Quand les villes montrent la voie en matière de climat, les citoyens suivent

Source: The Conversation – France (in French) – By Corinne Faure, Professor of Marketing, GEM

Une étude inédite vient faire mentir l’idée selon laquelle les citoyens se reposeraient sur les efforts faits par les collectivités en matière de politiques climatiques. Réalisé à Grenoble, ce travail montre au contraire que les citoyens sont d’autant plus prêts à s’engager dans la lutte contre le changement climatique quand ils savent que les pouvoirs locaux s’y investissent.


Plus les effets du réchauffement climatique deviennent visibles, plus la lutte contre le changement climatique devient locale. Le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) l’a clairement indiqué : les initiatives locales et municipales telles que la rénovation des bâtiments publics, le développement des transports en commun et la création de pistes cyclables sont essentielles pour limiter l’augmentation de la température du globe. Les actions locales prennent encore plus d’importance alors que, dans de nombreux pays, notamment aux États-Unis, on observe un fort backlash climatique au niveau national.

Mais lorsqu’une municipalité prend l’initiative de devenir un leader en matière de climat, comment ses citoyens réagissent-ils ?

En économie, il existe une théorie bien établie appelée « l’effet d’éviction ». Cette théorie suggère que lorsque le gouvernement fournit un bien public comme la protection du climat, les citoyens peuvent avoir le sentiment qu’ils n’ont plus besoin de contribuer.

Cependant, nos récentes recherches publiées dans la revue Climate Policy suggèrent une réalité plus optimiste. Lorsqu’une ville met activement en avant son rôle de pionnière en matière de climat, cela n’incite pas les citoyens à se reposer sur leurs lauriers. Au contraire, cela les incite à investir dans la lutte contre le changement climatique.

L’expérience de Grenoble

Pour comprendre comment les initiatives municipales en faveur du climat influencent les comportements individuels, nous nous sommes intéressés à l’agglomération de Grenoble, en France. Si la ville elle-même compte environ 150 000 habitants, la zone urbaine autour en dénombre environ 700 000.

Grenoble est une ville pionnière en matière de durabilité urbaine : elle a été la première municipalité française à adopter un plan climat dès 2005, a été une des premières villes au monde à rendre son réseau de transport en commun entièrement accessible aux personnes à mobilité réduite, a abandonné l’usage de produits chimiques pour l’entretien des espaces verts dès 2008, et est aujourd’hui la deuxième métropole en France pour l’usage du vélo. En récompense de ces succès, Grenoble a reçu en 2022 le prix de « Capitale Verte Européenne ». Ce prix est délivré chaque année par la Commission européenne pour récompenser et encourager une ville européenne qui se distingue par ses actions en faveur de l’environnement et de la qualité de vie de ses habitants.

Juste avant que Grenoble ne lance ses activités dans le cadre du programme « Capitale Verte », nous avons mené une expérience aléatoire auprès de plus de 600 citoyens de l’agglomération grenobloise.

Nous les avons répartis en deux groupes :

  • Le groupe témoin n’a reçu aucune information spécifique sur les réalisations de la ville en matière de climat.

  • Le groupe d’intervention a reçu un bref « coup de pouce » l’informant que Grenoble avait été désignée Capitale Verte Européenne 2022, soulignant que la ville avait déjà réduit ses émissions de gaz à effet de serre de 49 % depuis 2005.

Nous avons ensuite posé une question simple aux participants des deux groupes : quel est le montant maximal que vous seriez prêt à payer à titre privé pour compenser les émissions de gaz à effet de serre que vous avez produites l’année dernière ?

L’effet d’entraînement fonctionne

Les résultats étaient frappants. Le simple fait d’informer les citoyens sur le rôle de pionnier de leur ville en matière de climat a eu un effet d’entraînement considérable sur leur volonté déclarée personnelle d’agir.

Les participants à qui l’on avait rappelé les réalisations écologiques de Grenoble ont déclaré être prêts à débourser en moyenne environ 128 € par an pour compenser leur empreinte carbone. Ceux qui n’avaient pas reçu ces informations n’étaient prêts à payer qu’environ 103 € en moyenne. Cela représente une différence de 25 €, soit une augmentation de 25 % de l’engagement financier, simplement grâce à la lecture de quelques phrases sur les succès de leur ville en matière de politique climat.

En analysant les données plus en détail, nous avons constaté que cette forte augmentation de l’engagement climatique s’est produite de deux manières distinctes :

  1. Attirer de nouvelles personnes : communiquer sur les réalisations de Grenoble en matière de climat a fait passer de 75 à 81 % le nombre de personnes déclarant être prêtes à payer quelque chose (plutôt que rien). Ce rappel a donc réussi à transformer des citoyens non engagés en participants actifs.

  2. Motiver les personnes déjà engagées à en faire davantage : pour ceux qui ont déclaré être prêts à payer pour compenser leurs émissions, le fait de découvrir le rôle de premier plan joué par la ville les a motivés à augmenter leur contribution de 16 € en moyenne.

Sur qui cet effet d’entraînement est-il le plus fort ?

Nous souhaitions également savoir si certaines catégories démographiques étaient plus réceptives à ce type de message. Nos analyses ont révélé que ce « coup de pouce » s’avérait particulièrement efficace auprès de groupes spécifiques.

Tout d’abord, l’effet était le plus marqué chez les jeunes citoyens. Recevoir l’information sur le succès de la ville en matière de lutte contre le réchauffement climatique a considérablement renforcé la disposition déclarée à payer pour compenser leurs propres émissions de carbone chez les participants âgés de moins de 40 ans, qui représentaient environ 60 % de notre échantillon. Au-delà de 40 ans, l’impact du leadership climatique de la ville sur l’engagement financier personnel a commencé à s’estomper.

Deuxièmement, le message a trouvé un écho particulièrement fort auprès des ménages à revenus moyens (ceux gagnant entre 2 000 et 3 500 € net par mois). Il est intéressant de noter que nous n’avons constaté aucune différence significative dans la manière dont les hommes et les femmes ont réagi, et que les attitudes environnementales préexistantes des citoyens n’ont pas non plus influencé l’efficacité du message.

Implications pour les municipalités et les pouvoirs publics

Depuis des décennies, la théorie économique classique met en garde contre le risque que des citoyens égoïstes « se reposent » sur les efforts environnementaux publics. Notre étude suggère que, dans le contexte de l’action climatique locale, c’est l’inverse qui se produit : le leadership municipal favorise la participation citoyenne.

Pour les municipalités, les implications sont claires : il ne suffit pas de mener à bien le travail difficile de la protection du climat ; il faut également mettre en avant ce travail.

Le récent rapport du Haut Conseil pour le Climat) met en avant la nécessité de politiques climatiques plus ambitieuses et mieux mises en œuvre au niveau des collectivités territoriales. Pour les villes les plus actives, remporter des prix tels que celui de Capitale Verte Européenne, rejoindre des réseaux tels que la Convention Mondiale des Maires pour le Climat et l’Energie ou atteindre les objectifs d’émissions sont en soi des réalisations impressionnantes. Mais leur valeur est décuplée lorsque les villes communiquent activement ces succès à leurs habitants. Que ce soit par le biais des réseaux sociaux, de tableaux de bord en temps réel, de festivals sur le développement durable ou de rapports d’avancement, tenir les citoyens informés des victoires climatiques municipales semble établir une norme sociale puissante.

Lorsqu’une ville prouve qu’elle prend la crise climatique au sérieux, elle envoie à ses habitants le message que leurs actions individuelles comptent aussi. Dans la lutte contre le réchauffement climatique, montrer l’exemple n’est pas seulement une belle intention : c’est un outil politique efficace.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Quand les villes montrent la voie en matière de climat, les citoyens suivent – https://theconversation.com/quand-les-villes-montrent-la-voie-en-matiere-de-climat-les-citoyens-suivent-280873

Jouer au marchand, au docteur ou à la dînette peut favoriser la santé mentale des enfants

Source: The Conversation – France (in French) – By Fotini Vasilopoulos, Postdoctoral Researcher, Matilda Centre for Research in Mental Health and Substance Use, University of Sydney

Se déguiser, changer de rôle, inventer des histoires : ces jeux de transformation sont au cœur du développement des enfants. Liliana Drew/ Pexels

Souvent perçu comme un simple moment de jeu, le fait de « faire semblant » joue en réalité un rôle clé dans le développement des enfants. Il pourrait même contribuer à prévenir certaines difficultés émotionnelles, selon une nouvelle étude.


Les jeux d’imitation constituent une dimension essentielle – et souvent magique – de l’enfance.

Les enfants disposent d’une imagination débordante qu’ils utilisent pour transformer des cailloux en vaisseaux spatiaux, des tables en cabanes ou des stylos en fées. Ils peuvent s’imaginer être « maman » ou « préparer le dîner ». Ils peuvent aussi inventer leurs propres personnages, mondes et concepts, sans lien avec ce que les adultes seraient capables d’imaginer.

La capacité d’imitation apparaît généralement entre 15 et 18 mois. Vers 20 mois, les enfants commencent à réellement imiter le monde qui les entoure. À partir de quatre ou cinq ans, le jeu devient plus complexe et implique des interactions avec les autres ainsi que l’incarnation de personnages.

Mais au-delà du fait qu’il s’agisse d’une étape du développement, y a-t-il d’autres bénéfices ? Notre étude suggère que le jeu d’imitation peut aussi favoriser la santé mentale.

Nos recherches

Selon l’Organisation mondiale de la santé, environ un enfant ou adolescent sur sept est concerné par des troubles de santé mentale. La plupart des actions menées face à ce constat ciblent les problèmes une fois qu’ils sont apparus, et très peu s’intéressent aux fondements développementaux qui permettraient de les prévenir.

Dans notre étude, nous avons analysé des données portant sur plus de 1 400 enfants australiens participant à la Longitudinal Study of Australian Children.

Leur aptitude au jeu d’imitation a été évaluée par des professionnels de la petite enfance sur une période d’un an, lorsque les enfants avaient entre 2 et 3 ans. Il s’agissait notamment d’observer dans quelle mesure un enfant était capable de :

  • réaliser des jeux d’imitation simples, comme nourrir une poupée ou une peluche

  • utiliser un objet pour en représenter un autre, par exemple une serviette comme couverture ou une boîte comme maison

  • participer à des jeux d’imitation avec d’autres enfants, en utilisant des accessoires ou des déguisements pour incarner des rôles (faire comme si on était parent…)

Les résultats en matière de santé mentale ont ensuite été mesurés à partir des observations des parents et des professionnels de la petite enfance sur les difficultés émotionnelles et comportementales, recueillies lorsque les enfants avaient entre 4 et 5 ans, puis de nouveau entre 6 et 7 ans.

Ce que nous avons constaté

Nous avons observé que, chez les enfants de 2 à 3 ans, une plus grande aisance dans le jeu d’imitation est associée à moins de difficultés émotionnelles et comportementales à 4-5 ans, puis à 6-7 ans. Ces difficultés peuvent par exemple se traduire par des inquiétudes fréquentes ou des colères répétées.

