Des manchots de l’Antarctique à l’explicabilité en IA. Bienvenue en prétopologie !

Source: The Conversation – in French – By Guillaume Guérard, Enseignant-chercheur, Intelligence Artificielle, ESILV, Pôle Léonard de Vinci

Il existe plusieurs espèces de pingouins en Antarctique. Une tâche standard est de classer les individus dans telle ou telle catégorie, tout en comprenant les raisons de ce classement. Arturo de Frias Marques, Wikipedia, CC BY-SA

La plupart des algorithmes performants actuels – notamment l’apprentissage profond (deep learning) et ses réseaux de neurones – fonctionnent comme des boîtes noires. On sait qu’ils donnent de bons résultats, mais impossible de comprendre leur logique interne. Ceci pose problème pour de nombreux domaines d’application (médecine, justice…), ce qui incite les régulateurs à exiger des systèmes « explicables ». Plusieurs pistes vers l’explicabilité existent. Zoom sur la « prétopologie ».


Imaginons un patient dont les résultats sanguins montrent un taux d’hémoglobine de 12,5 grammes par décilitres de sang. Un algorithme de détection précoce du cancer analyse ces chiffres, mais aussi ses antécédents familiaux (présents ou absents), son statut de fumeur (oui ou non), son niveau d’activité physique (faible, moyen, élevé). L’algorithme le classe dans un groupe à risque modéré. Mais quand son médecin lui demande pourquoi, le système ne peut pas répondre : c’est une boîte noire.

Et c’est évidemment un problème pour le patient, le médecin, l’assurance maladie, etc. C’est pour cela que l’AI Act européen, adopté en mars 2024, impose des obligations strictes aux organisations et entreprises opérant en Europe. D’ici 2026-2027, tous les systèmes d’IA dits à haut risque devront être « transparents » et « explicables », c’est-à-dire dont un humain puisse comprendre la logique. Les sanctions pourront atteindre 35 millions d’euros ou 7 % du chiffre d’affaires annuel mondial, car les domaines concernés peuvent avoir des effets importants.

Par exemple, en ressources humaines, les logiciels de tri de CV qui analysent à la fois des niveaux de diplômes, des années d’expérience et des compétences techniques doivent pouvoir justifier pourquoi un candidat est retenu et un autre écarté. Dans l’industrie énergétique, les systèmes de maintenance prédictive qui combinent données de capteurs (température, vibrations), historique de maintenance et type d’équipement doivent expliquer pourquoi une éolienne ou un autre équipement est signalé comme « à risque de panne ».

Pour contrer l’« effet boite noire » des systèmes d’IA actuels, nous proposons une méthode issue d’une discipline méconnue du grand public, la « pré-topologie », qui permet de rendre explicables les raisonnements faits sur des données mixtes (le taux d’hémoglobine est un chiffre tandis que la présence ou non d’antécédents familiaux ne se chiffre pas).

Qu’est-ce que la prétopologie ?

  • La prétopologie, c’est l’art de dessiner des « zones d’influence » autour de chaque personne ou objet dans un réseau – comme les cercles d’amis sur les réseaux sociaux, où l’influence n’est pas forcément réciproque.
  • Pour décrire une zone complexe, elle utilise une recette appelée forme normale disjonctive, qui assemble des blocs de base, puis calcule automatiquement tout ce qui « adhère » à cet assemblage, c’est-à-dire tout ce qui gravite naturellement autour de lui.

Les limites des méthodes actuelles pour rendre les systèmes d’IA « explicables »

Le clustering hiérarchique est aujourd’hui la méthode de référence pour regrouper automatiquement des observations similaires et donc pour rendre les données plus interprétables : en organisant les observations en une hiérarchie de groupes emboîtés (un dendrogramme), il permet à un expert de naviguer entre niveaux de granularité, d’identifier des profils types et d’expliquer pourquoi deux individus sont regroupés ensemble, sans avoir à ouvrir la “boîte noire” d’un modèle prédictif.

Son fonctionnement est simple et transparent. On mesure d’abord la distance entre chaque paire d’observations. Ensuite, on regroupe progressivement les observations les plus proches. Enfin, on obtient un arbre (appelé dendrogramme) qu’on peut couper à différents niveaux pour former des groupes.

Prenons l’exemple des manchots de l’archipel Palmer en Antarctique. Si on mesure la longueur de leur bec et leur masse corporelle, le clustering hiérarchique identifie automatiquement trois groupes qui correspondent aux trois espèces biologiques présentes : Adélie, Jugulaire et Papou. L’atout majeur est sa transparence : on visualise l’arbre, on suit les regroupements successifs, on comprend facilement comment les groupes se sont formés, la hauteur d’embranchement donne une idée de la « différence » entre deux groupes.

Le défi survient quand on mélange chiffres et catégories. Mesurer une distance entre deux chiffres est facile : si un patient a une glycémie de 5,5 millimoles par litres (une unité de concentration) et un autre de 6,2 millimoles par litres, la différence est de 0,7. Mais comment mesurer la distance entre deux « catégories » que l’on ne peut pas chiffrer, comme une réponse oui ou non (fumeur ou non-fumeur), ou encore la couleur d’un tissu biologique ?

Par exemple, dans notre exemple de détection précoce du cancer, si le patient A présente une concentration d’hémoglobine de 12,5 grammes par décilitres (chiffre), des antécédents familiaux (catégorie « oui ») et ne fume pas (catégorie « non ») ; tandis que le patient B présente une concentration d’hémoglobine de 13,1 grammes par décilitres, pas d’antécédents et fume… comment dire si ces deux patients sont « proches » ou « éloignés », en termes de risques ?

Les solutions existantes, comme le k-means, HDBSCAN et DIANA ont toutes des limites. Transformer les catégories en chiffres artificiels (« oui » = 1, « non » = 0) est arbitraire et fait perdre du sens. Plus précisément, ceci signifie que l’on introduit une relation d’ordre et une distance qui n’existent pas : coder « chat » = 1, « chien » = 2, « oiseau » = 3 suggère implicitement que chien est « entre » chat et oiseau, ou que la distance chat-chien est égale à chien-oiseau, ce qui peut biaiser tous les calculs de similarité en aval.

Ignorer les catégories pour ne garder que les chiffres, comme dans les méthodes citées précédemment, fait perdre des informations cruciales comme les antécédents familiaux. Les méthodes statistiques plus complexes sont souvent opaques ou nécessitent des hypothèses fortes sur la structure des données. C’est le cas de la distance de Gower ou de l’analyse des facteurs latents – le genre de structure qui peut se cacher derrière les grands modèles de langage (LLM).

C’est précisément dans la définition de ces voisinages – comment mesurer qu’un patient « ressemble » à un groupe malgré des données hétérogènes – que la prétopologie offre un cadre naturel : elle permet de construire des zones d’influence flexibles, sans imposer de distance artificielle ni d’hypothèses sur la structure des données.

Une solution en développement : mesurer la similarité autrement

Pour cela, au lieu de chercher à mesurer des distances, nous proposons de changer de perspective en définissant des « voisinages », construits via des formes normales disjonctives, ou DNF. Derrière ce nom se cachent des règles logiques simples du type : « Un patient appartient au voisinage d’un groupe si (il est diabétique ET âgé de plus de 60 ans) OU (il a des antécédents familiaux ET est hypertendu) ». Chaque condition entre parenthèses est un bloc ; le voisinage est l’union de ces blocs. Pas de chiffres, pas de distance : seulement des combinaisons de caractéristiques, comme des règles de décision lisibles.

Une fois les voisinages définis, on calcule pour chaque groupe l’ensemble de tous les patients qui lui « adhèrent » – c’est-à-dire qui tombent dans au moins un de ces blocs DNF. Ce calcul d’adhérence est itératif : à chaque étape, des patients rejoignent ou quittent un groupe, jusqu’à stabilisation. Le résultat est analogue à un dendrogramme : on obtient une hiérarchie de regroupements successifs, du plus local (blocs fins, peu de patients) au plus global (grands groupes stables), sans avoir jamais posé de distance artificielle entre catégories et chiffres.

Une analogie aide à comprendre. Sur une carte géographique, on mesure la distance entre Paris et Lyon en kilomètres. Mais on peut aussi dire que Dijon est voisine de Lyon parce qu’elles partagent des caractéristiques : région similaire, climat comparable, économie proche. Cette notion de « voisinage » par caractéristiques communes ne nécessite pas de calculer une distance précise.

Notre algorithme en accès libre pour des études pilotes

C’est le principe de base de PretopoMD, notre algorithme qui classe automatiquement des données mixtes (chiffres et catégories) tout en rendant explicite sa logique de regroupement. Pour les chiffres, deux valeurs sont voisines si elles tombent dans la même fenêtre : toutes les glycémies entre 5 et 7 mmol/L sont voisines. Pour les catégories, deux observations sont voisines si elles partagent la même modalité : deux patients sont voisins s’ils sont tous deux fumeurs, ou si tous deux ont des antécédents familiaux.

PretopoMD est d’ores et déjà disponible en accès libre pour permettre à des équipes en santé, RH ou maintenance de l’utiliser pour des études pilotes. À moyen terme, nous espérons que cette approche puisse aider les organisations européennes à répondre aux exigences de l’AI Act en proposant des classifications explicables par construction.

L’avantage clé est la traçabilité. Pour notre exemple médical, on peut dire :

« Les patients A et C sont dans le même groupe parce qu’ils partagent une glycémie dans la fenêtre 5-7 millimoles par litres (étape 1), tous deux ont des antécédents familiaux (étape 1), et tous deux ont un IMC entre 25-30 (étape 2). Le patient B les rejoint à l’étape 3 via un IMC similaire, malgré l’absence d’antécédents. »

Cette explication pas-à-pas répond directement aux exigences de l’AI Act. De plus, la structure hiérarchique est préservée, on peut identifier grands groupes et sous-groupes pertinents.

Néanmoins, notre algorithme possède des limites, puisqu’il faut choisir la taille des fenêtres et les seuils de similarité, faisant actuellement appel à un expert métier. Nous travaillons sur des méthodes pour automatiser ces choix.

Ainsi, la question reste ouverte : jusqu’où peut-on pousser la performance tout en conservant l’explicabilité ? Dans des domaines sensibles comme la santé ou le droit, ce compromis est-il acceptable ? Notre travail montre qu’on peut au moins explorer cette voie.

The Conversation

Guillaume Guérard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Des manchots de l’Antarctique à l’explicabilité en IA. Bienvenue en prétopologie ! – https://theconversation.com/des-manchots-de-lantarctique-a-lexplicabilite-en-ia-bienvenue-en-pretopologie-278007

Aujourd’hui, le droit protège les combustibles fossiles : une première conférence internationale veut briser ce verrouillage

Source: The Conversation – in French – By Christel Cournil, Professeur de droit public, Sciences Po Toulouse

Du 24 au 29 avril 2026 à Santa Marta, en Colombie, une conférence inédite entend placer la sortie des combustibles fossiles au cœur de l’agenda international. Dans un contexte de dépendance fossile et de tensions géopolitiques, l’enjeu dépasse la transition énergétique : il s’agit de tester la capacité des États à transformer en actes un objectif climatique indispensable qui n’est pas, aujourd’hui, engagé à la hauteur requise. En cause, un véritable verrouillage juridique, économique et financier qui protège le capitalisme fossile, et qu’il va falloir désarmer.


