Crédit immobilier : les raisons d’un blocage du marché du logement

Source: The Conversation – France (in French) – By Jérémie Bertrand, Professeur de finance, IESEG School of Management et LEM-CNRS 9221, IÉSEG School of Management, IÉSEG School of Management

La brutale hausse des taux d’intérêt fait craindre à certains experts un krach immobilier. Pourtant, les conditions sont loin d’être réunies. Ce que l’on observe, c’est plutôt un marché en pause, où acheteurs et vendeurs retardent leur projet. Ce n’est pas forcément une bonne nouvelle pour les ménages qui cherchent à se loger. Pour l’économie, c’est moins grave. Pour le moment.


Depuis deux ans, le marché immobilier français traverse une zone de turbulences rarement observée depuis le début des années 2000. Hausse brutale des taux d’intérêt, chute du pouvoir d’achat immobilier, transactions en berne : autant de signaux qui alimentent une question devenue récurrente chez les ménages comme chez les investisseurs : faut-il s’attendre à un krach du crédit immobilier ?

Derrière les discours anxiogènes, quels sont les mécanismes économiques réellement à l’œuvre ? Entre 2021 et 2024, les taux immobiliers sont passés d’environ 1 % à plus de 4 %. Ce choc peut être perçu comme violent, surtout après une décennie d’argent « quasi gratuit ». Cependant, comme le montre le graphique ci-dessous, dans les années 2000, emprunter à 4 ou 5 % était la norme.


Coin Capital et Banque de France (calculs des auteurs), Fourni par l’auteur

Ce qui change aujourd’hui, et ce qu’on observe sur le graphique, c’est la vitesse de la remontée. Elle a pris de court les ménages comme les banques. Résultat : la hausse rapide des taux a provoqué une contraction accélérée de la demande de crédit. Beaucoup de ménages ne passent plus le filtre du taux d’endettement, ou renoncent tout simplement à s’endetter pour acheter.

Un marché du crédit sous tension

Le volume de crédits immobiliers accordés a fortement chuté depuis 2022. Les banques, contraintes par des règles prudentielles (taux d’endettement à 35 %, durée maximale de 25 ans), ont resserré l’accès au financement. Elles prêtent moins, et sélectionnent les dossiers de manière plus rigoureuse.




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Ce phénomène nourrit l’idée d’un « krach du crédit ». Toutefois, un krach, au sens strict, suppose un effondrement brutal et désordonné du système. Or, ce que l’on observe aujourd’hui ressemble davantage à un ajustement forcé qu’à une rupture systémique.

Les banques françaises restent solides, bien capitalisées, et peu exposées à des prêts risqués de type « subprime » comme ce fut le cas aux États-Unis en 2008.

Correction dans les grandes villes

Face à la baisse de la demande, les prix immobiliers ont entamé une correction dans de nombreuses grandes villes depuis 2023. Paris, Lyon ou Bordeaux ont enregistré des baisses de prix significatives, souvent comprises entre 5 % et 10 % selon les périodes et les marchés.

Cet ajustement est logique : quand le crédit devient plus cher, la capacité d’achat diminue. Pour que les transactions repartent, les prix doivent s’aligner, c’est la loi de l’offre et de la demande. Mais là encore, on parle d’une correction progressive, pas d’un effondrement généralisé.

Toutefois, plusieurs facteurs structurels viennent limiter la baisse des prix. D’abord, le déséquilibre entre l’offre et la demande reste important. En France, le marché du logement est caractérisé depuis plusieurs années par une forme de pénurie, en particulier dans les grandes métropoles. Comme l’explique l’association nationale pour l’information sur le logement (ANIL), il n’y a tout simplement pas assez de logements disponibles pour répondre aux besoins des ménages, ce qui soutient mécaniquement les prix, même en période de ralentissement. De plus, de nombreux propriétaires hésitent à revendre leur bien à un prix inférieur à celui auquel ils l’ont acheté, afin d’éviter de matérialiser une perte financière.

Le marché immobilier français ne connaît pas un ajustement fluide par les prix, mais un ajustement bloqué : les vendeurs refusent de baisser fortement leurs prix tandis que les acheteurs perdent leur capacité d’emprunt. Le résultat est moins un krach qu’une paralysie progressive du marché.

Des besoins de logement accrus pour des raisons démographiques

Simultanément, la dynamique démographique continue d’alimenter la demande. La population française augmente, vieillit et évolue dans ses modes de vie (dé-cohabitation, familles monoparentales, mobilité professionnelle). Toutes ces évolutions accroissent le besoin de logements, ajoutant un blocage supplémentaire à l’ajustement attendu.

Enfin, la structure de la propriété joue un rôle stabilisateur. Une part importante des propriétaires en France n’a plus de crédit à rembourser : leur taux d’endettement est d’environ 11 %, contre près de 28 % pour les accédants. Cette situation financière plus confortable limite les ventes contraintes en période de ralentissement.

Au total, ces éléments créent une forme d’inertie du marché immobilier français : les prix peuvent baisser, mais ils résistent mieux aux chocs que dans des marchés plus spéculatifs ou plus endettés. Autrement dit, on n’observe pas de ventes massives contraintes susceptibles de provoquer une chute brutale des prix qui constituerait le mécanisme d’ajustement « normal ».

En revanche, cette résistance s’accompagne d’un autre phénomène : un fort ralentissement de l’activité. Dans un contexte de taux d’intérêt élevés, acheteurs et vendeurs adoptent des stratégies d’attente. Les premiers espèrent une baisse des taux pour améliorer leur capacité d’emprunt ; les seconds préfèrent différer la vente dans l’espoir de préserver leur prix. Ce décalage bloque les négociations et réduit fortement le nombre de transactions. Le marché ne s’effondre donc pas : il se grippe. Les échanges se raréfient, la mobilité résidentielle ralentit, et l’ensemble donne l’impression d’un marché « à l’arrêt ».

Le rôle stabilisateur des autorités européennes et nationales

Par ailleurs, les autorités jouent un rôle central dans l’évolution du marché. La Banque Centrale européenne a déjà ralenti la hausse des taux, et pourrait les stabiliser, voire les baisser progressivement si l’inflation recule. En France, les autorités ont déjà ajusté certains paramètres pour éviter un blocage du marché. Le calcul du taux d’usure, le taux maximal légal pour prêter, a ainsi été temporairement mensualisé en 2023 afin de mieux suivre la remontée rapide des taux et de fluidifier l’octroi des crédits.

Parallèlement, les banques disposent de marges de flexibilité sur les règles d’endettement, avec des dérogations encadrées qui permettent d’approuver certains dossiers au-delà des critères standards. L’objectif est clair : maintenir un accès minimal au crédit malgré le durcissement des conditions. Ces interventions contribuent à amortir les chocs. Elles rendent un scénario de krach pur, moins probable, même si elles ne peuvent pas empêcher un ralentissement durable.

France 24 – 2024.

Ce n’est pas un krach, juste un dérèglement

Plutôt qu’un krach, on assiste à la fin d’un cycle exceptionnellement favorable. Le marché immobilier entre dans une phase plus « normale », marquée par des taux plus élevés qu’au cours de la décennie passée, une sélection accrue des emprunteurs et une stabilisation, voire une baisse modérée des prix. Cela implique un changement de comportement. Les acheteurs doivent revoir leurs attentes, les vendeurs ajuster leurs prix, et les investisseurs recalculer leurs rendements.

Pour les ménages, la situation est inconfortable mais pas catastrophique. Ceux qui ont déjà emprunté à taux fixe sont protégés. Ceux qui souhaitent acheter doivent être plus patients et plus stratégiques.

Le vrai risque n’est pas un krach brutal, mais un marché durablement grippé, avec moins de transactions et une mobilité résidentielle réduite. Cela peut avoir des effets économiques plus larges, notamment sur le secteur du bâtiment.

La période d’euphorie du secteur immobilier est révolue. Nous sommes entrés dans un environnement plus exigeant, où le crédit redevient une ressource rare et coûteuse. Pour les acteurs du marché, l’enjeu n’est plus de profiter d’un cycle haussier, mais de s’adapter à une nouvelle réalité.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Crédit immobilier : les raisons d’un blocage du marché du logement – https://theconversation.com/credit-immobilier-les-raisons-dun-blocage-du-marche-du-logement-281774

Ce que les chats peuvent nous apprendre sur les cancers humains

Source: The Conversation – in French – By Geoffrey Wood, Professor, Co-Director, Institute for Comparative Cancer Investigation, University of Guelph

Les chats ont un taux de cancers similaire à celui des humains et développent souvent les mêmes types de cancer. (Unsplash/Andy Quezada)

Les chats vivent dans nos maisons, boivent notre eau et dorment même dans nos lits. Ils sont des membres à part entière de nombreux foyers et partagent notre vie.

Ils présentent également de nombreuses similitudes biologiques avec nous. Les chats ont un taux de cancers similaire à celui des humains et développent souvent les mêmes types de cancer. Comme pour les humains, l’amélioration des soins de santé et de l’alimentation leur permet de vivre plus longtemps, ce qui augmente leur risque de souffrir d’un cancer au cours de leur vie.

un chat gris dans un jardin
Les chats sont des membres à part entière de nombreux foyers et partagent notre vie. Ils présentent également de multiples similitudes biologiques avec les humains.
(Geoff Wood)

Avec mes collègues, nous nous sommes demandé si les cancers félins ressemblaient aux cancers humains sur le plan génétique ? Nous avons mené la plus grande étude jamais réalisée sur le séquençage de l’ADN des tumeurs des chats. Nos recherches ont révélé des similitudes frappantes entre les cancers félins et humains, et les résultats laissent entrevoir des retombées positives tant pour les chats que pour nous.

Notre collaboration internationale a permis de publier récemment une étude portant sur les tumeurs de 500 chats et couvrant 13 types de tumeurs. Nous avons isolé l’ADN de ces tumeurs et cartographié la séquence de 1 000 gènes qui présentent souvent des mutations dans les cancers humains.

Cancers félins et humains

Dans l’ensemble, le gène qui a le plus souvent muté est le gène TP5, un gène de protection contre le cancer, qui est également le plus fréquemment muté dans les cancers humains. Un autre exemple est le gène PIK3CA, qui comporte une mutation dans environ 40 % des cancers du sein chez l’être humain et dont on a constaté qu’il était altéré dans environ 50 % des cancers mammaires chez le chat.

Il existe des médicaments spécialement conçus pour les cancers humains présentant certaines mutations, comme celles du gène PIK3CA. Maintenant que nous connaissons les mutations courantes dans les cancers félins, il est possible de tester ces médicaments sur les chats.