Ces résultats se maintiennent même en tenant compte du milieu socioéconomique des enfants, de la santé mentale de leur mère, de leurs compétences langagières et de la qualité du lien avec leurs parents.

Pourquoi ?

La régulation émotionnelle – c’est-à-dire la capacité à gérer ses émotions et à y répondre de manière adaptée – a été associée à la santé mentale pendant l’enfance et l’adolescence.

On suppose souvent que les enfants plus à l’aise dans le jeu d’imitation développent une meilleure régulation émotionnelle, car ce type de jeu leur permettrait de s’entraîner à cette compétence.

Mais lorsque nous avons examiné ce lien, nous n’avons pas trouvé d’association entre le jeu d’imitation, la régulation émotionnelle et les résultats en matière de santé mentale par la suite. Cela suggère que d’autres mécanismes de développement, encore mal compris, pourraient entrer en jeu.

Dans notre étude, nous avançons que ce que l’on appelle la « cognition incarnée » pourrait expliquer le lien entre le jeu d’imitation et le bien-être mental.

La cognition incarnée repose sur l’idée que penser ne se fait pas uniquement dans la tête : le corps et la manière dont il interagit avec le monde participent aussi aux processus cognitifs.




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Par exemple, lorsque les enfants apprennent à compter avec leurs doigts, le geste lui-même fait partie de la manière dont le concept mathématique se construit dans leur esprit.

De la même manière, jouer, imaginer et mettre en scène des situations ne relèvent pas seulement du divertissement. Ces activités aident les enfants à apprendre à penser, à ressentir et à réagir à leur environnement. C’est sans doute ce qui contribue, en retour, à une meilleure santé mentale.

Mais des recherches supplémentaires sont encore nécessaires pour en être certains.

Comment encourager le jeu d’imitation ?

En attendant, plusieurs gestes simples peuvent aider à encourager le jeu d’imitation chez votre enfant.

  • laissez le jeu se dérouler pour lui-même, sans chercher à en faire un « moment d’apprentissage ». Si l’enfant se trompe en comptant ou en nommant des objets pendant le jeu, mieux vaut privilégier la continuité du jeu plutôt que l’interrompre pour le corriger.

  • suivez l’initiative de l’enfant lorsque vous participez, un peu comme dans un échange au tennis. Attendre que l’enfant « lance la balle » permet de garder un jeu centré sur lui, même si de petites suggestions peuvent l’aider à démarrer s’il ne sait pas trop comment s’y prendre.

  • réagissez au jeu de l’enfant par de simples observations ou des remarques ouvertes, plutôt que par des consignes. Décrire ce qui se passe ou s’interroger à voix haute sur la suite peut enrichir le jeu sans le diriger. Par exemple : « que pourrait faire cette feuille ? » plutôt que « cette feuille peut servir de maison pour le cochon ».

  • entrez « dans le jeu » plutôt que de le piloter à distance. Les adultes peuvent demander à l’enfant quel rôle il souhaite leur donner, ou proposer d’incarner un personnage secondaire, comme un visiteur un peu perdu ou un client distrait.

Gardez à l’esprit que le jeu n’a pas besoin d’être complexe ni pédagogique. Il doit simplement nourrir l’imagination des enfants. Et comme le suggère notre étude, il peut aussi, ce faisant, contribuer à protéger leur santé mentale.


Lucinda Grummitt, Sasha Bailey, Louise Birrell, Iroise Dumontheil, Gill Francis, Eliza Oliver, Olivia Karaolis, Robyn Ewing, Michael Anderson, Maree Teesson et Emma L. Barrett sont également auteurs du travail de recherche évoqué dans cet article.

The Conversation

L’étude mentionnée dans cet article est financée par la Serpentine Foundation et le National Health and Medical Research Council (NHMRC), via la bourse de recherche NHMRC Investigator Grant (APP1195284) attribuée à Maree Teesson.

ref. Jouer au marchand, au docteur ou à la dînette peut favoriser la santé mentale des enfants – https://theconversation.com/jouer-au-marchand-au-docteur-ou-a-la-dinette-peut-favoriser-la-sante-mentale-des-enfants-281650

Comment les sols sont-ils devenus un enjeu climatique ? Le regard de la sociologie

Source: The Conversation – France (in French) – By Céline Granjou, directrice de recherches, Inrae

Longtemps pensés uniquement à l’aune de leur fertilité, les sols sont aujourd’hui redécouverts pour leur statut de puits de carbone. Autrement dit, leur capacité à séquestrer le carbone en fait des contributeurs de premier plan à la lutte contre le changement climatique. Une étude sociologique menée auprès de scientifiques, politiques et acteurs publics territoriaux met en évidence cette redéfinition climatique des sols et ses conséquences concrètes.


Si le rôle climatique des forêts comme puits de carbone est connu depuis les années 1990, celui des sols l’est moins. Ces derniers contiennent pourtant trois fois plus de carbone et jouent un rôle clef dans son cycle global. Lors de la COP21 à Paris en 2015, le gouvernement français avait lancé l’initiative 4 pour 1000 afin d’encourager les agricultrices et agriculteurs à séquestrer du carbone dans les sols.

En augmentant les stocks de carbone des sols, la démarche visait à compenser les émissions fossiles tout en améliorant la qualité des sols. Mais la capacité des sols à séquestrer du carbone requiert l’adoption de pratiques agricoles spécifiques : implantation de couverts végétaux, réduction du labour, plantation de haies ou d’arbres, ou encore restitution à la terre des résidus de cultures comme les pailles. La préservation des zones humides, des forêts et des prairies, dont les sols sont particulièrement riches en carbone, contribue aussi à atténuer le changement climatique.

Comment ces diverses pratiques de séquestration du carbone modifient-elles les conceptions des sols ? L’équipe du projet ANR Posca a mené une vaste enquête sociologique pour répondre à cette question. À la clé, plus de 250 entretiens approfondis avec des scientifiques, des décideurs publics, des agents de collectivités territoriales et des acteurs agricoles.

Cette enquête montre que l’essor des pratiques de séquestration s’accompagne d’une redéfinition climatique des sols. Longtemps considérés principalement sous l’angle de la fertilité agricole, les sols sont désormais également vus comme des puits de carbone. Et cela, dans une large gamme de mondes sociaux : la recherche scientifique, mais également les politiques agricoles nationales et les territoires.




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Des recherches pour penser les sols à l’aune du climat

Il y a plusieurs décennies que les scientifiques travaillent sur le carbone des sols, souvent appréhendé en termes de matière organique ou d’humus. Ce carbone est en effet essentiel dans la fertilité des sols. Mais depuis le début des années 1990, une partie de leurs recherches se focalise désormais sur la description et la modélisation du rôle que joue le carbone des sols dans le changement climatique.

Les chercheurs ont notamment adapté leurs questions de recherche afin d’interroger les processus qui permettent de stabiliser le carbone dans les sols. Cela a permis de faire évoluer les modèles représentant ces mécanismes, dans le but de contribuer à améliorer les scénarios climatiques. Ils ont également créé de nouvelles infrastructures de surveillance des stocks de carbone dans les sols à l’échelle nationale, et noué de nouvelles collaborations avec les sciences du climat.

Les enjeux climatiques ont par ailleurs conduit les scientifiques des sols à produire de nouveaux travaux d’expertise, à la fois dans le cadre du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) à l’échelle internationale, mais aussi à l’échelle nationale, pour estimer le potentiel de stockage du carbone dans les sols. Ces réorientations de leurs travaux permettent de fournir des éléments d’appui aux politiques publiques et aux développements économiques liés à la séquestration du carbone.

Les chercheuses et chercheurs ont ainsi transformé leurs agendas et pratiques de recherche pour produire des connaissances qu’ils estiment utiles à la lutte contre le changement climatique. Mais cela n’a pas été sans créer de nouvelles tensions au sein de cette discipline, notamment autour de la question de la non-permanence du carbone dans les sols.

Des crédits carbone pour les sols agricoles qui stockent

De nouvelles conceptions climatiques des sols sont également véhiculées par l’initiative du 4 pour 1000, depuis sa publication fin 2015 par le ministère de l’Agriculture. Cette initiative tire son nom du calcul selon lequel augmenter tous les ans d’environ 0,4 % le stock global de carbone contenu dans les sols permettrait de compenser l’augmentation annuelle des émissions de gaz à effet de serre.

Plus récemment, une étude coordonnée par Inrae a permis de préciser le potentiel de séquestration des sols nationaux. Celui-ci équivaut à environ 40 % des émissions de gaz à effet de serre du secteur agricole en France – soit 6,5 % du total des émissions nationales. Certes, c’est loin de pouvoir compenser l’ensemble des émissions nationales de gaz à effet de serre, mais cela reste une contribution bienvenue à l’effort d’atténuation, que le gouvernement souhaite encourager.

Cette promesse de séquestration est d’autant plus mise en avant aujourd’hui qu’elle permet de repositionner le secteur agricole comme solution au changement climatique, dans une période où celui-ci est fortement critiqué – quand bien même le secteur reste émetteur net de gaz à effet de serre.

Le gouvernement français a ainsi lancé son label bas carbone (LBC) fin 2018. Cadre de certification des réductions d’émissions et des pratiques séquestrantes, il vise, entre autres, à rétribuer les efforts des agriculteurs qui adoptent de nouvelles pratiques vertueuses. Il permet notamment d’attester du nombre de tonnes de carbone séquestrées, pour que les agriculteurs puissent vendre les crédits carbone correspondant à des entreprises ou des collectivités. Le principe est celui du marché carbone : ces acheteurs pourront, à leur tour, alléguer d’une contribution à l’effort d’atténuation du changement climatique.

Le label bas carbone contribue à véhiculer une vision des sols agricoles comme puits de carbone optimisables grâce aux changements de pratiques agricoles. Pour autant, son impact reste actuellement limité, car les projets qui en relèvent mobilisent finalement très peu la séquestration du carbone, mais plutôt des pratiques de réduction des émissions.

Des collectivités qui quantifient le carbone dans leurs sols

Depuis 2016, une nouvelle législation exige par ailleurs que les collectivités de plus de 20 000 habitants évaluent le potentiel de séquestration de carbone par les forêts et les sols. Elles doivent ainsi concevoir un plan climat air énergie territorial (PCAET) qui mesure, entre autres, la quantité de carbone contenu dans les sols et détaille des stratégies possibles pour augmenter ces stocks. La réglementation reste cependant muette sur les moyens et les outils utiles pour quantifier et gérer les stocks de carbone des sols.

Dans ce contexte, les collectivités territoriales mobilisent divers instruments de quantification du carbone des sols. Les analyses de terre étant longues et coûteuses à mettre en œuvre, ces outils reposent généralement sur des données et des modèles numériques qui prédisent l’évolution des stocks de carbone en fonction de différents scénarios de gestion.