Les gouvernements de la Colombie et des Pays-Bas organisent, du 24 au 29 avril 2026, à Santa Marta (Colombie) la première conférence internationale consacrée à une sortie juste des combustibles fossiles. L’enjeu est clair : mettre la sortie des combustibles fossiles au cœur d’une feuille de route politique, juridique et financière, fondée sur la réduction des dépendances, la transformation de l’offre et de la demande et une coopération internationale renforcée.

Ce n’est pas un sommet de plus : c’est un test de crédibilité. En 2024, la demande mondiale d’énergie a encore progressé et les énergies fossiles occupent toujours une place centrale dans le mix énergétique mondial. Malgré les inflexions introduites sur la sortie du charbon lors de la COP26 à Glasgow en 2021, puis sur la sortie des énergies fossiles lors de la COP28 à Dubaï en 2023, le soutien aux énergies fossiles se poursuit et la transition énergétique reste lente. Les États continuent de projeter, à l’horizon 2030, des niveaux de production fossiles très au-delà de ce qui serait compatible avec une trajectoire à 1,5 °C.

Nous savons donc deux choses : la sortie fossile est indispensable ; or elle n’est actuellement pas engagée à la hauteur requise.

Écart entre l’évolution de la production de combustibles fossiles telle que prévu par les États (ligne rouge) et ce qu’elle devrait être pour respecter les objectifs de hausse des températures à 1,5 ou 2 °C (lignes bleue et verte).
Production Gap Report, 2025

Ce rendez-vous intervient, en outre, dans un contexte international de « backlash climatique » et de réaffirmation brutale de l’ordre fossile.

Aux États-Unis, la devise « Drill, baby, drill » a relancé la production, tandis que les crises géopolitiques (Ukraine, Venezuela et, désormais, Iran) rendent plus que jamais urgente la nécessité de s’affranchir de la dépendance aux hydrocarbures.

L’« éléphant dans la pièce » des négociations climatiques tient en grande partie au fait que le cadre juridique international protège le capitalisme fossile. Le résultat : un véritable « verrouillage » juridique qui concourt au maintien du statu quo sur les énergies fossiles. En conséquence, les flux financiers restent encore massivement orientés vers les énergies fossiles, malgré les efforts des États, des institutions internationales et de certains acteurs privés. Il faut passer d’une logique de décarbonation partielle de la demande à une véritable refonte de l’architecture juridique, cohérente entre droit national, droit de l’Union européenne et droit international, pour la rendre compatible avec la sortie des énergies fossiles.

Comment fixer les priorités ? Nous développons, dans un policy brief consacré à la sortie fossile, un état des lieux ainsi que 14 propositions d’action concrète. Ici, nous exposons quelques-unes de ces propositions, que la conférence de Santa Marta peut être l’occasion de concrétiser.

La réduction de l’offre, dans l’angle mort du régime climatique international

Depuis trente ans, le régime climatique international s’est surtout construit autour de la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Longtemps, la question de la réduction de l’offre fossile est restée au second plan. On a cherché à réduire les émissions sans organiser sérieusement la fermeture des infrastructures qui en sont responsables.

Dès lors, la conférence de Santa Marta devra mettre sur la table les questions que la diplomatie climatique traditionnelle a trop longtemps évitées. Comment sortir des dépendances fossiles à la fois énergétiques et industrielles ? Comment organiser la baisse de l’offre ? Comment lever les obstacles juridiques internationaux qui sécurisent encore le capital fossile, à commencer par l’arbitrage entre investisseurs et États, notamment dans le cadre du Traité sur la charte de l’énergie ?

Sur ce dernier point, 220 économistes et juristes ont récemment exhorté la Colombie, dans une lettre adressée au président Gustavo Petro, à se retirer du système de règlement des différends entre investisseurs et États (ISDS) et à fédérer une coalition d’États décidés à s’en désengager. Cette prise de position met en lumière un point décisif : la sortie des combustibles fossiles n’est pas seulement une question de politique climatique, mais aussi de désarmement des mécanismes juridiques qui sécurisent encore la rentabilité des investissements fossiles.




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L’ordre fossile, protégé par un « verrouillage » juridique, économique et financier

Le capitalisme fossile est ainsi porté par une construction juridique structurante. Les investisseurs fossiles sont protégés par des traités, peuvent consolider leurs droits dans des contrats de long terme, se voir favorisés par des régimes fiscaux, sécurisés par des assurances et soutenus par des financements publics et privés.

Privilégiés, les investisseurs fossiles peuvent encore attaquer, devant des tribunaux spéciaux, des États dans lesquels ils réalisent leurs activités si ces derniers, en s’avisant de corriger leur trajectoire carbone, portent atteinte à leurs droits. Les investisseurs fossiles sont, en effet, juridiquement protégés par de nombreux instruments juridiques. Il existe ainsi des milliers de traités bilatéraux d’investissements, des traités plurilatéraux, des contrats d’investissements, des codes d’investissements et miniers ainsi que des politiques d’assurances et de garanties contre les risques encourus par les investisseurs.

Citons, par exemple, parmi les traités plurilatéraux : le Traité sur la charte de l’énergie. Même dénoncé par de nombreux États européens, il continue de s’appliquer au titre de sa clause crépusculaire, qui impose un délai de vingt ans avant une sortie effective du traité.

La sortie fossile ne peut donc plus être pensée comme une simple transition technologique. Il faut s’attaquer aux structures juridiques, économiques et financières qui prolongent l’ordre fossile. Ce « verrouillage » fossile se traduit par un enchevêtrement d’infrastructures, de rentes, de chaînes de valeur, de subventions, de protections contractuelles et de garanties juridiques qui rendent la sortie à la fois nécessaire et politiquement coûteuse.

L’exploitation des combustibles fossiles ne saurait ignorer les limites planétaires, et le droit doit évoluer pour en tenir compte. Cela suppose de défaire des anticipations de rentabilité, de neutraliser les clauses de survie ou crépusculaires pérennisant les garanties offertes par les traités d’investissements dénoncés et de réorienter les flux financiers. Cela implique aussi d’assumer la conflictualité du désinvestissement, de traiter la question des actifs échoués et d’empêcher que la pétrochimie ne devienne le refuge stratégique des Carbon Majors.




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Les contentieux climatiques, nécessaires mais insuffisants

Par ailleurs, l’avis rendu par la Cour internationale de justice en 2025 a rappelé qu’un État qui ne prend pas les mesures appropriées pour protéger le système climatique peut engager sa responsabilité internationale. Et cela, y compris lorsqu’il favorise la production ou la consommation de combustibles fossiles, accorde des licences d’exploration ou maintient des subventions. La défossilisation n’est donc plus seulement un horizon souhaitable : elle devient un horizon légal et concret, sous la forme d’obligations préventives de diligence, d’efficacité, de cohérence et de coopération climatiques.

Les contentieux climatiques engagés à travers le monde participent déjà de ce déplacement. Ils ne se bornent plus à dénoncer l’inaction, mais mettent en cause les incohérences normatives, les soutiens publics et les dispositifs juridiques qui prolongent l’ordre juridique fossile. Toutefois, le juge, à lui seul, ne fermera ni les puits ni les terminaux gaziers. Il peut fissurer l’architecture du verrouillage juridique qui protège les énergies fossiles, au nom de la protection des droits humains ou du droit à un environnement sain. Mais il ne sera pas en mesure de prendre des décisions politiques, par exemple pour ordonner la fermeture de ces infrastructures.

C’est ici que Santa Marta peut devenir autre chose qu’une conférence supplémentaire. Cela pourrait être un moment de vérité sur la capacité des États à gouverner la fermeture des activités fossiles, au lieu de la repousser au nom d’un prétendu réalisme économique, alors même que ce réalisme produit un désordre climatique, financier, sanitaire et même démocratique toujours plus grand.

La question n’est donc plus de savoir s’il faut sortir des fossiles (la réponse est oui !), mais si les États accepteront enfin d’en assumer les conséquences normatives et de l’organiser d’une manière juste et efficace. Parce que sortir des fossiles exige bien davantage qu’un simple « verdissement » de l’existant. Il faut cesser d’autoriser l’expansion de secteurs incompatibles avec l’objectif de 1,5 °C, réorienter les flux financiers, intégrer la pétrochimie aux politiques de sortie, désactiver les verrous juridiques du capital fossile et organiser une transition juste. Autant de pistes que nous développons dans notre policy brief.

Il n’est plus possible de célébrer la transition tout en continuant à consolider l’économie fossile. À Santa Marta, l’enjeu sera de savoir quels États accepteront enfin de rompre avec ce verrouillage et d’organiser, en droit comme en politique, la sortie effective et juste des combustibles fossiles.




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The Conversation

Christel Cournil est administratrice de l’association Notre affaire à tous et vice-présidente de la SFDE Midi-Pyrénées.

Laurence Dubin est membre de l’association Intérêt à agir (IAA)

Sabrina Robert ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Aujourd’hui, le droit protège les combustibles fossiles : une première conférence internationale veut briser ce verrouillage – https://theconversation.com/aujourdhui-le-droit-protege-les-combustibles-fossiles-une-premiere-conference-internationale-veut-briser-ce-verrouillage-280200

La crise du logement frappe plus durement les femmes, selon les études

Source: The Conversation – in French – By Raquel Fernandez, Candidate au doctorat interdisciplinaire en aménagement et chargée de cours en design d’intérieur, Université de Montréal

La crise du logement au Canada n’est pas neutre. Elle est profondément marquée par des inégalités de genre.


Les débats publics se concentrent sur la pénurie de logements, la hausse des loyers et l’accès à la propriété. Ces enjeux sont importants, mais ils ne rendent pas compte d’une réalité essentielle : toutes les personnes ne vivent pas la crise du logement de la même façon. Les femmes sont particulièrement touchées, en raison de leur précarité économique accrue et de leur surreprésentation parmi les locataires.

Selon la Société canadienne d’hypothèques et de logement, 55 % des ménages ayant des besoins impérieux en matière de logement et 63 % des ménages vivant dans un logement subventionné sont dirigés par des femmes.

Les familles monoparentales, majoritairement dirigées par des femmes, sont parmi les plus exposées. Les femmes âgées, immigrantes, racisées ou issues de la diversité de genre font également face à des obstacles complexes et cumulatifs à l’accès au logement. Ces disparités ne sont pas accidentelles. Elles reflètent des conditions économiques et sociales qui restreignent l’accès à un logement stable et sécuritaire et rendent invisibles les effets différenciés de la crise selon le genre.




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Depuis les années 1990, le désengagement de l’État et la marchandisation du secteur de l’habitation ont accentué la dépendance au marché, au détriment du logement social et abordable. Cette tendance a entraîné une hausse des coûts et une précarisation accrue pour certaines populations. Ainsi, la crise du logement ne se limite pas à refléter les inégalités de genre ; elle peut également les exacerber.

Je mène un doctorat en aménagement à l’Université de Montréal sur les habitations collectives pour femmes au Canada. À partir de l’analyse de plusieurs projets, j’examine comment l’organisation des logements, leurs espaces, leurs règles et les relations qu’ils permettent influencent les conditions de vie, d’autonomie et de sécurité.

Une crise du logement genrée

La crise du logement n’est pas la cause des inégalités de genre ; elle s’inscrit dans les structures sociales et économiques qui les produisent déjà. L’accès au logement dépend étroitement des revenus, de la stabilité d’emploi et des responsabilités familiales. Des dimensions elles-mêmes marquées par des inégalités. En effet, la pauvreté touche davantage les 74 % des familles monoparentales dirigées par une femme.

