Maladie inflammatoire de l’intestin : trop pensent à tort que ça exclut d’avoir des enfants

Source: The Conversation – in French – By Elizabeth Squirell, Assistant Professor of Gastroenterology, Queen’s University, Ontario

Je repense souvent aux conseils, aujourd’hui complètement désuets, donnés dans un article de 1956 sur les maladies inflammatoires chroniques de l’intestin (MICI) et la grossesse. On y pouvait lire (traduction libre) :


« Il ne fait aucun doute qu’une femme atteinte de colite ulcéreuse qui souhaite avoir un enfant devrait être invitée à reporter sa grossesse jusqu’à ce que la colite soit en phase de rémission — ce qui, parfois, peut signifier attendre indéfiniment. »

En tant que gastro-entérologue spécialisée dans les MICI, je reçois chaque semaine des femmes en quête de conseils actualisés sur l’impact de leur maladie sur une grossesse. La maladie de Crohn et la colite ulcéreuse, les deux principales formes de MICI, touchent près de 1 % des Canadiens et sont généralement diagnostiquées à l’adolescence ou au début de l’âge adulte. Un nombre croissant de jeunes femmes traversent les différentes étapes de la vie tout en gérant une maladie chronique.




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Une mise en garde historique

Par le passé, on déconseillait aux femmes atteintes de MICI d’avoir des enfants, ou on leur demandait de choisir entre traiter leur maladie intestinale et donner naissance à un enfant en bonne santé. Cette mise en garde reposait sur des préoccupations réelles, une activité plus élevée de la maladie et des complications, mais elle ne constituait pas un compromis obligé, pas plus à l’époque qu’aujourd’hui, où les traitements modernes changent la donne. Je rencontre pourtant encore des patientes qui ont intériorisé ce message, fondé sur la peur et des données aujourd’hui dépassées.

De nombreux futurs parents se demandent si les MICI pourraient se transmettre à leurs enfants, et la plupart surestiment le risque. Si l’un des parents est atteint de la maladie de Crohn, ce risque pour l’enfant est d’environ un sur dix ; il est plus faible dans le cas de la colite ulcéreuse.

Depuis le début des années 2000, les médicaments biologiques — qui ciblent les signaux immunitaires à l’origine des MICI — ont révolutionné la prise en charge de ces maladies, en permettant une rémission durable, la guérison des lésions intestinales, et un retour à une vie normale et à une bonne qualité de vie.

L’arrivée de ces médicaments a soulevé de nouvelles questions, et l’approche initiale en matière de grossesse se voulait prudente, avec raison : on arrêtait le traitement en fin de grossesse, au moment où le transfert placentaire commence et où le fœtus peut être exposé.

Malheureusement, cette approche a fait en sorte que de nombreuses femmes dont la maladie était pourtant bien contrôlée ont non seulement subi des poussées, mais aussi développé les complications mêmes qu’on cherchait à éviter (naissance prématurée, faible poids à la naissance).

Traitement des MICI pendant la grossesse

La prudence à l’égard des médicaments pendant la grossesse part souvent d’une bonne intention, mais elle peut aussi être malavisée. Les données actuelles nous permettent de traiter les MICI en toute confiance, en gardant le cap sur la santé de la mère. C’est ainsi qu’on garantit celle du bébé. Une grande partie de mon travail consiste d’ailleurs à rassurer mes patientes en ce sens.

Ce réconfort s’appuie sur de nombreuses études observationnelles, mais surtout sur une étude américaine appelée PIANO (Pregnancy in Inflammatory Bowel Disease and Neonatal Outcomes), qui a suivi 1700 grossesses chez des femmes atteintes de MICI.

La plupart des médicaments utilisés pour contrôler les MICI n’ont pas fait augmenter les taux de malformations congénitales, de fausses couches, de naissances prématurées ou d’infections chez les bébés. C’est plutôt l’activité de la maladie elle-même qui accroît ces risques. La maladie est considérée comme active lorsqu’une inflammation intestinale est détectée par imagerie, endoscopie, analyse des selles ou analyse sanguine — que les symptômes soient en poussée ou non. Des études de suivi n’ont également révélé aucune augmentation des cas de cancers infantiles.

En 2025, une déclaration de consensus mondiale sur les MICI et la grossesse a synthétisé les données probantes les plus récentes et l’avis des experts, avec un message d’optimisme prudent : il est recommandé de poursuivre la prise de la plupart des médicaments utilisés pour traiter les MICI — agents biologiques, azathioprine, 6-mercaptopurine, acide 5-aminosalicylique — tout au long de la grossesse et de l’allaitement.

Les corticostéroïdes peuvent également être utilisés, mais leur usage est limité au traitement de la maladie active, car ils sont plus souvent associés à des naissances prématurées et à des bébés de faible poids à la naissance. Cependant, les corticostéroïdes présentent un risque moindre que la maladie non contrôlée. Ils doivent être utilisés pendant la durée la plus courte possible, en attendant qu’un autre traitement de fond prenne le relais.

Quelques médicaments font exception et doivent être interrompus : le méthotrexate provoque de graves malformations congénitales et doit être arrêté trois mois avant la conception. Les médicaments plus récents, comme les inhibiteurs de la Janus kinase et les modulateurs des récepteurs de la sphingosine-1-phosphate, devraient être évités, car des études chez l’animal démontrent qu’ils nuisent au développement fœtal.

En ce qui concerne les médicaments, l’important est de planifier à l’avance et de ne pas paniquer : consultez votre gastro-entérologue avant la conception si possible, et si vous êtes déjà enceinte, communiquez avec lui dès que possible au cas où des changements seraient nécessaires.


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La grossesse et le système immunitaire

Les MICI sont ce qu’on appelle des maladies « à médiation immunitaire ». En termes simples, le système immunitaire se dérègle et provoque une inflammation de l’intestin alors qu’il n’y a rien de nocif à combattre.

C’est particulièrement pertinent ici, puisque le système immunitaire est justement affecté par la grossesse et la période postnatale. Certaines maladies à médiation immunitaire s’améliorent alors, mais dans le cas des MICI, c’est l’inverse : près de 40 % des femmes connaissent des poussées. Fait important, les femmes dont la maladie est bien contrôlée avant la conception sont nettement moins susceptibles de présenter une maladie active pendant la grossesse.

Il est donc fortement recommandé de procéder à une évaluation objective de l’inflammation active — par coloscopie, analyses sanguines, de selles ou imagerie — avant de tenter de concevoir.

La plupart des grossesses normales s’accompagnent de symptômes gastro-intestinaux (nausées, douleurs abdominales, constipation), et même du sang dans les selles dû à des hémorroïdes peut être bénin. D’où la difficulté du suivi : une surveillance étroite s’impose, indépendamment des symptômes.

Des analyses sanguines et des analyses de selles sont généralement effectuées chaque trimestre. Les examens plus invasifs, comme la coloscopie, ne devraient pas faire partie de la routine, mais peuvent être réalisés si nécessaire pour évaluer l’activité de la maladie sans risque significatif.

Une avancée récente très prometteuse est l’échographie intestinale, qui permet au gastro-entérologue d’évaluer l’inflammation intestinale au chevet de la patiente, en clinique.

Dans une étude de 2025 portant sur 377 grossesses, l’inflammation détectée à l’échographie prédisait de moins bons résultats, même quand la mère se sentait bien et que les autres tests étaient normaux. Une paroi intestinale épaissie au milieu de la grossesse était associée à un risque de naissance prématurée environ quatre fois plus élevé : l’absence de symptômes ne suffit donc pas, la paroi intestinale étant un indicateur clé d’une poussée latente. Quand elle est disponible, l’échographie constitue un excellent nouvel outil de dépistage.

Toutes ces données convergent vers une seule conclusion : le meilleur moment pour préparer une grossesse en santé, c’est avant qu’elle ne commence. Les femmes atteintes d’une MICI sont plus susceptibles de choisir de ne pas avoir d’enfants. S’il s’agit d’une décision éclairée, je la valide, et la MICI en soi ne limite pas les options pour fonder une famille. Cependant, des sondages suggèrent que cette situation découle plus souvent de la peur et d’une connaissance fragmentaire que de la maladie elle-même, ce à quoi un bon accompagnement peut remédier.

Il vient rarement à l’esprit des patientes d’appeler leur gastro-entérologue pour discuter de grossesse. Si vous souffrez d’une MICI et que vous envisagez de fonder une famille, n’hésitez pas à poser des questions. Ces grossesses sont un travail d’équipe : elles se déroulent au mieux lorsque le gastro-entérologue, l’obstétricien, le médecin de famille et le reste de l’équipe soignante donnent les mêmes conseils.

La Conversation Canada

Elizabeth Squirell ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Maladie inflammatoire de l’intestin : trop pensent à tort que ça exclut d’avoir des enfants – https://theconversation.com/maladie-inflammatoire-de-lintestin-trop-pensent-a-tort-que-ca-exclut-davoir-des-enfants-289562

Dioclétien, l’empereur romain qui abandonna le pouvoir pour cultiver des choux

Source: The Conversation – in French – By Peter Edwell, Associate Professor in Ancient History, Macquarie University

Grand réformateur, fondateur de la tétrarchie, Dioclétien transforma profondément l’Empire romain. Sur cette photo, copie de buste antique en marbre, réalisée au XVIIᵉ siècle en Italie pour orner le grand salon du château de Vaux-le-Vicomte, à Maincy, en Seine-et-Marne. Jean-Pol Grabdmont/Wikimédia, CC BY

Assassinats, guerres civiles, invasions… Gouverner l’Empire romain était l’un des métiers les plus dangereux de l’Antiquité. Pourtant, Dioclétien, au IVᵉ siècle de notre ère, est entré dans l’histoire pour une raison bien différente : il est le seul empereur à avoir choisi de prendre sa retraite.


Très peu d’empereurs romains sont morts de mort naturelle. La plupart ont été assassinés, certains sont tombés au combat et l’un d’eux a même été foudroyé. Conscients du danger, quelques empereurs ont préféré quitter Rome. Mais un seul a volontairement renoncé au pouvoir pour prendre sa retraite.

Dioclétien, qui régna pendant vingt ans à la fin du IIIe et au début du IVe siècle de notre ère, retourna dans sa ville natale pour y cultiver des choux.

Une fonction périlleuse

Dans une société profondément militarisée et marquée par une concurrence permanente, il n’est guère surprenant que les dirigeants de Rome aient souvent connu une fin violente. Leurs excentricités, leurs échecs militaires ou encore les difficultés économiques poussaient souvent leurs alliés à les abandonner.

