L’autre Coupe du monde oppose le Canada, le Mexique et les États‑Unis sur la bière

Source: The Conversation – France (in French) – By Jean-Guillaume Ditter, Professeur permanent, Burgundy School of Business

La boisson fermentée iconique sera l’une des stars de la Coupe du monde. En dehors des terrains, elle est l’objet d’une guerre commerciale entre les trois pays hôtes. Analyse de ces trois marchés brassicoles et de leur interdépendance, des champs d’orge à la canette d’aluminium.


La bière est indissociable des événements festifs. La Coupe du monde masculine de football 2026 ne devrait pas faire exception à la règle, avec une croissance attendue de la consommation de 560 millions de litres.

Et vous, quelle bière allez-vous choisir pour célébrer les trois pays hôtes ? Une Budweiser, fleuron historique des États-Unis et sponsor officiel de l’évènement ? Une Corona, fer de lance de l’industrie brassicole mexicaine ? Une Labatt Blue, pils favorite des Canadiens ?

Quel que soit votre choix, il profitera au géant belge ABInBev, propriétaire de ces trois enseignes, parmi un portefeuille de plus de 500 marques qui lui assure 25 % du marché mondial. La bière ne connaît pas de frontières… quoique.

Le contexte géoéconomique nord-américain pourrait gâcher la fête. La guerre commerciale déclenchée par les États-Unis perturbe les économies canadienne et mexicaine, avec en perspective une difficile renégociation de l’accord commercial Canada-États-Unis-Mexique (ACEUM) en juillet prochain.

Voyons comment la bière reflète ces tensions, en nous appuyant sur les données de Statista.

Filière brassicole nord-américaine

En 1994, l’adoption de l’accord de libre-échange nord-américain, l’Alena, a entraîné un accroissement rapide des échanges entre les trois pays signataires et une intégration accrue de leurs systèmes productifs. Aujourd’hui, Donald Trump déclare qu’il ne sait pas s’il va renouveler cet accord devenu ACEUM en 2018.

La filière brassicole nord-américaine n’a pas échappé à ce mouvement. Elle est de fait fortement intégrée au niveau régional. Les États-Unis et le Canada produisent l’orge, le malt et le houblon. Le Mexique et le Canada exportent l’aluminium nécessaire à la fabrication de canettes. Le Mexique, premier exportateur mondial de bières, fournit notamment les États-Unis, deuxième marché mondial.

Les États-Unis : premier importateur mondial

Les États-Unis, deuxième producteur et deuxième marché mondial derrière la Chine, occupent une position centrale dans l’industrie brassicole nord-américaine. La consommation annuelle y est de 23 milliards de litres, soit 67 litres par habitant, contre 33 litres en France.

Le marché est dominé par l’incontournable ABInBev – Budweiser, Bud Light –, le canado-états-unien Molson‑Coors – Coors Light, Miller Lite, Molson – et l’États-Unien Constellation Brands, qui distribue les marques mexicaines Corona Extra et Modelo Especial. Les États-Unis sont aussi le berceau des bières artisanales, ou craft, apparues dans les années 1970. Elles sont produites par près de 10 000 brasseries, dont le succès mondial des IPA américaines témoigne du dynamisme et de l’inventivité.

Production de bière en millions d’hectolitres par conglomérat et marque. Le groupe belge ABInBev domine le classement.
Statista/BarthHaas, CC BY-NC-SA

La production états-unienne ne couvre qu’environ 80  % de sa consommation intérieure, faisant du pays le premier importateur mondial. Il en résulte un déficit commercial significatif avec la plupart de ses partenaires, au premier rang desquels le Mexique, avec 82 % des importations et les Pays-Bas avec 8,5 %.

Les États-Unis sont toutefois le premier producteur mondial de houblon, qu’ils exportent massivement vers le Mexique et le Canada.

Le Mexique : essor rapide avec l’Alena

Autre géant de la bière, le Mexique est le troisième producteur et quatrième consommateur mondial avec 6 milliards de litres ; chaque Mexicain en consomme 58 litres en moyenne.

La filière brassicole y est là aussi dominée par les grands groupes internationaux : Grupo Modelo, filiale d’ABInBev, brasse les bières Corona et Modelo, évoquées précédemment, tandis que le néerlandais Heineken possède la Cervecería Cuauhtémoc Moctezuma, qui produit, entre autres, la marque Dos Equis.

Le pays occupe le rang inattendu de premier exportateur mondial, devant les Pays-Bas. La production et les exportations brassicoles mexicaines ont connu un essor rapide après la signature de l’Alena. La suppression des obstacles aux échanges sur les produits de base a permis aux brasseurs mexicains d’accéder au marché de leur voisin du Nord.

La demande états-unienne de bière mexicaine a également été portée par la croissance de la population latino-américaine aux États-Unis et le tourisme états-unien au Mexique. Plus de 95 % des exportations mexicaines sont actuellement destinées aux États-Unis, générant un excédent commercial significatif.

Le Mexique importe par ailleurs de l’orge et du malt des États-Unis, mais lui vend une partie de l’aluminium destiné à produire ses canettes.

Le Canada : brasserie artisanale et pouvoir des provinces

Le Canada n’est que le 19ᵉ producteur et 16ᵉ consommateur mondial. Molson Coors, ABInBev, Heineken et les autres multinationales représentent de nouveau l’essentiel des volumes produits, mais on dénombre plus de 1  200 brasseries artisanales, généralement de petite taille.

L’une des particularités du marché canadien tient à l’organisation des importations et de la distribution de l’alcool, qui relève d’un monopole public dans la majorité des provinces.

Le Canada est 9ᵉ importateur mondial et occupe une place mineure en matière d’exportation… à l’exception des États-Unis où il se positionne au 4ᵉ rang et avec un solde commercial excédentaire d’environ 75 millions de dollars états-uniens (64,6 millions d’euros).

Quatrième producteur mondial, le Canada fournit par ailleurs de l’orge et du malt aux États‑Unis. Il est aussi l’un de ses principaux fournisseurs en aluminium, à qui sont destinés 90 % de ses exportations.

Guerre tarifaire sur la bière

La bière fait régulièrement l’objet de tensions industrielles et commerciales entre ces trois pays. Celles-ci ont pris une nouvelle ampleur depuis le retour au pouvoir de Donald Trump et de sa vision mercantiliste du commerce international.

Au printemps 2025, l’administration états-unienne a imposé des droits de douane de 25 % sur de nombreux produits importés, en s’appuyant sur une loi de 1977, l’International Emergency Economic Powers Act (IEEPA). Cette dernière autorise le président des États-Unis à prendre des mesures exceptionnelles en situation d’urgence nationale.




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La bière n’était pas visée en tant que telle, mais l’orge canadienne a été touchée. L’aluminium, qu’il soit canadien ou mexicain, a été lui aussi soumis à des droits de douane de 25 %, puis de 50 %, appliqués à la fois aux canettes vides, mais aussi à la bière importée en canettes, sur la base d’arguments de sécurité nationale (défense d’une industrie stratégique) et d’accusations de concurrence déloyale, ou dumping.

Infographic: Canada Most Affected by Trump Tariffs on Steel and Aluminum | Statista Plus d’infographies sur Statista

La Cour suprême a annulé, le 20 février 2026, les droits de douane adoptés dans le cadre de l’IEEPA, jugeant que le président des États-Unis n’avait pas l’autorité légale pour les instaurer. Mais, l’administration Trump les a remplacés rapidement par des mesures générales fondées sur la section 122 du Trade Act de 1974. Les droits de douane sur l’aluminium, qui s’appuyaient sur l’article 232 de la loi sur l’expansion du commerce de 1962 autorisant le président des États-Unis à restreindre les importations lorsqu’elles menacent les intérêts vitaux du pays, ont quant à eux été maintenus.

Anti-immigration et changement climatique

Ces mesures alimentent les tensions avec le Canada et le Mexique, entraînant une baisse des exportations de ces deux pays. Le Mexique est particulièrement touché car, en plus des droits de douane, les mesures anti-immigration états-uniennes inquiètent la population d’origine latino-américaine et pèsent sur sa consommation.

Pour ne rien arranger, l’industrie brassicole mexicaine souffre d’une sécheresse chronique entraînant la surexploitation des nappes phréatiques, particulièrement dans le nord du pays. Les brasseries étant prioritaires face aux usages domestiques, les conflits autour de l’accès à l’eau se multiplient.

Le changement climatique pèse enfin sur l’amont agricole de la filière : la baisse des rendements de l’orge menace l’approvisionnement des brasseurs mexicains et augmente encore leurs coûts de production.

Contre-mesures

Mais ces droits de douane touchent aussi les brasseurs et distributeurs états-uniens, dont le coût des importations a rapidement augmenté. Constellation Brands est en première ligne, car très dépendant de ses importations mexicaines. En 2013, sous la pression des autorités de la concurrence, ABInBev lui a cédé les droits de distribution de ses bières Corona et Modelo sur le territoire des États-Unis pour ne pas s’y trouver en position ultradominante.

Cette offensive commerciale a donné lieu à des contre-mesures au Canada, où le gouvernement fédéral a imposé, en mars 2025, des droits de douane de 25 % sur des produits états-uniens, dont l’orge et la bière, avant de les lever en septembre de la même année dans le cadre des négociations en cours.

Certains gouvernements provinciaux ont pris des mesures encore plus radicales en décidant de stopper purement et simplement la distribution des bières et autres alcools états-uniens sur leur territoire. Les exportations de bière états-unienne vers le Canada ont en conséquence connu une chute de plus de 25 % en 2025.

Patriotisme économique

On assiste donc à un morcellement progressif du marché de la bière nord-américain, au niveau de la production comme de la consommation.

Les brasseurs cherchent en premier lieu à réduire leur exposition aux droits de douane en diversifiant et relocalisant leurs approvisionnements : des brasseries canadiennes ont cherché à limiter leur dépendance aux importations de canettes états-uniennes en augmentant préventivement leurs stocks, en développant l’usage des bouteilles consignées, des fûts réutilisables en métal et des fûts en bois. Le Mexique développe pour sa part sa propre production de houblon.

Ils adaptent également leur communication commerciale pour valoriser l’ancrage local de leurs produits. Le groupe AB-Inbev a par exemple signé des accords d’approvisionnement avec les fermiers états-uniens afin d’obtenir le label « US Farmed » (cultivé aux États-Unis) pour certaines de ses bières. Sa marque Budweiser se définit comme « américaine » plutôt que « nationale » (domestic), terme jugé trop neutre. Sa campagne publicitaire lancée durant le Superbowl 2026 est une célébration patriotique qui l’inscrit au cœur de l’identité états-unienne, sur fond de rock sudiste.

Les consommateurs ne sont pas en reste. Les Canadiens, privés de bières états-uniennes et désireux de soutenir l’économie et l’emploi locaux, se tournent vers les bières craft canadiennes.

Aux États-Unis, le réflexe « buy American » est aussi très fort. Les bières locales et craft y sont favorisées comme marqueur identitaire et pour soutenir l’économie locale. Mais la hausse des prix, combinée à la préférence croissante des consommateurs pour les boissons peu ou pas alcoolisées (mouvement No-Low), entraîne une baisse continue de la consommation intérieure qui pèse sur l’industrie.

Le Mexique compte, pour sa part, sur le tourisme international et la ferveur de la population locale durant les matchs pour soutenir sa propre consommation intérieure.

Eh bien oui, lever le coude a toujours été un geste politique ! Et cela devient plus évident encore dans un monde marqué par la fragmentation des marchés et le renouveau du patriotisme économique.

N’oublions pas que la consommation d’alcool est à l’origine de 49 000 décès par an. Pour plus d’informations, vous pouvez consulter le site Alcool Info Service.

The Conversation

Jean-Guillaume Ditter ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. L’autre Coupe du monde oppose le Canada, le Mexique et les États‑Unis sur la bière – https://theconversation.com/lautre-coupe-du-monde-oppose-le-canada-le-mexique-et-les-etats-unis-sur-la-biere-278217

Face au risque politique, la taille des banques peut être un atout. Jusqu’où ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Marc Kouzez, Professeur associé à ICN Business School et chercheur associé au CEREFIGE à l’Université de Lorraine, ICN Business School

Alors que le risque politique s’accroît partout dans le monde, les entreprises doivent y faire face, et notamment les banques. Particulièrement exposées, elles ne sont pourtant pas toutes également touchées par la montée de ce phénomène. Il semblerait que la taille d’une banque la protège. Quels mécanismes expliquent l’« effet taille » ? A-t-il des limites ?