Comment étudions-nous le cancer chez les chats ? Depuis 2009, la biobanque vétérinaire du Collège vétérinaire de l’Ontario, qui fait partie de l’Institut de recherche comparative sur le cancer de l’Université de Guelph, conserve des échantillons de tumeurs provenant de chats traités au Centre de cancer animal.

Avec le consentement du propriétaire, une partie de la tumeur prélevée lors de l’intervention chirurgicale est préservée et congelée en vue d’études futures. De plus, des échantillons sanguins sont conservés afin de servir de ressource pour mettre au point des tests de dépistage moins invasifs, en utilisant des molécules associées à la maladie présentes dans le sang.

Récemment, la biobanque vétérinaire s’est jointe au consortium Biobanques Ontario afin de faciliter les études sur le cancer entre espèces. Des essais cliniques sur le cancer sont également menés chez des chats et des chiens, dans le but d’utiliser les résultats de la recherche pour concevoir de meilleurs traitements pour les animaux de compagnie, mais aussi pour nous permettre de mieux comprendre les cancers humains.

Les chats peuvent nous en apprendre beaucoup sur les cancers humains. Il existe plusieurs cancers ou sous-types de cancer qui sont courants chez les chats, mais rares chez nous. Le cancer mammaire « triple négatif » — caractérisé par l’absence de récepteurs d’œstrogènes et de progestérone, et du récepteur du facteur de croissance HER2 — est de loin le sous-type le plus courant chez les chats. Il ne représente toutefois que 15 % des cancers du sein chez l’humain.

Ce sous-type touche principalement les femmes jeunes, les femmes noires et celles présentant une prédisposition génétique héréditaire (mutation du gène BRCA1). Il est particulièrement agressif et difficile à traiter.

Le cancer du pancréas est un autre exemple. Le sous-type acineux, le plus fréquent chez les chats, est relativement rare chez l’être humain. Il est donc plus facile de mener des études sur ce type de cancer chez les chats.

Notre étude sur le séquençage génomique chez le chat a également révélé quelques différences dans les profils de mutation entre les cancers humains et félins. Environ 25 % des cancers humains présentent des mutations des gènes RAS, alors que ces mutations sont rares chez les chats. L’étude de ces cancers chez le chat pourrait nous aider à mieux comprendre le rôle de ces gènes dans le développement de la maladie.

Génomes de souris et de chats

Les associations caritatives de lutte contre le cancer et les organismes qui octroient des subventions pour la recherche en santé humaine soutiennent régulièrement des études utilisant des modèles de cancer humain chez les rongeurs, mais l’étude du cancer chez d’autres espèces animales est plus difficile à faire accepter.

Les rongeurs servant de modèles sont génétiquement modifiés pour développer un cancer ou pour présenter un système immunitaire gravement déficient, de manière à pouvoir héberger des cellules cancéreuses humaines.

Ces modèles sont très efficaces pour étudier les mécanismes moléculaires du cancer, mais leur bilan en matière de médicaments anticancéreux est médiocre. En effet, plus de 90 % des nouveaux traitements anticancéreux mis au point à partir de ces modèles échouent lors des essais cliniques humains et ne sont jamais autorisés à des fins thérapeutiques.


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En revanche, le cancer se développe souvent spontanément chez le chat dans le même environnement que chez les humains. Ces animaux présentent également de nombreux troubles sous-jacents ou concomitants similaires aux nôtres, tels qu’obésité, maladies auto-immunes, maladies rénales, diabète et divers autres troubles endocriniens.

Le génome des chats ressemble davantage à celui des humains que le génome des souris, et l’organisation du génome félin (l’ordre des gènes sur les chromosomes) est plus proche de celle de l’être humain que ne l’est celle du chien.

L’Atlas du génome du cancer est une immense base de données en libre accès qui répertorie les mutations observées dans différents types de cancer chez les humains. Aucune ressource de ce type n’existe pour les chats.

Les données issues de notre récente publication sont désormais disponibles via le Wellcome Sanger Institute. Elles constitueront une ressource fondamentale et gratuite pour les chercheurs qui étudient le cancer chez les chats et les humains, au bénéfice des deux espèces.

La Conversation Canada

Geoffrey Wood bénéficie d’un financement du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada, du Pet Trust et de l’Institut ontarien de recherche sur le cancer.

ref. Ce que les chats peuvent nous apprendre sur les cancers humains – https://theconversation.com/ce-que-les-chats-peuvent-nous-apprendre-sur-les-cancers-humains-277929

Les groupes armés comblent un vide politique au Mali : il est essentiel d’y remédier pour mettre fin à la violence

Source: The Conversation – in French – By Norman Sempijja, Associate professor, Université Mohammed VI Polytechnique

Le Mali est en proie à des troubles politiques depuis 2012. Cette année-là a été marquée par un coup d’État militaire et la prise de contrôle des régions du nord de ce pays d’Afrique de l’Ouest par des groupes armés. Au cours des années qui ont suivi, les efforts visant à mettre en place des gouvernements de transition ont échoué. Cette situation a abouti à l’interdiction de tous les partis politiques en mai 2025.

De plus, le pays a connu des vagues d’interventions militaires menées par des acteurs extérieurs tels que la France, les États-Unis et, plus récemment, la Russie. Tous ont investi massivement pour tenter de contenir la menace extrémiste au Mali.

Mais les groupes liés à Al-Qaïda et à l’État islamique ont continué à étendre leur influence. Et fin avril 2026, le gouvernement militaire a été contraint de repousser des attaques coordonnées menées par des séparatistes et des djihadistes à travers tout le pays. Le ministre de la Défense, le général Sadio Camara, a été tué.

Au cours de la dernière décennie, les interventions étrangères ont souvent mal interprété ce qui se passait sur le terrain. Les groupes extrémistes ont tiré parti de problèmes tels que les conflits fonciers, la corruption et la concurrence pour les ressources afin de se légitimer, s’alignant souvent sur les tensions au sein de la communauté. La faiblesse des institutions étatiques et des forces de sécurité a permis à des groupes tels que le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) et l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) de consolider leur pouvoir.

Ces groupes se sont adaptés en formant des alliances et en adaptant leurs discours aux revendications locales, donnant la priorité aux problèmes immédiats plutôt qu’aux objectifs idéologiques.

Nous sommes des politologues qui avons mené des recherches sur la situation sécuritaire au Mali et au Sahel. Notre article récemment publié a montré que les groupes armés non étatiques du Sahel, en particulier au Mali, sont devenus des acteurs clés du pouvoir. Ils influent sur la gouvernance locale en comblant les lacunes laissées par des institutions étatiques faibles.

Alors que des acteurs extérieurs tels que la France, les États-Unis et la Russie accordent la priorité à la lutte contre le terrorisme et à la consolidation de l’État, ils négligent souvent les fonctions de gouvernance que remplissent ces groupes armés non étatiques. Ces groupes fournissent souvent des services essentiels et acquièrent une légitimité locale.

Reconnaître le rôle des groupes armés en tant que détenteurs du pouvoir local ne signifie pas accepter ou légitimer leurs actions. Cependant, ignorer cette réalité a conduit à des politiques qui n’atteignent pas leur cible. Lorsque les interventions se concentrent uniquement sur des solutions militaires, elles risquent de passer à côté des raisons pour lesquelles les populations interagissent avec ces groupes.

Nos conclusions remettent en question les interventions conventionnelles qui se concentrent uniquement sur la défaite des groupes armés non étatiques ou le rétablissement d’un contrôle étatique centralisé. Nous soutenons que les solutions sécuritaires seules sont insuffisantes. Nous préconisons une approche plus nuancée qui intègre le potentiel des groupes armés non étatiques en matière de gouvernance, de légitimité et d’action locale. Des groupes armés non étatiques ont assuré la gouvernance de territoires dans des pays comme la Colombie, la Syrie et le Soudan du Sud, entre autres.

Les groupes armés en tant qu’autorités de facto

Au Mali, les groupes armés ne sont pas seulement des forces combattantes. Dans de nombreuses régions du pays, ils jouent un rôle plus complexe. Il est difficile d’estimer le nombre exact de groupes opérant au Mali. Le plus grand et le plus connu, le JNIM, est une coalition de cinq organisations et revendique plus de 10 000 combattants dans le pays.

Dans le centre et le nord du Mali, à la frontière avec l’Algérie, l’État est souvent distant, absent ou fait l’objet de méfiance. Les groupes armés comblent ce vide. Ils règlent les différends, font respecter les règles, perçoivent les impôts et assurent parfois un minimum d’ordre.

Pour les communautés vivant dans l’insécurité quotidienne, ces fonctions ne sont pas abstraites. Elles ont des effets concrets sur la vie quotidienne.

Notre étude a établi que cela ne signifie pas nécessairement que la population approuve ces groupes ou soutient leur idéologie. Beaucoup n’y adhèrent pas. Cependant, lorsqu’il y a peu d’alternatives, les gens s’adaptent. Ils suivent les règles parce qu’ils en ont besoin pour survivre, pas parce qu’ils y croient.

Cette distinction est importante. Elle aide à expliquer pourquoi ces groupes sont si difficiles à déloger. Leur force ne provient pas seulement des armes, mais aussi de leur ancrage profond dans les réalités locales.

Pourquoi les stratégies militaires échouent

Les efforts internationaux se sont largement concentrés sur la lutte contre ces groupes et la reconstruction de l’autorité de l’État malien. Bien qu’elles partent d’une bonne intention, ces interventions négligent souvent un élément essentiel : qu’advient-il des espaces laissés vacants par ces groupes ?

L’intervention française de 2013 en est un exemple. L’armée française a aidé l’armée malienne à reprendre le contrôle du nord du pays face à l’avancée des islamistes lors de l’opération Serval. L’objectif était d’empêcher les forces extrémistes d’avancer vers Bamako. Cela n’a pas mis fin au conflit. De nombreux combattants se sont déplacés vers des zones rurales où l’État était peu présent et ont tissé des liens avec les communautés locales.

Dans le centre du Mali, où l’élevage bovin est une source de revenus essentielle, cette dynamique a contribué à propager la violence entre les communautés peules et dogon, renforçant ainsi les griefs exploités par les groupes extrémistes.

Parallèlement, les tentatives de renforcement des institutions de l’État se sont heurtées à des difficultés. Dans certaines régions, les forces de sécurité sont perçues comme inefficaces, voire abusives.

Face à cette réalité, les populations se tournent souvent vers tous ceux qui sont capables de leur offrir un certain niveau de prévisibilité et de protection, même s’il s’agit d’un groupe armé.

L’implication des acteurs extérieurs s’est également fragmentée progressivement. Le retrait de la France, la montée du sentiment anti-occidental et l’arrivée de forces liées à la Russie ont créé un paysage d’interventions encombré et parfois conflictuel.

