienne un terrain d’observation particulièrement éclairant.

Plus qu’un simple objet d’étude, le Canada apparaît alors comme l’une des expressions contemporaines de cette complexité que Morin n’a cessé d’inviter à penser.

La Conversation Canada

Christophe Premat a récemment publié “L’autonomie improbable. Fragilité et contingence d’une invention humaine” (Anibwe, 2026), un essai consacré aux théories de l’autonomie. Ses recherches portent notamment sur les pensées de l’autonomie développées par Cornelius Castoriadis et Edgar Morin. Il déclare cet intérêt académique et scientifique en rapport avec la thématique abordée.

– ref. Relire Edgar Morin pour comprendre la complexe expérience canadienne – https://theconversation.com/relire-edgar-morin-pour-comprendre-la-complexe-experience-canadienne-284252

Le cerveau sous le capot : Repenser la mécanique de la maladie d’Alzheimer

Source: The Conversation – in French – By Rémi Lamontagne-Caron, Candidat au doctorat en sciences cliniques et biomédicales, Université Laval

La maladie d’Alzheimer est la forme de démence la plus fréquente. Pendant longtemps, les chercheurs ont cru que l’accumulation de protéines toxiques était sa principale cause. Toutefois, de récentes découvertes suggèrent que le problème pourrait avoir une autre origine, notamment dans le système sanguin.


Contrairement à la croyance populaire, la démence ne concerne pas que la mémoire. Imaginez le cerveau comme une voiture. Pour rouler adéquatement, ce système complexe dépend, entre autres, d’un moteur (nos neurones, la pièce centrale) et d’une tuyauterie (notre système vasculaire cérébral) chargée d’acheminer le carburant (l’oxygène et les nutriments) vers ce moteur.

Avec l’âge, cette mécanique s’use. Si les tuyaux s’abîment, la rouille s’installe ou le moteur se brise, ce qui affecte le fonctionnement du véhicule et mène inévitablement à une panne prématurée. Dans la maladie d’Alzheimer, cette rouille se caractérise par l’accumulation de deux protéines toxiques : les plaques d’amyloïdes et les fibres de tau, qui mènent au déclin des capacités cognitives, comme la mémoire.




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Toutefois, plusieurs observations remettent en question le rôle de ces protéines. Il devient alors essentiel de trouver la cause de cette rouille et de comprendre son origine.

L’hypothèse de l’amyloïde

Pendant longtemps, la recherche pharmaceutique s’est concentrée sur l’hypothèse de l’amyloïde, soit une des formes de rouille. Selon cette hypothèse, l’accumulation de protéines bêta-amyloïde dans le cerveau, sous la forme de plaques, serait la cause principale de la démence. Naturellement, la protéine bêta-amyloïde est évacuée par les systèmes sanguin et lymphatique ou est éliminée dans le cerveau par des cellules protectrices (microglies et astrocytes) et des enzymes. Un dysfonctionnement de ces mécanismes de nettoyage, combiné à la production de bêta-amyloïdes, engendrent son accumulation et la formation de plaques. L’exposition prolongée sur des décennies à cette protéine endommagerait les neurones et provoquerait les pertes de mémoire.

Toutefois, deux découvertes majeures ont bousculé cette hypothèse :

  • La présence de plaques chez des personnes saines : des accumulations de plaques importantes ont été découvertes chez des individus ne souffrant d’aucun problème cognitif. Il est aussi important de comprendre que l’amyloïde est une protéine qui peut être générée naturellement en réponse à une infection virale ou une inflammation.

  • Les limites des nouveaux traitements : Récemment, des médicaments, tels que lécanémab et aducanumab, ont été développés pour détruire directement ces plaques. Toutefois, bien que l’amyloïde soit presque totalement éliminée, le déclin cognitif se poursuit au même rythme qu’avec des traitements plus anciens, qui ont l’avantage d’être moins coûteux et mieux tolérés.

Ces constats suggèrent une idée nouvelle : les plaques d’amyloïde ne sont peut-être pas la source du problème, mais plutôt la conséquence d’une anomalie sous-jacente.

Mais alors, d’où provient cette inflammation initiale à l’origine de l’accumulation de protéines ?

Pour reprendre notre métaphore, s’acharner à nettoyer la rouille sur une voiture ne résout pas le problème qui la cause. Puisque le dommage est fait, la durée de vie du véhicule est modifiée de manière permanente. Par conséquent, l’accent doit être mis sur la prévention et la détection précoce des premiers signes d’usure.

C’est ici qu’entrent en jeu les biomarqueurs, des indices biologiques qui permettent de repérer la maladie avant l’apparition des symptômes, dans l’espoir de remonter à la véritable source du problème.

À la recherche de la cause : l’importance du système sanguin

C’est dans ce contexte que le système vasculaire cérébral s’est retrouvé sous la loupe des scientifiques. Comme dans notre métaphore, si les conduits qui acheminent le carburant sont endommagés, la performance du moteur chute et la mécanique finit par céder.




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Similairement, le bon fonctionnement du cerveau dépend du système vasculaire, lequel alimente les neurones en oxygène et en nutriments. Une nouvelle hypothèse a surgit dans la dernière décennie : certaines conditions, comme les maladies vasculaires, l’hypertension ou le diabète de type 2, endommagent les vaisseaux sanguins et créent des zones d’inflammation. En plus de restreindre l’arrivée de sang vers le cerveau, l’inflammation provoquerait l’accumulation de bêta-amyloïde, entraînant ultimement la mort des neurones.

Plusieurs découvertes importantes soutiennent cette hypothèse. Aujourd’hui, des anomalies vasculaires, comme des changements dans la dynamique du sang, c’est-à-dire une diminution du flux et du volume sanguin, ainsi que la présence d’hémorragies, sont reconnues comme des signes précoces de la maladie d’Alzheimer.

Plus encore, une des plus larges recensions des écrits sur la démence a récemment établi que certains facteurs de risque pourraient représenter jusqu’à 45 % des cas de démence. En observant la figure ci-contre, on constate qu’une proportion importante de ces risques est directement liée à notre santé vasculaire. Parmi eux, on retrouve un taux élevé de mauvais cholestérol, l’inactivité physique, le diabète de type 2, le tabagisme, l’hypertension, la consommation excessive d’alcool et l’obésité.