Après plusieurs années d’incertitude, l’indice Coface de risque politique a atteint en 2025 un nouveau record de 41,1 % dépassant même le pic de la pandémie, et plaçant ce risque sur le devant de la scène mondiale. L’année 2026 ne semble pas, à son tour, offrir l’accalmie espérée. Au contraire, nous assistons à un ancrage structurel de l’instabilité mondiale. Entre la persistance du conflit russo-ukrainien, l’embrasement au Moyen-Orient et une fragilité institutionnelle croissante, le risque politique ne semble plus être une anomalie : il est devenu un paramètre clé de l’économie mondiale.

Lorsque l’environnement politique d’un pays se dégrade, qu’il s’agisse d’instabilité gouvernementale, de sanctions économiques, de conflits internes ou externes, les conséquences sont immédiates pour le secteur financier.




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En effet, la forte interconnexion entre les systèmes bancaires et l’économie rend les banques susceptibles de subir de plein fouet les conséquences de cette instabilité politique. Comment le secteur bancaire, pilier central de nos économies, fait-il face à ces nouveaux défis ? Plus encore, est-ce que la taille de la banque influence sa résilience dans un environnement politique marqué par l’instabilité ?


Coface Risk Review 2025

Cette réflexion fait suite à nos travaux publiés dans Economic Systems sous le titre « Political Risk And Bank Performance: Does Bank Size Matter ? » Pour la majorité des établissements que nous avons étudiée le verdict est sans appel : bien que les effets négatifs du risque politique sur la performance bancaire soient confirmés, la taille de la banque représente un facteur déterminant qui pèse lourdement sur sa performance financière dans un climat de chaos politique.

Le paradoxe de la taille bancaire

La levée des barrières aux mouvements de capitaux durant les années 1980 et 1990 a transformé le paysage bancaire par une vague massive de fusions-acquisitions. Ces restructurations ont fait émerger des institutions bancaires gigantesques que nous connaissons aujourd’hui, dont la taille n’est pas seulement un indicateur de puissance stratégique, mais aussi un outil de résilience face aux risques.

En étudiant les trajectoires de plus de 1 600 établissements bancaires dans 58 pays, nous avons découvert que face au désordre politique, la taille ne se contente pas de protéger car elle transforme radicalement la règle du jeu. Plus précisément, nos recherches confirment pour les banques de très grande taille une capacité de résistance, voire une amélioration de leur performance lors des pics d’instabilité politique. Tandis que pour les autres banques, le risque politique n’est qu’un poison en particulier pour les banques de petite taille. L’instabilité nationale et les chocs géopolitiques dégradent leurs performances, augmentent leurs coûts et limitent leur capacité à prêter.

Pourquoi la taille protège

Alors que l’incertitude politique affecte la performance financière des établissements bancaires, les banques de grande taille affichent une trajectoire radicalement différente. Plusieurs facteurs expliquent cette déconnexion.

D’abord, les économies d’échelle et la diversification géographique permettent aux grandes banques de mieux absorber les chocs locaux. Si un marché devient instable, leurs activités dans des zones plus calmes compensent les pertes. Ensuite, ces banques considérées « trop grandes pour faire faillite » sont naturellement placées en priorité quant aux plans de sauvetage souvent proposés en période d’instabilité accrue. En effet, ces banques bénéficient plus de mesures de renflouement des autorités publiques agissant comme « prêteur en dernier ressort ».

L’importance de cette règle est confirmée particulièrement après la faillite de la banque Lehman Brothers en septembre 2008, qui, en raison de sa grande taille, – 4ᵉ banque d’investissement américaine – a semé la panique parmi les investisseurs non seulement aux États-Unis, mais aussi sur les marchés financiers internationaux, conduisant ainsi l’économie mondiale à une immense crise bancaire – par l’effet domino – suivie par une crise économique et une crise de dettes souveraines encore plus profonde. Enfin, les liens étroits avec les sphères publiques décisionnelles permettent à ces géants bancaires d’être mieux préparés aux changements réglementaires.

La double face du défi

Il est certain aujourd’hui qu’un environnement politique plus stable, plus sain et plus efficace, améliore les conditions d’exercice des banques, notamment pour les plus petites d’entre elles. Or, avec un risque politique qui s’établit à des sommets historiques, l’année 2026 confirme que nous sommes entrés dans une ère de turbulences chroniques.

France 24 – 2024.

Paradoxalement, si l’instabilité politique fragilise les systèmes bancaires, elle offre aux banques de grande taille un avantage stratégique. Les géants bancaires semblent non seulement résister, mais parfois même améliorer leur performance en période d’instabilité politique. Si la taille garantit, dans une certaine mesure, la stabilité au sommet de la pyramide financière, elle renforce aussi l’écart de performance avec les autres banques, plus proches des tissus économiques de proximité, mais aussi plus vulnérables.

En fin de compte, l’enjeu des prochaines années ne sera pas seulement de gérer le risque politique, mais de veiller à ce que la résilience de ces « géants bancaires » ne se transforme pas en une déconnexion totale avec les réalités de l’économie locale, de plus en plus exposée aux aléas du monde.

Si l’adaptation au risque politique est déjà une épreuve pour le secteur bancaire, l’émergence d’une fracture entre les banques selon leur taille constitue un défi dans le défi : celui de maintenir une équité de marché dans un monde de plus en plus fragmenté.

The Conversation

Marc Kouzez ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Face au risque politique, la taille des banques peut être un atout. Jusqu’où ? – https://theconversation.com/face-au-risque-politique-la-taille-des-banques-peut-etre-un-atout-jusquou-284980

De Gaulle, le retour : le Général devient une icône

Source: The Conversation – France (in French) – By Delphine Le Nozach, Maître de conférences en Sciences de l’information et de la communication, Université de Lorraine

Dans *la Bataille de Gaulle. L’âge de fer*, Simon Abkarian joue celui qui n’est encore que colonel en mai 1940, Charles de Gaulle. Allociné, Pathé Films/TF1 Films Production/Belvédère/Auvergne Rhône-Alpes Cinéma

Depuis quelques années, les figures historiques reviennent en force sur les écrans : Napoléon, de Ridley Scott, Oppenheimer, de Christopher Nolan, ou encore Jeanne du Barry, de Maïwenn… La Bataille de Gaulle, film d’Antonin Baudry, consacré au grand Charles, qui sort six ans après celui de Gabriel Le Bomin sur le même thème, témoigne à son tour de cet intérêt renouvelé pour les personnages capables d’incarner une époque, une crise ou une vision du monde.


Dans le paysage cinématographique consacré aux personnages historiques, Charles de Gaulle occupe une place singulière. Omniprésent dans l’espace public français – rues, places, aéroports, établissements scolaires –, le Général demeure pourtant relativement rare dans la fiction cinématographique. Son image appartient davantage aux archives télévisées, aux discours mémoriels et aux actualités filmées qu’au registre du grand récit de cinéma.

Après le De Gaulle (2020) de Gabriel Le Bomin, le réalisateur Antonin Baudry propose en 2026 la Bataille de Gaulle (en diptyque : l’Âge de fer et J’écris ton nom), consacré aux années de guerre et à la construction de la France libre. Avec un budget de 74 millions d’euros, ce projet compte parmi les productions françaises les plus importantes de ces dernières années.

Au-delà de leurs différences esthétiques, ces œuvres révèlent surtout deux manières distinctes de représenter le pouvoir, la mémoire nationale et le rôle des grands protagonistes historiques dans l’imaginaire collectif.

Gabriel Le Bomin : l’homme derrière le mythe

Sorti en 2020, De Gaulle adopte un parti pris inattendu. Plutôt que de construire une grande fresque héroïque centrée sur l’appel du 18-Juin ou la naissance de la France libre, Gabriel Le Bomin choisit de se concentrer sur quelques semaines décisives : mai et juin 1940. Le cœur de la diégèse n’est pas Londres mais l’effondrement de la France et ses conséquences sur une cellule familiale.

Son épouse Yvonne de Gaulle, leur fille Anne atteinte de trisomie, l’exode et les séparations successives occupent une place centrale dans la narration. Contre toute attente, le Général n’apparaît pas comme une incarnation de l’Histoire, mais comme un homme confronté à l’incertitude, à la peur et à la solitude.

Ce choix change profondément notre regard sur de Gaulle. Le film construit le héros à partir de l’intime. Là où les discours tendent habituellement à « monumentaliser » de Gaulle, Le Bomin entreprend au contraire de l’inscrire dans une expérience humaine plus ordinaire. Le futur chef de la France libre n’est pas encore un symbole ; il est un individu confronté à une situation qui le dépasse.

Le film rejoint ici une tendance perceptible dans plusieurs biopics récents. Les films historiques récents privilégient souvent une proximité émotionnelle avec leurs personnages plutôt qu’une représentation épique. Spencer (2021), de Pablo Larraín, montre une Diana, princesse de Galles, fragile et isolée ; Oppenheimer (2023), de Christopher Nolan, insiste autant sur les contradictions du scientifique que sur son rôle dans l’Histoire ; Napoléon (2023), de Ridley Scott accorde une place importante à l’intimité conjugale.

Il ne s’agit plus de raconter un « grand homme », mais de montrer comment une personnalité publique se construit à partir de fragilités, de tensions et d’expériences personnelles. Le biopic cinématographique tend ainsi moins à sacraliser ses héros qu’à les rendre émotionnellement partageables.

De Gaulle (2020) : avec Lambert Wilson et Isabelle Carré.
SND

Antonin Baudry : reconstruire un récit héroïque

Le projet porté par Antonin Baudry repose sur une logique presque inverse. Le diptyque la Bataille de Gaulle suit l’ascension politique du Général de 1940 à 1944, depuis son départ pour Londres jusqu’à la Libération. Adaptés de l’ouvrage de l’historien britannique Julian Jackson, les deux longs-métrages, qui se distinguent dans le paysage cinématographique français par leur ampleur, sont décrits notamment comme une « ambitieuse fresque cinématographique » constituant pour Antonin Baudry le « projet d’une vie ».

Le synopsis officiel annonce immédiatement le cadre narratif : un homme seul refuse la défaite et tente de convaincre le monde que la guerre n’est pas terminée. On retrouve ici plusieurs éléments déjà présents dans le Chant du loup (Baudry, 2019) : gestion de crise, stratégie, temporalité tendue, affrontements géopolitiques et mise en scène de la décision politique.

De Gaulle devient alors un personnage d’action politique et diplomatique. Son pouvoir ne repose pas sur la force physique mais sur la parole, la conviction et la capacité à produire un récit collectif. Cette centralité de la narration dans l’exercice du pouvoir rejoint les analyses de Christian Salmon (2007) sur le storytelling politique. Tandis que Le Bomin filme un homme pris dans l’Histoire, Baudry filme un homme qui cherche à orienter le cours de l’Histoire. Cette différence modifie profondément sa représentation. Le doute individuel cède la place à la détermination. La sphère familiale recule au profit des enjeux militaires et diplomatiques. L’intime laisse place à l’épique.

Simon Abkarian dans la Bataille de Gaulle. L’âge de fer
Allociné, Pathé Films – TF1 Films Production – Belvédère – Auvergne Rhône Alpes Cinéma

Deux façons de raconter la mémoire

Le film de Gabriel Le Bomin relève principalement d’une mémoire affective et expérientielle. L’Histoire, par excellence, y est saisie à hauteur d’individus, à travers l’exode, la séparation ou l’angoisse de l’effondrement. Le spectateur peut plus facilement s’identifier aux expériences vécues.

Le projet de Baudry relève davantage d’une mémoire héroïque. Il interroge la manière dont une nation se reconstruit à travers un récit de résistance, de courage et de souveraineté. Par son ambition et son découpage en deux films, le diptyque s’inscrit dans une tradition de grandes fresques historiques du cinéma français, que l’on retrouve, par exemple, dans Jeanne la Pucelle (1994), de Jacques Rivette, consacré à une autre figure fortement associée à l’histoire du territoire lorrain. Comme de Gaulle ou Napoléon, Jeanne d’Arc fait partie de ces personnages historiques mis en scène par le cinéma pour interroger la nation, le pouvoir ou l’identité collective.