Elle est aussi plus fréquente chez les femmes qui cumulent plusieurs formes de discrimination. Le concept d’intersectionnalité permet de comprendre que certaines personnes vivent plusieurs formes d’inégalités en même temps. Par exemple, une femme peut faire face à des obstacles liés à la fois à son genre, à son origine, à sa situation économique ou à son statut migratoire. Ces réalités ne s’additionnent pas simplement, mais se combinent et se renforcent.

Les femmes occupent plus souvent des emplois précaires ou à temps partiel, et assument encore une part importante du travail domestique et de soins. Ces réalités ont un impact direct sur leur capacité à accéder à un logement stable. Le logement ne constitue donc pas un simple cadre neutre. C’est une dimension de l’environnement bâti où les ressources et les possibilités d’action se répartissent de manière inégale.




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Les modèles résidentiels dominants, souvent conçus autour de la famille nucléaire et de la propriété privée, répondent difficilement à des trajectoires de vie plus diversifiées ou à des besoins de soutien accrus. La crise du logement agit comme un miroir qui reflète et amplifie les inégalités existantes. L’accès à un logement stable et réellement abordable dépend non seulement d’un choix individuel, mais aussi d’une organisation sociale et spatiale susceptible de favoriser certaines populations au détriment d’autres.

Des politiques qui ont reconfiguré l’accès au logement

Les inégalités actuelles s’inscrivent dans une évolution globale des politiques de logement au Canada. À partir des années 1990, le retrait progressif de l’État fédéral et le transfert de responsabilités vers les provinces ont profondément modifié le rôle des pouvoirs publics. Cette mutation s’accompagne d’une dépendance accrue au marché et d’une baisse significative des investissements dans le logement social. Les politiques ont davantage soutenu le développement de logements dits « abordables », sans toutefois répondre aux besoins des ménages les plus vulnérables.

La financiarisation du logement, la promotion de la propriété privée et la réduction du financement public ont ainsi réduit l’offre de logements véritablement accessibles. Aujourd’hui, l’accès à un logement stable dépend de plus en plus des ressources économiques, ce qui accentue les inégalités existantes qui touchent particulièrement les femmes et les personnes marginalisées en raison du genre, pour lesquelles l’accès au logement demeure plus précaire.


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Des logements peu adaptés à la diversité des trajectoires

Au-delà des politiques, la conception et l’organisation des logements influencent de manière décisive les conditions de vie. Les modèles résidentiels dominants privilégient des unités privées, une organisation cloisonnée des espaces et une séparation marquée des responsabilités domestiques. Historiquement, ces formes d’habitat ont peu pris en compte la diversité des expériences, notamment celles des femmes. Ces modèles, conçus à partir de normes androcentrées et patriarcales qui isolent les femmes et invisibilisent le travail domestique, répondent difficilement aux trajectoires de vie plus diverses.




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Ces configurations laissent peu de place à des formes de vie plus collective ou à des besoins de soutien. Elles limitent la mise en place de réseaux d’entraide et compliquent l’adaptation à des réalités diverses. Ainsi, le logement ne se limite pas à être un espace. Sa configuration influence directement les relations sociales qu’il rend possibles et peut faciliter ou entraver autonomie et émancipation.

D’autres manières d’habiter

Depuis les années 1970, dans plusieurs villes nord-américaines, des initiatives féministes proposent des approches alternatives en matière de logement, notamment sous forme de coopératives et d’habitats collectifs. Dans les années 1980, on voit apparaître des projets d’habitations collectives pour femmes au Canada, incluant des coopératives et des initiatives d’habitats autogérés.

Ces milieux de vie cherchent à concilier autonomie individuelle et vie collective, en s’appuyant sur la mutualisation des ressources, la coopération et l’attention portée aux besoins quotidiens. Ces initiatives s’inscrivent dans un contexte plus large de développement du logement coopératif, tout en proposant une approche explicitement centrée sur les réalités des femmes.

Des initiatives telles que la coopérative Maison des Reb’Elles à Montréal illustrent cette approche. Conçus pour répondre aux besoins des femmes, ces projets intègrent des espaces communs et des formes d’organisation qui favorisent l’entraide au quotidien.

Ces initiatives proposent des alternatives aux modèles résidentiels dominants, offrant une autre manière de concevoir le logement, centrée sur les besoins des personnes plutôt que sur la logique du marché. Cette reconfiguration des espaces domestiques s’inscrit dans une réflexion plus large sur le design féministe, qui ne se limite pas à la conception de logements « pour les femmes », mais vise à créer des environnements inclusifs et équitables. Malgré leur potentiel, ces initiatives d’habitat restent marginales et peu soutenues.

Repenser le logement comme enjeu de genre

La crise du logement est généralement vue, dans le débat public, sous l’angle de l’offre et de l’abordabilité. Pourtant, elle révèle des inégalités de genre plus profondes. L’accès au logement, les politiques publiques et les modèles de logements traditionnels contribuent à ces inégalités. En période de crise, ces mécanismes deviennent encore plus évidents, rendant visibles des réalités souvent invisibles.

Repenser le logement suppose donc de dépasser une approche strictement économique pour en faire un véritable enjeu d’égalité. Ignorer la dimension de genre dans la crise du logement, c’est invisibiliser celles qui en subissent les effets le plus fortement.

La Conversation Canada

Raquel Fernandez a reçu des financements de l’Université de Montréal, du Centre de recherche interdisciplinaire sur la Justice Intersectionnelle de la Décolonisation et l’Équité, et du Centre de recherche de Montréal sur les inégalités sociales, les discriminations et les pratiques alternatives de citoyenneté. Elle travail comme chargé de cours pour l’Université de Montréal.

ref. La crise du logement frappe plus durement les femmes, selon les études – https://theconversation.com/la-crise-du-logement-frappe-plus-durement-les-femmes-selon-les-etudes-277427

Comment le QI est devenu l’obsession de l’Amérique

Source: The Conversation – in French – By Allane Madanamoothoo, Associate Professor of Law, EDC Paris Business School

Les États-Unis sont-ils obsédés par le quotient intellectuel ?

Ce qui avait été conçu comme un outil pédagogique par Alfred Binet et Théodore Simon en France a été importé par le psychologue Henry Goddard aux États-Unis au début du XXᵉ siècle et s’est rapidement transformé en un instrument de tri social dans ce pays. Aujourd’hui, des start-up californiennes proposent aux parents fortunés de classer leurs embryons selon leur quotient intellectuel (QI) potentiel, tandis que Donald Trump en fait une arme rhétorique contre ses adversaires.


L’obsession des Américains pour le quotient intellectuel (QI) remonte aux thèses eugénistes du début du XXᵉ siècle et perdure encore aujourd’hui. Elle se manifeste tantôt par des actes, tantôt par des paroles. Dans les deux cas, les conséquences ouvrent la voie, comme par le passé, à des pratiques racistes et eugénistes.

L’importation, la traduction et l’adaptation du test Binet-Simon par Henry Goddard

Le test de mesure de l’intelligence conçu en 1905 par Alfred Binet et Théodore Simon, puis révisé en 1908 et 1911 et communément appelé « test de QI » plus tard, était initialement destiné à permettre aux enfants en difficulté scolaire de rattraper leur retard. Importé aux États-Unis en 1908 par le psychologue Henri Goddard suite à son voyage en Europe, il fut très vite détourné de ses fonctions initiales après avoir été traduit et adapté avec un certain manque de rigueur sur le continent américain.

Goddard, qui était à la fois un fervent eugéniste et directeur de la Vineland Training School – une école pour les enfants atteints de handicaps physiques et mentaux – dans le New Jersey, a été l’un des chefs de file de ce détournement. Il traduisit et adapta la version de 1908 qu’il expérimenta sur des enfants à partir de 1911. Goddard les divisa en trois catégories et les qualifia selon leur degré de déficience en :

D’après Goddard, les « faibles d’esprit » représentaient le plus grand risque pour la société car ils pouvaient se « reproduire facilement ». Il pensait aussi – du moins pendant un certain temps – que ces derniers étaient surreprésentés parmi les criminels, les prostituées, et les alcooliques.

En 1913, Goddard participa à l’évaluation systématique des immigrés au centre d’accueil d’Ellis Island via le test de QI, traduit et adapté, en dépit des facteurs socioculturels et linguistiques. Les immigrés jugés « faibles d’esprit » étaient renvoyés dans leur pays d’origine.

Le test de QI selon Henry Goddard.
Research Gate

Le test de QI avait de plus servi à justifier les stérilisations forcées à la suite de l’arrêt Carrie Buck v. Bell, rendu par la Cour suprême le 2 mai 1927. La Cour autorisa la stérilisation contrainte d’une jeune femme, Carrie Buck, internée à tort après avoir été violée, au faux motif de promiscuité et d’un prétendu « faible QI héréditaire ». Sa mère, sa fille et elle avaient toutes trois été qualifiées de « faibles d’esprit » à l’issue d’un test de QI. Dans sa conclusion, le juge Oliver Holmes déclara :

« Il vaut mieux pour le monde entier qu’au lieu d’attendre d’exécuter les descendants dégénérés pour crime, ou de les laisser mourir de faim pour leur imbécillité, la société puisse empêcher ceux qui sont manifestement inaptes de perpétuer leur espèce. Le principe qui soutient la vaccination obligatoire est assez fort pour couvrir la section des trompes de Fallope […]. Trois générations d’imbéciles, c’est assez ! »

Par ailleurs, l’étiquette « faible d’esprit » accolée aux criminels, aux prostituées, aux alcooliques, aux pauvres et aux Noirs renforça les politiques de stérilisation eugénique. Sous l’impulsion de cet arrêt, une trentaine d’États américains promulguèrent des lois autorisant la stérilisation forcée de ces catégories de population. Entre 1900 et 1970, plus de 60 000 personnes considérées comme « faibles d’esprit » furent stérilisées de force.

La banque de sperme de R. K. Graham réservée aux Prix Nobel

Robert Klark Graham (1906-1997), l’homme d’affaires qui a fait fortune grâce à la création de verres de lunettes incassables, était aussi connu pour sa « banque de sperme de génies ». Cet ardent défenseur de l’eugénisme soutient dans son ouvrage Future of Man (1970) et la théorie de la dégénérescence que pour enrayer la dégradation de l’espèce humaine, il faudrait limiter la reproduction des individus « moins intelligents » et favoriser celle des « plus intelligents ».

Au début des années 1980, Graham passa de la théorie à la création d’une banque de sperme élitiste gratuite : la Repository Germinal Choice en Californie. Son objectif : aider des femmes « intelligentes » à donner naissance à de futurs petits génies afin de « sauver l’humanité ». Seuls des donneurs blancs répondant à des critères exigeants étaient autorisés à faire don de leurs gamètes.

À l’origine, Graham ne recherchait que des donneurs parmi les lauréats du prix Nobel. Le co-inventeur du transistor, William Bradford Shockley (1910 -1989), lauréat du prix Nobel de physique en 1956 et partisan de l’eugénisme, en faisait partie, ainsi que deux autres lauréats anonymes. Toutefois, la rareté des donneurs Prix Nobel et la faible viabilité de leur semence, en raison de leur âge, contraignirent Graham à assouplir ses critères de sélection. Il exigea néanmoins un QI d’au moins 130 points pour les autres donneurs. Plus de 200 enfants sont nés de cette banque fermée en 1999, deux ans après la mort de Graham. Tous ne sont toutefois pas devenus des génies.