Caligula (37-41 de notre ère), Domitien (81-96 de notre ère) et Caracalla (empereur unique de 211 à 217 de notre ère) ont été assassinés lors de complots fomentés par leurs propres gardes du corps. Sévère Alexandre (222-235 de notre ère) et Gallien (253-268 de notre ère) ont, eux, été tués par de hauts responsables militaires.

Certains empereurs ont connu une fin prématurée aux mains d’ennemis étrangers. Gordien III (238-244 de notre ère) est mort au combat contre les Perses. Dèce (249-251 de notre ère) et Valens (364-378 de notre ère) ont trouvé la mort en affrontant les Goths, un peuple germanique qui menait régulièrement des raids sur les territoires de l’Empire romain.

Parmi les fins les plus singulières figurent celle de Carus (282-283 de notre ère), qui aurait été frappé par la foudre, celle de Claude II (268-270 de notre ère), emporté par la peste, et celle de Néron (54-68 de notre ère), qui s’est suicidé.

L’empereur Tibère (14-37 de notre ère) décida de quitter Rome en 26, craignant d’être assassiné. Il dirigea l’Empire depuis l’île de Capri, près de Naples, jusqu’à sa mort onze ans plus tard. Les vestiges de la Villa Jovis, où il résidait, sont toujours visibles aujourd’hui.

Quelques empereurs sont néanmoins morts en exercice de maladies liées au grand âge, notamment Marc Aurèle en 180 de notre ère, puis Constantin en 337. Tous deux avaient une soixantaine d’années, un âge qui ne paraît pas particulièrement avancé aujourd’hui, mais qui l’était dans l’Antiquité.

Lorsque Dioclétien annonça qu’il abdiquerait et prendrait sa retraite en mai 305 de notre ère, cette décision constitua donc un événement tout à fait exceptionnel.

L’essor de la tétrarchie

Dioclétien était originaire de la province de Dalmatie, située dans l’actuelle Croatie. Issu d’un milieu modeste, il gravit les échelons de l’armée romaine. Plusieurs empereurs du IIIᵉ siècle suivirent un parcours comparable. Les nombreuses crises auxquelles Rome était confrontée à cette époque favorisèrent l’accession au pouvoir de chefs militaires expérimentés.

Dioclétien occupa plusieurs hauts commandements militaires avant d’être proclamé empereur en novembre 284 de notre ère. Il dirigeait les armées dans l’importante province frontalière de Mésie (située dans les actuelles Serbie et Bulgarie). Il commandait également la garde personnelle de l’empereur Numérien, dont le règne fut très bref, de 283 à 284, lorsque celui-ci fut assassiné. Peu après, Dioclétien lui succéda sur le trône.

Dioclétien est traditionnellement considéré comme un grand réformateur. Il mena d’importantes réformes administratives, économiques et militaires destinées à répondre aux nombreuses difficultés auxquelles ses prédécesseurs avaient été confrontés.

Empereur, Dioclétien instaura un système connu sous le nom de « tétrarchie », qui répartissait le gouvernement de l’Empire entre quatre souverains. Deux étaient des empereurs principaux (Augusti) et deux autres leurs adjoints (Caesares). Ce dispositif limitait les risques de révoltes internes et facilitait la défense de l’Empire face aux ennemis extérieurs.

Les historiens estiment aujourd’hui que Dioclétien n’était sans doute pas aussi novateur qu’on l’a longtemps affirmé. Il se serait davantage appuyé sur des réformes déjà amorcées par ses prédécesseurs qu’on ne le pensait auparavant. Quoi qu’il en soit, Dioclétien avait profondément transformé l’Empire au cours de ses vingt années de règne.

En 305, alors qu’il approchait de la soixantaine, il prit donc une décision sans précédent : renoncer au pouvoir et prendre sa retraite.

Maladie… ou châtiment divin ?

Comme souvent avec les récits de l’Antiquité, les choses sont sans doute plus complexes qu’elles n’y paraissent.

Palais de Dioclétien à Split, en Croatie
Aujourd’hui encore, il est possible de visiter le palais de Dioclétien à Split, en Croatie.
Zhivko Dimitrov/Unsplash

L’idéologie de la tétrarchie reposait également sur l’idée de renouvellement du pouvoir. L’autre Auguste, Maximien, abdiqua en même temps que Dioclétien. Les deux empereurs subalternes, Galère et Constance Ier, devinrent alors Augustes tandis que deux nouveaux Césars furent désignés. Cette nouvelle organisation est connue sous le nom de Seconde Tétrarchie.

Dioclétien avait également souffert d’une longue maladie avant son abdication. Tombé malade au début de l’année 304, il disparut de la vie publique pendant plusieurs mois. Comme il avait été l’un des principaux responsables de la terrible persécution des chrétiens en 303-304, certains y virent un châtiment divin.

Dioclétien se retira dans un somptueux palais à Spalatum (l’actuelle Split, en Croatie), près de sa ville natale de Salone, en Dalmatie. Les impressionnants vestiges de cette résidence se visitent encore aujourd’hui.

C’est là que, selon la tradition, il cultiva les célèbres choux qui ont fait sa renommée.

Des choux plutôt que le chaos

Selon un récit rédigé plus tard, Dioclétien aurait été invité à sortir de sa retraite pour résoudre une impasse politique. La Seconde Tétrarchie avait, en effet, rapidement sombré dans le chaos.

Mais Dioclétien n’en avait aucune envie. Il aurait répondu :

« Si vous pouviez voir à Salone les choux que j’ai cultivés de mes propres mains, vous ne me feriez certainement pas une telle proposition. »

Dioclétien avait fini par goûter aux plaisirs d’une existence paisible, après des années de réformes et sous la menace constante d’un assassinat. Le jardinage lui semblait infiniment plus séduisant que revenir aux affaires.

Et il ne s’agissait pas de n’importe quel légume : dans la Rome antique, le chou était considéré comme un aliment presque miraculeux. Ses vertus pour la santé étaient largement reconnues, et plusieurs recettes antiques à base de chou sont encore consultables aujourd’hui.

Dioclétien demeure un cas unique dans l’histoire impériale romaine pour avoir volontairement choisi de prendre sa retraite. Il mourut en 313 de notre ère, à l’approche de ses 70 ans, après avoir passé ses dernières années dans une relative sérénité.

Savoir quitter le pouvoir au bon moment reste d’ailleurs un défi pour les dirigeants d’aujourd’hui. Pour beaucoup, les attraits du pouvoir continuent de l’emporter sur les plaisirs simples de la vie.

The Conversation

Peter Edwell a reçu des financements de l’Australian Research Council.

– ref. Dioclétien, l’empereur romain qui abandonna le pouvoir pour cultiver des choux – https://theconversation.com/diocletien-lempereur-romain-qui-abandonna-le-pouvoir-pour-cultiver-des-choux-287709

Pourquoi Napoléon III a fait de l’archéologie une affaire d’État

Source: The Conversation – in French – By Audrey Denis-Bosio, historienne, Sorbonne Université

La statue de Vercingétorix, sur le probable site d’Alésia, a été érigée à la demande de Napoléon III. Thierry Clarte/MuséoParc Alésia

L’ESSENTIEL

  • Passionné d’archéologie, Napoléon III finance sur ses propres deniers les premières grandes campagnes de fouilles consacrées aux origines gauloises et gallo-romaines de la France.

  • Cette politique fait naître de nouvelles institutions, des méthodes de fouille plus rigoureuses et un grand musée consacré aux antiquités nationales.

  • Derrière les fouilles d’Alésia ou de Bibracte se joue un projet plus vaste : utiliser le passé pour construire la France contemporaine.


« La Gaule unie, formant une seule nation, animée d’un même esprit, peut défier l’Univers. » Cette citation, attribuée à Vercingétorix, est gravée depuis 1865 au pied de sa statue qui surplombe le village d’Alise-Sainte-Reine, en Côte-d’Or, site très probable d’Alésia.

Érigée à la demande de Napoléon III, cette statue incarne le récit national que l’empereur des Français cherche alors à construire en faisant des Gaulois les ancêtres de la nation française.

La naissance de l’archéologie impériale à Compiègne

Napoléon III s’intéresse jeune à Jules César, qui influence sa personnalité et son idéal du pouvoir. Fasciné par ce dernier, il se passionne pour la République romaine et les peuples qui vivaient à cette époque. Dès 1857, les découvertes rapportées dans la forêt de Compiègne (Oise) éveillent son intérêt pour l’archéologie.

La ville est bien connue de l’empereur. Il s’y rend presque chaque année afin d’y organiser les « Séries de Compiègne » : d’octobre à décembre, la Cour et les personnalités les plus connues de l’empire sont invitées à le côtoyer durant une semaine, au château et dans ses environs. En 1857, Napoléon III visite un site fouillé depuis plusieurs années dans la forêt : Champlieu.

Fasciné par les vestiges, il décide de renforcer les moyens consacrés aux recherches autour de Compiègne. Il confie leur conduite à Albert de Roucy. Celui-ci effectue les dégagements des vestiges et se charge de la découverte et de la conservation des objets. Il s’attèle à retrouver les sites gaulois et gallo-romains dans toute la forêt de Compiègne, dont le mont Chyprès, le mont Berny ou Saint-Pierre-en-Chastres.

« L’Empereur visite la Nécropole du Mont Chyprès », gravure, Le Monde Illustré, 19/12/1868
L’Empereur visite la nécropole du mont Chyprès, gravure du Monde illustré, 19 décembre 1868.
Extrait d’Éric Anceau, « Napoléon III, l’impératrice Eugénie et Compiègne », Éditions Le Promeneur des Avenues, 2020.

Lors de ses visites, l’empereur est accompagné par des invités de marque, comme le roi du Danemark ou le tsar de Russie.

Passionné, Napoléon III souhaite reproduire l’exemple compiégnois au niveau national et finance la pratique archéologique de sa cassette personnelle.

L’archéologie : une rencontre historique et politique

Pour le souverain, l’archéologie s’inscrit également dans une démarche politique. Il s’agit de construire une nouvelle image de l’Empire français, associant puissance politique nationale et influence antiquisante.

La double généalogie, romaine et gauloise, inscrit le Second Empire dans une filiation ancienne et prestigieuse. Elle légitime le pouvoir impérial en le présentant comme l’héritier d’une civilisation glorieuse. L’archéologie devient un instrument au service d’un roman national en construction, dont les fouilles, les monuments et les musées assurent la diffusion.