Ce retour de la figure gaullienne sur les écrans fait écho à certaines tensions politiques et géopolitiques actuelles. Les thèmes associés – indépendance nationale, résistance, souveraineté, leadership politique – trouvent un écho particulier dans le contexte actuel marqué par les tensions géopolitiques et les débats autour de la place de la France dans le monde. Le retour de de Gaulle sur les écrans peut ainsi être lu comme une réactivation de ces imaginaires politiques et mémoriels.

Quand de Gaulle devient une marque nationale

Les films consacrés à Charles de Gaulle mobilisent un ensemble de valeurs, d’images et de récits déjà largement partagés dans l’espace public. Autrement dit, « de Gaulle » fonctionne comme un signe culturel facilement reconnaissable. À ce titre, il peut être envisagé comme une ressource symbolique circulant dans l’espace médiatique selon des mécanismes proches de ceux observés dans les stratégies de marque).

À la manière d’une marque patrimoniale ou d’un territoire dépublicitarisé, le nom « de Gaulle » convoque spontanément certaines idées : la résistance, l’indépendance nationale, l’autorité, la vision politique, la grandeur de l’État.

Chaque film sélectionne alors certains attributs de cette identité symbolique. Chez Le Bomin dominent la résilience, la fidélité familiale et la force morale. Chez Baudry, ce sont davantage le leadership, la stratégie et la capacité à incarner le destin national.

Cette logique rappelle les mécanismes observés dans la communication patrimoniale ou territoriale : une figure historique devient une ressource symbolique réinterprétable selon les contextes et les besoins d’une époque. Le cinéma joue ici un rôle central. Plus que la représentation du Général, il participe à l’actualisation de son image et à la circulation de ce que signifie « de Gaulle » dans l’espace public.

Une figure historique pour penser le présent

La comparaison entre De Gaulle de Gabriel Le Bomin et la Bataille de Gaulle d’Antonin Baudry révèle moins, finalement, deux visions opposées qu’une transformation des modes de représentation du politique au cinéma.

Le premier film privilégie la mise en scène intime d’un homme confronté à l’effondrement du monde qui l’entoure. Le second construit une fresque nationale centrée sur l’exercice du pouvoir et la reconstruction d’une souveraineté politique.

Entre les deux se dessine une évolution plus large : celle d’un acteur de l’Histoire devenue icône culturelle. La figure gaullienne cesse d’être une incarnation du passé pour s’imposer comme un ensemble symbolique dans lequel le cinéma puise pour interroger les inquiétudes, les attentes et les représentations du présent.

En ce sens, les films consacrés au Général parlent autant de notre époque que de la sienne. Ils montrent comment le cinéma continue de fabriquer, de transformer et de faire circuler les grands récits et les personnages emblématiques de la mémoire collective française.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. De Gaulle, le retour : le Général devient une icône – https://theconversation.com/de-gaulle-le-retour-le-general-devient-une-icone-285211

Pourquoi les conflits nous rendent-ils idiots ?

Source: The Conversation – in French – By Jean Poitras, Professeur titulaire en gestion de conflits, HEC Montréal

Pourquoi un désaccord pourtant banal au travail ou avec des proches peut-il soudainement se transformer en conflit ? Pourquoi une personne habituellement réfléchie devient-elle incapable d’entendre une solution raisonnable ? La réponse ne tient pas juste à la mauvaise volonté, au manque de maturité ou à un défaut de communication. Elle tient aussi à la manière dont notre cerveau traite les différends.


Un constat s’impose pour moi après des décennies à observer et à intervenir dans la gestion des conflits : même les personnes les plus compétentes peuvent perdre une partie de leur lucidité lorsqu’un désaccord devient menaçant. L’intelligence, l’éducation ou l’expérience ne protègent pas entièrement contre ce phénomène. Des individus habituellement capables d’analyses fines peuvent alors se montrer rigides, réagir de manière impulsive ou refuser une solution pourtant raisonnable.

Notre cerveau ne traite pas le conflit comme un simple problème logique à résoudre. Il active aussi des forces émotionnelles et neuropsychologiques qui influencent la perception de la situation, l’interprétation des intentions de l’autre et le choix des réponses. Les parties ne se comportent donc pas comme des « négociateurs rationnels » : leurs émotions peuvent les pousser vers la défense de soi plutôt que vers la recherche de compromis.

Quand le cerveau passe en mode défense

Trois mécanismes jouent ici un rôle central. Comprendre ceux-ci ne revient pas à justifier les comportements agressifs ou destructeurs. Cela permet plutôt d’intervenir au bon endroit.

Le premier : la réaction de stress. Le cerveau peut interpréter le conflit comme une menace et activer une réponse de stress, notamment le système sympathique, associé à la libération d’adrénaline. Ce réflexe prépare l’organisme à réagir rapidement – fuir, attaquer ou se défendre – ce qui peut s’avérer utile en situation de danger.

Cela comporte toutefois un coût : le fonctionnement du cortex préfrontal, associé à l’analyse fine, à l’inhibition et au jugement se retrouve réduit au profit de ripostes plus rapides et émotionnelles. Autrement dit, on réagit plus vite sous l’effet du stress, mais notre capacité à résoudre des problèmes diminue. On pourrait dire, de façon métaphorique, qu’en situation de conflit, on perd temporairement quelques points de quotient intellectuel.

Le deuxième mécanisme consiste en la menace à l’image de soi. En effet, la personne ne perçoit pas toujours seulement un désaccord sur le fond. Elle peut aussi sentir que sa compétence, sa valeur, son statut ou sa légitimité sont remis en cause.

Lorsque cette menace s’active, la priorité cognitive se déplace. L’individu cherche alors à protéger ou à restaurer son image, son statut ou sa valeur sociale, au lieu de chercher d’abord un compromis. C’est comme si l’aiguillage du cerveau quittait la voie de la résolution de problème pour se diriger vers la protection de la face.

Le troisième mécanisme consiste en la rumination émotionnelle. Quand quelqu’un vit une déception profonde, une trahison ou l’impression que l’autre n’a pas respecté un contrat moral, il peut continuer à y penser et à le ruminer. Une partie de son attention demeure alors ancrée à sa blessure, même si elle veut rester rationnelle. Cette rumination entretient la colère et réduit la disposition au pardon.

En contexte de conflit, cela signifie que la personne n’évalue plus seulement les propositions sur leur logique ou leur utilité. Elle les interprète aussi à travers la blessure accumulée. Résultat : une solution raisonnable peut être rejetée si elle ne répond pas aussi à un besoin de reconnaissance, de réparation ou de justice.

Le cerveau perd en nuance, mais gagne en certitude

La situation se résume ainsi : vouloir rester calme, logique et centré sur le compromis ne suffit pas. En situation de conflit, le cerveau active des mécanismes de protection qui peuvent réduire notre capacité à analyser froidement la situation et à explorer des solutions créatives. Le problème ne se résume donc pas à de la mauvaise volonté : le cerveau tend d’abord à protéger l’individu avant de collaborer. Il oriente alors ses ressources vers la survie psychologique : se défendre, sauver la face, réparer une blessure ou rétablir un sentiment de justice.

Bien sûr, certaines personnes refoulent mieux ces réactions que d’autres. Mais personne n’y échappe complètement.




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Mais le vrai piège se trouve autre part. Ce n’est pas seulement qu’on pense moins clairement en situation de conflit. C’est qu’on ne s’en rend presque jamais compte sur le moment.

Au contraire, on a souvent l’impression de bien voir la situation, d’agir avec logique et de se justifier pleinement. Le cerveau perd en nuance, mais gagne en certitude.

On ne se dit pas : « Mon stress, mon image menacée et mes ruminations émotionnelles biaisent mon jugement. » On se dit plutôt : « Je vois clair. J’ai raison. C’est l’autre qui ne comprend pas. »

Ce n’est souvent qu’après coup, une fois la tension retombée, qu’on retrouve assez de recul pour voir nos biais. Autrement dit, on ne se sent pas moins intelligent pendant le conflit ; on le découvre seulement quand on recommence à penser clairement.


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Trois règles pour éviter d’aggraver le conflit

Un constat s’impose avec l’expérience : demander à quelqu’un de régler calmement un différend se révèle difficile lorsque son cerveau fonctionne encore en mode protection. Trois principes d’intervention en découlent. Ils ne constituent pas des solutions miraculeuses, mais des repères pratiques pour restaurer une part des capacités de réflexion et rendre la résolution du différend plus fluide.

La première consiste à faire redescendre la tension avant de discuter. La discussion risque de devenir plus réactive que réfléchie lorsque le taux d’adrénaline s’avère trop élevé. Si les personnes n’arrivent pas à se calmer sur le moment, mieux vaut prendre une pause et reprendre la discussion lorsque le système nerveux est moins activé.

Ce n’est pas une fuite. C’est une condition pour retrouver l’accès à la nuance, au jugement et à la résolution de problème.

La deuxième règle consiste à protéger l’image de l’autre. Les attaques personnelles activent rapidement la défense de l’image de soi. L’individu ne cherche plus alors seulement une solution, il cherche aussi à sauver la face.

On doit donc éviter les humiliations, les accusations et les jugements. On doit admettre ses torts quand on est allé trop loin : « J’ai peut-être dépassé les limites sous le coup de l’émotion. » Une excuse simple peut désamorcer une blessure d’orgueil avant qu’elle ne prenne toute la place.




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La troisième règle consiste à nommer la blessure avant de chercher la solution. Les déceptions, les sentiments de trahison ou les blessures non dites ne disparaissent pas parce qu’on les ignore. Au contraire, ils continuent souvent d’agir en arrière-plan et de saper la discussion.

Les mettre en mots ne règle pas tout. Mais cela réduit leur pouvoir souterrain. Une fois exprimées, elles cessent souvent d’agir comme un filtre caché dans le raisonnement. On peut alors revenir plus facilement au problème réel et à la recherche d’une solution.

Tact et doigté

La subtilité de la gestion des conflits réside dans le fait que ces trois mécanismes interagissent et s’influencent mutuellement : la réaction au stress, la menace à l’estime de soi et la rumination émotionnelle. Ils forment un tout. En essayant d’en réduire un, on peut très bien en activer un autre.

La gestion de conflit demande du doigté : avoir raison sur le fond ne suffit pas. On doit aussi éviter une multitude d’écueils. Les conflits ne se règlent pas seulement avec de bons arguments, mais aussi en restaurant les conditions psychologiques qui permettent aux personnes de redevenir capables de les entendre.

La Conversation Canada

Jean Poitras ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Pourquoi les conflits nous rendent-ils idiots ? – https://theconversation.com/pourquoi-les-conflits-nous-rendent-ils-idiots-282347

La maladie rénale est aussi une maladie du cerveau

Source: The Conversation – France in French (3) – By Mickaël Bobot, Maître de Conférence Universitaire – Praticien Hospitalier en Néphrologie, Aix-Marseille Université (AMU)

On associe souvent la maladie rénale à la dialyse ou à la greffe. Mais elle peut aussi affecter la mémoire, l’attention et augmenter le risque d’accidents vasculaires cérébraux. Les recherches récentes révèlent une connexion avec le cerveau longtemps sous-estimée.


Généralement, quand on pense « maladie rénale », on pense dialyse ou greffe de rein. Mais on sait moins que la maladie rénale, qui affecte plus de 10 % de la population mondiale, peut avoir des conséquences importantes sur le fonctionnement d’autres organes.

Ainsi, les patients concernés sont, par exemple, aussi touchés par l’hypertension artérielle, laquelle est d’ailleurs souvent révélatrice d’une maladie rénale chronique. On sait également que la maladie rénale augmente pour beaucoup le risque cardiovasculaire.

Plus surprenant encore, les recherches ont révélé que reins et fonctionnement cérébral sont étroitement liés : le dysfonctionnement des reins peut s’accompagner de troubles cognitifs dont la gravité augmente avec la gravité de l’atteinte rénale.

