Brève histoire de l’opéra dans les Balkans et en Turquie

Source: The Conversation – in French – By Frédéric Lamantia, Docteur en géographie et maître de conférences, UCLy (Lyon Catholic University)

*Balkanska carica* (*La reine des Balkans*), premier opéra national monténégrin, est inspiré d’un livret de Nicolas Ier Petrovic Njegosh, mis en musique par l’Italien Dionisio de Sarno San Giorgio en 1890. Fourni par l’auteur

Des turqueries mozartiennes aux opéras nationaux du XIXᵉ siècle, les scènes lyriques de Turquie et des Balkans témoignent d’échanges culturels à double sens, où l’opéra devient tour à tour outil de modernisation et marqueur d’identité.


L’histoire de l’opéra en Turquie et dans les Balkans s’inscrit dans un espace culturel propice à de nombreuses hybridations esthétiques où la musique devient vecteur d’échanges, colorée d’influences réciproques en provenance d’Europe centrale, de Grèce et du monde ottoman.

D’Istanbul à Belgrade ou de Sarajevo à Ljubljana se développent des scènes lyriques, témoins d’échanges artistiques et lieux d’affirmation d’identité dans un contexte historique et politique complexe.

Influences à double sens

En Turquie, l’histoire de l’opéra s’inscrit sur une période longue. Dès le XVIIIᵉ siècle, l’Empire ottoman fascine les imaginaires européens tandis que la musique occidentale est prise pour modèle à la cour du Sultan. Les « turqueries » influencent les compositeurs à l’image de Mozart qui s’en inspire dans l’Enlèvement au sérail, opéra illustrant une représentation fantasmée de ce monde à travers des personnages symboliques, des percussions spécifiques et des rythmes inspirés du mehter militaire. Plusieurs analyses des « Turkish operas » montrent par ailleurs que le personnage du « Turc chantant » devient un motif récurrent sur les scènes européennes au XVIIIᵉ siècle. Cet engouement pour sa culture, à la fois exotique, raffinée et mystérieuse, participe à la construction d’un orientalisme musical européen.

Mais les influences furent à double sens. En effet, les réformes du Tanzimat du XIXᵉ siècle conduisent à un vaste mouvement de modernisation inspiré de l’Europe. Les élites ottomanes découvrent alors l’art lyrique italien et français, notamment à Istanbul et Smyrne, villes cosmopolites où sont érigés théâtres et salles de spectacle. La traduction et l’adaptation de ce genre en Turquie confirment le fait qu’il devient un outil de rénovation culturelle et d’ouverture sur l’occident.

Outils de modernisation

Cette dynamique s’accélère d’ailleurs avec la fondation de la République turque en 1923 sous Mustafa Kemal Atatürk. L’opéra comme la musique polyphonique deviennent alors des outils au service de la modernisation nationale. Des étudiants turcs sont envoyés en Europe afin d’être formés à la composition. Les apports esthétiques d’Ahmed Adnan Saygun, Ulvi Cemal Erkin, Necil Kazım Akses, Hasan Ferit Alnar et Cemal Reşit Rey réunis dans le groupe des « Cinq Turcs » sont significatifs et participeront à la création d’un langage lyrique contemporain mêlant traditions anatoliennes et écriture occidentale. L’exemple d’Özsoy, considéré comme le premier grand opéra national turc illustre cette hybridation musicale.

Actuellement, l’art lyrique turc est encouragé par le pouvoir politique à s’adresser à un public plus populaire et à mettre en valeur des traditions autochtones ou moyen-orientales.

La Turquie développe également un véritable réseau institutionnel lyrique à travers des villes comme Ankara, Istanbul, Izmir, Antalya ou Samsun qui possèdent désormais des maisons d’opéra nationales. Le nouveau centre culturel Atatürk d’Istanbul (AKM) symbolise d’ailleurs ce choix d’inscrire durablement l’art lyrique dans le paysage culturel turc contemporain et européen. Il n’est d’ailleurs pas anodin que l’Enlèvement au sérail y soit régulièrement repris, tel un désir de réappropriation turque d’une œuvre occidentale inspirée du monde ottoman… Même Harry Potter a fait l’objet d’une adaptation lyrique en 2015, témoignant d’une modernité assumée.

