L’IA générative, première révolution cognitive de l’histoire du travail

Source: The Conversation – in French – By Hugo Spring-Ragain, Doctorant en économie / économie mathématique, Centre d’études diplomatiques et stratégiques (CEDS)

L’intelligence artificielle ne détruit pas tant des emplois qu’elle modifie profondément les compétences nécessaires pour les accomplir. De cette confusion entre emploi et compétences risquent de naître des erreurs dans les politiques d’accompagnement des mutations en cours.


Chaque grande vague technologique a produit son lot de prédictions contradictoires sur l’emploi. L’intelligence artificielle (IA) ne fait pas exception. Mais avant de savoir combien d’emplois l’IA va créer ou détruire, il faudrait s’accorder sur ce qu’elle automatise réellement. La réponse oblige à distinguer trois notions que le débat public confond régulièrement : l’emploi, la compétence et la tâche.

Les grandes vagues d’automatisation ont suivi une logique remarquablement stable en deux siècles : vapeur, électricité, robotique industrielle ont déplacé les tâches physiques répétitives et épargné le travail cognitif non routinier. Cette régularité empirique a été formalisée par Autor, Levy et Murnane dès 2003 sous le nom d’« hypothèse de polarisation des tâches ».

Une illusion persistante

L’automatisation ronge les emplois intermédiaires, ceux des cols bleus qualifiés et employés de bureau exécutant des tâches routinières, mais épargne les deux extrémités. D’un côté, les tâches manuelles non routinières, comme la plomberie ou les soins, de l’autre, les tâches cognitives non routinières, comme l’analyse, le conseil ou la rédaction experte. Ces dernières constituaient le cœur des professions du tertiaire qualifié, et la conviction s’était solidement installée qu’elles resteraient hors d’atteinte.




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Cette conviction reposait sur une confusion conceptuelle qu’il faut dissiper avant tout. Ce n’est pas l’emploi de juriste ou d’analyste financier qui était protégé, c’est un ensemble de tâches précises qui composaient cet emploi et qui résistaient jusqu’ici à l’automatisation. La distinction entre ces trois niveaux est fondamentale.

Un emploi désigne un poste occupé dans une organisation, avec un contrat, un salaire, une fiche de poste. Une compétence est une capacité cognitive ou technique mobilisable dans plusieurs contextes professionnels. Une tâche est une action précise, délimitable, dont on peut évaluer si elle est ou non automatisable à un coût donné. C’est à ce troisième niveau que se joue réellement la transformation en cours, et c’est précisément ce niveau que le débat public ignore.

Rupture dans la longue histoire du capitalisme industriel

L’IA générative constitue une rupture dans cette longue histoire. Pour la première fois depuis l’industrialisation, les tâches cognitives qualifiées, rédaction, analyse documentaire, synthèse, production de premiers jets, se retrouvent directement exposées. Eloundou, Manning, Mishkin et Rock estiment qu’environ 80 % de la population active états-unienne pourrait voir au moins 10 % de ses tâches affectées par les grands modèles de langage, et que cette exposition croît avec le niveau de salaire. C’est l’exact inverse du schéma observé lors de toutes les vagues précédentes.

Le cadre analytique développé par Acemoglu et Restrepo permet d’aller plus loin. Leur modèle distingue deux effets opposés produits par toute vague d’automatisation :

  • l’effet de déplacement, d’abord : des travailleurs perdent des tâches au bénéfice de la machine, ce qui réduit mécaniquement la demande de travail et pèse sur les salaires des groupes affectés ;

  • l’effet de réintégration, ensuite : l’automatisation produit de nouvelles tâches où la valeur humaine est décisive, générant une demande compensatrice.

L’histoire longue du capitalisme industriel peut se lire comme une succession de ces deux effets, le second finissant généralement par compenser le premier.

Le cas de la traduction permet de voir très concrètement comment déplacement et réintégration se combinent, l’IA générative peut produire en quelques secondes un premier jet dans une autre langue, ce qui déplace une partie du travail auparavant effectué par des traducteurs humains vers la machine. Mais cette automatisation réintègre simultanément d’autres tâches ou renforce leur importance, telles que la vérification des contresens, l’adaptation au contexte culturel, l’harmonisation de la terminologie, le contrôle de la qualité et la validation finale.

Potentiel déséquilibre

Ce qui est préoccupant avec l’IA générative, c’est le déséquilibre potentiel entre ces deux dynamiques. Le déplacement s’opère à une vitesse que les marchés du travail et les institutions de formation peinent à absorber, tandis que la réintégration reste encore largement à construire.

Cependant, le phénomène le plus important n’est pas sectoriel, mais il est interne aux métiers eux-mêmes. Dans ses « Perspectives de l’emploi », l’OCDE met en évidence que les professions les plus exposées à l’IA générative sont précisément celles à forte densité cognitive : finance, droit, conseil, enseignement supérieur. Contrairement aux vagues précédentes qui frappaient les zones rurales et les bassins industriels, l’exposition est désormais plus forte dans les grandes métropoles et chez les travailleurs hautement qualifiés, un renversement géographique et social inédit.

Redistribuer les tâches

Ce renversement se joue concrètement au niveau de la tâche.

Dans un même poste d’analyste financier ou de juriste, certaines tâches migrent vers l’IA (produire un résumé exécutif, générer une première analyse de contrat, synthétiser une revue de littérature), tandis que d’autres se revalorisent mécaniquement : définir le cadre d’analyse pertinent, évaluer la qualité d’un raisonnement automatisé, détecter une erreur factuelle dans un output, assumer la responsabilité juridique ou éthique d’une décision. Ce ne sont pas des emplois qui disparaissent. Ce sont des bouquets de tâches qui se redistribuent entre humains et machines, transformant de l’intérieur ce qu’un employeur attend d’un salarié qualifié.

Cette redistribution des tâches a une implication directe sur les compétences qui seront réellement valorisées dans les années à venir, et elle renverse une partie des évidences habituelles sur la formation professionnelle.

Former les travailleurs à utiliser l’IA au sens instrumental, maîtriser un outil, rédiger des prompts efficaces, s’approprier une interface, est utile à court terme, mais c’est insuffisant si la compétence réellement demandée demain n’est pas de produire avec l’IA, mais de superviser et de critiquer ce qu’elle produit.

Un enjeu de formation

Or, superviser efficacement un output d’IA requiert exactement ce que les formations courtes et techniques peinent à développer : une culture générale solide permettant de détecter une erreur de fond, une capacité argumentative pour évaluer la cohérence d’un raisonnement, une connaissance des biais cognitifs pour identifier les angles morts d’une analyse automatisée. Ce sont des compétences que les sciences de l’éducation regroupent sous le terme de métacompétences : apprendre à apprendre, à exercer un jugement critique, à mobiliser des savoirs dans des situations inédites.

Arte, 2025.

Le paradoxe devient alors le suivant. À mesure que l’IA automatise les tâches routinières de la connaissance, elle valorise précisément ce que les formations généralistes et les cursus de sciences humaines cultivent de longue date et que les débats sur l’employabilité ont eu tendance à déconsidérer au profit de compétences techniques plus immédiatement mesurables.

Non par nostalgie des humanités, mais par logique économique pure. Si la machine produit le texte, l’analyse et la synthèse, la valeur marginale de l’humain réside dans sa capacité à juger si ce texte dit vrai, si cette analyse est pertinente au regard du contexte réel, si cette synthèse sert l’objectif poursuivi.

The Conversation

Hugo Spring-Ragain ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’IA générative, première révolution cognitive de l’histoire du travail – https://theconversation.com/lia-generative-premiere-revolution-cognitive-de-lhistoire-du-travail-279911

La Bulgarie a adopté l’euro pour oublier son trauma de l’hyperinflation

Source: The Conversation – in French – By Dominique Torre, Professeur de Sciences Economiques, Université Côte d’Azur

Depuis le 1<sup>er</sup>&nbsp;janvier 2026, la Bulgarie est le 21<sup>e</sup>&nbsp;pays à adopter l’euro. ZoomViewer/wikimediacommons

Après la Croatie admise en 2023, la Bulgarie est, depuis le 1er janvier 2026, le 21ᵉ pays membre de la zone euro. C’est le résultat d’un long cheminement qui a débuté à la chute du régime autocratique de Todor Jivkov, en 1989, et à la suite du traumatisme de l’hyperinflation à 1 058,4 %, en 1997. Pourquoi cette adoption a-t-elle pris autant de temps ? Avec quels enjeux ?


Dimanche 19 avril 2026, l’ancien président bulgare prorusse Roumen Radev remporte les élections législatives avec 130 sièges sur 240 au Parlement.

Il hérite d’un pays ayant adopté l’euro, le 1er février 2026. Le lev – 1,95583 lev équivalait à 1 euro –, la monnaie historique, a disparu. La Banque nationale de Bulgarie (Българска народна банка) est devenue membre de l’Eurosystème de la zone euro.

Pourquoi cette décision ? Retour historique de 1990 à nos jours.

Hyperinflation depuis la chute du mur de Berlin

En 1997, la Bulgarie traverse une période d’hyperinflation avec un pic à 1 058,4 %. Dans une telle situation, la tentation des salariés est de convertir immédiatement le montant de leur salaire en devise étrangère, ce qui déprécie la monnaie domestique. Pour les commerçants, la situation pousse à ajuster les prix en permanence pour ne pas risquer de vendre à perte.

Les autorités politiques et monétaires adoptent alors un Currency Board, régime monétaire très contraignant mais efficace pour combattre l’inflation. Concrètement, arrimer la valeur du lev à une autre monnaie, comme l’euro ou le deutschemark.

Si le résultat de cette stratégie est payante, avec une inflation tombée à 22 % en 1998, la Bulgarie perd les leviers de sa politique économique.


Banque mondiale

En parallèle, un taux de croissance moyen trop faible et surtout trop volatil (– 9,12 % de croissance annuelle du PIB en 1992, 5,21 % en 1996 ou – 8,40 % en 1999) décourage les élites, qui quittent peu à peu le pays. Entre 1992 et 2001, le nombre d’habitants chute de 6 %. Les décideurs réfractaires à une expatriation restent en attente des bienfaits de l’Union européenne, à laquelle la Bulgarie adhère en 2007.

Malgré une demande répétée des autorités bulgares, l’Union européenne fait tarder les choses pour intégrer le pays dans la zone euro. Si les indicateurs quantifiables – niveau d’inflation, taux d’intérêt – ne sont pas tous au vert, l’Union européenne pointe surtout le taux de change artificiellement stable, condition nécessaire du Currency Board. De façon plus informelle, l’Union européenne s’alarme de l’instabilité des institutions et de leur difficulté à maîtriser – parfois en leur sein même – un niveau préoccupant de corruption.

Rattrapage économique de la Bulgarie

En juillet 2020, la Bulgarie rejoint le Mécanisme de taux de change européen (l’antichambre de la zone euro) avec un objectif du passage à l’euro en 2024. Après des années d’hésitation, son admission est décidée en juillet 2025.

Des questions persistent : les institutions sont-elles assez solides ? Une crise économique ou financière bulgare pourrait-elle se produire et miner l’Union monétaire ?

La décision d’intégration à la zone euro revient à répondre positivement à la première question. Si une crise venait à se développer en Bulgarie, les Bulgares soutenus par leurs voisins sauraient, pense-t-on, la maîtriser localement.

