Comment les chauves-souris et les papillons de nuit préservent les baobabs d’Afrique

Source: The Conversation – in French – By Sarah Venter, Baobab Ecologist, University of the Witwatersrand

Les baobabs sont parfois appelés « arbres à l’envers », car leurs branches ressemblent à des racines qui s’élèvent vers le ciel. Sur les huit espèces de baobabs qui existent dans le monde, six se trouvent à Madagascar, une dans le nord de l’Australie et une autre, Adansonia digitata, se trouve dans les régions de savane du continent africain.

Ces arbres ne sont pas seulement impressionnants, ils sont aussi les pierres angulaires des écosystèmes et des moyens de subsistance africains. Ils fournissent des fruits, des fibres, des médicaments et un abri pour les populations et la faune sauvage. Mais c’est leur floraison nocturne et leur alliance avec de petits visiteurs de la nuit – les chauves-souris et les papillons nocturnes – qui recèlent les secrets de leur évolution et de leur survie future.

Les baobabs ont d’énormes fleurs blanches qui sont visitées la nuit par les chauves-souris et les papillons de nuit pour se nourrir de leur nectar sucré. Pendant qu’ils se nourrissent du nectar, la fleur recouvre ses visiteurs nocturnes de pollen qu’ils transportent vers la prochaine fleur qu’ils visitent. Cela permet de transférer le pollen de la partie mâle (anthère) d’une fleur à la partie femelle (stigmate) de la fleur suivante.




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Sans cette pollinisation, les arbres ne pourraient pas produire les fruits nutritifs que les Africains consomment depuis des milliers d’années, ni les graines qui permettront à la prochaine génération de baobabs de pousser.

Je suis écologiste spécialiste des baobabs et j’étudie ces arbres depuis 18 ans. Dans ma dernière recherche, mon équipe a étudié 284 baobabs à travers l’Afrique occidentale (Ghana), orientale (Kenya) et australe (Afrique du Sud, Namibie, Botswana) afin de déterminer quels animaux pollinisaient leurs fleurs. Nous avons observé les chauves-souris et les papillons de nuit pendant 205 heures, filmé et capturé les chauves-souris afin de les identifier, et collecté le pollen présent sur leur corps. Nous avons également comparé la forme, le nectar et le parfum des fleurs dans les différentes régions.




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L’étude indique aussi que leurs fleurs s’adaptent à ces pollinisateurs différents selon les régions.

Les baobabs sont tous génétiquement de la même espèce, mais leurs caractéristiques florales, leur forme, leur parfum et leur nectar ont évolué pour s’adapter aux différents pollinisateurs de chaque région.

Ces adaptations s’opèrent sur des milliers d’années. Cela signifie également que les arbres dépendent fortement de leur relation avec les chauves-souris ou les papillons de nuit. Si ces créatures disparaissent en raison du changement climatique, les arbres pourraient ne plus se reproduire. Cela mettrait en danger non seulement l’espèce des baobabs, mais aussi tout l’écosystème qui dépend d’eux.

Des recherches supplémentaires sont nécessaires sur les animaux qui pollinisent les fleurs de baobab et sur leur importance pour la survie future des baobabs.

Préserver l’arbre de vie de l’Afrique

Protéger les pollinisateurs ne se limite pas à préserver la biodiversité. Cela permet également d’assurer la pérennité de l’un des arbres les plus vitaux d’Afrique et des communautés qui vivent à son ombre.

En matière de restauration et de conservation, une leçon cruciale s’impose : les graines et jeunes plants doivent être choisis en fonction des pollinisateurs propres à chaque région. Les fleurs émettent un parfum et produisent des quantités de nectar adaptées à leurs pollinisateurs. Si les fleurs ne parviennent pas à attirer les visiteurs appropriés, elles ne peuvent pas produire de fruits ou de graines. Par exemple, un baobab adapté aux chauves-souris peut ne pas prospérer dans un endroit où seuls les papillons de nuit sont présents.

Voici ce que nous avons découvert :

  • Afrique de l’Ouest : le principal visiteur des baobabs est la chauve-souris frugivore de couleur paille (Eidolon helvum), une grande espèce qui se nourrit en se suspendant la tête en bas aux branches. Les fleurs de baobab reflètent ici leur compagnon : les fleurs de cette région sont grandes, portées par de longs pédoncules et remplies de nectar. Les chauves-souris font pivoter les fleurs avec leurs pouces, et le pollen se dépose sur leur tête et leur poitrine. Ils transportent ce pollen vers d’autres fleurs, donnant ainsi naissance à une nouvelle génération d’arbres.

  • Afrique de l’Est : ici, c’est la petite chauve-souris frugivore égyptienne (Rousettus aegyptiacus) qui domine. Ces chauves-souris se posent directement sur les fleurs, utilisant la tige comme tremplin. Les fleurs d’Afrique de l’Est ont donc évolué pour devenir plus petites et plus robustes, avec moins de nectar, mais suffisamment pour encourager des visites répétées tout au long de la nuit.

  • Afrique australe : aucune chauve-souris ne visite les baobabs dans cette région. À la place, diverses espèces de papillons de nuit remplissent le rôle de pollinisateurs. Certains volent délicatement, d’autres se posent directement sur les fleurs. Les fleurs y sont plus petites, avec des pétales tombants et des stigmates plus larges. Ces adaptations subtiles poussent les papillons de nuit à entrer en contact direct avec les parties porteuses de pollen.

Les secrets des fleurs : forme nectar et parfum

Nous avons également analysé les fleurs et avons constaté toute une série de différences qui pourrait être reflet des modes d’alimentation des chauves-souris et des papillons de nuit :

Forme : dans les régions où vivent les chauves-souris, les pétales se replient vers l’arrière. Cela permet aux chauves-souris de se poser ou de se suspendre aux fleurs. Dans les régions où vivent les papillons de nuit, les pétales tombent, favorisant un contact étroit et un transfert efficace du pollen.

La longueur du pédoncule (la tige qui relie la fleur, puis le fruit, à la branche) : les fleurs des baobabs d’Afrique de l’Ouest ont de longues tiges qui conviennent aux grandes chauves-souris qui se nourrissent en se suspendant aux branches. En Afrique de l’Est, les tiges plus courtes réduisent les oscillations lorsque les petites chauves-souris se posent directement sur les fleurs.

Nectar : les grandes chauves-souris ont favorisé le développement de fleurs riches en nectar en Afrique de l’Ouest. Les fleurs d’Afrique de l’Est produisent moins de nectar pour les chauves-souris plus petites, et les fleurs de baobab d’Afrique australe ne fournissent que quelques gouttes de nectar, juste assez pour attirer les papillons de nuit.

Position du stigmate : en Afrique australe, certaines fleurs ont des stigmates courts et larges, la partie de l’organe reproducteur féminin qui reçoit le pollen avant qu’il ne soit transféré à l’ovaire enfoui sous la boule staminale. Cela contraste avec les stigmates entièrement saillants des fleurs de baobab d’Afrique occidentale et orientale qui sont visitées par les chauves-souris. Pour les papillons de nuit, cette position augmente les chances qu’ils effleurent les parties reproductrices de la fleur, les forçant ainsi à polliniser la fleur.

Parfum : les baobabs d’Afrique libèrent des composés inhabituels ressemblant au soufre qui attirent les chauves-souris, mais les fleurs d’Afrique australe émettent un parfum plus sucré, ce qui les rend attrayantes pour les papillons de nuit.

Notre avenir repose sur des ailes

Les oiseaux, les abeilles et les coléoptères ne pollinisent pas les fleurs de baobab, qui dépendent donc des papillons de nuit et des chauves-souris pour leur survie. Les baobabs peuvent s’adapter à une grande variété de conditions environnementales et climatiques. Mais les chauves-souris et les papillons de nuit peuvent être plus sensibles au changement climatique.

Nos recherches montrent que même les géants dépendent d’alliances fragiles, nouées ici avec les plus discrets visiteurs de la nuit. Protéger ces pollinisateurs signifie protéger les baobabs eux-mêmes, et avec eux, les communautés et les écosystèmes qui en dépendent.

The Conversation

Sarah Venter reçoit un financement de la Fondation Baobab.

ref. Comment les chauves-souris et les papillons de nuit préservent les baobabs d’Afrique – https://theconversation.com/comment-les-chauves-souris-et-les-papillons-de-nuit-preservent-les-baobabs-dafrique-269519

Réagir face au danger mortel par l’entraide, le réconfort et le soutien : témoignages de l’attentat au Bataclan le 13 novembre 2015

Source: The Conversation – in French – By Guillaume Dezecache, Directeur de recherche en sciences de la durabilité, psychologie et sciences comportementales, Institut de recherche pour le développement (IRD)

Comment un groupe réagit-il face à un danger de mort ? L’analyse des témoignages de 32 victimes de l’attentat du Bataclan du 13 novembre 2015 montre que les comportements d’entraide, de réconfort émotionnel ou de soutien physique ont été nombreux. Cette stratégie de défense collective est souvent plus efficace que celle du « chacun pour soi ».


Le soir du 13 novembre 2015, six attentats quasi simultanés avaient ensanglanté les abords du Stade de France à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), des terrasses des dixième et onzième arrondissements de Paris ainsi que l’enceinte, la fosse et les coursives du Bataclan (XIᵉ). Dans cette célèbre salle de concert, trois individus armés de fusils d’assaut font feu, tuent 90 personnes et en blessent plusieurs dizaines.

Dans un contexte marqué par de nombreux attentats en France, en Europe et ailleurs, le CNRS avait souhaité, fin novembre 2015, financer des projets de recherche permettant notamment d’appréhender les répercussions sociétales de ces nombreux événements meurtriers. Avec des collègues psychiatres, neuroscientifiques et psychologues sociaux, nous nous sommes penchés sur la question de ce que deviennent les conduites sociales (la façon dont nous nous comportons avec et face à autrui) lorsque la survie est en jeu.

Cette question est cruciale pour préparer au mieux les communautés aux situations d’urgence, et notamment pour articuler les dispositifs de secours institutionnels avec la tendance des populations à prendre les devants en se protégeant mutuellement dans l’attente ou à la place des secours.

Les comportements « antisociaux » sont rares

Depuis les années 1960 et grâce notamment aux travaux des sociologues du Disaster Research Center de l’Ohio State University (États-Unis), nous savons que la « panique » (définie comme un intense affect négatif, une croyance qu’un danger est présent mais qu’on peut en réchapper, et une motivation à atteindre la sécurité à tout prix) est rare. Évidemment, les personnes qui se sentent mortellement menacées ont peur et fuient. Mais elles le font sans volonté de nuire à autrui. Face au danger mortel, de tels comportements dits « antisociaux » (une action qui a un effet résolument délétère sur autrui) sont ainsi sans doute peu courants. Un survivant à l’attentat de Londres en 2005 raconte notamment « qu’il n’a constaté aucun comportement non coopératif », qu’il a « juste vu certaines personnes tellement absorbées par leurs propres émotions qu’elles étaient davantage concentrées sur elles-mêmes », mais « personne qui ne coopérait pas » ; il n’avait d’ailleurs « constaté aucun mauvais comportement ».

De fait, les comportements prosociaux (entraide, réconfort émotionnel, soutien physique) sont nombreux. Un témoin de la bousculade mortelle lors de la Love Parade de 2010 à Duisbourg (Allemagne) raconte qu’une personne (probablement décédée) l’avait sauvé de la mort en maintenant son bras au-dessus de sa tête, de façon à la protéger des piétinements.

Pourquoi nous montrerions-nous plutôt prosociaux face au danger mortel ? Selon la littérature scientifique, il y aurait trois grandes raisons à cela : d’abord, les normes sociales de l’ordinaire (ne pas marcher sur les autres, respecter leur intimité physique, protéger les personnes blessées, etc.) sont si importantes dans la vie quotidienne qu’elles sont maintenues. De même, la réponse au danger perçu est largement affiliative : face au danger, nous cherchons ce qui est sûr, par le rapprochement voire le contact physique. Enfin, le fait de se trouver avec d’autres face à un élément menaçant crée un sentiment de « destin commun » qui favorise des normes de protection du groupe.

Ces explications ont leur mérite, mais ne nous satisfont pas en ce qu’elles semblent présupposer que les réponses sociales au danger ne dépendent pas également des circonstances matérielles dans lesquelles se trouvent les individus. Serions-nous tout aussi prosociaux si nous avions d’abord l’occasion de nous échapper ? Faut-il se sentir en sécurité physique même minimale avant de vouloir aider autrui ? La prosocialité est-elle la réponse spontanée ou met-elle du temps à émerger ? Nous souhaitions, par un travail empirique, mieux comprendre la dynamique des réponses sociales face au danger mortel.

Une recherche menée avec les rescapés du Bataclan

Entre juin et novembre 2016, nous avons eu l’occasion de rencontrer individuellement trente-deux rescapé·e·s de l’attentat du Bataclan, approché·e·s grâce à nos contacts avec deux associations de victimes des attentats du 13-Novembre.