L’opéra d’Istanbul.
Fourni par l’auteur

Valorisation des cultures locales

Dans l’ex-Yougoslavie, la présence de maisons d’opéra témoigne d’un passé lyrique assez méconnu, où s’élaborent des œuvres fortement inspirées par le folklore national et souvent teintées d’influences austro-hongroises et italiennes. Pendant qu’un maillage lyrique se constitue autour de théâtres répartis sur l’ensemble du territoire, plusieurs compositeurs comme Petar Konjovic s’inspirent de questions nationales non résolues. Ce dernier compose à partir de 1903 plusieurs opéras s’inspirant de la culture locale mettant en exergue le langage musical folklorique et des sujets prônant l’identité nationale. Par exemple, le Prince de Zeta a pour décor le royaume du Monténégro au Moyen Âge alors que son dernier opéra-oratorio la Patrie, terminé en 1960, s’appuie sur la bataille du Kosovo Polje en 1389.

À Ljubljana, l’opéra remonte au XIXᵉ siècle, alors que la ville appartient encore à l’empire austro-hongrois tandis qu’à Sarajevo, l’essor de la vie lyrique se développe après 1918 avec l’accueil, durant l’entre-deux guerre d’émigrés russes mais aussi de troupes en provenance de Zagreb ou de Belgrade, témoignant d’une forte circulation culturelle régionale. Le Théâtre national de Belgrade fondé en 1868 sous le règne du prince Mihailo Obrenovic joue également un rôle important dans la structuration de l’opéra yougoslave. La capitale serbe développe au XXe siècle une programmation mêlant grands classiques italiens, répertoire slave et créations nationales. Pour fêter son centenaire, une reprise du premier opéra serbe Na Uranku, de Stanislav Binicki, y a été joué.

En Croatie, un regain d’illyrisme encourage la création par Lisinski du premier opéra croate, Amour et Malice, donné en 1846 à Zagreb avec le recours à des chanteurs autochtones.

L’opérette fit ensuite son apparition en 1863 avec le Mariage aux lanternes, d’Offenbach, traduit en langue locale. Plus tard, Ivan Zajc, compositeur viennois renommé, participera activement à la création d’une tradition locale. Sur la côte Adriatique, Split possède un héritage lyrique influencé par l’esthétique italienne, se matérialisant notamment par son festival d’été, fondé en 1954. De son côté, le Monténégro a longtemps concentré à Cetinje une activité culturelle importante. Balkanska carica, premier opéra national monténégrin inspiré d’un livret de Nicolas Ier Petrovic Njegosh, mis en musique par l’Italien Dionisio de Sarno San Giorgio, y a été joué en 1884.

Depuis 2006, le festival Operosa programme des opéras dans différents lieux patrimoniaux du pays tout en l’ouvrant sur l’espace européen. Cet engouement pour l’art lyrique touche également le Kosovo où l’on note l’émergence d’une activité soutenue par le pouvoir politique comme en témoigne la représentation récente de l’opéra Goca e Kaçanikut, de Rauf Dhomi, réunissant des artistes issus des pays limitrophes au sein d’une nouvelle institution, l’Opéra du Kosovo. L’opéra Syrigana, légende kosovare composé par Petrit Halilaj et dont la première représentation avait eu lieu sur une montagne proche du lieu de naissance de l’artiste s’est récemment exportée à Berlin.

Ainsi, ce territoire turco-balkanique riche d’interpénétrations culturelles complexes confère à l’opéra un rôle de marqueur identitaire au sein d’un espace de dialogue artistique transfrontalier. Le paysage lyrique s’y développe au gré des empires, des réseaux diplomatiques, des influences esthétiques et des transformations politiques.

