Rendre l’écologie désirable : comment changer la manière d’en parler ?

Source: The Conversation – in French – By Adeline Ochs, Professeure, départment marketing, Audencia

Souvent présentée pour parler du réchauffement climatique, l’image culpabilisante et larmoyante des ours polaires sur la banquise s’avère contre-productive. Imagebroker.Com/Shutterstock

L’écologie peine à attirer les foules. Et si susciter des émotions positives au lieu d’émettre des injonctions culpabilisantes, incarner les récits par un autre personnage que l’ours polaire ou se sentir concerné avec des exemples à proximité de nous pouvait nous faire changer d’avis ? Car tout le monde part d’abord de sa réalité avant d’envisager celle du monde.


« Un yaourt dans un pot de poils, too much » ? La campagne de communication de Polyvia, syndicat national des industries de la plasturgie, renforce auprès des consommateurs certaines représentations dominantes d’une écologie « intégriste » et « jusqu’au-boutiste » et participe à son discrédit.

Grâce à leur communication, les entreprises – ces « imaginacteurs » – participent à construire des imaginaires collectifs plus ou moins favorables à la transition écologique et sociale. À l’heure actuelle, leurs récits valorisent majoritairement des imaginaires peu compatibles avec les limites planétaires : association du bonheur à la (sur) consommation matérielle, domination de la nature par l’Homme, etc. Or, ces représentations collectives dominantes façonnent nos comportements.

En face, certaines entreprises cherchent à modifier ces imaginaires collectifs dans le sens de la transition écologique et sociale, mais peinent à séduire. Leur faible part de voix par rapport aux acteurs traditionnels peut l’expliquer, tout comme des discours perçus comme moralisateurs, éloignés de la réalité, voire même manipulateurs.

Et si les récits de la transition écologique ne souffraient pas d’un manque de solutions, mais d’un déficit d’envie ? Quelles sont les épices qui pourraient transformer des modèles plus vertueux en récits désirables, capables de nous donner l’appétit du changement ?

C’est ce que nous cherchons à analyser dans le chapitre « Quels ingrédients pour construire de nouveaux récits désirables ? » du livre Consommer sans détruire.

Favoriser les émotions positives

Un trajet de dix kilomètres en voiture thermique émet 2,18 kg de CO2 alors qu’il en émet zéro en phase d’usage avec un vélo mécanique et 0,04 en métro. Ces données éclairent notre raison, mais ne nous font pas pour autant enfourcher une bicyclette. Les preuves chiffrées ne suffisent pas. Susciter des émotions favorise la mise en action.

Alors quels types d’émotions ?

Nous aurions tendance à acheter plus lorsque la peur de la mort est activée collectivement. Les communications qui génèrent de la fierté ou de la joie suscitent, quant à elles, davantage d’adhésion. Le succès du « Dry January » participe à un défi collectif qui génère un sentiment de fierté, plus efficace que la simple mise en avant des méfaits de l’alcool. Trop de complaisance risque toutefois de conduire à sous-évaluer l’importance des changements à mettre en œuvre.

Les individus peuvent estimer que le problème peut être résolu sans eux, et ne voient plus l’intérêt d’agir à titre personnel. Pour contourner ces comportements, les chercheurs recommandent des messages optimistes qui mettent l’accent sur la faisabilité et l’importance du comportement. Par exemple, la campagne les « nouveaux riches », portée par des entreprises comme Getaournd, Blablacar, Lokki ou Homeexchange, mobilise l’humour et des émotions positives pour valoriser des gestes individuels simples – louer, partager, échanger.

Biais de proximité

Le discours écologique s’est appuyé sur la figure de l’ours polaire prisonnier sur la banquise. Bien que cette image demeure un symbole puissant, elle a pu contribuer à ancrer l’idée que la crise environnementale relevait d’une réalité lointaine, déconnectée de nos expériences quotidiennes. Au contraire, les récits ancrés dans des cadres familiers facilitent la capacité des citoyens à s’y projeter.

Plus un individu perçoit une proximité – tant géographique que temporelle – avec les situations décrites, plus le récit lui semble accessible et est susceptible d’influencer concrètement ses comportements. Dans l’une de ses campagnes publicitaires, Renault invitait les individus à renoncer à utiliser leur voiture sur certains trajets. Pour ce faire, elle montrait le quotidien de plusieurs foyers qui, tout en activant des émotions positives, privilégiaient la marche ou le vélo sur des trajets journaliers.

Personnifier son récit

Les histoires sans personnages marquent peu. Évoquer les effets du réchauffement climatique sur la biodiversité marine reste abstrait, mais donner la parole à un pêcheur dont l’activité décline frappe davantage. La personnification réduit la distance psychologique et active l’empathie. Les histoires ont besoin d’être incarnées.

Plusieurs questions se posent. Qui sont les personnages principaux du récit à incarner ? Quelles valeurs et symboliques véhiculent-ils ? Sont-ils désirables pour l’audience ?

Alors que les consommateurs responsables sont associés à différents stéréotypes – rabat-joie, ermites, bobos, etc. – cette dernière question est clé. Cette logique vaut aussi pour les figures publiques.

Peur d’être exclus du groupe

Près de 19 % des Français déclarent avoir peur d’être exclus d’un groupe s’ils changent leur façon de consommer ; ce chiffre passe même à 34 % chez les 18-34 ans. Les normes sociales sont clés et peuvent être exprimées dans les récits via ce que les protagonistes font et valorisent : partager un moment heureux en famille dans un environnement non marchand ou offrir un unique cadeau immatériel à Noël.

Les récits dominants accompagnant la consommation de masse sont perçus comme désirables par une large part des consommateurs. Malgré les scandales, les marques d’ultrafast-fashion, comme Temu et Shein, continuent à prospérer, notamment auprès des jeunes. Dans les sociétés occidentales, les récits sont fondés sur des valeurs individualistes, qui privilégient les intérêts personnels (financiers, statutaires, santé) à l’intérêt collectif.

Comment faire alors la bascule entre ces imaginaires collectifs « égocentrés » et les récits de la transition écologique et sociale ?

Conjuguer intérêts individuels et collectifs

Une approche graduelle, faisant cohabiter les intérêts individuels et collectifs dans les récits, peut constituer un moyen de connecter les imaginaires de la « consommation de masse » à ceux de la transition. Par exemple, dans les sociétés occidentales, marquées par des valeurs individualistes, le renforcement d’émotions comme la fierté, orientées vers soi, pourrait avoir un effet plus fort que l’émerveillement, orienté vers les autres.

Dans une forme de « bataille des imaginaires », les récits de la transition vont se confronter à d’autres. La fréquence de diffusion constitue un paramètre important au regard des biais d’exposition (plus l’individu est exposé à une information, plus la probabilité qu’il ait un sentiment positif à son égard augmente).

Il n’existe pas un récit type, mais plusieurs récits possibles, chacun offrant des espaces de liberté favorisant leur appropriation. Il apparaît essentiel de prévenir le risque d’un nouvel imaginaire dogmatique.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Rendre l’écologie désirable : comment changer la manière d’en parler ? – https://theconversation.com/rendre-lecologie-desirable-comment-changer-la-maniere-den-parler-277758

La révolution silencieuse du travail en mode projet

Source: The Conversation – in French – By Christophe Midler, Directeur de recherche CNRS émérite, École polytechnique

Les diagrammes de Gantt incarnent le mode projet pour suivre l’achèvement des tâches dans une chronologie préétablie. AndreyPopov/Shutterstock

En quelques décennies, le travail en projet s’est déployé dans tous les domaines de l’action collective, des entreprises aux administrations. Cette « projectification » de la société, puissant levier d’innovation et d’adaptabilité, a redéfini les formes du travail, les structures organisationnelles et les modes de décision publique. Mais cette « révolution silencieuse » révèle aussi des fragilités nouvelles, où la quête d’agilité se paie d’instabilité et de nouvelles tensions.


Le mode projet comme forme de coordination du travail n’a jamais été aussi présent. Il est en effet très fréquent de nos jours d’entendre parler de projets agiles d’implémentation de l’intelligence artificielle générative. Ces derniers concrétisent les promesses ou les projets en écosystème pour mobiliser des coalitions d’acteurs publics et privés. Ils mettent ainsi en œuvre les grandes transitions contemporaines appelées par le changement climatique, comme la réindustrialisation verte.

Le projet est un pilier du modèle de croissance par l’innovation récompensé cette année par le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel ; Philippe Aghion en est le lauréat. Cependant, la montée en puissance du projet comme forme majeure de coordination dans les entreprises, comme dans les administrations, date d’un demi-siècle maintenant.

Sans fracas ni slogans, une transformation profonde a redessiné l’organisation du travail et la conduite de l’action collective : le projet s’est imposé comme le moteur de l’innovation et du changement. Ce mouvement, qualifié dès 1995 par Christophe Midler par le terme de « projectification », s’est déployé depuis de manière discrète, mais irréversible.

C’est que nous analysons dans un article pour les 50 ans de la Revue française de gestion.

Management de projet

Né des grands programmes militaires de la guerre froide, le management de projet reposait à l’origine sur la planification et le contrôle : définir un objectif, le découper en tâches, suivre les délais et les coûts. Ce modèle, issu du management scientifique à l’américaine, entre en crise dans les années 1980, incapable de gérer la complexité et l’incertitude croissantes des environnements.