L’Ademe a par exemple développé l’outil Aldo, qui permet aux fonctionnaires territoriaux et aux bureaux d’études d’obtenir aisément des valeurs de stocks de carbone.

Agro-Transfert, un organisme de recherche et développement agricole, a également créé l’outil Simeos-AMG. Initialement pensé pour aider les agriculteurs à conserver des sols fertiles et riches en matière organique, il est désormais mobilisé par les professionnels agricoles pour connaître l’impact carbone de leurs pratiques, ainsi que par certaines administrations territoriales pour concevoir leur plan climat air énergie territorial. Le carbone des sols devient ainsi un nouvel objet d’action publique dans les territoires.

Vers une redéfinition climatique des sols

Notre recherche a ainsi mis en lumière la façon dont les sols se trouvent redéfinis à l’aune des enjeux climatiques, que ce soit dans les mondes de la recherche scientifique, des politiques agricoles nationales ou des territoires. Nos résultats montrent que cette climatisation des sols se traduit d’ores et déjà concrètement par de nouvelles pratiques, des engagements et des instruments inédits qui se développent.

Les sols ne sont par ailleurs pas réduits au rôle de simples réservoirs de carbone à optimiser. L’enquête révèle que nombre d’acteurs, en particulier scientifiques, rappellent que ce carbone à séquestrer peut être relargué dans l’atmosphère, notamment si les pratiques agricoles de séquestration ne sont pas maintenues sur le long terme.

De ce fait, il est crucial d’inscrire ces changements dans le long terme. Et cela d’autant plus que ces pratiques sont aussi alignées avec des gains en termes de fertilité et de qualité des sols, les principales préoccupations dont ils faisaient jusqu’ici l’objet. La redéfinition climatique des sols relie ainsi les questions d’atténuation climatique avec les questions de maintien de la fertilité agricole et de conservation de la qualité des sols.

The Conversation

Céline Granjou a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche pour le projet ANR-20-CE26-0016

Antoine Doré a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche.

Hélène Guillemot a reçu des financements de l’ANR pour le projet POSCA.

Laure Manach a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche et de la Fondation TTI.5.

Léo Magnin a reçu des financements de Agence Nationale de la Recherche (ANR) dans le cadre du projet POSCA.

Robin Leclerc a reçu des financements de l’ANR

Stéphanie Barral a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche.

ref. Comment les sols sont-ils devenus un enjeu climatique ? Le regard de la sociologie – https://theconversation.com/comment-les-sols-sont-ils-devenus-un-enjeu-climatique-le-regard-de-la-sociologie-281474

Un groupe d’experts pour éclairer la gouvernance de l’IA par la science

Source: The Conversation – in French – By Catherine Régis, Professeure titulaire, Faculté de droit, Chaire Canada-CIFAR en IA et Chaire de recherche du Canada en droit et politiques de la santé, Université de Montréal

Les États sont en compétition afin de développer le plus rapidement possible des modèles d’intelligence artificielle (IA). Les intérêts nationaux et internationaux des différents acteurs divergent en fonction de leurs enjeux et réalités propres. Ce développement tous azimuts de l’IA suscite des préoccupations croissantes. Un groupe d’experts a été créé afin de dépasser les rivalités et de développer un consensus scientifique à l’échelle de la planète autour de l’IA.

Le 3 février 2026, 40 expertes et experts ont été nommés parmi 2600 candidatures. Sélectionnés pour un mandat de trois ans par la communauté internationale, les candidats constituent ainsi le premier « Groupe scientifique international indépendant de l’intelligence artificielle » (Groupe d’experts). Ce groupe de haut niveau, co-présidé par le professeur québécois Yoshua Bengio, est chargé de rédiger un rapport annuel fondé sur des données fiables synthétisant les recherches existantes sur les « promesses, risques et répercussions » de l’IA, sans toutefois devoir se prononcer sur les enjeux, pourtant de taille en gouvernance mondiale de l’IA, liés au militaire.

Ce groupe constitue un cas d’étude particulièrement intéressant pour les travaux que nous menons dans le cadre de la Chaire en Diplomatie scientifique et gouvernance mondiale de l’IA à l’Université de Montréal puisqu’il représente un exemple prometteur de diplomatie scientifique appliquée à l’IA.

Les dangers de l’IA

Que ce soit en raison de leur conception, de leur mise au point ou de leur utilisation, les systèmes d’IA présentent des risques aujourd’hui connus et documentés.

Par exemple, les systèmes d’IA utilisés pour le diagnostic médical peuvent reproduire des biais présents dans les données sur lesquelles ils sont entraînés, avec des taux d’erreur plus élevés pour les femmes et les personnes racisées.




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De même, les outils de génération de contenu permettent de produire en quelques secondes des milliers de faux articles ou de fausses déclarations, saturant l’espace public de désinformation, difficile à contrer. Quant aux systèmes de reconnaissance faciale déployés par certains États, ils permettent une surveillance de masse sans consentement, avec des erreurs d’identification documentées ayant conduit à des arrestations injustifiées.

Dans ces circonstances, la création du Groupe d’experts apparaît plus qu’opportune puisqu’il a pour mandat de fournir des connaissances scientifiques vis-à-vis des risques de l’IA et cela de manière indépendante, sans ingérence politique.

Une impasse persistante

Les effets de l’IA dépassent largement les frontières des pays, ce qui plaide en faveur d’une réponse mondiale organisée.

Différents mécanismes et outils de gouvernance ont été adoptés par le passé, que ce soit en recourant à l’éthique (ex : Recommandation sur l’éthique de l’IA de l’Unesco), aux stratégies (ex : Stratégie continentale sur l’IA de l’Union africaine), aux standards (ex : norme ISO/IEC 42001) ou encore aux normes créant des obligations pour les États (ex : Convention-cadre du Conseil de l’Europe sur l’IA et les droits de l’homme, la démocratie et l’État de droit).

Ces différentes initiatives ont posé les premières pierres pour une gouvernance mondiale de l’IA. Pour autant, ces efforts multilatéraux sont limités : peu d’obligations juridiques pour contraindre les entreprises et les États, peu de moyens d’obtenir réparation en cas de violations de ces obligations et, surtout, de nombreux États sont en dehors du champ d’application des quelques normes contraignantes qui existent pour encadrer les systèmes d’IA et les données qu’ils mobilisent à l’échelle internationale.




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C’est notamment le cas des États-Unis ou de la Chine. La course à l’IA ayant pris de l’ampleur et les États ayant affirmé des positions parfois complètement antagonistes (ex : réguler versus libre développement), ces dynamiques nous ont plongés dans une impasse qui essouffle les efforts de gouvernance mondiale de l’IA. La perspective d’un traité international sur l’IA regroupant tous les États semble vaine pour le moment.


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L’ONU choisit la science

C’est dans cette impasse que s’inscrit le pari du Groupe d’experts, qui se distingue des initiatives précédentes puisqu’il ne vise aucunement à dire ce qu’il faudrait faire (caractère normatif), mais à évaluer scientifiquement les risques et les opportunités de l’IA. L’ONU mise ainsi sur la science pour développer des consensus à l’échelle de la planète.

Ce pari peut surprendre au regard du contexte actuel où la science doit faire face à des attaques croissantes sur sa légitimité et à une perte de confiance observée depuis la pandémie de Covid-19. Pourtant, c’est précisément parce que l’IA est une technologie complexe et évolutive que seule une évaluation scientifique rigoureuse permettra d’en saisir les risques réels, d’en anticiper les effets et d’éclairer, ensuite, les décideurs.

Le Groupe d’experts réunit des profils délibérément variés, avec des expertises multidisciplinaires (apprentissage automatique, cybersécurité, droits humains, gouvernance des données…). Cela lui permet de produire des évaluations qui dépassent le seul champ technique pour intégrer les dimensions sociales et éthiques de l’IA.

Le groupe va ainsi entreprendre de bâtir une compréhension commune et globale de l’IA « fondée non pas sur l’idéologie, mais sur la science ; non pas sur les fausses informations, mais sur la connaissance ». En pratique, cela signifie que le groupe produira des évaluations qui s’imposent par leur rigueur, en limitant l’interférence des intérêts nationaux et des entreprises privées.

Cependant, les experts ne disposeront d’aucun pouvoir décisionnel en matière de politiques publiques. Les rapports qu’ils produiront viseront plutôt à fournir un baromètre scientifique sur les avancées de l’IA pour ensuite permettre aux États de prendre les décisions appropriées sur cette base. Le Groupe d’experts représente ainsi une expression récente d’efforts en matière de diplomatie scientifique.

Un laboratoire inédit pour observer la diplomatie scientifique

Entendue au sens large, la diplomatie scientifique constitue « l’ensemble des pratiques se situant à l’intersection de la science et de la diplomatie », dont la finalité est d’apporter une contribution significative aux défis mondiaux. En l’occurrence, étant notamment appelé à éclairer les discussions engagées lors du Dialogue mondial, une rencontre annuelle entre les gouvernements et les parties prenantes sur l’IA, le Groupe d’experts constitue une forme concrète de diplomatie scientifique.

Ce qui confère au Groupe d’experts un intérêt particulier, au-delà de ses livrables, c’est qu’il va se positionner comme un acteur incontournable de la diplomatie scientifique liée à une technologie numérique de pointe en temps réel. Cela est d’autant plus pertinent qu’il va permettre d’observer la diplomatie scientifique telle qu’elle s’exprime dans une période de reconfiguration.

D’ailleurs, sur ce point, le secteur privé occupe actuellement une place significative tant dans la production scientifique que dans la diplomatie. Par exemple, les géants de la Tech ont participé aux différents sommets sur l’IA, qui sont des rendez-vous pour définir les priorités mondiales et influer sur les négociations et décisions à venir.

Face à des acteurs privés dont l’influence sur les négociations internationales n’a cessé de croître, le Groupe d’experts incarne une logique différente : celle où les conclusions sont guidées par la rigueur scientifique plutôt que par des intérêts économiques. Toutefois, le Groupe ne cherche pas à exclure le secteur privé, qui reste une source essentielle d’innovation.

Les experts éclaireront, mais seront-ils écoutés et suivis ?

Reste la question centrale : la science parviendra-t-elle à faire converger des intérêts nationaux et mondiaux qui peinent à se rejoindre et, surtout, les évaluations scientifiques trouveront-elles écho auprès des décideurs qui restent libres de les ignorer ?

La réponse dépendra en grande partie de la capacité du Groupe à faire valoir ce qui constitue l’un de ses seuls leviers réels : l’expertise reconnue de ses membres, leur capacité à colliger des données de qualité tirées tant de la recherche universitaire que de l’industrie où l’IA de pointe est généralement concentrée et leur indépendance formelle.