En 2025, les 100 milliards d’euros de produit intérieur brut (PIB) de la Bulgarie ne représentent que 0,7 % à 0,8 % du PIB de la zone euro, ce qui limite la puissance d’éventuels d’effets de propagation. Le rattrapage de la Bulgarie en termes réels (prenant en compte l’inflation) est très tangible depuis 2007 : le produit intérieur brut par tête, évalué à 41 % de la moyenne de la zone euro lors de son admission dans l’Union européenne, s’affiche aujourd’hui à 67 % de cette moyenne.

Passage à l’euro vu de Bulgarie

La classe politique bulgare a été majoritairement pro-européenne pendant des décennies. Elle a soutenu le passage à l’euro, puisque la monnaie diminuait les coûts de transaction et rendait plus sûres les banques, désormais surveillées selon les normes de la Banque centrale européenne. Ces dernières éloignent la Bulgarie de la situation de 1996 quand plus de 60 % des prêts n’étaient pas remboursés.

En 2026, cette classe politique souhaite attirer de nouveaux capitaux créateurs d’emplois. Comme dans d’autres pays d’Europe centrale, le nationalisme et l’euroscepticisme gagnent du terrain dans la classe politique bulgare. Roumen Radev, le président du pays a démissionné en janvier dernier. Après une présidence pro-européenne, son discours est plus ambigu :

« La rupture définitive entre les Bulgares et la classe politique s’est produite avec le refus du Parlement d’organiser un référendum sur la date d’introduction de la monnaie unique européenne. Les représentants du peuple ont refusé au peuple son droit de choisir. »




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Les sondages effectués par l’institut bulgare Alpha Research indiquaient en mai 2026 que les électeurs favorables et défavorables à l’euro s’équilibrent – 49 % pour, 45,8 % contre. Selon le dernier Eurobaromètre de la Commission européenne, 49 % des Bulgares sont opposés à la monnaie unique en 2025. Les opinions défavorables l’emportaient largement en 2022, ce qui relativise l’impression mitigée de ces chiffres.

Bien sûr, les consommateurs craignent une perte de pouvoir d’achat, ce qui intervient toujours à la marge quand un pays passe à l’euro. Les dernières expériences ont montré que ce surcroît d’inflation est limité – de 0,2 % à 0,35 % – et temporaire.

On peut donc penser qu’il en sera de même en Bulgarie, et que ce passage sera bénéfique pour le pays.

Pourquoi les choses ont-elles tant traîné ?

En réalité, la Bulgarie revient de loin. Le Currency Board, ce régime monétaire qui l’a sauvée de l’hyperinflation en 1997, est à la fois une curiosité dans un monde de flottement généralisé des monnaies et un piège qui peut se refermer sur ceux qui l’adoptent… lorsqu’ils souhaitent rejoindre une union monétaire.

Ce système d’émission monétaire ressemble un peu à ce qu’était théoriquement l’étalon-or (une monnaie équivaut à un poids fixe d’or), assorti d’une convertibilité totale des billets en or. La Banque centrale bulgare, qu’on appelle dans ce cas la « caisse d’émission », ne peut apporter la liquidité en lev qu’en contrepartie d’une monnaie de réserve, à l’origine le deutchemark, puis l’euro, ou d’emprunts publics libellés dans cette monnaie de réserve.




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L’accès aux liquidités en lev devient contraignant, ce qui réduit mécaniquement l’inflation – les banques sont limitées dans leurs prêts, et par ricochet évitent une envolée des prix et des salaires. La littérature académique explique que, au-delà de cet « effet de discipline », le mécanisme engendre de lui-même la confiance du public qui accepte de détenir des leva, au lieu de les convertir immédiatement en devises « fortes », comme le deutschemark ou l’euro. C’est ce qui s’est produit au moment de la stabilisation bulgare en 1998-1999.

Ce système comporte des limites. La discipline s’applique aussi à l’État qui ne peut pas compter sur la caisse d’émission pour pratiquer une politique d’open market (achat et vente d’obligations publiques sur le marché monétaire) et l’aider à s’endetter à des coûts raisonnables. L’État bulgare emprunte ainsi en euros sur la place de Luxembourg à des prêteurs étrangers (la bourse de Luxembourg opère comme centre de cotation de valeurs internationales). Quant aux banques, elles ne peuvent compter sur un « prêteur en dernier ressort » en cas de coup dur, la caisse d’émission ne pouvant jouer ce rôle par définition.

En définitive

Les Bulgares se trouvent un peu plus liés au reste de l’Europe à laquelle ils fournissent depuis des années leurs médecins, leurs chercheurs et autres ingénieurs expatriés. L’État bulgare pourra bénéficier de meilleurs taux à Luxembourg qui restera sans doute le lieu d’émission de la dette bulgare, tant qu’il n’existe de marché local suffisamment développé.

En 2025, la Bulgarie se classe en 84ᵉ position du classement de l’indice de perception de la corruption.
Transparency international

La Banque centrale européenne pourra jouer un rôle de prêteur en dernier ressort aux banques locales. Les transferts de biens, de services et d’argent seront fluidifiés au bénéfice des exportateurs. Ces avantages pourraient accroître les prix et les salaires, et limiter de ce fait la compétitivité différée de l’économie bulgare. Elle devra, quoi qu’il en soit, améliorer son score au niveau de l’indice international de perception de la corruption.

The Conversation

Dominique Torre ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La Bulgarie a adopté l’euro pour oublier son trauma de l’hyperinflation – https://theconversation.com/la-bulgarie-a-adopte-leuro-pour-oublier-son-trauma-de-lhyperinflation-275754

La coopération internationale en crise ? Derrière la chute des budgets, une crise de légitimité

Source: The Conversation – in French – By Vincent Pradier Goeting, Docteur en sciences de gestion, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

En 2025, l’aide publique au développement a connu sa plus forte contraction jamais enregistrée. Mais réduire la situation actuelle à une affaire de volumes budgétaires serait manquer l’essentiel. Ce que traverse la coopération internationale est avant tout une crise politique et paradigmatique – une crise multidimensionnelle qui, de façon révélatrice, affecte en premier lieu les ONG occidentales, aujourd’hui.


Les chiffres publiés par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) en avril 2026 sont d’une rare brutalité. L’aide publique au développement (APD) des pays membres du Comité d’aide au développement (CAD) a chuté en 2025 de 23,1 % en termes réels, soit la plus forte contraction annuelle jamais mesurée depuis la création de l’indicateur en 1969. Les volumes sont revenus à leur niveau de 2015, effaçant ainsi dix années de progression et, avec elles, une partie des engagements pris au moment de l’adoption de l’Agenda 2030. Selon l’OCDE elle-même, une nouvelle baisse de près de 6 % est anticipée pour 2026.

Cette chute historique est très largement imputable à une décision politique unique : le démantèlement de l’United States Agency for International Development (USAID), engagé dès janvier 2025 par la seconde administration Trump. Selon l’OCDE, l’APD états-unienne a été divisée par plus de deux en un an (– 56,9 %), ce qui constitue la plus forte réduction jamais enregistrée par un pays donateur. À elle seule, cette décision américaine est à l’origine des trois quarts de la baisse mondiale de l’APD en 2025. Elle a, par ricochet, accéléré les arbitrages à la baisse déjà engagés par d’autres grands donateurs – Allemagne, Royaume-Uni, Japon et France. Pour la première fois depuis 1995, ces quatre pays ont réduit leur APD simultanément deux années consécutives.

La France participe ainsi à ce mouvement. Après une diminution de 11 % en 2023 et une coupe supplémentaire de 13 % en 2024, le budget français consacré à la solidarité internationale a fait l’objet, depuis début 2024, de cinq coupes consécutives. Selon les estimations de Coordination SUD, la plateforme nationale des ONG françaises, l’APD française pourrait être réduite de 58 % en deux ans – et jusqu’à 64 % pour les lignes budgétaires du ministère de l’Europe et des affaires étrangères qui financent directement les ONG. L’objectif d’atteindre 0,7 % du revenu national brut en 2025, inscrit dans la loi d’août 2021, à défaut d’être officiellement abandonné, semble devenir un horizon lointain.

Une crise qui n’est pas seulement financière

Il serait tentant, face à ces données, de conclure à une « crise de financement » de la coopération internationale. L’analyse serait pourtant insuffisante. Car ce qui frappe, à mesure que l’on observe la succession des coupes, c’est la régularité avec laquelle elles sont arbitrées politiquement, et la faiblesse des résistances qu’elles rencontrent dans l’espace public – y compris lorsque, comme c’est le cas en France, 66 % de la population déclare soutenir l’action internationale de solidarité.

Ce paradoxe – un soutien populaire au principe même de la solidarité, mais un rejet croissant des organisations qui l’incarnent – mérite d’être pris au sérieux. Il tient pour partie à la managérialisation et à la bureaucratisation progressives d’un secteur éloigné, à mesure qu’il se professionnalisait, de l’ancrage militant dont il tirait historiquement sa légitimité. Il ouvre surtout la voie à ce que Félicien Faury nomme une forme de politisation négative – celle qui nourrit les rhétoriques populistes en désignant les ONG comme des acteurs technocratiques, déconnectés, voire complices d’un système dont elles étaient censées être les aiguillons.

Autrement dit, ce n’est pas la décision budgétaire qui pose question en soi. C’est sa faisabilité politique. Pendant des décennies, l’APD a rempli simultanément trois fonctions : une fonction humanitaire et de développement assumée ; une fonction géopolitique, discrète mais réelle ; et une fonction de légitimation démocratique pour les États donateurs, en particulier dans l’espace occidental. Ces trois fonctions sont aujourd’hui particulièrement mises à mal. Dans un nombre croissant de pays, la solidarité internationale n’est plus perçue comme un bien politique valorisable – elle est devenue, dans certains segments du débat public, un argument contre les gouvernements qui la pratiquent.

La crise est donc d’abord celle d’un cadre de légitimation. Elle affecte en premier lieu les ONG occidentales, dont le modèle organisationnel est historiquement adossé à ce cadre.

Des ONG prises dans une triple contestation

Les ONG françaises de solidarité internationale, dont les ressources cumulées avaient connu une croissance de 43 % entre 2016 et 2020, voient aujourd’hui leurs modèles économiques vaciller, en particulier dans le secteur humanitaire. L’APD transitant par les organisations de la société civile représentait 27 milliards de dollars (plus de 22,9 milliards d’euros) à l’échelle mondiale en 2024, soit 12,9 % de l’APD bilatérale – un chiffre en recul de 2,3 %. Les restructurations se multiplient, les plans de licenciements aussi.

Mais la contraction budgétaire n’est qu’une des dimensions du problème. Les ONG occidentales – comme je l’avais analysé dans un précédent article – sont prises dans une triple contestation qui rend leur repositionnement particulièrement délicat.

Au Sud, d’abord, où des États revendiquent une souveraineté renouvelée sur les flux d’aide et les modalités d’intervention. Les reconfigurations en cours en Afrique de l’Ouest, notamment au Mali et au Burkina Faso, en sont l’illustration la plus visible, mais la dynamique est plus large. Elle s’accompagne d’une parole de plus en plus structurée d’organisations locales qui refusent de n’être que des sous-traitantes et portent une critique épistémique des catégories mêmes avec lesquelles le développement a été pensé.