Or, à la même époque, l’industrie automobile japonaise renouvelle les méthodes de management de projet en montrant qu’efficacité et créativité peuvent se conjuguer par le renforcement des équipes projet, la coopération entre métiers et la résolution collective de problèmes.




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Sous l’impulsion de chercheurs français et scandinaves, le projet cesse alors d’être un simple outil d’exécution pour devenir un mode d’organisation à part entière, centré sur l’apprentissage, l’expérimentation et l’engagement collectif.

De l’industrie à l’État

Dans l’industrie, il s’incarne dans les « plateaux projets », où ingénieurs, designers et fournisseurs travaillent ensemble pour raccourcir les cycles de développement. Il va bientôt être à l’épicentre d’une transformation plus profonde et plus vaste des ingénieries des entreprises : le développement de l’ingénierie concourante, qui bouleverse l’engagement des différents métiers impliqués dans les processus de développement produits. Il va même contribuer à transformer le rapport entre entreprises, avec le déploiement du co-développement et la co-innovation.

Peu à peu, cette logique se diffuse à d’autres domaines : recherche, culture, urbanisme, santé, éducation, numérique. L’État lui-même adopte des dispositifs expérimentaux, temporaires et collaboratifs pour piloter ses politiques publiques.

Ce basculement a bouleversé la hiérarchie classique entre les métiers (structures permanentes de l’entreprise) et les projets (actions temporaires). Ces derniers deviennent le lieu où se construisent les compétences, les carrières et parfois les stratégies des entreprises. Dans un monde d’innovation intensive, il ne se contente plus d’exécuter la stratégie : il contribue à la fabriquer.

Les projets d’exploration, par exemple dans l’industrie spatiale ou automobile avec les véhicules autonomes, par exemple, permettent d’apprendre en marchant, de tester des usages, d’associer partenaires industriels et clients autour d’objectifs mouvants.

Instabilité, surcharge et incertitude

Cette organisation du travail en mode projet n’est pas sans revers. Vanté pour sa flexibilité, il engendre aussi instabilité, surcharge et incertitude professionnelle. Les collectifs se font et se défont au rythme des échéances ; la performance se mesure au livrable plus qu’à la durée. Cette intensification invisible du travail touche particulièrement les ingénieurs, chercheurs et managers, souvent contraints d’enchaîner les projets comme des « missions », sans que cela ne soit valorisé à sa juste en valeur dans leur carrière.

Le projet apparaît désormais comme le nouvel instrument de gouvernement du changement. Il incarne la capacité à articuler flexibilité et vision, initiative locale et cadre collectif. À titre d’exemple, l’expérience chinoise du véhicule électrique illustre comment une puissance publique peut orchestrer ces dynamiques : en fixant une vision de long terme, en soutenant l’expérimentation et en sélectionnant les initiatives les plus efficaces – un « darwinisme administré » au service de la transition industrielle.

Au-delà du trio coût-délai-qualité, il est devenu nécessaire d’intégrer les dimensions environnementales, sociales et d’apprentissage collectif. Et cela n’est pas sans susciter des débats quant à son articulation avec nos modèles d’action collective démocratique occidentaux.

Cinquante ans après l’émergence du concept, la projectification a profondément transformé nos entreprises, nos administrations et nos manières de travailler. Ce n’est plus seulement une technique de gestion : c’est une grammaire du changement, à la fois promesse d’agilité et source de nouvelles tensions. Une révolution décisive, qui façonne l’économie de demain.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. La révolution silencieuse du travail en mode projet – https://theconversation.com/la-revolution-silencieuse-du-travail-en-mode-projet-281449

Si vous participez à des ateliers collaboratifs, ne vous emballez pas, les décisions peuvent être déjà prises

Source: The Conversation – in French – By Nathalie Tessier, Enseignante-chercheuse, ESDES – UCLy (Lyon Catholic University)

Donner de faux espoirs de changements aux collaborateurs pourrait coûter cher aux managers. PeopleImages/Shutterstock

Les méthodes participatives de management ne seraient-elles pas qu’un leurre ? Elles faciliteraient l’adhésion des collaborateurs aux décisions de l’entreprise déjà prises en amont. Gare à ne pas vous laisser happer par ces moments collaboratifs, on vous demandera certainement de rattraper la charge de travail restante.


« Ces entreprises qui ont adopté le management participatif et qui cartonnent », titre le média Guide Entreprise. « Management participatif : comment libérer le potentiel de vos équipes ? », demande la Voix du Nord … La presse se fait l’écho des méthodes participatives et collaboratives de management dans les entreprises françaises qui semblent rencontrer un succès.

Le principe ? Faire participer activement tous les salariés. Les formats vont de simples réunions consacrées à la créativité à des séminaires pour générer de nouvelles idées avec des outils favorisant l’interactivité et l’intelligence collective.

Derrière une apparente démocratie participative à la prise de décisions de tout le monde, ces dispositifs ne serviraient-ils pas à s’assurer de l’adhésion des collaborateurs aux projets de l’entreprise, souvent décidés en amont ? Quid des collaborateurs qui n’y prennent pas part ? Le management participatif ne deviendrait-il pas un dispositif de « soumission librement consentie », notion introduite par Jonathan Freedman et Scott Fraser ? En 1966, ils soulignent que les individus peuvent avoir le sentiment d’agir librement, alors qu’ils ont été placés sous une contrainte ou une influence implicite.

Le risque : un « désenchantement managérial ».

La France, mauvaise élève en management

La France serait une « mauvaise élève » dans les pratiques managériales parmi ses voisins européens, c’est ce que semble révéler un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (Igas) publié en 2024. Il en ressort les points suivants :

  • un style jugé trop hiérarchique et vertical ;

  • un niveau assez faible d’autonomie des collaborateurs ;

  • un sentiment de reconnaissance insuffisant et une formation managériale très (voire trop) académique et largement insuffisante ;

  • l’absence d’une culture fondée sur le dialogue social et sur un principe contradictoire.

Pourtant, 78 % des professionnels pensent que leur entreprise favorise le travail collaboratif. Dans une autre étude plus récente, 70 % des salariés et 83 % des managers se déclarent engagés dans les projets de leurs entreprises.

Un modèle loin d’être nouveau

Ce modèle participatif est loin d’être nouveau. On le retrouve décrit dès les années 1950 sous la plume du chercheur en sciences sociales Chris Argyris. La participation des salariés était vue comme étant un moyen de motiver les collaborateurs.

Les formats de la participation des salariés ont été multiples dans les années 1970 et 1980 :

  • les cercles de qualité représentés par des groupes de salariés se réunissant pour améliorer la qualité, les coûts, etc. ;

  • les groupes semi-autonomes qui vont réfléchir de façon plus profonde et en continu sur le processus de production ;

  • les réunions de concertation pour favoriser l’expression des points de vue et prévenir ou gérer des conflits ;

  • les groupes d’expression où des salariés s’expriment sur les conditions de travail, les risques pour la santé ;

  • le management par les valeurs représenté par l’élaboration de chartes ou les projets d’entreprises.




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Au cours des années 1980, une littérature critique émerge. Ce modèle ne constitue pas réellement un modèle d’organisation du travail ; il s’agit davantage de bricoler autour de pratiques participatives, sans que son efficacité ne soit véritablement testée.

Effets pervers des pratiques participatives

Il semblerait qu’aujourd’hui il y ait une croissance de ces rituels collectifs institutionnalisés. Ces ateliers ou séminaires peuvent être encadrés par des consultants et durer une demi-journée voire une journée entière. Si elles sont mal encadrées et trop fréquentes, ce genre de pratiques managériales peuvent avoir des effets pervers.

Évaluation morale de loyauté à l’entreprise

Le premier risque est de juger les collaborateurs sur leur participation à ces rituels, plutôt que sur des réalisations objectives rédigées sur leur fiche de poste. L’engagement dans ces réunions devient un indicateur implicite de l’adhésion du collaborateur aux valeurs de l’entreprise. Pour ceux qui n’y participent pas : stigmatisation, puisque le collaborateur ne serait « pas motivé » ou « pas corporate ».

Surcharge de travail et perte de temps

La participation à ces réunions collectives peut constituer un coût invisible et caché. Le collaborateur, pouvant difficilement se défausser sous peine de ne pas être « corporate », finit par devoir rattraper leur charge, autrement dit travailler plus. Plus il y a de réunions, moins il y a de concentration et de qualité de travail. Cela augmente la fatigue, la vulnérabilité et peut être sur le long terme une source de risques psychosociaux (RPS).

Légitimer le travail des managers

Un troisième risque est d’utiliser la participation comme un outil pour justifier le rôle, voire le statut de manager. Ce dernier ne produirait-il pas du management visible dans la mesure où il anime les équipes de collaborateurs, il coordonne les actions et il contribue, grâce à ces réunions, à mobiliser les équipes ? Ces pratiques, loin de développer la performance, semblent les infantiliser, c’est la kakistocratie ou le règne des incompétents.

Consensus librement consenti

Déjà mis en évidence dans les théories de l’engagement et illustré dans l’ouvrage des psychologues Joule et Beauvois Petit Traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens, un dernier effet pervers pourrait être de faire croire aux collaborateurs qu’ils deviendraient co-responsables des décisions prises. Or, la vision des managers sous-jacente n’est plus de la participation, mais une procédure de validation sociale de choix prédéfinis.

Trop de participation tue la participation

Les entreprises doivent-elles pour autant abandonner leurs pratiques « collectives » ? La non-participation à ces pratiques collaboratives pourrait-elle servir à argumenter des décisions prises pour justifier une insuffisance professionnelle ?