Son premier rapport, attendu pour juillet prochain, constituera bien plus qu’un document technique : en moins de six mois d’existence, le Groupe d’experts testera en conditions réelles si la science peut encore faire office de langage commun entre des États aux intérêts profondément divergents, ce qui constituera un laboratoire d’étude précieux sur la diplomatie scientifique de demain dans un contexte géopolitique sous forte tension.

La Conversation Canada

Catherine Régis a reçu des financements des Fonds de recherche du Québec, de CIFAR, des Instituts de recherche en santé du Canada et du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada.

Gaëlle Foucault a reçu des financements de IVADO pour ses recherches postdoctorales.

Michel Audet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Un groupe d’experts pour éclairer la gouvernance de l’IA par la science – https://theconversation.com/un-groupe-dexperts-pour-eclairer-la-gouvernance-de-lia-par-la-science-280760

Ce que les emojis racontent de la biodiversité

Source: The Conversation – France (in French) – By Tatiana Giraud, Directrice de recherches en biologie évolutive, Université Paris-Saclay

Qui n’a jamais agrémenté un message d’une petite fleur ou d’un singe moqueur ? Les emojis font désormais partie de notre quotidien mais que disent-ils de notre rapport au vivant ? C’est la question que nous avons voulu poser à l’académicienne des sciences Tatiana Giraud, chercheuse en biologie évolutive et autrice de La Biodiversité en Infographies, aux Éditions Tana.


The Conversation : Si l’on regarde les 133 émojis disponibles pour représenter les animaux, les plantes, les champignons et les microorganismes sur Emojipedia, peut-on dire qu’ils représentent fidèlement la biodiversité ?


Tatiana Giraud : Non ! On observe en fait dans les émojis les mêmes biais que dans l’imaginaire collectif. C’est une représentation dominée par les vertébrés, et même surtout les mammifères et les oiseaux. Dans les émojis qui existent, on voit également une sur-représentation des animaux domestiqués, comme les chiens, les chats, les poules. Il y a aussi quelques espèces éteintes comme le dodo, plusieurs dinosaures également, et il y a même des espèces imaginaires comme la licorne ou le dragon. C’est d’ailleurs assez amusant, il y a des espèces imaginaires mais il manque plein d’espèces réelles.

Les emojis représentant la faune, la flore et la fonge sur Emojipedia.
Les emojis représentant la faune, la flore et la fonge sur Emojipedia.
Capture d’écran Emojipedia

Qu’est-ce qui manque pour représenter fidèlement la biodiversité ?

Les emojis disponibles pour représenter les « petites bêtes », ou « bugs » en anglais.
Les emojis disponibles pour représenter les « petites bêtes », ou « bugs » en anglais.
Capture d’écran Emojipedia

T. G. : Si l’on voulait que les émojis représentent plus fidèlement la biodiversité, il faudrait qu’il y ait plus d’insectes. Car sur les 2,15 millions d’espèces de plantes, d’animaux et de microorganismes que l’on connaît aujourd’hui, 49 % sont des insectes.

Double page issue de l’ouvrage La Biodiversité en infographies aux Editions Tana
Double page issue de l’ouvrage La Biodiversité en infographies aux Editions Tana.
Tatiana Giraud, Hervé Bouilly et Catherine Huguet pour Tana Editions, Fourni par l’auteur

Si l’on regarde maintenant le poids du vivant, il faudrait beaucoup plus de plantes. Car si l’on s’intéresse à la biomasse, c’est-à-dire à combien pèsent les organismes sur terre, ce sont les plantes qui gagnent haut la main : elles représentent 80 % de la biomasse des êtres vivants.

Double page issue de l’ouvrage La Biodiversité en infographies aux Editions Tana
Double page issue de l’ouvrage La Biodiversité en infographies aux Editions Tana.
Tatiana Giraud, Hervé Bouilly et Catherine Huguet pour Tana Editions, Fourni par l’auteur

Si l’on regarde enfin les branches dans l’arbre généalogique de la vie sur notre planète, il faut avoir en tête qu’il y a beaucoup plus de lignées de microorganismes que d’animaux ou de plantes.

Les microorganismes sont de nature extrêmement variée, on y trouve deux grands groupes de bactéries très différentes, et aussi des microorganismes eucaryotes, dont les champignons mais aussi plein d’autres lignées mal connues…

Double page issue de l’ouvrage La Biodiversité en infographies aux Editions Tana
Double page issue de l’ouvrage La Biodiversité en infographies aux Editions Tana.
Tatiana Giraud, Hervé Bouilly et Catherine Huguet pour Tana Editions, Fourni par l’auteur
Les deux émojis champignons disponibles.
Les deux émojis champignons disponibles.
Capture d’écran Emojipedia

Concernant les champignons, on constate que les deux seuls émojis qui leur sont dédiés représentent des carpophores, c’est-à-dire, la partie aérienne des champignons, soit ce que l’on mange généralement chez les champignons comestibles, qui correspond à leur fructification, l’organe qui produit leurs spores sexuées.

Mais la plupart des champignons vivent surtout sous forme de filaments dans le sol, ou sont des moisissures sur des plantes ou des fruits. C’est sans doute plus difficile à représenter en émojis. Pourtant, cela ne veut pas dire que les champignons se cantonnent à la sphère de l’infiniment petit. Le plus grand organisme vivant sur terre jamais mesuré est un champignon, Armillaria solidipes, identifié dans l’Oregon aux États-Unis, dont le mycélium, soit un ensemble de filaments très fins, s’étend sur presque 10 km2. Son poids est estimé à 35 000 tonnes et il serait âgé de 8650 ans.

Les champignons, c’est justement votre grand domaine de recherche. Est-ce difficile de travailler sur un pan de la biodiversité qui est peu présent dans nos imaginaires ?

T.G. : Oui, à plusieurs niveaux ! Pour attirer des étudiants d’abord. C’est plus difficile quand on leur parle de moisissures ou de champignons que quand on leur dit qu’ils vont travailler sur des tortues, des baleines ou des tigres.

C’est aussi compliqué pour publier des études scientifiques. On doit davantage justifier l’intérêt quand on traite de champignons que quand on travaille sur l’humain ou sur les vertébrés. On note un biais d’intérêt même au sein de la communauté scientifique. Quand on travaille par exemple sur la formation des espèces, on va avoir tendance à citer des exemples de ce phénomène chez les animaux ou les plantes. Mais quand on essaie d’expliquer comment les espèces se forment chez les champignons, cela intéresse tout de suite beaucoup moins de monde.

Quelles stratégies avez-vous du coup mises en place pour faire valoir l’intérêt et l’importance de vos objets de recherche ?

T.G. : Parfois, on insiste sur le fait que les champignons peuvent être de bons modèles pour répondre à des grandes questions qui sont complexes à élucider si l’on se concentre uniquement sur les animaux et les végétaux. Je travaille par exemple sur l’évolution des chromosomes sexuels, afin d’essayer de comprendre pourquoi certains perdent leurs gènes.

Chez les mammifères, et notamment les humains, les chromosomes X et Y sont deux chromosomes sexuels : en général, XX donne un développement femelle et XY un développement mâle. Le chromosome X et Y échangent très peu de morceaux d’ADN entre eux, sauf dans de petites zones à leurs extrémités. Or, les échanges d’ADN aident normalement à réparer les erreurs introduites par mutations sur les chromosomes. Le chromosome Y ne recombine jamais et il manque ainsi ce mécanisme de réparation, ce qui lui a fait perdre progressivement la plupart de ses gènes, et l’a fait rétrécir.

C’est pour cela qu’il est devenu beaucoup plus petit que le X et qu’on dit qu’il s’est « dégénéré ». C’est une réalité qui interpelle : pourquoi est-ce que cela a évolué comme cela ? Le chromosome Y va-t-il disparaître ?

C’est difficile de répondre à cette question si on étudie seulement les mammifères, ils ont déjà tous des vieux chromosomes et ils ont tous les mêmes. Donc si on veut comprendre comment ça a évolué au départ, il faut étudier des situations où ces chromosomes sont encore jeunes. Or, justement, on a montré que chez certains champignons ces chromosomes évoluaient de façons répétées, et pourtant il n’y a même pas de sexes différents : on n’a pas des femelles et des mâles chez les champignons.

C’est très étonnant, car on a longtemps pensé que les chromosomes sexuels devenaient aussi différents parce qu’ils déterminent les sexes mâles et femelles, et qu’il y avait plein de différences entre les mâles et femelles. L’hypothèse était donc qu’il fallait bien arrêter les échanges réguliers de matériel génétique entre le X et le Y pour faire tous ces caractères différents entre mâles et femelles. Mais en fait, on observe exactement la même chose chez les champignons alors qu’il n’y a pas de sexes différents. Ça montre donc bien qu’il y autre chose qui pousse ces chromosomes sexuels à stopper les échanges génétiques. Mais si on étudiait uniquement les mammifères, on ne pourrait pas savoir cela.

Comment expliquer l’évolution des chromosomes sexuels ?

Une autre façon, sinon, d’intéresser les gens aux champignons, c’est d’étudier ceux que les gens aiment bien, par exemple les moisissures qui affinent le camembert ou le roquefort pour essayer de comprendre comment on les a fait évoluer pour faire du bon fromage.

Domestication des champignons du fromage et leur perte de diversité.

Les champignons liés aux maladies émergentes peuvent également susciter l’intérêt. C’est le cas des Cordyceps sur lesquels j’ai pu travailler et qui ont été médiatisés avec le succès de la série The Last of us. Les Cordyceps sont des champignons qui peuvent infecter plusieurs insectes, des fourmis et des chenilles notamment. En les infectant, ils vont changer le comportement de ces insectes en prenant le contrôle de leur cerveau. Mais il reste pour l’instant très improbable d’imaginer que les Cordyceps puissent infecter l’humain, comme cela se passe dans cette série américaine !

The Last of US : faut-il craindre les champignons cordyceps ?

Dans la recherche, certains animaux sont privilégiés par rapport à d’autres. Les oiseaux par exemple, semblent avoir bien plus de succès que les insectes. Si l’on regarde par exemple sur Google Scholar, le moteur de recherches d’articles scientifiques, on constate que, quand on tape birds, on nous propose 7,9 millions publications scientifiques. Quand on tape insects, il n’y en a que 5,8. Comment expliquer que la recherche néglige potentiellement certaines catégories de la biodiversité ?

T. G. : Les oiseaux ont toujours été l’objet de beaucoup d’intérêts, et le plaisir intrinsèque qu’il y a à les regarder n’est sans doute pas étranger aux intérêts scientifiques qu’ils suscitent.

Cet intérêt peut ensuite s’auto-entretenir. Car plus il y a un corpus de données présentes, plus on peut poser de questions poussées. Pour les oiseaux on va avoir des phylogénies complètes permettant de reconstituer l’évolution des organismes vivants. C’est la clef pour répondre à beaucoup de questions. Chez les champignons au contraire, il nous manque plein d’informations pour reconstituer l’évolution des espèces. Mais c’est aussi ce qui me passionne chez les champignons : il y a de ce fait énormément de choses à découvrir, car c’est un champ inexploré, mais c’est sans doute un peu plus risqué.