Quand Jeffrey Epstein prévoyait d’être le géniteur d’une vingtaine d’enfants de « super races »

Jeffrey Epstein, le pédocriminel retrouvé mort dans sa cellule en août 2019 avant son procès pour crimes sexuels, était lui aussi un défenseur de l’eugénisme, d’après une enquête du New York Times publiée la même année. Persuadé sans doute d’avoir un ADN génétiquement supérieur, il envisageait de transformer son ranch au Nouveau-Mexique en un centre de procréation où une vingtaine de femmes, sélectionnées sur des critères académiques et de beauté, seraient inséminées avec ses propres gamètes. Ce projet n’est pas sans rappeler la Repository Germinal Choice de Graham ou, à plus grande échelle, le programme Lebensborn – la fabrique d’enfants « aryens » (grands, blonds aux yeux bleus) sous le régime nazi – dans la mesure où Epstein fantasmait sur les femmes « aux yeux bleus », un signe d’intelligence selon lui.

Différents médias (le Figaro, The Guardian, The Telegrapgh, Mother Jones…), après consultation des Epstein files publiés par la justice américaine le 30 janvier 2026, ont confirmé l’obsession d’Epstein pour l’eugénisme, et ont rapporté sa fascination pour les « bébés sur mesure », le transhumanisme et le QI.

Notons qu’Epstein avait en outre financé la recherche en génétique à travers d’importantes donations à plusieurs institutions scientifiques, notamment :

  • 6.5 millions de dollars (5.5 millions d’euros) à Harvard pour la création d’un programme de « dynamique évolutive » en 2003 ;

  • 20 000 dollars (17 000 euros) au Worldwide Transhumanist Association (renommée Humanity Plus) en 2011 ;

  • 850 000 dollars (725 200 euros) au laboratoire du Massachusetts of Technology (MIT) entre 2002 à 2017.

Le QI, arme rhétorique de Donald Trump

Donald Trump a quant à lui pour habitude de dénigrer et de remettre en cause le QI de ses opposants politiques ou de quiconque se trouve en désaccord avec lui. En septembre 2025 il a par exemple qualifié sa détractrice Jasmine Crockett, représentante démocrate du Texas au Congrès, de personne à « très faible QI ».

En juin de la même année, à la suite d’un différend économique, il s’en prit ouvertement à Jerome Powell, l’actuel président de la Fed – qu’il avait lui-même nommé durant son premier mandat – en le qualifiant de « personne moyennement douée mentalement », à « faible QI » et de « très stupide ».




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Fidèle à sa rhétorique de dénigrement utilisée comme posture défensive, il qualifia l’ex-colistier de Kamala Harris, Tom Walz, de « total moron » (vulgairement « vrai crétin » en français) lors de sa deuxième campagne présidentielle et affirma au sujet de son ancienne rivale démocrate :

« Kamala Harris possède un faible QI et ne peut pas rivaliser avec les dirigeants des autres pays. »

Ses prédécesseurs subirent le même sort. En 2020, il déclara dans un tweet au sujet de Joe Biden :

« Il va falloir vous y habituer, encore un autre individu à faible QI ! »

Il remit également en cause les études de Barack Obama aux universités de Columbia et de Harvard.

Rappelons que si Trump s’acharne systématiquement à rabaisser ceux qui lui résistent, c’est aussi – et surtout – pour redorer son image et se valoriser lui-même. Lors de son différend avec Powell en juin 2025, il affirma :

« Peut-être que je devrais aller à la Fed. Est-ce que je suis autorisé à me désigner moi-même ? »

En 2018, il s’était aussi autoproclamé « un génie très stable » malgré l’absence de toute preuve à ce jour. Une affirmation peu étonnante lorsque l’on sait qu’en 2015, il avait menacé de poursuivre en justice les universités où il avait étudié si elles révélaient ses notes.

Enfin, l’obsession de Trump pour le QI s’enracine vraisemblablement dans son adhésion aux thèses eugénistes du siècle dernier : ses discours sont parsemés de références aux « bons gènes » (les siens, ceux de sa famille et des Américains blancs) et de « mauvais gènes » (ceux des immigrés illégaux qu’il qualifie tantôt de « criminels », tantôt de « monstres » et tantôt de personnes qui « empoisonnent le sang » du pays).




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Perspectives : une obsession jusqu’au tri des embryons en fonction de leur futur QI

Une étude de 2023 révèle que 28 % des Américains se disent favorables à la modification génétique de leur bébé pour maximiser ses chances d’intégrer les meilleures universités par la suite. À l’inverse, 38 % envisageraient de sélectionner des embryons selon leur QI dans le cadre de leur projet parental.

Certaines start-up américaines, telles que Heliospect Genomics et Nucleus Genomics, affirment déjà être en mesure de trier les embryons en fonction de leur QI potentiel, bien qu’il s’agisse d’une spéculation pour de nombreux scientifiques. Elles proposent à une clientèle fortunée la possibilité de classer les embryons conçus par fécondation in vitro selon leur QI potentiel grâce à une méthode de dépistage génétique. Les futurs parents peuvent ensuite choisir d’implanter le « meilleur » embryon selon différents critères, dont le QI, dans l’utérus de la femme.

Cette idéologie de la reproduction des « plus intelligents » est soutenue outre-Atlantique par Elon Musk, certains mouvements comme la Pronantalist Foundation ainsi que par les géants de la Tech de la Silicon Valley.

En analysant l’obsession des Américains pour le QI nous ne pouvons écarter le risque d’un eugénisme plus moderne, plus soft mais aux conséquences tout aussi lourdes : la normalisation de l’idée qu’il existerait des êtres génétiquement « supérieurs » et les dérives eugénistes que cette conviction pourrait encore engendrer…

The Conversation

Allane Madanamoothoo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment le QI est devenu l’obsession de l’Amérique – https://theconversation.com/comment-le-qi-est-devenu-lobsession-de-lamerique-279879

Déléguer nos décisions à l’IA : une menace pour la démocratie ?

Source: The Conversation – in French – By Caroline Gans Combe, Associate professor Data, econometrics, ethics, OMNES Education

Pour la philosophe Hannah Arendt, l’effondrement moral d’une société n’exige pas nécessairement une volonté de faire le mal, elle peut résider dans l’érosion de la capacité de juger. Or, l’utilisation massive de l’IA menace notre capacité de juger. Barbara Niggl Radloff/Munich City Museum, CC BY-NC-SA

À mesure que des systèmes d’intelligence artificielle prennent en charge des décisions autrefois humaines, la question n’est plus seulement ce qu’ils peuvent faire, mais ce que nous cessons de faire nous-mêmes. À bas bruit, c’est notre capacité de jugement qui se transforme, avec des effets potentiels sur la démocratie.


En 1963, observant Adolf Eichmann lors de son procès à Jérusalem, Hannah Arendt formule l’une des intuitions les plus dérangeantes du XXe siècle : cet homme n’était pas un monstre. Il avait simplement cessé de penser. En déléguant son jugement moral à l’appareil bureaucratique, il était devenu capable de participer à un mal radical sans jamais le reconnaître comme tel. Arendt nomme ce phénomène la « banalité du mal » : la catastrophe morale n’exige pas une intention mauvaise – elle exige seulement l’érosion systématique de la capacité à penser par soi-même. Elle identifie une séquence précise : avant l’effondrement politique vient l’effondrement cognitif. Les régimes totalitaires conquièrent d’abord les esprits, en rendant la pensée indépendante structurellement superflue. Soixante ans plus tard, nous construisons quelque chose dont l’architecture philosophique lui aurait été immédiatement familière.

Déléguer le jugement à l’échelle d’une société

L’intelligence artificielle agentique désigne des systèmes capables de percevoir, planifier, décider et agir de manière autonome. Selon le cabinet de conseil Gartner, d’ici 2028, 33 % des logiciels d’entreprise intégreront des agents IA et 15 % des décisions quotidiennes de travail seront prises de façon autonome. Un autre cabinet de conseil, McKinsey souligne que ces architectures introduisent des risques que les cadres de gouvernance existants n’ont jamais été conçus pour gérer, précisément parce qu’elles adaptent leur comportement au contexte plutôt que d’obéir à une logique prédéterminée.

Ce n’est pas de l’automatisation classique : l’IA agentique reconfigure le jugement lui-même. Mais, il s’agit moins d’une disparition du jugement humain que d’un déplacement continu de son objet – sans que l’humain ne puisse toujours en percevoir l’existence. La question n’est donc pas celle de la délégation en soi, mais bien celle de la qualité et de l’irréversibilité de la reconfiguration en cours.

Quand la démocratie délègue ses propres décisions

Les exemples les plus révélateurs sont politiques, et ils sont déjà parmi nous. En effet, l’approche d’Arendt distingue l’action (la capacité à initier quelque chose de véritablement nouveau par l’engagement avec d’autres dans la sphère publique) du simple comportement, prévisible et manipulable. La démocratie n’est pas un mécanisme de traitement des préférences : c’est un espace d’apparition où des individus distincts, capables de pensée indépendante, se réunissent pour créer du sens collectivement. Chaque décision absorbée dans un processus agentique automatisé, chaque moment de délibération remplacé par un résultat algorithmique, représente alors une érosion cumulative de cet espace.

En 2016, des algorithmes de ciblage comportemental – déployés lors des campagnes du Brexit et de l’élection Trump – ont sélectionné et amplifié des contenus émotionnels auprès d’électeurs ciblés. Ce n’était pas de la propagande classique : c’était la technique que décrivait Arendt – non pas persuader, mais submerger, créer une condition dans laquelle la distinction entre fait et fabrication s’effondre sous le volume des stimuli contradictoires. Des systèmes de notation algorithmique ont ensuite évalué la fiabilité citoyenne, prédit la récidive judiciaire (comme COMPAS aux États-Unis, dont les biais raciaux ont été documentés par le média indépendant ProPublica) ou orienté les attributions de logements sociaux aux Pays-Bas et au Royaume-Uni. Dans chacun de ces cas, une décision à forte charge éthique est absorbée dans un processus opaque, soustrait au débat public.

Au-delà de ces exemples spécifiques, ce qui se joue peut être considéré comme systémique : il ne s’agit plus d’orienter un contenu dans un espace de délibération préexistant, mais de transformer progressivement les conditions mêmes dans lesquelles le jugement s’exerce. Lorsque trois ou quatre grands modèles de langage médiatisent une part croissante des interactions informationnelles de milliards d’individus, le risque principal n’est pas qu’ils orientent des réponses – c’est qu’ils harmonisent silencieusement ce qui peut être formulé, reconnu comme question légitime, traité comme argument recevable. Interrogés sur des politiques de redistribution, les modèles dominants tendent à cadrer la réponse dans les termes de l’efficacité économique – non par censure, mais parce que leurs corpus surreprésentent massivement certaines traditions intellectuelles. D’autres registres (justice, dignité, solidarité intergénérationnelle) deviennent moins fluides, progressivement marginalisés sans que personne n’en ait décidé. Quand les mêmes modèles médiatisent des citoyens issus de traditions distinctes, une convergence cognitive s’installe, sans délibération démocratique. Or, c’est exactement ce que les régimes totalitaires visaient (et visent) en priorité, non les opinions, mais l’espace dans lequel des points de vue différents peuvent s’exprimer, se rencontrer et s’affronter.