La Gaule et la politique gallo-romaine deviennent un exemple pour le Second Empire à plusieurs niveaux :

  • sociétal : l’étude de la hiérarchie, de la justice, du droit romain et des habitudes quotidiennes gallo-romaines vise à améliorer la société et son quotidien très réglementé du XIXᵉ siècle ;

  • politique : Napoléon III prend comme exemple la politique républicaine romaine et souhaite incorporer certaines formes institutionnelles (dans la relation entre les différentes chambres notamment) ;

  • urbanistique : dans le cadre de la transformation des villes, le modèle gallo-romain inspire la forme des plans urbains et des bâtiments publics ;

  • militaire : étudier les armes et de la stratégie militaire ancienne doit permettre d’améliorer l’armée du Second Empire, en pleine réorganisation ;

  • culturel : l’art et les représentations gallo-romaines doivent être explorés et diffusés par l’école, les universités et les musées ;

  • technologique : les fabrications gauloises et romaines ayant résisté au temps doivent servir de modèles à des objets du quotidien plus durables.

La découverte des sites de la guerre des Gaules

D’un point de vue historique, l’objectif des fouilles est de comprendre comment vivaient les ancêtres des Français, avant et après la conquête romaine de la Gaule, et de savoir ce qu’il en reste sous le Second Empire. Au milieu du XIXᵉ siècle, les connaissances sur cette période demeurent limitées. L’organisation politique et sociale des Gaulois, leurs activités économiques et sociales ou leurs formes d’habitat restent beaucoup moins connues que celles des autres périodes de l’histoire de France.

Napoléon III concentre ses demandes sur un moment clé : la guerre des Gaules. Pour retrouver les lieux de batailles principaux, les archéologues s’appuient sur les informations laissées par Jules César dans son ouvrage les Commentaires.

À partir de 1859, plusieurs sites déjà repérés par les érudits, mais jamais fouillés méthodiquement, comme Bibracte (Saône-et-Loire/Nièvre), Gergovie (Puy-de-Dome) ou Uxellodunum (Lot), font l’objet de campagnes archéologiques. Le plus emblématique d’entre eux, Alésia, dont la localisation à Alise-Sainte-Reine faisait encore débat, est fouillé dès 1860.

L’empereur place ses hommes de confiance, chargés de contrôler les fouilles et de lui rapporter les découvertes. Ces acteurs sont secondés par une nouvelle institution créée en 1858, la Commission topographique des Gaules, qui a pour mission de créer des cartes représentant la Gaule avant et après la conquête romaine.

Un moment fondateur de l’archéologie nationale française

Trirème romaine commandée par Napoleon III et mise à l’eau à Clichy, le 9 mars 1861.

De nouvelles pratiques archéologiques se répandent également, comme l’archéologie expérimentale. Par exemple, Napoléon III participe à la reconstruction et assiste à la mise à l’eau d’un navire de guerre romain, une trirème, reproduite à l’échelle et testée en conditions réelles sur la Seine. Des armes romaines sont reproduites, testées et comparées aux armements contemporains, afin de comprendre les ressorts de la puissance militaire romaine.

Afin de regrouper toutes les connaissances archéologiques acquises, l’empereur demande la création du musée gallo-romain de Saint-Germain-en-Laye (Yvelines) en 1862. Celui-ci est innovant pour l’époque, en mettant l’accent sur les explications, la classification et la conservation des objets. Le musée se dote d’un atelier de moulage afin d’échanger des objets avec d’autres pays européens. Une bibliothèque est accessible à tous, comme l’ensemble du musée, que l’empereur inaugure le 29 mai 1867.

Inauguration du Musée gallo-romain de Saint-Germain-en-Laye, l’Univers Illustré, 29/05/1867, dessin, MAN, Saint-Germain-en-Laye
Inauguration du Musée gallo-romain de Saint-Germain-en-Laye, l’Univers illustré, 29 mai 1867, dessin, MAN, Saint-Germain-en-Laye.
Archeologie.culture.fr

L’Histoire de Jules César (1865), rédigée par Napoléon III, regroupe la majorité des recherches effectuées par son équipe. L’ouvrage résume la passion et la vision politique de Napoléon III qui, le disant dans son introduction, se considère comme un « historien ». Le monarque aura, en tout cas, contribué à poser les fondements d’une archéologie scientifique et institutionnalisée en France.

The Conversation

Audrey Denis-Bosio a reçu des financements de la Fondation Napoléon.

– ref. Pourquoi Napoléon III a fait de l’archéologie une affaire d’État – https://theconversation.com/pourquoi-napoleon-iii-a-fait-de-larcheologie-une-affaire-detat-286579

Les fuites de données de Bercy et de l’éducation nationale auraient-elles pu être techniquement évitées ?

Source: The Conversation – France in French (2) – By Charles Cuvelliez, Ecole Polytechnique de Bruxelles, Université Libre de Bruxelles, Université Libre de Bruxelles (ULB)


L’ESSENTIEL

  • Au mois d’août, plusieurs attaques informatiques ont provoqué des fuites de données officielles dans différents services publics et administrations : impôts, cadastre, succession, ministère de l’éducation nationale…

  • La méthode employée par les hackers est tristement simple : ils ont usurpé les identifiants de connexion d’utilisateurs autorisés pour entrer sur les réseaux puis télécharger les données sans éveiller l’attention.

  • Des solutions techniques qui limitent la portée de ce type d’attaque existent. Comment les mettre en œuvre à l’échelle gigantesque de services étatiques ?


La première fuite de données, connue le 12 août, concernait les données fiscales de 350 000 particuliers et l’accès à des listes de messages échangés avec l’administration. La deuxième fuite, révélée le 13 août, concerne les données cadastrales, au maximum 433 485 particuliers et 1 082 professionnels. Une troisième fuite de données a été révélée, presque en direct, lors de la conférence de presse du ministre de l’action et des comptes publics David Amiel, le 18 août, et rapidement « coupée ». Il s’agissait cette fois de données de successions. Enfin, le groupe Zerobytes, qui avait revendiqué les deux premières attaques, a revendiqué un accès et un vol de données au ministère de l’éducation nationale, qui concernerait encore plus de données, accumulées sur deux décennies.

Voilà donc des hackers en possession d’une somme de données officielles d’identification dont ils n’avaient jamais osé rêver.

Ces fuites sont le résultat d’attaques peu sophistiquées, sur lesquelles on peut poser un diagnostic – et donc réfléchir à un remède et à des mesures de prévention. Dans ce cas, ce n’est pas comme si l’intelligence artificielle (IA) avait de nouveau fait preuve de capacités cyber inouïes…

Un type d’attaques commun et facile à mettre en œuvre

Au-delà de la revendication de ces attaques par un même acteur (Zerobytes), qui pourrait n’être qu’un intermédiaire chargé de commercialiser les données dérobées, une question se pose : qu’ont en commun les compromissions ayant touché les systèmes fiscaux, le cadastre, les données de succession ou encore celles du ministère de l’éducation nationale, qu’on imagine pourtant hébergées et administrées par des services distincts de l’État ?

La réponse est simple et inquiétante. Nul besoin de recourir à une intelligence artificielle sophistiquée ni d’exploiter une vulnérabilité inconnue. Dans chacun de ces cas, la compromission a reposé sur l’usurpation d’un même accès légitime. Une fois ce point d’entrée obtenu, les attaquants ont pu progresser d’un système à l’autre, qu’ils soient physiquement séparés ou simplement isolés de manière logique au sein d’infrastructures partagées, en procédant méthodiquement, sans précipitation.

L’attaquant serait parvenu à contourner ou à neutraliser l’« authentification multifacteur » qui permet, dans ce cas précis, aux agents de l’État d’accéder à leurs comptes informatiques. Cette méthode d’authentification est considérée comme l’un des mécanismes de protection les plus efficaces. Son principe est simple : un mot de passe ne suffit pas et une seconde preuve d’identité, telle qu’un code temporaire reçu sur un téléphone mobile, est également requise.

Dans son courrier aux contribuables, les autorités affirment qu’il s’agit de la compromission de l’identité numérique d’un agent, utilisée sur un point d’accès légitime à distance, un réseau privé virtuel (VPN). Il s’agit donc bien, dit ce courrier, de la combinaison de deux identités distinctes : celle d’un agent de la Direction générale des finances publiques et celle d’un tiers disposant d’une autorisation d’accès aux systèmes.

Ce n’est pas tout : une fois à l’intérieur, l’auteur de l’intrusion a semblé bénéficier de droits d’accès nettement plus étendus que ce qu’exigeait la fonction apparente de l’agent dont l’accès a été usurpé. Cette situation s’explique sans doute par l’existence de relations de confiance numériques entre systèmes et par le recours à des mécanismes d’« authentification fédérée ».

Ces dispositifs, utilisés dans les grandes organisations, permettent aux usagers d’accéder à plusieurs systèmes sans avoir à se réauthentifier continuellement. Leur objectif est d’améliorer la fluidité des usages qui, si le système est mal conçu, peut se traduire par une ouverture excessive des droits d’accès. C’est comme si un visiteur admis dans les galeries du Louvre pouvait aussi accéder aux œuvres des réserves, et même les toucher, sans contrôle supplémentaire.

Vers le déploiement de réseaux plus segmentés, dits « zéro confiance »

Même lorsqu’un utilisateur a été authentifié et est dans le réseau d’une organisation, la confiance qui lui est accordée ne devrait jamais être considérée comme acquise.

C’est le principe des architectures dites de « zéro confiance » (zero trust), un concept développé depuis plusieurs années. La légitimité d’un utilisateur est évaluée en permanence à partir de multiples critères : ses habitudes d’utilisation, sa localisation, l’heure de connexion ou encore les ressources auxquelles il cherche à accéder. La confiance n’est donc plus accordée une fois pour toutes ; elle évolue en fonction du caractère attendu ou inhabituel des actions réalisées.

Dans un tel modèle, un attaquant utilisant des identifiants valides aurait davantage de risques d’être repéré lorsqu’il s’écarte des comportements habituels du compte compromis. Mais ces architectures restent encore peu déployées à grande échelle.

Elles exigent de sortir de l’idée que tout ce qui est à l’intérieur du réseau, puisqu’il y a été dûment authentifié, est digne de confiance, un employé, un collègue qu’on connaît bien. Or, les systèmes d’information contemporains sont aussi devenus particulièrement complexes, ouverts sur Internet et interconnectés avec un vaste écosystème de fournisseurs, de sous-traitants et de prestataires techniques. Dans cet environnement, les points d’accès se multiplient et les frontières traditionnelles du réseau perdent de leur pertinence.