Les emojis disponibles consacrés aux oiseaux.
Les emojis disponibles consacrés aux oiseaux.
Capture d’écran Emojipedia

C’est cela qui vous a amené à travailler sur les champignons ?

T. G. : À l’origine, c’est plutôt le hasard, je cherchais un sujet de thèse, et l’INRAE en avait publié un sur la pourriture grise de la vigne, causée par le champignon Botrytis cinerea. J’ai donc candidaté et j’ai vite trouvé ça passionnant, car il y avait énormément de choses à défricher pour comprendre l’évolution des champignons pathogènes de plantes, notamment comment il coévoluent avec leurs plantes hôtes.

Les champignons évoluent en effet généralement très vite, car ils produisent des milliards de spores, et donc un grand nombre de mutations différentes chaque génération, et ils peuvent avoir plusieurs générations par an. On observe d’ailleurs que les champignons pathogènes de cultures contournent en général très rapidement les gènes de résistance qu’on introduit dans nos plantes cultivées, en un ou deux ans ils évoluent de nouvelles virulences.

Un autre aspect intéressant des champignons est qu’ils sont très importants écologiquement, ils sont un peu les éboueurs de la nature : ils décomposent la matière organique morte, ce qui permet aux nutriments de retourner dans le sol et d’être à nouveau disponibles pour la croissance des plantes ou des micro-organismes. Les champignons sont aussi assez pratiques à étudier, car ils ont en général de tout petits génomes, qu’on peut donc séquencer assez facilement. On peut aussi les garder vivants à -80 °C pendant des années. C’est d’ailleurs un autre aspect fascinant des champignons : ils ne vieillissent pas, et trente ans plus tard, ils n’ont pas fini de me passionner !

Double page issue de l’ouvrage La Biodiversité en infographies aux Editions Tana
Double page issu de l’ouvrage La Biodiversité en infographies aux Editions Tana.
Tatiana Giraud, Hervé Bouilly et Catherine Huguet pour Tana Editions, Fourni par l’auteur

Les emojis présentent surtout la diversité des espèces, mais la biodiversité, est-ce que ce n’est que cela ? Est-ce qu’il ne faut regarder que le nombre d’espèces pour l’évaluer ?

page issue de l’ouvrage La Biodiversité en infographies aux Editions Tana
page issue de l’ouvrage La Biodiversité en infographies aux Editions Tana.
Tatiana Giraud, Hervé Bouilly et Catherine Huguet pour Tana Editions, Fourni par l’auteur

T. G. : Non, il y a aussi la diversité génétique au sein d’une même espèce. C’est capital, car c’est cela qui permet l’adaptation à de nouveaux environnements ou des conditions changeantes. En effet, l’adaptation se produit par sélection naturelle, qui trie parmi la diversité génétique existante. On connaît bien par exemple la diversité à l’intérieur de l’espèce humaine, avec des variations pour la couleur de la peau, qui est une adaptation à la quantité d’UV à des latitudes données : aux tropiques, trop d’UV induisent des mutations qui peuvent causer des maladies, et la mélanine de la peau protège les humains contre ces UV.

Au contraire, aux hautes latitudes, trop peu d’UV limite notre synthèse de vitamine D, et il vaut mieux ne pas en avoir trop de mélanine dans la peau ; d’autres populations humaines sont adaptées à vivre aux hautes altitude avec peu d’oxygènes, ou à nager en apnée pendant 20 minutes pour pêcher. Dans les émojis on voit que cette diversité génétique n’est présente que chez les chiens ou chez d’autres animaux domestiqués.

The Conversation

Tatiana Giraud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Ce que les emojis racontent de la biodiversité – https://theconversation.com/ce-que-les-emojis-racontent-de-la-biodiversite-282292

Ce que la crise du kérosène signifie pour vos déplacements aériens cet été

Source: The Conversation – in French – By John Gradek, Faculty Lecturer and Academic Program Co-ordinator, Supply Network and Aviation Management, McGill University

Pour de nombreux habitants de l’hémisphère nord, l’arrivée de l’été rime avec les déplacements et les voyages. En famille, entre amis, sur la route, dans les airs ou à l’étranger, les vacances déclenchent chaque année les mêmes grands mouvements de voyageurs.


Pour les Canadiens, les voyages en avion cet été s’annoncent particulièrement mouvementés, sur fond de boycottage des voyages aux États-Unis, amorcé au début 2025, et de crise mondiale du kérosène déclenchée par la fermeture du détroit d’Ormuz.

À quoi pourraient ressembler les voyages en avion cet été, et à quoi les passagers doivent-ils s’attendre lorsqu’ils planifient leurs déplacements ?




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Les Canadiens boycottent toujours les États-Unis

Depuis le début de l’année 2025, les Canadiens boudent les voyages aux États-Unis en réaction aux menaces de droits de douane du président américain Donald Trump et à ses déclarations répétées sur une possible annexion du Canada comme « 51e État ».

Les voyages aller-retour des Canadiens depuis les États-Unis ont baissé de 32 % par rapport à mars 2024, selon Statistique Canada. Les Canadiens ont préféré se tourner vers des destinations nationales ou d’autres destinations internationales.

Le secteur du transport aérien en a pris bonne note. Les compagnies aériennes canadiennes ont réduit de 10 % leur offre de vols vers les États-Unis au premier trimestre, selon la société de données aéronautiques OAG. Air Transat prévoit même de mettre fin à tous ses vols vers les États-Unis d’ici juin.

Air Canada a augmenté le nombre de vols à destination et en provenance du Mexique et a mis en place de nouvelles liaisons aériennes. WestJet a également annoncé de nouvelles liaisons intérieures pour l’été, ainsi que l’ajout de vols supplémentaires entre l’est et l’ouest du Canada.

Qualifier ces projets d’ambitieux serait un euphémisme.

La crise actuelle du carburant

Le 27 février, la campagne militaire américano-israélienne contre l’Iran a débuté. La fermeture consécutive par l’Iran du détroit d’Ormuz – par lequel transite normalement environ un cinquième du pétrole mondial – a fait flamber les prix du kérosène, affectant les approvisionnements destinés à l’Asie et à l’Europe.




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Depuis le début de la guerre, les prix du kérosène ont augmenté de près de 70 %, selon l’indice Platts Global Jet Fuel Index. Les transporteurs aériens ont été contraints de revoir leur offre de vols et de hausser le prix des billets d’avion.

Plusieurs régions du monde sont confrontées à des pénuries imminentes de kérosène. Plusieurs pays d’Asie et d’Europe occidentale ont commencé à rationner les produits pétroliers tels que l’essence, le diesel et le kérosène, à mesure que les réserves locales s’amenuisent.

Certaines compagnies aériennes ont commencé à réduire leurs vols en réponse aux mesures de rationnement, ce qui touche à la fois le nombre d’appareils en service et les effectifs.

La faillite de Spirit, un signal d’alarme

Les difficultés financières sont désormais au centre des discussions dans les conseils d’administration, et de nombreuses initiatives sont envisagées pour préserver les liquidités dans un contexte qui menace la survie de nombreux transporteurs.

L’illustration la plus frappante de cette pression s’est produite le 2 mai, lorsque Spirit Airlines a cessé ses activités. Spirit se classait huitième parmi les compagnies aériennes américaines en termes de sièges proposés en 2025. Sa fermeture a laissé environ 17 000 employés sans emploi et a bloqué des dizaines de milliers de passagers qui détenaient des billets pour des voyages à venir.

Le secrétaire américain aux Transports, Sean Duffy, a déclaré que la compagnie aérienne « était en grande difficulté bien avant la guerre avec l’Iran », mais que la flambée des prix du carburant avait anéanti ses dernières chances de survie. Le PDG de Spirit Airlines, Dave Davis, a pour sa part affirmé au Wall Street Journal que le plan de redressement de la compagnie aurait pu fonctionner sans ce choc pétrolier.

La disparition de Spirit fera disparaître l’une des rares options à très bas prix pour les voyageurs américains et pourrait entraîner une hausse des tarifs dans l’ensemble du secteur.

Sa fermeture a immédiatement attiré l’attention des régulateurs et du grand public sur la crise du kérosène. D’autres transporteurs américains pourraient-ils subir le même sort ? Des compagnies aériennes ailleurs dans le monde sont-elles également menacées ?

Quelles conséquences pour les voyages de l’été 2026

Pour les Canadiens qui voyagent cet été, la situation varie selon qu’il s’agit de vols intérieurs ou internationaux.

Les compagnies aériennes ont augmenté leurs tarifs pour compenser la hausse des coûts du carburant, réduit leurs vols sur les liaisons devenues non rentables et commencé à revoir leurs plans de croissance pour tenir compte des incertitudes géopolitiques.

Pour les voyageurs qui envisagent de voyager à l’étranger cet été, les tarifs aériens ont considérablement augmenté. Les tarifs des vols intérieurs au Canada sont également plus élevés qu’en 2025, bien que l’augmentation soit plus modeste.

La demande sur les liaisons intérieures est restée forte, et les transporteurs n’ont donné aucun signe de ralentissement. La concurrence entre les transporteurs – un facteur clé de la baisse des tarifs aériens – a été au mieux modérée, les compagnies aériennes se concentrant sur la rentabilité et, dans certains cas, sur leur survie.

Comme toutes les crises de ce type, celle du kérosène finira par s’atténuer. Reste à savoir quand, un point encore très incertain. L’Association internationale du transport aérien rappelle que même si le détroit d’Ormuz venait à rouvrir, le retour à un approvisionnement normal en kérosène pourrait prendre des mois.

Pour les voyageurs qui finalisent encore leurs projets d’été, la vraie question est celle du niveau d’incertitude qu’ils sont prêts à accepter. De nouvelles réductions de vols sont possibles, voire probables, et les passagers pourraient n’être prévenus qu’à la dernière minute en cas d’annulation.

Ceux qui souhaitent un voyage simple et sans stress auraient intérêt à privilégier des destinations plus proches et les vols intérieurs. Les voyages internationaux de cet été s’annoncent plus imprévisibles pour ceux qui disposent de davantage de flexibilité.

La Conversation Canada

John Gradek ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Ce que la crise du kérosène signifie pour vos déplacements aériens cet été – https://theconversation.com/ce-que-la-crise-du-kerosene-signifie-pour-vos-deplacements-aeriens-cet-ete-282552

Malgré leur pollution numérique considérable, les grandes banques canadiennes divulguent de moins en moins d’informations sur le sujet

Source: The Conversation – in French – By Sylvain Amoros, Adjunct Professor, Department of Marketing, HEC Montréal

Au début de l’année 2025, quelques-unes des plus grandes banques canadiennes, notamment celles qui génèrent le plus d’émissions numériques et qui ont la responsabilité la plus importante, se sont retirées de l’alliance bancaire Net Zéro.