The Conversation

Frédéric Lamantia ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Brève histoire de l’opéra dans les Balkans et en Turquie – https://theconversation.com/breve-histoire-de-lopera-dans-les-balkans-et-en-turquie-290883

Après les restrictions du commerce avec les colonies israéliennes, l’accord de libre-échange avec l’UE est-il menacé ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Éric Pichet, Professeur et directeur du Mastère Spécialisé Patrimoine et Immobilier, Kedge Business School


L’ESSENTIEL

  • Que l’on considère les importations ou les exportations, l’Union européenne est la principale partenaire commerciale d’Israël, avec 43 milliards d’euros de marchandises échangées en 2025.

  • Ces relations commerciales reposent sur un accord d’association dont le volet de libre-échange mentionne l’exigence d’étiquetage des productions issues des colonies illégales.

  • Alors que 12 pays ont déclaré vouloir engager un durcissement des restrictions commerciales, la question de la pérennité de l’accord de libre-échange continue de diviser les pays membres de l’UE.


L’Union européenne est de loin le premier partenaire commercial d’Israël. Selon les dernières données de la Commission européenne, elle représentait 31,7 % du commerce de biens d’Israël en 2025. Quelque 29,4 % des exportations israéliennes étaient destinées à l’Union et 33,1 % de ses importations en provenaient.

Le volume total des échanges de marchandises a atteint 43,3 milliards d’euros en 2025, auxquels s’ajoutaient 26,6 milliards d’euros d’échanges de services (en 2024). En revanche, Israël pèse moins de 1 % du commerce international de l’UE.

Une zone de libre-échange

Ces relations économiques sont principalement fondées sur l’accord euro-méditerranéen d’association entre l’Union européenne et Israël, entré en vigueur le 1er juin 2000 qui instaure une zone de libre-échange et accorde aux marchandises israéliennes d’importantes préférences douanières. Mais ces avantages ne s’étendent pas aux territoires occupés par Israël depuis 1967.




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La contestation croissante de l’accord entre l’UE et Israël ira-t-elle jusqu’à sa suspension ?


Depuis 2004, un arrangement technique entre l’Union européenne et Israël permet aux douanes européennes d’identifier le lieu de production grâce notamment au code postal figurant sur les formulaires de déclaration des douanes. Une liste des localités situées dans les territoires occupés est établie par la Commission. Un produit provenant d’une colonie peut être importé dans l’Union, mais il ne bénéficie pas du régime tarifaire préférentiel accordé aux produits originaires d’Israël.

Cette distinction a d’ailleurs été validée par la Cour de justice de l’Union européenne dans son arrêt BRITA du 25 février 2010.

Étiquetage obligatoire de l’origine

L’absence totale de frontières entre Israël et les colonies et l’impossibilité quasi systématique d’identifier les produits des colonies étaient toutefois de nature à tromper le consommateur européen. C’est pourquoi la Commission a précisé, dans une communication interprétative de 2015, les règles relatives à l’indication de l’origine des marchandises provenant des territoires occupés.

Là encore, la jurisprudence européenne a confirmé cette obligation dans son arrêt Organisation juive européenne et Vignoble Psagot du 12 novembre 2019. La Cour de justice européenne avait alors jugé que les denrées alimentaires provenant d’un territoire occupé par Israël devaient mentionner ce territoire et, lorsqu’elles proviennent d’une colonie israélienne, également, cette provenance.

Un avis historique

Le 19 juillet 2024, l’avis consultatif de la Cour internationale de justice de l’ONU sur les conséquences juridiques des politiques et pratiques d’Israël dans le territoire palestinien occupé est venu chambouler ce fragile équilibre. La Cour précisait que les colonies de Cisjordanie et de Jérusalem-Est étaient établies et maintenues en violation du droit international.

En conséquence, les États devaient distinguer, dans leurs relations avec Israël, le territoire israélien des territoires palestiniens occupés pour ne pas entretenir de relations économiques ou commerciales susceptibles de conforter la présence illicite d’Israël dans ces territoires.