Après nous être assurés que chacun·e des participant·e·s se sentait en capacité de revivre par le récit sa soirée au Bataclan, nous avons discuté avec elles et eux autour d’un questionnaire portant sur leur position dans l’enceinte du Bataclan, leur perception de la menace, les comportements d’autrui et leurs propres comportements à trois moments clés de l’attentat : le moment où ils ont compris que quelque chose de grave se produisait ; lorsqu’ils prenaient conscience qu’il s’agissait d’une attaque terroriste ; enfin, les suites de l’attentat. Puisque certain·e·s participant·e·s ne se retrouvaient pas dans une telle partition du récit (nous disant notamment qu’elles ou ils n’avaient jamais pris conscience qu’il s’agissait d’un attentat), nous avons très vite abandonné l’idée d’analyser la temporalité des comportements prosociaux – à savoir s’ils émergeaient précocement ou tardivement face au danger.

Pour autant, nous avons pu analyser le rôle des contraintes spatiales et matérielles sur 426 actions sociales (réconfort autrui, pousser quelqu’un, appeler à l’aide, etc.) provenant des 32 participant·e·s (environ 13 épisodes narrés par participant·e), à savoir si elles étaient réalisées lorsqu’il était possible de s’échapper et si les agents de l’action étaient alors protégés par une paroi.

Que nous ont raconté les participant·e·s ? Évidemment, on nous a raconté l’usage de la force et des coudes pour se frayer un chemin jusqu’à la sortie.

Un participant nous a dit :

« On s’est levés, et il y a eu un mouvement de foule à ce moment-là […] on s’est fait un petit peu marcher dessus… »

On nous a aussi raconté des paroles difficiles échangées ainsi que des ordres donnés de manière violente et brutale :

« Y’a un mec (un autre spectateur) qui est arrivé derrière la porte […] et j’entendais : “Si tu n’ouvres pas la porte, je vais te b*, je vais te b*, tu vas le regretter toute ta vie, je vais te… tu vas mourir, je vais te’…” Il était complètement fou. »

Enfin, on nous a parlé de négligence des autres :

« La menace est toujours là […] je lâche la main de mon mari, enfin, le truc hyper égoïste […] je me barre et voilà. Et… euh ben, je marche sur des corps, mais je peux pas faire autrement. […] Les corps, les corps qui sont dans le hall, euh, je je, bah pour moi ils sont morts, mais je vais pas vérifier s’ils sont morts ou pas… »

Cependant, on nous a plus souvent raconté le réconfort donné aux autres :

« Je me retrouve allongée par terre, avec des gens empilés donc, je me retrouve avec un couple en face de moi, avec le mari qui couvre sa femme, et elle [est] terrorisée, et euh… […] je lui parle et je lui dis “Pleure pas… pleure pas… comment tu t’appelles ?” »

Il y eut également des transmissions d’information importante pour la survie d’autrui, en dépit du risque de se faire repérer par un terroriste :

« Quand je me suis retourné, y’avait un des assaillants […] qui était en train d’achever des gens au sol. […] Quand il a levé son arme pour recharger, j’ai demandé… et j’ai dit aux gens “Cassez-vous ! Cassez-vous, il recharge”. Et ma compagne me tenait la main elle était en pleurs, je lui ai dit “Tu te casses !” »

Des personnes témoignent de la collaboration physique :

« Ils tenaient la porte, ils ont arraché le néon, ils se sont occupés de la blessée, lui ont donné de l’eau. »

Notre analyse de la distribution des actions sociales en fonction de la position des participant·e·s suggère que les actions prosociales apparaissent plus fréquemment lorsque les individus ne peuvent pas fuir et bénéficient d’une protection minimale. Les contraintes physiques – murs, recoins, impossibilité de fuite – façonnent un espace d’action où les individus, privés d’alternatives, se tournent les uns vers les autres. La prosocialité devient alors une stratégie de survie collective, lorsque d’autres options ne sont pas ou plus aussi disponibles.

Face au danger, nous ressentons un fort besoin d’affiliation et de contact physique, davantage à l’égard des personnes qui nous sont familières, mais aussi sans doute avec le tout-venant. De fait aussi, des facteurs matériels nous empêchent parfois de nous échapper, nous obligeant à faire avec les autres. Cela tombe bien, la présence d’autres personnes est aussi souvent très rassurante.

La prosocialité face au danger peut donc être envisagée comme une stratégie de défense collective fondée sur un principe plus élémentaire : l’interdépendance. Lorsque nos chances de survie sont liées à celles des autres, agir pour soi revient à agir pour autrui – et inversement.

The Conversation

Guillaume Dezecache a reçu des financements du programme CNRS Attentats-Recherche.

ref. Réagir face au danger mortel par l’entraide, le réconfort et le soutien : témoignages de l’attentat au Bataclan le 13 novembre 2015 – https://theconversation.com/reagir-face-au-danger-mortel-par-lentraide-le-reconfort-et-le-soutien-temoignages-de-lattentat-au-bataclan-le-13-novembre-2015-269000

Cameroun : Paul Biya réélu pour un huitième mandat, et après ?

Source: The Conversation – in French – By Serge Loungou, enseignant-chercheur, Université Omar Bongo (UOB)

Le 27 octobre 2025, le Conseil constitutionnel a proclamé les résultats de l’élection présidentielle organisée le 12 octobre. Paul Biya a officiellement obtenu 53,66 % des voix, contre 35,19 % pour son principal challenger et ancien ministre, Issa Tchiroma Bakary. Or, selon son propre décompte, ce dernier revendique 54,8 % des voix, contre 31,3 % pour le président sortant.

Dès l’annonce de la réélection de Paul Biya, de nombreuses villes ont été secouées par des manifestations dont le bilan est difficile à établir avec précision. Les autorités maintiennent une opacité sur le nombre des pertes en vies humaines.

De leur côté, la société civile et les Nations Unies déplorent des milliers d’arrestations et plusieurs dizaines de civils tués.

La tension est montée d’un cran, le 2 novembre, quand Issa Tchiroma Bakary a lancé via son compte Facebook, depuis son refuge secret du Nigeria, le mot d’ordre de « villes mortes » durant trois jours. La mobilisation a été forte à Douala, la capitale économique et épicentre de la contestation, ainsi que dans les villes du Nord, de l’Est et de l’Ouest. Mais à Yaoundé, la capitale administrative, et dans les régions du Centre et du Sud, bastion du clan présidentiel, les populations ont semblé indifférentes à l’appel de son opposant.

Il n’empêche que les troubles post-électoraux perturbent les activités économiques, faisant ainsi surgir le spectre de l’inflation.

Depuis 1992, les réélections de Paul Biya ont été suivies de manifestations violentes. Son régime est parvenu à survivre au moyen de la répression, de l’instrumentalisation du régionalisme et de ralliement opportuniste d’opposants.

Pour avoir étudié les perspectives de transition politique au Cameroun, je pense que, cette fois-ci, la grogne populaire semble transcender les multiples clivages (identitaires, sociaux, politiques) qui traversent la société camerounaise.

Une évolution rétrograde

Les ferments de cette colère grandissante sont avant tout d’ordre socioéconomique. En effet, longtemps présenté comme le pays le plus prometteur d’Afrique centrale, le Cameroun connaît, depuis au moins deux décennies, une « descente aux enfers » économique et morale. Celle-ci mine sa cohésion sociale et menace sérieusement son ordre sociopolitique.

Les marqueurs significatifs de cette évolution rétrograde sont :

Ces lacunes structurelles entretiennent une tension sociale permanente.
Combinées à des circonstances politiques (compétitions électorales, révisions circonstancielles de la Constitution, revendications syndicales), elles débouchent fréquemment sur de violentes manifestations urbaines, à l’exemple des « émeutes de la faim » de 2008 et des pillages orchestrés récemment dans plusieurs villes du pays, en lien avec les protestations post-électorales.

Les régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, traditionnellement appelées le NOSO, symbolisent, pour emprunter l’expression du philosophe Franklin Nyamsi, la « tragédie kamerunaise ». L’ancien Cameroun britannique possède d’importantes ressources naturelles (pétrole, gaz) et d’inestimables potentialités halieutiques, agricoles et touristiques. Celles-ci en font une zone stratégique de premier plan, lui permettant de contribuer au PIB national à hauteur de 16,3 % jusqu’en 2015.

Mais le déclenchement en 2017 d’une guerre de sécession menée par les nationalistes « ambazoniens » a plongé le NOSO dans une grande insécurité, causant une grave crise humanitaire ainsi que des dommages aux économies des deux régions anglophones et partant du pays.

En 2021, un rapport de la Banque mondiale suggérait déjà que le PIB national chuterait de 9 % si le conflit devait durer jusqu’en 2025.

Une histoire coloniale particulière

Le conflit du NOSO est né des vicissitudes de l’histoire coloniale particulière du Cameroun. Il doit son enlisement autant à l’indifférence manifeste de la communauté internationale qu’à l’intransigeance de ses protagonistes locaux qui ne parviennent ni à aplanir leurs divergences politiques ni à s’imposer militairement à l’adversaire.

Alors que Paul Biya entame son huitième mandat, rien ne semble présager du retour à l’accalmie dans cette zone où l’impopularité du président provient de ce qu’il est considéré comme le “seul responsable” de la crise du NOSO.

Une défiance qui tranche avec la bienveillance dont le candidat Issa Tchiroma Bakary a semblé bénéficier de la part de l’électorat anglophone, après qu’il a promis de libérer les leaders “ambazoniens”, d’engager un dialogue pour mettre fin à la guerre et de réinstaurer le fédéralisme aboli par le pouvoir central dominé par les francophones.

Lors de sa prestation de serment organisée le 6 novembre à Yaoundé, en l’absence de dirigeants étrangers, Paul Biya a promis d’œuvrer à l’unité, la stabilité et la prospérité du pays. Son âge « canonique » tend cependant à alimenter l’incertitude. En effet, celui qu’une certaine presse se plaît à caricaturer comme le « président fantôme » ou l’« omniabsent », en raison de la rareté de ses interventions officielles et de sa propension à séjourner longuement à l’étranger, avoisinera les 100 ans au terme de ce nouveau septennat.

Cette perspective suscite forcément des interrogations. Le « sphinx d’Etoudi » — surnom attribué à Paul Biya pour sa résilience au pouvoir, Etoudi étant la colline où se situe le palais présidentiel dans la capitale Yaoundé — pourra-t-il toujours gouverner le pays réel et continuer d’incarner la stabilité ?

Envisage-t-il seulement de mener à son terme cet énième mandat ? Pourrait-il être contraint d’y renoncer ? Autant de préoccupations lancinantes auxquelles il est difficile de répondre sans se livrer à un exercice de divination.

Quoiqu’il en soit, le contexte sociopolitique camerounais parait peu se prêter à un scénario successoral de type héréditaire ou familial, comme on l’a vécu dans certains pays (République démocratique du Congo, Togo, Gabon, Tchad), ou tel qu’on le pressent pour d’autres (Guinée équatoriale, Congo, Ouganda).

La raison principale en est liée, manifestement, aux règles de gouvernance que Paul Biya est parvenu à imposer. D’une part, il veut tenir sa progéniture à l’écart de la sphère politique (État, parti). D’autre part, il cherche à demeurer le « maître de l’échiquier » annihilant toute velléité de rivalité ou de concurrence politique dans son propre camp.

L’instrument implacable de cette stratégie d’endiguement est l’« opération Épervier ». Destinée à lutter contre la corruption et l’enrichissement illicite des agents publics, cette opération a conduit à l’embastillement de longue durée de nombreux cadres administratifs et politiques associés au pouvoir, pour la plupart adversaires réels ou supposés du président. Parmi eux figurent des personnalités issues de sa communauté.

Guerre de succession

Pour autant le « bilan successoral » de Paul Biya ne présente pas les garanties d’une transition plus sereine qu’ailleurs. En effet, l’absence de dauphin officiel ou consensuel, associée à l’incertitude qui entoure les modalités de désignation du candidat du parti au pouvoir – le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC) –, ne pourrait qu’intensifier la guerre de succession larvée. Cette guerre, perceptible depuis quelques années au sein du camp présidentiel, s’amplifierait à mesure que l’autorité du chef de l’État irait en s’érodant à l’épreuve du temps et/ou de la maladie.

Alimentées par de fortes oppositions de personnes, ces rivalités successorales conduiraient inévitablement à la désintégration des solidarités construites artificiellement autour de la figure tutélaire de Paul Biya.

Dans un Cameroun où, plus que jamais, le tribalisme imprègne fortement la vie sociale et politique, on peut raisonnablement craindre que les luttes intra-partisanes pour le pouvoir ne s’alimentent des fractures identitaires existantes, voire les exacerbent.

De surcroît ces querelles de succession se superposeraient à des périls bien réels qui actuellement mettent à mal la sécurité et l’unité du pays :

  • des tensions intercommunautaires dans plusieurs régions ;

  • des revendications sécessionnistes en zone anglophone ;

  • une guerre d’usure imposée par la secte islamiste Boko Haram au nord ;

  • l’insécurité alimentée à l’est par la faillite de la République centrafricaine voisine.