Ces institutions, dont l’empreinte carbone numérique est disproportionnée, ont invoqué la complexité réglementaire et les pressions concurrentielles pour justifier leur choix. Cette décision a suscité de nombreuses interrogations de la part des investisseurs, des décideurs politiques et du grand public quant à l’engagement des banques en faveur du développement durable.

Parallèlement, le projet de loi C-59, adopté fin 2024, a introduit de nouvelles dispositions dans la Loi sur la concurrence afin de renforcer l’imputabilité en matière d’écoblanchiment et d’allégations environnementales trompeuses.

Cette coïncidence est frappante : juste au moment où Ottawa resserre les règles de divulgation, les grandes banques qui dominent les émissions numériques se retirent des engagements climatiques volontaires. Cette tension entre les mesures volontaires et l’imputabilité exigée par le gouvernement fédéral souligne la pression croissante exercée sur les institutions financières pour qu’elles prouvent — plutôt que de simplement promouvoir — leur performance environnementale.

Emprunte carbone numérique

Pendant des décennies, les banques se sont présentées comme des chefs de file en matière de développement durable, grâce au financement d’énergies renouvelables et à des engagements ambitieux sur les plans environnementaux, sociaux et de gouvernance. Pourtant, leur récente sortie des coalitions climatiques, associée à leur empreinte carbone numérique disproportionnée, constitue un revirement alarmant.

Nous avons mené une étude sur l’impact environnemental de neuf banques canadiennes, dont les cinq plus grandes : la CIBC, la Banque TD, la Banque Scotia, la Banque Royale du Canada et la BMO. Notre recherche visait à quantifier leur impact environnemental par le calcul de leur empreinte carbone numérique.

Les banques sont des piliers de notre économie et de notre société. Elles ont le pouvoir et la responsabilité de mener la transition vers une économie plus durable. Cependant, leur récent retrait de l’alliance bancaire Net Zéro, associé aux préoccupations concernant l’écoblanchiment, soulève des questions légitimes quant à leur engagement réel en faveur du développement durable.




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Comment éviter l’écoblanchiment dans la compensation carbone ?


Notre objectif, en tant que chercheurs, est de fournir aux clients des banques et aux institutions financières des informations sur leur incidence environnementale. Il est essentiel de comprendre l’empreinte environnementale des opérations numériques des banques, car cet aspect, souvent négligé, représente une part importante de leur empreinte carbone globale.

Nous avons analysé les données publiques de 2024 afin de mesurer l’impact carbone des pratiques numériques des banques canadiennes. Notre étude s’est concentrée sur deux aspects principaux :

1) l’utilisation des sites Web (l’énergie consommée par le chargement des sites, les transferts de données et l’hébergement), et

2) l’acquisition de trafic, qui englobe l’ensemble des activités marketing visant à attirer des visiteurs sur les sites, qu’il s’agisse de courriels, de publicités payantes, d’optimisation des moteurs de recherche ou de campagnes sur les réseaux sociaux.

Notre objectif était de comparer les émissions de carbone entre les banques, d’évaluer leur efficacité par visite et de fournir des informations transparentes au public. En ciblant les opérations numériques les plus polluantes, nous formulons des recommandations d’amélioration.

Médias sociaux

Notre étude a permis de tirer des conclusions intéressantes sur l’impact environnemental numérique des banques canadiennes. La plus frappante est l’écart de performance entre la banque ayant obtenu le moins bon résultat et la meilleure : la première émet deux fois plus de carbone par visiteur que la seconde. Trois banques sont responsables à elles seules des deux tiers des émissions totales.

Afin de clarifier la suite, le terme « acquisition de trafic » désigne le processus consistant à attirer des visiteurs sur un site, que ce soit par des publicités payantes, des résultats de recherche organiques ou du contenu sur les réseaux sociaux. Le trafic organique provient des internautes qui trouvent naturellement le site d’une banque par le biais de moteurs de recherche, de réseaux sociaux ou de marketing de contenu, tandis que le trafic payant est généré par le placement de publicités.

Les données révèlent que 77 % des émissions numériques sont liées à l’acquisition de trafic, contre seulement 23 % pour l’utilisation des sites Web. Bien qu’il ne représente qu’une petite fraction du trafic total, le trafic payant engendre 95 % des émissions liées au trafic, tandis que le trafic organique n’en représente que 5 %.

Le marketing payant sur les réseaux sociaux est particulièrement problématique : il est responsable de 58 % des émissions, alors qu’il ne constitue que 1 % du trafic total.


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Autrement dit, les publicités sur les réseaux sociaux manquent d’efficacité si on tient compte des émissions de carbone : un visiteur provenant d’une publicité en ligne émet 418 fois plus de dioxyde de carbone qu’un visiteur provenant de sources organiques.

Ces résultats révèlent que la publicité en ligne, en particulier les campagnes sur les réseaux sociaux, représente une source importante de pollution cachée.

Une source de pollution cachée

Nos conclusions montrent à quel point la publicité en ligne, notamment sur les réseaux sociaux, constitue une source importante de pollution numérique. La réalité est claire : chaque clic a un coût carbone.

Les banques peuvent améliorer leur marketing entrant, c’est-à-dire les stratégies qui attirent les utilisateurs de manière organique, en proposant un contenu pertinent, en optimisant les recherches et en bonifiant l’expérience utilisateur, plutôt que d’avoir recours à des publicités payantes.




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Les crédits carbone sont utiles pour stabiliser le climat… mais sont-ils utilisés efficacement ?


La transparence et les pratiques numériques durables sont essentielles pour des services bancaires écologiques qui permettent de réduire les émissions sans sacrifier l’innovation ou la compétitivité.

Après s’être retirées de l’Alliance bancaire Net Zéro et avoir maintenu leurs engagements publics en matière de neutralité carbone, de nombreuses banques continuent de générer des émissions importantes dans le cadre de leurs activités numériques.

Cette situation soulève une question cruciale pour les autorités de réglementation, les investisseurs et les consommateurs : les banques utiliseront-elles leurs ressources considérables pour montrer l’exemple en matière de durabilité, ou retarderont-elles encore la prise de mesures significatives ?

Notre prochaine étude évaluera si ces institutions tiennent leurs engagements ou persistent dans leurs pratiques actuelles, alors que l’urgence climatique ne cesse de croître.


Victor Prouteau, qui était étudiant à la maîtrise à HEC Montréal à l’époque de cette étude, est coauteur de cet article.

La Conversation Canada

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Malgré leur pollution numérique considérable, les grandes banques canadiennes divulguent de moins en moins d’informations sur le sujet – https://theconversation.com/malgre-leur-pollution-numerique-considerable-les-grandes-banques-canadiennes-divulguent-de-moins-en-moins-dinformations-sur-le-sujet-268924

Séparations conflictuelles voire violentes : ce que révèlent les attaques verbales des pères

Source: The Conversation – in French – By Laferrière Aude, Maitresse de conférence en Linguistique, IAE Saint-Etienne

Une étude s’est plongée dans des sms et mails envoyés par des pères et jugés blessants ou intimidants par les mères qui les ont reçus, dans des contextes de séparations conflictuelles ou violentes, révélant un florilège de remarques misogynes.


La coparentalité, en cas de séparation, peut tourner à la communication forcée quand elle s’éloigne de son objectif de construction d’un projet commun pour l’enfant et qu’elle vire à la destruction symbolique de l’autre.

Pour reprendre les mots de la chercheuse en psychologie sociale Andreea Gruev-Vintila, spécialiste du contrôle coercitif, la coparentalité peut alors se muer en « contreparentalité » et constituer un « boulevard » pour dénigrer, intimider, et harceler en permanence l’autre parent.




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J’ai voulu cerner et caractériser linguistiquement ce qui, dans les échanges coparentaux, est ressenti comme une violence par les destinataires, afin de l’objectiver, étant donné que les comportements verbaux ou psychologiques violents sont parfois difficiles à qualifier juridiquement.

Pour constituer ce corpus d’étude, je me suis rapprochée d’acteurs pouvant accompagner les coparents lors des séparations conflictuelles ou violentes (associations d’aide aux victimes de violences conjugales, travailleurs sociaux, psychocriminologues, psychologues…). Par ce biais, vingt mères m’ont fourni des écrits électroniques – SMS et mails – de l’autre parent (masculin) qu’elles ont identifiés comme les blessant ou les intimidant.

Concernant cette nature non mixte du corpus, c’est de facto qu’elle l’est : aucun des rares hommes rencontrés dans les associations ou les patientèles ne s’est déclaré concerné. Les études le montrent : d’une part, les hommes se reconnaissent rarement comme victimes, en raison des stéréotypes de genre qui leur font éprouver de la honte à subir des violences conjugales ; d’autre part, ce sont les hommes qui commettent majoritairement les violences.

Routines langagières

Pour mener ces analyses linguistiques, j’adopte la conception actionnelle du langage qui l’envisage comme un outil pour agir sur ce qui nous entoure. Toute prise de parole est une forme d’action sociale produisant des effets réels.

C’est à ce titre que je parlerai d’acte de langage en empruntant mes outils à la sociolinguistique et à la pragmatique, qui vise à étudier les effets du langage. Plus précisément, je m’appuie sur les multiples travaux réalisés depuis les années 2000 par le groupe de recherche sur la violence verbale.

Que l’évaluation de la violence puisse être variable d’un individu à l’autre n’empêche pas que le corpus présente ce que ce groupe de recherche appelle un faisceau d’« actes de condamnations d’autrui » (reproches, accusations, menaces…) partageant un potentiel agressif. Voici six actes de condamnation qui ressurgissent d’une correspondance à l’autre, telles des routines langagières, empreintes de stéréotypes misogynes. Ils sont illustrés ici par des phrases extraites du corpus d’étude.

La femme manipulatrice : « Espèce de manipulatrice ! », « Tu es sournoise »

L’insulte et plus largement la qualification péjorative constituent des attaques directes à l’image de la cible. Elles stigmatisent, tout en masquant le jugement personnel sous des allures de vérité irréfutable, constituant en ce sens des coups de force énonciatifs : le locuteur impose une idée sans permettre de la discuter.

Qui plus est, elles mobilisent ici le stéréotype misogyne de la femme fourbe : celui qui envoie le message se pose alors comme celui qui met au jour et déjoue les stratégies malveillantes imputées à la mère séparée. Ce faisant, l’insulte se pare d’un semblant de légitimité, comme s’il s’agissait d’un acte d’autodéfense du père séparé face aux agissements condamnables dont il serait victime.

La femme vénale : « L’argent, tu l’aimes quand il est pour toi »

Le dénigrement de la coparente passe par des « reproches sur l’être » : elle est essentialisée sous une facette péjorative, ici par mobilisation du cliché de la femme vénale, qui se combine souvent à celui de l’ex-vengeresse qui aurait pour but de mettre à terre son ex-conjoint.