Les troubles cognitifs : une complication fréquente mais méconnue

Assurant l’épuration des déchets et l’équilibre du bilan de l’eau et de nombreuses molécules dans notre corps, les reins sont des organes essentiels au maintien de la vie en bonne santé. Or, il arrive qu’ils dysfonctionnent et perdent progressivement leur capacité à filtrer et nettoyer le sang : c’est la maladie rénale chronique, qui touche 6 millions de personnes en France.

Cette affection mène irrémédiablement à la destruction quasi complète de la fonction rénale. Elle peut être due à des causes multiples, comme le diabète (cause la plus fréquente dans les pays occidentaux). Elle est en partie liée au mode de vie, mais peut aussi résulter de causes génétiques ou auto-immunes (dans ce dernier cas, le système immunitaire s’attaque à l’organisme qu’il est censé défendre).

Initialement silencieuse, la maladie rénale évolue plus ou moins rapidement (souvent en fonction de la cause sous-jacente), en quelques jours ou en plusieurs années.

Les symptômes n’apparaissent qu’aux stades les plus sévères. Parmi ceux-ci figurent des complications neurologiques qui se manifestent généralement par des oublis répétés (notamment des traitements), des difficultés à gérer les actes de la vie quotidienne (argent, tâches ménagères), un ralentissement cognitif et des difficultés de concentration.

Ces troubles cognitifs sont parfois discrets et peuvent donc s’avérer difficiles à détecter en l’absence de test spécifique. Leur fréquence et leur gravité évoluent parallèlement avec la gravité de la maladie rénale : au stade de la dialyse, ils peuvent concerner jusqu’à 70 % des patients insuffisants rénaux, et avoir un impact majeur sur leur autonomie et leur qualité de vie.

La forme la plus sévère de cette atteinte cérébrale est la démence.

Les patients atteints de maladie rénale ont par ailleurs un risque trois fois plus important d’être victime d’un accident vasculaire cérébral (AVC) que la population générale. Les AVC survenant chez les patients insuffisants rénaux sont aussi plus graves et grevés d’une plus faible chance de récupération neurologique ainsi que d’une plus grande mortalité.

Pourquoi la maladie rénale est-elle si délétère pour le cerveau ? Comment les reins influencent-ils cet organe ? Les réponses à ces questions sont à chercher du côté d’une structure très particulière : la barrière hémato-encéphalique.

La barrière hémato-encéphalique, protection essentielle du cerveau

On peut se représenter la barrière hémato-encéphalique comme un filtre biologique extrêmement sélectif, dont la vocation est de protéger le cerveau non seulement des microorganismes qui pourraient tenter de l’envahir, mais aussi des toxines et de toute autre molécule qui pourrait avoir une influence délétère sur lui.

Cette barrière est composée de plusieurs couches de cellules particulièrement jointives et très connectées entre elles.

Nos travaux ainsi que ceux d’autres équipes suggèrent cependant que cette protection pourrait être fragilisée par la maladie rénale chronique. Cette altération expliquerait en partie les troubles cognitifs. Plusieurs mécanismes participent à la dégradation des propriétés protectrices de la barrière hémato-encéphalique :

  • La fragilisation des vaisseaux sanguins. Le cerveau et le rein sont très dépendants d’une microcirculation sanguine finement régulée. Or, on sait qu’une maladie rénale fragilise beaucoup les cellules des vaisseaux sanguins, en particulier ceux du cerveau. L’altération des petits vaisseaux est très fréquemment observée à l’imagerie cérébrale (scanner ou IRM) chez les patients insuffisants rénaux.

    En cas de maladie rénale, les vaisseaux s’épaississent : davantage de calcium se dépose dans la couche musculaire de leur paroi, ce qui perturbe les échanges entre le sang et le cerveau. Par ailleurs, certaines maladies très fréquentes, comme l’hypertension artérielle, le diabète ou les troubles du rythme cardiaque peuvent également participer aux complications vasculaires, ce qui a des répercussions à la fois sur les reins et sur le cerveau. La calcification et la rigidification des vaisseaux augmente la pulsatilité transmise à la circulation cérébrale (à chaque battement cardiaque, les chocs résultants sont transmis plus violemment). Cette situation favorise le développement d’une maladie des petits vaisseaux cérébraux (ce qui participe à l’atteinte cognitive) et a des conséquences au niveau de la barrière hémato-encéphalique.

  • L’inflammation. La maladie rénale chronique entraîne une inflammation sanguine. On retrouve dans le sang des patients davantage de molécules de l’inflammation et de cellules de l’immunité impliquées dans la réponse inflammatoire que dans le sang de la population générale. Lorsque ces cellules immunitaires pro-inflammatoires pénètrent dans le cerveau et y persistent, l’inflammation qu’elles provoquent participe non seulement à son agression, mais augmente également la perméabilité de la barrière hémato-encéphalique.

  • L’accumulation de toxines. Au cours de la maladie rénale, le rein élimine moins bien les déchets. Ces derniers, appelés « toxines urémiques », s’accumulent dans la circulation sanguine, exerçant des effets délétères sur l’organisme. On connaît actuellement plus d’une centaine de ces toxines. Certaines d’entre elles ont un effet néfaste sur les vaisseaux du cerveau, ce qui peut là encore participer à fragiliser la barrière hémato-encéphalique.

Tous ces mécanismes ont donc des impacts négatifs pour la protection essentielle que constitue la barrière hémato-encéphalique. Plusieurs travaux de recherche récents suggèrent que l’altération de cette dernière jouerait un rôle important dans les complications cérébrales de la maladie rénale.

Schéma simplifié de l’altération de la barrière hémato-encéphalique qui se produit durant la maladie rénale
Dans la maladie rénale chronique, la barrière hémato-encéphalique est altérée.
Adapté d’après Bobot M., Nephrol Ther. (2023), CC BY

Ce que cela change pour les patients

La fragilisation de la barrière hémato-encéphalique a de nombreuses conséquences pour les patients. Elle pourrait aggraver la sévérité des AVC, en amplifiant les phénomènes inflammatoires et l’œdème (gonflement) qui survient dans le cerveau après un tel événement. Cette complication, particulièrement grave, augmente elle-même le risque de séquelles cognitives.

Prévenir le risque d’AVC et identifier les patients particulièrement à risque est donc crucial. Aux facteurs de risque d’AVC courants, tels que l’hypertension, le diabète ou les troubles du rythme cardiaque, fréquents chez les patients souffrant de maladie rénale, s’ajoutent les facteurs de risques spécifiques à cette affection. Soulignons que, dans certains cas, pour diminuer la probabilité de survenue d’un AVC, des traitements préventifs peuvent être mis en place.

Au-delà du risque accru d’AVC, le cerveau des patients insuffisants rénaux est également plus sensible aux agressions ou à la toxicité de certains médicaments, en raison là encore de l’altération de la barrière hémato-encéphalique. C’est par exemple le cas de certains antibiotiques, comme les bêta-lactamines ou les carbapénèmes, qui pénètrent davantage dans le cerveau de ces malades.

Enfin, soulignons que si l’atteinte cérébrale qui résulte de la maladie rénale se traduit principalement par le développement d’une maladie des petits vaisseaux cérébraux (ou démence vasculaire), certains travaux ont révélé que les patients présentent aussi un risque accru de développer une maladie d’Alzheimer.

Prendre en compte les troubles cognitifs

En cas de maladie rénale, il est donc important de toujours prendre en compte l’état cognitif des patients. Cela nécessite de mieux dépister les complications cérébrales, car plus ces troubles sont pris en charge précocement, plus leur prise en charge sera efficace. Corollaire : il est tout aussi important de dépister précocement une maladie rénale chez les patients atteints de trouble de la mémoire ou d’AVC.

Cela peut être fait très simplement, grâce à des analyses de sang et d’urine au laboratoire doublées d’une mesure de la pression artérielle. Plus tôt la maladie rénale est diagnostiquée, plus les traitements de protection rénale seront efficaces pour ralentir sa progression, et plus les risques de complications diminueront, y compris au niveau du cerveau.

On sait par ailleurs que la greffe rénale peut améliorer les troubles cognitifs des patients.

Des traitements en cours de développement

Dépister tôt une maladie rénale permet de mettre en place des traitements pour ralentir la dégradation de la fonction rénale ainsi que ses conséquences cérébrales.

L’établissement d’un diagnostic précoce est d’autant plus important qu’il n’existe à l’heure actuelle aucune thérapie spécifique pour protéger le cerveau des patients en cas de maladie rénale. Cependant, dans ce domaine, la recherche est en expansion ces dernières années, et plusieurs pistes de nouveaux traitements sont à l’étude.

Pendant longtemps, le rein a été considéré essentiellement comme un organe de filtration des déchets. Les résultats de recherche récents montrent qu’il participe également à un dialogue permanent avec le cerveau.

Mieux comprendre cette connexion et améliorer le dépistage pourrait permettre de mieux préserver non seulement la fonction rénale, mais aussi les capacités cognitives de millions de personnes.

The Conversation

Mickaël Bobot a reçu des financements de la Société Francophone de Néphrologie, Dialyse et Transplantation, de la Fondation du Rein et de l’Assistance Publique – Hôpitaux de Marseille, pour ses travaux de recherche. Il est membre de la Société Francophone de Néphrologie, Dialyse et Transplantation, de l’European Renal Association (Société Européenne de Néphrologie).

– ref. La maladie rénale est aussi une maladie du cerveau – https://theconversation.com/la-maladie-renale-est-aussi-une-maladie-du-cerveau-284878

SARS-CoV-2, mpox, chikungunya, hantavirus, Ebola… Pourquoi les émergences virales se multiplient-elles ?

Source: The Conversation – in French – By Yannick Simonin, Virologiste spécialiste en surveillance et étude des maladies virales émergentes. Professeur des Universités, Université de Montpellier

L’actualité virale pour le moins chargée de ces dernières semaines nous l’a tristement rappelé : nous sommes régulièrement confrontés à l’émergence ou à la réémergence de virus. Pourquoi ? Quels sont les facteurs qui favorisent aujourd’hui l’apparition (ou la réapparition) et la diffusion de ces virus ? Tour d’horizon des principaux facteurs impliqués.


Depuis la pandémie de SARS-CoV-2, qui a touché plus de 700 millions de personnes dans le monde et provoqué environ 7 millions de décès, les virus occupent régulièrement le devant de la scène. Chikungunya, mpox, hantavirus, Ebola, virus de Crimée-Congo… Ces noms, autrefois connus des seuls spécialistes, ont quitté les colonnes des publications spécialisées pour faire la une des médias.

Pourquoi les émergences virales semblent-elles plus fréquentes aujourd’hui que par le passé ? Il n’existe pas de réponse simple à cette question, car une telle émergence est toujours le résultat de paramètres multiples. Pour qu’elle survienne, une alchimie doit s’opérer entre plusieurs ingrédients.

Du réchauffement climatique aux déplacements de population en passant par les modes d’élevage intensif, les conditions d’une « tempête parfaite » virale ne sont pas gravées dans le marbre. Mais leur multiplicité doit nous inciter à nous préparer à de futures pandémies. Explications.

Des émergences à répétition

En 2022, alors que la pandémie de Covid-19 n’était pas encore terminée, la variole du singe, désormais rebaptisée mpox par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), a fait une entrée fracassante sur le devant de la scène. Cette maladie virale, qui était autrefois essentiellement cantonnée aux régions d’Afrique centrale et de l’Ouest, est sortie de sa zone habituelle de circulation de façon inattendue, pour se diffuser rapidement à l’échelle mondiale.

Initialement transmis à l’être humain par des animaux, dont certains rongeurs, le virus mpox s’est ensuite propagé rapidement de personne à personne. Entre 2022 et 2023, près de 100 000 cas ont été confirmés dans plus de 120 pays. En France, plus de 4 000 cas confirmés ont été signalés, majoritairement en 2022, faisant du pays l’un des plus touchés en Europe occidentale. Une situation totalement inédite pour ce virus…

Plus récemment, l’année 2025 a été marquée en France par une circulation inhabituelle de virus transmis par les moustiques. Les infections par le chikungunya ont, par exemple, atteint des niveaux exceptionnels, avec plus de 800 cas autochtones recensés (dix fois plus que le précédent record !).