Âgé de 92 ans, Paul Biya est le chef d’Etat en exercice le plus vieux au monde. La perspective de son départ imminent du pouvoir est donc inéluctable. Le vide politique que laisse entrevoir ce départ a libéré des forces antagonistes. Leur affrontement expose le Cameroun à une forte instabilité dont les effets pourraient se propager dans la sous-région.

 moins que Paul Biya n’établisse les conditions d’une transition apaisée comme ce fut le cas lorsque, en 1982, il succéda conformément à la Constitution à Ahmadou Ahidjo.

The Conversation

. Serge Loungou est affilié au Centre d’études et de recherche en géosciences politiques et prospective. Il exerce la fonction de Doyen de la Faculté des Lettres et Sciences humaines de l’Université de Libreville. A ce titre, il reçoit des financements de l’Etat gabonais.

ref. Cameroun : Paul Biya réélu pour un huitième mandat, et après ? – https://theconversation.com/cameroun-paul-biya-reelu-pour-un-huitieme-mandat-et-apres-269292

Pesticides : quand les équipements censés protéger exposent davantage

Source: The Conversation – in French – By Fabienne Goutille, Maîtresse de Conférences en Ergotoxicologie, Université Clermont Auvergne (UCA)

Les équipements individuels de protection sont obligatoires pour les agriculteurs qui épandent des pesticides. Pourtant, on sait aujourd’hui qu’ils peuvent aggraver l’exposition aux pesticides. RGtimeline/Shutterstock, CC BY

Peu adaptés aux conditions de travail réelles des agriculteurs, les équipements censés les protéger des expositions aux pesticides se révèlent bien souvent inefficaces voire même néfastes. La discipline de l’ergotoxicologie tâche de remédier à cela en travaillant auprès des premiers concernés.


Alors que la loi Duplomb a été adoptée, ouvrant la voie à la réintroduction de pesticides interdits et à la remise en cause de garde-fous environnementaux, un angle mort persiste dans le débat public : qui, concrètement, est exposé à ces substances, dans quelles conditions, et avec quelles protections ?

Loin des protocoles théoriques, la réalité du terrain est plus ambivalente. Porter une combinaison ne suffit pas toujours à se protéger. Parfois, c’est même l’inverse. Une autre approche de la prévention s’impose donc en lien avec les personnes travaillant en milieu agricole.

Avec le programme PESTEXPO (Baldi, 2000-2003), en observant le travail en viticulture en plein traitement phytosanitaire, une réalité qui défiait le bon sens est apparue : certaines personnes, pourtant équipées de combinaisons de protection chimique, étaient plus contaminées que celles qui n’en portaient pas.

Grâce à des patchs cutanés mesurant l’exposition réelle aux pesticides, l’équipe de l’Université de Bordeaux et de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) a confirmé un phénomène aujourd’hui bien documenté : la perméation, c’est-à-dire la traversée des tissus protecteurs par les molécules chimiques.

Sous l’effet de la chaleur, de l’humidité et de l’effort, la combinaison piégeait en fait les pesticides à l’intérieur du vêtement, empêchant leur évaporation et créant un effet piège, favorisant leur contact prolongé avec la peau. Ce n’était pas seulement un échec de protection : c’était un facteur aggravant.

Cette situation soulève une question centrale : comment des équipements conçus pour protéger peuvent-ils exposer davantage ?

Une protection illusoire imposée… et mal pensée

Les équipements de protection individuelle (EPI) portés par les agriculteurs relèvent en grande partie d’une conception industrielle. Leur homologation repose sur des tests réalisés en laboratoire, par les fabricants eux-mêmes, selon des protocoles standardisés dans des conditions semi-contrôlées, déconnectées du travail réel. Les conditions extrêmes du terrain – chaleur, humidité, densité – et les variabilités du travail ne sont pas prises en compte.

Dans les exploitations, ces équipements sont portés sur des corps en action : monter et descendre du tracteur, passer sous les rampes, manipuler les tuyaux, se faufiler entre les rangs, porter des charges, travailler au contact des machines ou de végétaux abrasifs. Les combinaisons ne suivent pas toujours ces gestes. Elles peuvent gêner la précision, limiter l’amplitude, se coincer ou se déchirer. Et parce qu’elles sont conçues sur un gabarit standardisé, elles s’ajustent mal à la diversité des morphologies, notamment des femmes, pour qui la coupe, la longueur ou l’encombrement des tissus rendent certains mouvements plus difficiles, voire plus risqués.

Pourtant, la réglementation impose le port de ces équipements. En cas de contrôle, ou d’accident, la responsabilité incombe aux propriétaires ou aux gestionnaires de l’exploitation. Cette logique repose sur une fiction rassurante : le port d’un EPI serait une protection suffisante. La réalité est tout autre.

Les personnes qui travaillent au contact des pesticides le savent bien. Lors des manifestations, on a pu entendre le slogan « Pas d’interdiction sans solution », qui résume bien leur colère : trop de normes, trop peu de moyens pour les appliquer.

Porter une combinaison étanche, par 30 °C, retirer ses gants à chaque étape, se rincer entre deux manipulations, tout en assurant la rentabilité de l’exploitation… Cela relève souvent de l’impossible. De plus, les combinaisons sont pour la plupart à usage unique, mais compte tenu de leur coût, elles peuvent être réutilisées de nombreuses fois.

On ne peut pas simplement reprocher aux agriculteurs et agricultrices de ne pas faire assez. C’est tout un système qui rend la prévention inapplicable.

L’ergotoxicologie : partir de l’activité réelle pour mieux prévenir

Face à ces constats, l’ergotoxicologie propose un autre regard. Issue de la rencontre entre ergonomie et toxicologie, cette approche s’attache à comprendre les situations d’exposition telles qu’elles se vivent concrètement : gestes, contraintes, matériaux, marges de manœuvre, savoirs incorporés. Elle repose sur une conviction : on ne peut pas prévenir sans comprendre le travail réel.

Dans notre démarche, nous utilisons des vidéos de l’activité, des mesures d’exposition, et surtout des temps de dialogue sur le travail, avec et entre les travailleurs et travailleuses. Ce sont elles et eux qui décrivent leurs gestes, les développent, et proposent des ajustements. Nous les considérons comme des experts de leurs expositions.

Dans le projet PREVEXPO (2017-2022), par exemple, un salarié de la viticulture expliquait pourquoi il retirait son masque pour remplir la cuve et régler le pulvérisateur :

« Il était embué, je n’y voyais rien. Je dois le retirer quelques secondes pour éviter de faire une erreur de dosage. »

Ce type de témoignage montre que les choix en apparence « déviants » sont souvent des compromis raisonnés. Ils permettent de comprendre pourquoi la prévention ne peut pas se réduire à une simple application de règles abstraites ou générales.

Co-construire les solutions, plutôt que blâmer

En rendant visibles ces compromis, les personnes concernées peuvent co-construire des pistes de transformation, à différentes échelles. Localement, cela peut passer par des ajustements simples : une douche mobile, un point d’eau plus proche et assigné aux traitements, un nettoyage ciblé du pulvérisateur ou du local technique, des sas de décontamination entre les sphères professionnelle et domestique, une organisation du travail adaptée aux pics de chaleur.

Encore faut-il que l’activité de protection soit pensée comme une activité en soi, et non comme un simple geste ajouté. Cela implique aussi de créer les conditions d’un dialogue collectif sur le travail réel, où risques, contraintes et ressources peuvent être discutés pour mieux concilier performance, santé et qualité du travail.

Mais cela va plus loin : il s’agit aussi d’interroger la conception des équipements, les normes d’homologation et les formulations mêmes des produits.

Faut-il vraiment demander aux agriculteurs et agricultrices uniquement de porter la responsabilité de leur exposition ? Ces réflexions dépassent leur seul cas. La chaîne d’exposition est en réalité bien plus large : stagiaires personnels et familles vivant sur l’exploitation, saisonniers et saisonnières qui passent en deçà des radars de l’évaluation des risques, mécaniciens et mécaniciennes agricoles qui entretiennent le matériel, conseillers et conseillères agricoles qui traversent les parcelles… Sans parler des filières de recyclage, où des résidus persistent malgré le triple rinçage.

Faut-il leur imposer à toutes et tous des EPI ? Ou repenser plus largement les conditions de fabrication, de mise sur le marché, d’utilisation et de nettoyage des produits phytopharmaceutiques ?

L’ergotoxicologie ne se contente pas de mesurer : elle propose des objets de débat, des images, des données, qui permettent de discuter avec les fabricants, les syndicats, les pouvoirs publics. Ce n’est pas une utopie lointaine : dans plusieurs cas, les travaux de terrain ont déjà contribué à alerter les agences sanitaires, à faire évoluer les critères d’évaluation des expositions, ou à modifier des matériels et équipements agricoles.

Ni coupables ni ignorants : un savoir sensible trop souvent ignoré

Contrairement à une idée reçue, les personnes qui travaillent dans l’agriculture ne sont pas ignorantes des risques. Elles les sentent sur leur peau, les respirent, les portent parfois jusque chez elles. Certaines agricultrices racontent que, malgré la douche, elles reconnaissent l’odeur des produits quand leur partenaire transpire la nuit.

Ce savoir sensible et incarné est une ressource précieuse. Il doit être reconnu et pris en compte dans les démarches de prévention. Mais il ne suffit pas, si l’organisation, les équipements, les produits et les règles restent inadaptés et conçus sans tenir compte du travail réel.

Prévenir, ce n’est pas culpabiliser. C’est redonner du pouvoir d’agir aux personnes concernées, pour qu’elles puissent faire leur métier sans abîmer leur santé au sens large et celle de leur entourage. Et pour cela, il faut les écouter, les associer, les croire, et leur permettre de contribuer à la définition des règles de leur métier.

Dans le contexte de la loi Duplomb, qui renforce l’autorisation de produits controversés sans se soucier des conditions réelles d’usage, ce travail de terrain collaboratif et transdisciplinaire est plus que jamais nécessaire pour une prévention juste, efficace, et réellement soutenable.


📽️ Le film documentaire Rémanences, disponible sur YouTube (Girardot-Pennors, 2022) illustre cette démarche collaborative en milieu viticole.

The Conversation

Alain Garrigou a reçu des financements de ANR, ECOPHYTO

Fabienne Goutille ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pesticides : quand les équipements censés protéger exposent davantage – https://theconversation.com/pesticides-quand-les-equipements-censes-proteger-exposent-davantage-268958

Nicolas Sarkozy interdit de contact avec Gérald Darmanin : l’indépendance de la justice renforcée ?

Source: The Conversation – in French – By Vincent Sizaire, Maître de conférence associé, membre du centre de droit pénal et de criminologie, Université Paris Nanterre

Nicolas Sarkozy a été mis en liberté sous contrôle judiciaire, lundi 10 novembre, par la Cour d’appel de Paris. Il n’a plus le droit de quitter le territoire, et ne doit pas entrer en contact avec les personnes liées à l’enquête ni avec le ministre de la justice Gérald Darmanin. Cette interdiction est liée à la visite que lui a rendu le ministre en prison, interprétée comme une pression exercée sur les magistrats. Le contrôle judiciaire de l’ancien président de la République va donc dans le sens d’une réaffirmation du principe d’indépendance des magistrats vis-à-vis du pouvoir exécutif. Au-delà de l’affaire Sarkozy, quelles sont les capacités d’influence du pouvoir exécutif sur la justice ?


Le 10 novembre 2025, la Cour d’appel de Paris a fait droit à la demande de mise en liberté de Nicolas Sarkozy. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, cette décision n’est nullement le résultat des pressions diverses qui pèsent sur l’institution judiciaire depuis le prononcé de la condamnation de l’ancien chef de l’État. D’une part, la Cour d’appel a estimé que les conditions de la détention provisoire n’étaient pas réunies, aucun élément objectif ne laissant craindre que l’ancien chef de l’État soit tenté de prendre la fuite avant le jugement définitif de son affaire. D’autre part, et surtout, la Cour a assorti la mise en liberté d’un contrôle judiciaire strict, interdisant en particulier à M. Sarkozy tout contact avec le garde des sceaux Gérald Darmanin et avec son cabinet, considérant que de tels liens lui permettraient d’influer sur le cours de la procédure.

Ce faisant, la juridiction vient non seulement réaffirmer l’indépendance du pouvoir judiciaire, mais aussi apporter une réponse à la polémique soulevée par la visite du garde des sceaux, agissant à titre officiel, à l’ancien locataire de l’Élysée incarcéré, le 27 octobre. Cette démarche avait en effet suscité de nombreuses critiques au sein du monde judiciaire, à l’image des propos du procureur général de la Cour de cassation dénonçant un risque « d’obstacle à la sérénité et d’atteinte à l’indépendance des magistrats » ou, plus encore, de la plainte pour prise illégale d’intérêt déposée à l’encontre du ministre par un collectif d’avocats.

Le ministre de la justice peut-il rendre visite à un détenu ?