Formulé à l’égard de la mère, il peut se décliner en accusation de détournement de la pension alimentaire à des fins personnelles : « Sur la pension que je te verse, se pourrait-il qu’il reste de quoi acheter des chaussures à notre enfant ? », questionne l’un des pères. Un tel message double alors le reproche de femme cupide par celui de mère égoïste et négligente.

La femme mise au pilori : « Tout le monde te trouve consternante »

L’acte de condamnation est parfois aggravé par l’idée d’une disqualification publique. Le locuteur présente son jugement personnel comme cautionné par d’autres personnes (ici, une masse anonyme).

Cet argument dit de l’appel au peuple renvoie, parmi les stratégies de l’agresseur, à celle de « recruter des alliés ». Une médisance qui peut faire éprouver à la mère des sentiments d’humiliation la conduisant à s’auto-exclure.

La pathologisation de la femme : « Tu as un mal-être au fond de toi », « Tu pourris la vie de nos enfants avec tes névroses ! »

Une véritable « rhétorique du diagnostic » est déployée, qui consiste à attribuer une pathologie psychique à la femme pour discréditer la mère. La locution « au fond de toi » révèle une « effraction » qui consiste à « pénétrer dans le territoire psychique de l’autre […], à penser pour l’autre », comme le relève la psychiatre et psychanalyste Marie-France Hirigoyen.

En outre, ces représentations de mères en proie à des débordements émotionnels et physiques sont profondément sexistes, mobilisant le stéréotype de la femme émotive, fragile et hystérique-terme qui revient dans certains messages. Enfin, ce portrait de la coparente en mère névrosée et nocive témoigne d’une stratégie de diabolisation par laquelle l’émetteur se construit, par contraste et monopole, l’image du parent sain et protecteur.

La menace du recours à la justice : « Si tu refuses, je saisis le juge aux affaires familiales »

La menace réduit la liberté de choix de la cible à deux options : obéir ou être sanctionnée. Véritable ultimatum, elle cumule une fonction intimidatrice – en instrumentalisant les institutions, ici judiciaires, pour faire peur (argument du bâton) – et une fonction injonctive puisqu’il s’agit de faire obéir la cible.

« Je te prie de respecter les horaires. 17h30, ce n’est pas 17h45. En cas d’écart, tu récupéreras tes enfants au commissariat », écrit également un père. Ici, les enfants sont aussi instrumentalisés. Leur évocation en victimes collatérales met en place un chantage affectif. En outre, l’acte de reproche adressé à la destinataire (ici son manque de ponctualité aux passations) agit comme une légitimation de la menace, présentée comme une simple réaction du père à un manquement de la mère. Dès lors, c’est elle qui est tenue pour responsable du comportement masculin menaçant (stratégie d’inversion des rôles).

Les menaces judiciaires ont aussi un pouvoir d’extorsion élevé car elles jouent non seulement sur la crainte de la mère de voir le mode de garde révisé mais aussi d’avoir à (re)vivre l’épreuve psychologique du passage au tribunal, ainsi que l’effort financier associé (menace économique).

Instrumentalisation de l’enfant : « Notre enfant saura tout et ne te le pardonnera pas »

Ce type de sombre prophétie pour la mère mobilise plusieurs stratégies. S’y retrouve tout d’abord l’instrumentalisation de l’enfant, dans cette menace de « coalition », par laquelle « un parent tente de faire alliance avec l’enfant contre l’autre parent », selon la définition du psychologue clinicien Nicolas Favez. Cette triangulation faisant circuler un discours dénigrant sur la mère orchestre « le sabotage de la relation mère/enfant » (Andreea Gruev-Vintila).

De plus, s’y lit « le contrôle du récit », qui laisse penser aux femmes « qu’elles n’auront pas d’issue car leur vérité sera sanctionnée face au récit triomphant de l’agresseur » (Gruev-Vintila, toujours).

Alors que ces actes de condamnation se montrent comme individualisés, ajustés à ce qui serait la personnalité « dysfonctionnelle » de la coparente, leur récurrence dans le corpus révèle qu’ils relèvent d’une violence sociale, systémique.

Dresser aux mères un procès en incompétence vise à les blesser et à les déstabiliser en détériorant leur confiance en elles. La répétition – facteur aggravant de la violence verbale – de ces discours dépréciatifs instaure un harcèlement moral à même de perturber au quotidien l’exercice de la parentalité maternelle et par rebond, à fragiliser l’enfant.

Dès lors, il s’avère fondamental d’identifier ces violences verbales avançant sous le masque légitimant de la coparentalité, pour que les mères puissent s’en protéger et les différents acteurs de la chaîne pénale (force de l’ordre, officiers de la police judiciaire, magistrats, etc.), les détecter. C’est à ce profilage linguistique que je consacre mes recherches.

The Conversation

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ref. Séparations conflictuelles voire violentes : ce que révèlent les attaques verbales des pères – https://theconversation.com/separations-conflictuelles-voire-violentes-ce-que-revelent-les-attaques-verbales-des-peres-278136

Pourquoi le sommet Afrique-France de Nairobi porte la marque des priorités de Macron et de Ruto

Source: The Conversation – in French – By Frank Gerits, Research Fellow at the University of the Free State, South Africa and Assistant Professor in the History of International Relations, Utrecht University

Le sommet Afrique-France 2026 organisé à Nairobi les 11 et 12 mai est le premier à se tenir dans un pays africain qui n’est pas une ancienne colonie française. C’est également le premier depuis la rupture spectaculaire des relations entre la France et plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, notamment le Mali, le Burkina Faso et le Niger.

Le sommet de 2026 peut être considéré comme le dernier exemple en date de la nouvelle doctrine africaine du président Emmanuel Macron, qu’il a présentée au Burkina Faso en 2017. Les trois messages marquants de cette doctrine étaient :

  • des excuses pour les torts coloniaux

  • une approche néolibérale axée sur les petites entreprises pour les programmes d’aide

  • la volonté française de développer de nouvelles alliances en dehors de l’Afrique française.

Conformément à cette nouvelle doctrine, le président français a présenté en 2021, avec une certaine réticence, des excuses pour certains aspects de la politique coloniale française en Algérie. Il a notamment reconnu la torture et l’assassinat du héros nationaliste algérien Ali Boumendjel.

Mais surtout, Macron a cherché à renforcer la position de Paris alors que les anciennes alliances s’affaiblissaient.




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Il a délibérément investi du temps et de l’énergie au-delà de l’Afrique occidentale française. Sa visite officielle en Guinée-Bissau, une ancienne colonie portugaise, en est un bon exemple.

Juste après son élection en 2017, l’Agence française de développement (AFD) et la Fondation Tony Elumelu ont signé un accord au Nigeria. Il a pour objectif de rendre autonome une nouvelle génération de chefs d’entreprise. La Fondation Tony Elumelu est une organisation à but non lucratif basée à Lagos qui promeut l’entrepreneuriat chez les jeunes à travers l’Afrique.

Macron a ensuite mis en avant l’entrepreneuriat lors du nouveau sommet France-Afrique en 2021. Il a voulu inspirer la jeunesse africaine à innover et à créer des entreprises.

La conférence de cette année s’est tenue sous la bannière : « Africa Forward : Partenariats entre l’Afrique et la France pour l’innovation et la croissance ». L’accent mis sur les start-up n’est pas un hasard.

Le Kenya a également souligné le caractère novateur de cette rencontre, qui met l’accent sur l’Afrique en tant que partenaire majeur de l’Europe. L’Europe cherche de nouveaux alliés en pleine guerre en Ukraine. Et les États-Unis ne sont pas fiables, Donald Trump imposant des droits de douane et remettant en question l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord.

En tant qu’historien des relations entre le Nord et le Sud, je considère cette rencontre moins comme une rupture historique que comme la poursuite d’une relation plus ancienne et mutuellement bénéfique entre le Kenya et la France.

Le Kenya espère que ce rapprochement avec la France renforcera son influence à travers l’Afrique et lui permettra de rivaliser avec le poids diplomatique de l’Afrique du Sud, qui a accueilli le sommet du G20 en novembre 2025.

En transcendant la division classique entre l’Afrique française et l’Afrique britannique, Nairobi peut se présenter comme un leader continental et une ville diplomatique.

Histoire des relations entre la France et le Kenya

Les relations économiques et diplomatiques remontent aux années 1960 et 1970. En septembre 1970, la France avait envoyé un expert juridique peu connu, Jacques Mollet, pour conseiller le ministère kenyan de l’Industrie et du Commerce sur la Communauté de l’Afrique de l’Est nouvellement formée.

La France a également cherché à coopérer avec des institutions de la Communauté de l’Afrique de l’Est, telles que la Banque de développement de l’Afrique de l’Est. En devenant un partenaire étroit d’un bloc économique régional nouvellement établi en Afrique, dans lequel Nairobi jouait un rôle central, le ministère français des Affaires étrangères cherchait à affaiblir l’influence britannique en Afrique tout en renforçant sa propre position au sein de la Communauté économique européenne (CEE), aujourd’hui l’UE.

Paris justifiait avec un certain cynisme son ingérence comme un moyen de renforcer l’unité continentale, car une sphère d’influence française et une sphère d’influence britannique en Afrique conduiraient à une concurrence interne inutile entre les pays du Commonwealth en Afrique et les pays francophones.

Le Kenya a cherché à renforcer ses relations commerciales avec la France et la CEE dans les années 1960. Il s’agissait en partie d’une tentative pour s’affranchir du Commonwealth. Lors des négociations avec la CEE en 1963, une délégation d’Afrique de l’Est comprenant le ministre kenyan du Travail, Tom Mboya, a souligné que le maintien du Marché commun d’Afrique de l’Est était essentiel – et non celui du Commonwealth.

La vision commune de Ruto et Macron

Les similitudes entre le président kenyan William Ruto et Macron renforcent encore ce lien historique entre le Kenya et la France. Ils partagent les mêmes objectifs diplomatiques. Ils se concentrent tous deux sur le financement de la lutte contre le changement climatique et la sécurité, et ils privilégient tous deux la privatisation néolibérale comme mode de gouvernance tant au niveau national qu’international.

La campagne électorale de Ruto en 2022 a mis en avant la « nation des entrepreneurs », en mettant l’accent sur l’accompagnement des petites entreprises. Macron s’est comporté comme un homme d’affaires-diplomate à l’étranger, présentant les petites entreprises comme une solution au sous-développement.

Ce n’est donc pas un hasard si le sommet de 2026 a accueilli un forum des entreprises et que les discussions ont porté sur les avantages potentiels de l’intelligence artificielle. L’IA, les initiatives climatiques et la fabrication d’armes, ainsi que les petites entreprises qui ont vu le jour grâce à ces priorités, constituent des domaines de coopération et d’investissement entre les pays africains et les anciennes puissances coloniales. Les politiciens aiment s’en vanter.