Les différents acteurs ont des agendas divergents, et leur présence ne se traduit pas toujours par une sécurité accrue. Dans certains cas, elle peut même aggraver la situation en renforçant les tensions ou en affaiblissant la confiance dans des institutions déjà fragiles.

Pris entre deux feux, les civils font quotidiennement des choix difficiles. Leurs décisions sont rarement idéologiques, mais plutôt dictées par la survie.

Repenser la réponse

Nous concluons de nos constatations qu’une approche plus réaliste commencerait par une écoute des réalités locales. Elle s’attaquerait aux lacunes qui permettent aux groupes armés de s’implanter. Cela implique d’améliorer l’accès à la justice et à la sécurité, de soutenir les institutions locales et de prendre au sérieux les griefs. Cela signifie également reconnaître que la légitimité se construit à partir de la base, et non d’imposé d’en haut.

L’expérience du Mali montre qu’il y a des limites claires à ce que la force militaire peut accomplir à elle seule. Tant que les interventions négligeront les réalités quotidiennes de la gouvernance et de la survie, elles auront peu de chances d’apporter un changement durable. Tant que ce changement ne se produira pas, les groupes armés resteront difficiles à déloger, non seulement parce qu’ils sont capables de se battre, mais aussi parce que, dans de nombreuses zones, ils font désormais partie intégrante de ceux qui organisent la vie quotidienne.

The Conversation

The authors do not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and have disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Les groupes armés comblent un vide politique au Mali : il est essentiel d’y remédier pour mettre fin à la violence – https://theconversation.com/les-groupes-armes-comblent-un-vide-politique-au-mali-il-est-essentiel-dy-remedier-pour-mettre-fin-a-la-violence-281885

Sept penseurs francophones pour comprendre la condition intellectuelle contemporaine

Source: The Conversation – in French – By Christophe Premat, Professor, Canadian and Cultural Studies, Stockholm University

Qu’est-ce qu’être intellectuel aujourd’hui depuis l’Afrique ou ses diasporas, sinon occuper une position instable, prise entre héritages coloniaux, contraintes globales et luttes pour une autonomie critique, au prix fréquent d’une marginalisation sociale ?

Comme le montre l’ouvrage Sensibilités intellectuelles africaines, auquel j’ai contribué, l’intellectualité africaine ne peut être comprise sans prendre en compte les formes sensibles, éthiques et cognitives par lesquelles les penseurs habitent leur époque. L’intellectuel n’est pas seulement producteur de savoir, il est un sujet situé, traversé par des contradictions, engagé dans un monde qu’il contribue à transformer.


Sortir de l’« intellectuel exotique »

  • Penser la rupture critique – Jean-Godefroy Bidima

La philosophie de Bidima ouvre sur une autre manière de penser, plus relationnelle, plus située, attentive aux formes concrètes de production du sens. Elle s’enracine dans une revalorisation d’une éthique de la palabre.

Loin d’une vision folklorisante, la palabre est chez Bidima une véritable figure philosophique du débat et du jugement. Elle désigne un espace de parole où la vérité ne se décrète pas, mais se construit collectivement, dans la confrontation des points de vue, dans la temporalité longue de l’échange, dans l’attention aux voix multiples.

La palabre est ainsi une pratique épistémique et politique mettant en jeu une rationalité qui ne se réduit pas à l’argument abstrait, mais qui intègre les affects, les expériences, les positions sociales. Elle permet de penser autrement la délibération, en dehors des modèles strictement occidentaux de la raison discursive, tout en évitant toute idéalisation naïve.

Dans cette perspective, l’intellectuel n’est plus celui qui parle de manière surplombante, mais celui qui participe à des dispositifs de co-élaboration du sens. Il doit apprendre à écouter, à se décentrer, à inscrire sa parole dans un tissu relationnel.

Seloua Luste Boulbina radicalise cette exigence en montrant que la colonisation a produit une infrastructure mentale durable. Dans la perspective de Boulbina, penser ne consiste jamais à habiter une langue comme un sol stable, mais à se tenir dans l’écart entre les langues, là où les concepts vacillent et où leur prétendue universalité se fissure.

Sa philosophie relève ainsi d’une déconstruction active : penser “entre les langues”, c’est dès lors assumer une position de discontinuité, de déplacement et d’hybridité, où aucune appartenance linguistique ou conceptuelle ne peut être tenue pour évidente.

Avec Diagne, la sortie de l’aliénation ne passe ni par le rejet ni par la pure déconstruction, mais par la traduction. Celle-ci est pensée comme une opération philosophique majeure : traduire, c’est faire circuler les idées, mais aussi les transformer.

Il défend une conception relationnelle du savoir, où les traditions philosophiques ne sont pas closes, mais en dialogue. L’Afrique n’est pas en périphérie : elle participe activement à la reconfiguration des savoirs. Dans cette optique, l’intellectuel devient un passeur, capable de naviguer entre plusieurs univers linguistiques et conceptuels.

L’intellectuel face au pouvoir : entre critique et marginalité

La pensée de Mbembe s’ancre dans une interrogation radicale sur les formes historiques de la violence. Esclavage, colonisation, postcolonie : ces expériences ne sont pas seulement des événements passés, mais des structures qui continuent d’informer le présent.

Le concept de postcolonie occupe ici une place centrale. Il ne désigne pas simplement la période qui suit les indépendances, mais un régime de pouvoir spécifique, caractérisé par l’imbrication du passé colonial et des formes contemporaines de domination. La postcolonie est un espace où s’entrelacent continuités et transformations. Les logiques de commandement, de violence et de dépendance héritées de la colonisation y sont reconfigurées plutôt que dépassées. Mbembe insiste notamment sur la dimension quotidienne et diffuse du pouvoir postcolonial. Celui-ci ne s’exerce pas seulement de manière coercitive, mais aussi à travers des formes de complicité, de théâtralisation et d’intériorisation.

Le pouvoir et les sujets qu’il gouverne sont pris dans une relation ambivalente, faite à la fois de soumission, de détournement et de participation. Cette ambivalence produit une condition marquée par ce que Mbembe décrit comme une « convivialité » paradoxale avec le pouvoir, où domination et adhésion coexistent.

La postcolonie est ainsi un espace où le politique se mêle à l’affectif, au symbolique, au corporel, produisant une expérience du monde marquée par l’excès, la précarité et l’incertitude. L’intellectuel, chez Mbembe, est celui qui affronte cette configuration complexe. Il travaille à partir d’un monde marqué par ce qu’il appelle une « grande nuit », c’est-à-dire une histoire dense de dépossession et de violence, mais aussi de résistances et de réinventions.

Avec Jean-Marc Ela, la réflexion sur l’intellectuel s’ancre dans une exigence théologique et politique forte : penser à partir du vécu concret des populations, en particulier des mondes ruraux africains longtemps marginalisés par les savoirs dominants.

Sa théologie, proche de la théologie de la libération, rompt avec une approche abstraite et désincarnée du religieux comme du savoir. Elle affirme au contraire que toute pensée authentique doit émerger des conditions réelles d’existence, des expériences de précarité, des luttes pour la dignité et des formes ordinaires de résistance.

Critiquer le développement comme injonction

  • Dénoncer l’injonction au développement – Aminata Traoré

Aminata Traoré propose une critique frontale du discours du développement, qu’elle analyse comme une nouvelle forme de domination. Les politiques économiques globales imposent des normes qui dépossèdent les sociétés de leur capacité d’autodéfinition. Le développement devient une injonction, un cadre contraignant qui reproduit des dépendances.

Son travail met en évidence la dimension politique, culturelle et symbolique de ces processus. L’intellectuel est ici une figure de résistance, qui travaille à restaurer des marges d’autonomie et à redonner sens à la notion de souveraineté. Cette critique s’inscrit pleinement dans les analyses du livre sur la marginalisation structurelle de l’Afrique dans les dynamiques globales.

Pour une habitation poétique du monde

  • Habiter le déphasage – Felwine Sarr

Chez Felwine Sarr, l’intellectuel se caractérise par un décalage avec son environnement. Ce déphasage tient à une lucidité particulière qui lui fait percevoir les contradictions et les non-dits du monde. Une telle perception rend difficile toute adhésion simple et installe une tension intérieure. Cette tension n’est pas seulement inconfortable, elle est aussi la condition d’une pensée critique exigeante.

Cependant, cette lucidité ne conduit pas uniquement à une forme de malaise. Elle ouvre un espace de création. L’intellectuel ne se limite pas à analyser ou à dénoncer, il imagine d’autres possibles et esquisse de nouveaux horizons. Sa clairvoyance devient alors une ressource qui permet de transformer la critique en invention.

Il en résulte une figure à la fois exposée et créatrice, dont la force tient précisément à cette capacité à faire de la lucidité un principe d’ouverture plutôt qu’un simple constat.

  • Une condition plus qu’une école

Ces penseurs ne forment pas une école au sens strict, mais donnent à voir une condition partagée. Ils tracent un espace de pensée où l’exigence intellectuelle naît du rapport concret au monde et d’un refus des solutions toutes faites. Leur diversité ne fragilise pas leur portée, elle en constitue la force, en montrant que la figure de l’intellectuel africain ne se laisse pas réduire à un modèle unique. Cette pluralité apparaît comme une manière d’habiter le réel plutôt que comme une doctrine à suivre. Elle engage aussi un rapport singulier à l’Afrique, non pas comme une essence figée ou un simple objet d’étude, mais comme un horizon de pensée.

The Conversation

Christophe Premat est directeur du Centre d’études canadiennes de l’Université de Stockholm et professeur en études culturelles francophones. Il a codirigé avec Buata B. Malela l’ouvrage Sensibilités intellectuelles africaines (éditions Hermann, 2025), consacré aux formes contemporaines de l’intellectualité africaine.

ref. Sept penseurs francophones pour comprendre la condition intellectuelle contemporaine – https://theconversation.com/sept-penseurs-francophones-pour-comprendre-la-condition-intellectuelle-contemporaine-281903

Yémen–Somalie : l’inquiétante coopération entre ennemis idéologiques menace le commerce mondial

Source: The Conversation – in French – By Brendon Novel, Candidat au doctorat en science politique, Université de Montréal

Dans une région stratégique pour le commerce mondial, des ennemis idéologiques pourraient aujourd’hui coopérer. Les insurgés houthistes du Yémen et le groupe somalien Al-Chabab, branche d’Al-Qaida la plus puissante au monde, échangeraient des ressources logistiques et militaires selon plusieurs rapports de l’ONU et du renseignement étatsunien, sans qu’il soit toutefois question d’une alliance formelle.


Ces échanges concernent notamment des technologies militaires, dont des drones, qui pourraient accroître la capacité d’Al-Chabab à opérer bien au-delà du territoire somalien, dans une zone déjà marquée par de fortes tensions sécuritaires.