Notre espèce n’a pas été la seule touchée par les émergences de maladies infectieuses : la même année, des maladies animales à fort impact sanitaire et économique, telles que la dermatose nodulaire bovine, ont également nécessité la mise en œuvre de programmes de surveillance et de contrôle à grande échelle en France, et plongé nombre d’agriculteurs dans le désarroi et l’incompréhension.

L’année 2026 ne fait pas exception, loin de là… En mai, le foyer de hantavirus Andes, à bord du MV Hondius, ou encore la flambée d’Ebola en République démocratique du Congo rappellent que ces menaces sont plus que jamais présentes.

Les virus, maîtres incontestés de l’adaptation

Habituellement utilisés dans le milieu restreint des laboratoires, les termes « variant », « souche » ou « mutants » ont essaimé bien au-delà du cercle des spécialistes. Ils illustrent la capacité extraordinaire des virus à s’adapter à leur environnement.

Les virus sont en effet capables d’évoluer de plusieurs façons. Leur génome peut subir de petites modifications (on parle de mutations ; celles-ci se produisent lorsque les virus se multiplient, et si certaines d’entre elles confèrent un avantage à leur porteur, lui permettant par exemple de contaminer plus facilement ses hôtes, celui-ci se voit favorisé). Ils peuvent aussi échanger des morceaux de matériel génétique entre eux (de tels échanges sont appelés des recombinaisons). Enfin, ils peuvent aussi troquer des segments beaucoup plus longs, correspondant à des pans entiers de leur matériel génétique (on parle alors de réassortiments).

Pour ces raisons, dans le monde vivant, les virus sont de loin les entités les plus rapides à évoluer. Ils mutent en moyenne de 100 à 10 000 fois plus vite que les bactéries, environ 1 000 fois plus vite que les parasites, et jusqu’à 100 000 fois plus vite que nos propres cellules ! Un combat profondément inégal dans la course a l’évolution, dont les virus sortent largement gagnants.

Des virus majoritairement discrets

La plupart du temps, les virus circulent en toute discrétion, bien souvent sans même provoquer de symptômes. Cette propagation silencieuse se fait le plus fréquemment au sein de réservoirs animaux.

Le problème se pose lorsque ces animaux, que l’on peut considérer comme des « porteurs sains », rencontrent une autre espèce sensible à ces virus « silencieux ». Le virus peut alors provoquer des symptômes plus ou moins sévères et se propager, jusqu’à entraîner une épizootie chez les animaux, ou une épidémie chez l’être humain.

On estime à l’heure actuelle que les trois quarts des virus émergents impliqués dans des maladies chez l’être humain proviennent des animaux. Les maladies qu’ils provoquent chez l’homme sont désignées sous l’appellation « zoonose ».

Et c’est bien là que réside le cœur du problème : cette rencontre, en apparence inhabituelle, entre un animal réservoir porteur d’un virus au potentiel dévastateur et l’être humain, devient de plus en plus fréquente.

La cause principale ? L’action de l’être humain sur l’environnement. En transformant profondément la nature, nous modifions les conditions de circulation des agents infectieux à l’échelle mondiale.

Des écosystèmes fragilisés

Si les virus sont les acteurs principaux de l’émergence virale, c’est bien nous qui en écrivons le scénario.

La déforestation et la fragmentation des écosystèmes, comme en Amazonie, en Afrique centrale ou en Asie du Sud-Est, détruisent les habitats naturels des animaux, les forçant à se rapprocher des zones habitées. Cette promiscuité génère des conditions particulièrement favorables à la transmission des virus.

Ces bouleversements créent ce qu’on appelle des « points chauds » (« hot spots » en anglais) de transmission où animaux sauvages, animaux domestiques et humains interagissent plus fréquemment. Ces échanges facilitent le passage des virus d’une espèce animale à l’autre et potentiellement à l’être humain, levant les barrières naturelles qui cloisonnaient les virus au sein d’une espèce animale donnée.

L’émergence du dangereux virus Nipah, responsable de graves syndromes neurologiques pouvant entraîner le décès des personnes infectées, illustre parfaitement ce phénomène. Ce virus a été signalé pour la première fois en Malaisie en 1998. Dans ce pays, la transformation des forêts a rapproché les chauves-souris des élevages porcins, ainsi que des humains qui s’en occupaient. Cette nouvelle configuration a permis au virus de franchir plusieurs barrières d’espèces successives, jusqu’à provoquer des cas humains.

De manière similaire, les épidémies d’Ebola en Afrique centrale sont étroitement liées à la perturbation des écosystèmes forestiers et à l’augmentation des contacts entre la faune sauvage, notamment les chauves-souris frugivores, qui sont les réservoirs présumés du virus, et les populations humaines. L’émergence et la propagation récente du virus Ebola Bundibugyo en République démocratique du Congo s’inscrivent dans ce contexte. Dans des régions où la déforestation, l’exploitation des ressources naturelles et les déplacements de population modifient profondément les écosystèmes, leur fragmentation favorise des interactions accrues entre espèces et augmente les probabilités de franchissement de la barrière d’espèce.

Les modifications de la biodiversité peuvent aussi favoriser l’émergence de virus. En effet une biodiversité variée peut limiter la propagation des maladies, en « diluant » les agents pathogènes entre de nombreuses espèces plus ou moins efficaces pour les transmettre.

À l’inverse, la perte de diversité des espèces que nous observons ces dernières années peut faciliter la transmission des agents infectieux en supprimant cet effet de dilution et en favorisant ainsi la dominance d’espèces particulièrement efficaces pour transmettre ces pathogènes.

Des élevages intensifs qui amplifient les virus

La promiscuité n’est malheureusement pas l’apanage de l’être humain. L’augmentation de la population mondiale s’accompagne également de la hausse significative des élevages d’animaux. Poulets, porcs, bovins ou encore canards sont élevés à des densités parfois très élevées dans des espaces restreints.

À titre d’exemple, la production mondiale de viande de volaille est passée d’environ 9 millions de tonnes en 1961 à plus de 130 millions de tonnes aujourd’hui, tandis que plus de la moitié des porcs sont désormais élevés en systèmes intensifs. Ces conditions favorisent la transmission rapide des virus et leur évolution. Ces élevages devenant ainsi de véritables amplificateurs de maladies.

Les porcs, par exemple, peuvent être infectés simultanément par plusieurs virus grippaux, ce qui facilite l’apparition de nouveaux variants. Ce phénomène a notamment conduit à l’émergence du virus grippal H1N1 en 2009.

Des villes qui accélèrent les épidémies

Plus de la moitié de la population mondiale vit désormais en zone urbaine, un chiffre en constante augmentation. Les villes densément peuplées, et notamment les grandes métropoles, sont devenues des lieux propices à la propagation des virus.

La promiscuité dans les transports, les écoles ou les lieux de travail multiplie les contacts rapprochés. Dans certains quartiers surpeuplés, les conditions sanitaires renforcent encore ces risques.

La pandémie de Covid-19, comme les épidémies de dengue, ont montré à quel point les grandes métropoles peuvent agir comme des accélérateurs d’épidémies.

À titre d’exemple, citons le cas emblématique de New Delhi, capitale de l’Inde et mégalopole de près de 30 millions d’habitants. La densité de population, les flux quotidiens de millions de voyageurs dans les transports en commun et les insuffisances des infrastructures sanitaires y forment un terrain idéal pour la propagation des virus. Conséquence : la ville est régulièrement touchée par des épidémies de dengue. Le virus y circule à un tel niveau que, selon certaines estimations, près de 40 % à 50 % de la population, voire davantage selon les quartiers, auraient été infectés au moins une fois par le virus de la dengue !

Lors de la pandémie de Covid-19, Mumbai, la capitale économique de l’Inde, et New Delhi ont également figuré parmi les foyers les plus touchés du pays, illustrant une fois de plus comment la concentration urbaine amplifie la vitesse et l’ampleur de la contagion.

Des pratiques humaines à risque

Certaines activités humaines créent des passerelles directes entre les espèces. La chasse dite « de subsistance », encore pratiquée dans de nombreuses régions d’Afrique et d’Asie, le commerce d’animaux sauvages ou encore différentes pratiques culturelles exposent les humains à des virus inconnus.

Les marchés d’animaux vivants, où différentes espèces sont entassées dans des conditions sanitaires bien souvent précaires, sont des lieux à haut risque d’émergence virale. Bien que la séquence précise de l’émergence du coronavirus SARS-CoV-2 à l’origine de la pandémie de Covid-19 n’ait pas encore pu être élucidée, le marché d’animaux vivants de Wuhan, désormais célèbre, est soupçonné d’y avoir joué un rôle central…

À cela s’ajoutent certaines pratiques culturelles et religieuses, telles que les festivals ou les cérémonies au cours desquels des animaux vivants sont sacrifiés et manipulés, créant autant de passerelles potentielles pour la transmission virale. Les épidémies d’Ebola ont également mis en évidence le rôle de certains rites funéraires traditionnels impliquant des contacts étroits avec les corps des défunts emportés par la maladie dans l’amplification de la transmission du virus au sein des communautés.

Les conflits armés favorisent les virus

Les virus exploitent également les fractures profondes de nos sociétés. Les conflits armés, les déplacements massifs de populations et les crises humanitaires constituent des contextes particulièrement favorables à la diffusion des agents infectieux.

Dans ces situations, les systèmes de santé se dégradent, le diagnostic est rendu plus compliqué, les programmes de vaccination sont perturbés, voire interrompus, et l’accès aux traitements devient limité ou irrégulier. Par ailleurs, l’insécurité alimentaire et la malnutrition fragilisent les organismes et la diffusion de maladie, tandis que la mise en œuvre des mesures de prévention et de contrôle des infections devient difficile, voire irréalisable. L’ensemble de ces facteurs crée des conditions propices à l’émergence ou à la réémergence d’épidémies parfois considérées comme maîtrisées.

La circulation actuelle du virus Ebola en Ituri, dans l’est de la République démocratique du Congo, illustre clairement cette dynamique. Cette région, marquée par une insécurité chronique liée aux conflits armés, des déplacements répétés de populations et un accès limité aux infrastructures de santé, constitue un terrain particulièrement favorable à la persistance et à la propagation du virus.

La mondialisation accélère les épidémies

Autrefois, les épidémies mettaient des mois, voire des années à se propager au rythme du transport terrestre ou maritime. Aujourd’hui, la vitesse de diffusion des épidémies est devenue vertigineuse, un virus pouvant traverser la planète en moins de 24 heures !

L’explication principale dans cette diffusion express des virus se trouve dans l’intensification du trafic aérien ces dernières années, qui favorise le flux de marchandises, d’animaux et des êtres humains. À cela s’ajoutent aujourd’hui d’autres facteurs de mobilité, notamment le développement massif des réseaux ferroviaires à grande vitesse.

Par exemple, l’expansion rapide du réseau de trains à grande vitesse en Chine a profondément modifié les dynamiques de circulation interne, facilitant des déplacements massifs de population. C’est le cas notamment lors des déplacements saisonniers, liés en particulier aux grandes fêtes traditionnelles, comme le Nouvel An chinois, qui donnent lieu à des déplacements massifs de population à l’échelle du pays.

La pandémie de Covid-19 a illustré cette accélération sans précédent puisque, en à peine 6 à 8 semaines, le virus s’est propagé sur plusieurs continents. En moins de 12 semaines, l’OMS déclarait une pandémie mondiale. On connaît la suite, le virus s’étant propagé à plus de 180 pays…

Changement climatique, le point de bascule

Si tous les facteurs mentionnés précédemment jouent un rôle important, le plus puissant accélérateur des épidémies est probablement le changement climatique. Largement lié aux activités humaines, il agit comme un puissant moteur d’émergence et de réémergence des maladies virales.

Ce phénomène ne se limite pas uniquement à la hausse continue des températures que nous observons ces dernières années, mais il englobe également l’intensification des événements extrêmes (sécheresses, inondations, canicules, tempêtes…), ainsi que des perturbations majeures des écosystèmes.

Les sécheresses, par exemple, poussent de nombreux animaux à se rapprocher des zones habitées à la recherche d’eau et de nourriture, tandis que les fortes pluies et inondations favorisent la prolifération des rongeurs en augmentant les ressources disponibles et en les déplaçant vers les zones habitées, ce qui accroît notamment le risque de transmission de virus comme les hantavirus.