Ensemble, ces facteurs pèsent lourd dans la balance et contribuent significativement au risque de développer une forme de démence. Agir sur ces facteurs offre des leviers d’action concrets permettant de prévenir ou traiter ces conditions tout au long de la vie afin de réduire le fardeau sur notre cerveau.

Tous ces résultats indiquent un rôle crucial du système vasculaire dans le développement de la maladie d’Alzheimer. Le défi actuel ? Caractériser précisément le système vasculaire à un stade précoce, jusqu’à des décennies avant le diagnostic, pour identifier les changements qui s’enchaînent vers la maladie. En effet, puisque la relation entre le système vasculaire et la démence commence à être étudiée plus en profondeur, il y a un manque significatif de données précises sur le sujet.


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Vers une approche globale au-delà l’amyloïde

Heureusement, la recherche examine davantage les aspects non-amyloïdes qui pourraient être à la cause de la maladie. Entre autres, la protéine tau semble y jouer un rôle important, mais d’autres mécanismes suscitent également un intérêt de la communauté scientifique : le rôle du système immunitaire, le dysfonctionnement du métabolisme cellulaire, ainsi que les problèmes de communication entre les neurones. Aujourd’hui, de plus en plus de scientifiques proposent même une approche multifactorielle, où les différentes sphères de la maladie interagissent entre elles plutôt que d’agir de façon isolée.

L’avènement de nouveaux biomarqueurs vasculaires soutient l’idée que les dégâts du système sanguin cérébral sont liés à la maladie d’Alzheimer. Par exemple, la découverte que différentes cellules du système sanguin s’infiltrent dans le système nerveux central, un signe que notre tuyauterie fuit, est corrélée avec le déclin cognitif et la présence de plaques amyloïde.

De plus, avec l’amélioration des techniques d’imagerie et l’avènement de l’intelligence artificielle dans la recherche biomédicale, nous pouvons mesurer l’état de santé du cerveau beaucoup plus rapidement et avec une plus grande sensibilité que ce qui était précédemment possible.

Progressivement, nous nous rapprochons vers une manière de vaincre cette maladie !

En attendant le développement de ces nouvelles approches thérapeutiques, la meilleure façon de protéger son cerveau est d’agir sur ce que l’on contrôle, soit entretenir la mécanique de notre voiture en restant actif, autant physiquement que socialement, tout au long de sa vie.

La Conversation Canada

Rémi Lamontagne-Caron a reçu des financements des IRSC.

– ref. Le cerveau sous le capot : Repenser la mécanique de la maladie d’Alzheimer – https://theconversation.com/le-cerveau-sous-le-capot-repenser-la-mecanique-de-la-maladie-dalzheimer-285997

Ward c. Gabriel : retour sur une affaire qui a déclenché un affrontement national sur la liberté d’expression

Source: The Conversation – in French – By Danielle Bobker, Professor, English, Concordia University

Même si les propos des humoristes controversés constituent pour le public une source inépuisable de discussions et de débats, « ne jamais s’en prendre aux plus faibles » demeure la règle d’or de l’humour pour de nombreux Canadiens et Canadiennes.

Ainsi, lorsque la Cour suprême du Canada s’est prononcée en 2021 sur les blagues de l’humoriste québécois Mike Ward au sujet du chanteur Jérémy Gabriel, les juges ont mis la population au défi de réfléchir à ce qu’est véritablement l’humour.

Jérémy Gabriel est né avec le syndrome de Treacher Collins, maladie qui affecte son ossature faciale et son audition. Après avoir reçu des implants cochléaires, il a appris à parler, puis à chanter. Il s’est ensuite produit devant le pape et aux côtés de Céline Dion. À l’âge de 10 ans, il avait déjà lancé un album et publié son autobiographie. Ses admirateurs le surnommaient affectueusement « le petit Jérémy ».

Lorsque Mike Ward s’est mis à faire des blagues au sujet de Jérémy Gabriel, en 2010, il avait près de 40 ans et le jeune garçon en avait 13. Pendant trois ans, Mike Ward s’est moqué de Jérémy Gabriel en ligne ainsi qu’à l’occasion d’un spectacle d’humour en direct et enregistré intitulé Mike Ward s’eXpose.

Mike Ward parodiait la voix de Jérémy Gabriel et plaisantait sur l’apparence et le diagnostic médical de celui-ci : « Tu sais ce qu’il a ? Il est laid ! » Il a également dit à la blague qu’après avoir découvert que la maladie du jeune homme n’était pas mortelle, il a essayé de le noyer dans une piscine publique. « J’ai pas été capable, j’ai pas été capable. Il est pas tuable », a déclaré l’humoriste, comme on peut le lire dans une transcription du spectacle Mike Ward s’eXpose.

En 2012, les parents de Jérémy Gabriel déposent une plainte, et le Tribunal des droits de la personne du Québec condamne Mike Ward à verser 42 000 $ à titre de dommages moraux et punitifs. En 2019, l’humoriste porte l’affaire devant la Cour d’appel du Québec, qui statue de nouveau en faveur de Jérémy Gabriel. Mais deux ans plus tard, une décision rendue à cinq juges contre quatre par la Cour suprême du Canada donne raison à l’humoriste en invoquant la liberté d’expression, et annule les condamnations précédentes.

Quatre juges concluent à la discrimination

Pour quatre des neuf juges de la plus haute instance du pays, les tribunaux québécois ont vu juste. Dans l’arrêt Ward c. Québec rendu en 2021, ils affirment que l’humour ne confère pas une liberté d’expression accrue et que, en tant que mineur en situation de handicap, Jérémy Gabriel était doublement vulnérable aux insultes. Selon eux :

Monsieur Ward a utilisé le handicap de Jérémy Gabriel et ses manifestations pour faire rire son auditoire […] causant une atteinte grave à la dignité.

En bref, Mike Ward a frappé très fort sur une personne plus faible, ce qui allait bien au-delà des limites permises par la loi.

En revanche, pour cinq des neuf juges de la Cour suprême, ce sont les tribunaux du Québec qui ont outrepassé leurs pouvoirs. Dans leur argumentaire, les cinq juges majoritaires insistent sur le fait que la discrimination ne dépend pas seulement de la personne visée, mais aussi de la manière dont elle l’est et des conséquences qui en découlent.