Le mouvement Ansar Allah (dont les partisans sont les « Houthistes ») contrôle une partie du nord du Yémen et dispose de capacités militaires lui permettant de perturber la navigation en mer Rouge. Al-Chabab, de son côté, contrôle de larges portions du territoire somalien et mène une insurrection armée contre le gouvernement central.

Dans le cadre de mes recherches doctorales en science politique à l’Université de Montréal, j’ai été amené à m’intéresser aux questions de sécurité dans la Corne de l’Afrique, et plus largement dans le bassin de la mer Rouge, qui constitue l’une des principales routes du commerce mondial entre l’Asie et l’Europe via le canal de Suez.

Des liens opportunistes

Les premières mentions d’une coopération entre les deux groupes remontent à 2024. Le panel d’experts sur le Yémen de l’ONU est le premier à avoir alerté sur un trafic d’armes en expansion entre les côtes somaliennes et yéménites, toutes deux en proie à des conflits depuis 1991 et 2014 respectivement. Ce même panel s’est aussi inquiété d’une coopération croissante entre les deux organisations, tant sur le plan opérationnel que logistique.

Des cadres houthistes se seraient effectivement rendus en Somalie pour y établir des liens directs. Il est également probable que des connexions aient été établies par des individus extérieurs aux deux groupes, mais intégrés à des réseaux criminels qui leur sont liés. Des flux de contrebande de tout type — y compris d’armes — prospèrent en effet depuis longtemps le long des côtes de la Corne de l’Afrique et du Yémen.

À première vue, il peut paraître contre-intuitif que ces deux organisations coopèrent. Les Houthistes sont d’obédience chiite zaydite, alors qu’Al-Chabab s’inscrit dans un courant rigoriste de l’islam sunnite particulièrement anti-chiite.

L’existence d’intérêts matériels circonstanciels entre deux forces idéologiquement opposées n’a toutefois rien d’inédit. Le mouvement houthiste cherche à gagner en influence régionale et à diversifier ses sources de revenus, tandis qu’Al-Chabab vise à enrichir son arsenal militaire.




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Al-Chabab en quête de drones

Toujours selon l’ONU, des militants d’Al-Chabab auraient été formés au Yémen aux technologies de drone et à la fabrication d’engins explosifs sophistiqués. Par-là, Al-Chabab cherche à rendre ses assauts plus efficaces et meurtriers contre les forces gouvernementales somaliennes et leurs soutiens internationaux.

Ce faisant, les Houthistes auraient déjà fourni des drones armés aux militants somaliens qui leur ont également demandé des missiles guidés. Très utilisés au cours des attaques houthistes contre des navires en mer Rouge et dans le golfe d’Aden entre 2023 et 2025, ces équipements conféreraient à Al-Chabab une capacité de nuisance encore plus importante, en Somalie et au-delà.

Jusqu’à présent, l’organisation se sert de drones essentiellement pour des activités de surveillance et de renseignement. L’acquisition de drones offensifs donnerait à ses militants un levier de plus face à une armée somalienne déjà en grande difficulté.

Une expansion territoriale quasi continue

Depuis son émergence au milieu des années 2000, Al-Chabab s’est imposé comme la branche d’Al-Qaida la plus puissante au monde. L’organisation contrôle aujourd’hui de larges portions du territoire somalien, au centre et au sud du pays. Sa force repose d’abord sur les défaillances militaires, politiques et économiques du gouvernement somalien et de ses soutiens étrangers.

Al-Chabab prospère en effet sur l’échec du processus de reconstruction de l’État somalien selon un modèle fédéral. L’organisation exploite en particulier les rivalités — parfois violentes — entre l’armée fédérale et les forces régionales en quête d’autonomie. Ses militants profitent de ces dissensions, toujours plus importantes, alors que le pouvoir central à Mogadiscio, la capitale, s’efforce de centraliser le pouvoir et les ressources économiques du pays.

Comme l’armée somalienne, les forces internationales engagées à leur côté depuis le milieu des années 2000 — notamment celles de l’Union africaine — sont mises en difficulté par Al-Chabab.

Les États-Unis sont également en peine. En 2025, le nombre de frappes états-uniennes en Somalie n’a jamais été aussi important. Si elles ont permis d’affaiblir le groupe État islamique dans le nord du pays (aussi suspectées de liens avec les Houthistes), elles n’ont que peu affecté le contrôle territorial d’Al-Chabab.




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Risques d’instabilité régionale accrue

Après l’opération Hilaac (« éclair »), menée avec le soutien de Washington contre l’État islamique dans la province autonomiste du Puntland au nord, une nouvelle opération, Onkod (« tonnerre »), se prépare contre Al-Chabab dans une région côtière à l’ouest du Puntland. Les militants de l’organisation y renforcent donc leurs positions. Leurs actions — pour l’instant limitées — pourraient alors déborder sur le golfe d’Aden qui voit passer près de 30 % du trafic mondial de conteneurs.

Entre 2023 et 2025 déjà, ce passage maritime a traversé une période de forte instabilité du fait des attaques houthistes en mer Rouge en soutien au peuple palestinien. Ces opérations ont mobilisé l’attention et les ressources des forces internationales présentes dans la région, contribuant à un regain des attaques de piraterie depuis les côtes somaliennes. Si ces attaques ont diminué aujourd’hui, un retour de l’instabilité n’est pas exclu.

Une présence d’Al-Chabab plus marquée dans le nord de la Somalie pourrait y contribuer. Dans le même temps, les Houthistes pourraient eux aussi participer à l’instabilité de cet espace maritime, dans un contexte de guerre ouverte entre l’Iran, les États-Unis et Israël depuis février. L’économie mondiale, déjà exposée aux perturbations du détroit d’Ormuz, en serait alors d’autant plus fragilisée.

La Conversation Canada

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ref. Yémen–Somalie : l’inquiétante coopération entre ennemis idéologiques menace le commerce mondial – https://theconversation.com/yemen-somalie-linquietante-cooperation-entre-ennemis-ideologiques-menace-le-commerce-mondial-278176

Trois morts sur un bateau de croisière : ce qu’on sait du hantavirus andin

Source: The Conversation – in French – By Benoit Barbeau, Associate professor, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Le bateau MV Hondius, foyer du hantavirus qui a causé la mort de trois passagers et en a infecté au moins cinq autres, a quitté le Cap-Vert mercredi et est attendu samedi à Tenerife, dans l’archipel espagnol des Canaries, d’où l’évacuation des passagers, dont des Canadiens, devrait débuter lundi.

C’est le virus des Andes qui est ici en cause, le seul du groupe des hantavirus transmissible entre humains, notamment par des gouttelettes de salive et par l’urine.

Il est peu probable que la première personne contaminée par ce hantavirus l’ait été à bord du MV Hondius ni au cours d’une escale. Le temps d’incubation pointe vers une contamination survenue avant le départ d’Ushuaïa, dans le sud de l’Argentine, au début du mois d’avril. Plusieurs des passagers de la croisière ont voyagé en Argentine et au Chili, où le virus est endémique.

Le risque présenté par ce hantavirus est « faible » pour « le reste du monde », a déclaré l’Organisation mondiale de la santé (OMS), qui balaie toute similitude avec la pandémie de Covid-19.

Mais que sait-on de ce hantavirus ? Nous avons joint le professeur Benoît Barbeau du département des sciences biologiques de l’UQAM, expert en virologie, dont les recherches portent sur les rétrovirus humains et les coronavirus.


The Conversation Canada : À quoi avons-nous affaire avec l’hantavirus andin ?

Dr Benoît Barbeau : Il fait partie d’un groupe de virus regroupé sous le genre orthohantavirus. Le type andin peut occasionnellement être transmis à l’humain par des rongeurs (par les particules d’excréments ou d’urines) et provoquer des syndromes pulmonaires et hémorragiques, potentiellement mortels.

Ce qu’on comprend, mais on n’en a pas la certitude pour l’instant, c’est qu’une personne aurait visité des endroits, en Argentine, où il y avait présence de souris sylvestres infectées. Après avoir été en contact avec des particules d’excréments ou d’urine, sans le savoir, elle aurait pu inhaler celles-ci ou tout autre type de matière similaire. C’est le scénario le plus probable. Cette personne serait arrivée sur le bateau en étant déjà infectée. La contamination d’autres passagers s’est poursuivie à partir de là.

Il faut savoir que l’hantavirus andin n’a pas une efficacité de transmission très forte entre humains. Ça se fait par les urines, la salive, les contacts répétés… Par exemple, sur un bateau, dans une même cabine, avec des contacts fréquents. Le virus n’est pas transmissible en aérosol, comme la grippe ou la Covid. C’est quand même rassurant.

TCC : Il n’est pas si aisément transmissible, mais beaucoup plus mortel…

B.B. : En effet. Ce virus provoque deux types de maladies : une fièvre hémorragique, qui fait penser à Ebola, et qui a un taux de mortalité important (NDLR Jusqu’à 40 %), ou un syndrome pulmonaire, tout aussi létal. À l’heure actuelle, on n’a pas de traitements antiviraux. On ne peut que soulager les symptômes.

TCC : C’est un virus moins efficace dans sa transmission, mais son incubation peut être longue…

B.B : En effet, l’incubation peut aller jusqu’à huit semaines, contre deux à trois jours pour la Covid. Ça complexifie évidemment la chaîne de transmission. Cela dit, la personne ne sera pas contagieuse pendant ces huit semaines, mais fort probablement davantage quand les symptômes vont apparaître.

TCC : Pourquoi l’Amérique du Sud est-elle plus touchée par cette forme d’hantavirus ?

B.B. : On ne sait pas trop. De manière générale, en fait, on en sait peu sur ce virus, qui a été identifié à la fin des années 70 seulement. C’est donc un virus relativement récent pour nous, même si on sait que dans l’histoire, certaines éclosions y seraient liées. Il est présent dans plusieurs endroits (dont au Canada), mais demeure très peu prévalent. Depuis 1989, on en a recensé une centaine de cas chez l’humain au Canada. Parmi eux, une vingtaine sont décédés. Cela dit, peut-être que d’autres personnes ont été infectées et non recensées.

Ce qu’on sait, c’est que la souris sylvestre est la principale souche d’infection. Elle peut être porteuse du virus, mais plus tolérante à l’infection, donc elle n’est pas malade, et les risques de contagion sont plus grands. Elle devient un réservoir. Un peu comme la chauve-souris pour plusieurs virus, comme Ebola, les coronavirus, et le virus de la rage.

TCC : Est-ce que la présente éclosion, très médiatisée, poussera à développer davantage la recherche ?

B.B. : Possiblement… On espère un éveil du côté des gouvernements. On aurait intérêt à mieux investiguer. Mais on finance davantage la recherche sur les virus qui ont le plus d’impact sur un pays et sur sa population. Et comme la majorité des hantavirus n’est pas transmissible d’humain à humain, il n’y a pas tant d’intérêt pour les gouvernements d’investir dans la recherche.


