Actionnaires et climat : un capitalisme de transition est-il possible ?

Source: The Conversation – in French – By Yves Rannou, Enseignant-chercheur en Finance, Clermont School of Business

Les actionnaires sont-ils des alliés des militants de la lutte contre le changement climatique ? Dans une vision classique, la recherche du profit et les comportements vertueux semblent opposés et la question posée relevait de la rhétorique. Pourtant, la réalité est bien plus complexe, plus subtile.


Après plusieurs mois de backlash anti-critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) qui a conduit de nombreux gérants d’actifs états-uniens à quitter les alliances sur la neutralité carbone, 26 fonds de pension britanniques, australiens, européens et états-uniens, représentant 1 500 milliards de dollars d’actifs sous gestion, ont publié une déclaration commune, il y a six mois, enjoignant les gestionnaires d’actifs à améliorer leur prise en compte du climat dans leur politique de vote.

Quelques semaines après, le fonds de pension britannique The People’s Pension nommait le gestionnaire d’actifs européen Amundi et l’Américain Invesco pour superviser 85 % de son portefeuille de 40 milliards de dollars. Jusque-là, ces sommes étaient gérées par State Street, troisième plus grand gestionnaire d’actifs des États-Unis, qui s’est depuis retiré de tout activisme climatique.

Une nouvelle approche de l’activisme actionnarial

Traditionnellement, l’activisme actionnarial était vu comme une action individuelle étudiée au niveau d’une relation entre un actionnaire engagé, qui cherche à accroître sa rentabilité financière de l’exercice de sa voix, et une entreprise cible dans laquelle il a investi. Toutefois, cette vision dyadique ne permet plus de rendre compte de l’activisme actionnarial lié aux enjeux ESG. Parmi ces enjeux ESG, les risques climatiques sont au centre de préoccupations des investisseurs.




À lire aussi :
Quelles sont les bonnes pratiques des entreprises qui ont mis en place des politiques RSE avec succès ?


Parce que ces risques sont complexes du fait de leur nature systémique avec des liens étroits avec d’autres enjeux ESG, tels que la biodiversité et la juste transition climatique, ils nécessitent des moyens humains et des compétences techniques importantes. Par conséquent, l’actionnaire engagé n’agit plus seul, mais de manière collective au sein de coalitions impliquant tous les investisseurs du secteur de la gestion d’actifs.

Dans une étude publiée dans la revue British Journal of Management, nous ouvrons la boîte noire de ces coalitions en adoptant une vision systémique en vue de mieux comprendre comment elles se structurent et comment elles évoluent dans le temps. Nous soulignons le rôle essentiel des plateformes et d’alliances sur la neutralité carbone – que sont Climate Action 100+, les Principes pour l’investissement responsable, le réseau Eurosif et sa branche française : le Forum pour l’investissement responsable. – dans la structuration de ces coalitions et de leurs demandes.

Un cadre narratif commun

Ces initiatives contribuent à élaborer un cadre narratif commun à l’action collective à mener. Elles apportent notamment un éclairage sur la trajectoire carbone des entreprises et sur la faisabilité des plans de transition climatique échafaudés par les entreprises lorsqu’ils existent. À cette fin, elles se basent sur des modélisations de trajectoire bas carbone par secteur établies au niveau mondial (par ex. : Science Based Target Initiative (SBTI)) ou des méthodes d’évaluation des plans de transition climatiques élaborés au niveau national (par ex. : Accelerate Climate Transition (ACT), développé par l’Agence de la transition écologique [Ademe], en France).

En plus de ces plateformes, les coalitions font appel à l’expertise de cabinets de conseils spécialisés (par ex. : Ceres, I Care and Consult, Carbon4Finance), de juristes spécialisés, d’agences en conseil de vote (par ex. : ISS, Glass Lewis), mais aussi d’ONG spécialisées et militantes (par ex. : Reclaim Finance, Share Action, Follow This).

Trois cadres

Notre travail qualitatif a permis d’identifier trois cadres qui structurent l’activisme climatique des actionnaires.

  • La recherche de transparence : certains actionnaires exigent des données précises sur les émissions de gaz à effet de serre, notamment celles liées à la chaîne de valeur (les fameuses émissions « Scope 3 »). C’est un point de départ important, mais désormais pleinement intégré dans la régulation européenne (via la directive européenne Corporate Sustainability Reporting Directive, CSRD), ce qui en atténue la pertinence et l’intérêt.

  • La matérialité financière : ce cadre repose sur l’idée que le climat représente un risque financier. L’entreprise est invitée à se transformer pour préserver sa valeur économique à long terme. C’est une approche qui séduit une majorité d’investisseurs institutionnels, car elle parle leur langage.

  • La double matérialité : ici, l’entreprise est aussi responsable de son impact sur l’environnement et la société. Ce cadre, plus exigeant, mobilise une nouvelle génération d’investisseurs centrés sur l’impact réel de leurs placements, au-delà du seul rendement.

Logiques multiples

Contrairement à une idée reçue, les investisseurs ne s’enferment pas dans une logique unique. Au contraire, leurs stratégies de dialogue avec la direction ou le conseil d’administration des entreprises ciblées, avant ou durant la tenue des assemblées générales des actionnaires, sont évolutives et interconnectées. Ils modulent leurs approches selon les contextes et les résistances rencontrées. Par exemple :

  • si les démarches centrées sur la matérialité financière ne donnent pas de résultats, certains peuvent revendre leurs actions (« stratégie d’exit ») ;

  • à l’inverse, face à des enjeux sociétaux profonds, d’autres préfèrent maintenir la pression via un dialogue soutenu et des résolutions répétées (« stratégie du voice »).

France 24, 2025.

Ces stratégies ne sont pas indépendantes : elles interagissent, s’adaptent, évoluent.

Nous avons ainsi observé des effets d’entraînement : un groupe d’investisseurs mobilisé sur le climat peut, au fil des échanges, élargir son champ d’action à des enjeux qui y sont liés, comme la biodiversité. Ce basculement stratégique a plusieurs implications concrètes.

De nouvelles approches

Du côté des investisseurs, l’enjeu n’est plus seulement de dénoncer ou de sanctionner, mais de coconstruire des plans de transition crédibles avec les entreprises en intégrant des indicateurs d’impact en ligne avec les exigences de double matérialité de la Corporate Sustainability Reporting Directive (CSRD).

Pour les entreprises, il ne suffit plus de publier des rapports de durabilité. Il faut démontrer, plan d’action climatique à l’appui, comment l’entreprise entend contribuer à la neutralité carbone, et avec quels résultats concrets.

Rendre contraignants les votes annuels sur les plans climatiques des entreprises – via un mécanisme institutionnalisé de type Say-on-Climate (SOC) – suscite des réserves du côté des instances de régulation française et européenne. Une telle mesure pourrait entrer en contradiction avec les exigences de la directive européenne CSRD. Elle risque aussi de produire l’effet inverse de celui recherché : freiner l’adoption de stratégies climatiques de long terme et affaiblir le dialogue entre entreprises et investisseurs.

Notre recherche montre que le capitalisme actionnarial peut devenir un levier de transformation systémique, à condition de favoriser des alliances, de développer des outils d’évaluation, et de façonner de nouveaux récits pour accélérer la transition. Dans un monde où chaque tonne de CO2 évitée compte, leur rôle est loin d’être négligeable.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Actionnaires et climat : un capitalisme de transition est-il possible ? – https://theconversation.com/actionnaires-et-climat-un-capitalisme-de-transition-est-il-possible-260968

Comment les migrants bouleversent et enrichissent les routines organisationnelles

Source: The Conversation – France (in French) – By Sina Grosskopf, Professeure de gestion interculturelle, International University of Monaco

Une étude met en lumière trois phases à travers lesquelles les migrants prennent l’initiative de changements dans les organisations : relecture des routines, négociation au sein des équipes et ancrage de nouvelles pratiques. Que peuvent apprendre les entreprises de ces dynamiques de transformation ?


Dans un marché du travail mondialisé, les salariés migrants doivent souvent s’adapter à des structures imprégnées de normes culturelles qui ne sont pas les leurs. Mais au lieu de se conformer passivement, beaucoup deviennent, consciemment ou non, des agents de transformation.

Cette étude s’intéresse à la manière dont les migrants multiculturels – c’est-à-dire ayant intériorisé plusieurs cultures sociétales – s’engagent dans les routines organisationnelles et les reconfigurent. Ce travail porte sur des migrants hautement qualifiés, dont les ressources réflexives, culturelles et linguistiques facilitent l’identification et la transformation des routines. À l’inverse, ceux qui ont un accès plus limité à la langue, à l’éducation ou à la participation sociale rencontrent davantage d’obstacles et disposent de moins de marge de manœuvre.

Les routines organisationnelles sont des schémas récurrents et reconnaissables d’actions interdépendantes de différents acteurs ; elles ne sont donc pas seulement rigides, mais, grâce aux personnes impliquées, dynamiques et susceptibles de changer. Ainsi, l’acteur – et, en particulier, ses actions dans des contextes spécifiques – passe au premier plan. Il en résulte que les routines organisationnelles se voient réinterprétées par ces salariés. Forts de leurs répertoires culturels variés, ils introduisent des pratiques et des significations alternatives qui viennent questionner le statu quo.

À partir d’une étude de cas multiple dans les secteurs de l’aéronautique et du conseil en Allemagne, trois processus interdépendants se dessinent : une relecture des routines, une négociation au sein des équipes, puis un changement organisationnel durable. Ces dynamiques restent fortement conditionnées par le contexte dans lequel elles émergent.

Relecture des routines

Le changement commence par la manière dont les migrants perçoivent les routines. En tant qu’individus multiculturels, ils observent les pratiques professionnelles avec un regard pluriel, détectant des contradictions ou des dysfonctionnements que d’autres ne voient pas ou ne voient plus, tant ceux-ci semblent « normaux ». Ils apportent ainsi une perspective inédite, nourrie de leurs expériences diversifiées.




À lire aussi :
Pourquoi les entreprises allemandes aiment tant la France


Cette relecture illustre la créativité culturelle des individus multiculturels, capables de générer des idées nouvelles en mobilisant une large palette d’expériences, de savoirs et de perspectives. En intégrant même des valeurs et pratiques contradictoires, ils expriment une complexité cognitive qui fait de leur répertoire multiculturel une ressource précieuse pour imaginer des alternatives aux routines établies.