Cela s’explique en partie par le fait qu’il s’agit d’initiatives qui n’ont pas encore fait leurs preuves et qui ne s’inscrivent pas dans une longue histoire d’échanges inégaux entre les deux pays. Elles constituent un terrain d’entente naturel pour deux parties cherchant à renouveler leurs relations, moins encombrées par le sombre passé de l’oppression coloniale.

Pourtant, l’accord entre la France et le Kenya sur la nécessité d’aborder les questions de sécurité, de changement climatique et d’intelligence artificielle occulte le fait que les deux pays se retrouvent souvent dans des camps opposés sur ces sujets.

Comme l’a montré l’invasion russe de l’Ukraine en 2022, les dirigeants africains et européens ne partagent pas nécessairement la même analyse de la situation sécuritaire mondiale.

Les pays européens pensaient obtenir le soutien total des pays africains, mais seuls 28 des 54 pays africains ont voté en faveur d’une résolution des Nations unies condamnant l’invasion russe de l’Ukraine. Le Kenya s’est abstenu.

Sur des questions telles que le changement climatique et l’intelligence artificielle, la France et le Kenya s’accordent à nouveau sur le principe général selon lequel ces questions nécessitent une action urgente, mais divergent quant à la forme que cette action devrait prendre.

Par exemple, le changement climatique a durement touché le Kenya. Les sécheresses prolongées exigent une véritable action climatique. Dans le même temps, la France et l’UE ont évoqué un assouplissement des réglementations climatiques pour faire face à la crise énergétique provoquée par la guerre des États-Unis contre l’Iran. Cela inclut un assouplissement des normes d’émissions pour les voitures.

Le même problème se pose en ce qui concerne l’économie de l’IA, dont la France se veut le champion. Ce sont les travailleurs à bas salaire du Kenya qui ont effectué la majeure partie du travail de fond pour faire fonctionner les applications d’IA. Les grands modèles linguistiques et autres applications doivent être entraînés et surveillés par des humains. Ces modèles sont souvent formés dans ce que l’on appelle au Kenya les « ateliers clandestins de l’IA ». Les Kenyans effectuent une grande partie du travail d’étiquetage des données et de modération de contenu dans le domaine de l’IA.

Une relation à long terme ?

En substance, le sommet illustre comment le financement climatique, la sécurité et l’IA sont utilisés pour renforcer les intérêts commerciaux tant en Afrique qu’en France, et constituent une tentative stratégique de redéfinir une relation longtemps assombrie par le colonialisme.

Cependant, l’avenir de cette approche menée par les entrepreneurs reste incertain. Son succès dépendra de la capacité de la France et du Kenya à garantir que la richesse générée par ces secteurs émergents soit largement répartie, ou à éviter qu’elle ne serve qu’à enrichir un petit cercle d’élites technologiques.

The Conversation

Frank Gerits does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Pourquoi le sommet Afrique-France de Nairobi porte la marque des priorités de Macron et de Ruto – https://theconversation.com/pourquoi-le-sommet-afrique-france-de-nairobi-porte-la-marque-des-priorites-de-macron-et-de-ruto-282763

L’incontinence urinaire féminine : un problème sous-estimé responsable de beaucoup de souffrances

Source: The Conversation – France in French (3) – By Marina Gómez de Quero Córdoba, Profesora Lectora en Grado en Enfermería, Universitat Rovira i Virgili

L’incontinence urinaire féminine n’est ni une maladie bénigne ni une conséquence « normale » liée au fait de prendre de l’âge, aux accouchements ou à la ménopause. Il s’agit d’un trouble fréquent, avec un impact biologique, psychologique et social profond, qui affecte la qualité de vie. Pourtant des traitements existent et la plupart d’entre eux ne passe pas par la case « chirurgie ».


Rire, tousser ou sortir de chez soi… que se passe-t-il quand ces actions quotidiennes deviennent des sources de stress permanent ? C’est ce que vivent les millions de femmes qui souffrent d’incontinence urinaire, un problème de santé aussi fréquent que sous-diagnostiqué.

On estime qu’environ une femme sur trois souffrira d’une forme d’incontinence au cours de sa vie (Cette pathologie touche entre 25 à 40 % des femmes selon les études, précise le ministère de la santé français, NdT). Pourtant, cette réalité est souvent banalisée et passée sous silence.

Il ne s’agit ni d’une maladie bénigne ni d’une conséquence « normale » de l’âge, des accouchements ou de la ménopause. Nous parlons là d’un trouble ayant un impact biologique, psychologique et social profond, qui affecte la qualité de vie des personnes qui en souffrent.

D’un point de vue physiologique, l’incontinence urinaire est due à une altération des mécanismes qui contrôlent le stockage et l’évacuation de l’urine. Dans des conditions normales, la vessie se remplit progressivement pendant que les muscles du plancher pelvien et les sphincters urétraux restent contractés, ce qui empêche les fuites. Quand ce système défaille – en raison d’une faiblesse du plancher pelvien, de lésions neurologiques, d’une hyperactivité du muscle détrusor ou de troubles hormonaux –, le contrôle volontaire de la miction est perdu.

Certains facteurs, tels que les grossesses et les accouchements, la ménopause, le vieillissement, des interventions chirurgicales subies antérieurement ou certaines maladies neurologiques peuvent contribuer à de tels changements. Cela donne lieu à différents types d’incontinence, comme l’incontinence d’effort (provoquée par un effort physique, une toux, un rire…), l’incontinence par impériosité (lorsqu’un besoin impérieux d’uriner se fait sentir et qu’une petite quantité s’échappe avant d’arriver aux toilettes) ou l’incontinence mixte.

Quand le problème n’est pas seulement physique

Pendant des années, ce problème a été abordé presque exclusivement sous l’angle physique : quelle quantité d’urine est perdue, à quelle fréquence, quel type de protection utiliser… Cependant, le véritable poids de l’incontinence ne se situe pas seulement au niveau de la vessie, mais aussi dans ce qu’elle provoque sur le plan émotionnel.

Dans une étude récemment publiée dans la revue Enfermería Clínica, nous avons examiné la situation de 200 femmes souffrant d’incontinence urinaire, suivies dans un service de soins infirmiers urologiques. Nos résultats révèlent que plus de 60 % d’entre elles présentaient des symptômes de dépression et près de 67 % manifestaient une anxiété cliniquement significative.

Même si ces données ne permettent pas d’établir un lien de cause à effet direct, il s’agit néanmoins de problèmes qui coexistent et s’influencent mutuellement. Il est également probable que des facteurs antérieurs – tels qu’un passé d’anxiété ou de dépression, des maladies chroniques ou des situations de vie stressantes – contribuent à ce mal-être psychologique.

En effet, il s’agit d’une souffrance émotionnelle persistante, associée à la peur constante de pertes urinaires, à la honte sociale et au sentiment de perte de contrôle.

Vivre en état d’alerte permanent

De nombreuses femmes qui souffrent d’incontinence organisent leur vie en fonction de ce symptôme ; elles s’interrogent en permanence : « où se trouvent les toilettes », « quels vêtements porter », « combien de temps est-il possible de rester hors de chez elles », peuvent-elles pratiquer une activité physique, ou voyager…

Cette vigilance permanente génère un stress chronique  : ni le corps ni l’esprit ne trouvent de répit, jusqu’à atteindre un point où cela devient épuisant.

Par ailleurs, près de 80 % des femmes que nous avons interrogées ont déclaré avoir besoin de recueillir davantage d’informations sur l’incontinence urinaire. Beaucoup se tournent vers Internet ou leur entourage, qui transmettent des informations fragmentaires, des idées reçues ou des messages contradictoires.

(Ameli, le site de l’Assurance maladie consacre un dossier complet à l’incontinence urinaire, NdT).

Les infirmières se sont imposées comme des figures clés de l’éducation à la santé et de l’accompagnement. Pourquoi ? En raison de leurs connaissances en matière de santé, de leur capacité à offrir un espace sûr où s’exprimer, du soutien émotionnel qu’elles apportent et du fait qu’elles constituent une figure (souvent féminine, ce qui aidait également) à qui confier ce qui n’avait pu être dit à quiconque pendant des années.

L’éducation à la santé ne consiste pas seulement à informer, mais aussi à expliquer en s’appuyant sur la science et les connaissances, dans un langage que les patients peuvent comprendre. Cette approche permet de mettre en place une écoute active, une validation, une régulation émotionnelle et un soutien en matière d’estime de soi.

L’incontinence urinaire a des répercussions non seulement sur cette dernière, mais aussi sur l’image corporelle, la vie sexuelle et la santé mentale. C’est pourquoi la traiter uniquement à l’aide de protections ou de solutions ponctuelles ne suffit pas. Les données scientifiques soulignent la nécessité d’une approche globale qui tienne compte à la fois des symptômes physiques et de l’impact émotionnel.

Comment diminuer l’incontinence et à qui s’adresser ?

Il existe aujourd’hui de nombreuses mesures efficaces pour réduire l’incontinence urinaire, et la plupart ne sont pas chirurgicales. L’approche principale consiste à suivre un traitement « conservateur », qui comprend notamment la rééducation du plancher pelvien à l’aide d’exercices encadrés par des professionnels, afin d’améliorer le contrôle urinaire et de réduire considérablement les fuites.

À cela s’ajoutent des stratégies telles que l’entraînement de la vessie, la modification des habitudes mictionnelles ou l’ajustement de la consommation de liquides et de caféine. L’éducation à la santé, dispensée par des infirmières ou des urologues, constitue aussi un élément essentiel pour briser les idées reçues et favoriser l’observance du traitement.

Dans certains cas, on peut recourir à des pessaires, des dispositifs en silicone que l’on insère dans le vagin pour soutenir les organes pelviens. Leur utilisation est particulièrement utile en cas de prolapsus, autrement dit lorsque la vessie, l’utérus ou le rectum descendent de leur position normale, en raison d’un affaiblissement du plancher pelvien. En outre, un traitement médicamenteux peut être prescrit au cas par cas, en fonction du type d’incontinence.

Lorsque ces mesures ne suffisent pas, différentes options chirurgicales peuvent être envisagées. Parmi celles-ci figure la pose d’une bande sous-urétrale, qui soutient l’urètre afin d’éviter les fuites lors d’efforts tels que la toux ou le rire. Une alternative est la colposuspension de Burch, une intervention chirurgicale qui soulève et fixe le col de la vessie. Dans certains cas, on peut également envisager la pose d’un sphincter urinaire artificiel.

En définitive, soulignons que les données scientifiques démontrent qu’une prise en charge précoce et personnalisée améliore les symptômes physiques, la qualité de vie et le bien-être émotionnel des femmes concernées par cette affection.

The Conversation

Marina Gómez de Quero Córdoba ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’incontinence urinaire féminine : un problème sous-estimé responsable de beaucoup de souffrances – https://theconversation.com/lincontinence-urinaire-feminine-un-probleme-sous-estime-responsable-de-beaucoup-de-souffrances-282397