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Mettre de l’énergie et de l’argent pour développer un vaccin ne serait pas très rentable non plus, car un vaccin efficace pour le type andin, par exemple, serait fort possiblement inefficace pour les autres hantavirus, et il y en a beaucoup. Ça ajoute à la complexité. Il vaut mieux investir dans les traitements, c’est plus efficace. On pourrait commencer par réutiliser ou tester d’autres antiviraux connus.

TCC : À quoi s’attendre pour la suite ?

B.B. : Tout dépend de ce qui va découler des analyses épidémiologiques… Il y a des passagers qui ont quitté le bateau de croisière avant qu’on sache qu’il y avait une éclosion. Il faut les retracer, eux et les gens avec qui ils ont été en contact. Le transfert des passagers toujours à bord du bateau doit se faire dans les prochains jours, à partir des îles Canaries. Les gens seront rapatriés dans leur pays respectif. Ils seront isolés et confinés avec des mesures qui seront certainement strictes, il n’y a donc pas de risque de transmission dans la population.

Je crois qu’on peut être confiant. Mais il faut rester très vigilant.

La Conversation Canada

Benoit Barbeau ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Trois morts sur un bateau de croisière : ce qu’on sait du hantavirus andin – https://theconversation.com/trois-morts-sur-un-bateau-de-croisiere-ce-quon-sait-du-hantavirus-andin-282320

Conférence de Santa Marta : les nouvelles pistes de la diplomatie climatique qui émergent hors des COP climat

Source: The Conversation – France (in French) – By Jean-Baptiste Meyer, Directeur de recherche (Centre Population et Développement), Institut de recherche pour le développement (IRD)

Et si la diplomatie climatique se réinventait en dehors du format traditionnel des COP ? En Colombie, à l’occasion d’une conférence organisée à Santa Marta du 24 au 29 avril 2026, une dynamique alternative a émergé : plus ouverte, elle cherche à dépasser les blocages multilatéraux en plaçant la diversité des savoirs au cœur des décisions.


S’il y a un constat sur lequel convergent les « climato-négationnistes » et les activistes climatiques radicaux, c’est l’inutilité des COP, organisées sous l’égide des Nations unies (Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, UNFCC de son acronyme en anglais). Dans les deux cas, on leur reproche une inefficacité de plus en plus apparente, où les décisions sont nécessairement prises au consensus. En conséquence, le consensus devient tellement mou qu’il n’en exprime plus rien de significatif ni d’opératoire.

Ainsi le résume la bande-annonce d’un film documentaire à venir dans le courant de l’été 2026, en partenariat avec l’Institut de recherche pour le développement (IRD) et l’Université nationale de Colombie.

Bande-annonce du documentaire De Los Andes a Belém (2026).

Du 24 au 29 avril 2026 à Santa Marta, en Colombie, une conférence inédite a voulu replacer enfin la sortie des combustibles fossiles au cœur de l’agenda international. Co-organisée par la Colombie et les Pays-Bas, elle a regroupé 57 États volontaires (et l’Union européenne en tant que telle, NDLR).

Qu’a-t-il été décidé à cette occasion ? À rebours des COP climat, où ce sont avant tout les textes finaux qui comptent, pesés au mot près, car votés par les représentants d’États, c’est ici surtout la méthode de travail qui diffère, beaucoup moins rigide. Elle ne s’accompagnait d’aucune obligation de production particulière, si ce n’est d’engager le processus de constitution d’une feuille de route pour la sortie des énergies fossiles. La rencontre a ainsi inauguré de nouvelles modalités de coopération mondiale sur les enjeux socio-environnementaux.




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Dépasser le blocage des COP grâce à une coalition de volontaires

Le débat sur la paralysie des négociations multilatérales en général – et celle des COP climat en particulier – n’est guère nouveau. Leur répétition annuelle exacerbe les frustrations de ceux qui souhaitent réellement progresser sur les questions climatiques.

À la COP30 de Belém, en novembre 2025, une quarantaine de pays avaient exprimé leur mécontentement quant à l’absence de mention de la sortie des énergies fossiles dans la déclaration finale. Plus de 80 se sont associés à l’initiative encourageant à poursuivre les travaux d’élaboration d’une feuille de route en ce sens.

La Colombie et les Pays-Bas ont alors invité les États qui souhaitaient travaillaient sur ce point à se réunir dans une conférence en marge des COP. Autrement dit, la conférence de Santa Marta ne s’est certes pas tenue dans le cadre onusien, mais s’est toutefois inscrite dans le prolongement de la précédente COP climat.

Préparée dans un laps de temps exceptionnellement court (moins de la moitié d’une année, contre un an pour les COP climat), cette conférence inédite avait une organisation moins cadrée au plan organisationnel. Aux dires d’observateurs et de participants, on y percevait un petit côté brouillon : davantage d’improvisation, voire parfois un manque de clarté sur les livrables attendus et les prochaines étapes.

Pourtant, ces faiblesses – inhérentes au format de la conférence spontanée, point d’étape entre la COP30 du Brésil et la COP31 en Turquie – ont, aux dires des participants, pu être dépassées, notamment grâce à son caractère volontaire. Juan Carlos Monterrey Gómez, envoyé climatique du Panama, cité dans le Climate Diplomacy Brief, a par exemple déclaré :

« Santa Marta est un moment historique, car c’est la première fois que nous pouvons ouvrir nos cœurs, ouvrir nos esprits et avoir une véritable conversation sans ces stupides demandes de mise au vote, sans ces stupides procédures qui font dérailler toute la séance et ne nous laissent que dix minutes pour aborder le fond. »




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La méthode Santa Marta ? Un bouillon de culture plutôt que des zones bleue et verte

Concrètement, la conférence a successivement réuni trois composantes : un panel académique (baptisé Academic Dialogue) où les scientifiques du monde entier ont pu émettre des recommandations, un « sommet des peuples », avec notamment des représentants associatifs, communautaires et syndicaux et, enfin, un segment de haut niveau (Transition Away from Fossil Fues, ou TAFF, regroupant essentiellement des représentants gouvernementaux spécialisés.

Cette concentration de thématiques, de compétences et de volontés dans des espaces restreints a favorisé un véritable bouillon de culture permettant des échanges fertiles. Il contraste avec l’organisation physique des COP, où plusieurs milliers de participants se retrouvent dans une multitude de pavillons, souvent sur plusieurs bâtiments. L’espace y est alors divisé entre zone bleue, réservée aux délégations nationales, aux organismes onusiens et aux ONG observatrices, et où se déroulent les négociations officielles de la COP28, et zone verte, ouverte à toutes les autres parties prenantes.




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Contrairement aux COP, où ce sont les délégations nationales qui débattent (les discussions relatives à l’état de la science, par exemple, se déroulent à un autre moment, sous l’égide d’un organe subsidiaire, la conférence de Santa Marta a proposé une méthodologie transversale, impliquant en amont 15 groupes de travail transnationaux. Une grande hétérogénéité a caractérisé l’ensemble de ces groupes, allant des représentants des sciences à ceux de la société civile, en passant par les entités publiques à différentes échelles, ainsi que des agences de financement ou des entreprises multinationales.

Au cours des deux mois qui ont précédé la rencontre, ces derniers ont planché sur trois enjeux fondamentaux : la dépendance structurelle aux combustibles fossiles, l’action sur l’offre et la demande et les modalités de la coopération internationale et de la diplomatie climatique.

Répartition des groupes de travail en amont de la conférence de Santa Marta (Colombie).
Fourni par l’auteur

Malgré la diversité de statuts et d’intérêts des participants à ces groupes de travail, un certain nombre de points de convergence sont apparus :

  • les progrès réalisés par les alternatives aux fossiles sont irréversibles,

  • il est indispensable de mettre fin aux soutiens fiscaux et juridiques à l’extraction des combustibles,

  • pour y parvenir, la concertation et la dialogue sont essentiels.

Remettre la science au centre, sans oublier les savoirs autochtones

À Santa Marta, la science a gardé un rôle fondamental, acté à la fin de la conférence par l’instauration d’un conseil spécifique. Sa fonction est de nourrir les processus de décision, à partir de connaissances élaborées de façon rigoureuse. Lors de la conférence, les participants ont exprimé leur foi dans une politique fondée sur les preuves (evidence based policy). Elle confère une responsabilité majeure à la communauté scientifique.

Mais, en parallèle, cette communauté est aussi de plus en plus sollicitée pour s’ouvrir à d’autres modes de connaissances (traditionnelles/ancestrales, locales…). D’aucuns verraient dans cette coopération des contradictions insurmontables, du fait d’une incompatibilité irréductible des savoirs. Mais dans les faits, ce cheminement commence déjà à porter ses fruits.

L’hétérogénéité de la participation des corps sociaux à la conférence a ainsi permis d’introduire de véritables porte-paroles des entités naturelles. Au-delà des chercheurs, régulièrement convoqués pour en expliquer les comportements et la dégradation, elles ont également mis à l’honneur les communautés indigènes, paysannes ou afro-descendantes

Le mariage cognitif entre ces savoirs hétérogènes requiert toutefois un travail transépistémique. Les épistémies varient considérablement entre celles fondées sur le scepticisme organisé (les disciplines scientifiques) et celles recourant aux explications traditionnelles parfois d’ordre religieux, qui font intervenir des entités spirituelles, par exemple. Pourtant, des convergences notables existent, notamment pour ce qui est de la conscience écologique, susceptibles d’influencer les positions politiques qui en découlent.

Malgré tout, une certaine hiérarchie a pu perdurer durant la conférence entre ces acteurs de la diversité culturelle et ceux de la gouvernance, inscrite dans la division successive des séquences (académique, société civile puis représentation gouvernementale) et leur degré d’exclusivité. Mais la tendance à l’ouverture et à l’inclusion manifeste plus qu’un changement idéologique : c’est aussi une modification (partielle mais réelle) des références objectives.

On retrouve en effet, dans la nouvelle diplomatie climatique portée à Santa Marta, une « esquisse du Parlement des choses », telle que décrite par Bruno Latour en 2018. Elle consiste à revoir les rôles attribués au politique, à l’expertise et à la technocratie, et où ce ne serait plus seulement les humains qui auraient le droit d’être représentés.

Ce concept pose de nouvelles questions au droit et à l’économie politique internationale. Un ouvrage à paraître prochainement, issu d’un projet européen et latino-américain sur la transition écologique auquel j’ai collaboré, entame la remise en question de la conception de la géopolitique centrée sur l’humain.

Vers une nouvelle géopolitique climatique ?