Considérant la Charte des droits et libertés du Québec trop vague dans sa manière d’assurer la protection de la dignité humaine, les juges s’appuient largement sur un arrêt rendu en 2013 par la Cour suprême concernant un cas de discours haineux, dans lequel le tribunal avait conclu que « le droit canadien s’assure de la protection du statut social de la victime tout délaissant la protection de sa sérénité émotive ».

Selon la loi, ont-ils fait valoir, un discours ne peut être considéré comme haineux ou discriminatoire que lorsqu’il entraîne un préjudice « social et non point moral, collectif et non pas individuel ».

S’en prendre à des égaux, et non aux plus faibles

Aux yeux des cinq juges majoritaires, le fait que certains petits tyrans d’écoles secondaires aient repris les propos de Mike Ward pour narguer Jérémy Gabriel, et même que Jérémy Gabriel ait parfois eu des pensées suicidaires à l’adolescence ne permet aucunement de conclure à l’existence de discrimination.

Ils ont plutôt affirmé qu’en matière de discrimination, les réactions les plus significatives aux blagues de Ward ont eu lieu dans la sphère de la fiction.

« Le critère de la personne raisonnable », qui est au cœur du droit canadien, consiste à imaginer comment une personne d’intelligence et de sensibilité moyennes, qui comprend parfaitement une situation sans y être personnellement impliquée, serait susceptible de l’interpréter. Est-ce que Monsieur et Madame Tout-le-Monde comprendraient que Mike Ward n’essayait pas vraiment de susciter de l’animosité envers Jérémy Gabriel ?

Les cinq juges majoritaires étaient convaincus que ce serait le cas. Et pour eux, cette hypothèse semblait validée par le fait que de nombreuses personnes avaient bel et bien ri des blagues de Ward sans pour autant perpétrer massivement des crimes haineux par la suite.

Les blagues de Mike Ward à l’égard de Jérémy Gabriel provenaient d’un numéro plus long intitulé Les intouchables, qui prenait à partie le public québécois et son adoration pour les célébrités locales. Pour les cinq juges majoritaires, ce contexte avait son importance. En effet, étant donné que Mike Ward s’en prenait explicitement à Jérémy Gabriel en raison de sa renommée, ils ont estimé dans leur jugement que ses railleries « n’étaient pas fondées sur un motif interdit ».

À leur avis, l’humoriste s’en était pris à un égal, et ses propos étaient ceux d’un personnage bien connu s’adressant à un autre.

Conséquences de la décision

Depuis que le tribunal a tranché, certains défenseurs des droits de la personne ont affirmé que la décision rendue dans l’affaire Ward c. Québec reflète « un stupéfiant manque de compréhension et une déconsidération de l’importance de l’égalité des personnes en situation de handicap ». Ils soutiennent qu’elle a porté atteinte aux mesures de protection contre « le phénomène croissant et nébuleux du harcèlement en ligne et de la publication de propos offensants sur les plates-formes virtuelles ».

Fo Niemi, directeur général du Centre de recherche-action sur les relations raciales, a inventé l’expression « l’effet Ward » pour illustrer les répercussions défavorables de cette décision de la Cour suprême sur l’accès à la justice pour des centaines de Québécoises et Québécois issus de minorités ayant fait l’objet d’insultes racistes.

D’autres juristes ont toutefois salué cette décision, la considérant comme une victoire importante contre toute forme de censure.

Dans une vidéo publiée sur YouTube juste après avoir eu gain de cause au procès, Mike Ward a déclaré que même si le fait de défendre la liberté d’expression pendant une décennie l’avait fait vieillir prématurément, cela en valait la peine : « Je pense que c’est un grand jour pour l’humour. Selon moi, on assiste à un certain retour du balancier. »

Une question qui demeure sans réponse

En tant que professeure d’anglais qui enseigne et mène des recherches dans le domaine des études critiques sur l’humour, je suis perplexe face à ce qui a été omis dans la décision partagée de la Cour suprême.


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Pourquoi les cinq juges majoritaires n’ont-ils pas tenu compte du fait que la visibilité publique est à la fois plus difficile à obtenir et plus coûteuse pour les personnes en situation de handicap ? Pourquoi n’ont-ils pas pris en compte les réalités entourant la violence psychologique que peut infliger l’humour et les préjudices qu’il peut causer ? N’ont-ils pas compris qu’ils créaient un dangereux précédent en définissant la discrimination de manière aussi étroite ?

Ce qui m’apparaît toutefois plus clairement que jamais aujourd’hui, c’est qu’il n’existe pas de dieux infaillibles du rire qui rendent des verdicts depuis les cieux, ni de formules à toute épreuve permettant d’évaluer les blagues. Pas même au Canada.

Certaines blagues peuvent-elles dépasser les bornes ? Loin de trancher ce débat, notre Cour suprême a plutôt montré à quel point cette question demeure encore véritablement sans réponse.

La Conversation Canada

Le projet de Danielle Bobker, intitulé « Ward c. Québec : une étude de cas pour les études sur l’humour dans la critique littéraire », bénéficie d’une subvention de développement « Insight » du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada et a pu compter sur l’aide à la recherche de Yara Ajeeb, Maia Harris, Paola Lopez et Sophie Moulaiison, étudiantes en master d’anglais à l’université Concordia.

– ref. Ward c. Gabriel : retour sur une affaire qui a déclenché un affrontement national sur la liberté d’expression – https://theconversation.com/ward-c-gabriel-retour-sur-une-affaire-qui-a-declenche-un-affrontement-national-sur-la-liberte-dexpression-287051

Termites, abeilles, fourmis… comment les insectes sociaux « climatisent » leurs nids

Source: The Conversation – France in French (2) – By Romain Garrouste, Chercheur à l’Institut de systématique, évolution, biodiversité (ISYEB), Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)


L’ESSENTIEL

  • Architecture, battement d’ailes, déplacements des individus les plus fragiles… les insectes sociaux, tels que les termites, les abeilles et les fourmis, adoptent diverses stratégies pour limiter la surchauffe de leurs nids lors des épisodes de surchauffes extrêmes.

  • La ventilation naturelle à l’œuvre dans les termitières est souvent mentionnée comme source d’inspiration dans la conception de bâtiments mieux adaptés au changement climatique.