On ne peut plus continuer à raisonner selon une logique binaire opposant, d’un côté, les utilisateurs authentifiés auxquels une confiance quasi totale serait accordée et, de l’autre, ceux qui demeurent à l’extérieur. Considérer qu’un utilisateur peut accéder librement à l’ensemble des ressources dès lors qu’il a franchi la première étape d’authentification constitue aujourd’hui une faiblesse. La question n’est plus seulement de contrôler qui entre dans le réseau, mais aussi de vérifier en permanence ce qu’il est autorisé à y faire.

Néanmoins, il faut bien comprendre que déployer une architecture « zéro confiance » à l’échelle d’une administration publique, composée d’une multitude de réseaux anciens et de centaines de milliers de comptes d’accès, est un objectif plus complexe qu’il n’y paraît.

À court terme, la priorité doit être le renforcement des capacités de détection et la gestion rigoureuse des habilitations, strictement alignées sur les fonctions exercées. Lorsqu’un agent change de poste, les droits associés à ses responsabilités précédentes devraient être systématiquement révoqués. S’il les cumule à chaque changement de poste, il aura à la fin de sa carrière plus d’accès que le président de la République !

Extraire les données discrètement, encore plus simple que de pénétrer dans le réseau

L’attaquant est parvenu à consulter les données puis à les extraire sans déclencher d’alerte apparente. Il est probable qu’il a d’abord testé les mécanismes de surveillance. Une fois ce repérage effectué, l’exfiltration a pu commencer de manière progressive, en distribuant les requêtes dans le temps et entre les systèmes et en s’appuyant sur des commandes tout à fait ordinaires. Ainsi, l’exfiltration a permis de se fondre dans l’activité habituelle d’un réseau.

Ainsi, même si le point d’entrée utilisé par l’attaquant a fini par être identifié et neutralisé, il n’est pas étonnant que l’exfiltration ait pu se produire sans être détectée : on se méfie moins de ce qui est à l’intérieur que de ce qui vient de l’extérieur.

L’attaquant, une fois à l’intérieur, n’a pas déployé de rançongiciel (les systèmes d’où ont été volées les données n’ont pas été bloqués ni chiffrés pour exiger une rançon), ce qui suggère que des compétences techniques limitées ont suffi à vaincre rien de moins que les systèmes d’information de l’État qu’on aurait pu imaginer imprenables (et gare à la relance de l’attaque).

Et maintenant ? Comment les données peuvent être exploitées par des acteurs malveillants

Ce sont surtout les usages potentiels de ces données qui doivent susciter aujourd’hui les inquiétudes.

Le risque le plus immédiat est la fraude financière : faux avis d’imposition, ordres de virement frauduleux ou factures falsifiées. Les données cadastrales exposées pourraient également servir à cibler des propriétaires immobiliers dans le cadre d’escroqueries liées à la propriété ou à la location, voire de menaces physiques. L’expérience récente des entrepreneurs de cryptomonnaies a montré à quel point la divulgation d’informations relatives au domicile pouvait accroître les risques de sécurité personnelle.

Il faut aussi s’attendre à une recrudescence des attaques d’hameçonnage : courriels, appels téléphoniques ou messages texte pourront se présenter sous les traits de l’administration fiscale, d’un employeur, d’un fournisseur ou d’un établissement bancaire. La précision des données compromises permettra certainement aux fraudeurs de personnaliser leurs approches, de gagner plus facilement la confiance de leurs victimes et, par conséquent, d’augmenter l’efficacité de leurs campagnes.

À plus long terme, l’exploitation de ces informations est du pain béni pour la guerre hybride. À l’approche d’échéances électorales – et non des moindres – en France, des acteurs étatiques hostiles pourraient utiliser ces données pour alimenter des opérations d’influence et fragiliser la confiance du public.

On ne manquera pas de rapprocher cet incident de la procédure engagée par la Commission européenne contre la France pour la transposition tardive de la directive européenne NIS2. Celle-ci impose aux secteurs critiques (réseaux de transport d’énergie, chemins de fer…) et aux services essentiels de renforcer leur cybersécurité, leurs capacités de détection et leur résilience précisément pour réduire la probabilité et l’impact de ce type d’événements.

Si vous êtes une organisation et que vous n’avez ni d’authentification multifacteur ni de gestion des accès (ou « habilitation ») en fonction du poste occupé, la même mésaventure risque de vous arriver très vite. Commencez par cela !

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Les fuites de données de Bercy et de l’éducation nationale auraient-elles pu être techniquement évitées ? – https://theconversation.com/les-fuites-de-donnees-de-bercy-et-de-leducation-nationale-auraient-elles-pu-etre-techniquement-evitees-290489

Les tornades sont-elles plus fréquentes qu’avant ? Peut-on les prévoir ?

Source: The Conversation – in French – By Flavio Pons, Chercheur chez Science Partners; chercheur associé au LSCE au Laboratoire des Sciences du Climat et de l’Environnement (LSCE), Université Paris-Saclay

Lundi 24 août, le sud-ouest de la France était en vigilance orange pour orage, quand une tornade a frappé le village de Pomas, au sud de Carcassonne, dans l’Aude, faisant plusieurs blessés et touchant des centaines d’habitations.

Retour avec Flavio Pons, spécialiste des tornades et chercheur associé au Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement, sur ce phénomène rare en Europe, sur les effets du changement climatique et sur notre capacité à les prévoir.


The Conversation : Qu’est-ce qu’une tornade ? Comment se forme-t-elle ?

Flavio Pons : Une tornade est définie comme un tourbillon qui est en contact avec le sol et connecté à la base d’un nuage orageux. Le diamètre et la longueur de la trajectoire d’une tornade varient considérablement. Le diamètre va de quelques mètres à plusieurs centaines, voire plus d’un kilomètre pour les tornades les plus imposantes : la plus grande tornade jamais observée à ce jour, survenue à El Reno, dans l’Oklahoma, le 31 mai 2013, a atteint un diamètre maximal d’un peu plus de quatre kilomètres.

La longueur de la trajectoire dépend à la fois de la vitesse de déplacement et de la durée du phénomène. Certaines tornades sont presque stationnaires, d’autres se déplacent à une vitesse pouvant atteindre 100 kilomètres par heure, voire plus – il s’agit ici de la vitesse de déplacement, et non de celle du vent qui tourne dans le tourbillon. Certaines ne durent que quelques secondes, d’autres plus d’une heure. La trajectoire peut donc aller de quelques mètres à plusieurs centaines de kilomètres. Tous ces paramètres ne sont pas systématiquement liés à l’intensité, à l’exception de la durée : alors que les tornades de courte durée peuvent présenter n’importe quelle intensité, celles dont la durée de vie est particulièrement longue sont, généralement, également violentes.

En règle générale, les tornades européennes ont tendance à être de petite taille et à avoir une durée de vie relativement courte, à quelques rares exceptions près.

C’est le contact avec le sol qui lui permet de générer des dégâts. Parfois, on observe des nuages en tube, qui ne sont pas en contact avec le sol, mais ce ne sont pas vraiment des tornades.

La formation d’une tornade nécessite un orage, et donc une instabilité et de l’humidité pour déclencher l’orage. En plus de ces ingrédients orageux, il faut l’ingrédient principal de la tornade : le cisaillement du vent. Il s’agit d’une variation d’intensité et de la direction du vent avec l’altitude. Cette variation génère une rotation de l’air dans l’atmosphère, que l’on appelle aussi « vorticité », qui est la propension de l’atmosphère à former des tourbillons.

Enfin, il faut des courants ascensionnels dans l’orage, qui sont capables de soulever cet air en rotation, de le verticaliser, pour créer la tornade au-dessous de l’orage.

Dans des cas comme celui de lundi 24 août, la rotation s’étend à l’ensemble de l’orage, générant ce que l’on appelle un « orage supercellulaire ». Dans ce cas, la partie de l’orage qui contient des courants ascendants tourne dans son intégralité et prend le nom de « mésocyclone », ce qui facilite encore davantage la formation d’une tornade. Les tornades peuvent se produire avec tous les types d’orages, mais les plus violentes sont toujours liées à des supercellules.

Qu’est-ce qui a permis la formation de la tornade du 24 août dans l’Aude ?

F. P. : Les conditions orageuses sont assez courantes en fin d’été : on a accumulé beaucoup de chaleur, d’humidité, qui sont autant d’énergie à disposition pour créer des orages en général. La mer Méditerranée est assez chaude et constitue un réservoir habituel en cette saison.




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Pour être plus précis, à l’heure actuelle, la Méditerranée affiche une température moyenne d’environ 28 degrés, avec certaines zones dépassant les 30 degrés, et un écart d’environ 2 degrés par rapport à la moyenne de 1991-2020. Nous enregistrons actuellement le record historique de température de la Méditerranée depuis le début des observations, avec une « vague de chaleur marine » persistante, allant de modérée à extrême selon les zones. Il ne s’agit pas d’un cas isolé : la Méditerranée est l’une des mers qui se réchauffent le plus rapidement, ce qui contribue à en faire un point chaud du réchauffement climatique, mais aussi à fournir une quantité toujours plus importante d’énergie disponible pour les orages et les cyclones méditerranéens, en particulier entre la fin de l’été et l’automne.

Dans ce cas en particulier, une zone dépressionnaire s’est formée sur l’océan Atlantique entre vendredi et samedi dernier juste à l’ouest du Portugal. Jusque-là rien d’exceptionnel : on a beaucoup de dépressions qui viennent de l’Atlantique, surtout en automne en général, mais en fin d’été, on commence à voir quelques épisodes dépressionnaires comme celui-ci.

La particularité dans ce cas est que cette dépression avait des caractéristiques subtropicales : elle était vraiment pleine d’air chaud et très humide, alors qu’habituellement les dépressions atlantiques ont plutôt un cœur froid. Ça, c’est une situation très particulière, même si ce n’est pas non plus la première fois qu’on voit ce type de dépression à cœur chaud.

Hier, cette dépression s’est approchée de la France, apportant de l’air chaud, humide et instable, chargé d’une grande quantité d’énergie propice au développement d’orages violents. On avait également remarqué que la disposition des vents dans le sud-est de la France, lundi 24, était particulièrement favorable aussi à une rotation au sein des orages, et donc éventuellement des tornades.

En somme, on a eu la formation d’orages très forts, dus à toute cette énergie provenant de l’Atlantique et de la mer Méditerranée, auxquels s’est ajoutée une variation verticale de la direction et de l’intensité du vent propice à la rotation dans le sud-ouest. Les ingrédients étaient réunis, dans une configuration peu typique pour la région, et c’est pour ça qu’on a pu observer une tornade d’intensité considérable pour la France.

Est-ce que les tornades sont rendues plus fréquentes par le changement climatique ?