Par exemple, un spécialiste roumain en informatique aéronautique attribue l’émergence de sa créativité à son expérience migratoire :

« Cette expérience a brisé toutes les structures figées et, lorsqu’on évolue dans un cadre plus libre, il devient plus facile d’être créatif. »

De leur côté, plusieurs collègues allemands estiment que les individus multiculturels « bénéficient de davantage de libertés – ou les revendiquent – et développent ainsi une pensée plus créative, capable de sortir des cadres établis. » L’ouverture à l’expérimentation apparaît, en effet, plus marquée chez ces derniers. Alors que beaucoup d’Allemands craignent de « détruire » quelque chose, les personnes multiculturelles relativisent :

« Qu’est-ce que je pourrais casser maintenant ? C’est presque déjà cassé de toute façon ! »

Un participant français ajoute :

« Les Français et les Italiens cherchent peut-être plus facilement des raccourcis, même en prenant des risques. Cela peut parfois constituer un avantage. »

Négociation interculturelle

Identifier des alternatives n’est qu’un début : les migrants doivent ensuite convaincre leur équipe. Dans cette phase de négociation interculturelle, leurs compétences communicationnelles et leur empathie culturelle sont décisives. Conformément aux recherches récentes, ces négociations interculturelles peuvent mener au rejet des idées proposées, à des compromis unilatéraux, à des compromis mutuels, voire à des innovations profitables à l’ensemble du groupe.

Dans le cadre de la recherche mentionnée ci-dessus, un ingénieur aéronautique indien raconte comment un environnement de travail allemand, très axé sur les tâches et sur les faits, s’est progressivement transformé en une ambiance plus conviviale et centrée sur les relations humaines – une évolution amorcée par l’introduction d’une nouvelle routine, inspirée de sa propre conception des relations de travail, sous la forme d’un « bureau de chahutage » :

« On plaisante, on parle de choses personnelles, de ce qu’on fait en dehors du travail. Parfois, on va faire du snowboard ou on joue au flipper, ce genre de trucs. Ensuite, on discute de nos scores, de qui a fait quoi, de comment ça s’est passé. On a aussi un système qu’on appelle le “keycount”. Celui qui était responsable au moment où un appareil du satellite a été non pas détruit directement, mais impliqué dans un incident, reçoit un keycount. […] Rien n’est caché dans notre groupe. La première règle, c’est que rien ne se fait dans le dos de quelqu’un – tout doit être dit en face, directement à la personne concernée. » Arian, ingénieur aéronautique indien.

Il montre comment le tableau d’affichage, soutenu par ses collègues, transforme l’orientation allemande vers la tâche en un environnement plus relationnel. La négociation interculturelle se traduit par l’introduction active de cette nouvelle routine et par la conviction générée autour du facteur plaisir – un élément enraciné dans la tradition collectiviste et relationnelle indienne. Le contraste entre deux cultures devient ainsi une source d’inspiration pour l’introduction et la négociation de cette nouvelle routine organisationnelle quotidienne, qui ne peut être reconnue, comprise et mise en œuvre que par quelqu’un ayant une connaissance des deux contextes.

Intégrer le changement

La troisième phase consiste à intégrer ces changements négociés dans les routines organisationnelles. Lorsqu’elle réussit, la contribution des migrants et la négociation collective dépassent le simple cadre des suggestions individuelles pour transformer en profondeur les modes de fonctionnement. Les routines cessent alors d’être de simples schémas répétitifs : elles deviennent des espaces dynamiques d’interaction et de transformation, facilitant une approche plus détendue du changement dans les pratiques et structures organisationnelles. Les équipes commencent à interroger les façons de faire habituelles et à envisager d’autres possibles.

Ce qui n’était au départ qu’une « petite suggestion » peut ainsi déclencher des réflexions plus larges sur les valeurs, sur la confiance et sur la collaboration. Ces moments ouvrent des perspectives d’apprentissage interculturel et de construction d’identités partagées, comme en témoignent ces salariés, qu’ils soient migrants ou non :

« Je pense que j’ai changé. Je ne suis clairement plus aussi étroit d’esprit qu’il y a dix ans. Et c’est quelque chose qu’il faut vraiment apprendre […] il faut accepter les opinions différentes, et surtout d’autres manières de travailler, qui peuvent elles aussi mener au succès. » (Hans, ingénieur aéronautique allemand)

« Je pense que les choses ont évolué dans le bon sens au cours des dix dernières années. Nous travaillons désormais plus étroitement avec des personnes de différentes nationalités. Les gens dans notre organisation sont devenus plus tolérants et compréhensifs. » (Camille, ingénieure aéronautique française)

« Je crois que le fait d’avoir fait partie du groupe depuis un certain temps a rendu le groupe un peu plus espagnol. » (José, ingénieur aéronautique espagnol)

Le rôle du contexte organisationnel

Cependant, tous les contextes organisationnels ne se montrent pas également réceptifs. En particulier, les situations de dépendance ou les structures hiérarchiques rigides – comme les relations avec des clients ou les rapports entre siège et filiales – peuvent freiner ces dynamiques de transformation. Les différentes études de cas de la recherche citée, chacune marquée par ses propres spécificités contextuelles, montrent que le rôle moteur des migrants peut parfois être entravé, ou cantonné à une fonction explicative ou justificative, plutôt qu’être pleinement reconnu comme une contribution active.

Fondation nationale pour l’enseignement de la gestion des entreprises (Fnege), 2021.

À l’inverse, les organisations qui favorisent les contacts interculturels grâce à un environnement international, à la diversité des équipes et à un état d’esprit global sont bien mieux placées pour tirer parti de la créativité culturelle que les migrants apportent.

Enjeux pour les entreprises

Comment les organisations peuvent-elles accompagner ce processus et valoriser pleinement leur main-d’œuvre multiculturelle ? Plusieurs pistes sont à suivre :

  • Valoriser la diversité des interprétations : plutôt que d’exiger une assimilation rapide, les entreprises devraient considérer les visions alternatives comme des opportunités d’apprentissage et de développement ;

  • Créer des espaces de négociation interculturelle : encourager un dialogue ouvert dans lequel les salariés peuvent proposer des changements, en expliquer les raisons et écouter les autres points de vue ;

  • Permettre l’évolution des routines : mettre en place des mécanismes de retour d’expérience permettant aux expérimentations réussies à petite échelle d’être étendues plus largement ;

  • Reconnaître l’innovation du quotidien : le changement ne vient pas toujours d’une stratégie décidée en haut. Soutenir les interprétations individuelles, les négociations interpersonnelles et les expérimentations locales, et donner aux équipes les moyens de faire évoluer les pratiques de manière organique.

Les migrants multiculturels ne sont pas simplement des salariés qui s’adaptent à une culture d’entreprise : ce sont aussi des innovateurs culturels. En créant des environnements ouverts à la réinterprétation et à la négociation, les organisations peuvent devenir plus agiles, inclusives et résilientes.

The Conversation

Sina Grosskopf est membre de l’Université de Passau, de l’International Association of Cross-Cultural Competence and Management, du Centre d’études en entrepreneuriat international et interculturel (Université du Québec à Montréal) et du International Organizations Network.

– ref. Comment les migrants bouleversent et enrichissent les routines organisationnelles – https://theconversation.com/comment-les-migrants-bouleversent-et-enrichissent-les-routines-organisationnelles-258419

Repenser le risque : Comment l’incertitude peut renforcer les équipes et les organisations

Source: The Conversation – France (in French) – By Alec Waterworth, Associate Professor of Project Management, Montpellier Business School

La gestion traditionnelle des risques atteint ses limites lorsque l’imprévu survient. Pour mieux faire face à l’incertitude, nous devons changer de perspective : ouvrir le dialogue, encourager l’expression des préoccupations et impliquer davantage les équipes. Cette approche renforce à la fois la résilience organisationnelle et la dynamique d’équipe.


Si vous demandez à n’importe quel responsable expérimenté comment il gère les risques de son entreprise, vous entendrez probablement une réponse confiante. Après tout, se préparer à d’éventuels revers – en créant des registres de risques et en établissant des plans d’urgence – est devenu une pratique courante dans le paysage commercial actuel. Cette approche structurée rassure et donne un sentiment d’ordre face à l’inconnu. Mais la vie ne suit pas des listes de contrôle précises.

Les limites du contrôle

Le risque, par nature, est quelque chose que nous pouvons identifier et définir, mais qu’en est-il des inconnues, de l’imprévisible ? La vie est pleine d’incertitudes et des événements inattendus peuvent perturber même les plans les mieux préparés. La pandémie de Covid-19 l’a rappelé brutalement. Malgré des décennies de recherche sur les risques sanitaires mondiaux, sa propagation rapide et son impact dévastateur ont pris une grande partie du monde au dépourvu.

Le défi ne consiste pas seulement à planifier le risque, mais aussi à apprendre à vivre avec l’incertitude. Nous cherchons souvent à contrôler la situation pour nous sentir en sécurité, alors que certains des moments les plus marquants de la vie émergent de situations que nous n’avions pas du tout prévues.

Pour faire face à l’incertitude, il faut plus que de la préparation : l’adaptabilité, la résilience et la volonté de se lancer dans l’inconnu sont nécessaires.




À lire aussi :
Pourquoi les jeux vidéo peuvent nous apprendre à gérer les crises


Au lieu de considérer l’incertitude comme quelque chose à éliminer, nous pourrions poser une question différente : comment pouvons-nous mieux nous équiper – non seulement en tant que dirigeants, mais aussi en tant qu’êtres humains – pour faire face à l’imprévisible avec clarté et confiance ?

Repérer les « inconnues inconnues »

Lorsque cette perspective plus large de la gestion des risques est présentée aux dirigeants des organisations, un sentiment de soulagement est souvent palpable, car ils réalisent qu’ils n’ont pas à craindre l’incertitude ou à l’affronter seuls. Comment font les organisations pour s’y attaquer efficacement, étant donné que souvent, comme l’a dit un chef de projet senior « l’incertitude est reconnue… mais je ne suis pas sûr qu’elle est pleinement comprise ».

Comme l’expliquent Tyson R. Browning et Ranga V. Ramasesh dans leur article, de nombreuses surprises peuvent être évitées si l’on prend le temps d’identifier les problèmes potentiels avant qu’ils ne surviennent. Nous travaillons souvent sous une forte pression pour avancer rapidement, ce qui laisse un fossé entre ce que nous savons et ce que nous pourrions savoir.

En utilisant la « reconnaissance dirigée », nous pouvons combler cet écart et mettre en lumière les inconnues inconnues qui nous guettent. Ce processus, également appelé « création de sens », consiste à approfondir sa compréhension du contexte dans lequel on travaille.

Les techniques de reconnaissance dirigée consistent à :

  • décomposer le travail en petites parties afin d’analyser les problèmes potentiels dans chaque partie ;

  • mener des entretiens approfondis avec les principales parties prenantes pour découvrir les risques cachés ;

  • l’utilisation de listes de contrôle issues de projets antérieurs pour guider la planification future ;

  • planifier des scénarios pour explorer les multiples possibilités futures et anticiper les incertitudes ;

  • favoriser une culture de l’alerte où les problèmes potentiels sont identifiés et partagés, et non cachés.

Explorer les incertitudes en toute sécurité

Ce dernier point de Browning et Ramasesh – la promotion d’une « culture de l’alerte » – est axé sur l’identification et le partage des problèmes potentiels qui, autrement, auraient pu être non détectés ou cachés. En faisant en sorte que les gens puissent exprimer leurs préoccupations, poser des questions difficiles et explorer les incertitudes en toute sécurité, nous transformons la manière dont nous abordons le risque – non pas comme quelque chose à craindre ou à ignorer, mais comme une partie naturelle de la navigation dans un monde imprévisible.