  • En réalité, c’est moins la forme architecturale des termitières que nous devrions imiter que la façon dont les insectes tirent parti des conditions climatiques extérieures.


Lorsque la température extérieure dépasse 35 ou 40 °C, nous cherchons l’ombre, ouvrons les fenêtres pour ventiler ou mettons en marche ventilateurs et climatiseurs. Les insectes, dont la température corporelle dépend de celle de leur environnement, ne disposent évidemment d’aucune de ces technologies.

L’auteur sur un nid de termites « magnétiques » (Amitermes meridionalis) en Australie, Northern Territory. L’espèce A. meridionalis construit son nid de façon à minimiser l’exposition au soleil.
Fourni par l’auteur

Pourtant, certaines espèces maintiennent dans leur nid des conditions beaucoup plus stables que celles qui règnent à l’extérieur et s’adaptent aux variations climatiques saisonnières, notamment sous les tropiques. Cette maîtrise est particulièrement spectaculaire chez les termites, les fourmis, les abeilles et certaines guêpes sociales. Le nid n’est pas seulement un abri contre les prédateurs ou les intempéries : il constitue une structure collective qui agit sur la température, l’humidité et la composition de l’air à l’intérieur.

Dans la colonie, les insectes construisent un véritable microclimat protégeant la reine, les ouvrières/ouvriers, les œufs et les larves, les réserves alimentaires (comme le miel), mais aussi, chez certaines espèces de termites ou de fourmis, les champignons cultivés à l’intérieur de la colonie. Cette « climatisation » naturelle associe l’architecture du nid aux comportements coordonnés de centaines, de milliers, voire de millions d’individus.

Le défi thermique des sociétés d’insectes

Contrairement aux oiseaux et aux mammifères, les insectes sont ectothermes, c’est-à-dire qu’ils ne peuvent pas maintenir individuellement une température interne constante. Leur activité, leur développement et leur survie sont donc étroitement liés aux conditions extérieures.

Une chaleur excessive augmente leurs pertes en eau et peut perturber le fonctionnement de certaines protéines, des membranes cellulaires et du système nerveux. Les œufs, les larves et les nymphes, incapables de se déplacer librement, sont particulièrement vulnérables. Chez les insectes sociaux, cette difficulté est accentuée par la concentration d’un grand nombre d’individus dans un espace fermé. Leur respiration consomme de l’oxygène et produit de la chaleur, du dioxyde de carbone et de la vapeur d’eau.

La colonie doit donc résoudre plusieurs problèmes simultanément : évacuer l’excès de chaleur, renouveler l’air, conserver suffisamment d’humidité et empêcher le dessèchement des jeunes, tout en se protégeant de l’extérieur, maintenir un accès vers l’extérieur pour se nourrir. Chez les termites et les fourmis qui cultivent des champignons, elle doit également maintenir les conditions nécessaires au développement de leur partenaire symbiotique.




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La termitière, une architecture complexe et respirante

Les grandes termitières d’Afrique, d’Asie ou d’Australie, totalement ou partiellement souterraines, sont souvent présentées comme des systèmes de climatisation naturelle. L’image est séduisante, mais doit être nuancée : toutes les termitières ne fonctionnent pas selon le même principe. Leur architecture et leur ventilation varient selon les espèces, la nature du sol et le climat.

Éléments structurels d’une termitière de Macrotermes michaelseni.
Scott Turner

Chez Macrotermes michaelseni, un termite africain qui cultive des champignons du genre Termitomyces, le nid souterrain est associé à un monticule parcouru par un réseau complexe de conduits.

La colonie et le champignon produisent continuellement de la chaleur et du dioxyde de carbone. Les échanges gazeux sont notamment favorisés par les variations de température entre la périphérie et le centre de la termitière.

Une étude sur cette espèce, réalisée en Namibie, a montré que les oscillations thermiques quotidiennes provoquent une inversion régulière des courants d’air. Pendant la journée, la périphérie du monticule se réchauffe plus vite que son centre ; la nuit, elle se refroidit également plus rapidement. Ces différences de température et de densité de l’air alimentent une circulation cyclique qui contribue à évacuer le dioxyde de carbone et l’excédent de chaleur accumulé dans le nid.

La termitière n’impose donc pas nécessairement une température parfaitement constante. Elle tire parti de l’alternance entre le jour et la nuit comme moteur d’une ventilation passive. Le vent peut aussi créer des différences de pression entre plusieurs parties du monticule et favoriser les échanges d’air à travers les ouvertures et les parois poreuses.




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Des termitières poreuses et autoréparatrices

Chez le termite asiatique Odontotermes obesus, également cultivateur de champignons, la termitière possède une organisation en deux couches.

Termitière d’Odontotermes obesus.
Daniel Arias-Cruzatty, CC BY-NC

Son cœur est relativement dense et résistant tandis que sa périphérie est plus poreuse et plus perméable à l’air. Cette disposition concilie deux contraintes apparemment opposées : construire un édifice mécaniquement stable tout en permettant sa ventilation.

Les pores et les capillaires de la paroi contribuent aussi à retenir l’eau. L’intérieur des termitières peut ainsi conserver une humidité très élevée, indispensable aux termites comme à leurs jardins fongiques, tout en maintenant des températures plus modérées que celles de la surface.

Ces propriétés ne résultent pas seulement de la forme générale du monticule. Elles dépendent de la taille des particules de terre, de la porosité, de l’épaisseur des parois et de la manière dont les ouvriers mélangent le sol avec de l’eau et des sécrétions.




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À noter aussi qu’une termitière n’est jamais achevée. Les ouvriers construisent, bouchent ou rouvrent des galeries en fonction des courants d’air, de l’humidité et des concentrations en gaz qu’ils rencontrent. On s’en aperçoit en égratignant l’édifice pour vérifier s’il est habité : en général, les soldats sortent les premiers pour sécuriser le périmètre agressé, les ouvriers suivent pour colmater la brèche, en quelques minutes selon son ampleur. Aucun termite ne possède pourtant un plan général de l’édifice.

La construction repose sur la stigmergie : le résultat d’une première action devient le signal qui déclenche les suivantes. Une accumulation de terre, une irrégularité de la paroi ou un courant d’air modifié incitent d’autres ouvriers à déposer de nouveaux matériaux au même endroit. De même qu’un organisme utilise ses organes pour réguler son milieu intérieur, la société de termites régule son environnement grâce aux parois, aux galeries et à l’activité coordonnée de ses membres.