De même, l’augmentation des températures et des épisodes de fortes pluies en France a favorisé l’expansion des moustiques tigres, contribuant à une circulation record du chikungunya en 2026, y compris dans des zones où il était auparavant rarement détecté.

Pour conclure, une émergence virale est un phénomène complexe qui ne dépend jamais d’un seul facteur, mais plutôt de la convergence de multiples éléments : un virus capable de se transmettre efficacement qui rentre en contact avec l’être humain, une population vulnérable, des systèmes de santé fragiles, une forte mobilité humaine, des conditions climatiques favorables…

C’est ce cocktail explosif, davantage que les caractéristiques du virus lui-même, qui transforme une infection locale en épidémie ou en pandémie. Ainsi, l’émergence virale relève d’un équilibre complexe et très difficile à anticiper.

Ce qui est certain, en revanche, c’est que les conditions actuelles sont particulièrement favorables à l’avènement de l’ère des virus émergents. Ces dernières années, nous n’en avons probablement observé que les prémices…

The Conversation

Yannick Simonin a reçu des financements de Horizon Europe, ANR, ANRS-MIE, PREZODE, région Occitanie, Université de Montpellier.

– ref. SARS-CoV-2, mpox, chikungunya, hantavirus, Ebola… Pourquoi les émergences virales se multiplient-elles ? – https://theconversation.com/sars-cov-2-mpox-chikungunya-hantavirus-ebola-pourquoi-les-emergences-virales-se-multiplient-elles-283910

La catastrophe qui tarde : pourquoi les humains semblent-ils vivre mieux sur une planète qui se dégrade ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Jean-Michel Salles, Directeur de recherche en Economie de l’environnement, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Les climats se dérèglent, les écosystèmes se dégradent et pourtant, à l’échelle mondiale, le revenu moyen par habitant, l’espérance de vie et les niveaux d’éducation continuent d’augmenter. Ce décalage constitue l’un des paradoxes les plus dérangeants du débat environnemental contemporain. Explorer tous les facteurs explicatifs est primordial pour réfléchir aux manières d’agir et de communiquer à l’ère du changement climatique.


Depuis les années 1960, les alertes sur les conséquences écologiques de la croissance économique et de l’industrialisation se multiplient. Dégradation des écosystèmes, épuisement des ressources, pollutions, dérèglement climatique ou franchissement de limites planétaires : de nombreux travaux scientifiques décrivent des dynamiques susceptibles d’altérer durablement les conditions de vie humaines.

Et pourtant : l’espérance de vie mondiale augmente, la pauvreté extrême a reculé, du moins jusqu’aux crises récentes, les niveaux d’éducation progressent, le revenu moyen par habitant continue, à l’échelle mondiale, sa progression de long terme.

Ce décalage correspond à ce que des chercheurs ont appelé, au tournant des années 2010, « le paradoxe de l’environnementaliste » (environmentalist paradox, en anglais) : comment expliquer que le bien-être humain, mesuré par les indicateurs dominants, s’améliore alors même que les écosystèmes se dégradent ?

Ce paradoxe ne nie évidemment pas la crise écologique. Mais il en complique l’interprétation.


Millennium Ecosystem Assessment (2005), WWF Living Planet Report (2022), Banque mondiale.

Un constat dérangeant

En 2005, l’ONU publiait le Millennium Ecosystem Assessment. Ce rapport, motivé par le constat d’une dégradation généralisée des écosystèmes et des services que les sociétés humaines en retirent, a confirmé qu’une grande partie des écosystèmes mondiaux et des avantages perçus par les humains étaient en déclin.

Partant de là, en 2010, des chercheurs ont formalisé l’énigme : si les services écosystémiques qui soutiennent les sociétés humaines se dégradent, pourquoi les indicateurs de développement humain continuent-ils, eux, d’augmenter ?

Cette question n’est pas purement académique. Elle touche au cœur du débat politique contemporain. Si les alertes environnementales ne se traduisent pas par une dégradation visible et généralisée des conditions de vie, leur crédibilité peut être fragilisée. À l’inverse, si la prospérité actuelle repose sur une dégradation cumulative dont les effets sont différés, c’est l’inaction qui est plus risquée.

Première piste : le problème des indicateurs

Une première piste d’explication du paradoxe de l’environnementaliste s’est penchée sur les indicateurs utilisés.

Les indicateurs dominants du bien-être – produit intérieur brut (PIB) par habitant, espérance de vie, scolarisation ou leur combinaison au sein de l’Indice de développement humain (IDH) – captent essentiellement des dimensions matérielles et sanitaires.

Mais ils capturent mal, ou même pas du tout, la qualité des relations aux milieux, la résilience des territoires, la sécurité écologique future, les vulnérabilités intergénérationnelles.

Une partie du paradoxe tient à une dissociation entre flux et stocks : les indicateurs de bien-être mesurent des flux (revenu, production, consommation), tandis que les dégradations écologiques affectent des stocks (climat, biodiversité, sol), dont l’érosion peut rester longtemps invisible dans les indicateurs courants.

Le paradoxe pourrait donc être lié à ce que l’on mesure ou non, et une partie du débat récent a donc porté sur l’élargissement des cadres d’évaluation pour prendre en compte les contributions de la nature (nature’s contributions to people, en anglais), la comptabilité du capital naturel, les indicateurs de bien-être multidimensionnels. Pour autant, même en enrichissant les indicateurs, le constat global demeure : les indicateurs de performance socioéconomique n’ont pas encore basculé.

Deuxième piste : la grande substitution énergétique et technologique

L’hypothèse la plus robuste aujourd’hui est celle de la substitution massive des services de la nature rendue possible par l’énergie fossile et l’innovation technique. L’agriculture industrielle a, ainsi, accru les rendements.

Les infrastructures hydrauliques compensent, pour leur part, les perturbations locales des régimes de précipitation. Les systèmes de santé réduisent, enfin, la mortalité indépendamment de la qualité écologique immédiate. Autrement dit, les sociétés modernes ont développé une capacité d’amortissement et d’adaptation. Mais cette capacité repose elle-même sur une intensification matérielle et énergétique sans précédent.

Les travaux récents sur les flux de matières montrent que l’extraction mondiale continue de croître : à l’échelle globale, croissance et pressions environnementales restent encore très souvent corrélées.

Le paradoxe ne réfute pas les limites écologiques ; il montre plutôt la capacité temporaire des sociétés industrielles à en différer les effets grâce à une mobilisation massive d’énergie et de ressources.

Résilience ou illusion de stabilité ?

Une autre lecture du paradoxe convoque la notion de résilience : les systèmes socioécologiques peuvent absorber des perturbations importantes sans s’effondrer immédiatement. Ils disposent d’inerties, de redondances, de capacités d’adaptation. Mais cette résilience peut être trompeuse.

Les recherches sur les points de bascule (tipping points) suggèrent que des systèmes apparemment stables peuvent franchir brutalement des seuils critiques. Le climat, les écosystèmes forestiers ou les calottes glaciaires présentent ainsi des dynamiques non linéaires. Un exemple inquiétant est la déforestation en Amazonie qui pourrait modifier le régime des précipitations et transformer la forêt humide en savane, avec des conséquences sur le climat global.

Dans cette perspective, l’absence d’effondrement observable aujourd’hui ne constitue pas une preuve de sécurité, mais possiblement une phase de latence. Le paradoxe environnementaliste serait alors l’expression d’une robustesse apparente précédant une transformation plus profonde.

Une question d’échelle et d’inégalités

Les moyennes globales masquent également des réalités contrastées. Pour certaines populations les inondations, les sécheresses ou les méga-incendies liés au changement climatique sont déjà synonymes d’insécurité alimentaire, de pertes de moyens de subsistance ou de migration forcée. Le paradoxe apparaît surtout à l’échelle agrégée. À l’échelle locale ou du point de vue de la distribution des effets, la corrélation entre dégradation écologique et vulnérabilité est souvent plus nette.

Ainsi, le débat s’est déplacé vers la notion d’« espace sûr et juste » (safe and fair space, en anglais) une notion proposée en 2012 par l’économiste britannique Kate Raworth. Elle vise à souligner que, pour aller vers un monde vivable, l’éradication de la pauvreté était une étape nécessaire. Mais comment concilier désormais respect des limites planétaires et réduction des inégalités sociales sachant que la prospérité observée en moyenne coexiste avec des dépassements écologiques et des injustices sociales ?

Le risque politique du paradoxe

Une chose est certaine : le paradoxe environnementaliste est politiquement ambivalent. Il pourrait être interprété soit comme :

  • la preuve que les scénarios catastrophistes étaient excessifs ; la dégradation écologique a des effets limités sur le bien-être humain parce qu’elle est moins grave qu’annoncée ou parce que les sociétés humaines ont une capacité d’adaptation suffisante ;

  • ou bien comme la démonstration que les sociétés ont jusqu’ici réussi à en différer les coûts, mais non à les éliminer. Ce sont donc les outils d’observation et d’anticipation qui sont inadéquats pour rendre compte de la réalité de la situation.

Dans le premier cas, le paradoxe nourrit le scepticisme et la tentation du statu quo. Dans le second, il renforce l’argument en faveur de politiques préventives et prudentes. La tension entre ces deux lectures traverse aujourd’hui les débats publics.




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Robustesse systémique et dépendance aux stocks

Un point central de la littérature récente concerne la dépendance aux stocks accumulés : énergie fossile, capital naturel, infrastructures héritées. La prospérité contemporaine repose sur une croissance de la consommation de ces stocks, unique dans l’histoire humaine.

La question devient alors : cette configuration est-elle reproductible à long terme ? Le paradoxe pourrait être celui d’une modernité soutenue par des conditions biophysiques transitoires dont le maintien impliquerait soit de limiter le nombre des bénéficiaires – c’est ce que suggère le néo-malthusianisme en appelant à la limitation des naissances – ou bien d’espérer que le génie humain et le progrès technique permettent de les prolonger – c’est ce que prétendent les technosolutionnistes ou les cornucopiens.




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Effondrement ou transformation ?

Le terme « effondrement » suppose une rupture brutale et généralisée. Or, les dynamiques observées pourraient être plus graduelles, différenciées, transformantes plutôt que destructrices.

La littérature scientifique récente insiste davantage sur la trajectoire des systèmes, les transitions socioécologiques, les capacités d’adaptation institutionnelle, les risques systémiques.

Le débat s’est ainsi déplacé d’une question simple « Allons-nous nous effondrer ? » – voire « Quand allons-nous nous effondrer ? » – à une interrogation plus complexe : sous quelles conditions et sous quelles formes la dégradation écologique finira-t-elle par affecter le bien-être humain, et selon quelles modalités et temporalités ?

Ce que révèle vraiment le paradoxe

Le paradoxe environnementaliste ne disqualifie ni les alertes scientifiques ni les progrès du développement humain. Il invite à dépasser l’opposition simpliste entre catastrophisme et optimisme technologique, et rappelle que les effets des dégradations environnementales sont souvent différés, inégalement répartis et masqués par la puissance matérielle des sociétés industrielles.

La catastrophe tarde peut-être, ou bien elle est déjà là, mais sous des formes moins visibles, plus diffuses, différentes de celles qui étaient imaginées. Dans tous les cas, le paradoxe ne referme pas la question écologique. Il oblige à la poser autrement – et plus rigoureusement.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. La catastrophe qui tarde : pourquoi les humains semblent-ils vivre mieux sur une planète qui se dégrade ? – https://theconversation.com/la-catastrophe-qui-tarde-pourquoi-les-humains-semblent-ils-vivre-mieux-sur-une-planete-qui-se-degrade-283176

La situation géopolitique de l’Union européenne, entre vulnérabilité et robustesse

Source: The Conversation – France in French (3) – By Sylvain Kahn, Professeur agrégé d’histoire, docteur en géographie, européaniste au Centre d’histoire de Sciences Po, Sciences Po

Le discours de Pete Hegseth en Normandie illustre la rupture stratégique entre les États-Unis de Donald Trump et l’Union européenne, sommée d’assurer seule sa défense face aux défis sécuritaires contemporains. Devant les pressions russes, chinoises et désormais américaines, l’UE développe progressivement des instruments financiers, industriels, commerciaux et militaires destinés à renforcer son autonomie.