La participation pour être efficace doit être véritable, utile, volontaire et créatrice de valeur. Elle requiert certaines règles du jeu : créer un collectif, mettre en place des espaces de négociation, poser des intentions claires ou proposer un cadre transparent pour le processus de prise de décision. En parallèle, il est essentiel de former les collaborateurs sur des compétences relationnelles et émotionnelles adéquates afin d’animer ou coordonner l’action collective.

La participation ne devrait pas devenir ni systématique ni obligatoire, respecter le temps et l’intelligence des collaborateurs. Au contraire, elle pourrait être accompagnée d’actions concrètes :

  • suivre les propositions des collaborateurs ;

  • dégager du temps de travail pour ces temps collectifs ;

  • prévoir un budget dédié, mettre en place des équipes pilotes ;

  • lancer un projet expérimental.

Le cas échéant, le risque est de donner de faux espoirs de changements aux collaborateurs. Il existe de nombreuses pratiques et des outils de gestion efficaces des réunions participatives, mais c’est avant tout un état d’esprit. Trop de participation tue la participation.

The Conversation

Nathalie Tessier est membre de IP&M (Institut Psychanalyse & Management)

ref. Si vous participez à des ateliers collaboratifs, ne vous emballez pas, les décisions peuvent être déjà prises – https://theconversation.com/si-vous-participez-a-des-ateliers-collaboratifs-ne-vous-emballez-pas-les-decisions-peuvent-etre-deja-prises-278701

Du DIF au CPF : le salarié, acteur de son parcours professionnel, entre promesse d’autonomie et opacité

Source: The Conversation – in French – By Caroline Diard, Professeur associé – Département Droit des Affaires et Ressources Humaines, TBS Education

Depuis dix ans, la formation des salariés est de plus en plus individualisée. L’idée est de rendre ces derniers responsables et maîtres de leurs parcours. La multiplication non maîtrisée des offres de formation et la création d’un reste à charge pour le salarié modifient les conditions d’exercice de ces nouvelles possibilités. Au point de les vider de toute substance ?


Avec un budget individuel spécifique et un accès simplifié aux formations, le compte professionnel de formation (CPF) était présenté comme une promesse d’autonomie et d’adaptabilité depuis sa création en 2014.

Douze ans plus tard, le bilan est mitigé. En 2026, la participation forfaitaire obligatoire augmente, rendant le dispositif moins attractif. Tremplin vers de nouvelles compétences ou reconversions, il peut en effet devenir un casse-tête face à une offre pléthorique et opaque !

Individualisation progressive de la formation

Depuis la loi 16 juillet 1971, la formation professionnelle permanente constitue une obligation nationale. Depuis, de nombreux dispositifs permettant de se former tout au long d’une carrière ont été développés. Le bilan de compétences, la validation des acquis de l’expérience (VAE), le congé individuel de formation (CIF), le droit individuel à la formation (DIF), puis plus récemment le compte personnel de formation (CPF) ont été créés dans une logique d’individualisation des parcours tout au long de la vie. Ceci afin de tenter de réduire les inégalités d’accès à la formation. Le salarié a été rendu au fil du temps, légalement plus autonome dans ses démarches de formation, il est ainsi devenu acteur de son évolution professionnelle.




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Le droit individuel à la formation (DIF), créé en 2004, marque une première étape vers l’autonomie des salariés. Réservé aux CDI ayant un an d’ancienneté ou aux CDD de plus de 4 mois, il offrait vingt heures de formation par an, cumulables sur six ans. Mais son utilisation était très encadrée, nécessitant l’accord préalable de l’employeur, sauf pour les formations hors temps de travail (avec versement d’une allocation de 50 % de la rémunération nette). L’originalité du dispositif reposait dans la possibilité de transfert des droits en cas de licenciement (hors faute grave). Le DIF pouvait financer un bilan de compétences ou une VAE, mais il était perdu en cas de retraite et actionnable sous conditions en cas de démission.

La loi du 5 mars 2014 relative à la formation professionnelle, à l’emploi et à la démocratie sociale a remplacé le DIF par le compte personnel de formation (CPF). Les heures cumulées au titre du DIF ont été transférées sur le CPF. Contrairement au DIF qui était lié au contrat de travail, le CPF est lié à la personne et il est géré à l’extérieur de l’entreprise par la Caisse des dépôts et consignation.

Les salariés disposent désormais d’un compte qui les suit tout au long de leur carrière indépendamment de leur employeur.

Le CPF, vers une individualisation radicale

Par la suite, la loi du 5 septembre 2018 a consolidé les droits individuels des salariés en renforçant le rôle du Compte personnel de formation (CPF). Cette loi « pour la liberté de choisir son avenir professionnel » transforme alors le paysage de la formation professionnelle continue.

Depuis 2019, les heures du CPF ont été monétisées, c’est-à-dire converties en euros.

Le CPF incarne la promesse d’une révolution. Dès 16 ans, chaque actif dispose d’un budget individuel pour se former, se reconvertir ou acquérir de nouvelles compétences, sans dépendre de son employeur. Avec 500 euros par année pleine travaillée (800 euros pour les moins qualifiés) et un accès simplifié grâce à une plate-forme en ligne et une plate-forme accessible sur smartphone à l’aide d’une application téléchargeable. La limite totale cumulée est de 5 000 euros (soit dix années pleines d’activité).

Le financement est assuré par les entreprises au moyen de prélèvements sur la masse salariale, notamment par l’Union de recouvrement des cotisations de sécurité sociale et d’allocations familiales (Urssaf) ou la Mutuelle sociale agricole (MSA) depuis 2022. Les opérateurs de compétences (Opco) peuvent aussi contribuer, notamment pour les petites entreprises.

Préparer la révolution numérique

L’objectif affiché est de réduire les inégalités d’accès à la formation et adapter les compétences aux mutations du marché du travail, notamment face à la révolution numérique et à l’essor des intelligences artificielles.

Le CPF développe l’adaptabilité et l’employabilité (et particulièrement pour les moins qualifiés) dans un environnement en mutation permanente. Pourtant, derrière les atouts du dispositif se cache une offre de formation pléthorique, parfois opaque, et un parcours semé d’embûches pour les bénéficiaires.

Casse-tête administratif

Le CPF s’est largement démocratisé Avec 1,4 million de personnes formées en 2024. Les motivations pour recourir au CPF sont diverses : reconversions professionnelles, montées en compétences, validations d’acquis… Le CPF permet des trajectoires personnalisées. Près de 72 % des salariés attendent du CPF d’être plus efficaces dans leur travail et 40 % visent l’obtention d’une certification pour faire reconnaître leur savoir-faire.

Des écueils

Les formations éligibles au CPF sont énumérées à l’article L.6323-6 du Code du travail

Il s’agit des actions de formations préparant à une certification ou un bloc de compétences enregistrées au Répertoire national des certifications professionnelles (RNCP) ou au Répertoire spécifique (RS).

Les actions de formation dites « de droit », comprenant les bilans de compétences, les actions permettant de valider les acquis de l’expérience (VAE) et la préparation aux épreuves théoriques et pratiques du permis de conduire.

Malheureusement, le choix est parfois difficile à effectuer dans une jungle de formations et des arnaques et dérives ont été recensées : certains organismes profitent du système pour proposer des formations peu utiles ou surévaluées et surtout non éligibles au CPF.

Pour contrer ses dérives, le périmètre du CPF a été réduit. Après avoir créé une participation forfaitaire obligatoire, l’État a fait évoluer le montant restant à charge : l’actif doit désormais financer une partie de sa formation, même s’il dispose des crédits nécessaires sur son CPF pour la payer intégralement. Le décret n°2026-234 du 30 mars 2026 fixe cette participation à 150 euros à compter du 2 avril 2026). Depuis le 20 février 2026, la loi de finances pour 2026 a fait évoluer les conditions d’éligibilité de certaines formations. Les montants mobilisables pour certains dispositifs sont désormais plafonnés (1 600 euros pour un bilan de compétences, par exemple).

Le paradoxe de l’autonomie

Le CPF place l’individu au cœur du dispositif d’employabilité mais suppose qu’il sache naviguer dans un système complexe. Pourtant, l’employeur devrait s’attacher à rester un acteur clé de l’accompagnement en matière de formation professionnelle continue en informant les salariés notamment.

France Travail, 2025.

Il est également nécessaire de poursuivre la clarification et la régulation de l’offre, de prévoir un référencement plus strict et d’exclure les formations sans débouchés avérés ou dont le coût est manifestement excessif en mettant en avant les organismes certifiés et les parcours validés par les branches professionnelles.

Il est important d’inciter les employeurs à cofinancer des formations alignées sur leurs besoins, tout en garantissant la portabilité des droits.

Sauver le CPF ?

Le CPF a indéniablement marqué une avancée majeure, en rendant la formation accessible à tous, mais pour qu’il devienne un réel levier d’émancipation et d’adaptabilité, il faut passer de la quantité à la qualité. Cela suppose de simplifier le choix pour éviter l’effet « supermarché de la formation » et accompagner les publics les plus fragiles, pour ne pas laisser les inégalités se creuser. Si le CPF est un outil encore perfectible, il demeure en l’état trop souvent détourné ou sous-exploité.