Les abeilles battent des ailes pour ventiler la ruche

L’abeille domestique, Apis mellifera, emploie une stratégie beaucoup plus active. Pour que le couvain se développe normalement, la zone centrale de la colonie est généralement maintenue dans une plage thermique étroite, entre 33 à 36 °C.

Lorsque la ruche chauffe, certaines ouvrières se placent près de son entrée et battent rapidement des ailes. Elles créent ainsi un courant d’air qui renouvelle l’atmosphère du nid et évacue une partie de la chaleur et du dioxyde de carbone.

« L’incroyable résilience des abeilles face à la chaleur », France 3, diffusé le 21 juillet 2025.

L’organisation spatiale des ventileuses est collective :

  • celles-ci se répartissent autour des ouvertures et orientent leur corps de manière à produire un flux d’air cohérent ;

  • d’autres abeilles collectent de l’eau, qu’elles distribuent sous forme de fines gouttelettes sur les rayons ou dans les cellules. L’évaporation de cette eau absorbe de l’énergie et refroidit l’intérieur de la ruche selon un principe comparable à celui de la transpiration.

  • Lors des épisodes très chauds, une partie des ouvrières peut également quitter temporairement l’intérieur et former une « barbe » d’abeilles à l’extérieur. Cette évacuation réduit la densité d’individus et la production de chaleur dans le nid.

Des expériences récentes montrent cependant que ces mécanismes ont des limites : lorsque la température extérieure augmente fortement, toutes les zones de la ruche peuvent s’approcher de 40 °C, malgré l’intensification de la ventilation et de la collecte d’eau.




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Plutôt que de refroidir tout le nid, les fourmis déplacent leur couvain

Les fourmis exploitent souvent les différences de température entre les différentes chambres de la fourmilière. Plus celles-ci sont proches du sol, plus les variations thermiques quotidiennes sont atténuées. Les ouvrières peuvent donc transporter les œufs, les larves et les nymphes vers les secteurs offrant les conditions les plus favorables. Chez la fourmi Camponotus rufipes, par exemple, les ouvrières chargées du couvain détectent l’élévation des températures et déplacent les jeunes vers des chambres plus fraîches.

Les fourmis champignonnistes doivent aussi protéger le champignon dont elles se nourrissent. Chez Acromyrmex heyeri, les ouvrières déplacent le couvain et les jardins fongiques le long des gradients thermiques pour les placer dans la gamme de température la plus favorable à la croissance du champignon. Chez Atta sexdens rubropilosa, elles recherchent également les zones les plus humides.

Plutôt que de maintenir toutes les chambres à une température uniforme, ces fourmis exploitent ainsi l’hétérogénéité du nid. Le contrôle thermique repose sur la mobilité : les individus, le couvain et les cultures fongiques sont transportés vers le microclimat approprié.

Des climatiseurs naturels, mais pas infaillibles : les limites de la bio-inspiration

Les insectes sociaux nous montrent ainsi qu’un habitat peut être conçu non comme une enceinte isolée du climat, mais comme une interface dynamique utilisant l’air, l’eau, le sol et leurs variations thermiques pour limiter la surchauffe. Pourrait-on s’inspirer des fourmilières, ruches et autres termitières ?

Les termitières, par exemple, sont régulièrement citées comme modèles pour concevoir des bâtiments nécessitant moins de climatisation mécanique. Leur ventilation passive, leur inertie thermique, leur porosité et la façon dont elles tirent parti des variations circadiennes offrent effectivement des pistes pour l’architecture biomimétique.

Mais une termitière n’est pas un immeuble miniature. Sa structure fonctionne parce qu’elle est en permanence réparée et modifiée par ses habitants. Copier sa seule architecture ne suffit donc pas à reproduire son fonctionnement. De plus, une ventilation fondée sur l’alternance thermique entre le jour et la nuit perd en efficacité lorsque les nuits restent très chaudes. Le refroidissement par évaporation devient plus difficile en période de sécheresse, tandis que les déplacements vers les profondeurs sont limités par l’oxygène disponible, l’humidité du sol et l’accumulation de dioxyde de carbone.

L’intensification des canicules pourrait pousser ces systèmes, perfectionnés par des millions d’années d’évolution, au-delà des conditions dans lesquelles ils peuvent encore protéger efficacement leurs habitants. Lorsque les températures extrêmes se prolongent et que les nuits restent chaudes, même des architectures sélectionnées pendant des millions d’années ou des millénaires d’adaptations traditionnelles peuvent atteindre leurs limites.

La principale leçon offerte par les insectes sociaux est peut-être moins une forme architecturale à répliquer de façon précise qu’un principe : au lieu de lutter contre les variations du climat extérieur par des moyens purement technologiques tels que la climatisation, leurs constructions utilisent les conditions climatiques. Vent, alternance entre le jour et la nuit, inertie du sol, circulation de l’eau et évaporation deviennent les leviers d’un système de régulation low-tech.

C’est peut-être ce principe dont il nous faut, aussi et surtout, nous inspirer dans toutes les étapes de la transition écologique pour lutter contre le réchauffement climatique.

The Conversation

Romain Garrouste a reçu des financements du MNHN, CNRS, Sorbonne Université et Alliance Sorbonne Université, ANR, MRES, METE, MRAE, IPEV, LABEX BCDiv et CEBA, MITI CNRS, National Geographic, WWF ; Romain Garrouste est membre de la Société des Explorateurs Français (SEF).

– ref. Termites, abeilles, fourmis… comment les insectes sociaux « climatisent » leurs nids – https://theconversation.com/termites-abeilles-fourmis-comment-les-insectes-sociaux-climatisent-leurs-nids-289728

Objets connectés de santé : Pourquoi les soignants ne les adoptent-ils pas tous de la même manière ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Julian RIOCHE, Docteur en sciences économiques, spécialiste de la santé numérique et en adoption des technologies, Université d’Angers

Montres, capteurs, tensiomètres ou glucomètres connectés promettent de mieux suivre les patients et de soulager l’organisation des soins sous tension. Pourtant, leur adoption ne dépend pas uniquement de leurs performances techniques. Une enquête menée auprès de 300 professionnels de santé révèle que le rapport des praticiens au risque, au temps, à la coopération et à la confiance dans les données joue un rôle tout aussi déterminant.