Le 18 septembre 2024, l’Assemblée générale des Nations unies a largement approuvé ces conclusions en exigeant, en outre, la fin sans délai de la présence israélienne dans le territoire palestinien occupé depuis 1967, occupation qui constitue un fait illicite de caractère continu engageant sa responsabilité internationale, et ce, au plus tard douze mois après l’adoption de la présente résolution. Cette résolution ES-10/24 avait été adoptée par 124 voix contre 14, avec 43 abstentions, la France votant en faveur du texte, contrairement notamment à l’Allemagne et à l’Italie, qui s’étaient abstenues.

De l’étiquetage à l’interdiction des produits des colonies

Se conformant à l’avis de la Cour internationale de Justice et à l’approbation de l’Assemblée générale des Nations unies, plusieurs États européens ont depuis entrepris de dépasser la simple différenciation douanière. En effet, l’Espagne, les Pays-Bas, la Belgique, l’Irlande et la Norvège ont engagé, selon diverses modalités, des initiatives visant explicitement le commerce avec les colonies. Et le mouvement s’est accéléré en septembre 2026 avec la déclaration commune du 8 septembre 2026 dans laquelle 12 pays – Canada, Danemark, Espagne, Finlande, France, Irlande, Islande, Norvège, Pologne, Portugal, Royaume-Uni et Suède – ont annoncé leur intention d’introduire des restrictions nationales au commerce des biens provenant des colonies, de soutenir des restrictions européennes ou d’envisager activement de telles mesures.

La France, le Royaume-Uni et le Canada sont même allés plus loin en annonçant explicitement qu’ils proposeront des mesures nationales destinées à interdire purement et simplement le commerce des biens issus des colonies. Pour Paris, cette décision est justifiée par l’expansion de la colonisation, les violences des colons et le projet E1 d’août 2026, qui menace la continuité territoriale d’un futur État palestinien.

Le quai d’Orsay a toutefois pris soin de préciser qu’il ne s’agissait en aucun cas d’un boycott d’Israël, qu’il condamne. Les gardes des Sceaux successifs, de Michel Mercier à Éric Dupont-Moretti, avaient même tenté, via des circulaires aux procureurs, de pénaliser l’appel au boycott des produits israéliens, avant que la Cour européenne des droits de l’homme ne condamne ces mesures au nom de la liberté d’expression à la suite d’un long marathon judiciaire qui a contraint la Cour de cassation à modifier sa jurisprudence.

France 24, 2026.

Un accord qui divise

Reste une question beaucoup plus importante économiquement et politiquement : l’UE ira-t-elle au-delà des produits des colonies en remettant en cause les avantages commerciaux accordés à Israël lui-même. En effet, l’article 2 de l’accord d’association stipule expressément que les relations entre les parties et les dispositions de l’accord reposent sur le respect des droits humains et des principes démocratiques, qui en constituent un « élément essentiel ». Et cette question divise toujours au plus haut point les pays européens depuis la présentation le 17 septembre 2025 par la Commission européenne d’une proposition de suspension de certaines dispositions commerciales de l’accord d’association.

L’Espagne et l’Irlande sont parmi les partisans des mesures les plus fermes. La France a progressivement durci sa position et vient de franchir une étape supplémentaire en décidant d’interdire les produits des colonies. L’Allemagne et l’Italie, si elles ont bien condamné l’extension des colonies, en particulier le dernier projet de colonie E1, refusent toujours d’interdire le commerce avec les colonies.

Au-delà de l’impact économique finalement très marginal d’une telle interdiction, c’est sa portée juridique et surtout politique qui est cruciale et qui interroge l’essence même du projet européen. Au moment où l’Amérique de Donald Trump abuse des droits de douane pour imposer une vision dominatrice de son pays, l’Union européenne est-elle disposée à utiliser la puissance de son marché pour faire simplement respecter les principes les plus élémentaires du droit international qu’elle prétend soutenir ?