Au-delà de la polémique médiatique, c’est d’abord l’état de la relation entre le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire – sensément séparés et indépendants – que cette visite interroge. Certes, les textes actuels permettent bien au ministre, au moins indirectement, d’y procéder. Le Code pénitentiaire reconnaît en effet à certains services de l’administration pénitentiaire le droit de procéder à des visites de contrôle du bon fonctionnement des établissements carcéraux. Dans la mesure où le ministre de la justice est à la tête de cette administration, rien ne lui interdit donc, en théorie, de procéder lui-même à de telles visites. Par ailleurs, toute personne détenue « peut demander à être entendue par les magistrats et fonctionnaires chargés de l’inspection ou de la visite de l’établissement, hors la présence de tout membre du personnel de l’établissement pénitentiaire ». Ainsi, le cadre juridique aujourd’hui applicable au contrôle des prisons n’interdit pas au garde des sceaux de visiter lui-même un établissement et de s’entretenir, à cette occasion, avec les personnes incarcérées.

Mais c’est justement un tel cadre qui, du point de vue de la séparation des pouvoirs, mérite d’être questionné. Faut-il le rappeler, c’est toujours en vertu d’une décision de l’autorité judiciaire qu’un individu peut être mis en prison, qu’il s’agisse d’un mandat de dépôt prononcé avant l’audience ou de la mise à exécution d’un jugement de condamnation définitif. C’est également l’autorité judiciaire, en la personne du juge d’application des peines, qui est seule compétente pour décider des mesures d’aménagement des peines d’emprisonnement (réduction de peines, semi-liberté, libération conditionnelle…). Et si la direction de l’administration pénitentiaire peut prendre seule certaines décisions (placement à l’isolement, changement d’établissement…), c’est sous le contrôle du juge administratif, non du ministre.

C’est pourquoi la visite dans un établissement carcéral du garde des sceaux, lequel – à la différence des fonctionnaires placés sous son autorité – est membre du pouvoir exécutif, est toujours porteuse d’un risque d’immixtion ou de pression, au moins indirecte, sur le pouvoir judiciaire. Tel est notamment le cas quand cette visite a pour seul objet d’accorder, sinon un soutien, du moins une attention particulière à un détenu parmi d’autres, quand les juges ont pour mission de traiter chacun d’entre eux sur un strict pied d’égalité.

À cet égard, il est intéressant de relever que les autres autorités habilitées – aux côtés des magistrats – à se rendre en prison ont, quant à elles, pour seule attribution de veiller au respect des droits fondamentaux de l’ensemble des personnes emprisonnées, à l’image du défenseur des droits et du contrôleur général des lieux de privation de liberté ou, encore, du comité de prévention de la torture du conseil de l’Europe.

Les leviers du pouvoir exécutif sur le pouvoir judiciaire

La polémique suscitée par la visite faite à l’ancien chef de l’État a ainsi le mérite de mettre en lumière à quel point le pouvoir exécutif dispose, encore aujourd’hui, de nombreux leviers pour intervenir plus ou moins directement dans le champ d’intervention du pouvoir judiciaire. Ainsi, ce qui est vrai pour l’exécution des peines l’est, plus encore, pour l’exercice de la police judiciaire, c’est-à-dire l’ensemble des actes ayant pour objet la constatation et l’élucidation des infractions pénales. Alors que l’ensemble des agents et officiers de police judiciaire sont en principe placés sous l’autorité exclusive du procureur de la République ou – lorsqu’il est saisi – du juge d’instruction, ils demeurent en pratique sous l’autorité du ministre de l’intérieur, seul compétent pour décider de leur avancement, de leurs mutations et, plus largement, de leurs conditions générales de travail. C’est en particulier le ministère qui décide, seul, de l’affectation des agents à tel ou tel service d’enquête, du nombre d’enquêteurs affectés à tel service et des moyens matériels qui leur sont alloués. En d’autres termes, les magistrats chargés des procédures pénales n’ont aucune prise sur les conditions concrètes dans lesquelles leurs instructions peuvent – ou non – être exécutées par les services de police.

Mais le pouvoir exécutif dispose d’autres leviers lui permettant d’exercer encore plus directement son influence sur le cours de la justice. Les magistrats du parquet sont ainsi placés sous la stricte subordination hiérarchique du garde des sceaux, seul compétent pour décider de leur affectation, de leur avancement, et des éventuelles sanctions disciplinaires prises à leur encontre.

Une situation de dépendance institutionnelle qui explique que, depuis plus de quinze ans, la Cour européenne des droits de l’homme considère que les procureurs français ne peuvent être regardés comme une autorité judiciaire au sens du droit européen. Si les magistrats du siège bénéficient quant à eux de réelles garanties d’indépendance, ils ne sont pas à l’abri de toute pression. Certes, ils sont inamovibles et le Conseil supérieur de la magistrature a le dernier mot sur les décisions disciplinaires et les mutations les concernant. Toutefois, si les juges ne peuvent être mutés contre leur gré, c’est le ministère qui reste compétent pour faire droit à leurs demandes de mutation, le Conseil n’intervenant que pour valider (ou non) les propositions faites par les services administratifs – à l’exception des présidents de tribunal et des magistrats à la Cour de cassation, qui sont directement nommés par le Conseil supérieur de la magistrature.

Des juridictions dépendantes du ministère pour leur budget

Par ailleurs, alors que le conseil d’État négocie et administre en toute indépendance le budget qui lui est confié pour la gestion des juridictions de l’ordre administratif, les juridictions judiciaires ne bénéficient quant à elles d’aucune autonomie budgétaire. Là encore, c’est le ministère de la justice qui, seul, négocie le budget alloué aux juridictions et prend les principales décisions quant à son utilisation, notamment en matière d’affectation des magistrats et des greffiers à telle ou telle juridiction et en matière immobilière. Le pouvoir exécutif dispose ainsi d’une influence considérable sur l’activité concrète des tribunaux et, en particulier, sur leur capacité à s’acquitter de leurs missions dans de bonnes conditions.

Au final, c’est peu dire qu’il existe de significatives marges de progression si l’on veut soustraire pleinement le pouvoir judiciaire à l’influence du pouvoir exécutif. Une émancipation qui, faut-il le rappeler, n’aurait pas pour fonction d’octroyer des privilèges aux magistrats, mais tendrait uniquement à assurer à tout justiciable – et, plus largement, à tout citoyen – la garantie d’une justice véritablement indépendante, à même d’assurer à chaque personne le plein respect de ses droits, quelle que soit sa situation sociale.

The Conversation

Vincent Sizaire ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Nicolas Sarkozy interdit de contact avec Gérald Darmanin : l’indépendance de la justice renforcée ? – https://theconversation.com/nicolas-sarkozy-interdit-de-contact-avec-gerald-darmanin-lindependance-de-la-justice-renforcee-269620

Partir ou bien rester ? Quand la loyauté politique est mise en péril

Source: The Conversation – in French – By Mireille Lalancette, Professor, Département de lettres et communication sociale, Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR)

Qu’ont en commun, Lionel Carmant, Maïté Blanchette Vézina, Éric Lefebvre, Pierre Dufour, Pierre Fitzgibbon, Joëlle Boutig, Youri Chassin, Isabelle Poulet ? Ces huit politiciens, qui étaient tous députés pour la Coalition avenir Québec (CAQ), ont soit quitté le parti pour siéger comme indépendant, fait le saut au fédéral, ou se sont réorientés ailleurs qu’en politique. Certains, encore, ont été expulsés.

C’est notamment le cas d’Isabelle Poulet, dernière en date à quitter. Début novembre, le cabinet de François Legault a informé le public qu’Isabelle Poulet, la députée de Laporte, en Montérégie, était exclue du caucus de la CAQ. La députée aurait fait la « grave erreur » de courtiser le Parti libéral du Québec.

En flirtant avec le parti adverse, Poulet a transgressé une règle implicite : la solidarité.

Alors que les partis politiques sont au cœur du système démocratique, qu’ils coalisent les valeurs et offrent des idéologies claires permettant de regrouper les élus, qu’est-ce qui pousse les députés à quitter leur parti ? Cette question m’anime dans mes recherches en communication politique à l’UQTR. Mes collègues des Universités Acadia et de l’Alberta, spécialisés en sciences politiques, partagent cette même préoccupation.

Dans cet article, nous offrons un regard croisé sur la loyauté en politique et sur les raisons qui poussent les députés à quitter leur parti à l’aune de notre ouvrage récent No I in Team. Party Loyalty in Canadian Politics.

Dans No I in Team, nous analysons de manière détaillée la vie politique entre 1980 et 2023 tant au fédéral qu’au provincial. Plus de 350 entrevues avec des politiciens, chefs et stratèges, ainsi que l’analyse de nombreux documents d’archives et de textes médiatiques (plus de 3 300) nous ont permis de brosser un portrait riche et nuancé des raisons qui poussent les politiciens à être fidèles à leurs partis pendant qu’ils évoluent en politique, mais également des raisons qui les poussent à partir.

Le « je » et le « nous »

La prémisse clé reste que la politique est un jeu d’équipe… « there is no I in team », comme le dit le fameux dicton anglophone. En français, l’idée est celle qu’en équipe il faut oublier le « je » au profit du « nous ». Cela veut dire que dans une équipe politique, il faut parler d’une seule voix et respecter la discipline du parti.

En règle générale, les élus rejoignent des partis dont ils partagent les valeurs et qu’ils souhaitent représenter. Cela ne veut pas dire que la collaboration est exempte de défis, de désaccords et d’irritants. Malgré tout, les députés sont nombreux à rester des joueurs d’équipe, et cela pour diverses raisons.

Parmi celles-ci, on retrouve la volonté de conserver leur poste et de gagner en influence au sein de leur parti. De plus, les députés préfèrent évoluer au sein de partis puisque ces derniers jouent un rôle clé et positif dans le jeu démocratique, organisent les discours et les prises de position et stabilisent les gouvernements. Dans ce contexte, une démission demeure toujours un événement marquant.




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Conflits de loyauté

En effet, quand un élu décide de quitter son parti, il est rapidement critiqué par ses collègues et mis au ban de son parti. La démission fin octobre de Lionel Carmant, ministre responsable des Services sociaux, a certainement marqué les esprits. François Legault lui a en effet donné une longue accolade, ce qui est rare lors d’un départ.

Carmant a quitté à la suite de l’adoption de la loi sur la rémunération des médecins. Il était pris en étau entre loyauté envers sa famille, puisque sa fille et sa conjointe sont médecins, et loyauté envers sa profession, puisqu’il a lui-même travaillé à titre de neuropédiatre.

Transfuges et indépendants : mêmes combats ?

Des conflits de loyauté similaires arrivent parfois quand les gens évoluent en politique. Il n’est pas rare de voir des politiciens quitter leur parti pour en rejoindre un autre plus près de leurs valeurs et intérêts, pour obtenir une promotion, ou bien pour siéger comme indépendants.

Il y a des cas célèbres de transfuges. Pensons ici à Belinda Stronach, qui a quitté le Parti conservateur du Canada (PCC) en 2005 pour rejoindre le Parti libéral et y devenir ministre.

Les transfuges directs sont ceux qui sont les plus critiqués, autant par leurs collègues, les citoyens que les médias. Pourquoi ? Parce que le fait de passer d’un parti à l’autre – de traverser la chambre comme l’illustre l’expression consacrée – du jour au lendemain fait figure de trahison. Plus encore, cela nuit à l’image du politicien vertueux qui serait là par conviction et non à des fins électoralistes. Comment peut-on être conservateur un matin et se réveiller libéral le suivant, se questionnent citoyens et journalistes ?

C’est ce qu’on a pu se demander avec le passage récent de Chris d’Entremont, député de la Nouvelle-Écosse, du Parti conservateur du Canada au Parti libéral. Ce dernier justifie son choix en disant :

Après mûre réflexion et des discussions approfondies avec mes électeurs et ma famille, j’en suis arrivé à une conclusion claire : il existe une meilleure voie à suivre pour notre pays. Le premier ministre Mark Carney nous offre cette voie.

Interrogé en lien avec cette situation, le whip du gouvernement, Mark Gerretsen, a justifié ce transfuge :

La réalité, c’est que ce que nous constatons au sein du Parti conservateur, c’est que le mouvement progressiste est mort. Chris d’Entremont est un conservateur progressiste et il cherche un nouveau foyer. (notre traduction).

C’est fréquemment une incompatibilité du point de vue des valeurs qui motive la décision de quitter sa famille politique.


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Claquer la porte et ébranler les colonnes du temple

D’autres élus défraient les manchettes lorsqu’ils quittent leur parti pour siéger comme indépendant. Ne voulant plus faire partie de l’équipe, ils font parler d’eux lorsqu’ils exposent haut et fort leurs critiques envers leur ancien parti et son chef. Ce fut le cas pour Maïté Blanchette Vézina, qui après avoir perdu son poste de ministre des Ressources naturelles et des Forêts, a annoncé qu’elle quittait la CAQ.