Dans un système de santé sous pression, la promesse des objets connectés paraît évidente : mieux suivre les patients, gagner du temps, repérer plus tôt une dégradation de l’état de santé, alléger certaines tâches répétitives. La France encourage cette transformation avec sa feuille de route du numérique en santé tandis que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) l’inscrit dans une stratégie mondiale.

Pourtant, un outil ne devient pas automatiquement un outil utilisé. Pourquoi certains professionnels l’adoptent-ils sans difficulté, alors que d’autres restent prudents, hésitants, voire méfiants ?

Le même outil, mais pas le même regard

Imaginons deux infirmiers, un même service, un même objet connecté. Pour le premier, c’est un outil qui facilite le suivi d’un patient chronique et l’accès à une information utile. Pour le second, c’est avant tout une source de surveillance supplémentaire, un risque d’erreur et une menace pour la confidentialité des données. Ce n’est pas une question de rationalité. Chacun porte un regard différent sur le même outil, façonné par son expérience, ses contraintes et ses attentes.




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Les recherches sur l’acceptation des technologies, notamment le modèle UTAUT2, développé pour expliquer l’adoption des technologies dans différents contextes, montrent qu’une innovation ne s’impose pas par sa seule existence. Son adoption dépend de l’utilité perçue, de sa facilité d’utilisation, de l’accompagnement des utilisateurs et du contexte professionnel dans lequel elle est introduite.

En santé, cette équation devient encore plus complexe. Les soignants travaillent dans l’urgence, prennent des décisions ayant des conséquences réelles et manipulent des données sensibles. Un objet connecté de santé n’est donc jamais seulement un simple objet technique. Il modifie une manière de travailler, de transmettre une information et de faire confiance à une mesure.

Trois dimensions comportementales, quatre enseignements

Pour comprendre ces écarts, nous avons mené une enquête en ligne auprès de 300 professionnels de santé en France, dont 83 aides-soignants, 204 infirmiers et 13 médecins. Il ne s’agissait pas de savoir si les professionnels étaient « pour » ou « contre » les objets connectés de santé, mais de comprendre comment ils arbitrent entre les bénéfices attendus, les risques perçus, le temps nécessaire à la prise en main de l’outil et les conditions concrètes de son utilisation.

Notre étude s’est intéressée à trois dimensions comportementales qui interviennent dans les décisions d’adoption :

  • le rapport au risque ;
  • le rapport au temps ;
  • la propension à coopérer.

Loin d’être abstraites, elles influencent très concrètement les décisions prises dans les services de soins. Face à une innovation, les professionnels évaluent non seulement les bénéfices attendus et les risques perçus, mais aussi le temps dont ils disposent et les incertitudes qu’ils sont prêts à accepter. Les travaux sur la théorie des perspectives et la rationalité limitée permettent précisément d’éclairer ces arbitrages sous contrainte.

Autrement dit, adopter un objet connecté ne consiste pas uniquement à apprendre à utiliser un nouvel outil numérique. C’est aussi accepter qu’une donnée circule, qu’une alerte soit interprétée, qu’une responsabilité soit partagée et qu’une partie du travail s’organise autrement.

Des outils d’appui pour les professionnels de santé

Premier constat, les professionnels interrogés ne rejettent pas les objets connectés de santé par principe. Beaucoup leur reconnaissent un intérêt pour le suivi des maladies chroniques, la surveillance de l’état de santé ou l’accompagnement des patients. Ils les perçoivent davantage comme des outils d’appui que comme des technologies destinées à remplacer le travail humain.

Mais cette adhésion reste conditionnelle. Dans notre enquête, l’adoption augmente surtout lorsque le dispositif est perçu comme réellement utile dans le travail quotidien. Les deux principaux facteurs associés à cette perception sont la capacité du dispositif à améliorer le suivi des patients et à réduire la charge de travail quotidienne.

Le vocabulaire de l’innovation ne suffit donc pas. Dire qu’un outil est « intelligent », « connecté » ou « innovant » ne convainc pas nécessairement un professionnel de santé. La vraie question est plus simple. Qu’est-ce que cet outil change concrètement dans ma journée de travail, pour moi, pour mon équipe et pour le patient ? Cette idée rejoint les travaux sur l’adoption de la m-santé (ou santé mobile, de l’anglais mHealth) par les professionnels, qui soulignent le rôle des bénéfices cliniques, de l’intégration dans les routines et de l’accompagnement organisationnel.

La prudence n’est pas un refus

Deuxième constat, le rapport au risque compte. Dans notre enquête, environ la moitié des répondants choisissent majoritairement les options les plus sûres dans des scénarios de décision. Ce résultat ne traduit pas un rejet de la technologie, mais une gestion prudente des risques inhérents à l’activité de soin. En santé, la prudence est souvent une forme de professionnalisme. Une mesure erronée, une alerte mal comprise ou une donnée mal protégée peuvent entraîner des conséquences réelles.

Pour un soignant, la confiance ne se décrète pas. Elle se construit. Qui peut consulter les données ? Où sont-elles stockées ? Qui est responsable en cas d’erreur ? Que se passe-t-il si le dispositif dysfonctionne ?

Ces questions sont d’autant plus importantes que les données de santé sont particulièrement sensibles et que les objets connectés doivent être sécurisés. La sécurité, la confidentialité et la transparence font donc partie des conditions mêmes de l’acceptabilité.

Le temps compte aussi

Troisième constat, le temps joue un rôle important. Près de la moitié des répondants privilégient systématiquement un gain immédiat plutôt qu’un gain plus élevé mais différé dans les scénarios proposés. Dans les organisations de santé, les coûts d’une innovation sont souvent immédiats. Apprendre l’outil, modifier une habitude, gérer les bugs, comprendre les alertes ou adapter les transmissions. Les bénéfices, eux, sont parfois annoncés pour plus tard.

Pour favoriser l’adoption, les bénéfices doivent donc être perceptibles dès les premiers usages. Moins de doubles saisies, une alerte plus claire, une information disponible au bon moment, une tâche répétitive évitée. Un objet connecté adopté n’est pas seulement un objet performant. C’est un objet dont l’utilité se voit dans le travail réel.