Au Nord, ensuite, à travers deux critiques antagonistes qui, bien que non symétriques, convergent dans leurs effets. D’un côté, une critique populiste qui conteste le principe même d’une solidarité internationale financée sur fonds publics. De l’autre, une critique décoloniale qui interroge les rapports de pouvoir que l’aide perpétue et les formes de colonialité qu’elle véhicule. Ces deux critiques, à fronts renversés, participent conjointement à l’effritement de la légitimité publique des ONG. La première, plus agressive, se traduit par une offensive directe contre les libertés associatives elles-mêmes : plusieurs ONG de solidarité internationale – de SOS Méditerranée à La Cimade, en passant par France Terre d’Asile – ont fait l’objet d’entraves, de menaces de retrait de subventions ou de tentatives d’éviction de la commande publique, au nom d’un prétendu manquement à la neutralité politique.

À l’intérieur même des organisations, enfin, où des salariés contestent une inégalité devenue difficile à justifier : celle qui sépare, au sein d’une même organisation, les personnels recrutés localement dans les country offices des Suds et leurs homologues des sièges occidentaux – en termes de salaires, de perspectives de carrière, mais aussi de reconnaissance des savoirs et de l’expérience. À cela s’est ajoutée, depuis le mouvement Black Lives Matter de 2020 et plusieurs scandales publics, une prise de parole de personnels racisés au sein même des sièges occidentaux sur les cultures organisationnelles et les représentations dominantes. Documentée notamment par les rapports de Peace Direct (« Time to decolonise aid ») et les travaux de l’International Development Committee britannique, cette double critique interne constitue aujourd’hui l’une des remises en cause les plus structurées – et les plus difficiles à absorber – auxquelles le secteur ait été confronté.

Ce que le secteur privé ne pourra pas faire

Dans ce contexte, une partie du discours institutionnel s’est réfugiée dans une promesse : celle du secteur privé comme nouveau moteur du financement du développement. Philanthropie, blended finance, obligations à impact, partenariats public-privé. L’idée sous-jacente est qu’une architecture financière hybride pourrait compenser le retrait progressif des financements publics.

Une chose, pourtant, doit être dite clairement : le secteur privé ne remplacera pas l’APD en volume. Ce n’est pas une hypothèse politique, c’est une réalité arithmétique.

Les 32 grandes fondations philanthropiques qui rapportent leurs données à l’OCDE ont mobilisé 11,7 milliards de dollars en 2023, soit environ 5 % du total de l’APD des pays du CAD. Les fonds mobilisés par le secteur privé via les mécanismes de financement mixte, bien qu’en croissance, se concentrent pour l’essentiel sur les terrains où un modèle économique est viable– c’est-à-dire pas sur les contextes de fragilité extrême ni sur les biens publics mondiaux, qui restent entièrement dépendants de la solidarité publique.

Surtout, ces instruments opèrent une transformation de la grammaire de l’aide. Ils substituent progressivement une logique de retour sur investissement à une logique de droits ou d’intérêt général, orientent les priorités vers les contextes solvables, et déplacent le centre de gravité de la décision vers des acteurs dont les finalités ne sont pas (toujours) celles de la solidarité.

Vers une dégradation ou une refondation du secteur ?

Quelles sont les perspectives ? Trois trajectoires, combinables, semblent aujourd’hui envisageables pour le système d’aide.

La première est celle d’une continuité dégradée : le modèle actuel se maintient, sous perfusion, plus fragmenté et davantage dépendant de financements privés géopolitiquement orientés. Les ONG occidentales y survivent, mais au prix d’une réduction progressive de leur capacité transformatrice. C’est, à court terme, le scénario le plus probable.

La deuxième est celle d’une recomposition géopolitique déjà partiellement engagée. Les flux d’aide des pays non membres du CAD qui déclarent leurs données à l’OCDE sont passés de 1,1 milliard de dollars en 2000 à 17,7 milliards de dollars en 2022 – une multiplication par seize en deux décennies. La Chine a engagé 4 milliards de dollars (3,4 milliards d’euros) dans son Fonds de coopération Sud-Sud depuis 2015. La coopération Sud-Sud ne remplace pas, en volume, l’APD occidentale, mais elle construit peu à peu une architecture alternative, fondée sur d’autres présupposés normatifs – non-conditionnalité, réciprocité, non-ingérence – qui entrent directement en concurrence avec ceux du modèle occidental.

La troisième, plus exigeante, serait celle d’une refondation pluriverselle : l’émergence d’un nouveau cadre de légitimation, fondé sur la reconnaissance des savoirs situés, la co-construction des réponses et la remise en cause des asymétries historiques de pouvoir. Elle suppose, de la part des ONG occidentales, la capacité de se défaire de certaines évidences – évidences que leurs propres équipes, notamment dans les terrains d’intervention, questionnent déjà. Elle suppose aussi des acteurs publics capables de réinvestir une conception politique, et non seulement technique, de la solidarité internationale.

C’est à cette seule condition que l’on pourra parler, non pas d’un monde post-APD subi, mais d’un système de coopération véritablement recomposé. La question, au fond, n’est plus de savoir si le modèle actuel peut être sauvé dans sa forme. Elle est de savoir si, collectivement, les organisations de solidarité internationale – au sens large – sont capables d’en penser et d’en construire un autre.

The Conversation

Vincent Pradier Goeting ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La coopération internationale en crise ? Derrière la chute des budgets, une crise de légitimité – https://theconversation.com/la-cooperation-internationale-en-crise-derriere-la-chute-des-budgets-une-crise-de-legitimite-280948

Pourquoi les souverainistes sont de faux libéraux

Source: The Conversation – in French – By Thierry Aimar, Maître de conférences en sciences économiques, Université de Lorraine

Jordan Bardella est reçu au Medef, ce lundi 20 avril. Comme de nombreux dirigeants européens de la droite souverainiste, il se réclame du libéralisme. Pourtant, le souverainisme économique s’oppose aux principes mêmes du libéralisme, fondés sur le libre-échange et l’universalisme. Sous le drapeau idéologique de l’intérêt national, le souverainisme, ou conservatisme, exprime les intérêts de propriétaires qui cherchent à transformer leurs revenus en rentes en se protégeant de la concurrence internationale.


Donald Trump, Giorgia Meloni, Javier Milei ou Viktor Orban à l’étranger, Sarah Knafo, Jordan Bardella ou Bruno Retailleau en France… Tous ces responsables politiques attèlent aujourd’hui le cheval du libéralisme à la charrette du souverainisme, de la protection nationale et de la lutte contre l’immigration. Personne dans la presse ne semble véritablement s’étonner de ce nouvel équipage, et surtout s’interroger sur les forces idéologiques qui se cachent derrière.

Nombre de ces dirigeants conservateurs évoquent des points communs avec le libéralisme, voire une complémentarité nécessaire. Ainsi, pour Bruno Retailleau, « le libéralisme authentique ne va pas sans un conservatisme assumé ». Certes, partout dans le monde occidental, la droite souverainiste incorpore dans son programme le principe libéral de l’abaissement de la fiscalité sur les revenus du travail et du capital, ainsi que l’allègement de la réglementation administrative. Mais, pour les libéraux, le combat contre la taxation et l’étouffoir des normes n’est pas destiné à protéger les intérêts corporatistes des propriétaires de ressources. Il s’inscrit à l’intérieur d’un ensemble plus large, profondément étranger à la droite souverainiste, qui est le respect du libre-échange et de la compétition internationale.

Ce qu’est vraiment le libéralisme

Il suffit de relire Adam Smith, Frédéric Bastiat ou Friedrich Hayek pour comprendre que la liberté défendue par le libéralisme est celle d’entrer sur le terrain du marché pour essayer de gagner le match de la concurrence ; pas celle de s’en affranchir en empêchant des adversaires de participer à la compétition. Un libéralisme qualifié de national, protégé par les douves du protectionnisme et des barrières tarifaires, comme le défend Donald Trump, est, de ce point de vue parfaitement contradictoire. Il revient à définir administrativement les frontières du marché et à permettre à certains capitalistes et salariés nationaux de transformer leurs revenus en rentes, au détriment d’autres producteurs domestiques et extérieurs. Et surtout de l’ensemble des consommateurs. Le libéralisme ne défend pas des privilégiés, il défend les créateurs de valeurs ; il ne défend pas les intérêts d’acteurs domestiques, il défend les intérêts des citoyens du monde ; le libéralisme n’est pas pro-business, il est pro-consommateur ; enfin, le libéralisme ne s’attache à aucune forme de communautarisme, national, racial, familial, religieux ou autre. Son ADN est constitué par un individualisme affranchi de toute idée de solidarités organiques. Celles-ci ne servent que d’habillage moral à des systèmes de rentes réservées aux membres de clubs arbitrairement définis par des stéréotypes et protégés par des barrières à l’entrée.

Le souverainisme est un protectionnisme

L’intérêt général que le souverainisme se targue d’incarner ne dépasse pas du tout le communautarisme. Il en est simplement une expression plus institutionnalisée, avec l’ambition de contrecarrer une mondialisation qui récompense l’efficacité des uns et révèle les faiblesses des autres. Si la mondialisation a parfois augmenté les inégalités de revenus à l’intérieur des nations, en retirant à certaines corporations le bénéfice d’une protection tarifaire, elle a permis une plus grande égalité des conditions de développement entre les pays. On comprend alors que le souverainisme serve de prétexte à des acteurs devenus incapables de s’assurer un revenu par l’échange pour prélever, grâce à la réglementation, une part du produit social supérieure à leur productivité.

C’est un protectionnisme mis au service d’intérêts particuliers, déguisé en solidarité nationale, qui s’organise en réalité pour préserver des féodalités économiques, regroupées autour d’un capitalisme illibéral, lequel est toujours prêt à sacrifier liberté politique et économique pour protéger de la concurrence les revenus des propriétaires nationaux de ressources. Les privilèges de ces castes se réclamant du conservatisme ne sauraient subsister sans une connivence avec l’État (« crony capitalism ») qui leur permet de s’approprier le territoire collectif, soumettre les individus qui s’y trouvent à ses diktats et exclure les autres lorsqu’ils menacent leurs rentes.

Comme l’a bien montré Hayek, le conservatisme est une langue aussi étrangère au libéralisme que peut l’être le socialisme. Ce sont les deux frères ennemis d’une même pensée, qui s’affrontent simplement pour savoir quels groupes vont bénéficier de la protection étatique. Caractériser des individus par une identité collective (nationale, religieuse, raciale, familiale) masque en réalité des privilèges et des discriminations qu’on n’ose pas reconnaître officiellement. Ce réflexe identitaire nourrit l’intolérance, génère des conflits à l’intérieur de la société et, sous le prétexte de les circonscrire, conduit finalement à l’autoritarisme. Les conservateurs veulent embrasser la liberté sur une joue et la protection économique de l’État sur l’autre joue, en feignant d’ignorer qu’elles ne se trouvent jamais sur un même visage.

Une lecture erronée qui associe extrême droite et libéralisme

Ainsi, Donald Trump n’est-il pas une dégénérescence du conservatisme, mais son expression la plus décomplexée. Il adapte sa politique en fonction des intérêts du moment de groupes qui le soutiennent en échange de sa protection. Beaucoup de commentateurs se sont alors engouffrés dans cette brèche pour considérer qu’extrême droite et libéralisme constituaient les deux faces d’une même médaille. En s’appuyant sur l’exemple de Viktor Orban en Hongrie, ils développent la thèse d’un libéralisme autoritaire, voire dictatorial, qui s’appliquerait aujourd’hui aux États-Unis. Cette thèse s’est vue confortée par les récentes déclarations antidémocratiques des autoproclamés libertariens de la tech, les Peter Thiel, Elon Musk, ou encore Larry Ellison, le PDG d’Oracle.