The Conversation

Caroline Diard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Du DIF au CPF : le salarié, acteur de son parcours professionnel, entre promesse d’autonomie et opacité – https://theconversation.com/du-dif-au-cpf-le-salarie-acteur-de-son-parcours-professionnel-entre-promesse-dautonomie-et-opacite-280321

Comment une découverte enrichit notre compréhension des origines du fer au Sénégal et en Afrique de l’Ouest

Source: The Conversation – in French – By Anne Mayor, Maître d’enseignement et de recherche en archéologie et anthropologie, Université de Genève

Comment fabriquait-on du fer il y a 2000 ans au Sénégal ? Une étude sur le site archéologique de Didé West 1, dans la vallée de la Falémé, à l’est du pays, permet de reconstituer une technique ancienne de production de fer. Celle-ci a été transmise de génération en génération pendant huit siècles pour répondre à des besoins locaux. Les auteurs de l’étude, Anne Mayor, Mélissa Morel et Ladji Dianifaba, spécialistes de l’archéologie africaine, expliquent, dans cet entretien avec The Conversation Africa, les enjeux de cette découverte et comment ce savoir-faire a traversé des siècles.


Qu’avez-vous découvert au Sénégal et en quoi cette découverte est-elle importante ?

Depuis plus de 2000 ans, des métallurgistes ont produit du fer sur le territoire actuel du Sénégal. L’étude des vestiges qu’ils ont laissés nous permet de reconstituer leurs choix techniques, les ressources naturelles utilisées et, en partie, leur mode de vie. Au-delà de leur valeur scientifique, ces travaux valorisent les savoir-faire anciens des forgerons, car le fer constitue une véritable révolution technique et sociale, notamment pour l’agriculture.

Au Sénégal oriental, dans la vallée de la Falémé, au sein de la réserve naturelle communautaire du Boundou, de nombreux sites anciens de production du fer ont été identifiés ces dernières années. Les prospections et fouilles archéologiques menées par une équipe internationale intégrant des chercheurs des universités de Genève et de Fribourg en Suisse, et de l’Institut fondamental d’Afrique noire (IFAN) de l’université Cheikh Anta Diop à Dakar, ont mis en évidence au moins cinq traditions techniques distinctes.

Les recherches se sont concentrées sur l’une d’entre elles, appelée FAL02, le nom donné par les archéologues à l’une des techniques de production du fer identifiées dans la région, particulièrement bien représentée sur une centaine de sites. Le site de Didé West 1 (DDW1), le plus grand et le mieux préservé, présente deux caractéristiques majeures : d’une part, l’une des plus anciennes dates connues pour des fourneaux de réduction du fer au Sénégal, et d’autre part une occupation longue, couvrant près de 800 ans d’activité métallurgique (de 400 avant notre ère à 400 de notre ère). Ces datations au radiocarbone ont été obtenues sur des charbons de bois directement associés aux fourneaux.

La conservation exceptionnelle de ce site nous a permis de documenter finement cette technique, d’en suivre les transformations au fil des siècles et de mieux comprendre les choix opérés par les métallurgistes.

Comment avez-vous pu déterminer cette ancienne production métallurgique avec précision ?

Les principaux témoins de la métallurgie ancienne du fer sont les scories, c’est-à-dire les déchets issus de la transformation du minerai en métal. Lors du processus, ces scories s’écoulent comme une lave en fusion dans le fourneau avant de se solidifier en masses rocheuses. À la fin, elles sont rejetées et s’accumulent progressivement en vastes amas.

L’étude de l’amas de scories de Didé West 1 a révélé 35 bases de fourneaux, témoignant d’une activité répétée sur plusieurs dizaines de générations. Certains éléments techniques caractérisent cette tradition, comme des tuyères à perforations multiples (des conduits en argile percés de trous permettant de diffuser l’air dans le four), ainsi que l’utilisation de noix de palmier rônier comme matériau de bourrage au fond du fourneau. Ce dispositif semble avoir facilité la séparation entre le métal et les scories.

En croisant ces observations, il a été possible de reconstituer le fonctionnement de cette technique : les métallurgistes utilisaient de petits fourneaux de plan circulaire, dotés d’une cheminée amovible plutôt que permanente. Le minerai de fer était probablement constitué de latérites collectées dans l’environnement immédiat. L’ensemble de ces éléments traduit des savoirs techniques bien maîtrisés.

Scories en forme de graines de noix du palmier rônier, disposées au fond du fourneau lors de l’opération de réduction du fer, reflétant un choix culturel unique à cette tradition métallurgique.
© David Glauser, Fourni par l’auteur

Qui étaient les habitants à l’origine de cette technologie et que nous apprend celle-ci sur leur mode de vie ?

L’étude des sociétés africaines aux premiers millénaires avant et après notre ère se heurte à un manque de sources écrites et à la mauvaise conservation des matériaux organiques, qui pourraient nous renseigner sur l’habitat ou l’alimentation. Même les objets en fer sont souvent trop dégradés pour être conservés.

Il ne reste bien souvent que des tessons de céramique sur les sites. Il est donc encore difficile d’identifier précisément les populations à l’origine de la technique FAL02, c’est-à-dire de cette tradition technique particulière reconnue grâce aux formes des fourneaux, des tuyères et des scories retrouvées sur les sites. Dans ce contexte, les vestiges sidérurgiques deviennent une source d’information essentielle. Les techniques de production du fer ne sont en effet pas seulement des procédés techniques, elles reflètent des traditions, des choix et des savoir-faire propres à chaque groupe culturel.

L’analyse des volumes de scories permet également d’estimer les quantités de fer produites. À Didé West 1, les données indiquent une production modeste et irrégulière, probablement saisonnière. Ces éléments suggèrent une activité destinée à répondre aux besoins locaux, plutôt qu’une production à grande échelle pour l’exportation.

Que change cette découverte dans notre compréhension des débuts de la métallurgie en Afrique de l’Ouest ?

Les origines de la métallurgie du fer en Afrique de l’Ouest restent débattues. Deux grandes hypothèses s’opposent : celle d’une diffusion depuis le monde hittite en Anatolie (en Turquie actuelle) via le Maghreb ou la vallée du Nil, et celle d’une invention indépendante en Afrique au sud du Sahara. À ce jour, les données disponibles ne permettent pas de trancher définitivement.

Cependant, plusieurs foyers anciens de production du fer datés du premier millénaire avant notre ère ont été identifiés en Afrique subsaharienne, comme au Nigeria, au Niger, au Togo ou au Burkina Faso, et maintenant au Sénégal. Ces découvertes tendent à renforcer l’hypothèse d’un développement local.

Dans ce cadre, les datations obtenues à Didé West 1, remontant au moins au IVe siècle avant notre ère, en font l’une des plus anciennes techniques sidérurgiques connues au Sénégal. Ce site vient ainsi enrichir un corpus de données encore limité. Il contribue à mieux documenter les débuts de la métallurgie dans la région.

Quels nouveaux axes de recherche cette découverte ouvre-t-elle ?

Cette étude marque une étape importante, mais plusieurs questions restent ouvertes. Le prochain défi consiste à mieux comprendre les autres techniques de production du fer identifiées dans la vallée de la Falémé, où au moins quatre autres traditions ont déjà été reconnues.

Certaines de ces techniques sont contemporaines, révélant un paysage métallurgique complexe, où coexistaient des traditions très différentes. Cette diversité soulève plusieurs questions : quels groupes de métallurgistes en étaient à l’origine ? Comment expliquer leurs transformations ? Pourquoi certaines techniques disparaissent-elles ? Certaines techniques étaient-elles plus efficaces que d’autres ?

L’étude de la technique FAL02 sur près de 800 ans montre que ces pratiques évoluent dans le temps, avec des phases de continuité et de transformation. En croisant ces données avec celles issues de l’étude des céramiques et des habitats, il devient possible de mieux comprendre les sociétés qui produisaient ce fer et la manière dont elles ont évolué.

Ces vestiges permettent ainsi de dépasser la seule question technique : ils offrent un aperçu des dynamiques de peuplement, des circulations de savoir-faire et des transformations des sociétés sur le temps long, avant même l’émergence des royaumes médiévaux et l’essor du commerce transsaharien.

Nous espérons que les recherches à venir pourront répondre à quelques-unes de ces questions.

The Conversation

Anne Mayor receives funding from the SNF (Swiss National Fund for Scientific research). She works for University of Geneva.

Mélissa Morel receives funding from the SNF (Swiss National Fund for Scientific Research).

Ladji Dianifaba does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Comment une découverte enrichit notre compréhension des origines du fer au Sénégal et en Afrique de l’Ouest – https://theconversation.com/comment-une-decouverte-enrichit-notre-comprehension-des-origines-du-fer-au-senegal-et-en-afrique-de-louest-281118

Lycéens professionnels, les grands oubliés de Parcoursup ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Alban Mizzi, Chercheur post-doctorant, Université de Bordeaux

Comment appréhende-t-on Parcoursup et l’inscription dans l’enseignement supérieur lorsqu’on a déjà vécu une expérience d’orientation scolaire subie ? Une enquête auprès de lycéens accompagnés par un programme de la Région Nouvelle-Aquitaine offre quelques éclairages. Premiers éléments d’analyse.


Le compte à rebours a commencé. À partir du 20 mai, les élèves de terminale professionnelle passeront les épreuves écrites du baccalauréat. Mais en parallèle du marathon des révisions, ils sont en attente d’un autre verdict, celui des résultats de Parcoursup, et donc du résultat de leurs candidatures dans l’enseignement supérieur.