Fondée sur des conversations honnêtes, la curiosité et la responsabilité collective, cette approche considère que la reconnaissance des risques potentiels n’est pas une question de négativité, mais de résilience et de préparation.

Le pouvoir de la technique « pre-mortem »

Gary Klein, psychologue cognitif, propose une approche innovante et complémentaire avec sa technique dite « pre-mortem ». Contrairement à la technique post mortem, qui consiste à analyser l’échec après coup, la technique pre-mortem consiste à imaginer que l’on a déjà échoué, puis à remonter le temps pour en déterminer les raisons. Klein cite des recherches suggérant que le fait d’imaginer des événements ou des décisions futurs comme s’ils s’étaient déjà produits (comme dans le cas du pre-mortem) peut améliorer de 30 % notre capacité à prédire les raisons des résultats futurs.

Cette réflexion élargit la portée des approches traditionnelles en matière de risque et donne la parole à tous les membres de l’équipe, permettant ainsi de discuter d’opinions et d’idées qui, autrement, auraient pu rester tacites.

« Le pre-mortem crée un espace sûr pour que les gens contribuent et soulèvent des préoccupations », remarque un haut responsable.

Il peut également apporter de la curiosité et une énergie créative au processus, transformant une tâche habituellement banale en quelque chose d’engageant.

« C’est presque comme si vous étiez à l’aventure, ajoute un chef de projet, vous encouragez les gens à identifier les inconnues et la façon de les résoudre. »

Syntec recrutement, 2014.

Contribuer à un lieu de travail positif

L’incertitude n’est pas seulement un sujet intriguant, c’est aussi un sujet qui a un impact tangible sur le lieu de travail. Relever ce défi de manière proactive et collaborative peut apporter des avantages plus larges au sein de l’organisation, tels qu’une amélioration de la communication et une culture plus ouverte, comme le rapporte un chef de projet :

« Cela donne le sentiment que l’opinion de chacun compte. Dans cette salle, tout le monde est traité sur un pied d’égalité. Cela contribue à montrer que les dirigeants s’intéressent [aux] opinions et [aux] doutes [de tout le monde]. Il s’agit là d’un changement culturel qui s’opère au fil du temps. »

Ce point a été réaffirmé par un autre chef de projet, qui ajoute :

« La conséquence secondaire est que les gens sont plus disposés à lever la main et à annoncer les mauvaises nouvelles plus tôt, à exprimer leurs préoccupations plus tôt. »

Fondamentalement, accepter l’incertitude favorise un environnement de travail positif. Que ce soit par le biais d’une reconnaissance ciblée, d’une planification de scénarios ou de la technique du pre-mortem, reconnaître l’incertitude favorise une communication ouverte, remet en question les hypothèses et encourage l’inclusion de perspectives diverses. Elle s’est également révélée inestimable pour le processus d’innovation. Cela renforce non seulement l’organisation, mais rend également le lieu de travail plus sain et plus agréable.

Accepter continuellement l’incertitude

Comme toute technique de gestion efficace, l’acceptation de l’incertitude n’est pas un effort ponctuel. Elle doit être intégrée dans l’ensemble de l’organisation, avec des processus et des comportements constamment renforcés.

Les avantages sont considérables et les dirigeants devraient être encouragés à « considérer l’incertitude comme une opportunité plutôt que comme une menace », en « adoptant des activités telles que le pre-mortem comme un moyen vraiment efficace, collaboratif et engageant d’aborder l’incertitude, de la comprendre et d’essayer de la gérer efficacement » (chef de projet principal, organisation nationale d’infrastructure du Royaume-Uni).

En affrontant courageusement l’incertitude, en en partageant la responsabilité et en restant ouverts à de nouvelles possibilités, nous pouvons créer des organisations plus résilientes, plus innovantes et plus centrées sur l’être humain.

The Conversation

Alec Waterworth ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Repenser le risque : Comment l’incertitude peut renforcer les équipes et les organisations – https://theconversation.com/repenser-le-risque-comment-lincertitude-peut-renforcer-les-equipes-et-les-organisations-260742

Bouger pour mieux apprendre : Comment lutter contre la sédentarité à l’école

Source: The Conversation – in French – By Boris Cheval, Associate professor, École normale supérieure de Rennes

L’école s’est longtemps construite autour d’une dualité entre le corps et l’esprit. Or l’activité physique bénéficie aux performances cognitives, nous dit la recherche, et la sédentarité a des effets néfastes à long terme sur le bien-être des jeunes. Comment changer la donne dans les établissements ?


Le manque d’activité physique est un facteur majeur de l’explosion mondiale des maladies cardiovasculaires, du diabète et de certains cancers. La sédentarité fragilise aussi la santé mentale et altère le bien-être quotidien des jeunes.

Malgré de solides preuves sur les vertus de l’exercice, les niveaux d’inactivité physique restent alarmants, et augmentent même depuis vingt ans chez les jeunes. Or, l’enfance et l’adolescence ne constituent pas de simples étapes de vie. Ce sont des périodes charnières au cours desquelles se forgent des habitudes de santé pour l’avenir. L’école – espace‑temps commun à presque tous les enfants de la nation – peut être un levier de changement essentiel.

Pourtant, loin de freiner cette tendance, l’école la nourrit. En France, entre le CP et la terminale, si l’on additionne toutes les heures de cours passées assis, nos enfants resteraient l’équivalent d’une année entière vissés sur une chaise, nuitées comprises. Constat d’autant plus marquant qu’il accompagne la baisse régulière de l’activité physique entre 7 ans et 15 ans. À cela s’ajoutent des disparités socioéconomiques et de genre : les petites filles issues de milieux défavorisés payant le plus souvent le prix de ces disparités.

Démystifier l’opposition entre corps et esprit

Une explication possible à l’omniprésence du temps sédentaire à l’école réside dans une croyance tenace, et pourtant infondée, qui oppose les apprentissages du corps à ceux de l’esprit. Le mouvement est ainsi souvent perçu comme un obstacle à l’apprentissage, associé à des comportements d’élèves jugés problématiques : « agités », « turbulents », « qui ne tiennent pas en place ».




À lire aussi :
Le corps à l’école : une dimension oubliée


Si les enseignants reconnaissent volontiers l’importance de l’activité physique pour la santé, ils méconnaissent encore souvent ses vertus sur les apprentissages. Pourtant, les travaux de synthèse sont sans équivoque. Pratiquer davantage d’activité physique améliore les fonctions cognitives, la structure et le fonctionnement cérébral, ainsi que les performances académiques.

Dans le contexte scolaire, les synthèses de la littérature montrent qu’une augmentation du temps consacré à l’activité physique se traduit par une amélioration des performances en mathématiques. Fait notable : aucune étude n’a mis en évidence d’effet indésirable de cette augmentation du mouvement à l’école sur les résultats scolaires. Autrement dit, activité physique et réussite académique sont complémentaires, et non concurrentes.

Faire une place au mouvement dans la journée scolaire

S’il est urgent d’agir, comment faire ? Il ne s’agit pas simplement de pointer du doigt les enseignants ni de leur dicter ce qu’ils devraient faire. L’enjeu consiste à leur proposer des pistes concrètes et réalistes pour intégrer davantage du mouvement à l’école.

Pour y parvenir, il semble d’abord nécessaire de transformer la culture scolaire et les représentations de la communauté éducative pour que le mouvement cesse d’être une simple parenthèse et devienne un pilier de chaque établissement.

La généralisation, dès la rentrée 2025, des tests d’aptitude physique dans toutes les classes de sixième pourrait constituer une avancée majeure en valorisant la dimension corporelle de l’enseignement et en renforçant le rôle de l’école dans la promotion de la santé publique. Dans la même logique, intégrer la question du mouvement et de la place du corps dans les critères d’évaluation des établissements scolaires renforcerait la prise de conscience de leur importance et adresserait un signal institutionnel fort.




À lire aussi :
Comment la Finlande encourage l’activité physique des enfants et des adolescents


Certaines expérimentations menées à l’étranger montrent également la voie au sein des classes. En Australie, la chercheuse Jo Salmon a développé un programme intitulé « Learning Through Moving » (« Apprendre en bougeant »), qui propose une plateforme pour aider les enseignants à intégrer le mouvement dans leurs classes. Ce programme mobilise plusieurs leviers comme des idées de pauses actives pour rompre la sédentarité en classe ou de leçons actives où le mouvement est directement lié aux contenus des apprentissages.

Dans une leçon active de chimie, par exemple, il est proposé d’illustrer les états de la matière en demandant aux élèves de modéliser le comportement des molécules dans les solides, les liquides et les gaz à travers des mouvements dans l’espace.

Au-delà de l’intégration du mouvement en classe, il s’agit aussi de repenser l’école elle-même, pour en faire un environnement propice à l’activité physique.

Un premier levier consiste à transformer les espaces scolaires afin de faire du mouvement l’option par défaut. Des expérimentations émergent déjà dans certains établissements, comme à Bruz (Ille-et-Vilaine), où élèves et personnels du lycée Anita-Conti sont encouragés à rester actifs tout au long de la journée grâce, notamment, à du mobilier actif (vélos-bureaux, bureaux assis-debout, etc.).

« Chalon-sur-Saône : des bureaux-vélos innovants dans une classe de CM 1 » (France 3 Bourgogne, 2018).

C’est dès la conception et la rénovation des écoles, collèges et lycées qu’il faut penser à cette intégration du mouvement, et le site Archiclasse propose des guides et des exemples inspirants.

Un second levier repose sur une réorganisation des temps scolaires, en intégrant dans les emplois du temps des créneaux spécifiquement consacrés au mouvement, comme au lycée d’État Jean-Zay (Paris). Dans un contexte de réflexion sur la refonte des rythmes scolaires, avec la convention citoyenne lancée en juin 2025, il est essentiel de rappeler que le mouvement doit y occuper une place centrale.

L’EPS : pilier essentiel, mais non exclusif dans la promotion du mouvement

L’EPS joue un rôle clé pour intégrer le mouvement à l’école, mais elle ne peut, à elle seule, répondre aux besoins quotidiens des élèves. Les associations sportives des établissements proposent aussi de nombreuses autres opportunités de pratique physique, mais peinent souvent à attirer les élèves qui en sont le plus éloignés.

Pour lutter efficacement contre la sédentarité, engager les élèves dans le mouvement doit devenir un objectif transversal, porté par toute la communauté éducative.

Le succès limité du récent dispositif « Trente minutes d’activité physique quotidienne » (avec 42 % des établissements ayant adopté la mesure), nous rappelle aussi que, si la recherche peut identifier des leviers d’action robustes, ces leviers ne sont pas toujours directement adaptés aux contextes spécifiques dans lesquels les enseignants exercent. En particulier, le nombre d’élèves par classe au sein d’espaces inadaptés constitue un obstacle évident dans la mise en place de tels dispositifs.