Pour l’avenir et la crédibilité du libéralisme, il est très important de démasquer ces associations fallacieuses propagées par des trafiquants de concepts qui surfent sur la crise des savoirs et la crédulité des esprits. Il ne faut pas tomber dans le piège de cette mythologie contemporaine d’un supermarché libéral, où chacun pourrait se servir ce qu’il veut, au gré de ses intérêts et préjugés. Ceux qui, en France, prônent une union de la droite et de l’extrême droite, demandent en fait aux militants libéraux d’assurer de leur soutien politique une idéologie protectionniste qui, en réalité, est la parfaite antithèse du libéralisme.


Cette contribution est publiée en partenariat avec le Printemps de l’économie qui s’est déroulé du 17 au 20 mars 2026. Retrouvez ici les replays de la 14ᵉ édition, « Le temps des rapports de force ».

The Conversation

Thierry Aimar ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pourquoi les souverainistes sont de faux libéraux – https://theconversation.com/pourquoi-les-souverainistes-sont-de-faux-liberaux-276192

L’œil vieillit, lui aussi. Voici comment éviter les conséquences néfastes de quatre maladies oculaires courantes

Source: The Conversation – in French – By Langis Michaud, Professeur Titulaire. École d’optométrie. Expertise en santé oculaire et usage des lentilles cornéennes spécialisées, Université de Montréal

En tant qu’optométriste, je constate quotidiennement comment vieillir affecte le corps de mes patients, leurs yeux ne faisant pas exception. La perte de la vision, et par conséquent de leur autonomie, fait partie des plus grandes craintes des personnes âgées. Ceux qui la subissent sont lourdement affectés au plan psychologique.


Voici l’histoire d’un couple typique d’une partie de ma clientèle, qui cumule plusieurs pathologies à l’œil. Jacqueline et Henri. Ce dernier, ex-conducteur de camion lourd, souffre de diabète depuis plusieurs années. Il s’est oublié dans le travail et n’a pas consulté quand les points noirs et les lignes qu’ils voyaient déformées se sont multipliés avant que le rideau noir de la cécité ne tombe. Conséquence : il ne peut plus prendre soin de lui et a besoin d’aide au quotidien.

La vision de Jacqueline n’est pas top non plus. Elle souffre de cataractes avancées. Elle tarde à se faire opérer, car elle ne veut pas laisser Henri sans soins immédiats. Elle craint aussi le développement d’une dégénérescence maculaire. Ses parents en ont été atteints (forme humide), les laissant handicapés visuels à la fin de leur vie.


Cet article fait partie de notre série La Révolution grise. La Conversation vous propose d’analyser sous toutes ses facettes l’impact du vieillissement de l’imposante cohorte des boomers sur notre société. Manières de se loger, de travailler, de consommer la culture, de s’alimenter, de voyager, de se soigner, de vivre… découvrez avec nous les bouleversements en cours, et à venir.


Les personnes âgées en basse vision se sentent démunies. Et pourtant… il y a des ressources pour les supporter et optimiser leur vision. Des centres de réadaptation offrent du soutien et des services aux handicapés visuels. Des groupes de soutien permettent de parler à des gens qui vivent la même réalité.

Mais il y a surtout des moyens de prévenir les conséquences néfastes du vieillissement sur la santé oculaire. Allons-y voir.




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La rétinopathie diabétique

Le diabète représente la première cause de cécité évitable. Les lésions apparaissent en moyenne 10 ans après le diagnostic (type 1 – juvénile) ou 20 ans (type 2 – adulte).

Au Canada, 18 % des personnes de 60-79 ans en souffrent. Au plan visuel, le diabète affecte la capacité à lire, les mouvements des muscles oculaires, et l’altération et/ou la prolifération de vaisseaux sanguins qui sont la cause principale de la perte visuelle associée au diabète.

Surviennent d’abord des anomalies légères des vaisseaux sanguins (veines boudinées, petites hémorragies localisées, suintement de lipides, etc.) puis, quand la maladie évolue, les nouveaux vaisseaux se brisent et entraînent des hémorragies plus sévères. C’est la forme proliférative, qui peut aussi générer un glaucome presqu’impossible à traiter.

La cécité est pourtant évitable. D’abord en consultant l’optométriste régulièrement après l’âge de 45 ans ou dès que l’on se sait diabétique. En effet, 20 % des patients présentent déjà des lésions rétiniennes au moment du diagnostic de la maladie.

Les symptômes visuels commencent par une vision parfois claire, parfois floue, et qui change de jour en jour. Des points noirs flottant de plus en plus nombreux, voire des taches noires plus stables, la présence de flashs lumineux, la difficulté à reconnaître les couleurs alors qu’on les avait toujours vues sont tous des manifestations associées au diabète. Henri les avait éprouvées, mais il n’a pas trouvé le temps de consulter en temps. Si il avait agi plus tôt, la maladie aurait pu être dépistée et stabilisée, réduisant les risques de complications.

En consultant à temps, plusieurs maladies oculaires peuvent être stabilisées, réduisant les risques de complications.
(Unsplash), CC BY-NC-ND

Le glaucome

Henri souffre également de glaucome, mais d’un type particulier, secondaire aux néovaisseaux de son diabète. Il ne s’agit pas du glaucome plus courant, dit à angle ouvert, lequel affecte 5 à 7 % des Canadiens de plus de 60 ans.

Ce glaucome, non lié au diabète, représente la seconde cause de cécité évitable au pays. Un fort lien héréditaire existe : les patients dont les parents souffraient de glaucome sont plus à risque de le développer eux-mêmes.




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Comme le diabète, ou l’hypertension artérielle, le glaucome se développe sans que le patient ne s’en rende vraiment compte. Certes les contrastes peuvent être plus difficiles à voir, notamment le soir, en éclairage réduit, mais c’est l’étendue de ce que l’on voit de côté (champ visuel) qui se rétrécit lentement. La personne s’habitue à tourner la tête pour voir une chose qui pourtant se situe à côté d’elle. Les patients finissent par le remarquer en conduite, lors d’un accident évité de justesse.

Ici encore, les conséquences négatives sont évitables en consultant régulièrement l’optométriste. À l’examen, le glaucome sera visible par le nerf optique, qui pâlit et devient plus profond. La pression à l’intérieur de l’œil augmente. Les champs visuels mesurés de façon préventive présenteront des défauts. Le diagnostic du glaucome sera établi.

Pris en charge à temps, le glaucome peut être bien contrôlé. Certes il y aura toujours des pertes mineures de champ visuel, mais minimes par rapport à la condition non traitée, qui elle peut entraîner la cécité. Des médicaments (gouttes) peuvent être prescrits, bien que de plus en plus souvent, favoriser une meilleure circulation des liquides de l’œil se fait en traitant les canaux internes de l’œil au laser (trabéculectomie) ou par chirurgie micro-invasive faite par l’ophtalmologiste.

A l’examen, le glaucome sera visible par le nerf optique, qui pâlit et devient plus profond. La pression à l’intérieur de l’œil augmente. Les conséquences négatives sont évitables en consultant régulièrement l’optométriste.
(Unsplash), CC BY-NC-ND

Les cataractes

Tout le monde qui vieillit verra son cristallin, la lentille à l’intérieur de l’œil, devenir opaque avec l’âge. C’est la cataracte. La vision devient floue, comme une vitre qui se salit tranquillement. Tout d’abord la lecture et les détails sont vus brouillés, doubles parfois. Puis les visages qu’on reconnaît moins, les panneaux sur la route difficile à lire, l’éblouissement qui accompagne toute sortie de jour comme de nuit.

Les cataractes viennent du fait que le cristallin est responsable d’absorber les ultra-violets du soleil afin de protéger la rétine. À force de se faire bombarder, il change son métabolisme et perd sa transparence. La prévention relève d’abord de la personne, qui doit notamment veiller à protéger ses yeux contre les rayons UV. C’est d’ailleurs vrai dès l’enfance, soit la période où, en théorie, on est le plus dehors et donc le plus exposé aux rayons nocifs. Les enfants qui ne portent pas de verres solaires adéquates auront des cataractes hâtives.




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Tout au long de notre vie, qu’il fasse soleil ou non, il faut donc se protéger avec des lunettes solaires, ou demander qu’un filtre contre les UV (transparent) soit ajouté à nos lunettes claires. De nombreuses lentilles cornéennes contiennent aussi des filtres UV. L’optométriste peut recommander les produits les plus appropriés. Manger sainement et maintenir une santé sous contrôle aide également.

Tout au long de notre vie, qu’il fasse soleil ou non, il faut se protéger avec des lunettes solaires.
(Unsplash), CC BY-NC-ND

Ces mesures retarderont la cataracte sans toutefois l’empêcher. Quand elle sera visuellement dérangeante, elle devient opérable. La chirurgie est rapide, bien maîtrisée et permet de restaurer la vision, en autant que la rétine (fond de l’œil) soit intacte. Les deux yeux peuvent être opérés durant la même procédure.

Une cataracte trop mature peut entraîner un temps de récupération post-chirurgie plus long et plus de complications. Dans un monde idéal, toute cataracte serait opérée avant qu’elle ne nuise à la vision. On garderait ainsi une qualité de vie inaltérée.

La dégénérescence maculaire

Jacqueline craint de développer la dégénérescence maculaire liée à l’âge (DMLA). Les facteurs de risque sont là : hérédité, sexe féminin, origine caucasienne, absence de protection contre les UV. Heureusement elle ne fume pas et Henri a cessé il y a quelques années. La fumée secondaire peut être aussi nocive que celle que l’on inhale.

Par contre, elle ne peut pas lutter contre la première cause de la DMLA, soit le vieillissement, la proportion augmentant avec l’âge. Plus de 2,5 millions de Canadiens en souffrent,

Jacqueline ne présentait pas de signes de DMLA sur la rétine, à son dernier examen optométrique. Donc pas de soucis immédiats. À long terme, que peut-elle faire ? La prise d’oméga 3 (sous forme de triglycérides, 800 mg EPA/DHA/jour) a été jugée utile dans l’étude AREDS 1.




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Récemment, des complexes de vitamine B (6-9-12) ont été jugés protecteurs. Une alimentation saine, le contrôle médical de l’hypertension artérielle, du diabète et du cholestérol, ainsi que l’absence de tabagisme contribuent également à protéger la vision.

De nouvelles approches thérapeutiques par micro-courant (électrodes transderminques) peuvent aider à maintenir la vision en cas de forme sèche de la dégénérescence, alors que l’ophtalmologiste la traitera via des médicaments injectés dans l’œil lorsque celle-ci évolue vers la forme dite humide, soit celle s’accompagnant d’hémorragies et des vaisseaux qui suintent.

Prendre soin de ses yeux tout au long de sa vie

Jacqueline et Henri nous rappellent qu’il ne faut pas prendre pour acquis le bon fonctionnement du sens vital qu’est la vision.


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Le vieillissement joue un rôle important dans le développement de pathologies qui peuvent mener à la cécité. Mais la plupart peuvent être évitées ou retardées, en remarquant les symptômes qui apparaissent, en consultant son optométriste régulièrement, en maintenant une hygiène de vie et en contrôlant les problèmes de santé générale qui peuvent nous affecter.