Comment ces lycéens vivent-ils le processus d’orientation post-bac ? Comment appréhendent-ils la plateforme Parcoursup ?

Le programme ACCES – Accompagner vers l’enseignement supérieur – qui suit des élèves de terminale professionnelle en Nouvelle-Aquitaine pendant la procédure nous apporte quelques éclairages. Il montre que l’épreuve d’orientation commence pour ces élèves bien avant avec l’ouverture de la plateforme, là où se fabrique le rapport de ces élèves à l’institution scolaire.

Avant Parcoursup : des orientations souvent subies

Presque tous les élèves rencontrés partagent un point commun : leur arrivée en filière professionnelle n’a pas relevé d’un choix pleinement assumé. Un niveau scolaire jugé insuffisant pour la seconde générale, une offre locale réduite, un conseil d’orientation expéditif peuvent avoir conduit à cette orientation. La

Si le sujet a été abondamment documenté, cette orientation par l’échec vers la voie professionnelle prend un relief particulier rapporté à ce qui attend ces élèves sur Parcoursup. C’est avec ce passif qu’ils abordent la plateforme : un sentiment diffus d’avoir été triés avant même que la compétition ne commence.

Seuls face à la machine

Parcoursup demande des compétences qui ne sont pas systématiquement enseignées aux élèves : naviguer dans une interface dense, distinguer vœux et sous-vœux, rédiger des lettres de motivation pour des formations qu’ils ne connaissent pas, interpréter des taux d’accès dont la signification reste opaque.

L’hétérogénéité de l’accompagnement entre établissements est frappante. Dans certains lycées, les enseignants d’atelier montrent comment remplir un vœu, conseillent d’ajouter un BUT en complément des BTS, vérifient le lendemain que l’élève n’a pas validé le mauvais choix. D’autres font appel à des interventions extérieures. Enfin, d’autres comptent sur la capacité de résilience des élèves aux agendas déjà saturés.




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Mohamed, en terminale mécanique, raconte l’inscription elle-même comme un parcours technique. « Au début, c’était compliqué. On avait beaucoup d’infos pour se connecter. On ne comprenait pas les codes. »

Face à ces difficultés, les élèves mobilisent effectivement ce qu’ils ont, mais la frontière entre autonomie et solitude est fine.

Un stress continu

C’est Mohamed qui trouve la formule la plus juste pour décrire le stress généré par Parcoursup. « À chaque fois que j’ai envie de m’amuser ou de faire un truc, que ce ne soit pas scolaire, ce stress revient. Même s’il n’est pas très grand, des fois, il est toujours présent. Quoi que je fasse, il y sera là. Il est en tâche de fond, tout le temps. » La métaphore informatique est parlante : un processus qui tourne en arrière-plan et consomme de l’énergie cognitive sans jamais se fermer.

Ce qui alimente cette anxiété dépasse largement la question de l’affectation dans une formation. Parcoursup demeure un moment où se joue, dans un calendrier compressé, quelque chose qui touche à la valeur de soi. La charge émotionnelle est entièrement privatisée, portée seule.

Mennel parle à plusieurs reprises d’une « boule au ventre ». Chez la plupart de nos enquêtés en terminale professionnelle, le stress reste confiné dans un espace intime invisible aux yeux de leurs proches. Les parents ne comprennent pas le dispositif. Les enseignants sont parfois eux-mêmes « dépassés ». Reste le groupe des pairs, qui traverse la même grande épreuve.

Une solitude structurelle

Les PsyEN sont absents de leurs récits. Les CPE aussi. Le « moment Parcoursup » tel qu’ils le vivent est un moment de solitude structurelle. Structurelle parce qu’elle ne tient pas aux qualités personnelles des individus, mais à l’architecture d’un dispositif qui produit de l’angoisse sans produire les conditions de sa prise en charge.

Et cette solitude s’ajoute à tout le reste : l’orientation subie, le déficit d’information, le sentiment d’illégitimité, et, pour certains, des conditions de vie difficiles qui rendent l’épreuve d’autant plus lourde. Adrienne en tire une formule qui condense tout avec une précision presque sociologique : « On n’a pas trop, trop, trop de chance… on pourrait dire qu’on n’est pas très aimés. »

Tant que le dispositif ne prendra pas au sérieux cette expérience, il restera un impensé pour un quart des bacheliers français.

The Conversation

Alban Mizzi a reçu des financements de la part du PIA3 ACCES – Accompagner vers l’enseignement supérieur.

ref. Lycéens professionnels, les grands oubliés de Parcoursup ? – https://theconversation.com/lyceens-professionnels-les-grands-oublies-de-parcoursup-281072

Bon anniversaire Apple ! Comment la marque à la pomme est devenue membre de ma famille

Source: The Conversation – France (in French) – By Dominique Billon, Professeur de Marketing, Kedge Business School

Pendant trente années, à travers les yeux de trois générations – de mes parents à mes enfants –, j’ai étudié la façon dont Apple a réussi à faire partie de ma famille. L’idée sous-jacente : comprendre comment les consommateurs se réapproprient les récits mythologiques nourris par les équipes marketing et les insèrent dans leur vie personnelle. Qui de mieux que ses proches pour en parler ? Quels enseignements en retenir pour les services marketing des entreprises ?


Impossible d’y échapper. Apple célèbre ces 50 ans dans le monde entier dans des lieux iconiques : concert d’Alicia Keys à l’Apple Store de Grand Central à New York, de Paul Mc Cartney à l’Apple Park de Cupertino (Californie), défilé de mode de Feng Chen Wang à l’Apple Jing’an à Shanghai (Chine).

Symbole de la contre-culture, devenue l’une des trois plus importantes capitalisations boursières mondiales (plus de 4 000 milliards de dollars états-uniens, soit près de 3 400 milliards d’euros), l’entreprise nourrit au fil des années le récit d’une marque située « au croisement des arts et de la technologie », autour de la promesse « Think Different ».

Ce n’est pas une simple stratégie de communication mais un exemple parfait de « branding culturel ». Les marques reconnues comme icônes culturelles ne le doivent pas uniquement à leurs produits, mais à leur capacité à mobiliser les grands mythes de leur époque, puis à les réinterpréter.

Apple ne vend pas seulement des iPhone ou des Mac, mais un récit mythologique, celui de l’individu créatif qui pense autrement dans un monde enfermé dans la standardisation. C’est pourquoi le « branding culturel » peut nous aider à comprendre comment les individus se réapproprient ces récits dans leur vie quotidienne.

Ma thèse a documenté ce phénomène à une échelle inhabituelle pour la recherche en marketing : trente années de relation entre ma propre famille et la marque, analysée selon la perspective de la Consumer Culture Theory. Elle est fondée sur le croisement de plusieurs types de données, comme les récits de vie, des photographies familiales ou des artefacts collectés auprès de trois générations.

Rites de passage

Cette thèse raconte une histoire que les tableaux de bord marketing ne capturent pas. Apple ne s’est pas contentée d’être achetée par la famille, elle s’y est introduite souvent par le vecteur du cadeau :

« À chaque anniversaire, ou à Noël, il faut qu’il y ait un peu d’Apple… C’est une autre façon de se dire qu’on est une famille », souligne Valérie, mon épouse.

Des goodies – T-shirts, pin’s, etc. – aux différentes générations d’iPod, d’iPhone, d’iPad ou de Mac, donner et recevoir des cadeaux Apple est un rituel mis en scène à l’occasion d’événements familiaux ou de rites de passage :

« Matthieu, mon fils ainé, vient d’avoir son bac. Sa grand-mère, ma maman et moi lui offrons un Macbook blanc. L’objet est magnifique… Nous voulons célébrer son succès et marquer son entrée en école de commerce. »

Ces objets circulent entre les membres de la famille, passent des parents aux enfants, et parfois des enfants aux parents. Le « vieux » modèle d’iPhone acheté par les parents est ensuite offert aux grands-parents, puis aux petits-enfants. Chacun de ces échanges est chargé de significations qui dépassent infiniment la valeur marchande du produit :

« Son iPad, ça représente ses petits-enfants, car c’est une manière de dialoguer avec eux », rappelle ma sœur Virginie.

Ces pratiques familiales se transmettent dans le temps long, entre les générations et au gré des phases de recomposition familiale.

Marque de famille

La marque s’est insérée dans nos interactions quotidiennes : appeler en FaceTime le frère aîné afin de motiver les plus jeunes sœurs à manger ou organiser des activités père-filles ludico-éducatives. Pour ce temps « Papa, on joue au maître, comme à l’école ?» avec Carla, ma fille cadette, je mobilisais dictionnaire, papier, crayons et iPad pour découvrir de nouveaux mots ou écrire des histoires, les samedis pluvieux.

Les produits de la marque sont omniprésents : « Il n’y a pas une heure où l’on n’a pas de produit Apple dans les mains sur une journée », souligne Valérie mon épouse.




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Apple nourrit la mémoire familiale lors des visites systématiques des Apple Stores à l’occasion de nos voyages familiaux :

« Ce que j’aime avec les Apple Stores, c’est que ça crée un véritable point d’ancrage. C’est le seul magasin qui me fait ça. J’ai l’impression d’être à la maison et ça me rappelle systématiquement mon père », relate Matthieu, mon fils aîné.