À lire aussi :
« 30 minutes d’activité physique » à l’école : un dispositif contre la sédentarité à questionner


L’enjeu consiste donc à former et à accompagner les enseignants dans la co-construction des interventions. Ce sont eux qui connaissent le mieux leurs élèves, leurs caractéristiques, les contraintes de leur établissement, et qui peuvent proposer les adaptations les plus pertinentes. L’expérience montre que c’est à cette condition que les initiatives peuvent s’ancrer durablement dans les pratiques scolaires et, in fine, produire des changements durables dans les comportements des jeunes.

Maintenir les élèves immobiles pour apprendre relève d’un héritage pédagogique dépassé : corps et esprit sont profondément liés, et le mouvement est essentiel non seulement à la santé, mais aussi aux apprentissages. Dans un monde où notre tendance naturelle au moindre effort est exacerbée par des environnements toujours plus sédentaires – y compris à l’école –, le mouvement doit devenir une priorité éducative.

The Conversation

Boris Cheval a reçu des financements de Rennes Métropole et de l’Union Européenne

Florent Desplanques et Silvio Maltagliati ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

– ref. Bouger pour mieux apprendre : Comment lutter contre la sédentarité à l’école – https://theconversation.com/bouger-pour-mieux-apprendre-comment-lutter-contre-la-sedentarite-a-lecole-261877

Marché du pétrole : Quand l’Opep parle, le marché écoute

Source: The Conversation – in French – By Valérie Mignon, Professeure en économie, Chercheure à EconomiX-CNRS, Conseiller scientifique au CEPII, Université Paris Nanterre – Université Paris Lumières

C’est bien connu : en économie, la parole compte, qu’il s’agisse d’un PDG de grande entreprise ou d’un responsable de banque centrale. Dire peut avoir un effet sur le réel. Qu’en est-il du marché pétrolier et de l’un de ses acteurs majeurs, l’Opep ? Quel pouvoir les mots des producteurs de pétrole exercent-ils sur les cours du brut ?


Chaque déclaration de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) est scrutée comme une parole d’or. Les pays membres de cette organisation représentent près de 40 % de la production mondiale et la majorité des réserves prouvées de pétrole. Cela fait de cette organisation un acteur incontournable du secteur. Ses annonces peuvent déclencher d’importantes variations des prix du baril, faire évoluer la facture énergétique des ménages et peser sur l’inflation mondiale.

Mais une question persiste : ces communiqués apportent-ils réellement de l’information sur le marché, ou ne sont-ils qu’un exercice de communication diplomatique destiné à préserver l’image de l’organisation ?

Les communiqués passés au crible

Pour répondre à cette question, nous avons mené une étude visant à analyser plus de 260 déclarations publiées par l’Opep entre 2002 et 2021. Dépassant la simple lecture descriptive de ces communiqués, nous avons utilisé des outils d’analyse textuelle (Structural Topic Models) afin de mettre en évidence les grands thèmes récurrents et leur évolution au fil du temps.

Cette approche révèle que les messages de l’Opep sont bien plus riches qu’on ne l’imagine. Certes, ils traitent régulièrement de prix et de quotas, mais ils couvrent aussi des sujets comme la croissance économique mondiale, la stabilité de la demande et les pénuries, la coopération entre pays et, de plus en plus, ces dernières années, la transition et les politiques énergétiques ainsi que le climat.

L’Opep ne se limite donc pas à parler volumes de production et nombre de barils : elle construit de véritables récits qui replacent ses décisions dans un cadre plus large, les reliant à des facteurs fondamentaux comme la demande mondiale, l’offre disponible ou l’incertitude économique.




À lire aussi :
Trump : un marchand de doutes sur les marchés pétroliers mondiaux ?


Deux thèmes apparaissent comme étant particulièrement cruciaux : la capacité de production disponible et la cohésion entre les pays membres de l’organisation. Le premier est essentiel pour rassurer les marchés sur la possibilité de répondre à la demande. Le second est la clé de voûte de la crédibilité du message : une annonce de l’Opep n’a de portée que si l’organisation parvient à afficher une unité minimale.

Quand la parole apaise les marchés

En croisant ces discours avec des données financières afin d’en mesurer l’effet concret sur les marchés, le constat est frappant : les annonces de l’Opep réduisent la volatilité des prix du pétrole, en particulier sur les contrats à plus long terme.

Lorsqu’elle insiste sur sa capacité à maintenir la stabilité en rassurant sur ses capacités de production ou lorsqu’elle met en avant la coopération entre ses membres, l’organisation parvient à calmer les marchés. Ainsi, même sans toucher aux robinets, l’Opep remplit une des missions principales qu’elle affiche : stabiliser le marché pétrolier.

Tous les acteurs ne réagissent cependant pas de la même manière. Les acteurs physiques – producteurs, raffineurs, industriels – ajustent leurs positions lorsque l’Opep évoque la croissance économique ou la demande. Les investisseurs financiers, eux, sont davantage sensibles aux signaux liés à l’offre et aux politiques énergétiques. Cette différence met en évidence des interprétations de ces communiqués selon les prismes et les intérêts des uns et des autres. Dans tous les cas, un mot revient, apparaissant comme décisif : coopération.

Lorsque l’Opep affiche son unité, sa parole est crédible. En revanche, si des divergences entre pays membres apparaissent, les annonces de l’organisation perdent de leur impact et de leur efficacité.

Une influence renforcée en période de crise

L’effet stabilisateur de la communication de l’Opep est encore plus marqué en période de crise. Lors de la crise financière de 2008 ou de la pandémie de Covid-19, les signaux envoyés par l’organisation ont joué un rôle essentiel pour orienter les anticipations des investisseurs. En période de forte incertitude, les marchés se fient davantage aux annonces publiques ; investisseurs et industriels cherchent, en effet, une boussole, et la parole de l’Opep leur offre un point de repère.

RTL, 2025.

Même lorsque ses décisions de production étaient difficiles à appliquer dans un contexte de désorganisation, l’Opep a pu limiter la panique par le simple poids de ses annonces. Ces épisodes montrent que sa communication constitue un instrument à part entière de gestion des marchés, parfois aussi important que les choix de production eux-mêmes.

Pourquoi cela importe aujourd’hui

Nos recherches montrent ainsi que les communiqués de l’Opep ne sont pas de simples discours politiques. Ils constituent un signal crédible, capable de réduire la volatilité et d’orienter les décisions des investisseurs comme des industriels.

Derrière les mots, l’Opep détient donc une arme puissante, même si elle n’est pas très visible : la capacité de stabiliser les marchés sans produire un seul baril de plus. Ce pouvoir souligne l’importance de sa communication comme instrument de politique énergétique internationale.

À l’heure où la transition énergétique s’accélère et où le prix du brut reste volatil, comprendre les messages de l’Opep est plus que jamais essentiel pour anticiper les mouvements du pétrole et, plus largement, pour saisir les équilibres de l’économie mondiale.

The Conversation

Valérie Mignon est conseiller scientifique au CEPII, membre du Cercle des économistes, présidente de la section 05 (sciences économiques) du CNU et secrétaire générale de l’AFSE.

Marc Joëts ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Marché du pétrole : Quand l’Opep parle, le marché écoute – https://theconversation.com/marche-du-petrole-quand-lopep-parle-le-marche-ecoute-263821

Désastres macroéconomiques : Comment la perception de leur fréquence influence nos décisions financières

Source: The Conversation – in French – By Camille Cornand, Directrice de recherche en économie, CNRS, chercheuse au sein du GATE, Université Lumière Lyon 2

Les désastres économiques, comme la crise du Covid-19, ont-ils un impact sur les comportements d’investissement financier ? Échaudés par une chute extrême des valeurs, les investisseurs sont-ils ensuite moins enclins à investir ? Au cœur de l’analyse se trouve la fréquence perçue des catastrophes macroéconomiques. Plus on les surestime, plus on est prudent en matière d’investissement financier. Mais des parades existent !


Les désastres macroéconomiques sont caractérisés par des baisses profondes et persistantes du produit intérieur brut (PIB), supérieures à 10 % sur une période prolongée. Ils sont le résultat de guerres, de crises financières, de pandémies ou encore de catastrophes climatiques. Bien qu’ils surviennent rarement, ils ont des répercussions majeures sur l’économie mondiale. Des recherches antérieures ont démontré que ces « désastres rares » jouent un rôle important dans la compréhension de l’appétit pour le risque des investisseurs financiers. Cependant, la manière dont les acteurs économiques perçoivent ces désastres reste mal comprise.

Cet article explore la perception de la fréquence des désastres macroéconomiques et comment elle influence les décisions d’investissement financier. Il analyse également la diffusion d’information sur les désastres macroéconomiques passés en se demandant si elle permet aux individus de mieux estimer la fréquence de ces désastres et de les conduire à des décisions d’investissement plus performantes.

D’importants biais cognitifs

La perception des événements rares est sujette à des biais comportementaux du fait, à la fois, de leur rareté dans l’histoire économique et de l’empreinte des événements sur les esprits quand ils surviennent. Ainsi, avant qu’un désastre se produise, les individus ont souvent tendance à sous-estimer la probabilité de ce type d’événement. Mais une fois un événement rare survenu, la perception du risque est souvent exagérée, avec la conviction que de nouveaux désastres sont imminents.




À lire aussi :
Quand commence un krach boursier ? Et qu’appelle-t-on ainsi ?


Ce phénomène peut être expliqué par « le biais de récence », un biais cognitif qui accorde une importance excessive aux événements récents et saillants, comme le montrent les recherches de Tversky et Kahneman.

La crise du Covid-19 et ses répercussions sur l’économie mondiale ont ravivé l’intérêt pour l’étude des désastres macroéconomiques. Non seulement la pandémie a provoqué une chute spectaculaire des marchés financiers, mais elle a également modifié la perception du risque économique et les décisions d’investissement des individus. Selon des études récentes, les personnes qui ont vécu des pertes importantes pendant la crise sanitaire forment ainsi des anticipations plus pessimistes concernant la reprise économique et sont plus enclines à éviter les investissements risqués, ce qui se traduit par une baisse de performance significative de leur épargne.

Surestimation systématique des désastres

Afin de mieux comprendre comment les individus perçoivent la fréquence des désastres macroéconomiques, une étude expérimentale avec des incitations financières a été menée en 2023-2024 auprès de deux groupes de participants en France : 346 experts en finance et 590 personnes non expertes issues de la population générale. L’idée sous-jacente à l’étude de ces deux populations est que les connaissances et la pratique financières pourraient être des déterminants importants des biais dans les perceptions et les décisions financières des individus.

La fréquence historique des désastres macroéconomiques est définie comme le nombre d’épisodes de désastres dans un échantillon historique de plus de 6 000 observations de PIB réel par habitant de 1870 à 2021 sur 42 pays de différentes régions du monde. Cet échantillon est basé sur l’ensemble de données historiques de Barro et Ursua (2008), mis à jour jusqu’en 2021, dans lequel la probabilité d’un épisode de désastre est de 3 % par an.