Elle avait alors déclaré : « Je n’ai pas confiance en M. Legault. […] Un chef doit reconnaître le moment de préparer la relève. J’invite le premier ministre à réfléchir sérieusement. »




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La notion d’équipe est fréquemment au cœur des discours lors des départs, comme ce fut le cas pour Mme Blanchette Vézina et de plusieurs autres que nous avons analysés :

Pour aller au combat ensemble, il faut savoir clairement ce qu’on défend, y adhérer et, surtout, avoir confiance en son chef et sa garde rapprochée. Et malheureusement, ce n’est plus le cas pour moi. Depuis plusieurs mois, je m’interroge profondément sur la direction de notre formation politique, sur la capacité aussi du leadership actuel à donner un cap qui rassemble et inspire, a mentionné Mme Blanchette Vézina.

Nos résultats montrent que l’écoute du chef et la possibilité d’avoir une voix dans les dossiers sont deux variables primordiales qui expliquent les départs, mais aussi les raisons de rester.

Les conflits avec le chef prédisent souvent les départs. C’est pourquoi la plupart des chefs s’efforcent d’éviter les départs et de préserver un caucus discipliné. Les députés qui désertent soulèvent souvent des questions sur l’harmonie et la solidarité au sein du parti de la part du public et des médias. C’est d’ailleurs pourquoi de nombreux élus de la CAQ se sont faits rassurants à la suite du départ de Maïté Blanchette-Vézina, notamment en soulignant qu’ils étaient très unis.

La politique reste donc un jeu d’équipe. Dans ce contexte, les départs, choisis ou imposés, provoquent toujours des remous, et cela tant pour le parti, qui se retrouve sous les projecteurs, que pour le politicien lui-même, qui doit non seulement rendre des comptes à ses électeurs, mais aussi parfois évoluer sans l’appui qu’offre un parti politique, tant en termes de personnel, de ligne politique, que de financement.

La Conversation Canada

Mireille Lalancette a reçu des financements du CRSH pour mener cette recherche.

Alex Marland a reçu des financements de SSHRC.

Jared Wesley a reçu des financements du CRSH.

ref. Partir ou bien rester ? Quand la loyauté politique est mise en péril – https://theconversation.com/partir-ou-bien-rester-quand-la-loyaute-politique-est-mise-en-peril-269030

Quel âge avez-vous réellement ? Tout sur les derniers tests d’« âge biologique » – et leur fiabilité

Source: The Conversation – in French – By Hassan Vally, Associate Professor, Epidemiology, Deakin University

Nous aimons tous nous imaginer bien vieillir. Aujourd’hui, un simple test sanguin ou salivaire promet de nous le dire en mesurant notre « âge biologique ».

Par la suite, comme plusieurs l’ont déjà fait, nous pourrons partager notre « jeunesse » sur les réseaux sociaux, ainsi que nos secrets pour y parvenir.

Alors que l’âge chronologique correspond à la durée de votre vie, les mesures de l’âge biologique visent à indiquer l’âge réel de votre corps, en prétendant mesurer « l’usure » au niveau moléculaire.

L’attrait de ces tests est indéniable. Les gens soucieux de leur santé peuvent voir leurs résultats comme une confirmation de leurs efforts pour contrer leur vieillissement.

Mais ces tests sont-ils vraiment fiables ? Offrent-ils réellement des informations utiles ? Ou s’agit-il simplement d’un habile stratagème marketing déguisé en science ?


Cet article fait partie de notre série La Révolution grise. La Conversation vous propose d’analyser sous toutes ses facettes l’impact du vieillissement de l’imposante cohorte des boomers sur notre société, qu’ils transforment depuis leur venue au monde. Manières de se loger, de travailler, de consommer la culture, de s’alimenter, de voyager, de se soigner, de vivre… découvrez avec nous les bouleversements en cours, et à venir.


Comment les tests fonctionnent-ils ?

Au fil du temps, les processus chimiques qui permettent à notre corps de fonctionner, appelés « activité métabolique », entraînent des dommages et un déclin de l’activité de nos cellules, tissus et organes.

Les tests d’âge biologique visent à saisir certains de ces changements, offrant ainsi un aperçu de notre état de santé ou de notre état de vieillissement au niveau cellulaire.

Notre ADN est également affecté par le processus de vieillissement. En particulier, des marqueurs chimiques (groupes méthyles) s’y fixent et affectent l’expression des gènes. Ces changements se produisent de manière prévisible avec l’âge et les expositions environnementales, dans un processus appelé méthylation.

Des études scientifiques ont utilisé des « horloges épigénétiques », qui mesurent la méthylation de nos gènes, pour estimer l’âge biologique. En analysant leurs niveaux à des endroits spécifiques du génome à partir d’échantillons prélevés sur les participants, les chercheurs appliquent des modèles prédictifs pour estimer l’usure cumulative du corps.

Que dit la recherche à propos de leur utilisation ?

Bien que la science évolue rapidement, les preuves étayant l’utilisation des horloges épigénétiques pour mesurer le vieillissement biologique dans les études de recherche sont solides.

Des études ont montré que l’estimation de l’âge biologique épigénétique est un meilleur prédicteur du risque de décès et des maladies liées au vieillissement que l’âge chronologique.

Il a également été démontré que les horloges épigénétiques sont fortement corrélées au mode de vie et aux expositions environnementales, telles que le tabagisme et la qualité de l’alimentation.

De plus, elles se sont avérées capables de prédire le risque de maladies telles que les maladies cardiovasculaires, qui peuvent entraîner des crises cardiaques et des accidents vasculaires cérébraux.

Dans l’ensemble, un nombre croissant de recherches indiquent que les horloges épigénétiques sont des mesures fiables du vieillissement biologique et sont étroitement liées au risque de maladie et de décès.

Mais ces tests sont-ils vraiment fiables pour les individus ?

Si ces tests sont précieux pour étudier des populations dans le cadre de la recherche, l’utilisation d’horloges épigénétiques pour mesurer l’âge biologique des individus est une tout autre affaire et nécessite un examen approfondi.

Le facteur le plus important à prendre en considération pour les tests au niveau individuel est sans doute leur précision. Il s’agit de déterminer si un seul échantillon prélevé sur un individu peut donner des résultats très différents.

Une étude réalisée en 2022 a révélé que les échantillons présentaient des écarts pouvant aller jusqu’à neuf ans. Ainsi, un échantillon identique prélevé sur une personne de 40 ans peut indiquer un âge biologique aussi bas que 35 ans (une raison de se réjouir) ou aussi élevé que 44 ans (une source d’inquiétude).

Bien que ces tests aient été considérablement améliorés au fil des ans, leur précision varie considérablement d’un fournisseur à l’autre. Ainsi, selon la personne à qui vous envoyez votre échantillon, votre âge biologique estimé peut varier considérablement.

Une autre limite réside dans l’absence actuelle de normalisation des méthodes utilisées pour ces tests. Les entreprises commerciales effectuent ces tests de différentes manières et utilisent différents algorithmes pour estimer l’âge biologique à partir de données.

Comme on peut s’y attendre, ces entreprises ne divulguent pas leurs méthodes. Il est donc difficile de les comparer et de déterminer laquelle fournit les résultats les plus précis, et ce que vous obtenez pour votre argent.


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Une troisième limite réside dans le fait que, bien que les horloges épigénétiques soient étroitement liées au vieillissement, elles ne sont qu’un « indicateur » et ne constituent pas un outil de diagnostic.

En d’autres termes, elles peuvent fournir une indication générale du vieillissement au niveau cellulaire. Mais elles ne fournissent aucune information spécifique sur les problèmes potentiels d’une personne qui « vieillit plus vite » qu’elle ne le souhaiterait ni sur ce qu’elle fait de bien si elle « vieillit bien ».




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Ainsi, quel que soit le résultat de votre test, tout ce que vous obtiendrez probablement d’un fournisseur commercial de tests épigénétiques, ce sont des conseils génériques sur ce que la science considère comme un comportement sain.

Est-ce que cela en vaut la peine ? Ou que devrais-je faire à la place ?

Même si les entreprises qui proposent ces tests ont de bonnes intentions, n’oubliez pas que leur objectif final est de vous vendre ces tests et de réaliser un profit. Et à environ 500 dollars canadiens, ils ne sont pas bon marché.

Si l’idée d’utiliser ces tests comme un outil de santé personnalisé est prometteuse, il est clair que nous n’en sommes pas encore là.

Pour que cela devienne une réalité, les tests devront être plus reproductibles, standardisés entre les différents prestataires et validés par des études à long terme établissant un lien entre les changements de l’âge biologique et des comportements spécifiques.

Ainsi, si les tests ponctuels de l’âge biologique font sensation sur les réseaux sociaux, ils représentent pour la plupart des gens un coût important et offrent une valeur réelle limitée.

La bonne nouvelle, c’est que nous savons déjà ce qu’il faut faire pour augmenter nos chances de vivre plus longtemps et en meilleure santé. Cela comprend notamment :

Nous n’avons pas besoin de connaître notre âge biologique pour apporter dès maintenant des changements dans notre vie afin d’améliorer notre santé.

La Conversation Canada

Hassan Vally ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Quel âge avez-vous réellement ? Tout sur les derniers tests d’« âge biologique » – et leur fiabilité – https://theconversation.com/quel-age-avez-vous-reellement-tout-sur-les-derniers-tests-d-age-biologique-et-leur-fiabilite-259862

Faut-il partager ou épargner les terres ? Pourquoi le dilemme agriculture-biodiversité est dépassé

Source: The Conversation – in French – By Damien Beillouin, Docteur en agronomie, Cirad

Faut-il séparer les espaces agricoles et ceux consacrés à la biodiversité, ou bien les réunir ? Bernd Dittrich/Unsplash, CC BY

Ce dilemme ne vous dit peut-être rien, mais il a constitué une question centrale chez tous ceux qui veillent à la protection de la biodiversité. C’est celui du land sparing ou du land sharing.


Depuis plus de vingt ans, un débat anime les chercheurs qui travaillent sur la protection de la biodiversité : faut-il séparer les espaces agricoles des espaces naturels, ou les faire cohabiter ? Ce débat oppose deux visions connues sous les termes anglais land sparing (épargner les terres) et land sharing (partager les terres).

Formulé au milieu des années 2000 par des chercheurs de l’Université de Cambridge, ce dilemme part d’une idée simple :

  • soit on intensifie la production agricole sur des surfaces restreintes, pour préserver le reste des terres pour la nature (sparing),

  • soit on intègre des pratiques plus favorables à la biodiversité directement dans les champs (sharing), par exemple via l’agriculture biologique, l’agroforestierie, ou d’autres formes de diversification des cultures.

Pourquoi opposer agriculture et biodiversité ?

Dans la logique du land sparing, agriculture et biodiversité sont pensées comme deux mondes séparés : l’un occupe l’espace productif, l’autre les zones mises à l’écart. L’agriculture y est vue comme l’adversaire du vivant. Et dans l’état actuel des pratiques, ce constat n’est pas infondé. Le rapport mondial de la Plateforme intergouvernementale pour la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) rappelait en 2019 que l’agriculture était le principal facteur de pression sur les écosystèmes, du fait de l’intensification des pratiques, de la pollution, et de la fragmentation des paysages qu’elle engendrait.

Une réalité confirmée par un rapport récent

  • Le rapport EAT-Lancet publié il y a quelques jours confirme cette responsabilité à une échelle plus globale. Il montre que les systèmes alimentaires figurent parmi les principaux moteurs du dépassement de plusieurs limites planétaires, notamment pour la biodiversité, l’usage des terres et les cycles de l’azote et du phosphore. Pour la première fois, ce rapport propose des « limites alimentaires sûres » qui relient directement nos modes de production et de consommation à la stabilité écologique de la planète.

Au milieu des années 2000 et 2010, des travaux, comme ceux des zoologues anglais Rhys Green en 2005 puis Ben Phalan en 2011, concluaient ainsi que le land sparing était la meilleure stratégie pour préserver les espèces. Ces travaux ont eu un large écho, confortant l’idée que l’intensification agricole « durable » pourrait sauver la biodiversité.

Mais entre land sparing et land sharing, faut-il vraiment choisir ? Des travaux récents montrent plutôt qu’aucune de ces deux options n’est une solution miracle généralisable partout, et qu’il est de plus en plus nécessaire de dépasser l’opposition stricte entre agriculture et nature.

Quand les modèles rencontrent la réalité

Les critiques du land sparing se sont de fait accumulées au fil des années. Les modèles initiaux reposaient sur des hypothèses simplificatrices : ils ignoraient les coûts sociaux et environnementaux de l’intensification. Or, intensifier l’agriculture suppose en général des intrants (engrais, pesticides, semences améliorées), de la mécanisation lourde et des infrastructures de marché. Cela favorise souvent les grandes exploitations au détriment des petits producteurs, qui peuvent être marginalisés, expulsés ou contraints de coloniser de nouvelles terres. De plus, certaines pratiques liées à l’intensification, comme la promotion des organismes génétiquement modifiés, renforcent le contrôle de certaines grandes firmes sur la production agricole.

Ces modèles simplifiaient aussi le rôle de la biodiversité. Pourtant celle-ci fournit de nombreux services écosystémiques essentiels à l’agriculture et aux sociétés : pollinisation, régulation des ravageurs, qualité de l’eau, stockage du carbone… L’agriculture intensive maximise souvent la production alimentaire, mais peut aussi générer des risques pour la santé ou les activités humaines.