Une affaire d’équipe

Enfin, quatrième constat, les professionnels présentant les comportements les plus coopératifs perçoivent plus favorablement l’impact organisationnel des objets connectés de santé. Un objet connecté n’arrive jamais seul dans un service. Il arrive dans une équipe, avec ses habitudes, ses contraintes, ses tensions et ses manières de transmettre l’information. S’il est imposé sans discussion, il peut être vécu comme une contrainte. S’il est présenté, testé et discuté avec les équipes, il peut devenir un support de coordination.

Ce résultat rejoint des travaux récents sur les liens entre confiance, coopération et décisions de santé. Il rappelle qu’une innovation ne fonctionne pas seulement parce qu’elle est techniquement solide. Elle fonctionne lorsqu’elle peut être comprise, appropriée et intégrée dans un collectif de travail.

France Télévisions, 2026.

Une opposition artificielle et insuffisante

Le débat public oppose trop souvent les soignants « technophiles » aux soignants « technophobes ». Cette grille de lecture est insuffisante. Les professionnels ne se contentent pas d’aimer ou de refuser la technologie. Ils évaluent. Ils comparent. Ils arbitrent.

Pour les établissements de santé, la leçon est claire. Il ne suffit pas d’acheter ou de déployer des objets connectés. Il faut montrer leur utilité dans le travail réel, prévoir des formations courtes, clarifier les responsabilités, sécuriser les données et associer les équipes avant que les usages ne soient figés.

Pour les industriels, le message est tout aussi direct. Une interface élégante ou une promesse de performance ne suffisent pas. Les professionnels attendent des dispositifs fiables, compréhensibles, transparents et compatibles avec les contraintes du soin.

La santé numérique réussira moins parce que les technologies existent que parce que les professionnels pourront les comprendre, les discuter, les tester et leur faire confiance. Cette réalité est sans doute moins spectaculaire que les innovations technologiques elles-mêmes, mais elle constitue probablement la véritable condition de leur réussite.

L’innovation utile ne commence pas avec le capteur, mais avec les conditions qui permettent aux professionnels de lui faire confiance et de l’intégrer dans leur pratique quotidienne.

The Conversation

Cet article s’inscrit dans le prolongement d’une thèse de doctorat réalisée dans le cadre d’une convention CIFRE, cofinancée par l’ANRT, en partenariat avec Inetum et l’Université d’Angers.

– ref. Objets connectés de santé : Pourquoi les soignants ne les adoptent-ils pas tous de la même manière ? – https://theconversation.com/objets-connectes-de-sante-pourquoi-les-soignants-ne-les-adoptent-ils-pas-tous-de-la-meme-maniere-286199

Russie : les étudiants étrangers au cœur d’une nouvelle stratégie internationale

Source: The Conversation – in French – By Alessia Lefébure, Sociologue, membre de l’UMR Arènes (CNRS, EHESP), École des hautes études en santé publique (EHESP)

Document de certificat d’établissement d’enseignement supérieur ou secondaire spécialisé (inscription « carte d’étudiant », en russe). La Russie accueille des centaines de milliers d’étudiants étrangers. Kittyfly/Shutterstock (no reuse)

L’ESSENTIEL

  • Alors que les universités russes sont coupées de leurs anciens partenaires occidentaux depuis l’invasion de l’Ukraine, Vladimir Poutine vise l’accueil de 500 000 étudiants étrangers d’ici à 2030.

  • En matière d’attraction d’étudiants internationaux, la Russie se tourne résolument vers l’Asie, l’Afrique et le Moyen-Orient, à l’image de la réorientation de sa politique étrangère.

  • Pour Moscou, les universités ne sont donc plus seulement des outils de soft power. Elles deviennent des instruments de résilience stratégique, permettant de préserver des réseaux scientifiques, des mobilités et des partenariats internationaux.


Alors que les universités russes semblent isolées depuis l’invasion de l’Ukraine, Vladimir Poutine réaffirme son ambition d’accueillir 500 000 étudiants étrangers d’ici à 2030 contre environ 400 000 aujourd’hui, un cap déjà fixé par son gouvernement en 2024. Pour y parvenir, les autorités prévoient de maintenir environ 30 000 bourses publiques destinées aux étudiants internationaux chaque année, tout en simplifiant les procédures d’admission. La priorité est désormais de renforcer les partenariats avec des pays « au-delà de l’Occident », notamment en Asie.

Cette annonce, passée inaperçue en Europe, dépasse pourtant le seul cas russe. Elle invite à regarder autrement les politiques d’enseignement supérieur et de recherche. Loin d’être de simples politiques sectorielles, elles s’affirment comme des leviers de stratégie internationale des États. Mais tous ne les mobilisent pas selon les mêmes logiques.

L’appel à la mobilité internationale peut sembler contre-intuitif dans le contexte actuel. Depuis l’invasion de l’Ukraine, les universités russes ont été confrontées au gel d’une grande partie de leurs coopérations avec les établissements européens et nord-américains. À la suite de l’invasion de l’Ukraine, la Russie a vu ses droits de participation au processus de Bologne suspendus en avril 2022 avant d’engager l’abandon de ce cadre de coopération universitaire européenne. Depuis, de nombreux doubles diplômes ont été interrompus et les sanctions limitent les échanges scientifiques. Pourquoi, dans ce contexte, faire de l’accueil d’étudiants étrangers une priorité ?

L’objectif réaffirmé par Vladimir Poutine n’est pas une rupture, mais l’évolution d’une stratégie plus ancienne.

Une longue tradition de politique universitaire internationale

Les grandes puissances mobilisent depuis longtemps leurs universités pour attirer des étudiants, diffuser leurs modèles universitaires, leurs standards académiques et, plus largement, exercer une influence durable auprès des élites étrangères.

La Russie appartient pleinement à cette histoire. Héritière de l’Union soviétique, elle a longtemps mobilisé l’enseignement supérieur, la recherche et la formation des élites comme instruments de sa politique extérieure. Les bourses accordées à des étudiants étrangers, la formation de hauts fonctionnaires, d’ingénieurs et de scientifiques, mais aussi la diffusion du modèle universitaire et scientifique soviétique participaient pleinement de cette stratégie.