F. P. : C’est une très bonne question, et c’est exactement mon sujet de recherche. Il est très difficile de répondre, parce qu’il y a plusieurs ingrédients qui sont requis simultanément pour former une tornade et que les changements climatiques en augmentent certains et pourraient en diminuer d’autres.

Ce que l’on peut dire avec certitude, c’est que, en général, plus l’air est chaud, plus il peut contenir d’humidité et plus il y a d’énergie disponible pour les orages. Avec le réchauffement de la mer Méditerranée, dans une région comme le sud de la France, on a en général plus d’énergie ; donc on s’attend à une fréquence plus élevée d’orages violents. On sait que le changement climatique augmente également le phénomène de la grêle dans certaines régions de la Méditerranée, notamment dans le nord de l’Italie, mais aussi dans le sud de la France.

Par contre, pour ce qui est du risque de tornades, c’est plus compliqué, principalement parce que ce sont des phénomènes assez rares en Europe – avec quelques dizaines d’événements par an en France –, et parce que nous n’avons pas vraiment de réseau d’observation efficace des tornades.

On a peu d’historiques, peu d’échantillons bien documentés, car il faut des systèmes d’observation très sophistiqués pour les tornades. Il faut que quelqu’un la voie et la signale, ou bien un réseau de radars très dense, avec des caractéristiques techniques que nous n’avons pas de façon standard dans les radars européens. Aux États-Unis, au contraire, où les tornades sont plus fréquentes, elles sont très bien documentées depuis environ les années 1950. On y a plutôt remarqué un changement de distribution spatiale des tornades, plutôt qu’une augmentation ou une diminution de leur nombre.

Donc, ce que l’on peut dire, c’est que certains des ingrédients augmentent en Europe avec les changements climatiques, mais on ne peut pas encore, à ce stade de la recherche, dire avec confiance que le risque de tornade a augmenté de manière significative.

Il est aussi difficile de savoir s’il y a plus d’événements ou si on en parle davantage parce que plus de monde est capable de les signaler sur les réseaux sociaux et de les capter en vidéo, par exemple. Ce phénomène, que l’on appelle « biais d’observation », rend difficile la distinction entre les véritables tendances et l’augmentation du nombre de signalements due aux progrès technologiques et à une plus grande sensibilisation du public.

Peut-on prévoir les tornades, et à quelles échéances ?

F. P. : Étant passionné par ce phénomène, je consulte personnellement les cartes météo, et je suis également les bulletins officiels et plusieurs autres météorologues sur les réseaux sociaux. Dans ce cas, je dirais que c’était déjà possible de dire un ou deux jours avant qu’il y avait un risque de tornade pour le lundi 24 : on peut détecter peut-être deux, trois jours à l’avance des situations qui sont favorables au développement des tornades, comme des zones orageuses. Mais si on peut dire qu’il y aura un risque d’orage très fort et une possibilité de tornade dans le sud-ouest de la France, on ne peut pas dire que dans tel ou tel ville ou village, à telle heure, il y aura une tornade de telle intensité. C’est absolument impossible aujourd’hui.

Au mieux, ce qui se fait aux États-Unis, c’est du nowcasting (que l’on pourrait traduire par « vision » en contraste à « pré-vision », ndlr). Ça veut dire qu’un météorologue suit chaque orage, grâce à des radars et à des chasseurs d’orage, et qu’il donne une alerte avec quelques dizaines de minutes d’avance, ce qui peut donner le temps aux gens d’aller se réfugier dans une cave, par exemple.

Aujourd’hui, il est complètement impossible de faire du nowcasting au niveau des prévisions nationales en Europe : on n’a pas les réseaux radar, ni les réseaux de chasseurs d’orage, ni même, je dirais, suffisamment de météorologues qui peuvent être impliqués juste pour faire du nowcasting. Ce sont jusqu’à présent des événements tellement rares qu’il est difficile d’investir dans un système de détection spécialisé. De mon point de vue, évidemment, ce serait bien d’avoir ces capacités, peut-être au niveau européen pour alléger la charge financière et coordonner les actions.


Propos recueillis par Elsa Couderc.

The Conversation

Flavio Pons ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Les tornades sont-elles plus fréquentes qu’avant ? Peut-on les prévoir ? – https://theconversation.com/les-tornades-sont-elles-plus-frequentes-quavant-peut-on-les-prevoir-290474

Des cartes de scènes d’homicide dans trois villes anglaises bousculent nos idées reçues sur la violence au Moyen Âge

Source: The Conversation – in French – By Stephanie Brown, Lecturer in Criminology, University of Hull

Assassinat, au VIIIᵉ siècle avant notre ère, du roi semi-légendaire Candaule de Lydie par Gygès, sur ordre de la reine. Manuscrit enluminé de *la Cité de Dieu*, de saint Augustin (Vᵉ siècle de notre ère), par Maître François (vers 1475). Author provided, CC BY-SA

Contrairement aux idées reçues, ce n’étaient pas les quartiers les plus pauvres qui étaient les plus dangereux au Moyen Âge. À Londres, à York et à Oxford, les homicides se concentraient dans les centres économiques et les espaces de prestige, où se jouaient rivalités et démonstrations d’honneur.


Un récent sondage YouGov pointait que le mot que les États-Uniens associent le plus spontanément au Moyen Âge est « violent ». Les villes médiévales sont souvent imaginées comme des lieux où la violence surgit à chaque coin de rue, où chaque ruelle peut devenir une scène de crime et où la moindre bagarre de taverne se termine dans un bain de sang. Pourtant, nos travaux récents dressent un tableau bien plus nuancé et, à certains égards, étonnamment familier.

Dans le Londres, le York et l’Oxford du XIVᵉ siècle, les homicides se concentraient dans un nombre limité de points chauds, souvent sur des tronçons de rue de seulement 200 à 300 mètres. Comme dans les villes d’aujourd’hui, la criminalité n’était pas répartie uniformément, mais se focalisait autour de certaines rues et intersections où se croisaient personnes, marchandises et enjeux de prestige social. La différence la plus surprenante est qu’au Moyen Âge, les quartiers les plus animés et les plus riches étaient aussi souvent les plus dangereux.

Caïn tuant Abel, détail d’un vitrail de la grande baie orientale de la cathédrale d’York
Caïn tuant Abel, détail d’un vitrail de la grande baie orientale de la cathédrale d’York.
Author provided, CC BY-SA

Notre projet de cartographie des homicides au Moyen Âge (Medieval Murder Map) s’appuie sur les enquêtes des coroners (des investigations menées par un jury à la suite d’un décès suspect, NdT) pour localiser avec précision 355 homicides commis entre 1296 et 1398. Ces archives indiquent où le corps a été découvert, quand l’agression a eu lieu, quelle arme a été utilisée et, parfois, les querelles, rivalités ou insultes à l’origine du drame.

Les affaires recensées dans les registres des coroners ont ensuite été géocodées – c’est-à-dire que les descriptions des lieux ont été converties en coordonnées géographiques (latitude et longitude) – à partir des cartes thématiques réalisées par l’équipe scientifique du Historic Towns Trust. Il en ressort une reconstitution saisissante de la violence urbaine, rue par rue, dans les villes anglaises d’il y a sept siècles.

Les résultats font apparaître des tendances frappantes. Les homicides se concentraient autour des marchés, des grands axes de circulation, des quais et des espaces cérémoniels. Ces lieux, où l’activité était particulièrement intense, constituaient des points de rencontre entre la vie économique et la vie sociale, mais aussi des scènes où les conflits pouvaient se dérouler sous les yeux du public.

Le dimanche était particulièrement meurtrier. Après la messe du matin, l’après-midi était souvent consacré à la boisson, aux jeux et aux disputes. Les violences atteignaient leur pic au moment du couvre-feu, au début de la soirée.

Trois villes, trois réalités

Les trois villes étudiées présentaient des niveaux de violence très différents. À Oxford, le taux d’homicides était trois à quatre fois plus élevé qu’à Londres ou à York.

Cette situation n’avait rien d’aléatoire. L’université médiévale attirait de jeunes hommes âgés de 14 à 21 ans, souvent éloignés de leur famille, armés et imprégnés d’une culture de l’honneur et de la loyauté envers leur groupe. Les étudiants s’organisaient en « nations », selon leur région d’origine, et les rivalités entre étudiants du nord et du sud de l’Angleterre dégénéraient régulièrement en affrontements de rue.

Les privilèges juridiques accordés aux clercs, catégorie qui incluait les étudiants, les soustrayaient souvent aux poursuites engagées en vertu du droit commun. Cette quasi-impunité favorisait un climat dans lequel les violences les plus graves pouvaient prospérer sans grand risque de sanction.

Chaque point chaud avait sa propre dynamique. À Londres, Westcheap, le cœur commercial et cérémoniel de la ville, était le théâtre d’homicides liés aux rivalités entre guildes, aux conflits professionnels et aux actes de vengeance commis en public. À l’inverse, le très animé front de la Tamise, le long de Thames Street, voyait éclater des querelles soudaines entre marins et marchands, de simples altercations pouvant rapidement tourner au drame.

À York, l’un des secteurs les plus dangereux se situait sur Micklegate, le principal accès méridional à la ville, menant au pont d’Ouse. Plus qu’une simple porte d’entrée, ce quartier constituait un important pôle commercial et civique, bordé de boutiques et d’auberges, où se déroulaient processions et rassemblements publics. Un tel espace favorisait naturellement les rencontres entre voyageurs, marchands et habitants… mais aussi les conflits.

Un autre point chaud de York se trouvait dans Stonegate, une rue prestigieuse située sur le parcours menant à la cathédrale d’York. Ces schémas reflètent la combinaison propre à York entre activités commerciales, cérémonies et vie civique : les lieux de richesse et de représentation y faisaient aussi office de théâtre des rivalités, des vengeances et des démonstrations publiques d’honneur.

À Oxford, la concentration des homicides dans le quartier universitaire et ses environs reflétait les tensions permanentes entre étudiants et habitants, mais aussi les divisions au sein même de la communauté étudiante. Les affrontements étaient souvent alimentés par l’alcool, les insultes et la volonté de défendre l’honneur de son groupe, l’épée ou le couteau à la main.

La géographie de la violence médiévale était autant déterminée par la visibilité des lieux que par les occasions qu’ils offraient. Les rues les plus fréquentées et les marchés centraux rassemblaient le plus grand nombre de rivaux potentiels et de témoins, ce qui en faisait des scènes idéales pour régler ses comptes tout en préservant, voire en renforçant, sa réputation. Un homicide commis en public pouvait ainsi adresser un message clair à une guilde rivale, à une faction ennemie ou à l’ensemble de la communauté.