La marque à la pomme est devenue une « marque de famille ». Non pas une marque que la famille achète, mais une marque qui participe sur le temps long à la construction de l’identité familiale. Elle alimente les membres de la famille en récits, qu’ils jugent convaincants pour leur construction identitaire en tant qu’individu, mais surtout en tant que famille.

« L’ordinateur, c’est un instrument qui permet à l’esprit de prendre son envol, c’est l’ULM de l’esprit », disait le directeur général d’Apple France Jean-Louis Gassée.

Progressivement, la marque en vient à incarner la pérennité du lien familial, à exprimer une forme relative de stabilité familiale, à jouer un rôle d’onguent symbolique qui apaise des tensions ou des incertitudes identitaires au sein d’un groupe familial, évoluant dans une société qualifiée par le sociologue Zygmunt Bauman de « liquide », où rien n’est durable.

En retour, Apple capte le « surplus éthique » que produisent les affects qu’elle suscite auprès des consommateurs, selon le chercheur Adam Arvidson. La fidélité à la marque se nourrit du lien familial qu’elle contribue à tisser.

Moments clés de la vie des gens

Que peuvent retenir les responsables marketing de ces cinquante ans de saga Apple ? Peut-être une invitation à décaler leur regard, à « penser différemment » ?

La plupart des entreprises cherchent à fidéliser leurs clients avec des programmes orientés principalement vers l’intérêt de l’entreprise. Le client est davantage considéré comme un « actif financier » que comme une personne avec des centres d’intérêt, des passions, des compétences et des problèmes. De nombreuses entreprises mesurent la fidélité à travers des indicateurs centrés sur l’entreprise : taux de réachat, taux de churn (ou d’attrition), satisfaction client, Net Promoter Score, etc.

Ces outils mesurent la surface de la relation. Ils ne disent rien de ce qui se passe en profondeur : la place que la marque occupe dans les pratiques, les conversations et les moments clés de la vie des gens.

Cette recherche invite à une vision culturelle de la marque. Au lieu de « combien de clients reviennent ? », posons-nous les questions suivantes : comment les individus insèrent-ils la marque dans leurs usages, pratiques et rituels ? Comment favorise-t-elle les rituels de partage ? Comment nourrit-elle des récits que les consommateurs s’approprient ? Comment s’insère-t-elle dans les moments de transmission de génération ? Quelle signification la marque prend-elle dans le monde personnel, familial et socio-culturel de chacun ?

Cela revient à s’interroger sur la valeur de lien de la marque : comment la marque aide-t-elle à créer des liens avec les autres ?

Apple n’a pas construit cinquante de fidélité avec des programmes de fidélisation ou des promotions. Elle a gagné cette fidélité en proposant et actualisant un mythe suffisamment puissant pour que des millions de personnes, dans des millions de familles, se l’approprient et en fassent un morceau de leur propre histoire.

The Conversation

Dominique Billon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Bon anniversaire Apple ! Comment la marque à la pomme est devenue membre de ma famille – https://theconversation.com/bon-anniversaire-apple-comment-la-marque-a-la-pomme-est-devenue-membre-de-ma-famille-280521

Comment les mèmes sur Chuck Norris ont réinventé la célébrité

Source: The Conversation – France (in French) – By Tom van Laer, Professor of Persuasive Language and Storytelling, SKEMA Business School

Un « Chuck Norris Fact », parmi des milliers d’autres. Capture d’écran/Compte X d’@agylon57.

Les « Chuck Norris Facts », ces blagues absurdes au sujet du comédien, diffusées sur le Net depuis une vingtaine d’années, racontent le moment où le public s’est mis à fabriquer lui-même la célébrité.


« Chuck Norris ne dort pas. Il attend. »

« Chuck Norris peut diviser par zéro. »

Ce qu’on appelle les « Chuck Norris Facts » ont envahi Internet au milieu des années 2000, transformant un acteur de films d’action un peu ringard en une figure mythique. Mais derrière l’humour se cache une mutation plus profonde, car avec ce format viral, la célébrité a changé de nature. Chuck Norris n’a certes pas inventé les mèmes, mais la récupération de son image a contribué à la réinventer la célébrité à l’ère des mèmes.

Pour rappel, le mème est une image, une vidéo ou un texte humoristique diffusé largement sur Internet et faisant l’objet de nombreuses variations. La recherche montre que les mèmes fonctionnent particulièrement bien lorsqu’ils s’appuient sur des figures déjà fortement codées. Avec sa force surhumaine, son invincibilité, son sérieux absolu à l’écran, Norris incarne une exagération prête à l’emploi : il suffisait de pousser ces traits jusqu’à l’absurde pour créer un mème parfait.

Avant Internet, Chuck Norris était une célébrité classique : champion d’arts martiaux, acteur, puis star de la série Walker, Texas Ranger, diffusée en France de 1995 à 2012 et rediffusée à maintes reprises depuis. L’image rigide, virile, et même caricaturale du comédien (qui incarnait, selon un article du Monde paru après la disparition de l’acteur en mars dernier, « le mâle blanc dominateur de l’ère Reagan ») en fait un archétype du star-système hollywoodien. Et c’est précisément cette image qui va le rendre mème-compatible.

La masculinité toxique qu’il véhicule à travers ses prises de position politiques devient l’objet de blagues potaches mais un peu ambivalentes, qui permettent à la fois de célébrer cet archétype tout en l’écornant.




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Les mèmes « Chuck Norris » sont créés par des internautes anonymes, notamment sur des forums, comme Something Awful, autour de 2005. Ils reprennent une structure simple – « Chuck Norris peut… » – et la déclinent à l’infini. Très vite, le personnage échappe à son biotope d’origine et devient un mythe collectif.

Le moteur des « Chuck Norris Facts »

Le succès de ces mèmes repose sur une mécanique simple :

  • une phrase courte,

  • une structure reproductible,

  • une surenchère permanente.

Chaque blague doit aller plus loin que la précédente. Si Chuck Norris peut battre Superman, la suivante dira qu’il lui a appris à voler… puis qu’il n’en a même pas besoin.

Ce fonctionnement correspond à ce que nous, les chercheurs en communication appelons la culture participative. Les fans produisaient déjà des fanzines, des parodies ou des récits dérivés bien avant les plateformes numériques. Alors, cette culture participative n’est pas née avec le Web. L’Internet lui a donné un nouvel élan quand même : il a rendu plus simples, plus rapides et plus visibles des pratiques de reprise, de détournement et de création collective qui existaient déjà dans les cultures fans.

Au sein de ces cultures, les publics ne se contentent plus de consommer, ils produisent, transforment et diffusent des contenus. La force des mèmes vient du fait qu’ils peuvent être repris par tous, sans compétence particulière. Chaque blague procède ainsi d’une dynamique collective, provient d’une série de rebonds-variations, même si elle relève à chaque fois d’un auteur différent – et anonyme.

Quand le public réinvente la célébrité

Ce phénomène marque une rupture. Dans le modèle traditionnel, la célébrité est produite de manière verticale par les médias, à travers campagnes promotionnelles. Le public se contente de recevoir des informations descendantes.

Avec les mèmes, la logique s’inverse. Les publics deviennent coproducteurs, les contenus circulent grâce à leur implication, parce qu’ils sont activement partagés et transformés.

Chuck Norris représente un cas emblématique de cette transformation. Son image et sa célébrité ont échappé aux médias pour devenir participatives, modulables et incontrôlables.

Les « Chuck Norris Facts » apparaissent à un moment précis : celui du Web des forums, des chaînes de mails, des blogs et des premiers sites viraux, juste avant la domination des grands réseaux sociaux. Ils montrent que la viralité ne dépend pas seulement des technologies, mais des formats culturels adaptés au partage. À l’époque, le mème n’a même pas besoin de photo ou de vidéo : une simple phrase suffit : « Chuck Norris ne dort pas. Il attend. »

Cette simplicité explique leur diffusion massive. Le web devient une forme de conversation publique, où chacun peut intervenir. Chuck Norris incarne ainsi une transition, d’une culture médiatique centralisée à une culture distribuée.

Une notoriété qui dépasse la personne

Le cas est d’autant plus intéressant que Chuck Norris est une célébrité « pré-Internet ». Contrairement aux influenceurs ou aux stars actuels, ses apparitions et ses déclarations n’ont pas été conçues pour être virales. Pourtant, il devient une icône numérique. Peu à peu, le personnage fabriqué par les mèmes dépasse la personne réelle. Il devient une figure abstraite, presque indépendante du « vrai » Chuck Norris, comme un double qui n’a plus grand-chose à voir avec sa vie et ses rôles.

Mais ce détachement entre le personnage mémétique et la personne réelle produit aussi un effet d’écran. À force de circuler sous forme de blagues absurdes, Chuck Norris paraît presque inoffensif. Or, cette image ludique tend à faire oublier ses prises de position politiques conservatrices, notamment son opposition au mariage homosexuel. Le paradoxe est là : même lorsqu’ils se moquent de lui, les mèmes contribuent à maintenir sa visibilité et à rendre son image sympathique.

Chuck Norris a d’ailleurs largement profité de cette seconde célébrité. En 2009, il publie The Official Chuck Norris Fact Book, qui rassemble ses « facts » préférés ; en 2010, il fait paraître Black Belt Patriotism: How to Reawaken America (Ceinture noire de patriotisme. Comment réveiller l’Amérique, non traduit en français), essai politique conservateur devenu best-seller.

La célébrité mémétique ne remplace donc pas seulement l’ancienne célébrité : elle peut aussi la réactiver, la rentabiliser et servir un propos idéologique.