Une agriculture intensive qui appauvrit également notre résilience alimentaire

  • L’agriculture intensive réduit largement la diversité des espèces et des variétés cultivées, érodant ainsi la diversité génétique de notre système alimentaire et agricole. Cette réalité peut entraîner la disparition de cultures présentant des propriétés nutritionnelles uniques, des capacités d’adaptation aux aléas climatiques et d’autres valeurs potentiellement déterminantes pour le futur. La perte de ce type de biodiversité qui soutient notre système alimentaire amplifie le risque d’épidémies et d’infestations parasitaires ainsi que la vulnérabilité de la chaîne de valeur alimentaire aux chocs climatiques, commerciaux et tarifaires.

Les tentatives d’évaluation économiques montrent de fait que la valeur de ces services dépasse souvent de plusieurs fois celle des produits agricoles eux-mêmes. Par exemple, la valeur annuelle des services écosystémiques des forêts françaises surpasse largement le revenu issu de leur exploitation. Fonder les stratégies sur la seule valeur marchande des produits agricoles est donc une démarche incomplète.

Le land sparing présente également des limites face aux changements globaux. Les polluants agricoles – engrais et pesticides – ne restent pas confinés aux champs. Ils contaminent les cours d’eau et les sols, et peuvent même être transportés dans l’atmosphère, jusqu’à être détectés dans des nuages à des centaines de kilomètres des zones cultivées.

Ainsi, les zones protégées ne garantissent pas toujours la survie des espèces : par exemple, les grenouilles rousses (Rana temporaria) et les crapauds communs (Bufo bufo) déclinent dans certaines régions d’Europe, car les pesticides utilisés dans les champs voisins contaminent leurs habitats aquatiques. Les abeilles sauvages et domestiques subissent également les effets des néonicotinoïdes, réduisant la pollinisation et perturbant les services écosystémiques essentiels à l’agriculture.

De plus, l’argument central du sparing – « produire plus pour convertir moins » – ne se vérifie pas toujours. Les économistes parlent alors d’effet rebond ou « Jevons paradox » : augmenter la productivité peut accroître la rentabilité des terres agricoles, incitant à en exploiter davantage au lieu d’en libérer. Ce phénomène a été documenté dans plusieurs études, notamment en Amérique latine ou en Asie du Sud-Est, où l’intensification locale de la culture de soja ou de palmier à huile a alimenté la déforestation importée.

Mais le land sharing n’est lui non plus pas exempt de limites. Intégrer la biodiversité directement dans les champs – par exemple, à travers l’agroforesterie caféière en Amérique latine, des bandes fleuries pour les pollinisateurs en Europe, ou des haies favorisant les auxiliaires de culture – peut améliorer à la fois la production et la biodiversité.

Cependant, ces pratiques ne suffisent pas toujours à protéger les espèces. Certaines espèces très spécialisées, comme les oiseaux forestiers de la forêt humide du Costa Rica ou certaines abeilles sauvages européennes, ont besoin de grands habitats continus ou de corridors connectés entre les zones naturelles pour survivre : des bandes fleuries ou quelques arbres isolés dans les champs ne leur apportent pas ce dont elles ont besoin.

Autre limite souvent pointée : la productivité. Les critiques du land sharing se sont concentrées sur le fait que les pratiques favorables à la biodiversité – comme l’agroforesterie, les haies ou les bandes fleuries – peuvent réduire légèrement les rendements agricoles par hectare. Si ces rendements ne suffisent pas à couvrir les besoins alimentaires ou économiques, cela pourrait théoriquement pousser à exploiter davantage de surface agricole, réduisant ainsi l’espace disponible pour la nature. Par exemple, certaines études en Europe centrale montrent que l’intégration de bandes fleuries ou de haies peut diminuer de 5 % à 10 % la surface cultivable productive. Dans ce cas, si les agriculteurs compensent en étendant leurs cultures sur d’autres terres, le gain pour la biodiversité pourrait être annulé.

Enfin, le succès du sharing dépend fortement de l’adhésion et de la capacité des agriculteurs à appliquer ces pratiques. Sans soutien technique, économique ou incitatif, les bandes fleuries ou l’agroforesterie peuvent être abandonnées après quelques années, et l’impact sur la biodiversité disparaît.

Un débat qui s’enrichit

Aujourd’hui, la recherche montre que sparing et sharing ne sont pas des solutions exclusives, mais deux pôles d’un continuum d’options. Selon les contextes, les deux approches peuvent se combiner. Protéger des zones à haute valeur écologique reste essentiel, mais il est tout aussi crucial de rendre les paysages agricoles plus accueillants pour la biodiversité et d’aménager des corridors écologiques entre zones protégées trop petites pour assurer seules la survie de certaines espèces.

Par exemple, une étude récente souligne que de 20 % à 25 % au moins d’habitat semi-naturel par kilomètre carré sont nécessaires dans les paysages modifiés par l’être humain pour maintenir les contributions de la nature aux populations humaines. En deçà de 10 %, la plupart des bénéfices fournis par la nature sont presque complètement perdus.

Mais œuvrer à des pratiques agricoles hospitalières pour la biodiversité ne signifie pas qu’il faille renoncer à améliorer les rendements. Cela ne signifie pas non plus que « tout ne se résout pas à l’échelle de la parcelle ou de la ferme ».

Dans certaines régions, maintenir une productivité suffisante est nécessaire pour réduire la pression sur les terres. L’enjeu est donc de l’inscrire dans une stratégie multifonctionnelle, combinant protection d’espaces naturels, diversification agricole et politiques alimentaires.

L’agroécologie propose des pratiques concrètes : associer cultures et arbres, maintenir haies et prairies, ou diversifier les rotations. Ces actions soutiennent à la fois la production et les services écosystémiques essentiels, comme la pollinisation, la régulation des ravageurs et la fertilité des sols. Par exemple, introduire des bandes fleuries ou des haies favorise les prédateurs naturels des insectes nuisibles : dans certaines cultures maraîchères européennes, cela a permis de réduire jusqu’à 30 % l’incidence des ravageurs tout en maintenant les rendements.

À l’inverse, l’agriculture intensive peut parfois voir ses rendements diminuer : l’usage répété de pesticides favorise la résistance des ravageurs, et les systèmes monoculturaux sont plus vulnérables aux aléas climatiques, comme la sécheresse ou les vagues de chaleur. L’agriculture de conservation, qui limite le labour et favorise le développement de couvertures végétales, peut ainsi augmenter la production tout en préservant la santé des sols, alors que le labour intensif et l’usage accru d’intrants conduisent souvent à une dégradation progressive du sol.

Une synthèse de 95 méta-analyses, couvrant plus de 5 000 expériences à travers le monde, montre que ces pratiques augmentent en moyenne la biodiversité de 24 % et la production de 14 %. De manière complémentaire, 764 comparaisons dans 18 pays indiquent que des rendements équivalents ou supérieurs à ceux de l’agriculture conventionnelle sont souvent possibles, même si cela dépend du contexte et des pratiques adoptées.

Les baisses de production restent généralement limitées et sont fréquemment compensées par d’autres bénéfices écosystémiques. Autrement dit, diversifier les cultures est réalisable et peut être gagnant-gagnant dans de nombreux cas, mais il n’existe pas de solution universelle.

Enfin, les politiques agricoles doivent dépasser la seule logique du rendement pour inclure des indicateurs de bien-être humain, d’équité sociale et de résilience écologique. Cela suppose d’impliquer les agriculteurs et les communautés locales dans la définition des priorités, plutôt que d’imposer des modèles dits « universels ».

Dans une étude que nous avons publiée en 2025, nous avons voulu dépasser le faux dilemme entre intensification et partage. Nous montrons que se focaliser uniquement sur les rendements agricoles est une impasse : cela occulte les coûts cachés des systèmes alimentaires (estimés à plus de 10 000 milliards de dollars, ou 8,6 milliards d’euros, en 2020 en équivalent pouvoir d’achat).

Par exemple, les systèmes agricoles actuels utilisent de grandes quantités d’eau, qui peuvent limiter et polluer l’accès à l’eau potable des personnes, générant des coûts qui sont imputés à d’autres secteurs, comme celui de la santé. De la même manière, ces systèmes agricoles produisent de plus en plus de situations de malnutrition, de famine ou d’obésité, qui ont des coûts énormes pour les sociétés qui doivent les assumer. D’autres coûts sur les écosystèmes (par émission de gaz à effet de serre, par exemple) doivent également être pris en compte.

Nos travaux soulignent qu’une approche centrée sur le rendement risque d’accélérer la perte de biodiversité et d’agrobiodiversité, tout en renforçant la dépendance des petits producteurs aux intrants et aux grandes firmes. Or les transitions agricoles ne sont pas de simples choix techniques. Ce sont des processus socio-écologiques, qui engagent des questions de pouvoir, de justice et de culture. On les observe, par exemple, dans les zones dites de frontière agricole, où des populations autochtones, ou premières nations, sont déplacées par les porteurs de nouveaux modèles techniques, avec toutes les conséquences sociales engendrées par ces déplacements.

Un tournant pour la science et les politiques

Le débat entre land sparing et land sharing a eu le mérite d’ouvrir une réflexion structurante sur les liens entre agriculture et biodiversité. Mais les solutions ne passent pas par des choix binaires. La réalité impose de penser la durabilité à travers des solutions hybrides et contextualisées qui intègrent les dimensions écologiques, sociales et économiques.

En fin de compte, la question n’est pas seulement « Comment produire plus avec moins », mais « Comment produire mieux, avec et pour la biodiversité ». C’est ce changement de perspective qui peut réellement orienter les transitions agricoles vers des systèmes à la fois productifs, justes et respectueux du vivant.

The Conversation

Sarah Jones is part-funded by CGIAR donors, through the CGIAR Multifunctional Landscapes and Policy Innovations science programs.

Bruno Rapidel et Damien Beillouin ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Faut-il partager ou épargner les terres ? Pourquoi le dilemme agriculture-biodiversité est dépassé – https://theconversation.com/faut-il-partager-ou-epargner-les-terres-pourquoi-le-dilemme-agriculture-biodiversite-est-depasse-267904

Programme 13-Novembre : comprendre et réparer la mémoire traumatisée

Source: The Conversation – France in French (3) – By Francis Eustache, Directeur de l’unité Neuropsychologie et imagerie de la mémoire humaine, Inserm, Ecole Pratique des Hautes Etudes, Université de Caen Normandie, Université de Caen Normandie

En avril 2016, quelques mois après les attentats du 13 novembre 2015 qui ont endeuillé la France, démarrait un ambitieux projet de recherche, le Programme 13-Novembre. À l’initiative du neuropsychologue Francis Eustache et de l’historien Denis Peschanski, des spécialistes de tous horizons allaient travailler ensemble pour tenter de mieux comprendre ce moment traumatique et ses conséquences sur les individus et la société, sur le temps long. Une décennie plus tard, voici ce qu’il faut retenir de ces travaux dans le champ de l’étude de la mémoire traumatique. L’occasion de démonter quelques idées reçues.


Lorsqu’un événement traumatisant percute une société de plein fouet, pourquoi certains témoins vont-ils développer un trouble de stress post-traumatique, et pas d’autres ? Quels sont les mécanismes neurologiques à l’œuvre ? La façon dont est construite et évolue la mise en récit par la société peut-elle faciliter – ou contrarier – la guérison ? Autrement dit, comment s’articulent les mémoires individuelles, collectives, sociales (ou sociétales) ?

Pour répondre à ces questions, le Programme 13-Novembre a conjugué l’expertise de chercheurs de nombreux horizons : neurobiologistes, psychopathologues, sociologues, historiens, neuropsychologues, spécialistes d’intelligence artificielle, de big data, linguistes… Une décennie plus tard, leurs travaux ont permis de faire avancer les connaissances sur ces sujets. Avec l’espoir de mieux prendre en charge les conséquences des événements traumatiques, au niveau individuel comme au niveau collectif.

La mémoire n’est pas figée

Une erreur, en matière de représentation de notre mémoire, est de s’imaginer une sorte de système de stockage dans lequel seraient emmagasinés des souvenirs et des connaissances inaltérables, un peu à la manière d’un disque dur d’ordinateur.

En réalité, notre mémoire n’est pas figée. Nos souvenirs évoluent au fil du temps, en fonction des relations que l’on a avec notre environnement, de nos aspirations, de nos projets, de nouveaux événements qui surviennent autour de nous. Notre mémoire autobiographique, celle qui nous définit et se compose de connaissances générales sur nous-mêmes ainsi que de souvenirs stockés sur le temps très long, se construit en lien avec les autres et se modifie au fil de notre existence. En vieillissant, nous changeons notre perception du passé, car nos souvenirs évoluent au fil de nos relations, de nos rencontres, de nos convictions et de nos paroles.