De ce point de vue, la logique urbaine de la violence au Moyen Âge fait écho aux phénomènes observés dans les villes contemporaines, où certains microsecteurs concentrent durablement une part disproportionnée de la criminalité. La différence est qu’en Angleterre médiévale la pauvreté n’était pas le principal facteur explicatif. Les quartiers périphériques les plus modestes faisaient l’objet de moins d’enquêtes pour homicide, tandis que les secteurs les plus riches et les plus prestigieux étaient souvent les plus dangereux.

La cartographie des homicides au Moyen Âge offre une occasion rare de voir la ville médiévale telle que ses habitants la vivaient : un espace où les rues elles-mêmes façonnaient les rythmes de la violence et où la richesse, le pouvoir et la promiscuité pouvaient se révéler aussi meurtriers que la pauvreté ou l’abandon. Loin d’être aléatoire, la violence médiévale obéissait à des logiques précises, inscrites dans la géographie même de la ville.

The Conversation

Stephanie Brown a reçu des financements de l’Economic and Social Research Council (ESRC).

Manuel Eisner ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Des cartes de scènes d’homicide dans trois villes anglaises bousculent nos idées reçues sur la violence au Moyen Âge – https://theconversation.com/des-cartes-de-scenes-dhomicide-dans-trois-villes-anglaises-bousculent-nos-idees-recues-sur-la-violence-au-moyen-age-287093

Corsets, crinolines et maquillage au plomb… Quand la mode mettait la vie des femmes en péril

Source: The Conversation – in French – By Naomi Braithwaite, Associate Professor in Fashion and Material Culture, Nottingham Trent University

La crinoline, aussi encombrante qu’inflammable, fut l’une des tendances vestimentaires les plus dangereuses de l’histoire. Musée Carnavalet – Histoire de Paris

Des crinolines qui s’embrasent aux coiffures au radium, l’histoire de la mode est jalonnée de tendances aussi spectaculaires que dangereuses. Certaines ont laissé bien plus que de simples souvenirs vestimentaires.


Suivre les dernières tendances de la mode implique parfois de sacrifier sa santé et son confort au nom du style. Les tendances actuelles, des gaines ultracompressives aux ballerines peu protectrices, en passant par les cabas surdimensionnés, ont déjà fait le malheur de nombreux adeptes de la mode. Mais elles restent bien inoffensives comparées à certaines lubies vestimentaires du passé, dont quelques-unes pouvaient même être mortelles.

Les chaussures qui donnent le vertige

Inventés dans les années 1950, les talons aiguilles ont suscité des réactions contrastées. Pour beaucoup de femmes, ils sont devenus un symbole de féminité et d’émancipation, tout en offrant quelques précieux centimètres supplémentaires. D’autres, en revanche, les jugeaient très difficiles à porter.

Très vite, des inquiétudes sont apparues quant aux risques qu’ils représentaient. En 1953, le magazine britannique de photojournalisme Picture Post consacrait un reportage intitulé « The Hazards of the Stiletto Heel » (« Les dangers du talon aiguille »), relayant les mises en garde de médecins face aux blessures que ces chaussures pouvaient provoquer, de la simple entorse aux fractures.

Des décennies plus tard, les inquiétudes concernant les effets néfastes des chaussures à talons hauts n’ont pas disparu. Des études ont mis en évidence un lien direct entre le port régulier de talons hauts et les lésions musculo-squelettiques.

Mais les talons aiguilles ne sont pas seulement dangereux pour celles qui les portent. En 2016, The Telegraph rapportait qu’ils avaient été utilisés comme armes dans des centaines d’agressions au Royaume-Uni. En 2013, l’Américaine Ana Trujillo, surnommée la « tueuse au talon aiguille », a été condamnée à la prison à vie après avoir tué son compagnon en le frappant à 25 reprises avec un escarpin bleu en daim à talon aiguille.

Mortel corset

Le corset possède une histoire longue et souvent controversée, dont les origines remontent à plusieurs siècles. À partir du XVIe siècle, ce sous-vêtement, fabriqué en fanons de baleine puis parfois renforcé d’acier, était utilisé pour sculpter la taille.

Au fil du temps, les inquiétudes concernant ses effets sur la santé se sont multipliées, notamment à cause de la pratique du tightlacing, qui consistait à serrer le corset de façon extrême afin d’obtenir une taille très fine.

Dès 1793, le médecin et anatomiste allemand Samuel Thomas von Sömmerring publiait un ouvrage dans lequel il exprimait ses inquiétudes face aux effets d’un laçage prolongé et excessif. Selon lui, cette pratique pouvait comprimer les côtes ainsi que les organes internes, et provoquer des déformations de la cage thoracique.

En juin 1890, The Lancet publiait également un article détaillant les effets dévastateurs du laçage excessif des corsets. Selon la revue, cette pratique pouvait provoquer des côtes cassées, des lésions aux organes internes, des difficultés respiratoires, des déformations du corps et, dans les cas les plus graves, entraîner la mort.

Si la mode des corsets extrêmement serrés appartient désormais au passé, les versions modernes, sous la forme de gaines sculptantes, continuent de susciter des inquiétudes. Des recherches ont montré que le port de vêtements très ajustés, comme les gaines, peut avoir des effets néfastes sur la respiration.

Robes empoisonnées

En Angleterre, l’époque victorienne se prend de passion pour une couleur aussi élégante que dangereuse : un vert émeraude très vif, prisé pour les tissus, les papiers peints, les meubles et les vêtements. Mais obtenir un tel vert était particulièrement difficile.

Pour produire cette teinte éclatante et très recherchée, les fabricants utilisaient un pigment appelé vert de Scheele, un colorant contenant de fortes quantités d’arsenic.

Le grand public n’a pris conscience de la dangerosité de ces robes chargées d’arsenic qu’en 1862, lorsque le célèbre chimiste A. W. Hofmann publia un article intitulé « The Dance of Death » (« La danse de la mort »), dans lequel il dénonçait la toxicité du pigment vert. La semaine suivante, le célèbre magazine satirique Punch réagit en publiant une caricature intitulée The Arsenic Waltz (la Valse à l’arsenic), représentant un squelette vêtu d’une robe de bal.

Caricature satirique publiée par « Punch » en 1862 : un squelette vêtu d’une robe effectue une révérence devant un autre squelette en costume
Pour obtenir cette teinte vert émeraude, les robes étaient teintes avec un colorant contenant de l’arsenic.
Wellcome Collection

Porter ces robes pouvait avoir des conséquences dramatiques, notamment provoquer des ulcères, une défaillance des organes et, à terme, la mort.

Les jeunes ouvrières chargées de confectionner ces vêtements dans les ateliers étaient, elles aussi, exposées à l’arsenic. Beaucoup souffraient de plaies ouvertes, de convulsions, de vomissements et, dans certains cas, en mouraient.

Des cosmétiques toxiques

La reine Elizabeth I (1558-1603) était célèbre pour son teint de porcelaine, considéré à l’époque comme un symbole de beauté et de prestige social. Mais ce maquillage lui servait aussi à dissimuler les cicatrices laissées par la variole.

Pour obtenir cette peau d’une blancheur éclatante, la souveraine utilisait la céruse de Venise, un maquillage à base de plomb dont certains historiens estiment qu’il a contribué à sa mort.

Des recherches récentes indiquent que ce maquillage blanc était en réalité composé d’un mélange de plomb et de vinaigre blanc. Cette préparation favorisait l’absorption du plomb par l’organisme, davantage que d’autres recettes de céruse de Venise.

Comme bien d’autres tendances esthétiques, le maquillage à base de plomb possède une histoire très ancienne. La reine égyptienne Cléopâtre utilisait ainsi un khôl à base de plomb pour souligner ses yeux. Selon des recherches plus récentes, ce maquillage aurait même pu contribuer à prévenir certaines maladies.

Coiffées de plomb et de radium

Les cheveux, longtemps considérés comme un marqueur essentiel de la mode, ont eux aussi été au cœur de nombreuses tendances aux effets toxiques. Au début du XXᵉ siècle, par exemple, la coiffure Pompadour, nommée en hommage à la favorite de Louis XV, Madame de Pompadour, devait son volume à des pommades très en vogue, mais également riches en plomb et toxiques.

Le début du XXᵉ siècle a également vu apparaître une mode aussi insolite que dangereuse : les produits contenant du radium, parmi lesquels des lotions et huiles capillaires radioactives. Certains fabricants affirmaient que la radioactivité favorisait la repousse des cheveux et éliminait les pellicules.

Dans certains cas, du radium était même appliqué directement sur les cheveux afin qu’ils brillent dans l’obscurité.

Or, une exposition prolongée au radium pouvait avoir de graves conséquences sur la santé, notamment sur les os et le système sanguin, parfois des années après son utilisation.

Ces tissus hautement inflammables

En 1871, les jeunes demi-sœurs d’Oscar Wilde assistent à une soirée d’Halloween en Irlande. Figures de la bonne société, elles portent toutes deux ce qui se fait alors de plus élégant : de volumineuses robes à crinoline. Mais en dansant, leurs immenses jupes entrent en contact avec la flamme d’une bougie. Leurs vêtements s’embrasent et elles meurent toutes les deux.

Leur destin tragique était loin d’être un cas isolé. À l’époque victorienne, plus de 3 000 femmes auraient trouvé la mort dans des circonstances similaires.

Appréciée pour sa légèreté et la liberté de mouvement qu’elle offrait, la crinoline n’en demeurait pas moins encombrante et extrêmement inflammable. En 1858, le New York Times faisait état d’une moyenne de trois décès par semaine, ce qui faisait de la crinoline l’une des modes les plus meurtrières de l’histoire.

Si les tendances vestimentaires évoluent sans cesse, les risques qui les accompagnent changent eux aussi. Nous pouvons toutefois nous estimer plus chanceux que nos ancêtres : les modes d’aujourd’hui sont, dans l’ensemble, bien moins mortelles que celles d’autrefois.

The Conversation

Naomi Braithwaite ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Corsets, crinolines et maquillage au plomb… Quand la mode mettait la vie des femmes en péril – https://theconversation.com/corsets-crinolines-et-maquillage-au-plomb-quand-la-mode-mettait-la-vie-des-femmes-en-peril-288942

Les archives orales, des sources comme les autres ? Comment les témoignages nourrissent le travail des historiens

Source: The Conversation – in French – By Etienne Bordes, Maître de conférences /INSPÉ de Créteil, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

Si les piliers de l’histoire orale ont été posés dès 1921 par Marc Bloch, les sources orales ont mis près d’un siècle à être admises comme telles en histoire. Pourquoi tant de précautions ? Retour sur cette longue évolution alors que l’intelligence artificielle bouleverse le travail des archives.