Les résultats de l’étude ont mis en évidence que les participants surestiment systématiquement la fréquence historique des désastres macroéconomiques. En moyenne, les personnes non expertes ont estimé que la fréquence des désastres macroéconomiques dans l’échantillon de données historiques était de 21,8 %. Même les experts ont surestimé la fréquence des désastres, avec une estimation moyenne de 15 %.

Figure 1 – Estimation moyenne (et intervalle de confiance à 95 %) de la fréquence des désastres macroéconomiques


Graphique réalisé par les auteurs, Fourni par l’auteur

Un sous-investissement dans les actifs financiers risqués

Cette surestimation a eu des conséquences sur les décisions d’investissement des participants. Les participants devaient, dans un second temps, répartir un certain montant entre un actif sans risque, rapportant avec certitude un rendement faible, et un actif risqué, offrant un rendement élevé en l’absence de réalisation d’un désastre macroéconomique et un rendement négatif en cas de désastre. L’occurrence éventuelle d’un désastre était déterminée par un tirage aléatoire calibré sur la fréquence des désastres macroéconomiques dans l’échantillon historique.

Les résultats montrent que la surestimation de la fréquence des désastres macroéconomiques a conduit les participants à sous-investir dans l’actif risqué, réduisant ainsi leurs gains.

Le rôle de la communication

Face à cette surestimation marquée de la fréquence des désastres macroéconomiques par les deux groupes de participants, une question se pose : la communication sur la fréquence réelle de ces événements extrêmes peut-elle remédier à un problème d’information ou aider à corriger des erreurs de jugement et in fine améliorer la prise de décision en matière d’investissement financier ?

Pour répondre à cette question, l’étude a inclus trois traitements informationnels. Le premier d’entre eux a consisté à informer les participants que trois désastres macroéconomiques ont été observés sur 100 données historiques tirées de plus de 6 000 observations de la base de données. Le second a fourni aux participants une information plus précise en indiquant que 30 désastres macroéconomiques ont été observés sur 1 000 données historiques. Le troisième traitement était similaire au premier, mais fournissait en plus aux participants une brève description de trois désastres macroéconomiques spécifiques, récents et saillants : la crise de la dette grecque (2008-2013) et les épisodes de pandémie de COVID-19 au Royaume-Uni et en Espagne (2020).

Ce traitement avait pour but de tester si les individus réagissent différemment lorsqu’ils reçoivent de l’information sur des événements proches dans le temps et géographiquement.

Des perceptions réévaluées

Les résultats ont montré que, effectivement, fournir aux participants de l’information sur la fréquence historique des désastres macroéconomiques leur permet de réévaluer leur perception de cette fréquence dans le bon sens. Après avoir reçu des informations, les experts et les non-experts ont révisé leurs estimations à la baisse, comme en témoignent les deux graphiques ci-dessous. Ils ont, dès lors, alloué une part plus importante de leur investissement à l’actif risqué.

Figure 2 – Comparaison de la réévaluation de la fréquence de désastre macroéconomique selon le traitement informationnel pour la population générale et pour la population d’experts (moyennes et intervalles de confiance à 95 %)


Graphiques réalisés par les auteurs, Fourni par l’auteur

Cependant, si la précision des informations fournies n’a pas eu un impact significatif sur la réévaluation de la fréquence estimée des désastres, et ce, tant pour les experts que pour les non-experts, les informations présentées de manière saillante et concrète ont eu un impact différent pour les non-experts. Ces derniers ont eu tendance à accorder plus de poids aux événements récents mentionnés et ont donc moins diminué leur estimation de la fréquence de désastre macroéconomique après réception de l’information par rapport aux autres cas.

Banque de France, 2021.

Implications pour la communication financière

Les résultats de cette étude ont des implications pratiques importantes en termes de communication financière. La communication sur la fréquence historique des désastres macroéconomiques peut influencer de manière significative les perceptions de ce type de risque extrême et les décisions d’investissement financier qui en découlent.

Fournir des informations quantitatives sur les désastres macroéconomiques peut améliorer leur perception par les investisseurs et réduire le sous-investissement observé dans les actifs risqués, en particulier parmi les non-experts. Cependant, l’impact de cette communication dépend de la manière dont l’information est présentée et du public qu’elle vise. La précision de l’information ne semble ainsi pas être aussi déterminante que la référence à des exemples saillants et récents, notamment pour la population générale.

The Conversation

Camille Cornand a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche.

Brice Corgnet et Pauline Gandré ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

– ref. Désastres macroéconomiques : Comment la perception de leur fréquence influence nos décisions financières – https://theconversation.com/desastres-macroeconomiques-comment-la-perception-de-leur-frequence-influence-nos-decisions-financieres-263849

Sénégal : ce que révèle la dégradation de la note sur la dette cachée et les notations de crédit

Source: The Conversation – in French – By Daniel Cash, Reader in Law, Aston University

En février 2025, l’agence de notation Moody’s a abaissé la note du Sénégal de deux crans. Quelques mois plus tard, en juillet, Standard & Poor’s a suivi avec une nouvelle dégradation.

En l’espace de quatre mois, la note souveraine du pays a perdu trois niveaux. Une telle dégringolade est rare, surtout pour un État qui n’est pas en défaut de paiement ou en pleine restructuration.

L’effondrement des notations a provoqué une vente massive des eurobons du Sénégal. Elle a également compliqué les négociations en cours entre le pays et le Fonds monétaire international.

Plus généralement, elle a envoyé un signal sur la manière dont les agences de notation réagissent désormais aux défaillances de gouvernance, et pas seulement aux tendances macroéconomiques. Pour les observateurs, ce n’est pas qu’un simple ajustement de marché, mais un avertissement.

Alors pourquoi une telle sanction ?

En juillet 2025, Moody’s a publié un rapport sur les « hausses de dette inexpliquées ». Le document montre que le manque de transparence budgétaire – quand les gouvernements fournissent des données incomplètes ou trompeuses – compromet la solvabilité des États. Cela s’applique à l’échelle mondiale, et pas seulement à l’Afrique.

L’analyse repose sur ce qu’on appelle les ajustements flux de stocks. C’est l’écart entre l’augmentation annuelle réelle de la dette d’un pays et celle qui devrait résulter de son déficit budgétaire déclaré. Concrètement, si un État affiche un déficit de 5 milliards de dollars, sa dette devrait croître d’un montant similaire. Si la hausse est beaucoup plus forte – ou plus faible –, c’est le signe qu’il manque des informations ou que certaines données sont fausses.

Les recherches démontrent une corrélation claire entre les ajustements importants des flux de stocks et les scores de gouvernance plus faibles.

La dégradation de la note souveraine du Sénégal par Moody’s et son rapport de recherche soulignent à quel point les questions de transparence et de gouvernance influencent de plus en plus les évaluations de crédit souverain. Les agences de notation ont amélioré leurs méthodologies afin de prendre en compte ces risques. Les facteurs de gouvernance représentent désormais environ 25 % des notations souveraines dans les principaux cadres des agences.

Les problèmes de transparence compliquent également les négociations de restructuration de la dette. Par exemple, le processus de restructuration de la Zambie a pris 3,5 ans (2021-2024), en partie à cause de complications liées à la transparence. La restructuration en cours en Éthiopie (depuis 2021) fait face à des défis similaires. Pour sa part, le Ghana a bénéficié d’un processus plus rapide grâce à une transparence initiale plus élevée.

En tant que chercheur ayant étudié de près le fonctionnement des agences de notation, je considère que l’analyse approfondie de Moody’s constitue à la fois un outil de diagnostic et un système d’alerte précoce pour les problèmes de transparence.

Le message adressé aux gestionnaires de la dette souveraine est clair : à l’ère où les exigences de transparence sont renforcées et les méthodologies de notation plus sophistiquées, la qualité des données fiscales est devenue indissociable de la solvabilité.

Les signes avant-coureurs

Selon Moody’s, de forts écarts entre flux et stocks qui persistent dans le temps signalent un manque de transparence fiscale, une faiblesse dans la remontée des informations et un contrôle insuffisant des dépenses.

Moody’s a notamment souligné que

L’agence souligne que les marchés dits « frontières », en Afrique subsaharienne et en Amérique latine, sont ceux qui ont connu les plus grands écarts de ce type ces dix dernières années.

Ces décalages ont parfois des explications techniques valables : opérations de gestion de la dette, achats d’actifs, règlement d’arriérés ou révisions statistiques. Mais les recherches de Moody’s ont montré que ces justifications techniques ne représentaient que la moitié des décalages entre flux et stocks. L’autre moitié reste inexpliquée, ce que Moody’s considère comme un sérieux signal d’alerte pour la crédibilité budgétaire d’un État.

Les failles du Sénégal en matière de transparence

Le cas du Sénégal illustre comment des lacunes en matière de transparence peuvent déstabiliser rapidement le profil de crédit d’un État.

À la suite des élections de mars 2024, un audit de l’Inspection générale des finances et un rapport de la Cour des comptes ont révélé des « indicateurs budgétaires beaucoup plus faibles » que ceux annoncés. La dette de l’État central avoisinait les 100 % du PIB en 2023, soit environ 25 points de plus que les chiffres publiés jusque-là.

L’ampleur de ces corrections était inédite. Le ratio dette/PIB est passé de 74,4 % à 99,7 % fin 2023. Le déficit budgétaire, lui, a été réévalué de 4,9 % à 12,3 % du PIB. Sur ce constat, Moody’s a été catégorique :

L’ampleur et la nature de ces écarts montrent que la marge budgétaire du Sénégal est bien plus étroite qu’annoncée, avec des besoins de financement beaucoup plus importants. Ces écarts révèlent aussi de sérieuses lacunes de gouvernance dans le passé.

La sanction n’a pas tardé et a été sévère. En février 2025, Moody’s a abaissé la note du Sénégal de B1 à B3 et a placé la perspective en « négative », après une précédente dégradation en octobre 2024.

Les indicateurs de la dette du Sénégal reflètent la gravité du défi budgétaire. Le Fonds monétaire international estime que la dette du Sénégal a atteint 105,7 % du PIB à la fin de 2024, les besoins de financement bruts (le montant total que le gouvernement doit rembourser et emprunter à nouveau pour continuer à fonctionner) devraient avoisiner 20 % du PIB en 2025 dans le budget du Sénégal.

Le Fonds monétaire international a suspendu sa facilité de crédit élargie de 1,8 milliard de dollars américains en juin 2024 après la découverte de fausses déclarations. Toutefois, le Fonds, dans une note sur les négociations lors d’une visite de son personnel en août 2025 axée sur la collaboration avec le Sénégal à la lumière des audits postélectoraux, a écrit :

L’équipe des services du FMI salue l’engagement des autorités sénégalaises en faveur de la transparence et de la responsabilité budgétaires, à la suite de la divulgation des importantes déclarations erronées qui sont intervenues au cours des dernières années.