Les efforts déployés à Santa Marta ont transcendé les clivages nationaux, mais aussi nord-sud, d’une certaine manière. Avec une présidence bicéphale eurolatino (colombo-néerlandaise), et euro-océanique pour la prochaine conférence qui sera co-organisée par l’Irlande et Tuvalu, le grand partage manichéen des responsabilités historiques de l’empreinte écologique (qui, historiquement, est un point d’achoppement des COP climat) n’a, certes, pas été complètement effacé. Il a toutefois été adouci par le cadrage de la conférence sur la recherche de solutions.

Toutes les régions du monde étaient représentées, avec une majorité relative de l’Europe (plus d’un tiers des pays officiellement présents), suivie de l’Amérique latine, puis de l’Asie, de l’Afrique et de l’Océanie. Aucun des grands pays à prétention hégémonique n’était invité – ni les États-Unis, ni la Chine, ni la Russie – et le seul des grands émergents à participer était le Brésil.

En janvier 2026, le premier ministre canadien Mark Carney évoquait justement un tel modèle à l’occasion du Forum économique de Davos : celui où la volonté des pays intermédiaires permettrait de construire et de viabiliser des coalitions alternatives, face à l’imposition unilatérale de l’hyperpuissance.

Déclaration du premier ministre canadien Mark Carney, lors du Forum de Davos, en janvier 2026.

Mais la vision de la conférence de Santa Marta s’affirme et se distingue sur au moins deux points :

  • le premier concerne l’importance accordée au Sud global,

  • et le deuxième, l’irruption des non-humains dans le champ de la géopolitique.

Même si la prégnance du Nord demeurait dans les coordinations, la composition de l’assistance lors des réunions privilégiait naturellement la participation de ressortissants du Sud. Les sujets abordés reflétaient des enjeux qui les concernent au premier chef, puisque les impacts écologiques actuels les affectent en priorité. En mettant le Sud au cœur des débats, une telle rencontre participe du rééquilibrage de ces derniers et renouvelle la façon de les aborder.

Avec ce renouvellement de la contradiction à son endroit, le négationnisme climatique (qui peut, on l’a vu avec la sortie des États-Unis de l’accord de Paris, trouver des relais à l’échelle des États) a de fortes chances d’être progressivement confronté à un isolement accru. Ses velléités d’entraînement ont fait long feu à Belém, où aucun pays n’est sorti de l’accord de Paris. Elles pourraient se voir débordées par des initiatives telles que celles explorées à Santa Marta, qui a aussi voulu anticiper ses effets pervers. Des mécanismes ont ainsi été envisagés pour contrer l’augmentation de la demande d’hydrocarbures que pourrait générer une baisse des prix du fait de la croissance des énergies renouvelables.

La crise économique mondiale causée par les tensions sur l’approvisionnement en pétrole passant par le détroit d’Ormuz rappelle, dans tous les cas, l’urgence d’accélérer la transition énergétique.

The Conversation

Jean-Baptiste Meyer a reçu des financements de son institut l’IRD.

ref. Conférence de Santa Marta : les nouvelles pistes de la diplomatie climatique qui émergent hors des COP climat – https://theconversation.com/conference-de-santa-marta-les-nouvelles-pistes-de-la-diplomatie-climatique-qui-emergent-hors-des-cop-climat-282288

Hacker la bombe ? Ce que l’IA Mythos révèle du pari de la dissuasion nucléaire

Source: The Conversation – France in French (3) – By Thomas Fraise, Postdoctoral research fellow, University of Copenhagen; Sciences Po

Claude Mythos est une intelligence artificielle de pointe, développée par la société Anthropic, dont les capacités avancées en cybersécurité offensive suscitent autant de fascination que d’inquiétude. Gguy/Shutterstock

L’apparition de l’IA Mythos, présentée comme capable de détecter rapidement des failles informatiques majeures, montre que les capacités offensives dans le cyberespace progressent très vite. Cette évolution pourrait rendre les systèmes nucléaires plus vulnérables et augmenter le risque d’erreurs, de sabotage ou d’escalade accidentelle.


En 1983, le film WarGames imaginait un adolescent qui, entré par accident dans un système informatique du Pentagone, déclenchait un programme de simulation, lequel était interprété comme un prélude à une guerre nucléaire. Le film avait tant marqué Ronald Reagan qu’il avait interrogé ses conseillers sur la possibilité d’une telle intrusion dans les systèmes américains les plus sensibles. Une semaine plus tard, la réponse était venue : « Monsieur le Président, le problème est bien plus grave que vous ne le pensez. »

Les politiques autour de l’armement nucléaire reposent sur une série de paris, souvent lointains, sur l’avenir de la dissuasion nucléaire. D’abord, les pays dotés de l’arme nucléaire considèrent que la peur de leur riposte suffira toujours à empêcher un adversaire de les attaquer en premier, et qu’ils disposeront toujours de l’expertise et de la chance nécessaires pour prévenir des explosions accidentelles. Ils estiment donc que la possession de l’arme nucléaire sera pour eux, au cours des décennies à venir, source de sécurité et non d’insécurité.

Or, comme nous le montrons avec mes collègues Sterre van Buuren et Benoît Pelopidas, il existe plusieurs scénarios futurs plausibles dans lesquels posséder des armes nucléaires engendrera plus de coûts réels que de bénéfices potentiels dans un monde où la température aura augmenté de plusieurs degrés. Maintenir un arsenal crédible et sûr exigera de faire des choix budgétaires, au détriment d’autres dépenses rendues urgentes par la crise climatique. L’univers des risques existentiels pour un Etat, qui pourrait justifier l’usage de l’arme nucléaire, peut aussi s’élargir. Des experts s’inquiètent que des risques de pénurie d’eau au Pakistan et en Inde ne deviennent un terrain fertile pour un conflit menant à une escalade nucléaire.L’univers des risques existentiels pour un État, qui pourrait justifier l’usage de l’arme nucléaire, peut aussi s’élargir. Des experts s’inquiètent que des risques de pénurie d’eau au Pakistan et en Inde ne deviennent un terrain fertile pour un conflit menant à une escalade nucléaire.

Mais il existe un autre pari, bien plus implicite : celui que les arsenaux nucléaires, qui sont des systèmes technologiques complexes et hautement digitalisées, ne possèdent aucune vulnérabilité cyber qui pourrait être exploitée par un acteur souhaitant empêcher son fonctionnement normal.

La récente percée de l’intelligence artificielle Mythos révèle à quel point les conditions de ce pari peuvent changer sur le long terme.

Mythos et l’avenir de la cybersécurité

Le 7 avril 2026, la compagnie Anthropic – qui commercialise la série de grands modèles de langages (LLM) Claude – annonçait la création de son nouveau modèle d’intelligence artificielle (IA) : « Mythos ». Ce modèle, qui n’a pas été mis sur le marché mais rendu disponible à un groupe de travail restreint composé d’une douzaine des principaux géants américains de la technologie (Google, Microsoft, Apple, NVidia, Amazon Web Services, etc.), obtiendrait un taux de succès sans précédent en matière de détection des failles dans les systèmes informatiques.

Mythos aurait ainsi été capable de détecter, avec un impressionnant taux de succès, des failles « zero-day » dans différents navigateurs informatiques, logiciels ou systèmes d’exploitation. Une faille « zero-day » est une faille de sécurité critique dans un système d’information, contre laquelle aucune protection n’existe pour l’instant, rendant ainsi possible une attaque laissant un délai de « zéro jour » pour réagir. Selon Anthropic, Mythos aurait réussi à développer en un temps record (sans doute moins d’une journée) des méthodes permettant d’exploiter ces failles avec un taux de succès de 72,4 %, largement supérieur aux autres modèles existants.

Si ces informations proviennent de la compagnie elle-même – qui a tout intérêt à exagérer les résultats –, certaines preuves publiques ont toutefois été apportées. Sylvestre Ledru, le directeur de l’ingénierie chez Mozilla responsable du navigateur Firefox, a déclaré que Mythos avait permis de découvrir un nombre « proprement hallucinant » de vulnérabilités dans leurs logiciels. Une faille de sécurité vieille de près de vingt-sept ans, ayant survécu à un grand nombre d’audits, a par exemple été découverte dans un système d’exploitation libre très utilisé par des services de sécurité informatique, OpenDSB.

Mythos révèle un problème de fond : l’augmentation des capacités offensives – non seulement des États, mais aussi d’acteurs privés comme des cybercriminels – dans le cyberspace risque d’être accélérée par le développement de l’IA, et une incertitude émerge quant à la capacité des acteurs défensifs à réagir suffisamment vite pour corriger les vulnérabilités existantes.

Même dans le cas où Mythos ne serait pas à la hauteur des performances annoncées, le développement des LLM depuis le début des années 2020 a montré à quel point leurs performances s’améliorent vite. Nous faisons donc face à une accélération du développement des capacités offensives et de la diffusion de celles-ci à un nombre d’acteurs plus large. Cela signifie une potentielle tendance à la hausse de la probabilité de succès d’une cyberattaque, ainsi qu’une augmentation du nombre absolu de ces attaques.

La vulnérabilité des arsenaux nucléaires

Pour comprendre la vulnérabilité des armes nucléaires aux cyberattaques, il faut avoir à l’esprit le fait que par « arsenal nucléaire », on entend bien plus qu’un stock de têtes nucléaires. Le fonctionnement normal des arsenaux nucléaires modernes repose sur une large configuration de technologies : têtes nucléaires, missiles permettant de transporter ces armes, technologies de communication (permettant d’assurer que l’ordre soit transmis depuis le président jusqu’à l’opérateur chargé d’actionner ces armes), ainsi qu’un ensemble de technologies d’alerte avancée servant à surveiller le ciel à la recherche de potentiels signaux d’une attaque nucléaire adverse. Ces éléments doivent être capables de communiquer entre eux pour assurer le contrôle de ces armes.

Et ils sont plus nombreux qu’on pourrait le penser. Comme le note Herbert Lin, chercheur à l’Université de Stanford et auteur d’une étude sur les cybermenaces contre les armes nucléaires, la métaphore du « bouton nucléaire » est simplifiée : une fois que le président appuie dessus, un ensemble de « cyber-boutons » doivent être pressés pour déclencher les opérations nucléaires, et les contrôler – autant d’échelons où des attaques informatiques pourraient s’insérer pour empêcher, par exemple, l’arrivée de l’information pertinente.

Le président pourrait ne pas recevoir suffisamment d’informations – ou ne pas en recevoir du tout – pour déterminer qu’une attaque est en cours. Ou alors, il pourrait ne pas être en mesure de communiquer à ses forces sous-marines l’ordre de tir. Pis, on pourrait voir se réaliser le scénario catastrophe imaginé depuis les années 1950 : un faux ordre de tir pourrait être communiqué aux opérateurs de missiles.