La consécration républicaine de Marc Bloch au Panthéon, le 23 juin 2026, a pris la forme d’une relecture de l’histoire et de l’historiographie du XXᵉ siècle. L’homme est en effet un singulier historien. Si son terrain de recherche le tourne vers le Moyen Âge, son parcours biographique l’a amené à traverser toutes les blessures du premier XXᵉ siècle. Son expérience directe de l’histoire contemporaine a nourri sa pratique professionnelle.

L’une de ses interactions a pour cadre la guerre de 1914-1918 et rapproche sa pratique de l’utilisation des sources orales. Alors mobilisé dans les tranchées du Chemin des Dames, Marc Bloch est en effet frappé de l’impact des fausses nouvelles sur ses camarades. Peur des espions allemands ou fantaisistes bombardements russes sur Berlin stimulent sa curiosité sur les mécanismes de construction de la rumeur. Il transforme son expérience combattante en une enquête (publiée dans la Revue de synthèse historique en 1921) qui apparaît d’une ardente actualité.

« Marc Bloch : le destin d’un historien et résistant » (France 3 Hauts-de-France, juin 2026).

Dans ces quelques pages, Bloch « propose de voir dans le présent un terrain d’expérimentation, fourni par les événements historiques contemporains, pour mieux comprendre et penser les événements passés ». Il légitime l’histoire du très contemporain en rapprochant l’étude des fausses nouvelles des tranchées d’une histoire des rumeurs médiévales, période plus consacrée. Pour cela il prend comme objets la rumeur, et s’interroge sur les conditions de sa construction. Il s’appuie ainsi sur des propos consignés pendant le conflit qu’il rapporte consciencieusement.

Ce faisant, dans une réflexion épistémologique de la discipline, Bloch élargit le soupçon et émousse la distinction entre sources orales et écrites montrant que les secondes ne sont parfois que les transcriptions des premières. Loin des réticences de ses maîtres méthodistes, il place les sources orales parmi les outils de l’historien. Il appelle même à la construction de véritables archives orales en prenant en compte cette expérience immédiate et la mémoire pour servir les générations historiennes à venir.

Histoire orale qui reconnaît la force des témoins, sources orales consignées par l’historien dans son enquête, archives orales déposées et conservées : tous les piliers de l’usage de l’oralité en histoire sont déjà érigés par Marc Bloch en 1921. Pourtant, ces pistes lancées au sortir de la Grande Guerre sont longtemps restées sans beaucoup de postérité dans l’historiographie française. Pourquoi l’oralité a-t-elle mis près d’un siècle pour se transformer en source ordinaire ?

Ce que peut l’histoire orale

La légitimation de l’histoire orale a pris des décennies, pourtant le travail pionnier de Bloch est déjà une défense et une illustration de ses atours pour quiconque pratique la recherche historique très contemporaine.

En dépit de tous les effets de distorsion que le recueil et la transcription de la parole induisent, l’histoire orale donne la parole à celles et à ceux qui la prennent rarement. Elle prête une voix aux dominé·es et s’épanouit ainsi en histoire sociale depuis les années 1970 dans les études sur le monde ouvrier, l’histoire des femmes ou les univers militants.

L’histoire orale écorne le splendide isolement disciplinaire et rapproche dans ses méthodes les travaux d’histoire d’autres sciences sociales qui recourent plus volontiers à l’exercice de l’entretien ou de l’enquête ethnographique (sociologie, science politique). La communauté d’expérience construite dans cette commune observation du présent a nourri des enquêtes sociohistoriques qui combinent les principes fondateurs des deux disciplines.

Ces enquêtes peuvent stimuler la construction de banques d’archives orales. La France a expérimenté ces constructions dès les années 1980 à partir notamment des « mémoires d’en haut » venues des hauts fonctionnaires ou de celles de militants, comme le projet « Histoire et mémoires de l’immigration : mobilisations et luttes pour l’égalité, 1968-1988 ».

L’histoire orale est donc un outil précieux pour la communauté historienne, mais elle a mis beaucoup de temps à se faire valoir.

Face aux témoignages, la fin des réticences ?

Alors que l’histoire orale se développe très tôt dans le monde anglophone, puis en Italie avec des auteurs comme Alessandro Portelli, les historiens français se montrent longtemps réticents à faire des témoignages une véritable source historique.

Les témoignages sont jugés plus fragiles, plus subjectifs, plus exposés aux reconstructions de la mémoire. Les historiens du temps présent eux-mêmes cherchent à se distinguer du journalisme et se montrent prudents à l’égard de la parole des témoins.

C’est donc d’abord des linguistes et des ethnologues qui entreprennent d’enregistrer la parole, notamment au Musée de l’Homme. L’invention du magnétophone, au milieu du XXᵉ siècle, ouvre pourtant de nouvelles possibilités documentaires. En France, les premières collectes à vocation historique apparaissent dès l’après-Seconde Guerre mondiale, mais leur développement reste limité jusqu’aux années 1970, avant de s’institutionnaliser progressivement dans les décennies suivantes.

Une étape importante est franchie avec l’enquête conduite par la sociologue Dominique Aron-Schnapper pour le Comité d’histoire de la Sécurité sociale. Entre 1975 et 1980, son équipe enregistre près de 700 heures d’entretiens auprès de 300 témoins. Au-delà de l’ampleur de cette collecte, son apport est surtout méthodologique. Elle forge le concept d’« archives orales » et propose de considérer les témoignages comme des sources historiques à part entière, au même titre que les archives écrites, iconographiques ou audiovisuelles.

Le témoin produit la source, l’enquêteur la recueille et l’archive, puis, après les délais de communication prévus, l’historien peut l’exploiter en appliquant les mêmes règles de critique que pour tout autre document. L’historienne Florence Descamps a largement retracé cette évolution, à laquelle elle a elle-même contribué.

Une extension du domaine de l’oralité

Aujourd’hui, les entretiens font pleinement partie de la boîte à outils des historiennes et des historiens du temps présent. Qu’ils soient réalisés dans le cadre de leurs propres enquêtes ou consultés dans des fonds d’archives constitués par d’autres, ils sont soumis aux mêmes exigences que les sources écrites. Leur usage est désormais enseigné à l’université, de la licence au master, et il est courant et attendu d’en trouver dans les mémoires et les thèses.

Ces sources permettent d’explorer des dimensions de l’histoire que les archives administratives ou institutionnelles saisissent difficilement. Elles éclairent les coulisses des politiques publiques, donnent chair aux acteurs, restituent les expériences du travail, des migrations, des engagements militants ou de la vie quotidienne. Elles permettent aussi de comprendre les silences familiaux, les mécanismes de la mémoire et les multiples façons dont les individus reconstruisent leur passé. Elles peuvent constituer une porte d’entrée pour un espace social ciblé, comme l’éducation et son administration.

Si les entretiens sont aujourd’hui largement admis comme des sources historiques, leur usage a lui aussi profondément évolué. Pendant longtemps, l’enregistrement n’était qu’une étape vers un document écrit : une fois l’entretien retranscrit, la bande magnétique ou la cassette étaient rarement réécoutées, elles étaient même parfois détruites. Comme pour une archive manuscrite, c’était le texte qui faisait foi.

Avec l’intelligence artificielle, un changement d’échelle ?

Une nouvelle révolution est peut-être en cours. Les outils d’intelligence artificielle (IA) ne bouleversent pas encore les pratiques de l’histoire orale, mais ils ouvrent des perspectives inédites. Les logiciels de reconnaissance automatique de la parole permettent désormais de transcrire en quelques minutes des heures d’entretien. Là où la transcription représentait autrefois des dizaines d’heures de travail, l’IA produit une première version qui peut donner l’illusion d’être directement exploitable.

D’autres outils facilitent l’identification des locuteurs, la recherche de mots-clés, l’annotation ou encore le repérage de thèmes récurrents dans de vastes corpus. Pour l’instant, ces usages restent largement exploratoires et s’ajoutent aux méthodes traditionnelles plutôt qu’ils ne les remplacent.

Ces outils ne suppriment pas le travail critique de l’historien. Une transcription automatique contient toujours nombre d’erreurs : les noms propres, les accents, les hésitations ou les émotions peuvent être mal interprétés. Surtout, l’oral ne se réduit pas aux mots prononcés. Les silences, les intonations, les rires, les hésitations ou les changements de rythme constituent eux aussi des informations précieuses pour comprendre un témoignage.

L’intelligence artificielle soulève des questions éthiques et méthodologiques : confidentialité des entretiens, droits des témoins, risque de faux enregistrements et nécessité de maintenir un regard critique sur les sources. En automatisant le traitement des entretiens, elle ne remet donc pas en cause les principes de l’histoire orale ; elle les rend au contraire plus exigeants.

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Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Les archives orales, des sources comme les autres ? Comment les témoignages nourrissent le travail des historiens – https://theconversation.com/les-archives-orales-des-sources-comme-les-autres-comment-les-temoignages-nourrissent-le-travail-des-historiens-287747

‘Jolene’, ‘I Will Always Love You’ y ‘9 to 5’: el genio de Dolly Parton en tres canciones

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Wendy Hargreaves, Academic in the School of Education and Creative Arts, University of Southern Queensland

Jason Kempin/Getty Images

El mundo ha perdido a una leyenda de la música: Dolly Parton, que ha fallecido a los 80 años tras una “breve lucha” contra el cáncer. Se la recuerda por su voz country, décadas de éxitos discográficos, premios Grammy y Emmy, y una generosa y a la vez pequeña carrera como actriz.

Pero el mayor legado que deja Parton es su faceta como compositora, y hay tres canciones que la definen más que ninguna otra.

“Jolene”, “I Will Always Love You” y “9 to 5” no son solo temas memorables, sino que forman parte integral de la historia de la música popular. Muestran a una artista hábil que sabía cómo fusionar la letra con la música. Como muchos compositores, Parton tenía cosas que decir. Lo que hace notable su contribución es que, cuando sus letras contaban una historia, la música encajaba a la perfección con ella.

‘Jolene’

En “Jolene”, lanzada en 1974, la letra de Parton captura el tormento de ver cómo nuestra pareja coquetea con otra persona.

Es una experiencia humana muy intensa, especialmente para las mujeres que se desesperan al ver con qué facilidad una chica guapa capta la atención de los hombres. La súplica desesperada de Parton a Jolene para que no le quite a su pareja “aunque pueda” resulta reconfortantemente cruda y sincera.