Les travaux d’Anne de Tinguy sur la politique étrangère russe permettent de replacer cette politique dans une perspective historique plus large. Ceux de Céline Marangé sur les relations soviétiques avec le Vietnam montrent concrètement comment la formation des étudiants, des ingénieurs et des élites administratives participait de l’action extérieure de Moscou pendant la guerre froide.

Après l’effondrement de l’URSS, cette politique perd une grande partie de ses moyens et de son ambition avant d’être progressivement relancée dans les années 2000, dans le cadre de la stratégie de modernisation du pays et de son enseignement supérieur. Puis, à partir des années 2010, la priorité devient l’internationalisation : améliorer la visibilité des universités russes, monter en compétences, attirer davantage d’étudiants étrangers, développer les coopérations internationales et gagner en compétitivité, notamment à travers le programme d’excellence Project 5-100, inauguré en 2013. La Russie rejoint alors la trajectoire d’internationalisation poursuivie depuis les années 1990 par de nombreux systèmes d’enseignement supérieur.

Une internationalisation qui ne disparaît pas, mais qui se transforme

L’invasion de l’Ukraine en février 2022 constitue néanmoins un tournant. Les coopérations universitaires avec les établissements européens et nord-américains sont profondément affectées. De nombreuses universités suspendent leurs accords avec les établissements russes, les doubles diplômes sont interrompus, plusieurs programmes de recherche sont gelés.

Cette rupture aurait pu conduire au repli. Il n’en a rien été. Un autre mouvement se dessine. Dès 2024, le gouvernement russe fixe l’objectif de doubler le nombre d’étudiants étrangers à l’horizon 2030. En 2026, Vladimir Poutine reprend publiquement cette ambition et l’inscrit dans une stratégie plus large de développement des partenariats avec les pays « au-delà de l’Occident », en Asie, en Afrique et au Moyen-Orient.

Cette stratégie répond à plusieurs logiques. Elle accompagne la réorientation internationale de la Russie, mais s’explique aussi par des contraintes internes : déclin démographique, tensions sur le marché du travail qualifié et départs de jeunes diplômés et de chercheurs depuis 2022.

L’enjeu n’est donc pas l’abandon de l’internationalisation, mais sa redéfinition.

À l’inverse, l’idée d’une rupture complète des mobilités internationales mérite d’être nuancée. Les coopérations institutionnelles avec les universités occidentales se sont fortement réduites ; les mobilités individuelles, elles, n’ont pas disparu.

Quand l’université devient une ressource stratégique

La plupart des travaux consacrés à la Russie mobilisent les notions de soft power, de diplomatie culturelle ou de diplomatie scientifique. Les recherches de Maxime Audinet montrent, par exemple, comment la Russie combine aujourd’hui instruments culturels, médiatiques et universitaires dans sa politique d’influence, notamment en Afrique.

Dans les années 2010, l’internationalisation universitaire russe répond surtout à une logique d’attractivité, de visibilité internationale et de compétitivité académique. Depuis 2022 toutefois, les indices d’un changement de fonction se multiplient. Il ne s’agit plus seulement d’accroître l’influence de la Russie, mais aussi de préserver des coopérations scientifiques, de maintenir des réseaux internationaux et d’accompagner la réorientation de sa politique étrangère vers de nouveaux partenaires.

La réorientation est également visible dans les partenariats que la Russie met aujourd’hui en avant. L’Inde en est une illustration. Lors du deuxième Indo-Russian Education Summit, organisé à New Delhi en mai 2026, l’ambassadeur de Russie Denis Alipov a rappelé l’objectif d’accueillir 500 000 étudiants étrangers d’ici à 2030 et présenté plusieurs nouveaux partenariats entre MGIMO – qui forme notamment les élites diplomatiques russes –, la Sechenov Medical University, IIT Bombay et l’Université de Delhi, dans les domaines de la médecine, de l’intelligence artificielle et du numérique.

Cette évolution concerne également la recherche. Les premières analyses bibliométriques consacrées à la période postérieure à 2022 suggèrent une recomposition des collaborations scientifiques internationales de la Russie. Les copublications avec des auteurs de plusieurs pays occidentaux diminuent, tandis que celles réalisées avec la Chine et, dans une moindre mesure, l’Inde, gagnent en importance. Plus qu’une disparition des réseaux scientifiques internationaux, ces travaux mettent en évidence une recomposition progressive de leur géographie.

Ces coopérations ne compensent évidemment pas les nombreux partenariats interrompus avec les universités européennes et nord-américaines. Elles témoignent cependant d’une stratégie de réorientation plutôt que de retrait.

Ce déplacement apparaît clairement dans la géographie des mobilités étudiantes. Contrairement à une représentation souvent répandue en Europe occidentale, les étudiants étrangers présents en Russie ne proviennent pas principalement d’Europe, encore moins des États-Unis. Avant même l’invasion de l’Ukraine, les principaux pays d’origine sont les anciennes républiques soviétiques – Kazakhstan, Ouzbékistan, Turkménistan, Tadjikistan ou Biélorussie – auxquelles s’ajoutent désormais des effectifs en croissance venus d’Inde, de Chine et de plusieurs pays africains, notamment le Soudan, la Guinée, le Ghana et le Tchad. Cette géographie éclaire en partie la résilience de l’internationalisation russe : elle reposait déjà sur des espaces différents de ceux privilégiés par les universités européennes.

Par ailleurs, la contraction des coopérations institutionnelles n’a pas arrêté les mobilités individuelles. Selon les données 2025 d’Open Doors (IIE), environ 5 000 étudiants russes poursuivent encore leurs études aux États-Unis. En France, ils sont plus de 5 500, selon Campus France. Les réseaux universitaires apparaissent ainsi plus résilients que les relations diplomatiques.

L’annonce de Vladimir Poutine invite ainsi à regarder les politiques universitaires autrement. Les universités ne relèvent pas seulement de l’influence. Elles participent aussi de la capacité des États à préserver des compétences scientifiques, des réseaux et des marges d’action dans un monde d’interdépendances en recomposition.

The Conversation

Alessia Lefébure ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Russie : les étudiants étrangers au cœur d’une nouvelle stratégie internationale – https://theconversation.com/russie-les-etudiants-etrangers-au-coeur-dune-nouvelle-strategie-internationale-289510