La Conversation Canada

Langis Michaud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’œil vieillit, lui aussi. Voici comment éviter les conséquences néfastes de quatre maladies oculaires courantes – https://theconversation.com/loeil-vieillit-lui-aussi-voici-comment-eviter-les-consequences-nefastes-de-quatre-maladies-oculaires-courantes-277499

Parler de la beauté des entreprises ? Pas si absurde que cela !

Source: The Conversation – France (in French) – By Pierre-Jean Benghozi, Professeur économie-gestion, École polytechnique

On dit d’une entreprise qu’elle est performante, rentable… et parfois qu’elle est toxique ou dangereuse. Mais il est plus rare que l’on porte un jugement esthétique. Et pourtant, certaines entreprises sont plus « belles » que d’autres.

Cet article est publié dans le cadre d’un partenariat avec la Revue française de gestion, qui a fêté ses 50 ans en 2025.


Comment ne pas être frappé par la séduction et le sentiment de « beauté formelle » qu’opèrent aujourd’hui – sur les analystes, les économistes, les managers et les observateurs – les nouvelles technologies, les modèles d’affaires inédits des plates-formes, les formes d’organisation étendues de certaines ONG ou entreprises à mission, les entreprises à la croissance fulgurante ou sachant se reconstruire, les écosystèmes d’Open innovation construits avec les parties prenantes et en mobilisant la production des consommateurs eux-mêmes ?

Rappeler que ces organisations sont vues sous un angle esthétique capte une dimension habituellement mal prise en compte par les travaux de gestion. C’est que la montée en puissance de la rationalisation à partir des révolutions industrielles a opéré un découplage qui semble aujourd’hui naturel entre beauté d’un côté, performance et rationalité de l’autre.

La coupure ne va pourtant pas de soi. Preuve en est donnée dans une des sciences pourtant apparemment la plus froide et logique : les mathématiques. Personne ne s’étonne qu’on y juge la qualité d’une démonstration non pas simplement à sa justesse, mais aussi à sa simplicité, sa brillance et son « élégance ».




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Une question esthétique

Depuis près d’un demi-siècle, l’esthétique des organisations est ainsi un domaine de recherche en pleine expansion, qui a fait l’objet, partout dans le monde, de nombreux articles et de plusieurs numéros spéciaux des grandes revues de gestion. Ces travaux ont vite été au-delà de la seule mise en avant d’un aspect négligé – la beauté et/ou la laideur perçue d’une entreprise – en élargissant et en enrichissant la manière de rendre compte des organisations.




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Au-delà de leur seule performance, ces dernières constituent des structures complexes et formelles, qu’il faut analyser comme un ensemble d’éléments (ressources, acteurs, compétences, etc.) connectés par de multiples relations (procédures de gestion, hiérarchie, évaluation, dépendance financière, échanges marchands, dépendance technique…) entre groupes d’acteurs différents.

Dans cette perspective, un même objectif donne lieu partout à des structures de production infiniment variées : des grandes organisations bureaucratiques aux petites structures constituées de manière ad hoc pour la réalisation d’un projet. À ce titre, les formes organisationnelles qui se manifestent dans les entreprises comme sur les marchés peuvent être très différentes, à la fois dans leur efficience et leur performance, bien sûr, mais aussi par la vision, la compréhension – voire la séduction – par lesquelles elles se donnent spontanément à voir.

Une évolution stylistique

Au-delà de la caractérisation de telle ou telle organisation, l’approche par l’esthétique incite en outre à s’interroger sur la succession de leurs formes. Y lire une évolution stylistique en souligne les différentes dimensions cachées. Car les organisations, comme les œuvres d’art, s’articulent avec tous les registres sociopolitiques et culturels de la réalité sociale : émotion et caractère sensible de la réception des productions et de l’engagement dans le travail (comme dans les arts plastiques), simplicité et impact de la mise en forme d’une création en coopération (à l’image de l’architecture et du cinéma), importance de l’expressivité dans les interactions interpersonnelles (ce que montrent le théâtre et le spectacle vivant).

À l’heure de la fascination opérée par l’intelligence artificielle, le détour par l’esthétique permet, au-delà, d’interroger l’interaction entre technologie et modalités de production, en mettant en regard la séduction formelle des solutions techniques avec leurs impacts structurels et économiques.

Alors que la créativité et l’innovation ont aujourd’hui une place et un rôle omniprésents dans les stratégies organisationnelles (elles ont, d’ailleurs, fait l’objet du dernier Nobel d’économie), le détour par les théories esthétiques permet de mieux penser les tensions qu’elles génèrent : entre, d’une part, une vision de la créativité relevant de la remise en cause des solutions existantes et, d’autre part, la nécessité, pour s’imposer et être reconnue, de s’inscrire en grande partie dans les standards, normes ou pratiques en place.

Un double mouvement

Il s’opère ainsi un double mouvement : les entreprises pionnières dans l’adoption de nouveaux modes de gestion (pensons aux Gafam, à Airbnb, à des entreprises low cost telles qu’EasyJet ou Ryanair) s’appuient sur des marchés et des cadres existants, mais deviennent ensuite elles-mêmes des modèles managériaux influençant les formes émergentes d’organisations ou d’écosystèmes, tout comme les artistes de l’avant-garde suscitent des courants ou des écoles artistiques.

Le Monde, 2019.

De tels mouvements sont impossibles à expliquer avec une approche purement descriptive et classificatoire. En matière artistique, la capacité de renouvellement des formes esthétiques est déterminante : le beau et le moderne naissent explicitement de cette nouveauté. En matière de gestion, penser l’évolution des modes managériales revient aussi à penser la manière dont certains fondamentaux, tels que la performance ou l’optimisation des process, se redéfinissent régulièrement dans de nouvelles modalités d’organisation ou d’action qui séduisent sous l’action d’entrepreneurs, de chercheurs ou de consultants.

Nulle forme ne peut être donnée comme belle hors de l’exercice de la subjectivité de chacun… tout comme les jugements de performance, de rentabilité et d’évaluation des coûts n’existent pas dans l’absolu, mais se rattachent toujours à la position et aux objectifs des acteurs qui les portent. Le jugement de beauté est à la fois dans l’œil des artistes qui produisent et dans les yeux des spectateurs ou des consommateurs qui reçoivent.

La question de l’esthétique permet donc de repenser, dans l’approche des organisations, une alternative entre subjectivité contingente et objectivité intrinsèque qui traverse les enjeux de la gestion mais remonte aux origines des philosophies esthétiques, et à laquelle Kant lui-même s’était heurté.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Parler de la beauté des entreprises ? Pas si absurde que cela ! – https://theconversation.com/parler-de-la-beaute-des-entreprises-pas-si-absurde-que-cela-280177

Les salariés des associations sont dorénavant fiers de leur métier – moins de la grandeur de la cause

Source: The Conversation – France (in French) – By Jean-Claude Dupuis, Professeur à lGENSIA-RH (ex IGS-RH), Institut catholique de Lille (ICL)

L’attachement des salariés est moins lié à la vocation de l’organisation qui les emploie qu’aux métiers qu’ils exercent. Une révolution dans le milieu associatif. Lighthunter/Shutterstock

Nombre d’associations ne se considèrent pas comme des organisations militantes ou porteuses d’une mission, mais plutôt comme des organisations composées tout simplement de professionnels fiers de leur métier. Témoignage de directeurs généraux d’association dans le secteur social et médico-social – qui est un des grands employeurs privés à but non lucratif. Le management associatif ne serait-il plus une affaire de valeurs ?


Certains chercheurs, comme le sociologue Thomas Chevallier ou Julien Talpin et Pierre Bonnevalle, s’alarment d’une remise en question de l’autonomie politique et stratégique des associations par les pouvoirs publics. Cette actualité va de pair avec l’idée que les associations seraient par nature des « organisations missionnaires » au sens donné à cette expression par le gestiologue Henry Mintzberg : une organisation animée par une vision et un projet politiques en propre, pour ne pas dire portée par une idéologie.

Reste que l’analyse en pratique des associations invite à nuancer une telle représentation et, donc, une telle remise en question. En nous fondant sur une recherche inédite consacrée aux pratiques de directeurs généraux d’associations du secteur social et médico-social, nous soulignons que les associations concernées sont bien plus des organisations professionnelles que des organisations missionnaires.

Le secteur social et médico-social est un des grands employeurs de l’ensemble privé non lucratif en France, gage d’une certaine représentativité du monde associatif. En 2024, il comptait 39 350 structures employeuses (95 % d’associations et 5 % de fondations) et représentait environ 1 202 000 salariés.

Debout pour défendre son métier

En 1989, l’économiste et anthropologue Philippe d’Iribarne parlait de la logique d’honneur « aussi exigeante dans les devoirs qu’elle prescrit que dans les privilèges qu’elle permet de défendre ». Avec une histoire à la fois aristocratique et révolutionnaire, les Français seraient particulièrement attachés à la noblesse du métier qu’ils exercent. Avoir un métier permettrait d’appartenir à un groupe professionnel si ce n’est à un corps, de s’inscrire dans la grandeur d’une tradition porteuse d’une forme d’honorabilité que l’on aurait le devoir de maintenir, à la fois en étant digne et en s’opposant à ce quiconque manque de respect à son égard.

Cela semble être particulièrement le cas dans le secteur social et médico-social où les professionnels sont prompts à se lever vent debout pour défendre leurs métiers. Ceux et celles qui s’affairent sont, en effet, des travailleurs au service de leur métier : assistant du service social, éducateur spécialisé, auxiliaire de puériculture, infirmier, etc.

Cela se traduit par une mobilité horizontale bien plus importante que dans les champs où la professionnalisation est une force moins prépondérante. L’attachement est relatif non pas tant à l’organisation employeuse qu’au métier. Les mobilités professionnelles sont monnaie courante, d’une association à une autre, du privé non lucratif au public. L’important est de pouvoir continuer à exercer au mieux son métier avec honneur. Bref, la tonalité dominante et commune des organisations du champ n’est pas tant d’être missionnaires que d’être professionnelles.

« La vie associative n’existe pas »

Cette analyse est le fruit d’un des six binômes chercheur/directeur général qui ont participé à la recherche participative sur le métier de directeur général d’association. Il a pour cadre une association de taille moyenne du département des Alpes-Maritimes, gérant 18 établissements et services sociaux et médico-sociaux, et, employant 400 professionnels engagés au service de 700 personnes en situation de handicap.




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Le statut associatif de cette organisation pourrait laisser à penser que nous serions en présence d’une organisation à dominante militante, ou missionnaire. L’analyse révèle que cela n’est pas le cas. La dimension associative n’y est pas centrale. Réponse à deux questions que nous leur avons posées.

« Quelle est la part de la dimension associative dans votre projet ? »

« Les gens adhèrent au projet. […] Mais on pourrait avoir un autre statut, cela ne changerait pas grand-chose. […] La vie associative n’existe pas », souligne le directeur général.

« On boit un coup de temps en temps, et c’est tout », ajoute le président de l’association. La tonalité organisationnelle qui domine est professionnelle, à tel point que ses dirigeants acceptent volontiers de parler d’« association de professionnels ».

« Vous êtes même une association de professionnels ? »

« C’est une bonne définition », estime le président interviewé. « C’est tout à fait ça », approuve le directeur général.

Les professionnels sont la partie centrale de l’association. Cela va de soi autant pour le président de l’association que pour le directeur général.

« Le président n’incarne pas l’association », affirme le président.

« Les professionnels se reconnaissent dans l’opérationnel. Ce sont les acteurs du terrain qui incarnent l’association », confirme le directeur général.