Les scénarios n’ont pas besoin d’être aussi radicaux : l’ordre pourrait être communiqué, mais avec un retard, ou ne pas être communiqué à l’ensemble des forces, menant à une riposte moindre que celle désirée. Ladite riposte pourrait être bloquée : en 2010, un centre de commandement américain a perdu la communication avec une cinquantaine de missiles nucléaires pendant près d’une heure. Un adversaire pourrait savoir tirer profit de telles failles.

Alternativement, une cyberattaque d’ampleur menée par des acteurs non étatiques pourrait créer l’impression qu’un adversaire cherche à s’en prendre à notre arsenal nucléaire, créant un risque d’escalade par « inadvertance ».

On peut aussi imaginer des actions cyber contre les armes elles-mêmes, le hardware plutôt que le software de l’arsenal. Bien sûr, les acteurs de la sécurité nucléaire ne se contentent pas d’attendre qu’une attaque survienne sur l’un de ces systèmes. Ils développent et testent leurs capacités défensives de manière continue. Le problème est que la complexité des systèmes existants ne permet pas d’affirmer avec certitude qu’il n’existe « aucune vulnérabilité ».

C’est James Gosler, ancien responsable de la sécurité informatique des systèmes nucléaires américains au sein du laboratoire Sandia, qui l’affirme : à partir des années 1980, du fait de la complexification exponentielle des composants internes aux armes nucléaires, « vous ne pouvez désormais plus affirmer que l’ensemble des microcontrôleurs (destinés à assurer le fonctionnement du mécanisme déclenchant l’explosion) sont invulnérables ».

Cela ne signifie pas non plus que des vulnérabilités existent nécessairement. Mais cela veut dire qu’aucun acteur n’est en mesure de savoir s’il y en a. Alors, faut-il craindre que l’arsenal nucléaire français, ou bien n’importe quel autre arsenal ciblant la France, soit « hacké » dans le futur ?

En fait, on ne sait pas. Des scénarios de ce type sont de l’ordre du possible : il n’existe pas de large système d’information complexe dont on puisse garantir, avec une totale certitude, la fiabilité totale. L’évolution des outils permettant des cyberattaques, et leur potentielle diffusion auprès d’un large nombre d’acteurs étatiques et non étatiques, rend ce type de scénario futur potentiellement plus probable et, dans tous les cas, plausible.

Un nouveau pari sur le futur

Mythos met en lumière une nouvelle modalité du pari nucléaire, née du développement des nouvelles technologies et de leur intégration aux arsenaux nucléaires.

Nous parions d’abord sur l’absence de vulnérabilité au sein de ces systèmes – alors même qu’il est impossible de mesurer cette probabilité avec certitude. Elle évolue avec le temps, au rythme des systèmes mis à jour, remplacés, connectés à d’autres. Si une vulnérabilité existe malgré tout, nous parions ensuite sur le fait que, en temps voulu, l’évolution des capacités offensives dans le cyberespace sera constamment égalée, et toujours à temps, par l’évolution des capacités défensives – y compris à l’ère de l’intelligence artificielle. Là encore, cette probabilité est elle aussi indéterminable, puisque le développement de capacités défensives est réactif : il se fait en fonction de la connaissance que l’on a de la nature des capacités offensives et des vulnérabilités existantes, qui sont indéterminables. On fait donc le pari que nos défenses, et celle des autres États dotés d’armes nucléaires, suffiront.

Nous faisons donc le pari que nos défenses contre les cyberattaques, et celle des autres États dotés d’armes nucléaires, seront suffisantes. Dans le cas contraire, alors on fait le pari que la chance sera de notre côté et que les vulnérabilités existantes ne seront pas détectées – comme celle qui existait depuis 27 ans dans le code d’OpenDSB. Il s’agit d’un pari sur la chance puisque dans ce scénario, c’est l’incapacité ou l’absence de volonté adverse, sur laquelle nous n’avons aucun contrôle, à développer des capacités efficaces qui nous sauve.

La capacité des pratiques existantes de contrôle à remplir leur tâche est rendue plus incertaine par l’arrivée de grands modèles d’IA capables de détecter des vulnérabilités et concevoir des cyberattaques de façon massive et automatisée. Faire le choix d’une politique de sécurité fondée sur les armes nucléaires revient à parier sur le fait que, dans le futur comme par le passé, la chance restera toujours de notre côté.

The Conversation

Ce travail a été financé par le Conseil Européen de la Recherche (ERC) au titre du programme-cadre de l’Union européenne pour la recherche et l’innovation Horizon Recherche (projet RITUAL DETERRENCE, convention de subvention n°101043468).

ref. Hacker la bombe ? Ce que l’IA Mythos révèle du pari de la dissuasion nucléaire – https://theconversation.com/hacker-la-bombe-ce-que-lia-mythos-revele-du-pari-de-la-dissuasion-nucleaire-281557

Biais de la recherche médicale : l’Afrique absente des essais cliniques

Source: The Conversation – in French – By Bamba Gaye, MD, MPH, MSc, PhD, Executive Director, Alliance for Medical Research in Africa (AMedRA) | Adjunct Professor at Biomedical Informatics, Emory School of Medicine in Atlanta, Georgia, USA |, Université Cheikh Anta Diop de Dakar

La médecine moderne se targue d’être une science universelle, fondée sur les données issues des essais cliniques.

Mais il existe un biais dans la recherche médicale. Alors que l’Afrique représente environ 25 % de la charge de morbidité du monde et 19 % de la population mondiale. Pourtant, sa population est largement absente des essais cliniques.

L’ampleur de cette exclusion est révélée par une étude phare portant sur 2 472 essais contrôlés randomisés publiés dans le monde entier entre 2019 et 2024.

J’ai dirigé cette équipe de chercheurs, qui a passé au crible les publications médicales les plus influentes dans le monde monde afin de quantifier la représentation africaine. Parmi celles-ci figuraient le New England Journal of Medicine, The Lancet, le Journal of the American Medical Association, Nature Medicine et le British Medical Journal. L’étude portait également sur trois revues de référence en cardiologie : Circulation, l’European Heart Journal et le Journal of the American College of Cardiology.

Je suis médecin-chercheur et je travaille à la croisée de l’épidémiologie cardiométabolique et de la science des données biomédicales. Je me consacre également aux études de population à grande échelle en Afrique et à la prévention cardiovasculaire fondée sur les données.

Les essais cliniques randomisés constituent la pierre angulaire de la médecine factuelle. Introduits au milieu du XXe siècle, ils évaluent rigoureusement la sécurité et l’efficacité des traitements en répartissant aléatoirement les participants dans différents groupes. Cette méthode vise à minimiser les biais. De tels essais ont joué un rôle central dans les avancées médicales majeures, des thérapies cardiovasculaires aux vaccins. Ils continuent de guider les décisions cliniques et le développement de nouveaux traitements à travers le monde.




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Ce que nous avons découvert

Nos résultats révèlent un profond déséquilibre dans le paysage mondial de la recherche clinique. Parmi les cinq revues médicales les plus prestigieuses dans le monde, seuls 3,9 % des essais ont été menés exclusivement en Afrique. En matière de santé cardiovasculaire, ces chiffres tombent à un niveau statistiquement insignifiant. Parmi les essais majeurs publiés dans les principales revues de cardiologie, seules deux études (0,6 %) ont été menées uniquement sur le sol africain.

C’est un problème de fiabilité scientifique. Lorsque les essais cliniques excluent les populations africaines, ils produisent des données qui manquent de « validité externe ». Cela fait référence à la capacité des résultats d’une étude à être généralisés au-delà des participants. La question est de savoir si les conclusions d’un essai clinique resteront valables lorsqu’elles seront appliquées à des populations, des contextes ou des conditions réelles différents.

Sans cette validité, les médecins appliquent des résultats incertains à des millions de patients chaque jour.

La médecine moderne ne peut prétendre être universelle si des populations entières restent invisibles dans la base de données probantes. La biologie, les systèmes de santé et les schémas épidémiologiques ne sont pas identiques partout dans le monde.




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Le fossé et son importance

De nombreux traitements utilisés sur le continent reposent sur des données générées auprès de populations non africaines, ce qui soulève des inquiétudes quant à leur applicabilité.

De plus, la plupart des essais menés en Afrique se concentrent encore sur les maladies infectieuses, malgré le fardeau croissant des maladies non transmissibles telles que les maladies cardiovasculaires.

De nouvelles données montrent que la génétique, l’environnement et l’alimentation peuvent modifier radicalement la façon dont un organisme réagit à un médicament. Il n’est donc pas logique, d’un point de vue médical, qu’un continent entier soit exclu du réseau des essais cliniques.

Il existe également des preuves montrant que certains traitements présentent des profils de sécurité différents chez les patients noirs. Le diabète et la goutte n’en sont que deux exemples. Il en va de même pour certains médicaments courants contre l’hypertension, tels que les inhibiteurs de l’enzyme de conversion de l’angiotensine (ECA). Des recherches montrent qu’ils présentent un risque trois à quatre fois plus élevé d’effets secondaires graves et potentiellement mortels chez les personnes d’origine africaine par rapport aux autres populations.

Lorsque les essais cliniques excluent certaines populations, les médecins sont contraints d’extrapoler les résultats obtenus sur une population et de les appliquer à une autre.

L’étude met également en évidence un décalage dangereux entre le financement mondial de la recherche et l’évolution de la réalité sanitaire en Afrique. Les nouvelles données montrent que près de 76 % des essais menés exclusivement en Afrique portaient sur des maladies infectieuses. Or, le continent connaît actuellement une transformation épidémiologique majeure. Les maladies non transmissibles – maladies cardiaques, accidents vasculaires cérébraux et diabète – représentent désormais environ 38 % de tous les décès dans de nombreux pays africains.

La classe moyenne en Afrique a triplé pour atteindre 300 millions de personnes, contre environ 100 millions au début des années 2000. De plus en plus de personnes vivent désormais suffisamment longtemps avec des modes de vie qui augmentent le risque de maladies chroniques telles que les maladies cardiaques, le diabète et l’hypertension. Par conséquent, il existe un besoin et un marché croissants pour des traitements à long terme permettant de prendre en charge ces maladies, plutôt que pour des thérapies à court terme contre les infections. Pourtant, les essais cardiovasculaires continuent d’être découragés.

Même au sein du continent, les données révèlent de véritables zones d’ombre en matière d’information. L’Afrique du Sud représente plus de 62 % de tous les essais menés sur le continent. L’Afrique centrale, une région qui compte plus de 180 millions d’habitants, était pratiquement absente des registres mondiaux de la recherche. Elle a contribué à moins de 3 % de la production limitée d’essais cliniques du continent.