Des dérives inquiétantes

Moody’s souligne que les ajustements stock-flux se produisent dans toutes les régions et à tous les niveaux de revenu. Mais leur persistance et leur ampleur varient considérablement d’une région à l’autre. Les cas récents en Afrique montrent des tendances particulièrement inquiétantes.

En voici quelques exemples :

Pourquoi est-ce intéressant ?

La logique économique qui sous-tend la corrélation entre les ajustements importants des stocks et des flux et les scores de gouvernance plus faibles est simple. Des ajustements positifs persistants des stocks et des flux indiquent que les déficits budgétaires peuvent ne pas refléter fidèlement les besoins de financement du gouvernement. Comme l’explique Moody’s :

Lorsque les ajustements des stocks et des flux sont positifs, un solde primaire plus élevé est nécessaire pour stabiliser la dette à long terme.

Cela pose un problème à la fois budgétaire et de crédibilité que les agences de notation doivent intégrer dans leurs évaluations.

Pour les pays ayant connu des ajustements importants dans le passé, Moody’s note qu’il peut

donner une évaluation plus négative de l’efficacité de la politique budgétaire.

Un manque de transparence peut aussi bloquer les négociations de restructuration de dette. Les négociations menées dans le cadre du cadre commun du G20, qui vise à coordonner l’allégement de la dette entre créanciers publics et privés, en sont un exemple.

Le processus repose sur des données claires et complètes sur la dette afin de déterminer le montant de l’allègement nécessaire et qui doit l’assumer. Lorsque des dettes importantes sont dissimulées, contestées ou mal comptabilisées, l’ensemble des négociations ralentit, voire s’enlise complètement.

La voie à suivre

La convergence entre l’amélioration des méthodes de notation et les exigences en matière de transparence crée à la fois des défis et des opportunités pour les emprunteurs souverains.

L’amélioration des systèmes de données budgétaires n’est plus un simple exercice technique de comptabilité. Il s’agit d’une stratégie visant à maintenir l’accès au marché et la solvabilité d’un État.

Les agences de notation indiquent que cette tendance va s’intensifier.

Pour les États souverains des marchés émergents et frontières, les incitations à renforcer la transparence sont évidentes. Les études montrent qu’une meilleure gouvernance réduit les « spreads » souverains sur le marché, tandis qu’une mauvaise gouvernance peut les augmenter de 50 à 200 points de base.

En définitive, les États ont tout à gagner à améliorer leur gouvernance. Les marchés financiers valorisent la transparence et la solidité institutionnelle en offrant, en retour, des conditions de financement plus favorables.

De l’alerte à l’opportunité

Le Sénégal offre une parfaite illustration des conséquences d’un déficit de transparence : une dégradation brutale de la notation souveraine. Cet épisode souligne également la vigilance accrue des agences de notation, désormais promptes à identifier et à sanctionner ce type de manquement.

Les États emprunteurs gagneraient donc à voir dans les exigences accrues de transparence non pas une contrainte, mais une occasion de réduire leurs coûts de financement et de renforcer leur crédibilité sur les marchés.

The Conversation

Daniel Cash does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

– ref. Sénégal : ce que révèle la dégradation de la note sur la dette cachée et les notations de crédit – https://theconversation.com/senegal-ce-que-revele-la-degradation-de-la-note-sur-la-dette-cachee-et-les-notations-de-credit-264154

Même avorté, le moratoire français sur les énergies renouvelables peut mettre en péril la transition verte

Source: The Conversation – France (in French) – By Maria Tselika, Assistant Professor of Finance, IÉSEG School of Management

En juin 2025, un moratoire sur les nouvelles installations d’éolien terrestre et solaire a failli entrer en vigueur. Même si la proposition a finalement été retoquée par le Sénat, cette volte-face politique pourrait avoir des effets délétères durables sur le secteur des renouvelables en France et en Europe. Les explications sont d’ordre économique.


En juin 2025, l’Assemblée nationale française a brièvement approuvé un moratoire sur les nouvelles installations d’éolien terrestre et solaire. La proposition, portée par Les Républicains et le Rassemblement national, a provoqué une vive inquiétude. Elle a finalement été rejetée par le Sénat sous la pression des ministres, des associations professionnelles et des experts européens.

Même si cette mesure n’aura jamais été appliquée, elle a révélé une vulnérabilité profonde : dans un secteur fondé sur la planification de long terme, les revirements politiques soudains sapent rapidement la confiance des investisseurs. Même si l’épisode médiatique n’a duré que quelques semaines, il pourra affecter le secteur de façon durable, pour plusieurs raisons.

D’abord parce que les projets d’énergies renouvelables diffèrent fondamentalement des installations classiques. Selon l’Agence internationale de l’énergie, plus de 80 % des coûts d’un projet solaire ou éolien sont engagés dès la phase de construction, bien avant la vente du premier kilowatt-heure.

Mais aussi parce que l’UE s’est fixé un objectif minimal de 42,5 % de consommation finale d’énergie renouvelable d’ici 2030 dans le cadre des plans Fit-for-55 et REPowerEU. L’Agence européenne pour l’environnement souligne d’ailleurs que l’électricité renouvelable représentait déjà plus de 45,3 % de la production électrique de l’Union européenne en 2023, contre seulement 21 % en 2010. Autrement dit, cela reviendrait, pour la France, à saper des objectifs qu’elle va elle-même devoir tenir en tant qu’État membre.

Ces caractéristiques – investissements initiaux élevés, horizon de rentabilité long, dépendance à la stabilité réglementaire – signifient qu’un climat politique clair n’est pas un luxe : c’est une condition de viabilité.

Des conséquences durables même si le moratoire n’a pas été appliqué

Même si le Sénat a rejeté le moratoire, les effets d’image demeurent. Le secteur des renouvelables emploie en France plus de 100 000 personnes, qu’il s’agisse de la conception, de la construction, de l’exploitation ou de la recherche et développement (R&D).

Quand les signaux politiques deviennent incertains, les entreprises freinent les embauches, suspendent la formation et dissuadent les jeunes ingénieurs de s’orienter vers ces métiers.

Cette instabilité fragilise aussi la compétitivité économique. Le prix de l’énergie est une base de la production industrielle : si les renouvelables ralentissent et leur prix augmente, la dépendance aux combustibles fossiles – dont les prix sont par nature plus volatils – s’aggrave. Inversement, une augmentation de la production d’énergies renouvelables ne saurait entraîner une baisse de prix comparable du fait de la nature asymétrique du marché des renouvelables.

Selon le rapport Global Energy Perspective 2023 de McKinsey, même si les énergies renouvelables sont aujourd’hui les plus compétitives dans de nombreuses régions du monde,

« la viabilité économique de certains projets reste tributaire de soutiens réglementaires ; sans eux, les capacités pourraient stagner ».

Autrement dit, chaque incertitude sur les renouvelables augmente le coût du financement, qui se répercute ensuite sur les prix payés par les consommateurs et par l’industrie.

L’histoire récente offre d’ailleurs un précédent éloquent. Après la suppression brutale des subventions au solaire en Espagne, au début des années 2010, le montant des investissements s’est effondré. Ainsi que l’écrivent les économistes Pablo del Río et Pere Mir-Artigues :

« Les mesures prises ultérieurement par le gouvernement pour réduire ces coûts, notamment les changements rétroactifs de politique, ont créé de l’incertitude chez les investisseurs et ont fragilisé l’industrie solaire nationale. »

Un impératif de stabilité au vu des contraintes techniques

Les énergies renouvelables sont, par définition, intermittentes : la production fluctue selon l’ensoleillement et le vent. On l’a vu plus haut, ces projets nécessitent un engagement financier massif avant toute recette et leur réussite dépend de la prévisibilité du cadre réglementaire, du bon accès au réseau et de l’acceptabilité locale.

McKinsey souligne aussi qu’en Europe, la montée en puissance du solaire et de l’éolien (y compris l’éolien en mer) provoque une hausse des prix négatifs. Cela veut dire qu’à certains moments, les producteurs paient pour écouler leur électricité excédentaire, ce qui illustre l’urgence de renforcer les capacités de stockage et d’adapter la tarification. Sans investissements concomitants dans les réseaux et les batteries, la crédibilité et rentabilité du secteur pourrait s’éroder.

En outre, ces technologies requièrent des efforts continus en R&D et une planification sur plus d’une décennie, qui deviennent difficilement soutenables si les règles changent tous les cinq ans.

Au-delà des frontières françaises, des risques pour la confiance des marchés

Au-delà des enjeux économiques, la politique énergétique relève aussi de la souveraineté. En juillet 2025, le ministre de l’industrie et de l’énergie Marc Ferracci mettait en garde : un moratoire mettrait non seulement des milliers d’emplois en danger, mais aggraverait la dépendance aux énergies fossiles importées. Celles-ci représentent encore environ 60 % des besoins énergétiques de la France et pèsent près de 70 milliards d’euros sur la balance commerciale.

Pendant que la France hésitait, d’autres États européens, eux, ont accéléré. Comme indiqué plus haut, en 2023, la production d’électricité renouvelable a dépassé les 45 % au sein de l’UE. Parmi les États membres, le Danemark fait figure de pionnier : en 2023–2024, plus de 88 % de son électricité provenait des énergies renouvelables, principalement de l’éolien terrestre, en mer et de la biomasse.

L’Union européenne fonde sa stratégie de transition sur la crédibilité de ses engagements. Le Green Deal fixe la trajectoire de neutralité carbone à 2050, et le programme REPowerEU de la Commission européenne entend accélérer l’indépendance énergétique en développant le renouvelable et l’efficacité. Comme le rappelle l’Agence européenne pour l’environnement elle-même :

« les investissements dans l’électricité renouvelable sont par nature de long terme et nécessitent un engagement soutenu en matière de planification, d’autorisations et de raccordement aux réseaux. »

Les investissements mondiaux dans les énergies renouvelables devraient continuer à croître de manière significative au cours des prochaines décennies, à condition que la stabilité réglementaire et l’adhésion de la société soient garanties. En l’absence de visibilité et de politiques cohérentes, les investisseurs orienteront leurs financements vers des pays offrant un cadre plus fiable et des perspectives à long terme plus clairement établies.

Autrement dit, les renouvelables ne sont pas seulement un atout pour le climat. Elles sont aussi un levier de compétitivité et un moyen de sécuriser l’approvisionnement face aux tensions géopolitiques. L’adoption de l’article 5 de la Programmation pluriannuelle de l’énergie, qui fixe les objectifs de la France en matière de planification énergétique (PPE), qui fixe un cap de 58 % d’énergie décarbonée d’ici 2030, est un signal encourageant.

Mais reste à reconstruire la crédibilité. Les changements de cap trop fréquents – comme ce moratoire avorté – sapent la confiance des investisseurs et freinent la structuration de filières industrielles compétitives. À l’inverse, des politiques claires, des réseaux modernisés et des mécanismes de soutien prévisibles peuvent permettre à la France de reprendre une place de premier plan.