Du management artisanal

Parler de « management artisanal » ne signifie pas que les pratiques managériales seraient peu performantes. Cette notion fait référence au fait que les pratiques des directeurs généraux d’association du secteur social et médico-social, tout du moins, ceux qui ont participé à la recherche, apparaissent être avant tout pragmatiques, issues de « bricolages » au sens noble du terme.

Leurs pratiques stratégiques prennent appui sur le cours de l’action, dont ils n’hésitent pas à prendre l’initiative. C’est la mise en mouvement du réel qui leur permet fondamentalement de décider. Il s’agit de tester, d’expérimenter, pour savoir.

« J’engage et je vois (ce qui se passe alors) », affirme ainsi le directeur général de l’association.

Contrairement à l’image spontanément admise par le sens commun d’un dirigeant rationnel dans ses choix et ses actes, l’activité du directeur général d’association de l’action sociale et médico-sociale semble d’abord pragmatique. Elle suppose de composer avec des tendances différentes, des pressions contraires, de surfer sur les événements, de prendre appui sur des propriétés émergentes imprévues pour les optimiser, d’intervenir dans un horizon inconnu.

« Si on n’accepte pas un peu de risque et d’incertitude, une adaptabilité aux situations, on n’avance pas. C’est ce qui fait le sel de la fonction que j’occupe », souligne un autre directeur général ayant participé à la recherche participative.

Bricolage sophistiqué

Les situations d’activité sont caractérisées par une logique de « bricolage », fortement influencée par le patrimoine expérientiel du directeur général. L’improvisation dont ils paraîtraient faire preuve au quotidien relève en réalité d’une intuition très sophistiquée, car reposant sur une recomposition permanente de l’expérience. Il s’agit donc d’un « bricolage sophistiqué » dans lequel les directeurs généraux mettent beaucoup d’eux-mêmes.

Le management associatif n’est donc pas qu’une affaire de valeurs. Dans les associations de l’action sociale et médico-sociale étudiées, il prend plutôt la forme d’un management pragmatique, ancré dans l’action et le travail réel. Bien entendu, cela est en affinité avec le fait que les organisations fabriquées sont avant tout des organisations professionnelles et non pas des organisations missionnaires.

The Conversation

Jean-Claude Dupuis ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les salariés des associations sont dorénavant fiers de leur métier – moins de la grandeur de la cause – https://theconversation.com/les-salaries-des-associations-sont-dorenavant-fiers-de-leur-metier-moins-de-la-grandeur-de-la-cause-276820

Parle-t-on trop d’entrepreneuriat ? Le cas de la presse française

Source: The Conversation – France (in French) – By Gaël Gueguen, Professeur en Stratégie et en Entrepreneuriat, TBS Education

La représentation des entrepreneurs dans la presse française a beaucoup changé depuis le début du XXIᵉ siècle. Tant dans la quantité d’articles que dans le caractère des récits journalistiques. Nous avons étudié ces évolutions pour mieux comprendre les ressorts de l’« entrepreneurialisme » , ce courant de pensée qui érige l’entrepreneuriat comme un remède aux problèmes de la société.


L’entrepreneuriat est devenu un sujet grand public, il s’est même transformé en spectacle. Sur M6, aux heures de grandes écoutes, l’émission « Qui veut être mon associé ? » permet à des porteurs de projet de trouver des investisseurs. Il y a bien longtemps, en 1986, l’homme d’affaires Bernard Tapie avait déjà mêlé création d’entreprise et télévision avec l’émission « Ambitions » sur TF1 pour montrer le visage d’une France plus audacieuse, « enthousiaste et généreuse ».

Quand le président de la République Emmanuel Macron évoque la « start-up nation » française en 2017, son objectif est de présenter l’entrepreneuriat comme un moyen de transformer positivement un pays en permettant à des individus d’être acteurs de ces changements.

Du modèle managérial au modèle entrepreneurial

Les économistes David Audretsch et Roy Thurik ont posé pour hypothèse que, depuis le dernier quart du XXᵉ siècle, les pays occidentaux sont passés d’un modèle managérial, qui valorise la grande entreprise (privée ou publique), à un modèle entrepreneurial, valorisant les actions individuelles et le « Small is Beautiful », du titre du livre de l’économiste Ernst Schumacher. Si nous voulions caricaturer, l’entrepreneuriat est une dynamique porteuse de bénéfices et l’entrepreneur une figure inspirante.

Mais la mise en avant des réussites de la Silicon Valley, de jeunes pousses de la tech, des licornes ou décacornes (ces start-up valorisées à plus d’un milliard ou dix milliards de dollars) ne saurait occulter les dangers d’une schématisation abusive autour de l’imaginaire de la start-up et de l’entrepreneuriat. En effet, l’entrepreneuriat est un processus complexe et multiple, et ne doit pas être considéré comme un miracle. Un courant de recherche s’est ainsi développé pour une approche critique de l’entrepreneuriat.




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Illustrant ce changement de modèle, l’entrepreneuriat connaît une forte exposition médiatique depuis une trentaine d’années. Cet engouement dépasse la simple sphère économique. Dans le secteur de l’intelligence artificielle, l’exposition médiatique de Mistral AI et celle de son cofondateur Arthur Mensch, tout comme le récit entourant Demis Hassabis et DeepMind, sont des exemples récents de cette exposition.

Google DeepMind, 2026.

L’« entrepreneurialisme » ou l’idéologie entrepreneuriale

La notion d’« entrepreneurialisme » nous apparaît comme pertinente pour étudier cette tendance. Il s’agit d’une idéologie qui envisage l’entrepreneuriat non plus comme une simple activité économique, mais comme une solution universelle aux maux de la société. Pour faire simple, il est bon d’entreprendre et tout le monde peut entreprendre ; souvenons-nous du propos d’Emmanuel Macron sur X :

Il est admis que les médias (spécialisés ou grand public) jouent un rôle central dans la construction des représentations. Les médias agissent comme des témoins et des acteurs de la culture d’un pays. Des travaux sociologiques, par exemple ceux d’Edward Herman et Noam Chomsky, rappellent que les médias orientent l’attention du public. Même s’ils ne dictent pas directement ce qu’il faut penser, ils définissent les thèmes qui doivent être considérés comme importants.

En ce qui concerne l’entrepreneuriat, le traitement médiatique est régulièrement critiqué pour son caractère uniforme, excessivement positif, voire héroïsé, qui met en scène des figures de réussite, souvent masculines et éloignées de la réalité quotidienne des entrepreneurs.

Façonner l’imaginaire collectif de l’entrepreneuriat

Partant de ce constat, nous avons mené une recherche afin d’avoir une vision globale de la façon dont la presse généraliste traite le sujet de l’entrepreneuriat sur un temps long. Deux grandes questions nous ont animés. Comment le discours sur l’entrepreneuriat a-t-il évolué au début du XXIᵉ siècle ? Et, de quelle manière les différents journaux, selon leur ligne éditoriale, façonnent-ils l’imaginaire collectif autour de la notion d’entrepreneuriat ?

Pour répondre à ces questions, nous avons étudié le traitement de l’entrepreneuriat dans les cinq principaux quotidiens généralistes nationaux français (le Monde, le Figaro, Libération, la Croix et l’Humanité) sur une période allant de 2001 à 2022. En analysant plus de 6 000 articles, qui comportaient, tous, le terme « entrepreneuriat », par des méthodes d’analyse textuelle, nos résultats permettent d’identifier une transformation majeure : le passage d’une représentation macro, centrée sur l’économie et la politique, à une représentation micro, orientée sur l’individu, son parcours et son vécu. Ce glissement témoigne d’une plus grande hétérogénéité dans le traitement de l’entrepreneuriat et contribue à une diffusion plus large de l’« entrepreneurialisme » dans la culture française.

Nos résultats révèlent aussi que le volume d’articles traitant de l’entrepreneuriat a progressivement augmenté, passant d’une centaine par an au début des années 2000 à un pic de plus de 500 articles en 2017, année électorale, avant de connaître une légère diminution. Les journaux marqués à droite ou au centre (le Figaro et le Monde) produisent la majorité des contenus sur le sujet.

Macro et microreprésentations

La macroreprésentation est prédominante dans les journaux de gauche (l’Humanité et Libération) et était majoritaire durant la première décennie d’observation (2001-2012). L’entrepreneuriat y est envisagé de façon globale, impersonnelle et institutionnelle comme un système. Il est traité sous l’angle de l’action publique, de la croissance économique, des mesures fiscales ou lié à l’emploi. Il se retrouve également dans le débat politique, notamment lors des différentes campagnes présidentielles. En outre, des réflexions sur l’idéologie entrepreneuriale, le capitalisme et le système économique lui sont associées.

La microreprésentation est davantage portée par un journal de droite comme le Figaro et a pris une ampleur croissante, devenant majoritaire sur la période la plus récente (2018-2022). Il s’agit d’un entrepreneuriat plus incarné, car il concerne les expériences concrètes des acteurs de l’entrepreneuriat. Cette représentation se retrouve fréquemment dans des articles traitant de l’enseignement supérieur ou de l’innovation technologique dans le monde des start-up. Elle va envisager les carrières des entrepreneurs sous forme biographique, souvent pour relater des success stories. L’entrepreneuriat y est abordé sous l’angle du parcours de vie, de la famille, des aspirations, mais aussi des lieux où se déroule l’entrepreneuriat. La microreprésentation humanise donc l’entrepreneur.

Dans la presse, un glissement clair de la représentation de l’entrepreneur

L’évolution temporelle des résultats montre un glissement clair. Au début des années 2000, la presse parlait d’entrepreneuriat principalement comme d’un levier de politique économique ou d’un sujet de débat idéologique. Progressivement, le discours s’est déplacé vers le récit et l’expérience individuelle. Nous assistons à une banalisation de la figure de l’entrepreneur, qui n’est plus seulement une statistique économique mais qui devient un personnage familier, dont on raconte les rêves, les échecs et l’environnement familial.

Nous constatons une diversité croissante des thèmes abordés. Par exemple, les journaux situés au centre, comme le Monde et la Croix, présentent le traitement le plus diversifié, naviguant entre les aspects économiques, sociaux et humains. À droite, le Figaro reste plus focalisé sur les aspects managériaux et biographiques. Tandis qu’à gauche, l’Humanité et Libération privilégient des angles politiques et sociétaux.

Ces résultats confirment que l’entrepreneuriat est désormais un fait social, irriguant les rubriques économie, politique, société ou éducation des journaux. En passant d’un discours abstrait sur les politiques gouvernementales à des récits sur les projets de vie, nous pensons que la presse contribue à la normalisation de l’idée selon laquelle l’entrepreneuriat est une option possible, voire souhaitable, pour tous.

Il est impossible de dire si l’on parle trop d’entrepreneuriat, mais nous pouvons affirmer que son traitement par la presse est plus hétérogène. C’est en ce sens que nous concluons à une montée de l’« entrepreneurialisme ».

The Conversation

Gaël Gueguen ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Parle-t-on trop d’entrepreneuriat ? Le cas de la presse française – https://theconversation.com/parle-t-on-trop-dentrepreneuriat-le-cas-de-la-presse-francaise-276643

Investir dans l’art… puis dans les artistes : les nouvelles collaborations des entreprises

Source: The Conversation – France (in French) – By Thomas Blonski, Professeur assistant en stratégie et entrepreneuriat, ICN Business School

Longtemps pensé comme un placement ou un outil d’image, l’art occupe désormais une place plus stratégique dans les entreprises. De la collection à la résidence, l’artiste devient progressivement un partenaire organisationnel à part entière. C’est une nouvelle économie collaborative qui se dessine de cette façon.