Parmi les raisons possibles, on peut citer les décennies d’investissements cumulés de l’Afrique du Sud, qui se traduisent par des pôles universitaires plus solides, une meilleure gouvernance de la recherche, des unités d’essais expérimentées et des relations plus établies avec les promoteurs. D’autres régions sont confrontées à des obstacles tels que des institutions de recherche disposant de moins de ressources, un accès plus limité aux plateformes d’essais cliniques, et parfois des problèmes linguistiques et de publication qui peuvent réduire leur visibilité dans les revues de premier plan.

Cette inégalité s’étend à la hiérarchie scientifique elle-même. Même lorsque des sites africains sont inclus dans de grands essais cliniques multiconinentaux, ils sont souvent relégués au rôle de « centres de recrutement » plutôt qu’à celui de partenaires scientifiques.

Notre étude a révélé que les scientifiques africains ne dirigeaient que 3,6 % des essais sur plusieurs continents incluant un site africain.




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Vers une nouvelle ère pour la science africaine

L’Afrique ne devrait pas se contenter d’être un simple lieu où l’on mène des études.

Elle doit être un lieu où la recherche est conçue, dirigée et interprétée. Le modèle actuel crée un cycle de dépendance vis-à-vis de l’extérieur, dans lequel les institutions internationales gèrent le financement et les données. Cela rend les systèmes de recherche locaux fragiles et incapables de traduire les données probantes en politiques nationales.

Il est nécessaire de mettre en place un financement « réservé » pour la recherche dirigée par des Africains, de développer des réseaux régionaux d’essais cliniques et d’imposer aux revues médicales de rendre compte de la diversité des populations participant aux essais.

Des signes indiquent une dynamique croissante. Des organisations telles que l’Alliance pour la recherche médicale en Afrique s’efforcent de former une nouvelle génération de chercheurs africains. L’Afrique doit créer un écosystème de recherche trop important pour que la communauté internationale puisse l’ignorer.

The Conversation

Bamba Gaye, MD, MPH, MSc, PhD does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Biais de la recherche médicale : l’Afrique absente des essais cliniques – https://theconversation.com/biais-de-la-recherche-medicale-lafrique-absente-des-essais-cliniques-282184

Dissuasion algorithmique, rétention : l’IA fait-elle passer la cybersécurité à une nouvelle ère ?

Source: The Conversation – France in French (2) – By Christine Abdalla Mikhaeil, Assistant professor in information systems, IÉSEG School of Management

L’entreprise états-unienne Anthropic, spécialisée en intelligence artificielle générative, a pris début avril la décision de geler la diffusion publique de l’un de ses modèles récents, baptisé « Mythos ».

Selon un communiqué de la société, cette décision découle d’une puissance de calcul et d’une capacité de raisonnement jugées trop « offensives ». Anthropic a choisi de ne partager son modèle qu’avec une coalition de géants technologiques (Apple, Amazon Web Services, Cisco, Google, Microsoft, etc.) dans le cadre du projet Glasswing. Le but annoncé est d’utiliser Claude Mythos Preview pour détecter des vulnérabilités dites « zero-day » (c’est-à-dire inconnues et n’ayant aucun correctif connu) et sécuriser proactivement les logiciels critiques… avant que des acteurs malveillants n’exploitent ces failles.


Les grands modèles de langage savent déjà coder depuis quelques années, mais la presse spécialisée documente désormais un saut plus préoccupant. Des systèmes d’intelligence artificielle (IA) peuvent identifier des vulnérabilités réelles dans des logiciels critiques. Les autorités, comme l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (Anssi), soulignent la capacité des systèmes d’IA à automatiser les attaques.

Les enjeux de la diffusion massive de tels modèles, Mythos compris, dépassent largement le cadre technique. Une cyberattaque d’envergure, automatisée par une IA, pourrait paralyser des systèmes financiers ou logistiques en quelques secondes, avec un coût de remédiation se chiffrant en milliards d’euros. Les enjeux sont aussi sociétaux et de santé, puisque nos hôpitaux, nos réseaux énergétiques et les autres systèmes critiques reposent sur des couches logicielles souvent anciennes, vulnérables à des « attaques de zero-day » désormais générées à la chaîne.

Dans ce contexte, des IA ultraperformantes, comme Mythos, peuvent-elles contribuer à une forme de « dissuasion algorithmique » ? Celle-ci repose sur un principe simple : détecter et neutraliser ses propres vulnérabilités critiques plus vite que n’importe quel attaquant humain ou automatisé – y compris lors d’une attaque – si rapidement que l’attaque en devient inutile ou trop coûteuse.

La rétention de ce modèle par une ou des entreprises privées états-uniennes rouvre également la question de la souveraineté numérique à l’échelle mondiale.

Les systèmes d’IA facilitent les cyberattaques

Historiquement, la cybersécurité repose sur une asymétrie fondamentale : l’attaquant n’a besoin de trouver qu’une seule faille de sécurité, tandis que le défenseur doit toutes les combler dans une forme de course contre la montre.

L’intégration de systèmes d’IA renforce les capacités des attaquants, en premier lieu parce qu’un modèle comme Mythos peut scanner des millions de lignes de code en quelques minutes, là où un humain passait des semaines à analyser le code source d’un logiciel pour y déceler une erreur de mémoire. C’est ce que l’on appelle l’« automatisation de la reconnaissance ».

De plus, l’IA permet le phishing de haute précision, c’est-à-dire des messages frauduleux (le phishing classique) mais plus crédibles, sans fautes d’orthographe, dans n’importe quelle langue et ultrapersonnalisés pour tromper l’utilisateur. L’Anssi alerte d’ailleurs sur l’usage de l’IA générative pour briser les barrières linguistiques et psychologiques traditionnelles qui rend les « pare-feux humains » – c’est-à-dire la vigilance et l’esprit critique des lecteurs – de plus en plus obsolètes.

Enfin, des malwares peuvent désormais réécrire leur propre code en temps réel pour échapper à la détection « par signature ». Cette méthode classique des antivirus consiste à identifier un virus par son « empreinte » (un code déjà connu et répertorié). En changeant constamment de forme (exploitation polymorphe), le malware devient invisible pour ces outils traditionnels.

L’IA pour la cyberdéfense

En miroir, l’IA améliore aussi les capacités de cyberdéfense, grâce à des analyses causales, qui permettent de modéliser les relations entre événements, ainsi qu’en accélérant l’identification d’anomalies par une surveillance automatisée et la priorisation de leurs corrections. Ainsi, un système d’analyse IA a permis en janvier de découvrir 12 failles de sécurité dans OpenSSL, un logiciel essentiel à la protection des communications internet mondiales.

Mythos semble également déjà participer à cette automatisation, et Firefox affirme déjà avoir identifié et réparé 271 vulnérabilités grâce à ce logiciel, ce qui suggère que Mythos excelle effectivement dans la détection de vulnérabilités lorsqu’il a accès au code source.

En revanche, rien ne prouve pour l’instant que Mythos puisse, sans accès au code source et sans intervention humaine, compromettre de manière autonome n’importe quel logiciel fermé.

De plus, des analyses suggèrent que des capacités comparables seraient déjà reproductibles à partir de modèles publics, remettant en cause l’efficacité de cette rétention. Ainsi, Mythos ressemble aujourd’hui davantage à un analyste de sécurité surpuissant, capable d’identifier des failles et de proposer des pistes d’exploitation, qu’à une entité autonome de cyberattaque universelle.

Ce qui inquiète vraiment, ce n’est pas seulement que Mythos sache mieux coder ou mieux tester du code : c’est qu’il semble abaisser le coût, le temps et le niveau d’expertise nécessaires pour découvrir et enchaîner des failles, donc potentiellement accélérer aussi bien la défense que l’attaque.

Vers un nouvel équilibre de la « dissuasion algorithmique » ?

Dans ce contexte, la notion de « dissuasion algorithmique » (algorithmic deterrence en anglais) émerge. Elle peut être comprise par analogie avec la dissuasion nucléaire : il ne s’agirait plus seulement de se protéger, mais de posséder une capacité de réponse et de détection si rapide que l’attaque en devient inutile ou trop coûteuse.

Contrairement au domaine nucléaire, la dissuasion algorithmique repose sur le renforcement des mécanismes défensifs (plutôt que de réponse) : détection accélérée des intrusions, analyse des causes et simulation d’attaques pour boucher les failles avant qu’elles ne soient exploitées.

Avant l’ère de l’IA, la dissuasion algorithmique était plus limitée : les équipes de sécurité réalisaient des tests d’intrusion, une méthode d’évaluation de la sécurité qui repose sur la simulation de cyberattaques, pour identifier les ports ouverts et failles connues, pour enclencher leur correction.

Aujourd’hui, on l’a vu, l’IA peut renforcer les mécanismes défensifs et donc la dissuasion. Mais, dans le meilleur des cas, une IA de défense permet de réduire le coût de la protection et d’augmenter la probabilité qu’un attaquant soit repéré ou neutralisé avant d’atteindre son objectif.

La dissuasion algorithmique reste donc fragile. Même à l’ère de l’IA, elle dépend beaucoup des pratiques des acteurs opérationnels (agences de cybersécurité, armées, entreprises), de la qualité et de la modernité des systèmes hérités qu’ils doivent protéger et intégrer, des stratégies nationales et militaires mises en œuvre par les États ainsi que des dispositifs de gouvernance qui définissent les règles, les responsabilités et les mécanismes de contrôle de l’IA.

Le dilemme de la rétention d’outils de dissuasion : sécurité contre transparence

Ne pas rendre disponibles au grand public certains modèles peut sembler responsable, car cela évite de publier des capacités offensives qui seraient immédiatement détournées. Mais cette rétention concentre le pouvoir technologique entre quelques mains et réduit la transparence scientifique.

Le débat rejoint ici celui du cadre l’AI Act européen, qui impose déjà des obligations de transparence, de traçabilité et de documentation pour les modèles d’IA d’usage général, tout en cherchant à concilier innovation, sécurité et protection des secrets industriels.

L’opacité des modèles d’IA limite leur auditabilité, entrave le développement de contre-mesures appropriées et concentre le pouvoir technique entre quelques acteurs principalement américains, au détriment de la recherche ouverte et de la gouvernance démocratique. Cette critique s’inscrit dans une littérature académique plus large montrant que l’opacité des systèmes d’intelligence artificielle compromet leur reproductibilité, leur auditabilité et, in fine, leur valeur scientifique.

The Conversation

Christine Abdalla Mikhaeil est membre de Association for Information Systems (AIS). Elle a reçu des financements de l’Institut Bachelier et du LEM CNRS UMR 9221.

ref. Dissuasion algorithmique, rétention : l’IA fait-elle passer la cybersécurité à une nouvelle ère ? – https://theconversation.com/dissuasion-algorithmique-retention-lia-fait-elle-passer-la-cybersecurite-a-une-nouvelle-ere-282192