The Conversation

Kyriaki Tselika a reçu des financements de FME NTRANS (Grant 296205, Research Council of Norway).

Elias Demetriades et Maria Tselika ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

– ref. Même avorté, le moratoire français sur les énergies renouvelables peut mettre en péril la transition verte – https://theconversation.com/meme-avorte-le-moratoire-francais-sur-les-energies-renouvelables-peut-mettre-en-peril-la-transition-verte-262639

Macron, Merz et Tusk à Chisinau : quand la souveraineté de la Moldavie devient un enjeu européen

Source: The Conversation – in French – By Florent Parmentier, Secrétaire général du CEVIPOF. Enseignant, Sciences Po

Les dirigeants de la France, de l’Allemagne et de la Pologne viennent de participer à Chisinau à la fête de l’indépendance de la Moldavie, aux côtés de la présidente pro-européenne Maia Sandu, alors que se profilent des élections législatives très disputées où le parti de Sandu, au pouvoir, sera confronté à une opposition pro-russe désireuse d’imposer au pays un chemin inverse à celui emprunté au cours de ces dernières années, qui l’ont vu obtenir le statut de candidat à l’adhésion à l’UE.


Pour la première fois depuis son indépendance en 1991, la Moldavie a accueilli, à l’occasion de sa fête nationale du 27 août 2025, les trois dirigeants européens du triangle de Weimar : Emmanuel Macron, Friedrich Merz et Donald Tusk. Cette venue remarquée ne manque pas d’être analysée comme un soutien à la trajectoire européenne du pays, mais aussi à la présidente Maia Sandu et à son parti, le Parti Action et Solidarité (PAS). À un mois des élections législatives du 28 septembre prochain, si cette marque de soutien s’avère bienvenue pour le parti au pouvoir, elle n’en comporte pas moins le risque d’attiser la polarisation politique.

En effet, la présence des leaders français, allemand et polonais lors de cette fête nationale est survenue à un moment hautement stratégique quand, plus que jamais, la Moldavie – pays de 2,6 millions d’habitants et seulement 33 000 kilomètres carrés situé entre la Roumanie et l’Ukraine, et dont une partie de près de 4 000 kilomètres carrés, la Transnistrie, est sous lourde influence de Moscou depuis plus de trente ans – oscille entre l’influence géopolitique de l’UE et celle de la Russie.

Une fête nationale sous haute tension géopolitique

Près de 100 000 personnes se sont rassemblées à Chisinau pour écouter les discours des trois dirigeants européens, tous unis dans leur condamnation des multiples ingérences de Moscou visant à discréditer Maïa Sandu et à faire perdre les prochaines élections au PAS, le Kremlin soutenant une coalition dénommée Bloc électoral patriotique.

La fête s’est ainsi transformée en meeting diplomatique, à l’heure où les incertitudes du front ukrainien sont nombreuses, et entretenues par la désinformation russe. Un exemple parmi d’autres : ce rassemblement s’est tenu le jour même de la propagation d’une fausse rumeur concernant l’envoi de 700 volontaires moldaves pour aller combattre en Ukraine, apparue dans un obscur journal turc et largement amplifiée par les réseaux russes (presse, Facebook, Telegram). De quoi apporter de l’eau au moulin d’une opposition qui accuse régulièrement, et avec véhémence, Maia Sandu, laquelle affiche volontiers son soutien à Kiev, de vouloir entraîner la Moldavie dans la guerre.

Cette journée aura souligné combien le clivage géopolitique, aux côtés des enjeux économiques (étatistes contre libéraux) et culturels (places respectives de la langue nationale et des langues minoritaires), sans que ces clivages ne se recoupent totalement, est fondamental depuis l’indépendance. Cette polarisation est si marquée qu’on a parfois qualifié les formations politiques moldaves de « partis géopolitiques ».

Lors de la campagne présidentielle de 2020, qui s’était soldée par sa première élection, avant sa réélection en 2024, Maia Sandu avait pourtant exprimé sa volonté de sortir de ce clivage politique pour se concentrer sur les réformes internes ; mais, depuis, l’approche a été complètement renversée. La présidente affirme désormais que si les partis pro-russes l’emportent à l’occasion de la prochaine élection législative, « nous perdrons la chance d’adhérer à l’UE d’ici 2030. Il existe un grand risque que la Moldavie se retrouve dans une position où elle peut être utilisée par Moscou contre l’Ukraine, ce qui créera de graves menaces pour la sécurité et la vie de nos citoyens ».

Guerre en Ukraine, paix en Alaska : un scrutin moldave sous influence globale

La guerre en Ukraine a constitué un véritable accélérateur de l’histoire pour l’intégration européenne de la Moldavie.

Dès les premiers jours du conflit, l’accueil massif de réfugiés ukrainiens a lié le destin des deux anciennes Républiques soviétiques. La détermination de l’équipe au pouvoir à Chisinau a alors permis à la Moldavie d’obtenir le statut de candidat officiel en juin 2022, chose qui aurait été jugée improbable en janvier 2022, au tout début de la présidence française de l’Union européenne.

L’ouverture des négociations en décembre 2023 a constitué une nouvelle étape cruciale de ce chemin, qui devrait amener la Moldavie à devenir un État membre à l’horizon de cinq ans. Pour l’équipe Sandu, les conditions de cette intégration passent par le soutien à l’Ukraine, le respect des sanctions contre la Russie décidées par l’UE, ainsi que par l’appel à une paix durable avec de solides garanties de sécurité pour l’Ukraine. En cela, elle n’a pas changé de ligne de conduite en dépit des vicissitudes.

Toutefois, derrière le pari de la continuité du soutien occidental à l’Ukraine, de nouvelles incertitudes émergent pour le pouvoir moldave avec les négociations entre Trump et Poutine, qui ont pris un tournant spectaculaire en Alaska le 15 août dernier, redessinant les perspectives régionales. Alors que Joe Biden citait la Moldavie en exemple de démocratisation, le pays a au contraire fait l’objet de critiques de la part de Donald Trump qui a affirmé, au moment de justifier la fermeture d’USAID, que l’Agence y avait dépensé de l’argent en vain.

L’opposition moldave pro-russe, elle, voit dans la ligne de Donald Trump une perspective prometteuse. Sur sa chaîne Telegram, l’ancien président et figure de l’opposition Igor Dodon (2016-2020) a ainsi déclaré à propos de la rencontre alaskienne qu’elle était « un événement historique et un exemple de responsabilité politique et de maturité des dirigeants des deux principales puissances mondiales. » À cette occasion, l’opposition ne manque pas non plus d’essayer de recentrer le débat sur les enjeux internes, marqués par un bilan socio-économique jugé bien en deçà des avancées en matière de politique étrangère.

L’Europe comme rempart, la Moldavie comme test

La visite du « trio de Weimar » ne se limite pas à un appui électoral de courte vue au PAS, mais incarne la volonté de stabiliser une région où se joue une partie de l’avenir de l’Europe.

En 2009, l’Union européenne avait mis en place une politique dite de Partenariat oriental, à destination des pays situés entre elle et la Russie. Un rapide état des lieux des six pays concernés permet de faire ressortir la singularité de la Moldavie : la Biélorussie est désormais un État sous emprise politique de la Russie ; l’Ukraine est en guerre ; la Géorgie a vu son gouvernement, contre les souhaits de son opinion publique, se détourner de l’intégration européenne ; enfin, l’Arménie et l’Azerbaïdjan, qui se sont affrontés militairement à plusieurs reprises ces dernières années, viennent d’accepter une médiation américaine, fragilisant le rôle des Européens au Caucase du Sud.

Dans ce contexte, la Moldavie devient la vitrine des bénéfices de l’intégration européenne pour la région, tant en matière de sécurité que de développement. Avec une opinion publique très majoritairement hostile à une intégration à l’OTAN (la Moldavie étant constitutionnellement neutre) mais souhaitant néanmoins intégrer l’UE (le référendum pour inscrire dans la Constitution l’ambition européenne de la Moldavie d’octobre 2024 ayant été approuvé à une courte majorité de 50,4 %), les dirigeants moldaves se concentrent sur la mise en avant des apports européens en termes d’infrastructures, d’éducation ou de santé.

Le PAS mise sur l’argument européen pour mobiliser ses électeurs, soulignant qu’une alternance politique risquerait de compromettre la confiance des partenaires européens et de freiner le processus d’intégration à l’UE. Selon le ministre des affaires étrangères Mihai Popsoi, les élections législatives du 28 septembre seront décisives pour le pays et s’accompagneront inévitablement d’une grande polarisation. Les autorités s’attachent désormais à renforcer les institutions démocratiques et à lutter contre les ingérences extérieures, espérant ainsi préserver la stabilité et la souveraineté du pays.

En définitive, le scrutin de septembre est bien plus qu’un vote national : il constitue un test de résilience démocratique pour toute la région. Le paradoxe est saisissant : la fête d’indépendance est célébrée alors que la Moldavie se trouve déchirée entre des influences extérieures opposées. Mais ce paradoxe révèle une vérité plus profonde : la Moldavie est devenue un pivot stratégique incontournable. Dans ce nouveau contexte géopolitique, la souveraineté moldave ne se mesure plus à son isolement, mais à sa capacité à choisir ses alliances et à résister aux pressions extérieures. De fait, l’enjeu dépasse désormais largement les frontières de ce petit État : c’est la crédibilité même du projet d’élargissement européen qui se joue dans les urnes moldaves.

The Conversation

Florent Parmentier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Macron, Merz et Tusk à Chisinau : quand la souveraineté de la Moldavie devient un enjeu européen – https://theconversation.com/macron-merz-et-tusk-a-chisinau-quand-la-souverainete-de-la-moldavie-devient-un-enjeu-europeen-264247

Décès de Jean Pormanove : pourquoi la régulation de la plateforme Kick a échoué

Source: The Conversation – France in French (3) – By Romain Badouard, Maître de conférences en sciences de l’information et de la communication, Université Paris-Panthéon-Assas

Jean Pormanove, le 12 mai 2025. Nasdas Live/Wikimedia, CC BY

Le décès en direct du streameur Jean Pormanove, le 18 août, martyrisé par ses collègues pendant des mois sur la plateforme Kick, pose la question du contrôle des espaces numériques. Comment comprendre l’absence d’intervention des autorités publiques ? Comment limiter la diffusion d’images violentes sur les réseaux ? Entretien avec le chercheur Romain Badouard.


The Conversation : Avant le décès de Jean Pormanove, des signalements ont été faits à l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom), et la justice a ouvert une enquête en décembre 2024. On s’étonne que rien n’ait été fait pour stopper la production et la diffusion de la chaîne mettant en scène violences et humiliations devant des centaines de milliers d’internautes. Comment l’expliquez-vous ?

Romain Badouard : Ce drame illustre les dysfonctionnements de la régulation des contenus en ligne. On sait depuis les débuts de l’Internet grand public que réguler les contenus présente un certain nombre de difficultés, autant techniques que juridiques et culturelles. Avec la mise en place en 2024 du Digital Services Act (DSA) – le nouveau règlement européen sur la régulation des platesformes, on avait espoir que la régulation serait plus efficace. On se rend compte aujourd’hui qu’il y a encore des trous dans la raquette…

Pourquoi l’Arcom n’a-t-elle pas agi ?