Mais il arrive que la mécanique se grippe. En cas d’exposition à un choc intense, la mémoire autobiographique peut être bouleversée. Dans une telle situation, chez certaines personnes, la mémoire semble se figer : le traumatisme envahit l’ensemble de l’identité de la personne, phénomène qui transparaît dans son récit. C’est, de fait, ce qui arrive aux individus souffrant de trouble de stress post-traumatique, contraints de revivre en boucle des éléments saillants de l’événement qui a menacé leur existence.

Le symptôme principal de ce trouble est la survenue de ce que l’on appelle des reviviscences (ou des « intrusions ») : les personnes revoient des images (ou réentendent des sons, perçoivent des odeurs, etc.) de la scène du traumatisme. Il ne s’agit pas de « souvenirs traumatiques », comme cela est trop souvent écrit, mais elles « reviviscences de la scène sous forme de « flashbacks ».

Les intrusions ne sont pas des souvenirs

    Les intrusions ne doivent pas être confondues avec des souvenirs, et encore moins avec des souvenirs flash (alors qu’ils constituent une manifestation inverse du fonctionnement de la mémoire). Le souvenir flash est un “vrai” souvenir, particulièrement intense: il nous donne l’impression subjective de nous souvenir très précisément de conditions dans lesquelles nous avons appris la survenue d’un événement marquant, qui nous a surpris et a déclenché en nous une forte émotion.
    Les intrusions, elles aussi très émotionnelles, correspondent à des éléments disparates, désorganisés, chaotiques, très sensoriels. L’individu qui en est victime les perçoit comme si l’événement se produisait à nouveau, dans le présent (au contraire des souvenirs qui appartiennent au passé), ce qui empêche la blessure psychique causée par le traumatisme de se résorber. Pour s’en protéger, la personne développe des mécanismes d’évitement qui finissent par avoir un impact sur sa vie sociale (et ainsi la priver du soutien social). À quoi s’ajoutent les stigmates de la blessure psychique que sont les cauchemars, les sursauts, les troubles du sommeil, les pensées négatives, etc., et parfois d’autres troubles (comorbidités): dépression, anxiété, addictions…

Comment cette expression particulière de la mémoire traumatique, puisée dans l’horreur du passé et envahissant le quotidien, peut-elle à nouveau évoluer au fil du temps et retrouver sa plasticité ? Pour le comprendre, le Programme 13-Novembre s’est articulé autour de deux études principales : l’étude « 1 000 » (pour 1 000 participants) et l’étude biomédicale « Remember ».

Deux études pour mieux comprendre la mémoire traumatique

L’étude 1 000 a consisté à diviser les participants en quatre cercles, selon leur proximité avec les attentats du 13-Novembre. Le cercle 1 correspond aux personnes directement exposées aux attentats. Le cercle 2, aux personnes qui vivent ou travaillent dans les quartiers visés, mais n’étaient pas présentes au moment des attaques. Le cercle 3 est constitué par les personnes qui vivaient en région parisienne à l’époque (à l’exclusion des personnes des deux premiers cercles). Enfin, dans le cercle 4, on retrouve des personnes qui vivaient en province, plus précisément dans trois villes : Caen (Calvados), Metz (Moselle) et Montpellier (Hérault). Les personnes des cercles 2, 3 et 4 ont appris la survenue de l’attentat à la radio, à la télévision, par téléphone, sur les réseaux sociaux, etc.

Les participants ont d’abord intégré l’étude 1 000, qui consiste en des entretiens filmés, avec l’appui de l’Institut national de l’audiovisuel (certains extraits ont donné lieu à la réalisation d’un film 13-Novembre, nos vies en éclats).

Dans un second temps, 200 personnes (parmi les 1 000), appartenant uniquement aux cercles 1 (120 personnes) et 4 (80 personnes), ont intégré l’étude Remember. Elles ont alors bénéficié d’examens médicaux, psychologiques, et d’imagerie cérébrale (IRM) afin de décrypter les mécanismes impliqués dans le développement d’un trouble de stress post-traumatique (TSPT), ainsi que les éléments qui les renforcent ou les résorbent. Les objectifs de l’étude étaient ainsi de comprendre, à différents niveaux d’analyse, les facteurs favorisant le TSPT ou au contraire la résilience.

Dans l’étude Remember, le groupe des personnes exposées aux attentats (venant du cercle 1) a été subdivisé en deux sous-groupes, selon qu’elles ont développé un trouble de stress post-traumatique ou non. Les membres des deux sous-groupes ont ensuite été appariés en fonction de leur situation face aux scènes des attentats (dans la fosse du Bataclan, sur une terrasse, plus loin…) et de leur rôle (public, policiers, médecins, etc.).

Un défaut de contrôle des intrusions

Pour comprendre les mécanismes neurologiques à l’œuvre, les chercheurs ont eu recours à l’IRM de haute résolution. L’activité cérébrale des participants a été analysée pendant qu’ils se livraient à une tâche expérimentale appelée « think – no think ». Ce paradigme, adapté à la compréhension du TSPT par le chercheur Pierre Gagnepain au sein du laboratoire, consiste à faire surapprendre aux participants des associations entre des couples de concepts. Par exemple, le mot bateau et l’image d’une maison. Après cet apprentissage, quand le participant lit le mot bateau, immédiatement lui vient à l’esprit l’image d’une maison, de façon quasi irrépressible.

De cette façon, la survenue d’une « intrusion expérimentale » et éphémère est provoquée, mais sans réactiver le traumatisme, ce que nous voulions bien sûr éviter. Après toute cette phase d’apprentissage, les participants sont ensuite installés dans l’IRM. Lorsque le mot bateau leur est montré écrit en lettres vertes, ils doivent laisser s’imposer dans leur conscience l’image associée (celle d’une maison dans cet exemple). C’est la partie « think ». Si le mot est écrit en rouge, au contraire, ils doivent bloquer l’image de la maison qui survient. On mesure l’activité du cerveau dans cette situation précise.

Les résultats montrent que la capacité à réfréner les intrusions, qui permet la résilience, est liée à des capacités de contrôle de cette forme de mémoire reposant sur des structures en réseau coordonnées par le cortex préfrontal, situé à l’avant du cerveau.

Quand, dans l’exemple précédent, une personne résiliente cherche à repousser l’intrusion de l’image de la maison, toutes les connexions neuronales de cette zone se synchronisent avec d’autres structures cérébrales impliquées dans les perceptions, les émotions, la mémoire et tout particulièrement les hippocampes, structures clés pour cette fonction. Ce couplage permet ainsi au cortex préfrontal de contrôler les régions du cerveau impliquées dans ces différentes fonctions et in fine d’inhiber les intrusions intempestives.

Point intéressant : chez les personnes résilientes, ce contrôle est particulièrement efficace. Ce travail ne met donc pas seulement en évidence des mécanismes défaillants, mais aussi ceux qui sont préservés et dans certains cas amplifiés pour permettre aux victimes de surmonter l’adversité.

Ces résultats ont été confirmés lorsque, deux ans plus tard, en 2018, nous avons réanalysé l’activité cérébrale de personnes chez qui le trouble de stress post-traumatique était devenu chronique et que nous l’avons comparée avec celle de personnes qui n’en souffraient plus (dites « rémittentes »). Nous avons découvert que le retour à la normale des processus de contrôle inhibiteur, qui régulent la résurgence des intrusions, prédisait non seulement la rémission du syndrome de stress post-traumatique, mais précédait également la réduction des intrusions.

Cette amélioration de ces mécanismes de contrôle était en outre associée à l’interruption de l’atrophie induite par le stress observée dans une région spécifique de l’hippocampe.

Souvenirs et émotions

Le trouble de stress post-traumatique est une pathologie de la mémoire émotionnelle. On sait que la mémorisation d’un souvenir est renforcée par le contexte dans lequel il se produit.

L’exemple typique est le « souvenir flash » : lorsque l’on ressent une émotion forte au cours d’un événement marquant, le souvenir est particulièrement durable. Si l’on demande aux gens ce qu’ils faisaient lorsque les attentats du 13 novembre se sont produits, l’immense majorité a l’impression subjective de se souvenir de ce qu’ils faisaient à ce moment-là (97 % des personnes interrogées par le Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Credoc) – lors d’une première enquête menée en juin 2016 dans le cadre du Programme 13-Novembre).

Mais si l’émotion est extrême, comme chez les victimes, l’activité de certaines régions du cerveau impliquées dans les émotions (le circuit amygdalien notamment) devient désordonnée. La mémorisation ne fonctionne plus correctement, et des éléments disparates issus de l’événement traumatique vont devenir des intrusions.

Les personnes rappellent alors des éléments sensoriels : des odeurs (la poudre, le sang…), des sons (des bruits « de pétards » correspondant aux détonations des cartouches…). Parfois, on constate aussi que certains éléments du contexte de l’événement ont été « oubliés » (on décèle parfois une réelle amnésie, dite dissociative) ou au contraire que les gens se sont focalisés sur des éléments spécifiques, qu’ils jugent a posteriori saugrenus, ce qui peut être une réaction de mise à distance du danger.

Après l’événement, les victimes vont essayer d’intégrer ces éléments étrangers à leur vécu, en entamant spontanément un travail de réflexion qui va parfois modifier profondément leurs vies, en changeant leurs priorités, leurs perspectives, leurs façons de voir le monde.

Améliorer les thérapies existantes, en élaborer de nouvelles

Les travaux menés dans le cadre de l’étude Remember se poursuivent actuellement au cours d’une troisième phase de recueil de données. En parallèle, de nombreuses données collectées en psychopathologie et en neuropsychologie font l’objet d’analyses approfondies qui portent notamment sur l’évolution des symptômes et de diverses modifications cognitives.

Ce qui ressort de ces travaux, c’est que le trouble de stress post-traumatique affecte le traitement précoce des informations fortement émotionnelles, comme l’expression des visages, ce qui a des conséquences sur leur compréhension et leur mémorisation, et peut contribuer à rompre des liens sociaux. Toutefois, il faut se garder de décrire une situation univoque car les trajectoires sont extrêmement diverses d’une situation et d’une personne à l’autre.




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Une autre piste d’analyse des données, qui prend place aux confins de l’étude 1 000 (les récits enregistrés) et de l’étude Remember, porte sur la mémoire autobiographique. Les récits des personnes souffrant de trouble de stress post-traumatique sont en effet envahis par le traumatisme lui-même. Ce dernier affecte le passé, le présent et obère toute projection dans l’avenir.

Les travaux visent à comprendre les mécanismes de raisonnement autobiographique qui permettent de « sortir » progressivement du trauma. Menés conjointement avec des psychopathologues et reposant sur l’emploi des outils de l’intelligence artificielle, ils ouvrent des pistes fructueuses pour élaborer de nouvelles formes de thérapies, ou apporter des éléments théoriques et méthodologiques supplémentaires à des thérapies existantes.

Trouble de stress post-traumatique : éviter la tentation du déterminisme

Lorsque l’on parle de traumatisme, il faut intégrer le fait qu’il existe des différences interindividuelles notables. Les gens ne réagissent pas tous de la même façon. Néanmoins, si l’on parle en terme statistique, on constate que plus le traumatisme correspond à un événement lié à une intention de faire du mal, et plus l’impact sera délétère sur la victime. Typiquement, un attentat ou un viol vont avoir un impact plus délétère qu’une catastrophe naturelle ou un accident de voiture, par exemple, car, dans ces derniers cas, il n’y a pas cette intentionnalité.

On parle là d’événements qui ne se répètent pas. Le cas d’événements traumatiques qui se répètent sur des durées longues, comme dans le cas de conflits armés, pose d’autres problèmes. Lors d’une guerre, les traumatismes sont récurrents et multiples. Leur impact va être différent, et mener à un trouble de stress post-traumatique différent lui aussi, dit « complexe ». C’est également le cas des violences intrafamiliales.




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Il faut cependant se garder, lorsqu’on aborde la question du traumatisme, d’adopter une vision déterministe : être exposé à un événement traumatique ne mène pas systématiquement à développer un trouble de stress post-traumatique.

La trajectoire la plus fréquente est la résilience, qui concerne environ 75 % des gens. Ce chiffre va évoluer au fil du temps. Durant les premières heures, les premiers jours, 90 % des gens vont faire des cauchemars, repenser à tout cela. Au bout d’un mois, environ 50 % des gens vont faire des cauchemars, avoir un sentiment de stress augmenté, être méfiants dans la rue… Au-delà de cette période, 25 % vont développer un trouble de stress post-traumatique. Et parmi ces 25 %, environ 15 % finiront par se remettre avec le temps.

Pour bien accompagner les personnes concernées, il est essentiel de comprendre pourquoi, chez certains, survient un « point de rupture » émotionnel et ce qui l’influence : la nature de l’événement, la façon dont la personne l’a ressenti, dont elle va être aidée ensuite… Nos travaux ont par exemple révélé que les professionnels (policiers, membres des professions médicales…) étaient mieux protégés vis-à-vis de ce trouble que les autres victimes. Probablement en raison de leur formation, et du fait qu’elles sont intervenues avec un rôle précis et selon un protocole d’intervention bien rodé.

Comprendre ces phénomènes, la façon dont ils vont impacter la mémoire émotionnelle et son évolution est essentiel. Le soutien social, en particulier, est primordial, car les chemins de la résilience passent par une synergie des mémoires.