La letra de la canción supone un contraste sorprendente con los temas habituales de la época, centrados en encontrar o perder el amor –como “Close to You” (1970) de The Carpenters, “You are the Sunshine of My Life” (1972) de Stevie Wonder e “It’s Too Late” (1971) de Carole King–. En cambio, “Jolene” se sitúa en el precipicio del cambio y narra una historia vívida sobre cómo ver a una joven deslumbrante puede hacer que otra mujer se sienta insegura.

Musicalmente, los acordes resuenan en una clave menor, adecuadamente sombría, ascendiendo a acordes más agudos con cada dramática mención del nombre “Jolene”. Acompañando a la voz hay una guitarra de punteo rápido y realizado con el dedo, interpretada en el estudio de grabación por Chip Young. Mantiene un movimiento incesante que no solo añade tensión, sino que despierta admiración por su hábil ejecución.

‘I Will Always Love You’

“I Will Always Love You” también se publicó en 1974 y –sorprendentemente– es posible que se escribiera el mismo día que “Jolene”.

Esta canción demuestra una vez más la capacidad de Parton para combinar historia y música. El miedo que impregna “Jolene” da paso al dolor de decir adiós a un amor profundo porque, aunque el sentimiento perdura, esta no siempre es razón suficiente para permanecer en una relación.

Una vez más, Parton aborda un tema más sofisticado que la simple emoción y la maravilla de estar enamorado; sabe que esto puede significar que es necesario dejar ir. La letra es escueta y la historia de los “recuerdos agridulces” es vaga, pero Parton vuelve a dar en el clavo con la esencia de la experiencia humana. No necesitamos los detalles de lo que ocurrió para identificarnos con nuestras propias despedidas dolorosas.

Al cantarla, el alargamiento de la palabra “I” se transforma casi en un grito de agonía en la extraordinaria versión de Whitney Houston.

La progresión de acordes que Parton eligió para sustentar el estribillo es uno de los patrones más conocidos y que más éxitos ha generado en la historia de la música popular. Aparece en canciones como “Stand By Me” (1961), “Blue Moon” (1934), “Crocodile Rock” (1973) y “Every Breath You Take” (1983).

Pero el uso que hace Parton es único: la melodía y la letra no siguen la progresión. En su lugar, la melodía se mantiene en una sola nota (con algunos adornos) y deja que los acordes hagan el trabajo.

‘9 to 5’

Parton compuso la canción “9 to 5” en 1980 para la película del mismo nombre que protagonizó junto a Jane Fonda y Lily Tomlin (y que en España se tituló Cómo eliminar a su jefe). En ella tenía que describir el ajetreo de una semana laboral.

Para lograrlo, Parton sustituyó sus letras de amor, más extensas, por un ritmo incesante que describe la rutina matutina. Aquí utiliza ingeniosas rimas imperfectas, como la combinación de “kitchen” y “ambition”, para hacer creíble la historia.

La melodía de la estrofa va in crescendo con cada grupo de palabras, acumulando energía al igual que el comienzo del día que está describiendo. El estribillo clava el gancho al cambiar el ritmo, para que resuene la frase “9 to 5”.

En “9 to 5”, Parton se alejó de las canciones de amor para abordar un tema feminista que denunciaba a voz en grito las injusticias de trabajar sin descanso como cualquier otro empleado, sin poder obtener un “ascenso justo”. La descripción del “juego de los ricos” y de cómo “nunca te reconocen el mérito” pone de relieve las desigualdades laborales que, lamentablemente, siguen prevaleciendo hoy en día.

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Wendy Hargreaves no recibe salario, ni ejerce labores de consultoría, ni posee acciones, ni recibe financiación de ninguna compañía u organización que pueda obtener beneficio de este artículo, y ha declarado carecer de vínculos relevantes más allá del cargo académico citado.

– ref. ‘Jolene’, ‘I Will Always Love You’ y ‘9 to 5’: el genio de Dolly Parton en tres canciones – https://theconversation.com/jolene-i-will-always-love-you-y-9-to-5-el-genio-de-dolly-parton-en-tres-canciones-290551

Cómo Dolly Parton convirtió el artificio en talento artístico

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Rosemary Overell, Senior Lecturer in Communication Studies, University of Otago

Pete Still/Redferns/Getty Images

Esta mañana, echando un vistazo a los homenajes a Dolly Parton –desde el del Grand Ole Opry al alcalde de Nueva York, Zohran Mamdani, pasando por los de influencers queer y otros–, me pregunté: ¿de verdad era ese su nombre real?

Sí. La “Reina del Country”, que falleció esta madrugada a los 80 años, fue bautizada al nacer Dolly Rebecca Parton. Mi sorpresa ante la autenticidad de su nombre dice mucho de la contradicción que encierra la figura de Parton.

Porque… ¡menudo nombre! No era el diminutivo de un nombre serio, ni un nombre artístico, sino un nombre real que nos remite directamente a su imagen de celebridad tal y como era: arreglada, maquillada, un objeto con el que jugaba la industria del entretenimiento. Esto nos hace darnos cuenta de la astucia interpretativa con la que jugaba la propia artista. Su melena rubia se convirtió en una seña de identidad, al igual que su orgullo y su irreverencia irónica hacia su imagen “plástica”.

Objeto de burla y sátira en ocasiones, esa imagen inicial de Dolly Parton –en entrevistas, parodias e incluso su propia marca– solía estar relacionada con su aparente “falsedad”. Su figura en el sentido más literal –pecho, rostro, pelo– era obviamente artificial. Y, a menudo, estos añadidos sintéticos a su cuerpo se trasladaban a la suposición de que ella misma era, si no falsa, al menos algo superficial.

Sin embargo, Parton parecía querer ir más allá. Su primer éxito en las listas de música country fue “Dumb Blonde” (que en español significa “Rubia tonta”) en 1967.

Jugando con la contradicción

El mismo año en que “Dumb Blonde” entró en las listas, lanzó su primer LP: Hello, I’m Dolly (“Hola, soy Dolly”). Esta inserción, posiblemente consciente, del sujeto (I am, “soy”) en un título musical tan familiar en los años sesenta (“Hello, Dolly”“) podría indicarnos un posicionamiento temprano de sí misma como “Dolly”.

En un género en el que la aparente sinceridad es primordial –la canción country que encabezó las listas en su año de debut fue la convencionalmente sentimental “All the Time”, de Charles Greene—, Parton hizo del artificio su sello distintivo.

De nuevo, nos encontramos ante una contradicción. Ser falsa, adentrarse en los aspectos interpretativos sentimentales del género country, se convirtió en su verdadera firma: un rastro de su originalidad.

Por supuesto, la “sinceridad” de la música country –o de cualquier forma de música popular– es, podría decirse, espuria. Pero a finales de la década de 1960, con el auge del rock experimental, el pop de los poetas folk e incluso el Motown, la pretensión del country de hablar desde una posición auténtica era un argumento de venta, sobre todo para el público conservador.

Pensemos en el country psicodélico de los Flying Burrito Brothers y los Byrds que irrumpió en la costa oeste estadounidense por aquella época. Su entrada en el Grand Ole Opry –legendario programa radiofónico y escenario de música country – se vio frustrada no solo por el comportamiento dudoso de algunos de sus miembros, como Gram Parsons y Chris Hillman, sino también porque las matriarcas de Nashville percibieron una especie de parodia en sus impecables interpretaciones del estilo country.

En cambio, Parton fue acogida en el seno del género. Su historia personal y sus raíces la convertían en un producto country auténtico y comercial. A diferencia de la mayoría de sus contemporáneas, componía éxitos originales.

Estilo ‘rosa chillón y brillante’

Cantando a la tirolesa durante los años 70, Parton se abrió camino en el circuito country con la canción “Jolene”, en 1974. Pero en la década de los 80, con su ascenso como estrella de cine y figura imprescindible en los medios de entretenimiento, la artista comenzó a jugar en serio con la dinámica entre lo real y lo falso.

Su talento interpretativo y su ingenio también se consideraban más que creíbles, en contraste con su “aspecto físico”. En su reseña de la película 9 to 5, de 1980, el crítico cinematográfico Roger Ebert escribió con asombro que Parton “apenas parece existir como ser sexual” en la película. Más bien, es su “exuberancia natural y espontánea” lo que la convierte en la estrella.

De manera implícita (y la crítica de Ebert era representativa), su cuerpo excesivamente femenino contrastaba con su talento, su profundidad y (de nuevo, según Ebert) su “presencia”. Curiosamente, para Ebert, la única forma de explicar tal capacidad era insinuar una falta de inteligencia: un talento natural, sin formar, auténtico.

La feminidad consciente y artificiosa de Dolly también la impulsó a convertirse en un icono para el público queer. A pesar de su firme heterosexualidad (estuvo casada con el mismo hombre durante casi 60 años), su rechazo al feminismo y su continuo atractivo para el público conservador del country, también se convirtió sin reservas en la “Madre” de muchas personas LGBTIQ.

En un artículo de 2021, el sociólogo Cory Albertson analizó cómo el estilo exagerado de Dolly, “rosa chillón y brillante”, fue crucial para muchas personas que se estaban abriendo camino y saliendo del armario en las décadas de 1990 y 2000.

La valoración de Ebert de que Dolly carecía curiosamente de atractivo sexual en la pantalla nos recuerda que podemos pensar en ella –una vez más– como una figura que juega con los cuerpos “sexualizados”, en lugar de ser ella misma un cuerpo (auténticamente) sexualizado.

Cuando Parton se autodenominó la “Backwood Barbie” (que podría traducirse por “Barbie de los bosques”) en una entrevista de 2013 en 60 Minutes, su ocurrencia se refería a la vez a la realidad (nació en la pobreza) y a la fachada de ser, bueno, “Dolly”.

Al ver la entrevista esta mañana, entendí mal su comentario y creí que había dicho “Backwards Barbie” (“Barbie invertida”). Me gusta más así. Al exagerar su figura, su aspecto como muñeca icónica, invirtió el juguete de la “rubia ideal”. Las inversiones también son queerizaciones. Creo que quizá a ella le habría gustado mi error de comprensión.

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Rosemary Overell no recibe salario, ni ejerce labores de consultoría, ni posee acciones, ni recibe financiación de ninguna compañía u organización que pueda obtener beneficio de este artículo, y ha declarado carecer de vínculos relevantes más allá del cargo académico citado.

– ref. Cómo Dolly Parton convirtió el artificio en talento artístico – https://theconversation.com/como-dolly-parton-convirtio-el-artificio-en-talento-artistico-290542