Aujourd’hui encore, ces mèmes continuent à circuler. Comme beaucoup de figures devenues mèmes, Chuck Norris existe désormais sous deux formes : une personne réelle et une entité culturelle collective. Dans la culture numérique, les célébrités deviennent des matériaux réutilisables.

Des « Chuck Norris Facts » à Instagram et TikTok

Ce qui s’est joué avec Chuck Norris est désormais omniprésent. Les célébrités contemporaines sont constamment amplifiées, détournées et remixées. Leur image ne leur appartient plus entièrement.

La différence, c’est que, aujourd’hui, cette logique est intégrée : les contenus sont pensés pour être repris. Au milieu des années 2000, ce n’était pas encore le cas. Chuck Norris représente le moment où cette transformation s’est produite spontanément.

Au fond, les « Chuck Norris Facts » racontent un transfert de pouvoir. Le pouvoir de définir la célébrité ne revient plus uniquement aux médias. Il est partagé avec les publics, à une époque où être célèbre ne suffit plus. Il faut désormais être repris, détourné, remixé, digéré par le collectif.

The Conversation

Tom van Laer ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment les mèmes sur Chuck Norris ont réinventé la célébrité – https://theconversation.com/comment-les-memes-sur-chuck-norris-ont-reinvente-la-celebrite-279783

Quand l’humour l’emporte sur la parole politique

Source: The Conversation – France in French (3) – By Laélia Véron, Maîtresse de conférence en stylistique et langue française, Université d’Orléans

À mesure que les frontières entre information, divertissement et politique s’estompent, le rire s’impose au centre du jeu. L’humour semble combler le vide laissé par une parole politique en perte de crédit. Que révèle ce déplacement sur l’état du débat démocratique ? Que gagne (et que perd) la démocratie lorsque le rire prétend non seulement dénoncer, mais aussi changer le réel ?


« En vingt ans d’activisme pour la paix, j’ai influencé vingt personnes. Avec une plaisanterie sur un dictateur, vingt millions. »

Ces mots sont ceux de Noam Shuster-Eliassi, humoriste israélienne « entrée dans l’humour comme d’autres en politique » après avoir délaissé les manifestations et l’activisme aux Nations Unies pour la chanson et le stand-up engagé. L’humour permet-il le renouveau de la politique ?

Les relations entre les deux sphères restent houleuses. En témoigne la récente plainte du ministère de l’intérieur Laurent Nuñez contre l’humoriste Pierre-Emmanuel Barré (pour avoir comparé, dans une chronique sur les violences policières, la police à Daech) et le nouveau procès aux prudhommes de l’humoriste Guillaume Meurice, qui conteste la rupture anticipée de son contrat par son ex-employeur France Inter à la suite d’une blague sur Benyamin Nétanyahou.

Ces polémiques ne sont pas isolées : on peut également citer celle sur l’apparence vestimentaire lors d’un sketch sur France 5 de l’humoriste Merwane Benlazar (accusé d’islamisme en raison de son look) ou les controverses autour de l’humoriste Sophia Aram, accusée de « racisme » par les journalistes du Parisien à la suite d’une chronique dans laquelle elle se moquait des membres de la flottille en route vers Gaza, de l’eurodéputée Rima Hassan (surnommée « Lady Gaza ») et de l’activiste Greta Thunberg (renommée « Miss Krisprolls »).

Si ces polémiques ne sont pas nouvelles, comme le rappelle la linguiste Nelly Quemener, elles semblent prendre une dimension inédite : la blague de Guillaume Meurice, discutée à l’Assemblée nationale et au Sénat, a ainsi provoqué plus de réactions que certaines prises de position sérieuses de dirigeants politiques.

Bande-annonce du documentaire de Noam Shuster-Eliassi.

Des sphères de moins en moins étanches

Les sphères politiques et humoristiques ne cessent de se chevaucher. Les dispositifs discursifs médiatiques, qui jouent de plus en plus sur « l’infotainment » (le croisement de l’information et de l’entertainment, le divertissement), croisent très souvent prises de parole journalistique, politique et humoristique. Il est fréquent de voir réunis autour d’un plateau, politiques, experts, artistes et humoristes, si bien qu’on ne sait plus à quel régime discursif participe telle ou telle intervention.

Un exemple type est l’émission « Quotidien » de Yann Barthès, présentée comme « une grande session d’information qui mêle humour et impertinence. » Les réseaux sociaux contribuent à ce mélange des genres en rebondissant, avec des blagues, sur des informations sérieuses. Ces blagues peuvent faire le buzz et se voir ensuite relayées par les médias traditionnels.

Parole politique et parole politique humoristique s’entremêlent au point qu’il n’est plus toujours facile de les distinguer. Qui n’a pas fait l’expérience de s’esclaffer devant un titre du Gorafi puis d’être effaré quand, quelques jours après, l’information a priori burlesque est devenue réalité ? L’indistinction a donné lieu à un hastag, #pasgorafi, pour désigner des informations qui ont l’air d’être des blagues mais qui n’en sont pas. Les proches de Trump portent docilement des chaussures de la marque préférée du président des États-Unis, même lorsqu’elles sont trop grandes pour eux ? Clownesque mais #pasgorafi.

Que projette-t-on sur l’humour politique ?

Du côté du public, la dévalorisation de la parole politique, qui peut paraître de plus en plus vide et stéréotypée (ce qu’on appelle la « langue de bois ») peut aller de pair avec une tendance à reporter des attentes frustrées sur d’autres types de discours. On cherche alors la politique partout… sauf dans les discours institutionnels politiques.

Il peut s’agir de la parole scientifique, lorsque chercheuses et chercheurs sont sommés de trouver une solution à des problèmes politiques ou doivent mener un travail d’alerte politique face à la surdité de certains dirigeants, comme cela a été le cas avec les pesticides et la loi Duplomb. On pense aussi à la parole journalistique : il est quelquefois bien difficile de tracer la limite entre le discours d’un éditorialiste et le discours d’un politique professionnel. Enfin, c’est le cas de la parole humoristique.

Lorsque la parole politique est désavouée, qu’elle paraît inexistante ou nulle, l’humour politique peut finir par être perçu non comme un discours qui croise le politique, qui peut le servir ou au contraire le critiquer, mais comme l’incarnation de la parole politique. L’effet, quelquefois bien réel, de cet humour qui peut taquiner ou même déstabiliser le pouvoir en place peut alors être confondu avec une capacité politique à changer l’ordre des choses.

L’impossible équilibre des humoristes

Face à cette situation, les humoristes sont dans une situation d’autant plus inconfortable qu’ils peuvent être sanctionnés, comme le rappelle Nelly Quemener, « par en haut » (par des institutions, comme l’Arcom), mais aussi contestés « par en bas » (par le public, notamment sur les réseaux sociaux).

Pris entre des injonctions contradictoires, ces humoristes adoptent un discours ambigu. Certaines et certains vont revendiquer un humour « politique » mais tout en rejetant l’étiquette d’un humour « partisan » ou « militant ». L’humoriste Fary insiste sur l’importance de ne pas se prendre pour un « porte-parole » et préfère définir son spectacle comme un moment plus « poétique » que politique. Très peu d’humoristes assument de faire passer leur engagement politique au premier plan (Sophia Aram déclare qu’elle assume d’être « de moins en moins drôle », mais c’est une exception).

Guillaume Meurice signe bon nombre de pétitions marquées à gauche, mais lorsque La France insoumise (LFI) lui a proposé son investiture pour se présenter aux législatives en juin-juillet 2024, il a réagi en déclarant, sur les réseaux sociaux,

« La République, ce n’est pas moi ! »

(une allusion ironique aux propos de Jean-Luc Mélenchon).

Quand on analyse le métadiscours des humoristes sur leurs pratiques, on remarque que les mêmes qui revendiquent l’humour politique et qui, pour le défendre, peuvent lui prêter bon nombre de vertus (pédagogiques, démocratiques, cathartiques) vont également prendre soin de rejeter la posture du « donneur de leçons » ou même de celui ou de celle qui croirait pouvoir agir sur le réel grâce au rire.

Dans un entretien au Monde, l’humoriste Charline Vanhoenacker déclare à la fois que l’humour politique est un moyen d’« inverser le rapport de domination » et qu’il ne faut pas le « surinterpréte[r] », car il n’aurait d’autre intention que de « faire rire ». Charline Vanhoenacker tente à la fois de défendre sa pratique (et son utilité) et de se protéger (sachant qu’elle a été, entre autres, interrogée par la police judiciaire à la suite de la blague de Guillaume Meurice) en dégonflant ses prétentions.

Ne réduire ni l’humour ni la politique

La force critique de l’humour n’est plus à démontrer. L’ironie politique peut ainsi permettre d’interroger et de reconsidérer les discours politiques dominants en les mettant à distance. Mais il ne faut pas réduire le discours politique à l’humour ou l’ironie. Le soulagement ou l’admiration éprouvée devant une vanne bien placée ne doit pas nous pousser à renoncer au débat, à la contestation et la proposition argumentée.

C’est d’ailleurs cet équilibre entre humour et sérieux politique que cherchent à atteindre bon nombre d’émissions qui ne sont rarement qu’humoristiques, qui alternent entre moments d’humour cathartique et écoute des analyses ou des propositions d’une ou d’un invité non humoriste.