Venu en Normandie, le 6 juin dernier, pour les commémorations du 82e anniversaire du Débarquement, Pete Hegseth, le secrétaire à la guerre des États-Unis (dénommé ainsi depuis que Donald Trump a décidé de donner ce nom au secrétariat à la défense en septembre 2025), s’est notamment rendu à Colleville-sur-Mer, dans le Calvados. Après s’être recueilli face aux 9 387 croix blanches du cimetière de soldats américains tombés sur la plage d’Omaha Beach, il y a prononcé un discours parfaitement cohérent avec la Stratégie nationale de sécurité américaine publiée en novembre 2025.

Citant les arrivées de navires et de migrants sur les côtes espagnoles, italiennes, grecques et bulgares, Hegseth a affirmé que l’Europe se trouvait sous la menace des flux migratoires, qualifiés d’« invasion », s’est interrogé sur la capacité de réaction des États membres de l’UE face à ce « débarquement d’un nouveau type » et s’est demandé s’il n’était pas déjà trop tard.

Refusant de participer à la célébration internationale officielle, il a admonesté les Européens : renforcez rapidement votre autonomie militaire, et ne comptez plus sur les États-Unis pour vous défendre, a-t-il dit en substance.

Cette séquence aura fourni une confirmation supplémentaire de la nouvelle politique européenne des États-Unis martelée par l’administration Trump depuis février 2025 – y compris par Hegseth lui-même à Bruxelles moins de trois semaines après l’entrée en fonction de celle-ci le 20 janvier. Du point de vue de son tableau géopolitique d’ensemble, l’Union européenne fait face depuis seize mois à une situation singulièrement inédite, qui la rend vulnérable. Pour y répondre, est-elle en train d’inventer une forme de réponse singulière, qui serait la robustesse ?

L’inventaire des moyens : une capacité de passage à l’acte

L’UE a déjà commencé à démontrer une aptitude inattendue à agir concrètement face à des chocs imprévus et inédits. Dans le domaine financier et budgétaire, la création du plan de relance NextGenerationEU dans la foulée du Covid et des confinements en 2020, a posé les bases d’un « proto-Trésor européen », permettant de financer nos biens publics par l’emprunt commun.

En parallèle, le volet économique et commercial s’est musclé avec l’Instrument anti-coercition (ACI) – qui permet de sanctionner des entreprises, ou des États, ou d’instaurer rapidement des droits de douane exceptionnels, et qui a été conçu pour répliquer aux chantages commerciaux, notamment de la République populaire de Chine – tandis que le Chips Act et le Net-Zero Industry Act visent la souveraineté technologique, notamment en cherchant à raffiner en Europe 40 % des métaux rares nécessaires à notre industrie.

Avec l’invasion de l’Ukraine à grande échelle par la Russie lancée en 2022, le défi le plus important demeure celui de la défense, où l’objectif est désormais l’« autosuffisance militaire ». Si l’Europe a réalisé qu’elle produisait déjà plus de munitions que les États-Unis, elle doit encore briser le « corporatisme nationaliste » de ses industries ; c’est pourquoi l’UE a mis au point des leviers nommés Règlement relatif au soutien à la production de munitions (ASAP) ou Stratégie industrielle européenne de défense (EDIS) de façon à encourager la volonté de bâtir progressivement une base industrielle et technologique de défense (Bitd) européenne, c’est-à-dire une industrie de défense européenne et un marché de l’armement européen. Ces instruments sont les prémisses d’une authentique politique industrielle de défense européenne.

Cette dynamique de nouvelles réponses aux défis des politiques impérialistes ne s’arrête pas aux frontières de l’UE : elle s’inscrit dans un vaste « système territorial européen » incluant le Royaume-Uni, la Norvège ou encore les pays candidats à l’adhésion y compris la Turquie, qui est en union douanière avec l’UE.

Dans un monde de rivalités, l’UE a intérêt à coaliser des « puissances moyennes » pour protéger l’interdépendance contre les prédations. En 2026, le premier ministre canadien Mark Carney a appelé explicitement, à Davos, à la mise en réseau de ces États pour peser ensemble (commerce, normes, sécurité économique). D’une certaine façon, Mark Carney propose d’étendre bien au-delà du petit territoire européen (ce cap… écrivait Paul Valéry) la boîte à outils, le bricolage et l’assemblage que mettent en œuvre, sans tambour ni trompette ni fierté particulière, les Européens depuis trois générations.

Vue sous cet angle, la Communauté politique européenne révèle au grand jour l’existence d’un système territorial européen (l’expression est de Pascal Orcier) que polarise et anime l’UE : l’UE et tous ses associés, de la Turquie (union douanière) au Canada (Ceta), en passant par l’Espace économique européen, Schengen, le Voisinage, le Royaume-Uni (accord de commerce et de coopération) et les Candidats.

La doctrine : de la puissance normative à la robustesse

Cette réactivité s’appuie sur une nature politique unique : l’UE est une « étaticité multiterritoriale ». Depuis 1950, elle s’est construite en substituant le droit à la force, privilégiant ce que Zaki Laïdi nomme la « puissance par la norme• ». Par l’« effet Bruxelles », elle impose ses standards (IA, environnement, RGPD) au reste du monde car l’accès à son marché demeure vital. Depuis 1950, l’Europe s’est construite contre l’esprit de puissance classique qui avait mené au suicide du continent. L’UE ne cherche pas de la puissance par la coercition, mais par la régulation et l’interdépendance.

Cependant, dans le contexte actuel, la simple régulation ne suffit plus ; il faut y ajouter la robustesse. La robustesse est la faculté d’un système à absorber des chocs extérieurs et à préserver son autonomie sans trahir son identité juridique. Cela implique de passer d’une dépendance subie à une « vulnérabilité choisie » (Mathilde Lemoine, économiste) grâce à la diversification des partenariats. L’Europe ne cherche pas la coercition classique du XXᵉ siècle, mais une capacité à rester libre et autonome dans un environnement hostile.

Une réponse directe à la fin de l’atlantisme et la « triple coercition »

Nous devons d’abord poser un diagnostic lucide sur notre environnement. Ce besoin de robustesse est la réponse directe à un environnement marqué par une « triple coercition » :russe, chinoise et, c’est la nouveauté radicale de 2025, américaine.

L’impérialisme russe. Depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, la Russie s’est affirmée comme un « État mafieux » qui érige la violence en principe de gouvernement. Elle conteste vitalement le modèle européen fondé sur le droit et le pluralisme. Tandis que la Russie occupe l’est de l’Ukraine et bombarde chaque jour les villes et les civils qui sont à l’arrière du front, les Européens les soutiennent financièrement, par l’envoi d’armes et par l’accueil de réfugiés. Rappelons que l’UE partage près de 2 300 kilomètres de frontières avec la Russie, et près de 1 300 kilomètres avec l’Ukraine.

La rivalité chinoise. La République populaire de Chine est désormais un « rival systémique » (selon la doctrine de l’UE publiée en 2019 par Jean-Claude Juncker, alors président de la Commission européenne), c’est-à-dire non seulement économique, mais aussi idéologique à l’échelle du système international et de l’espace mondial. Elle utilise des pratiques de concurrence déloyale pour évincer l’Europe des relations avec le Sud global et pour créer des dépendances critiques, menaçant des pans entiers de notre industrie, comme l’automobile.

Enfin, le choc le plus perturbant est celui du « trumpisme 2 », qui marque le décès de l’atlantisme. Les États-Unis ne nous traitent plus en alliés mais comme des « gisements de ressources ». C’est ce que l’on peut qualifier d’« emprisme » : une forme d’emprise américaine transformant notre interdépendance historique de près d’un siècle en un rapport de force contraignant, où l’accès au renseignement comme aux technologies devient un levier de chantage pour imposer des droits de douane injustifiés, un affaiblissement du soutien à l’Ukraine et des ingérences dans les vies politiques des États membres de l’UE.

Une autonomie pour les Européens

En définitive, alors que les Européens n’aspirent pas à devenir une puissance guerrière capable d’agressions et d’occupations, leur singularité est de chercher à construire une autonomie praticable.

L’UE pourrait s’affirmer comme une « puissance d’architecture » : elle stabilise le monde en codifiant l’interdépendance par le droit et en armant son marché commun contre la coercition. Cette transformation de la puissance normative en autonomie robuste doit désormais s’accélérer pour faire face aux politiques russe, chinoise et américaine de type impérialiste.

In fine, la viabilité de ces outils dépendra de la mobilisation des citoyens eux-mêmes ; car la robustesse de l’État des Européens est, avant tout, entre leurs mains.

The Conversation

Sylvain Kahn ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. La situation géopolitique de l’Union européenne, entre vulnérabilité et robustesse – https://theconversation.com/la-situation-geopolitique-de-lunion-europeenne-entre-vulnerabilite-et-robustesse-285082

Le contrôle des voies maritimes : de l’Arctique à Ormuz, les nouveaux leviers de la puissance

Source: The Conversation – France in French (3) – By Xavier Carpentier-Tanguy, Indopacifique, Géopolitique des mondes marins, réseaux et acteurs de l’influence, diplomatie publique, Sciences Po

L’Otan renforce sa présence dans le Grand Nord et Moscou ressort le projet de tunnel sous le détroit de Béring. Mais la vraie bataille du Nord, et au-delà, porte sur le contrôle des flux.


Le 6 juin 2026, des forces terrestres de l’Otan ont commencé à se déployer en Finlande et en Suède, pour tenir le flanc nord-est de l’Alliance et sécuriser l’Arctique face à l’activité militaire russe et à l’intérêt grandissant de la Chine.

La région, a résumé le commandant suprême allié en Europe, est « l’une des zones les plus importantes sur le plan stratégique ». On raisonne ici en territoires et en flancs, selon une carte où sont disposées des troupes, à une certaine distance de frontières et suivant ce qui est nommé une posture.

La même semaine, à l’autre bout du même Grand Nord, Moscou ressortait un tout autre objet. En marge du Forum économique de Saint-Pétersbourg, un proche du Kremlin annonçait que le tunnel sous le détroit de Béring, qui relierait la Russie à l’Alaska – rebaptisé « tunnel Poutine-Trump » – pourrait être conçu d’ici à la fin de l’année. Le projet court depuis les tsars : un serpent de mer qui resurgit tous les vingt ans, entre deux des littoraux les plus vides de la planète. Et s’il fait la une des journaux, c’est qu’il est taillé pour cela, aidant à la circulation d’un récit bien plus que des flux auxquels sont normalement destinés les tunnels.

De fait, ni les troupes du flanc finlandais, ni le tunnel rêvé ne disent où se joue vraiment la puissance dans le Nord.

Le vrai verrou : la route du Nord

La vraie prise sur le Nord porte sur l’ensemble de tout ce qui transite, de tout ce qui est convoyé sous différentes formes (les flux de marchandises, d’équipement, de pétrole ou de gaz, etc.). Béring dessine l’entrée orientale de la route maritime du Nord, que la Russie referme méthodiquement, sans un coup de canon. Elle invoque l’article 234 du droit de la mer — prévu pour les zones prises par les glaces  – pour réglementer la navigation dans sa zone économique. Détenant le quasi-monopole des brise-glaces nucléaires, seul sésame d’un passage où nul ne s’aventure sans escorte, elle refuse de confier cette escorte aux brise-glaces chinois.

Comme l’a montré le géographe Frédéric Lasserre, spécialiste des routes arctiques, la liberté de navigation y est de fait effacée. L’océan Arctique devient une mer fermée – un mare clausum – reconstituée non par la puissance ou la crainte du canon, mais par le droit, la glace et l’escorte.

Qui tient le flux ?

La question, ici n’est donc plus « à qui appartient un détroit, un espace géographique contraint ? », mais « qui tient le flux qui le traverse, et par quel levier ? » C’est ce que j’appelle la rhéopolitique, un concept que je développe dans mes analyses : contrôler les flux plutôt que les territoires – les régler, les moduler, les interrompre.