Au tournant des années 2000, de nombreuses entreprises occidentales se sont mises à acheter des œuvres d’art. Incitations fiscales, amélioration de l’image, diversification des actifs : l’« art comme investissement » semblait aller de soi. Vingt ans plus tard, une évolution plus discrète est à l’œuvre. Les entreprises n’investissent plus seulement dans des œuvres, mais aussi dans des artistes.

À partir d’une enquête fondée sur 23 entretiens menés auprès de dirigeants, d’artistes et d’intermédiaires (galeries, structures spécialisées), nous avons cherché à comprendre ce déplacement progressif : comment passe-t-on de l’achat d’une œuvre à l’organisation d’une résidence d’artiste, puis à des programmes de formation à la créativité ?

De l’œuvre au partenariat

Les lois sur le mécénat adoptées au début du XXIe siècle ont joué un rôle déclencheur. En France, il s’agit de la loi Aillagon de 2003, avec des équivalents au Royaume-Uni (2000), en Allemagne (2000), mais aussi en Italie (2000) et d’autres pays européens. Les avantages fiscaux ont incité des entreprises qui n’avaient aucun lien direct avec le monde de l’art à constituer des collections, soutenir des expositions ou financer des institutions.




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Dans ce cadre, l’investissement artistique est pensé selon une double logique. D’un côté, il s’agit d’un actif : certaines études montrent que l’art peut constituer un outil de diversification patrimoniale pour une entreprise, même si certains chercheurs, tels Mandel ainsi que Lindenberg et Oosterlinck, montrent que les rendements sont incertains et difficiles à anticiper. De l’autre, l’œuvre produit un effet symbolique, puisqu’elle renforce l’image de marque, signale un engagement culturel et installe l’entreprise dans un univers de prestige.

Mais très vite, un constat s’impose aux dirigeants interrogés : acheter une œuvre et l’accrocher dans un hall d’entrée ne suffit pas. « Le niveau zéro, c’est mettre une œuvre au mur, résume un intermédiaire. Si on le fait, autant aller plus loin. »

Une logique du « tant qu’à faire »

Ce « autant aller plus loin » est au cœur de la dynamique observée. Nous l’avons qualifiée de logique du « tant qu’à faire » (might as well). Puisque l’entreprise investit dans l’art, autant en exploiter toutes les potentialités de façon opportuniste.

Après son investissement initial dans le mécénat, l’entreprise découvre en effet qu’elle a désormais accès à un réseau : artistes, galeristes, commissaires d’exposition, collectionneurs. Les relations nouées autour de l’achat d’une œuvre ouvrent d’autres possibilités. Pourquoi ne pas créer un prix d’art contemporain ? Pourquoi ne pas organiser une résidence d’artiste au sein du siège social ?

Au-delà du patrimoine

C’est ainsi que se multiplient, y compris dans des secteurs éloignés du monde culturel, comme, par exemple, l’automobile, l’immobilier, ou encore les vins et spiritueux), des prix d’entreprise, des partenariats avec des institutions muséales ou des programmes de résidence.

L’objectif n’est plus seulement patrimonial. Il devient relationnel et symbolique : gagner en légitimité dans les « mondes de l’art », selon l’expression du sociologue Howard Becker, et renforcer la crédibilité culturelle de la marque.

L’art comme expérience organisationnelle

Un second déplacement s’opère ensuite. Au contact des artistes, les entreprises découvrent autre chose que des œuvres : des manières de travailler. Les résidences, initialement conçues comme des opérations d’image ou de mécénat, deviennent des espaces d’interaction entre artistes et salariés. Des ateliers sont organisés, des projets collaboratifs voient le jour. Les équipes sont confrontées à l’incertitude, à l’expérimentation, à des formes de création qui échappent aux routines managériales.

Certains dirigeants décrivent explicitement ce basculement. L’artiste n’est plus seulement celui qui produit une œuvre, mais celui qui peut transmettre une approche du travail, de la créativité ou de la résolution de problèmes.

À ce stade, de nouvelles formes d’intermédiation apparaissent. Aux galeries traditionnelles s’ajoutent des structures hybrides, par exemple Mona Lisa Factory ou Viarte, capables de traduire le langage artistique en objectifs organisationnels, comme la créativité, la cohésion d’équipe ou encore l’innovation. L’investissement initial dans l’art se transforme alors en investissement organisationnel dans l’artiste.

D’acheteur à acteur

Ce que révèle cette trajectoire consiste en un enchaînement de rationalités. Au départ, la logique est principalement financière : bénéficier d’un cadre fiscal favorable et, éventuellement, d’une valorisation patrimoniale. Très vite, une rationalité symbolique s’y ajoute, puisque l’art confère du prestige, de la distinction, une forme de capital symbolique. Enfin, une rationalité organisationnelle émerge : l’expérience esthétique est convertie en apprentissage collectif, en ressource managériale, en outil de transformation interne.

Ce processus n’est ni linéaire ni planifié d’emblée. Il est progressif et cumulatif. Chaque étape ouvre la voie à la suivante. Parce que l’entreprise a acheté une œuvre, elle a rencontré un artiste ; parce qu’elle a rencontré un artiste, elle a imaginé une résidence ; parce qu’elle a organisé une résidence, elle a envisagé un programme de formation.

Construire la réputation

Cette évolution n’est pas neutre pour les artistes. Recevoir un prix d’entreprise, mener une résidence ou intervenir dans un programme de formation constitue une ligne supplémentaire dans un curriculum vitae. Les entreprises deviennent ainsi des acteurs à part entière des trajectoires artistiques, aux côtés des galeries, des musées et des institutions publiques.

Elles participent à la construction de la réputation et à la circulation des artistes. Dans certains cas, les collaborations contractuelles avec des entreprises sont même perçues comme plus lisibles et plus sécurisées financièrement que certaines relations au sein du monde de l’art.

Moins qu’un aboutissement, l’« art comme investissement » apparaît comme un point d’entrée dans cet univers. Ce qui commence comme un achat d’actif se transforme, par ajustements successifs, en partenariat organisationnel.

Une nouvelle économie collaborative

Cette dynamique contribue à l’émergence d’une économie collaborative spécifique, reliant artistes, entreprises et intermédiaires spécialisés. Elle brouille les frontières traditionnelles entre mécénat, marché de l’art et management.

Reste une question ouverte : jusqu’où cette logique peut-elle aller ? À force d’intégrer l’artiste dans l’organisation, le risque d’une réduction de l’art à un simple outil managérial existe-t-il vraiment ? Ou, à l’inverse, ces collaborations contribuent-elles à réellement redéfinir les rapports entre création et entreprise ?

Loin de l’image d’une simple instrumentalisation, cette recherche montre que la relation entre entreprises et artistes est devenue plus dense, plus réflexive et plus structurante qu’elle ne l’était au début des années 2000. L’œuvre n’est plus seulement accrochée au mur. Elle ouvre la porte à une autre manière de penser l’organisation.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Investir dans l’art… puis dans les artistes : les nouvelles collaborations des entreprises – https://theconversation.com/investir-dans-lart-puis-dans-les-artistes-les-nouvelles-collaborations-des-entreprises-277303

Maladie à corps de Lewy : quelle est cette maladie neurocognitive fréquente, mais peu connue, qui a emporté Nathalie Baye ?

Source: The Conversation – in French – By Frédéric Blanc, Professeur de gériatrie et neurologue, chef du service de Gérontologie Mobile-Neuro-Psy-Recherche et du Centre Mémoire de Ressources et de Recherche (CMRR), chercheur au sein de l’équipe IMIS du laboratoire ICube, Université de Strasbourg, Université de Strasbourg

Les proches de l’actrice Nathalie Baye ont annoncé son décès samedi 18 avril. Âgée de 77 ans, elle était atteinte de la maladie à corps de Lewy. Moins connue que les maladies d’Alzheimer ou de Parkinson, cette maladie neurocognitive touche pourtant pas moins de 250 000 personnes en France.


Robin Williams, Monica Vitti, Catherine Laborde ou, récemment, Nathalie Baye : toutes ces personnalités ont été emportées par la maladie à corps de Lewy.

Cette maladie neurocognitive n’est généralement médiatisée que lorsqu’elle est responsable du décès d’une célébrité. Elle est pourtant fréquente, puisqu’en France, elle affecte environ 250 000 personnes, ce qui en fait la deuxième maladie neurodégénérative la plus répandue, derrière la maladie d’Alzheimer, et la place au même rang que la maladie de Parkinson. Dans le monde, on estime que la maladie à corps de Lewy touche plus de 10 millions de patients.

À quoi est-elle due ? Quels symptômes doivent alerter ? Comment est-elle prise en charge ? Voici ce qu’il faut en savoir.

Une maladie longtemps ignorée

La maladie à corps de Lewy doit son nom à la présence, dans les neurones des patients, d’inclusions baptisées « corps de Lewy », du nom du médecin d’origine allemande Friedrich Heinrich Lewy, qui en a pour la première fois mentionné l’existence en 1912.

Ce n’est toutefois qu’en 1976 que le premier cas clinique sera formellement décrit, tandis que les premiers critères cliniques internationaux n’ont été définis qu’en 1996.

Lors de ses stades les plus précoces (le stade « prodromique » ou « prodromal », auquel succède le stade « léger »), la maladie à corps de Lewy se caractérise par le dysfonctionnement de certaines parties du cerveau, comme l’Insula et les bulbes olfactifs. L’Insula est impliquée dans la cognition, les émotions, la conscience de soi, la douleur, le neurovégétatif, le goût, tandis que les bulbes olfactifs sont, comme leur nom l’indique, impliqués dans l’olfaction.

Ces dysfonctionnements sont dus à l’accumulation dans les neurones de la forme anormale d’une protéine appelée alpha-synucléine. Dans son état habituel, cette protéine adopte plutôt une conformation en hélice (appelée aussi « hélice alpha » ; il s’agit de la façon dont la protéine s’organise dans l’espace). Dans sa forme toxique, sa conformation change, et l’alpha-synucléine se replie plutôt en « mille-feuilles » (une conformation appelée « feuillet bêta »).

L’accumulation de ces alpha-synucléines « en mille-feuilles » aboutit à la création des corps de Lewy à l’intérieur des neurones, tout au long de la maladie.

Or, l’alpha-synucléine est importante pour le fonctionnement des neurones. C’est un élément clef de la régulation des vésicules synaptiques (des sortes de petites « bulles » sont remplies de messagers chimiques appelés « neurotransmetteurs », qui sont des hormones du cerveau sécrété par les neurones, telles que l’acétylcholine, la noradrénaline, la sérotonine ou la dopamine), de la transmission entre neurones, et la plasticité des synapses (la synapse est la zone de contact entre deux neurones).

L’accumulation de la forme toxique de l’alpha-synucléine perturbe le fonctionnement neuronal, car les neurones parviennent moins bien à secréter les vésicules synaptiques qui leur permettent de communiquer entre eux.

Cette phase (dite « neurofonctionnelle », car elle affecte les neurotransmetteurs) dure au moins 15 à 20 ans. Par la suite, la maladie à corps de Lewy entre dans un stade plus agressif : non seulement les neurones des malades continuent-ils à dysfonctionner, mais de plus, une partie d’entre eux commence à être détruite.