Le déplacement axiologique : transformer ce qui compte comme valeur

Le danger le plus profond dépasse donc la substitution ponctuelle. En remplaçant de plus en plus systématiquement des décisions humaines, les systèmes IA transforment ce qu’une société reconnaît comme valeur au sens de ce qui mérite d’être considéré et/ou préservé – l’efficacité plutôt que l’équité, l’engagement plutôt que la vérité, la prédictibilité plutôt que la singularité. Ce processus – que je nomme déplacement axiologique – est silencieux, progressif, et opère aussi bien à travers les institutions qu’à travers les pratiques quotidiennes et les dynamiques de marché, y compris là où aucune institution ne l’orchestre. Lorsque des plates-formes algorithmiques déterminent quelles informations sont visibles et quels débats circulent, elles ne filtrent pas un espace public préexistant – elles le reconstituent selon leur propre logique d’optimisation. La pluralité que la démocratie présuppose est menacée par une convergence vers ce que le système détermine comme optimal.

Deux dimensions d’une même transformation

Ce déplacement est peut-être préparé en amont. Des études longitudinales publiées dans JAMA Pediatrics ont observé des corrélations entre usage intensif des réseaux sociaux à l’adolescence et modifications des circuits neuronaux – moindre activation des régions associées au jugement raisonné, hypersensibilité aux rétroactions sociales. Ces résultats appellent à la prudence : ils ne permettent pas de porter des jugements globaux sur des générations entières. Ce qui paraît plus assuré, c’est ce que le philosophe de la culture Byung-Chul Han a mis en lumière : la saturation de l’attention par les flux numériques réduit les espaces de recul critique. L’IA agentique pourrait accentuer cette dynamique en lui donnant une forme institutionnelle. Reconfiguration de l’attention et délégation du jugement ne constituent peut-être pas deux problèmes séparés, mais deux dimensions d’une même transformation dont nous manquons encore du recul pour mesurer toutes les conséquences – et que la gouvernance de l’IA ne peut pas ignorer.

Penser la gouvernance autrement

Arendt n’était pas technophobe. Son projet était constructif : préserver les conditions dans lesquelles la pluralité des points de vue, la spontanéité de l’action et la capacité de jugement singulier – notions au cœur de sa théorie politique – peuvent survivre. Cela exige des cadres de gouvernance intégrant des évaluations d’impact axiologique : analyses systématiques de la façon dont le déploiement agentique transforme non seulement l’efficacité opérationnelle, mais les fondements mêmes de la délibération démocratique. Cela exige de préserver des espaces où la décision est réellement construite par des acteurs capables de pensée indépendante – non comme consultations symboliques, mais comme éléments structurels du processus décisionnel. Cela exige enfin de repenser l’apprentissage du jugement dans un monde où l’IA est omniprésente.

La question « Une IA peut-elle faire cela ? » doit toujours être accompagnée d’une autre, arendtienne dans son exigence : Que nous arrive-t-il, politiquement, quand nous cessons de le faire nous-mêmes ? La vraie réponse n’est pas dans le refus de la délégation, mais dans la définition rigoureuse de ses frontières – quelles décisions ne sont pas délégables, ou sous quelle modalité la délégation peut rester compatible avec la vitalité démocratique.

Hannah Arendt a passé sa vie à comprendre comment des sociétés civilisées pouvaient produire les conditions de leur propre effondrement moral. Sa réponse était d’une simplicité dérangeante : non par un échec dramatique, mais par l’abdication silencieuse, cumulative, banale de la responsabilité de penser. Nous vivons peut-être les prémices d’un nouvel effondrement, mais nous pouvons nous en prémunir avant que les systèmes auxquels nous déléguons notre jugement ne finissent par façonner, à notre place, ce que nous sommes.

The Conversation

Caroline Gans Combe a reçu des financements de l’Union européenne dans le cadre des projets Deform et ProRes.

ref. Déléguer nos décisions à l’IA : une menace pour la démocratie ? – https://theconversation.com/deleguer-nos-decisions-a-lia-une-menace-pour-la-democratie-276697

En santé, la maîtrise des dépenses se fait au détriment des plus démunis

Source: The Conversation – in French – By Marwân-al-Qays Bousmah, Chargé de Recherche, Ined (Institut national d’études démographiques)

Les politiques de participation financière des usagers accroissent le risque de traitement inégal, car la capacité de payer est inégalement répartie selon le niveau socioéconomique. DC Studio/Shutterstock, Fourni par l’auteur

Pour avoir des systèmes de santé performants, par exemple en termes de gains d’espérance de vie, faut-il privilégier la maîtrise des dépenses de santé ou la lutte contre les inégalités de santé ? Une étude qui s’est appuyée sur l’observation des systèmes de santé de 36 pays de l’OCDE, dont la France, au cours des deux dernières décennies apporte des éléments de réponse… à rebours des choix politiques habituellement privilégiés.


La question des conflits possibles entre efficience et équité est une question très ancienne, mais l’évolution récente des systèmes de santé en donne une illustration renouvelée.

En matière de santé, la recherche de l’efficience pourrait notamment conduire à négliger des segments importants de la population, les plus démunis, en matière d’accès aux soins et de traitement équitable de leurs problèmes de santé.

Une observation sans a priori des systèmes de santé des pays les plus riches, sur vingt ans

Les systèmes de santé doivent-ils favoriser l’efficacité ou l’équité ? Bien que la tension entre ces deux objectifs apparaisse évidente et qu’elle occupe les débats de façon continue, elle a été relativement peu étudiée empiriquement, notamment dans le domaine des politiques de santé. Notre étude récente vise à combler cette lacune.

À partir de séries temporelles couvrant la période 2004-2021 et portant sur 36 pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), nous avons examiné, sans a priori, toutes les interrelations statistiques possibles entre efficience et équité dans les systèmes de santé.

L’efficience est mesurée par l’amélioration d’un ratio dépenses/résultats en matière de gain d’espérance de vie. Pour évaluer l’équité, nous utilisons une mesure simple et très courante, fondée sur l’évaluation de l’état de santé par les personnes elles-mêmes. En établissant un rapport entre la proportion de répondants en bonne santé dans les catégories les plus aisées et les moins aisées, nous obtenons un indicateur des inégalités sociales de santé.

Que nous apprend l’observation sans a priori des systèmes de santé des pays les plus riches du monde sur une période de vingt ans ? Les pays ayant réalisé les plus gros efforts d’efficience – c’est-à-dire ceux qui ont le plus fortement réduit leurs dépenses pour un résultat donné – sont-ils ceux qui ont vu les inégalités de santé progresser le plus, ou le moins ? Et, inversement, l’évolution des inégalités de santé s’est-elle vue statistiquement associée à des variations de l’efficience, et dans quel sens ?

« Faire croître le gâteau avant de le partager » ?

Les responsables politiques comme les commentateurs médiatiques recourent volontiers à la métaphore du gâteau : avant de le partager, il faudrait d’abord le faire croître. Cette image traduit une idée aujourd’hui largement répandue : la priorité doit être donnée à l’efficience. L’équité – entendue ici comme la santé pour tous, indépendamment des revenus – viendrait dans un second temps, une fois qu’un niveau d’efficience économique jugé suffisant aura été atteint.

C’est aussi la fameuse théorie du « ruissellement » (trickle down, en anglais) qui sous-tend le primat donné à l’efficience, selon laquelle, si les riches deviennent plus riches, alors les pauvres deviendront moins pauvres.

Or, cette perspective n’a pas toujours été dominante. Comme l’enseigne la lecture de Thinking like an Economist (Penser comme un économiste, en français) d’Elizabeth Popp Berman (2022), la recherche de politiques plus efficientes a émergé aux États-Unis dans les années 1960 ; les présidents Kennedy et Johnson ont lancé le mouvement, faisant de l’efficience le moteur de la « réorientation des services sociaux vers la fourniture de services aux pauvres, plutôt que vers leur autonomisation ».

Avant Kennedy et Johnson, l’efficience n’était qu’un objectif parmi d’autres, comme la stabilité économique ou l’équité entre les citoyens. Selon Berman, le choix de privilégier l’efficience, à partir des mandats de ces présidents états-uniens, a été un choix éminemment politique, même si ce choix était souvent masqué par l’utilisation d’outils sophistiqués, excessivement techniques.

L’équité comme préalable à une meilleure performance globale des systèmes de santé

Dans notre étude, l’analyse descriptive des données permet tout d’abord de détecter les tendances. Dans la plupart des pays, l’indicateur d’efficience a presque partout progressé au cours des vingt dernières années. On peut dire que l’effort d’efficience a été important, bien que diversement distribué entre les 36 pays. En France, on peut par exemple se référer aux réductions considérables, au cours des deux dernières décennies, des durées de séjour à l’hôpital. Les inégalités de santé ont, de leur côté, légèrement reculé sur la période.

Mais l’enseignement le plus éclairant vient de l’analyse conjointe de ces deux évolutions à l’échelle nationale. Les résultats statistiques mettent en évidence une relation bidirectionnelle entre efficience et équité dans les systèmes de santé. Autrement dit, chacune influence l’autre. Et le sens de ces relations s’avère particulièrement instructif.

Premièrement, les gains d’efficience – autrement dit une meilleure maîtrise des coûts pour atteindre un certain niveau d’espérance de vie – s’accompagnent d’un creusement des inégalités de santé. Cet effet n’est toutefois observé que dans les pays où l’offre de soins est majoritairement opérée par le secteur privé. Deuxièmement, la réduction des inégalités de santé produit l’effet inverse. Lorsqu’elle a lieu, elle améliore de façon systématique l’efficience du système, que les soins soient fournis par des acteurs publics ou privés.

Ces résultats suggèrent donc que, contrairement à ce qui est régulièrement avancé, c’est l’équité qui est un préalable à une meilleure performance globale des systèmes, et non l’inverse.

La piste de l’ignorance ?

Mettre l’accent sur l’efficience dans les systèmes de santé de l’OCDE aurait donc un coût social important : l’accroissement des inégalités de santé.

Aux États-Unis, certains économistes de la santé s’interrogent sur les choix opérés sous l’administration Trump. Cherche-t-elle réellement à améliorer l’efficience, dans le cadre d’un arbitrage assumé avec l’équité ? Ou bien ignore-t-elle les effets des licenciements massifs sur le système de santé et sur les inégalités qui en découlent ?




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La réponse est claire : c’est de l’ignorance, et il s’agit même probablement d’une « ignorance délibérée » ! Sachant le rôle même que joue la protection sociale, lorsque les décideurs mettent en œuvre des réformes drastiques visant à améliorer l’efficience d’un système, sauf dispositifs particuliers de protection des publics fragiles, on peut dire qu’ils choisissent de négliger délibérément les conséquences de leurs actions pour les personnes les plus défavorisées, qui sont les premières bénéficiaires de la protection offerte par le système de santé.

En France, des inégalités territoriales d’accès aux soins

Plusieurs mécanismes pourraient être en jeu. En France (classée 13ᵉ sur 36 en termes d’efficience en 2021, selon nos résultats), les inégalités persistantes en matière de santé pourraient en partie découler des inégalités territoriales d’accès aux soins, exacerbées par une raréfaction délibérée de médecins qualifiés (du fait du numerus clausus mis en place dans les années 1990 pour accéder à la deuxième année d’études de médecine), afin de maîtriser les dépenses de santé. Ce problème d’inégalité sociospatiale dans le maillage des soins primaires suggère un mécanisme concret par lequel la tentative de maîtriser les coûts – de manière bien maladroite, en réduisant le nombre de médecins formés – peut aggraver les inégalités de santé.