L’humour politique peut être une étape, un moyen. Mais s’il devient une fin, il risque de tourner au ludisme, qui fait de tout discours un jeu, ou au cynisme, qui pointe les insuffisances de chaque discours. La dérision peut devenir une tentation : elle réduit alors le monde à un ensemble de discours absurdes et nous installe dans une position désabusée et désengagée vis-à-vis du réel. Au lieu de nous aider à affronter la politique, elle conduit alors à la déserter.


Laélia Véron est coautrice, avec Guillaume Fondu, de T’es sérieuse ? Problèmes politiques de l’ironie, La Découverte, 2026.

The Conversation

Laelia Véron a été chroniqueuse scientifique pendant plusieurs années dans l’émission “Par Jupiter” “C’est encore nous” “Le Grand Dimanche Soir” avec Charline Vanhoenacker et Guillaume Meurice sur France Inter. Elle est actuellement chroniqueuse dans l’émission “La Dernière”, animée par Guillaume Meurice, sur Radio Nova.

ref. Quand l’humour l’emporte sur la parole politique – https://theconversation.com/quand-lhumour-lemporte-sur-la-parole-politique-279375

En Iran, la poésie comme langage politique clandestin

Source: The Conversation – France in French (3) – By Firouzeh Nahavandi, Professeure émérite, Université Libre de Bruxelles (ULB)

En Iran, les vers des grands poètes classiques ne sont pas seulement un héritage culturel : ils permettent de dire, suggérer et partager des significations politiques sans les formuler explicitement.


Dans un contexte marqué, depuis plusieurs années par un durcissement de la répression en Iran — milliers de manifestants tués par les forces d’ordre, dizaines de milliers d’arrestations, surveillance accrue de la parole publique, multiplication des cas d’application de la peine capitale —, s’exprimer de façon explicite devient de plus en plus dangereux.

Dans ce contexte, certaines formes d’expression acquièrent une fonction particulière. C’est le cas de la poésie, qui ne relève pas uniquement du patrimoine culturel : elle constitue une pratique sociale vivante et un mode d’expression structurant. Aujourd’hui encore, les vers des grands poètes classiques continuent de circuler, d’être cités et réinterprétés — non seulement pour leur valeur littéraire, mais aussi parce qu’ils offrent une manière de dire les choses autrement.

Langage d’Ésope

Cette centralité de l’implicite ne relève pas seulement de la conjoncture actuelle : elle correspond à une ressource déjà disponible, qui devient particulièrement centrale en contexte de contrainte. Elle s’inscrit dans une histoire plus longue des rapports entre pouvoir et expression en Iran, où la parole indirecte a souvent constitué une modalité privilégiée pour dire ce qui ne pouvait être formulé ouvertement. Elle se retrouve également dans d’autres formes d’interaction sociale, comme le ta’arof, cet ensemble de codes relationnels fondés sur la politesse, le décalage entre le dit et le voulu, et la gestion implicite des positions sociales. Elle apparaît aussi, sous d’autres formes, dans les pratiques de négociation, où la formulation indirecte permet d’introduire des marges d’interprétation. On l’a par exemple constaté dans les pratiques diplomatiques contemporaines, quand l’Iran peut se dire prêt à la négociation tout en en déplaçant constamment les conditions, maintenant ainsi une marge d’interprétation.




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Dans cette optique, le recours à la poésie ne relève pas d’un contournement ponctuel, mais d’un registre d’expression durable. Ainsi, dans un environnement où parler de façon directe revient à s’exposer au danger, la poésie apparaît comme une ressource discursive spécifique : elle permet de suggérer, d’évoquer, de partager des significations politiques sans les formuler explicitement. La densité symbolique et la polysémie de la poésie persane classique permettent des lectures multiples, ajustées aux contextes. Cette plasticité en fait un outil d’expression particulièrement efficace dans des contextes de coercition. Dans le Shahnameh, Ferdowsi (Xe–XIe siècle) met en scène des figures de souveraineté dont les trajectoires — justice, dérive, chute — offrent autant de modèles implicites d’évaluation du pouvoir. Ces récits n’évoquent pas directement le présent, mais ils fournissent des cadres d’interprétation à celui-ci.

Chez Saadi (XIIIe siècle), certaines maximes formulent plus directement les conditions de la légitimité politique :

« Le roi qui opprime son peuple creuse lui-même les fondations de sa chute. »

Leur généralité fait leur force : elles peuvent être mobilisées sans désigner explicitement une situation donnée.

À l’inverse, Hafez (XIVe siècle) privilégie l’ambiguïté. Ses vers autorisent des interprétations multiples, sans jamais s’inscrire dans un registre univoque. Cette indétermination facilite leur circulation dans des contextes de surveillance. Ces différents registres — récit exemplaire, maxime normative, ambiguïté poétique — composent un répertoire d’expressions disponibles. Ils offrent plusieurs manières de dire le pouvoir, de le juger ou de s’en distancier, sans recourir à une parole directe.

Lire entre les lignes : une compétence partagée

L’efficacité de ce mode d’expression repose sur une compétence largement partagée : la capacité à reconnaître les références, à interpréter les allusions et à lire entre les lignes. Car, en Iran, la poésie classique n’est pas réservée aux milieux lettrés. Elle est connue, citée, mobilisée dans les échanges quotidiens comme dans les discours publics.

« Les fils d’Adam sont les membres d’un même corps, créés d’une même essence. Si un membre souffre, les autres ne peuvent rester en repos. »

Ce passage de Saadi, inscrit au fronton du siège de l’Organisation des Nations unies, illustre la portée universelle de cette tradition. Mais dans le contexte iranien, il peut aussi être mobilisé comme une manière indirecte de rappeler que face à l’injustice, nul ne peut rester indifférent. Cette compétence ne se réduit pas à une connaissance des textes. Elle implique une capacité à situer les énoncés, à en ajuster l’interprétation en fonction de la situation, et à reconnaître ce qui est suggéré sans être explicitement formulé. Elle s’acquiert progressivement, par familiarité plus que par apprentissage formel, et constitue une dimension ordinaire de la socialisation.

Comprendre un vers ne consiste pas seulement à en saisir le sens littéral. C’est reconnaître une allusion, capter un sous-entendu, situer une référence. Cette compétence, acquise dans le temps long, devient dans un contexte de surveillance une ressource sociale et politique. Dans un environnement de surveillance, elle permet une communication implicite, où le sens circule sans être entièrement formulé.

Des répertoires anciens, des usages actuels

La force de la poésie classique tient aussi à sa distance par rapport aux situations contemporaines. Produits dans des contextes historiques éloignés, les vers d’Omar Khayyam (XIe–XIIe siècle), de Saadi ou de Hafez ne renvoient pas à une conjoncture précise. Cette distance facilite leur réappropriation. Les quatrains d’Omar Khayyam, qui insistent sur la fragilité de l’existence et la valeur de l’instant présent, peuvent ainsi entrer en résonance avec des contextes contemporains marqués par l’incertitude et la violence, en proposant une autre hiérarchie des valeurs. Cette capacité d’actualisation repose sur une tension productive entre distance historique et pertinence contemporaine. Plus les textes sont éloignés de leur contexte d’origine, plus ils peuvent être réinvestis dans des configurations nouvelles, sans être immédiatement assignables à une position politique explicite.

Aujourd’hui, ces répertoires se reconfigurent à travers de nouveaux supports. Sur les réseaux sociaux, les vers sont fragmentés, transformés, parfois anonymisés. Ils circulent sous forme de citations, d’images ou de slogans. Ces circulations numériques modifient les modalités de diffusion sans en altérer la logique. La fragmentation des vers, leur mise en image ou leur anonymisation renforcent parfois leur capacité de circulation, tout en maintenant leur fonction d’allusion. Le numérique n’efface pas la tradition : il en reconfigure les usages.

Lors des mobilisations qui ont suivi la mort de Mahsa Jina Amini en 2022, de nombreux messages ont repris, explicitement ou non, des motifs issus de la poésie classique — notamment très présents chez Hafez — la nuit, l’attente, l’aube — pour exprimer des attentes ou des critiques sans recourir à un langage explicitement politique.

Dans un espace public restreint, cette circulation permet de maintenir un langage commun.

Une autre manière de dire le politique

Le recours à la poésie peut être compris comme le signe d’un décalage entre les formes d’expression disponibles dans la société et les contraintes imposées à la parole publique. Ce décalage ne signifie pas absence de parole, mais transformation de ses formes. Il révèle une tension entre des attentes sociales d’expression et les limites imposées à leur formulation explicite. Dans cet espace contraint, la poésie apparaît comme l’un des lieux où cette tension peut se dire — de manière indirecte, mais intelligible.

Lorsque l’expression directe devient risquée, les formes indirectes ne disparaissent pas : elles se maintiennent, se transforment et parfois se renforcent. La poésie, en Iran, constitue une modalité spécifique du politique, fondée sur l’allusion, la polysémie et le partage de références communes.

Dans un contexte où parler peut entraîner des sanctions allant jusqu’à la mort, cette forme d’expression n’annule pas le risque, mais elle en modifie les conditions. Elle permet au sens de circuler sans être entièrement fixé. Ainsi comprise, la poésie apparaît moins comme un refuge que comme une ressource : non pas un extérieur au politique, mais une manière de le formuler sous contrainte.

The Conversation

Firouzeh Nahavandi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. En Iran, la poésie comme langage politique clandestin – https://theconversation.com/en-iran-la-poesie-comme-langage-politique-clandestin-282181