On tient un flux par le canon : à Bab el-Mandeb, drones et missiles ont suffi à dérouter une partie du commerce mondial par le cap de Bonne-Espérance. Par le tarif : douane, sanction, et jusqu’au péage – depuis la fermeture de fait d’Ormuz, fin février 2026, Téhéran conditionne le passage par ses eaux à une redevance versée aux gardiens de la révolution, selon la publication de référence du transport maritime mondial, Lloyd’s List a surnommée le « péage de Téhéran ». Ou par un levier plus discret encore, la prime. Les assureurs ayant classé le Golfe en zone de guerre, les primes se sont envolées ; le détroit, resté ouvert en droit, devenait impraticable en fait. Et pour rétablir un trafic, ce ne fut pas une marine de guerre, mais un montage assurantiel – la prime, non la canonnière – qui rouvrit la voie et décida des navires admis. Le canon s’alignait sur la prime.

De La Rochelle assiégée en 1628 à Ormuz en 2026, j’ai montré ailleurs que les détroits se ferment moins par la bataille que par le contrôle des flux.

Un même opérateur, deux détroits

C’est pourquoi, sur les rives d’Ormuz comme aux deux entrées du canal de Panama, il est significatif d’observer la même signature sur les portiques : le conglomérat hongkongais CK Hutchison, présent dans des dizaines de terminaux à travers le monde – véritables structures du commerce mondial que le grand public ne connaît pas.

Deux épisodes récents, deux formes de contrainte. À Panama, sous la pression de Washington, l’opérateur s’est vu contester la propriété même de ses concessions : un consortium mené par BlackRock a négocié le rachat, la concession historique a été remise en cause et depuis l’affaire se joue désormais en arbitrage — le tout sans un coup de feu. À Ormuz, nul n’a disputé la propriété des terminaux ; c’est le flux qui les irriguait qui s’est tari. Un même acteur, deux détroits : ici la maîtrise du lieu, là celle de la circulation. D’un côté, une géographie des lieux, héritée des atlas ; de l’autre une géographie des liens, celle des flux qui relient les territoires au monde.

Reste le plus troublant : si l’opérateur peut être observé, lui, à qui obéit-il ? Depuis la loi de sécurité nationale de 2020, l’autonomie des groupes hongkongais à l’égard de Pékin n’est plus certaine – et c’est d’ailleurs Pékin qui a d’abord bloqué la vente. Le pavillon d’un navire dit de moins en moins qui le possède ; la nationalité d’un opérateur, de moins en moins à qui il répond.

Voir avant de défendre

À ces portes, le levier décisif n’est tenu ni par un État, ni par une marine, mais par un assureur, un opérateur de terminaux, un gestionnaire d’actifs – un pouvoir exercé sans vote, et souvent sans visibilité. Il ne s’agit ni de prôner le repli, ni de rêver d’une renationalisation des passages, vaine dans une économie de flux. Il s’agit de regarder en face ce que nous avons cessé de cartographier : des contrats, des concessions, des polices, des chaînes d’allégeance.

Savoir penser la puissance aujourd’hui est, pour Luis Vassy, qui dirige Sciences Po, « un défi intellectuel de notre temps ». À l’aune de ce que montrent les détroits, la réponse est nette : la puissance se lit désormais autant dans les flux que dans les territoires. Le déploiement de l’Otan dans le Grand Nord et le tunnel rêvé de Béring relèvent du même réflexe : penser en flancs et en annonces. Pendant ce temps, le long de la route du Nord, à Ormuz ou à Panama, des flux bien réels changent de main, discrètement. On ne défend pas ce que l’on ne sait plus voir.

The Conversation

Xavier Carpentier-Tanguy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Le contrôle des voies maritimes : de l’Arctique à Ormuz, les nouveaux leviers de la puissance – https://theconversation.com/le-controle-des-voies-maritimes-de-larctique-a-ormuz-les-nouveaux-leviers-de-la-puissance-284789

Les maisons de santé pluriprofessionnelles : un modèle gagnant pour patients, soignants et systèmes de santé

Source: The Conversation – France in French (3) – By Morgane Angibaud, Pharmacien d’officine & Maitre de conférence associé à l’UFR des Sciences Pharmaceutiques et Biologiques, Nantes Université

Avec un objectif fixé à 4 000 établissements d’ici 2027, les maisons de santé, qui regroupent médecins généralistes, masseurs-kinésithérapeutes, infirmier·ères, pharmacien·nes et autres professionnel·les de santé, montent en puissance. Elles sont présentées comme l’une des solutions pour améliorer l’accès aux soins de toutes et tous, en particulier pour les personnes qui souffrent de maladies chroniques. Mais ont-elles fait leurs preuves ?


Les maisons de santé pluriprofessionnelles sont des lieux de soins de plus en plus visibles. Soutenues par les pouvoirs publics, elles apparaissent comme une solution aux nouveaux défis de notre système de santé.

Mais quels sont leurs effets documentés sur les patients, les soignants et l’organisation des soins ?

Une réponse à la fragmentation des soins

Les systèmes de santé sont confrontés à de multiples défis : vieillissement de la population, augmentation des maladies chroniques, pénurie de soignants et accentuation des inégalités sociales de santé. Ces évolutions rendent la prise en charge plus complexe et peuvent entraîner des actes redondants, des informations parfois contradictoires entre soignants, une baisse de la qualité des soins, mais aussi une augmentation des coûts.

C’est dans ce contexte que se développent des formes d’organisation fondées sur la coordination. En France, les maisons de santé constituées entre des professionnels médicaux, auxiliaires médicaux ou pharmaciens, créées en 2007, en sont l’un des principaux exemples.

Fin 2023, elles regroupaient 2 501 équipes, plus de 32 000 soignants, et elles accueillaient près de 8,9 millions de patients.

Une organisation plus qu’un lieu

Au sein de ces maisons de santé pluriprofessionnelles, se trouvent des soignants de ville, le plus souvent des médecins généralistes, des infirmiers, des masseurs-kinésithérapeutes et des pharmaciens. Elles collaborent parfois avec d’autres professionnels comme les psychologues ou d’autres structures de soins telles que les maisons de retraite, les hôpitaux ou les cliniques. Contrairement à une idée répandue, une maison de santé pluriprofessionnelle ne se définit pas par un bâtiment mais sur un projet de santé commun, élaboré et porté par les soignants.

Ce projet structure leur manière de travailler ensemble. Dans la pratique, cette organisation se traduit par des réunions de concertation autour de cas complexes, l’élaboration de plans personnalisés de santé, ou encore la mise en place de protocoles de délégation de tâches entre soignants. Ce mode de fonctionnement modifie les pratiques professionnelles. Il transforme le rôle des soignants qui s’inscrit davantage dans une logique de coordination que d’exercice isolé.

Depuis 2016, ces structures s’inscrivent dans le cadre plus large des équipes de soins primaires, connues à l’international sous le terme de primary care teams. Les soins primaires correspondent au premier niveau de contact entre la population et le système de santé. Ils sont assurés par des professionnels, comme les médecins généralistes, infirmier·ères, sages-femmes, pharmacien·nes ou dentistes, travaillant en proximité avec la population. C’est dans cette perspective internationale que s’inscrivent les résultats présentés dans cet article.

Des bénéfices documentés pour certaines maladies chroniques

Les maladies chroniques constituent la principale cause de mortalité dans le monde. Elles sont responsables de 75 % des décès, selon les chiffres de l’Organisation mondiale de la santé. En France, elles concernent plus d’un cinquième de la population. Leur prise en charge représente un nouveau paradigme pour notre système de santé et demandent des dispositifs qui permettent une prise en charge globale des personnes et, autant que possible, personnalisées.

Le travail en équipe est associé à une amélioration de certains indicateurs de santé, en particulier pour les maladies cardiovasculaires. Il a notamment été démontré que, par rapport à un suivi plus traditionnel, les patients pris en charge par une équipe présentent de meilleurs résultats cliniques : une diminution de la pression artérielle, une diminution de l’hémoglobine glyquée – un indicateur clé dans le diabète-, ainsi qu’une réduction des taux de LDL-cholestérol, communément appelé « mauvais » cholestérol. De plus, une réduction du tabagisme a également été rapportée.

Améliorer aussi la santé et le bien-être des soignants

En 2023, plus de la moitié des soignants déclarent avoir connu un épisode d’épuisement professionnel, avec des niveaux élevés chez les infirmiers et les médecins. Améliorer la santé et le bien-être des soignants est essentiel pour réduire la perte d’attractivité des métiers du soin et améliorer la qualité des soins des patients.

Les maisons de santé pluriprofessionnelles fondent leur organisation sur une répartition plus claire des rôles, une prise de décision collective et des formes de gouvernance moins hiérarchiques. La littérature scientifique suggère que ces évolutions sont associées à une meilleure reconnaissance des compétences de chacun, une satisfaction professionnelle accrue et une diminution du risque d’épuisement professionnel.

Des effets sur l’accès aux soins

L’accès aux soins constitue un problème majeur. Les délais de rendez-vous s’allongent, atteignant en moyenne douze jours pour un médecin généraliste. L’accès aux soins résultent à la fois de facteurs individuels – âge, niveau de ressources, capacité de déplacement – et de facteurs organisationnels comme la présence et les capacités d’accueil des cabinets médicaux.

Les maisons de santé apparaissent alors comme un moyen d’action. Elles participent à l’attractivité des territoires pour les médecins généralistes car elles favorisent une prise en charge plus fluide, ce qui permet de soigner davantage de patients et d’accélérer les délais de prise en charge.

En parallèle, l’hôpital et la médecine spécialisée sont sous forte pression. Les services d’urgence en sont l’exemple le plus parlant : près d’un Français sur deux s’y est déjà rendu pour un problème qui ne relevait pas d’une urgence réelle. Les maisons de santé pourraient répondre à cette problématique en améliorant l’organisation des soins de proximité. Certaines études montrent qu’elles peuvent réduire le recours aux médecins spécialistes, les passages aux urgences ou encore les hospitalisations, même si ces bénéfices ne sont pas retrouvés de manière systématique.

Des avancées sur la qualité des soins

La coordination des soins est souvent présentée comme un levier pour améliorer la qualité, la sécurité et la pertinence des soins. Des travaux de recherche suggèrent que le travail en équipe pourraient favoriser une meilleure analyse et prise de décision de la part des soignants, ainsi qu’une meilleure conformité aux recommandations, en particulier dans la prise en charge des maladies cardiovasculaires ou du diabète.

Mais la qualité des soins ne se résume pas à des indicateurs de résultats. Elle passe aussi par l’expérience des patients, c’est-à-dire tout ce qu’une personne vit au fil de son parcours de santé, dans ses échanges avec les soignants comme dans les situations qu’elle traverse.

Aujourd’hui, cette expérience est de plus en plus souvent prise en compte dans l’évaluation des soins. Dans le cas des maisons de santé, des études suggèrent une amélioration, notamment dans la communication entre patients et soignants, mais ces effets restent modestes.

Un impact à confirmer sur le recours aux spécialistes et à l’hospitalisation

Les maisons de santé sont un véritable tournant dans la manière de soigner en passant d’une pratique isolée à un travail d’équipe centré sur le patient.

Les études montrent des bénéfices concrets : un meilleur bien-être des soignants, un meilleur accès aux soins et une prise en charge améliorée des maladies cardiovasculaires. En revanche, leur impact sur le recours aux médecins spécialistes, les hospitalisations ou encore l’expérience des patients reste encore à confirmer.

Ces résultats démontrent que le travail en équipe est efficace. C’est dans cette logique que le gouvernement encourage le développement des maisons de santé pluriprofessionnelles, avec un objectif de 4 000 structures d’ici 2027. Si elles en sont l’exemple le plus visible, il s’agit plus largement de soutenir toutes les formes d’équipes de soins primaires. D’ailleurs, certaines régions ont déjà investi le sujet en expérimentant de nouvelles formes d’organisation.

Cependant, le travail en équipe des soignants n’est pas une solution miracle. Pour répondre pleinement aux défis du système de santé, d’autres évolutions sont indispensables. L’enjeu est global : améliorer la santé de tous, offrir une meilleure expérience aux patients, préserver les soignants de l’épuisement, maîtriser les dépenses et garantir un accès équitable aux soins.

The Conversation

Morgane Angibaud a reçu des financements de la Direction générale de l’offre de soins (PREPS 2020).

– ref. Les maisons de santé pluriprofessionnelles : un modèle gagnant pour patients, soignants et systèmes de santé – https://theconversation.com/les-maisons-de-sante-pluriprofessionnelles-un-modele-gagnant-pour-patients-soignants-et-systemes-de-sante-284858