D’autres pays présentent des dynamiques comparables. Au Chili, par exemple, si la couverture sanitaire universelle a amélioré l’accès aux soins pour tous, la fragmentation persistante du système de santé maintient des différences importantes selon le niveau de revenu. Concrètement, tous les patients n’ont pas accès aux mêmes ressources. Un patient diabétique suivi dans le secteur privé peut, par exemple, obtenir davantage de bandelettes réactives – indispensables pour contrôler quotidiennement sa glycémie – qu’un patient pris en charge dans le système public.

Également en cause : le modèle du « client-payeur » appliqué à la santé

Un autre mécanisme par lequel la maîtrise des dépenses influe sur l’inégalité d’accès aux soins est la mise en place de participations financières des usagers. Initialement perçue comme un moyen de lutter contre les dépenses inutiles (le modèle du « client-payeur » étant censé rationaliser les choix de recours aux soins), cette mesure a exacerbé les inégalités en matière de santé et d’accès aux soins.

Une telle politique de participation financière des usagers accroît nécessairement le risque de traitement inégal, car la capacité à payer ces participations financières est inégalement répartie selon le niveau socioéconomique. Bien que notre étude ne se concentre pas spécifiquement sur la participation financière des usagers, elle vient s’ajouter aux preuves croissantes qui s’opposent à cette pratique dans le système de santé.

Réorienter les priorités

Nos résultats empiriques invitent à repenser les priorités en matière de politique de santé. Dans la plupart des pays de l’OCDE, où les niveaux d’efficience sont déjà élevés, les marges de progrès les plus importantes se situent désormais du côté de l’équité.

Concrètement, cela suppose :

  • de renforcer la couverture sanitaire universelle, sur le modèle d’une assurance maladie publique simplement accessible sur critère de résidence, comme c’est le cas en France ;

  • de réduire le fardeau du financement privé direct (notamment les montants qui restent à la charge des usagers de soins) dans les pays où il demeure élevé ;

  • de mettre en place des politiques actives de lutte contre les inégalités sociales de santé.

Ces orientations ne relèvent pas seulement d’un impératif éthique. Elles constituent aussi une stratégie pragmatique pour améliorer la performance globale des systèmes de santé. De ce point de vue, nos résultats véhiculent un message clair : réduire les inégalités de santé joue comme un levier de l’efficacité, que les systèmes de santé soient à dominante publique ou privée.

Ainsi, loin d’être antagonistes, l’équité et l’efficience peuvent se renforcer mutuellement, à condition de placer l’équité au cœur des politiques de santé.

The Conversation

Mohammad Abu-Zaineh est membre de AHEAD Network (Allied Health, Environment and Development Research Network.

Bruno Ventelou, Marwân-al-Qays Bousmah et Simon Combes ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. En santé, la maîtrise des dépenses se fait au détriment des plus démunis – https://theconversation.com/en-sante-la-maitrise-des-depenses-se-fait-au-detriment-des-plus-demunis-280662

Le FMI bénéficie du statut de créancier privilégié : pourquoi il ne devrait pas arbitrer les autres prêteurs

Source: The Conversation – in French – By Misheck Mutize, Post Doctoral Researcher, Graduate School of Business (GSB), University of Cape Town

Le Fonds monétaire international (FMI) ne devrait pas jouer le rôle d’arbitre dans les discussions visant à déterminer quelles autres institutions financières multilatérales devraient bénéficier du statut de créancier privilégié. En effet, le FMI lui-même est un bénéficiaire direct de la politique de hiérarchie des créanciers.

Le statut de créancier privilégié donne la priorité au remboursement des prêts lorsque l’emprunteur rencontre des difficultés financières. Concrètement, ces créanciers privilégiés n’ont pas de prêts non performants dans leurs livres. Cela leur permet de préserver leurs canaux de financement à faible coût. À l’inverse, les créanciers non privilégiés sont exposés à un risque élevé et supportent des coûts d’emprunt élevés.

Les événements ayant conduit Fitch Ratings à dégrader la note en janvier 2026 de la Banque africaine d’import-export (Afreximbank) et à retirer ses notations illustrent ce conflit du FMI.

Fitch a agi sur la base d’une déclaration du FMI selon laquelle Afreximbank n’avait pas été traitée comme un créancier privilégié lors de la finalisation de la restructuration de la dette du Ghana.

L’effet de cette déclaration a été de semer le doute sur le statut de créancier privilégié d’Afreximbank, auquel elle a droit par convention et par l’intermédiaire de ses actionnaires.

L’interprétation du FMI était que l’accord entre le Ghana et Afreximbank était conforme au principe de comparabilité de traitement dans le cadre du comité des créanciers officiels. Ces créanciers sont des États, des agences publiques ou des organisations internationales comme le FMI et la Banque mondiale. La comparabilité de traitement est le principe selon lequel un pays débiteur doit restructurer l’ensemble de sa dette extérieure dans des conditions similaires entre ses différents créanciers. Ce principe vise à garantir l’équité et le partage équitable des pertes entre tous les créancier lorsqu’un pays fait défaut.

Le comité des créanciers officiels a été constitué conformément au Cadre commun du G20 pour le traitement de la dette. Ce cadre a été créé par le G20 pour permettre aux pays à faible revenu confrontés à des difficultés financières de restructurer leurs dettes, en collaboration avec leurs créanciers.

Sur la base de mes travaux sur les agences de notation et les pays africains, j’affirme que la déclaration du FMI concernant Afreximbank n’aurait pas dû être considérée comme un fait établi. De plus, aucune tentative n’a été faite pour vérifier les termes de l’accord entre le Ghana et d’Afreximbank. Fitch a admis dans son rapport de notation qu’elle ne disposait pas des détails de ces conditions de prêt.

Et sur la base du même accord entre le Ghana et Afreximbank, GCR, une filiale de Moody’s, a adopté une position différente. Elle a confirmé les notes d’Afreximbank plus ou moins similaires à l’échelle mondiale. Mieux, GCR a révisé la note de la banque de « sous surveillance évolutive » à « stable », estimant que le statut de créancier privilégié d’Afreximbank était solide.

Malgré ces divergences d’interprétation de l’accord entre Afreximbank et le Ghana, la déclaration du FMI a déclenché une réaction en chaîne. Fitch Ratings a d’abord abaissé la note de la banque, puis l’a finalement retirée.

Au-delà du jargon technique de la restructuration de la dette se cache une réalité plus profonde et plus troublante. Le FMI n’est pas un arbitre neutre dans les discussions relatives au statut de créancier privilégié. Il est lui-même un bénéficiaire direct de la hiérarchie des créanciers qu’il s’efforce de maintenir.

Accord entre le Ghana et Afreximbank

En décembre 2025, Afreximbank et le Ghana ont annoncé qu’ils étaient parvenus à un accord sur une facilité de 750 millions de dollars américains.

Les détails de l’accord n’ont pas été divulgués. Mais le Ghana et Afreximbank ont exprimé leur satisfaction.

Le statut de créancier privilégié d’Afreximbank n’est pas seulement une question de convention. Il est accordé à la banque par ses actionnaires membres.

Si le Ghana avait traité la facilité de crédit d’Afreximbank comme un prêt commercial, il l’aurait inclus les autres créanciers privés dans la restructuration. Les détenteurs d’euro-obligations, par exemple, ont accepté une réduction nominale de 37 % de la valeur de ce qu’ils avaient prêté au Ghana.

Le préjugé « petites institutions multilatérales »

L’affaire Ghana-Afreximbank illustre bien les conflits d’intérêts auxquels sont confrontées les institutions de Bretton Woods – le FMI et le Groupe de la Banque mondiale – lorsqu’elles s’engagent dans des questions de financement mondial. Ce conflit d’intérêts est au cœur des principaux défis qui minent la gouvernance financière mondiale.

Le FMI, en collaboration avec le Club de Paris (un groupe informel de créanciers officiels), traite depuis longtemps les institutions financières multilatérales africaines telles qu’Afreximbank comme des entités de second rang.

Leurs économistes associés les accusent de « compliquer les restructurations de dette en revendiquant un statut de créanciers privilégiés ». Les analystes ont également qualifié de manière péjorative les banques multilatérales africaines de « petites institutions multilatérales » (“baby multilateral” en anglais) par opposition à la taille du FMI et de la Banque mondiale.

Ils se sont fermement opposés à l’idée que les institutions multilatérales africaines devraient se voir accorder un statut égal à celui de la Banque mondiale ou du FMI, ou même qu’elles devraient être autorisées à utiliser le terme « banques multilatérales » de développement.

Or, on peut soutenir l’inverse. Les petites institutions multilatérales ont davantage besoin du statut de créancier privilégié que les institutions de Bretton Woods. En effet, ce statut constitue un avantage stratégique.

L’argument des prêts concessionnels est erroné

Le FMI justifie souvent son refus d’accorder ce statut aux banques en avançant un argument qui semble convaincant à première vue. Selon lui, ce statut devrait être réservé aux institutions qui prêtent à des conditions très concessionnelles : longues maturités et taux d’intérêt bas.

Selon cette logique, les institutions multilatérales africaines n’y auraient pas droit car elles prêtent à des taux d’intérêt légèrement plus élevés que les grandes institutions telles que la Banque mondiale et le FMI. Mais cet argument est fondamentalement erroné pour deux raisons.

Premièrement, le statut de créancier privilégié n’est pas une récompense pour la concessionnalité (des conditions de prêt plus favorables par rapport aux prêteurs commerciaux). C’est une nécessité fonctionnelle pour tout créancier multilatéral qui doit réinvestir ses fonds dans plusieurs pays. La fonction d’une banque multilatérale de développement est d’assumer le risque collectif afin que ses membres n’aient pas à le faire. Ce qui compte, ce n’est pas la taille ou les conditions de prêt, mais la crédibilité et le rôle de développement.

Deuxièmement, si le FMI souhaitait véritablement que les institutions multilatérales africaines se développent et prêtent à des taux plus concessionnels, il aurait soutenu leur accès aux ressources. Par exemple, lors de la réallocation en 2021 de droits de tirage spéciaux, le FMI a limité ces fonds inutilisés qui avaient été proposés pour être réaffectés aux institutions financières multilatérales africaines.

Les droits de tirage spéciaux ne constituent pas une monnaie et tirent leur valeur d’un panier de devises comprenant le dollar américain, l’euro, le renminbi chinois, le yen japonais et la livre sterling britannique.

Sur les 650 milliards de dollars de droits de tirage spéciaux disponibles, seulement 15 milliards de dollars ont été autorisés à être alloués à l’ensemble des banques multilatérales de développement. La Banque africaine de développement a été la seule institution financière multilatérale africaine à en bénéficier.

L’argument était technique, mais ses effets étaient politiques. Il s’agissait d’empêcher les institutions africaines de se développer et de les maintenir en position de dépendance. Ensuite, invoquer leur petite taille comme raison pour leur refuser un statut égal. Ce n’est pas de la neutralité, mais une forme de contrôle d’accès.