Mémoire individuelle, mémoire collective, mémoire sociale

S’agissant d’un traumatisme collectif comme les attentats du 13-Novembre, la mémoire de la société tout entière joue un rôle important dans la guérison des individus qui ont directement vécu l’événement.

La mémoire collective va elle aussi influencer, positivement ou négativement, le devenir des individus traumatisés. Cette représentation du passé, qui participe à la construction identitaire de la société dans son ensemble ou de groupes spécifiques, va retenir certains événements et pas d’autres. Or, les traumatismes continuent de s’écrire en lien avec le monde qui évolue autour de la victime. Ils peuvent être réactivés par certains événements (guerres, nouveaux attentats…).

La façon dont on souvient collectivement (ou dont on ne se souvient pas) de l’événement va aussi avoir un impact sur les victimes. Dix ans après, on constate que les attentats du 13-Novembre deviennent parfois « les attentats du Bataclan ». On imagine l’effet que peut avoir ce raccourci sur les personnes qui étaient présentes au Stade de France ou sur les terrasses des cafés parisiens attaqués…

Après un événement traumatique majeur, la mémoire sociale qui se construit influence profondément la mémoire individuelle. Les individus qui ont vécu un traumatisme doivent être accompagnés dans ces différentes strates de mémoire. Si on ne prend pas en compte ces dimensions collectives et sociales en plus de la dimension individuelle, il n’est pas possible de comprendre les pathologies qui en découlent.


Pour aller plus loin

Couverture de l’ouvrage « Faire face. Les Français et les attentats du 13 novembre 2015
Faire face. Les Français et les attentats du 13 novembre 2015, Flammarion, octobre 2025.
DR, Fourni par l’auteur

Remerciements

L’auteur exprime sa reconnaissance à toutes les personnes qui se sont portées volontaires pour participer aux études mentionnées dans cet article, aux associations de victimes qui ont soutenu ce projet ainsi qu’à tous les chercheurs impliqués, en particulier Denis Peschanski, Carine Klein-Peschanski et Pierre Gagnepain.

Ce travail a bénéficié d’une aide de l’État gérée par l’Agence nationale de la recherche (ANR) au titre de France 2030 portant la référence ANR-10-EQPX-0021. Ces études sont réalisées dans le cadre du « Programme 13-Novembre », parrainé par le CNRS et l’Inserm et soutenu administrativement par l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, regroupant 35 partenaires).

The Conversation

Francis Eustache a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche (ANR) pour le Programme 13-Novembre.

ref. Programme 13-Novembre : comprendre et réparer la mémoire traumatisée – https://theconversation.com/programme-13-novembre-comprendre-et-reparer-la-memoire-traumatisee-269655

L’Irlande a une présidente de gauche, mais la vie politique reste dominée par des hommes de droite

Source: The Conversation – France in French (3) – By Camille Barbe, Doctorante en droit public, Université de Bordeaux

La victoire d’une femme de gauche à la présidentielle qui vient de se tenir en Irlande ne signifie pas que la politique du pays sera significativement changée. Contrairement à la France, la présidence, en Irlande, est une fonction secondaire, l’essentiel du pouvoir exécutif se trouvant entre les mains du chef du gouvernement.


Le vendredi 24 octobre, le corps électoral irlandais s’est rendu aux urnes pour choisir sa future présidente. Le suspense a été de courte durée : Catherine Connolly, candidate indépendante et soutenue par les partis de gauche, est arrivée largement en tête. Elle devance Heather Humphreys, sa rivale investie par le parti de centre droit Fine Gael.

Connue pour ses engagements en faveur de la justice sociale et de la protection du climat, Catherine Connolly a fréquemment dénoncé le génocide du peuple palestinien durant sa campagne, n’hésitant pas à critiquer ouvertement les actions de Donald Trump. Peu après sa victoire, elle a assuré, en irlandais et en anglais, qu’elle serait « une présidente inclusive ».

Cette large victoire ne signifie pourtant pas qu’une politique de gauche sera désormais mise en œuvre en Irlande, les prérogatives de la présidence irlandaise étant nettement moins étendues que celles de son homologue française.

Le classement : l’originalité du mode de scrutin irlandais

Au premier abord, ce sont les similitudes entre les deux fonctions qui frappent. En France, comme en Irlande, c’est le peuple qui est directement chargé de désigner la personne qui occupera la fonction. Les modalités de ce vote sont pourtant très différentes.

En France, l’élection se déroule au scrutin majoritaire uninominal à deux tours, et le corps électoral s’exprime en sélectionnant un candidat à chaque tour. Le système irlandais est plus complexe, mais offre plus d’espace à l’expression démocratique. Le scrutin se fait à la proportionnelle et repose sur un vote unique transférable.

Dans l’isoloir, chaque personne à la possibilité de classer les candidates et les candidats. La première préférence sera systématiquement comptabilisée. Si aucun candidat n’a atteint la majorité absolue après le premier dépouillement des premières préférences, le candidat arrivé en dernier est éliminé et le transfert débute. Si le candidat classé premier sur un bulletin est éliminé après le dépouillement des premières préférences, le vote sera transféré au candidat classé deuxième et ainsi de suite jusqu’à ce qu’un candidat ou une candidate soit élue. Vendredi dernier, aucun transfert n’a été nécessaire pour élire Catherine Connolly puisqu’elle a obtenu 63,36 % des premières préférences.

Des compétences constitutionnelles en apparence similaires

Les dispositions consacrées à la présidence dans les Constitutions française et irlandaise confirment les ressemblances. Dans les deux pays, la présidence est normalement assurée de mener son mandat à terme (elle ne peut être forcée à la démission par le Parlement que dans des circonstances exceptionnelles ; en France comme en Irlande, aucune destitution n’a jamais abouti). Elle est également, à la tête des forces armées, chargée de promulguer les lois, de nommer le premier ministre et son gouvernement, et de prononcer la dissolution de la chambre basse du Parlement. Pourtant, des détails importants distinguent les deux fonctions.

Le pouvoir de nomination de la présidence irlandaise n’est pas libre : il s’exerce systématiquement sur avis du Dáil Éireann (la chambre basse du Parlement irlandais), comme le veut la pratique traditionnelle des régimes parlementaires. Le pouvoir de dissolution est lui aussi conditionné à la demande du Taoiseach, le premier ministre irlandais. La présidente peut néanmoins refuser une telle demande si le premier ministre ne dispose plus de la confiance de l’Assemblée. À ce jour, aucun refus n’a jamais été exprimé.

La présidente irlandaise peut également transférer un projet de loi à la Cour suprême pour contrôler sa conformité à la Constitution – l’équivalent d’une saisine du Conseil constitutionnel par la présidence française –, mais cette compétence est également rarement utilisée.

Une présidence irlandaise moins genrée car moins puissante

Lorsqu’elle est entrée en fonctions le 11 novembre, Catherine Connolly est devenue la troisième femme à occuper la présidence irlandaise.

La première, Mary Robinson, a été élue en 1990 et a démissionné en 1997 afin de devenir Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme. L’élection qui a suivi la démission de Mary Robinson a vu le succès d’une autre Mary. Mary McAleese, présidente pendant quatorze ans, entre 1997 et 2011, a été la première présidente née en Irlande du Nord.

En comparaison, la fonction présidentielle française, qui n’a jamais été occupée par une femme, est plus marquée par les normes de genre. Cependant, il ne faut pas en tirer de conclusions hâtives. La gouvernance en Irlande est menée par le Taoiseach (le premier ministre). L’histoire irlandaise n’a vu que des hommes se succéder à cette fonction. En France comme en Irlande, jusqu’ici, jamais une femme n’a exercé le rôle principal et chargé de mener la politique du pays (la présidence en France et le Taoiseach en Irlande).

La composition de l’actuel gouvernement irlandais, dirigé par le Taoiseach Micheál Martin (Fianna Fáil, centre droit), confirme tristement l’actualité de ces stéréotypes de genre, puisqu’il ne compte que 3 femmes sur 15 membres, ce qui reflète le classement de l’Irlande à la dernière place en Europe en termes de proportion de femmes députées.

Le gouvernement actuel de l’Irlande comporte au total 5 femmes sur 19 membres, dont 3 femmes sur 15 ministres de plein exercice.
Government Information Service

Une présidence qui préside, l’autre qui gouverne

Les différences les plus significatives entre les présidences française et irlandaise se révèlent dans la pratique de ces fonctions et dans leur relation au pouvoir politique.

La présidence irlandaise ne s’aventure pas dans le jeu politique et la politique du pays, sphère confiée au Taoiseach et au gouvernement. Pourtant, Eoin Daly rappelle que la présidence irlandaise peut être amenée à un jouer un rôle d’arbitre dans la procédure législative, notamment en cas de conflits entre les deux chambres de l’Oireachtas, le Parlement irlandais.

Dans les faits, l’émergence de majorités stables au sein des deux assemblées du Parlement a cantonné les occupants de la présidence à un rôle cérémonial.

Les occupants de la présidence irlandaise ont démontré beaucoup de réticences à s’immiscer dans les questions de politique intérieure. On peut tout de même noter une tendance grandissante de la présidence à exprimer des positions politiques depuis les années 1990 et le mandat de Mary Robinson. Le président sortant, le populaire Michael D. Higgins, est connu pour ses positions critiques à l’égard de certaines politiques gouvernementales. Il a notamment dénoncé l’incapacité des politiques publiques à contrôler la crise du logement en Irlande.

Dans le contexte français, dès 1958, positionner la présidence dans la posture d’un arbitre ne satisfaisait pas. Face au Conseil d’État, Michel Debré (qui a dirigé le groupe de rédaction de la Constitution de la Vᵉ République, ndlr) esquissait à l’époque, une présidence qui serait « bien plus qu’un arbitre entre les partis », une véritable « clé de voûte » des institutions, selon la célèbre formule. Le président, élu au suffrage universel depuis 1962, dispose de prérogatives dispensés de contreseing, dont l’usage n’est pas conditionné à l’aval du Parlement.

C’est là une différence majeure avec la présidence irlandaise. Sous la Ve République, l’Élysée est devenu le centre gravitationnel du pouvoir, son occupant étant souvent simultanément chef de l’État, chef de parti et chef de majorité politique à l’Assemblée nationale. La réunion de ces trois fonctions autour d’une figure populairement désignée a notamment permis l’émergence d’une pratique présidentialiste du régime.

La Constitution faite « par et pour le pouvoir exécutif » a néanmoins aussi vu des présidents en difficulté. Cependant, même lorsqu’un président s’est retrouvé en retrait, soit parce qu’il devait cohabiter avec un premier ministre d’une autre formation politique, soit parce qu’il n’était plus soutenu par une majorité stable, comme Emmanuel Macron depuis 2022, les présidents sont restés – sous différentes formes et par divers moyens – des figures actives dans la gouvernance du pays.

Les paradoxes des présidences française et irlandaise

Pour Eoin Daly, la campagne présidentielle précédant l’élection de Catherine Connolly a illustré les paradoxes de la fonction. Alors que, durant la campagne, les débats ont longuement évoqué les positionnements politiques des deux candidates sur des problèmes politiques actuels, la fonction est presque exclusivement cérémoniale après l’élection.

Aussi, les conséquences de la large victoire de la candidate de gauche ne doivent pas être surestimées. L’Irlande a déjà eu des présidentes de gauche, mais elle n’a jamais eu un gouvernement de gauche.

Le journaliste Fintan O’Toole y voit le grand paradoxe de la vie politique irlandaise :

« les victoires présidentielles de la gauche n’ont pas inauguré la social-démocratie, mais un capitalisme financier féroce. »

L’élection directe par le peuple d’une personnalité ne vaut pas adoption de son positionnement politique à l’échelle nationale. Daly souligne ainsi que les candidats doivent ainsi « faire campagne pour obtenir un mandat du peuple, mais une fois en fonction, ils ne trouvent aucun moyen réel, autre que la parole, pour remplir ce mandat ». Bref, l’élection éclipse la fonction.

Ce déséquilibre est absent du contexte français, tant la présidence a progressivement gagné en pouvoir depuis 1962. Pourtant, les événements politiques des deux dernières années ont ravivé le paradoxe propre à la pratique du mandat présidentiel français. La présidence n’a pu s’imposer qu’en comptant sur des majorités parlementaires dévouées et disciplinées. Une fois ce socle fragilisé (en 2022) puis rompu (en 2024), elle s’est éloignée des schémas connus jusqu’ici et tente désormais de maintenir un équilibre précaire. Du fait des compétences que lui attribuent la Constitution, la présidence française, contrairement à la fonction irlandaise, ne sera jamais uniquement réduite à la parole, même si la valeur de celle-ci peut drastiquement baisser dans certaines circonstances.

The Conversation

Camille Barbe ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’Irlande a une présidente de gauche, mais la vie politique reste dominée par des hommes de droite – https://theconversation.com/lirlande-a-une-presidente-de-gauche-mais-la-vie-politique-reste-dominee-par-des-hommes-de-droite-268722