R. B. : Dans les médias, on a accusé l’Arcom de ne rien avoir fait. Mais l’Arcom est une autorité administrative dont le but est de vérifier que les plateformes sont en conformité avec les différentes normes réglementaires. Elle n’a pas pour mission de surveiller les publications des internautes. Ceci dit, l’Arcom aurait pu sanctionner Kick sur la base de sa mission, notamment concernant ses manquements en termes de modération.

La défense de l’Arcom consiste à dire que Kick n’a pas de représentant sur le territoire français, donc que cette plateforme ne relevait pas de ses compétences. Or le droit européen stipule qu’un service numérique accessible sur le territoire européen doit respecter les lois en vigueur dans les États membres. Le DSA impose aussi que ces services aient un représentant sur les territoires où ils diffusent. Ce n’était pas le cas de Kick, alors que ça aurait dû l’être.

Par ailleurs, j’ai constaté que Kick publie effectivement des rapports de transparence sur la manière dont elle modère les contenus, comme l’y oblige le DSA. Mais dans ces rapports, il y a de nombreux manques : le rapport est très flou et très imprécis. On ne sait pas combien de modérateurs sont employés, comment l’intelligence artificielle est utilisée pour détecter les contenus illégaux, aucun chiffre sur le nombre de publications qui ont été retirées ni sur les sanctions qui ont été prises. À ce titre, la plateforme aurait pu être sanctionnée. Dans ce genre de situation, l’Arcom peut ouvrir une enquête administrative. Elle peut aussi infliger des amendes aux plateformes qui ne respectent pas les règles. Enfin, en dernier recours, elle peut exiger que les fournisseurs d’accès à Internet rendent la plateforme inaccessible depuis le territoire français.

Pourquoi ne s’est-il donc rien passé ?

R. B. : Sans doute parce qu’il est compliqué de prendre en charge les milliers de sites qui existent, sachant que toute l’attention médiatique et publique se concentre sur les très grandes plateformes – Instagram, Facebook, X, TikTok, YouTube… Les plus petites passent souvent sous les radars, sauf que, dans le cas de Kick, finalement, les audiences étaient importantes, les manquements connus, et d’autres signaux auraient dû alerter les autorités.

Pourquoi la justice n’a-t-elle pas non plus agi, malgré l’ouverture d’une procédure judiciaire et plusieurs interventions de police ?

R. B. : Dans cette affaire, l’institution censée surveiller les contenus, c’est Pharos, qui a des pouvoirs de police. Or Pharos a reçu des signalements concernant la chaîne Kick qui diffusait les streams de Jean Pormanove – 80 signalements d’après Mediapart, ce qui n’est pas rien. On sait que la police est descendue à plusieurs reprises sur les lieux du tournage, mais ces tournages ont continué et les contenus ont été diffusés, ce qui est assez étonnant.

Il faut sans doute prendre en compte le fait que Jean Pormanove, qui avait été entendu par la police, n’a jamais souhaité porter plainte. Il a confié aux enquêteurs qu’il était consentant par rapport à tous les châtiments qui lui étaient infligés. Cela complique un peu l’action de la justice…

Pour autant, cette situation de streamers qui font l’objet d’une enquête du parquet de Nice dès décembre 2024 et qui poursuivent leur production pendant des mois a beaucoup choqué, et c’est légitime.

**Comment imaginer un système plus efficace pour éviter ce type de situation ?

R. B. : Le nœud du problème est celui de la temporalité de la justice. Ni la police ni l’administration n’ont le pouvoir d’exiger la fermeture d’une plateforme en France : seule la justice a ce pouvoir – ce qui est une bonne chose pour notre démocratie. Or, la justice prend du temps pour enquêter, juger et sanctionner. Ce qui manque, c’est un moyen d’agir rapidement pour bloquer les contenus qui sont manifestement illégaux et dangereux.

Il est donc nécessaire de compléter l’arsenal juridique dans le domaine. L’une des pistes à explorer, c’est de donner des moyens à la justice pour prendre des décisions rapides, bloquer des contenus, des plateformes, des chaînes qui ont des comportements problématiques, au moins de manière temporaire, pendant qu’une enquête suit son cours.

Mais la justice agit déjà très rapidement dans certains cas, comme les vidéos terroristes ou pédopornographiques…

R. B. : Il faut savoir que les publications des internautes sur les plateformes relèvent de la législation sur la liberté d’expression. Mais il y a effectivement certaines exceptions à cette liberté d’expression : les contenus terroristes et la pédopornographie. Dans ces cas de figure, la justice peut agir beaucoup plus vite, et les plateformes doivent être capables de les retirer en moins d’une heure. Elles ont d’ailleurs mis en place des systèmes interplateformes pour repérer et effacer ces contenus en quelques minutes, voire quelques secondes. Donc, techniquement parlant, c’est possible.

Notons qu’il y a un autre cas de figure où la régulation est très efficace, c’est celle du droit d’auteur. Les plateformes ont été proactives, car elles redoutaient des procès d’ayants droit. Par exemple, sur YouTube, des systèmes automatiques détectent la réutilisation de contenus protégés par le droit d’auteur avant publication. Cela prouve que lorsqu’elles le veulent, les plateformes trouvent des solutions.

Le problème, lorsqu’il s’agit des publications quotidiennes des internautes, est toujours de trouver la bonne mesure entre lutte contre les contenus illégaux et protection de la liberté d’expression. Car une législation trop contraignante en la matière peut également avec des conséquences néfastes.

La diffusion de contenus violents, des suicides, d’humiliations, de discours de haine ne sont pas protégés par les principes de la liberté d’expression. Pourquoi seraient-ils tolérés sur Internet alors qu’ils sont sanctionnés par la loi dans d’autres contextes ?

R. B. : Effectivement, il s’agit d’actes interdits par la loi et les platesformes ont l’obligation d’empêcher leur diffusion. Les grosses platesformes commerciales le font, ou tentent de le faire, mais les plus petites – comme Kick – essayent de manière très malsaine de nourrir leur modèle économique de ce type de contenus, en visant un public particulier. Elles sont plus difficiles à surveiller, car elles sont nombreuses et moins visibles. Par ailleurs, selon la législation européenne, la surveillance des contenus incombe d’abord aux plateformes.

Ne serait-ce pas plus simple d’inverser la logique en demandant aux plateformes d’être responsable des contenus publiés comme des médias ? ou de mettre des amendes si dissuasives qu’elles joueraient le jeu de la modération ?

R. B. : Imaginer des amendes très fortes est possible et souhaitable. Au niveau européen, il y a eu des amendes importantes infligées par la Commission européenne à plusieurs géants du numérique, notamment pour abus de position dominante. La Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL), en France, a imposé de lourdes amendes à Facebook et Google concernant la législation sur les données personnelles. Le DSA est en place depuis peu de temps, mais il doit donner des moyens d’agir et de sanctionner.

Alors, est-ce qu’il faudrait aussi considérer les plateformes comme responsables des contenus à l’instar des médias ? Actuellement, la législation française et européenne donne aux plateformes un statut intermédiaire : elles ne sont pas responsables des contenus, mais ont une responsabilité lorsque des contenus leur sont signalés. Elles doivent agir et doivent par ailleurs respecter une obligation de moyens pour détecter les contenus illégaux.

Si on considérait les plateformes comme légalement responsables des contenus de tous les streamers, cela serait tout de même problématique en termes de créativité et de liberté d’expression – tout ce qui a fait aussi la culture numérique depuis le début des années 2000. Il n’y a pas que des choses atroces mises en ligne, il y a aussi beaucoup de contenus de qualité, de partages d’informations, d’intelligence collective. Si on rend les plateformes responsables de toutes les publications des internautes, alors elles limiteront considérablement les moyens d’expression de ces derniers. On ne peut pas non plus évacuer le fait que ces plateformes sont très populaires, qu’elles sont utilisées par des centaines de millions de personnes. Si, du jour au lendemain, vous bridez TikTok, par exemple, et que la plateforme décide de se retirer du territoire français, vous allez faire beaucoup de mécontents – ce dont les responsables politiques ne veulent certainement pas.

Pour élargir aux grandes plateformes et au DSA, qu’est ce qui fonctionne et qu’est-ce qui ne fonctionne pas ? Il y a eu des plaintes contre TikTok liées à des suicides d’adolescents. Est-ce que le DSA est réellement efficace ?

R. B. : Le DSA est entré en vigueur en février 2024, on commence à avoir un peu de recul pour juger. Pour l’instant, concernant les obligations de transparence, les grandes plateformes ont plutôt obtempéré, elles communiquent sur leur modération, ce qu’elles retirent, comment elles s’y prennent, etc. On se rend compte qu’il y a de bons élèves et de mauvais élèves. Meta ou Google ont plutôt tendance à jouer le jeu parce qu’elles ont un intérêt financier à le faire. TikTok, c’est beaucoup plus problématique : il y a des doutes sur sa volonté de se mettre en conformité. Quant à X, la plateforme affirme ouvertement qu’elle ne respectera pas les règles et qu’elle n’a aucune intention de le faire – ce qui a amené la Commission européenne à ouvrir une enquête à son sujet.

Notons que, même pour les bons élèves, lorsqu’on entre dans le détail, on voit qu’il manque beaucoup d’informations dans les rapports – combien de modérateurs, quelles sanctions, comment fonctionnent leurs algorithmes, etc. La commission a tapé du poing sur la table à l’automne 2024 et elle impose désormais des critères plus précis pour les nouveaux rapports de transparence. Nous verrons en 2025 si les plateformes jouent finalement le jeu.

Quel serait le bilan des régulations mises en place ces dernières années ?

R. B. : On régule plus qu’avant, mais le bilan est mitigé. Le DSA est un progrès indéniable, avec des lacunes, par exemple lorsqu’il s’agit d’intervenir rapidement pour bloquer des contenus ou des plateformes, comme je l’ai déjà indiqué. Au niveau français, où l’on est censé réguler les plateformes de taille plus modeste, il y a aussi des progrès.

L’Arcom a eu de nouveaux pouvoirs dans le cadre du DSA en France – enquêtes, amendes, etc. Par ailleurs, la France a adopté une loi sur la sécurité de l’espace public numérique et imposé des règles qui n’étaient pas dans le DSA – par exemple, l’interdiction des sites pornographiques qui ne vérifient pas l’âge des utilisateurs.

On ne peut nier qu’il y a une volonté du politique de ne plus laisser l’espace public numérique sans régulation. Les lois existent, l’enjeu relève davantage de leur application.

The Conversation

Romain Badouard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Décès de Jean Pormanove : pourquoi la régulation de la plateforme Kick a échoué – https://theconversation.com/deces-de-jean-pormanove-pourquoi-la-regulation-de-la-plateforme-kick-a-echoue-263995