Soulignons que si dans la maladie de Parkinson des corps de Lewy sont aussi présents, ils sont différents de ceux la maladie à corps de Lewy par leur aspect, leur localisation dans le cerveau et la conformation de l’alpha-synucléine qu’ils contiennent.

Que sait-on des causes de la maladie à corps de Lewy et des facteurs de risques ?

Certains travaux suggèrent que la maladie à corps de Lewy pourrait avoir des origines environnementales.

Le contact chronique avec certaines substances toxiques, comme les phtalates ou la pollution atmosphérique (sous forme de particules ultra-fines), ainsi que certaines infections, pourraient favoriser les modifications de conformation de l’alpha-synucléine au cours du vieillissement, et déclencher la maladie à corps de Lewy, en particulier au niveau des bulbes olfactifs, qui sont les seules parties du cerveau en contact avec l’extérieur, au niveau du nez.

Parmi les facteurs de risque connus de la maladie figurent l’anxiété et la dépression. Souvent, on s’aperçoit que les patients ont souffert d’une dépression quelques années auparavant ; pour cette raison, on pense que cette pathologie constitue un mode d’entrée dans la maladie à corps de Lewy.

Les autres facteurs de risque identifiés sont l’hypertension artérielle, le diabète, le mauvais cholestérol, les accidents vasculaires cérébraux, les antécédents familiaux de maladie à corps de Lewy ou de maladie de Parkinson, ou encore des mutations dans certains gènes (notamment les gènes GBA ou ApoE4, qui ne sont toutefois pas à l’origine de la maladie).

Des symptômes nombreux

Catherine Laborde a beaucoup témoigné de sa maladie : elle était très gênée par ses difficultés de concentration, ainsi que par les fluctuations cognitives et de vigilance qu’elle subissait. Elle était également sujette à de grandes peurs, sans qu’elle ne puisse en expliquer la raison. Il s’agit là d’un tableau clinique très fréquent de la maladie à corps de Lewy.

Le symptôme principal de cette affection est l’existence de difficultés cognitives, lesquelles peuvent se traduire par une baisse de la concentration, une lenteur ainsi que des difficultés pour s’organiser (on parle de « syndrome sous-cortico-frontal »). À ces difficultés cognitives s’ajoutent différents symptômes dits « cardinaux » :

  1. Des fluctuations cognitives et de vigilance qui associent des moments de somnolence, de siestes longues, de regard fixe ou bien de difficultés à certains moments pour se concentrer (les difficultés cognitives et d’expression subies par Joe Biden lors du débat télévisé avec Donald Trump, qui a été à l’origine de son abandon de la course à la présidence des États-Unis, doivent nous interroger sur des fluctuations cognitives).

  2. Des troubles du comportement en sommeil paradoxal : la phase du sommeil dite « paradoxale » est la phase du sommeil des rêves ; normalement, durant cette phase, le corps est naturellement paralysé. Ce n’est pas le cas des patients atteints par la maladie à corps de Lewy : certains d’entre eux ont un sommeil agité, ils vivent nettement leurs rêves, se mettent à bouger, à crier, alors qu’ils sont en train de dormir, les yeux fermés.

  3. Des hallucinations visuelles : elles concernent 70 à 80 % des malades. Au stade prodromal (le stade précoce de la maladie), ces hallucinations consistent en de simples sensations de passage ou de présence. Ensuite, elles deviennent de véritables hallucinations : les patients voient des personnes, des animaux ou des scènes surgir devant leurs yeux.

  4. Le syndrome parkinsonien : celui-ci se traduit le plus souvent par un ralentissement physique ou une raideur d’une partie du corps. Contrairement à la maladie de Parkinson, la maladie à corps de Lewy n’est pas, ou très peu, associée à un tremblement de repos des mains.

Ces symptômes résultent des dysfonctionnements des neurones, et du manque de neurotransmetteurs qui en résulte : le manque d’acétylcholine favorise les difficultés cognitives, les manques de sérotonine et de noradrénaline favorisent la dépression, le manque de mélatonine favorise les troubles du sommeil, et le manque de dopamine favorise le ralentissement.

Il faut savoir qu’il est rare que les quatre symptômes cardinaux soient réunis chez une même personne, même si cela peut arriver : le plus souvent, les patients n’en présentent qu’un à deux.

En plus des symptômes cardinaux, de nombreux autres symptômes peuvent gêner les patients atteints de maladie à corps de Lewy. Ainsi, il est fréquent que les patients présentent des symptômes psychocomportementaux, comme une anxiété, une dépression, une apathie (démotivation) ou même parfois un délire. Le malade a aussi souvent des difficultés à exprimer ses émotions, ou bien à reconnaître les émotions des autres.

De nombreux patients ont aussi des symptômes neuro-végétatifs, comme un nez qui coule (rhinorrhée), une sécheresse, des difficultés urinaires ou une hypotension en se levant. Il existe aussi des symptômes neurosensoriels, tels que des difficultés pour sentir les odeurs, ou bien une gêne à la lumière.

Durant les stades les plus sévères de la maladie, les patients perdent les capacités à accomplir les activités de la vie quotidienne : s’habiller, manger, se laver, utiliser le téléphone, la télécommande de la télévision… Les malades marchent moins bien, perdent du poids, car ils ont, pour certains, des difficultés pour avaler.

Quand faut-il consulter ?

Les symptômes de la maladie à corps de Lewy sont très variables d’un patient à l’autre, ce qui explique qu’en dépit de sa fréquence, cette affection soit peu ou pas diagnostiquée. Elle est en effet volontiers confondue avec le vieillissement dit « normal », ou avec d’autres maladies, telles que la maladie d’Alzheimer, la maladie de Parkinson ou certaines maladies psychiatriques, comme la dépression ou la bipolarité.

Les patients consultent habituellement en raison de troubles cognitifs, comme une lenteur psychique ou des difficultés de concentration. Cependant, il convient aussi de consulter lorsque l’on développe une dépression après 60 ans sans raison évidente, ou si l’on présente des difficultés visuelles, alors que la consultation chez l’ophtalmologue est normale.

Autres motifs devant inciter à la consultation : le fait de se mettre à beaucoup dormir en journée, ou bien de commencer à avoir des cauchemars importants, à tel point qu’on va se débattre dans son lit.

Schéma présentant l’établissement du diagnostic de la maladie à corps de Lewy
Le diagnostic de la maladie à corps de Lewy.
Frederic Blanc, Fourni par l’auteur

En général, le diagnostic à partir des symptômes cliniques suffit. Toutefois, lorsque cela est nécessaire, des examens complémentaires peuvent être réalisés, comme une scintigraphie cérébrale (DAT-scan, destiné à mettre en évidence une baisse d’activité de la dopamine, reflet du syndrome parkinsonien), une scintigraphie cardiaque au MIBG, ou l’enregistrement du sommeil (qui pourra montrer une perte d’atonie en sommeil paradoxal – autrement dit, la perte de la paralysie normale pendant les rêves).

Plus récemment, il est devenu possible de détecter l’alpha-synucléine (constituant les corps de Lewy) dans le liquide céphalo-rachidien (qui baigne le cerveau et la moelle épinière) via un échantillon obtenu par ponction lombaire. La technique mise en œuvre, qui se nomme RT-QuIC synucléine, permet de détecter les corps de Lewy y compris avant la survenue des symptômes de la maladie.

Nous savons ainsi, grâce à l’étude suédoise Biofinder, que 8 % de la population à 70 ans en moyenne présente des corps de Lewy détectés par cette technique.

Les recherches se focalisent maintenant sur l’identification d’un biomarqueur équivalent qui fonctionnerait via une simple prise de sang.

Où en sont les traitements ?

Il n’existe pas encore de traitements permettant de lutter contre les dépôts de protéines que sont les corps de Lewy, ou de guérir de la maladie à corps de Lewy. En revanche, il existe des traitements symptomatiques qui améliorent la présence des neurotransmetteurs dans le cerveau.

À l’heure actuelle on pense que traiter les patients dès les stades prodromal à léger (les stades les plus précoces) a probablement un intérêt fort pour prévenir la destruction neuronale. En effet, lutter contre un dysfonctionnement des neurones peut sans doute empêcher qu’une partie desdits neurones ne s’éteignent.

À ce titre, il est probablement important de traiter au plus tôt la dépression et l’anxiété, qui sont à la fois des symptômes prodromaux et des facteurs de risque de maladie à corps de Lewy.

Par ailleurs, on sait que la prise en charge par des professionnels de santé (orthophoniste, neuropsychologue, psychologue, ergothérapeute, kinésithérapeute, psychomotricienne) en vue d’une remédiation cognitive ou physique est bénéfique aux patients.

L’association précoce de ces deux approches, humaine et médicamenteuse, permet d’optimiser leur qualité de vie des patients et donc celle de leurs proches. Nous avons la chance d’avoir en France une association de patients et d’aidants de la MCL dynamique : l’A2MCL. Elle contribue elle aussi à mieux accompagner les patients et leurs proches, grâce à la mise à disposition d’une écoute téléphonique, aux services de psychologues engagées, à la diffusion de conseils et aux partages d’expériences entre aidants.

En ce qui concerne les aspects curatifs, des essais thérapeutiques sont en cours en France et dans le monde pour tenter de mettre au point des traitements efficaces. Un médicament prometteur est le Neflamapimod, qui diminue l’inflammation du cerveau et favorisant les connexions des neurones à acétylcholine. Notre équipe teste aussi la stimulation magnétique transcrânienne guidée par un robot, avec pour but de favoriser la réactivation de l’Insula, touchée dès le stade prodromal. Nous sommes aussi en train d’évaluer l’efficacité d’un protocole de neuromodulation via la lumière, avec la fondation Clinatec.

Pour conclure, soulignons que la recherche visant à mieux comprendre et à mieux soigner la maladie à corps de Lewy est dynamique. Cependant, si elle est qualitativement excellente, quantitativement, elle est insuffisante : ces dernières années, on a dénombré 30 fois moins d’essais thérapeutiques portant sur la maladie à corps de Lewy que d’essais portant sur la maladie d’Alzheimer. Pourtant, si nous progressons collectivement dans la lutte contre cette pathologie, ce sera au grand bénéfice des patients, de leurs proches et de la société tout entière.


Pour aller plus loin

The Conversation

Frédéric Blanc est Professeur de Gériatrie à l’Université de Strasbourg, et Praticien Hospitalier, Gériatre et Neurologue aux Hôpitaux Universitaires de Strasbourg. Il est le président du comité scientifique de l’A2MCL qui est l’association de référence pour la maladie à corps de Lewy (MCL). Il est membre du comité opérationnel de la fondation Alzheimer et il est membre du comité opérationnel de E-DLB (qui rassemble l’ensemble des équipes de recherche sur la MCL).
Son équipe et lui-même ont reçu des financements du PHRC inter-régional, du PHRC national, de Vaincre Alzheimer, de la fondation Recherche Alzheimer, de France Alzheimer et de l’A2MCL.
Il a été coordonnateur pour la France de l’essai Delphia de Eisai pour la MCL. Il est coordonnateur pour la France de l’essai Neflamapimod de EIP Pharma.

ref. Maladie à corps de Lewy : quelle est cette maladie neurocognitive fréquente, mais peu connue, qui a emporté Nathalie Baye ? – https://theconversation.com/maladie-a-corps-de-lewy-quelle-est-cette-maladie-neurocognitive-frequente-mais-peu-connue-qui-a-emporte-nathalie-baye-248597