Ce qui doit changer

Le FMI exige que les institutions multilatérales africaines prouvent leur solvabilité sans bénéficier du statut de créancier privilégié. Pourtant, le FMI lui-même verrait probablement sa propre notation de crédit abaissée s’il était traité comme un créancier ordinaire. Le FMI jouit du statut de créancier privilégié non pas parce qu’il est le plus grand ou le plus concessionnel, mais parce que le système a été conçu pour le protéger. Il ne peut donc pas juger de manière crédible si d’autres le méritent.

Cela doit changer de la manière suivante.

Premièrement, l’architecture financière mondiale doit aborder avec neutralité les problèmes légitimes qui touchent les pays en développement et leurs institutions. Les créanciers devraient établir des critères clairs, transparents et cohérents pour le statut de créancier privilégié. De tels critères doivent s’appliquer de manière égale à tous les prêteurs multilatéraux à travers le monde.

Deuxièmement, les agences de notation doivent cesser de considérer les déclarations du FMI comme présumées exactes. En particulier, lorsque le FMI a un intérêt direct dans le dossier.

Enfin, les gouvernements africains et leurs banques multilatérales doivent collectivement remettre en cause le discours sur les « petites institutions multilatérales ». Cela passe non pas par une quête de reconnaissance, mais en mettant en place des mécanismes alternatifs.

Si cela ne change pas, l’architecture financière mondiale restera un système à deux vitesses, avec la Banque mondiale, le FMI et leurs partenaires au sommet, et les institutions dirigées par l’Afrique en bas de l’échelle.

The Conversation

Misheck Mutize est rattaché à l’Union africaine – Mécanisme africain d’évaluation par les pairs en tant qu’expert principal en matière de notations de crédit

ref. Le FMI bénéficie du statut de créancier privilégié : pourquoi il ne devrait pas arbitrer les autres prêteurs – https://theconversation.com/le-fmi-beneficie-du-statut-de-creancier-privilegie-pourquoi-il-ne-devrait-pas-arbitrer-les-autres-preteurs-281158

Pourquoi certains réussissent à l’université sans être « meilleurs élèves »

Source: The Conversation – in French – By Bryn Williams-Jones, Professor of Bioethics and Director of the Department of Social and Preventive Medicine, École de santé publique, Université de Montréal

De nombreuses étudiantes et de nombreux étudiants arrivent à l’université en pensant que la réussite est simple : suivre le programme, réaliser les travaux demandés, obtenir de bonnes notes et progresser. Et, dans bien des cas, c’est exactement ce qu’ils font – ils répondent aux attentes, réussissent leurs cours et avancent dans leur parcours académique et professionnel. Pourtant, beaucoup découvrent en chemin qu’on attendait d’eux bien d’autres choses que de bonnes notes, et qu’il est alors difficile de rattraper ce décalage.


Au cours des vingt dernières années, comme professeur d’université, j’ai souvent vu certains des étudiants les plus capables – réfléchis, assidus et clairement engagés – se retrouver en difficulté lorsqu’ils passent aux études supérieures. Ils deviennent incertains et frustrés lorsque la reconnaissance ne correspond pas au temps et aux efforts importants qu’ils ont investis. Cela ne tient généralement pas à un manque de capacités, mais à une mauvaise compréhension de ce que la réussite universitaire exige réellement – ils n’ont pas appris les règles du jeu, parce que celles-ci ne leur ont jamais été clairement expliquées.

Un ensemble de normes tacites

La vie universitaire est structurée par un ensemble de normes tacites, rarement formulées et souvent tenues pour acquises. On attend des étudiantes et des étudiants qu’ils fassent preuve d’initiative intellectuelle et de créativité, et pas seulement qu’ils réalisent les travaux demandés.

On attend d’eux qu’ils prennent des risques – poser des questions, expérimenter, remettre en question ce qu’ils apprennent, proposer leurs propres idées. Ils doivent aussi apprendre à se positionner dans leur domaine, à interagir avec les autres et à valoriser leur travail – par exemple en présentant à des congrès, en contactant des professeurs pour participer à des projets de recherche, ou en tentant de publier leurs premières idées, même dans des espaces modestes comme des revues étudiantes ou des plates-formes de vulgarisation.

Ces compétences ne sont pas secondaires : elles sont au cœur de la réussite académique et professionnelle. Pourtant, elles sont rarement enseignées de manière explicite.




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Les critères formels et les critères informels

En tant que professeurs, et au sein des programmes universitaires, nous consacrons beaucoup d’efforts à expliquer les critères formels d’évaluation permettant de réussir les cours et les diplômes. Nous proposons aussi de plus en plus des formations de développement professionnel pour préparer les personnes étudiantes à des carrières en dehors du milieu académique.

En revanche, nous faisons beaucoup moins pour leur permettre de comprendre comment fonctionnent concrètement les institutions universitaires – comment se construisent les attentes, comment se prennent les décisions, et comment apprendre à évoluer dans cet environnement, notamment aux cycles supérieurs. Trop souvent, nous présumons qu’ils acquerront ces connaissances par simple imprégnation.

Une part du problème vient de nous, les professeurs. Ayant nous-mêmes appris à naviguer ces attentes, et ayant réussi à nous établir dans le milieu académique, nous avons tendance à considérer ces éléments comme allant de soi. Nous supposons que les étudiants les plus forts vont « comprendre », qu’ils sauront identifier ce qui compte et s’adapter en conséquence. Et lorsqu’ils n’y parviennent pas, il est tentant de conclure qu’ils n’ont simplement pas fait suffisamment d’efforts.

Le fonctionnement de l’institution universitaire

Mais cette hypothèse néglige un point essentiel : les étudiantes et les étudiants n’entrent pas à l’université avec la même compréhension de son fonctionnement.

De leur point de vue, une grande partie de la vie académique reste opaque. Au premier cycle, les professeurs apparaissent surtout comme des enseignants – certains étudiants plaisantent même en imaginant qu’ils vivent dans leur bureau. À mesure qu’ils avancent dans leur parcours, ils découvrent davantage la dimension de recherche, mais toujours de manière fragmentaire.


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Beaucoup d’éléments demeurent peu visibles : le temps consacré à la préparation des cours, le travail nécessaire pour rédiger des articles et des demandes de subvention et faire face aux refus, les tâches administratives qui structurent la vie universitaire, ainsi que les normes informelles qui orientent l’évaluation et la reconnaissance.

Pourtant, on attend des étudiants qu’ils évoluent dans un système dont les attentes essentielles ne leur ont jamais été pleinement expliquées.




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Une iniquité de départ

Ce décalage peut aussi renforcer des inégalités existantes. Certaines personnes arrivent à l’université avec une familiarité préalable avec le milieu académique – par leur environnement familial, leur parcours ou des formes de mentorat informel – et sont ainsi mieux placées pour comprendre ces règles implicites. D’autres doivent les découvrir par elles-mêmes, souvent par essais et erreurs. Dans un environnement compétitif, cette différence est déterminante. Ce que nous considérons comme « évident » a en réalité été appris, et pas de manière équivalente pour tous.

Cette situation renvoie à ce que plusieurs travaux décrivent comme un « curriculum caché » : un ensemble de normes implicites et d’attentes non formulées qui structurent les parcours universitaires et que les étudiantes et les étudiants doivent apprendre à décoder au fil de leur formation.

Les personnes étudiantes ont bien sûr un rôle à jouer. S’engager activement, poser des questions, chercher des occasions de s’impliquer et prendre des risques intellectuels font partie intégrante de leur développement. Apprendre à repérer et à comprendre des attentes implicites est en soi une compétence qui dépasse le cadre universitaire, puisque tous les environnements professionnels et sociaux reposent sur des règles non écrites.

Mais cette responsabilité ne peut pas reposer uniquement sur leurs épaules. Si nous attendons d’eux qu’ils évoluent dans des contextes complexes et souvent implicites, nous devons aussi assumer notre part en rendant ces attentes plus explicites – dans notre manière d’enseigner et d’encadrer, et dans la structure des programmes.

Pour que le « jeu académique » soit transparent

J’ai tenté de rendre certaines de ces règles plus visibles à travers des écrits destinés à un large public, notamment sur mon blogue hebdomadaire et dans un ouvrage en libre accès consacré aux règles du « jeu académique ». L’objectif n’est pas de fournir une recette de réussite, mais d’offrir des repères et de rendre plus lisible ce qui façonne déjà les trajectoires étudiantes.

L’université n’est pas seulement un lieu d’acquisition de connaissances. C’est aussi un espace où l’on apprend à évoluer dans une culture intellectuelle et institutionnelle particulière. Si nous attendons des étudiantes et des étudiants qu’ils y réussissent, alors laisser ses règles implicites n’est pas neutre. Les rendre explicites ne simplifie pas le jeu – il permet à davantage de personnes d’y participer dans des conditions plus équitables.

La Conversation Canada

Bryn Williams-Jones ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pourquoi certains réussissent à l’université sans être « meilleurs élèves » – https://theconversation.com/pourquoi-certains-reussissent-a-luniversite-sans-etre-meilleurs-eleves-280111

Comment une population de tortues est en train de s’autodétruire sur une île macédonienne

Source: The Conversation – in French – By Xavier Bonnet, Directeur de Recherche CNRS à l’UMR 7372 en biologie et écologie des reptiles, Centre d’Etudes Biologiques de Chizé; La Rochelle Université

L’île de Golem Grad, en Macédoine du Nord, grouille de tortues d’Hermann. Pourtant, les prévisions estiment que la dernière femelle de l’île pourrait s’éteindre en 2083. Fourni par l’auteur

Sur l’île protégée de Golem Grad, en Macédoine du Nord, les tortues d’Hermann sont en train de s’autodétruire. En cause : la brutalité des mâles, qui épuisent les femelles et les poussent régulièrement du haut des falaises. De ce fait, on compte aujourd’hui cent mâles pour une seule femelle capable de pondre. Cette situation est l’unique exemple de suicide démographique à l’état sauvage connu à ce jour.


Les populations animales de grande taille qui vivent dans des environnements favorables, stables et protégés n’ont aucune raison de s’éteindre. À moins qu’une catastrophe, telle qu’un incendie dévastateur, la destruction de leur habitat ou une surexploitation, n’anéantisse tous les individus ou affaiblisse la population, la rendant vulnérable aux maladies et à d’autres perturbations et aléas.

À l’abri des falaises escarpées qui bordent l’île de Golem Grad, sur le lac Prespa, en Macédoine du Nord, les tortues d’Hermann orientales (Testudo hermanni boettgeri) grouillent sur le plateau boisé. Elles se prélassent au soleil le matin, pâturent dans les prairies et se reposent, se courtisent ou s’accouplent en poussant de petits cris aigus. De prime abord, rien ne semble mettre en danger cette population.

Les falaises de Golem Grad
Golem Grad, île de 18 hectares, abrite un lac perché à 850 mètres d’altitude et, sur son plateau, une forêt de genévriers grecs qui atteignent facilement 10 mètres de haut ainsi que de nombreux reptiles, serpents, lézards et oiseaux. Les falaises abruptes sont particulièrement dangereuses pour les tortues femelles lorsqu’elles sont harcelées par les comportements sexuels violents des mâles.
Fourni par l’auteur

Comme pour d’autres espèces à longue durée de vie, un taux de survie élevé des adultes est essentiel au maintien des populations. Sur Golem Grad, les adultes n’ont pas de prédateurs, car ni les sangliers, les chiens, les rats ou les humains ne vivent sur cette île strictement protégée. Le climat méditerranéen d’altitude est également clément pour les reptiles.

Tous ces facteurs expliquent probablement l’extraordinaire densité de population d’environ 50 individus par hectare, la plus élevée connue pour les tortues. C’est d’ailleurs la facilité d’observation des tortues qui est à l’origine du suivi de terrain mis en place depuis 2008, fruit d’une collaboration scientifique fructueuse entre la Macédoine du Nord, la Serbie et la France. Ce programme de suivi à long terme a reçu le label SEE-Life du CNRS en 2023.

Mais les apparences sont trompeuses : cette population est dans un état critique. Les nombreuses données démographiques, comportementales, physiologiques et expérimentales recueillies pendant près de vingt ans montrent que, bien que très active sur le plan sexuel et reproducteur, cette population est en train de se suicider !

Le suicide démographique

Le suicide démographique est un processus théorique, étrange et contre-intuitif. Les conditions de son existence sont particulières. Pour une espèce donnée, il faut imaginer une population à forte densité où les accouplements violents menacent la survie des femelles. Cela conduirait progressivement à un déséquilibre du sex-ratio (proportion de mâles et de femelles dans une population), un excès de mâles, aggravant la pression sur des femelles toujours moins nombreuses et toujours plus harcelées, ce qui finirait par déclencher un cercle vicieux menant à la disparition des femelles et, à terme, à l’extinction.

Les systèmes d’accouplement coercitifs et violents sont courants dans la nature. Généralement, les mâles harcèlent les femelles jusqu’à obtenir l’accouplement, les blessant parfois. Dans certains cas, ces comportements peuvent entraîner la mort des femelles, comme chez les éléphants de mer, les moutons sauvages, les écureuils gris, les loutres, les cerfs, les grenouilles rousses, les drosophiles, les humains… Toutefois, de telles issues fatales ne profitent pas aux mâles qui n’auront pas de descendance si la femelle meurt lors de l’accouplement. Ces comportements sont ainsi mal adaptatifs et restent marginaux.

Différents mécanismes de régulation bloquent également l’émergence d’un cercle vicieux ou vortex d’extinction. Les femelles peuvent déployer un large éventail de stratégies d’évitement et de défense, telles que se cacher, rechercher la protection d’un mâle dominant ou former des alliances.

Par ailleurs, les mâles les plus violents produisent en général moins de descendants que ceux qui épargnent les femelles, leurs traits comportementaux ont donc moins de chance de persister au cours du temps. En outre, lorsqu’ils sont en surdensité, les mâles ont tendance à immigrer, ce qui relâche la pression sur les femelles. Ainsi, les conflits entre les sexes dans les systèmes d’accouplement coercitifs sont résolus par des équilibres efficaces, sans escalade.

Cependant, de rares expériences impliquant des animaux étudiés en captivité ont montré que les mâles peuvent avoir un fort impact négatif sur les populations lorsque le sex-ratio et la densité de population sont artificiellement biaisés et augmentés. Chez une crevette japonaise, l’excès de mâles réduit la fécondité des femelles tout comme les occasions de s’accoupler. Chez le lézard vivipare, les mâles en surnombre deviennent agressifs ce qui diminue la fécondité comme la survie des femelles.

Dans les conditions naturelles, la réalité écologique, comportementale et évolutive des populations est plus complexe : les femelles peuvent s’enfuir, par exemple, et il n’y a aucune raison pour que le sex-ratio et la densité de population atteignent des extrêmes.

Aucun suicide démographique n’avait jusque-là été observé dans la nature. Les tortues de Golem Grad, qui scient la branche sur laquelle elles se tiennent, apportent ainsi le premier exemple qui défie la règle : les mâles sont en train d’éliminer les femelles !

Qu’est-ce qui dérègle la population de Golem Grad ?

Quelques éléments sur les comportements sexuels et une comparaison avec une population témoin sont utiles pour comprendre ce qui se passe à Golem Grad.

Chez les tortues terrestres, le système d’accouplement est coercitif : les mâles poursuivent les femelles, les cognent, les mordent parfois jusqu’au sang et, en ce qui concerne les tortues d’Hermann orientales, les piquent au niveau du cloaque avec leur longue queue pointue jusqu’à ce qu’elles capitulent.

Pour arriver à monter sur la femelle, le mâle insiste longtemps en la poursuivant, lui mordant les pattes et la cognant, jusqu’à ce qu’elle capitule
Pour arriver à monter sur la femelle, le mâle insiste longtemps en la poursuivant, lui mordant les pattes et la cognant, jusqu’à ce qu’elle capitule.
Fourni par l’auteur

Comme les tortues d’Hermann abondent en Macédoine du Nord, nous avons donc pu étudier une autre population très dense située sur les bords du lac à 4 kilomètres de l’île. Génétiquement très proche de celle de Golem Grad, elle vit dans un environnement protégé et sans falaise. Les femelles sont grandes, lourdes (beaucoup pèsent entre 2,5 kg et 2,9 kg) et très fécondes comme le montrent les radiographies. Un peu plus nombreuses que les mâles, elles résistent efficacement à leurs assauts intermittents. Aucun problème démographique n’y a été détecté, les projections démographiques suggèrent un accroissement de la population.

Avec l’extrémité cornée de leur queue, les mâles utilisent piquent le cloaque des femelles, et finissent régulièrement par les blesser sur Golem Grad
Avec l’extrémité cornée de leur queue, les mâles utilisent piquent le cloaque des femelles et finissent régulièrement par les blesser (Golem Grad).
Fourni par l’auteur

Mais à Golem Grad, la situation est bien différente. Sur le plateau, plus de 700 mâles adultes patrouillent à la recherche de la quarantaine de femelles adultes. Par ailleurs, si les conditions physiologiques et environnementales ne sont pas adéquates, une femelle tortue d’Hermann peut très bien ne pas pondre d’œufs après un accouplement. Si elles sont, par exemple, trop maigres et trop stressées, les femelles n’arrivent à accumuler de réserves dans les follicules ovariens et les œufs ne se développent pas.

Il y a donc en réalité plus de 100 mâles par femelle capable de pondre. Pourtant, l’étude des nouveau-nés et des juvéniles montre que le sex-ratio n’est pas biaisé à la naissance. Les mâles en surnombre agissent souvent en meute de trois à huit. Ils harcèlent les femelles à longueur de journée, les blessent et se couchent à côté d’elles le soir, prêts à recommencer le lendemain. Les femelles n’ont pas beaucoup de répit ni assez de temps pour s’alimenter. Elles sont maigres (très peu dépassent 1,6 kg, le maximum étant 1,75 kg) et produisent, quand elles le font, deux fois moins d’œufs que celles de la population témoin.

Ne pouvant fuir, elles sont régulièrement acculées sur le bord des falaises, les mâles insistants les poussent dans le vide. Un GPS avec un accéléromètre installé sur une femelle a ainsi enregistré sa chute de plus de 20 mètres,le 18 juillet 2023 ; elle est morte brisée en deux avec ses trois œufs.

Une carapace de tortue fendue en deux
Cette femelle vivait sur le plateau, elle a été victime d’une chute de plus 20 mètres. Elle a probablement été poussée par des mâles insistants. Les femelles de moins en moins nombreuses sont de plus en plus harcelées, ce qui met en place un cercle vicieux ou « suicide démographique » (terme à ne pas confondre avec les dérives complotistes portées par l’extrême droite).
Fourni par l’auteur

Depuis le début de l’étude, nous identifions toutes les tortues retrouvées mortes sur le terrain où les carapaces se conservent longtemps. Parmi les femelles décédées, 22 % ont fait une chute mortelle, cette proportion est de 7 % chez les mâles.

Avec des collègues britanniques, nous avons également mis au point une horloge épigénétique, mesurant l’âge des individus grâce à une prise de sang. Les plus vieux mâles ont plus de 60 ans, la plus vieille femelle 35 ans. Ces résultats sont cohérents avec les analyses morphologiques, de croissance et démographiques. Le taux de survie est anormalement bas chez les femelles, et ce problème est causé par la brutalité des mâles.

Le vortex d’extinction

Au fil du temps, la baisse du nombre des femelles adultes et de leur fécondité freine le recrutement. Nous avons ainsi pu identifer sur le terrain 45 femelles adultes en 2009, puis 37 en 2010, 20 en 2024 et seulement 15 en 2025.

Or, il faut environ quinze ans à une femelle pour atteindre l’âge adulte. Frustrés par le manque de partenaires sexuels, les mâles s’accouplent donc avec d’autres mâles, des cadavres, des pierres et des femelles immatures. Ils impactent ainsi précocement leur survie et aggravent le problème démographique. Il est possible de modéliser le fonctionnement de la population en intégrant les paramètres ci-dessus. Il est aussi possible de faire des prédictions.

La dernière femelle pourrait mourir en 2083, les mâles persisteront des décennies, car ces tortues peuvent vivre plus de quatre-vingts ans, puis finiront par mourir à leur tour. Il s’agit d’une prédiction, peut-être que la population actuellement au bord de l’extinction va se redresser, même si nous ne voyons pas comment. Si le rythme de vie très lent des tortues nous a offert la chance d’observer un vortex d’extinction dans la nature, et donc de vérifier une théorie étrange, c’est surtout le suivi de terrain intensif qui nous a apporté les données et l’inspiration.

The Conversation

Xavier Bonnet a bénéficié du soutien de SEE-Life CNRS.

ref. Comment une population de tortues est en train de s’autodétruire sur une île macédonienne – https://theconversation.com/comment-une-population-de-tortues-est-en-train-de-sautodetruire-sur-une-ile-macedonienne-280638

Pourquoi travaillons-nous ? Dominique Meda est dans La Grande Conversation

Source: The Conversation – France (in French) – By Christophe Bys, Chef de rubrique Economie+Entreprise, The Conversation

La Grande Conversation recevait Dominique Méda, sociologue du travail et professeur à l’Université Paris Dauphine.

Pourquoi travaillons-nous ? Cette Grande Conversation (l’émission mensuelle de The Conversation et CanalChat en partenariat avec l’Académie des sciences) avec la sociologue Dominique Méda, professeure à l’Université Paris Dauphine, revient sur les multiples fonctions du travail : source de revenu, mais aussi d’identité, de reconnaissance sociale, de structuration du temps et de sens.


Pourquoi le travail continue-t-il d’occuper une place aussi centrale dans nos vies, alors même qu’il est souvent associé à la fatigue, à la frustration ou à la souffrance ? C’est le paradoxe qu’explore Dominique Méda dans son livre _Le travail. Pourquoi travaillons-nous ?_, en revenant sur ce que le travail nous apporte au-delà du revenu : une identité, une reconnaissance, une place dans la société, mais aussi une manière de structurer le temps et de donner sens à l’existence.

Mais de quel travail parle-t-on exactement ? Pourquoi certaines activités choisies librement nous permettent-elles de nous épanouir, quand des tâches proches deviennent pénibles dès lors qu’elles s’exercent sous contrainte ? Pourquoi les métiers les plus utiles restent-ils souvent les moins reconnus ? Et comment repenser le travail à l’heure où les jeunes s’en détournent, où les conditions se dégradent et où les frontières entre activité, emploi, engagement et soin deviennent plus floues ?

The Conversation

ref. Pourquoi travaillons-nous ? Dominique Meda est dans La Grande Conversation – https://theconversation.com/pourquoi-travaillons-nous-dominique-meda-est-dans-la-grande-conversation-281256