The Conversation

Éric Pichet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Après les restrictions du commerce avec les colonies israéliennes, l’accord de libre-échange avec l’UE est-il menacé ? – https://theconversation.com/apres-les-restrictions-du-commerce-avec-les-colonies-israeliennes-laccord-de-libre-echange-avec-lue-est-il-menace-291884

Repenser le rôle des médias, des journalistes et de l’Arcom

Source: The Conversation – in French – By Fabrice Flipo, Professeur en philosophie sociale et politique, épistémologie et histoire des sciences et techniques, Institut Mines-Télécom Business School

L’exigence de neutralité des médias pourrait concerner bien plus que le seul service public. Nabil Saleh/Unsplash, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Le débat sur le pluralisme dans l’audiovisuel public pose une question plus large : quelles règles pour les médias ?

  • Trois principes peuvent servir de repères : neutralité, impartialité et objectivité.

  • Les appliquer suppose de repenser le rôle des médias, des journalistes et de l’Arcom.


Le 27 avril 2026, la Commission d’enquête sur l’audiovisuel public présidée par le député Charles Alloncle (Union des droites) rendait son rapport. La presse retient sa volonté de réduire les dépenses et l’accent qu’il met sur la « neutralité » qui devrait caractériser en propre le service public. Le rapport évoque également un manque « d’impartialité » et reproche en substance au service public d’être trop à gauche. Mais qu’en est-il de l’espace médiatique en général ? Comment devrait-il être régulé ? Si l’on se dit que l’espace public a une vocation éducative et démocratique, à la suite par exemple du philosophe John Dewey, comment créer un espace public de qualité ?

Nos recherches ont permis d’identifier trois normes régulatrices qui devraient en être les bases : neutralité, objectivité et impartialité.

Pourquoi la neutralité ne concerne pas seulement le service public

La neutralité implique que le média n’influence pas la controverse à laquelle il s’intéresse : il ne fait qu’en rendre compte. Comment respecter cette exigence ?

Pour le rapport Alloncle, seul le service public y est contraint, les autres relevant de la liberté d’expression. Un média a donc le droit de ne s’intéresser qu’à certains faits et de choisir librement sa « ligne éditoriale ». Par exemple, on ne peut contraindre les magazines de ping-pong à parler de l’actualité internationale. C’est juste, mais seulement de manière partielle. En effet, le média ne doit-il pas avant tout servir de médiation au sein d’un public ? Telle serait la logique éducative décrite ici. Un média de ping-pong devrait médier les pongistes entre eux : faciliter leurs débats.

S’il « ventriloque » seulement une partie de son public, alors le média se sert de son pouvoir sur les représentations pour influencer le débat – comme le montrait déjà le sociologue Pierre Bourdieu au sujet de la télévision. Petit à petit, ce n’est plus le public qui débat et apprend, mais le monde médiatique qui influence les publics. Ce n’est donc pas seulement le service public qui devrait être neutre, dans cette approche, mais tous les médias.

Ajoutons que chaque média a un public : les pratiquants de volley ont leur média, les croyants le leur et ainsi de suite. Le risque est que chacun évolue dans une « bulle informationnelle » sans contact avec les autres. Il se produit alors ce qui est souvent observé sur les réseaux sociaux : une « polarisation » des débats. Chacun ne saisit plus les autres qu’au prisme de représentations simplistes.

L’Arcom, le régulateur du secteur des médias, a d’ailleurs pour mission de « garantir le pluralisme et la cohésion sociale ». Le pluralisme n’est donc pas simplement le multiple : il renvoie à cette totalité qu’est l’agencement de tous les publics à l’intérieur de médias plus généralistes. Plus le média est généraliste et donc plus il est « politique », si, par ce terme, on veut désigner le niveau le plus large de discussion, celui qui inclut tous les autres.

Mais comment réguler les médias généralistes entre eux ?

Cette question se pose pour l’ensemble des médias, et pas seulement pour le service public. L’Arcom devrait tout d’abord vérifier que les médias sont neutres par rapport à leur public : qu’ils ne le manipulent pas. Puis il devrait vérifier qu’il existe bien un « super-média » généraliste les agrégeant tous, de telle manière à organiser la neutralité générale de l’espace public. C’est ce qui devrait peut-être revenir à quelque chose comme un « service public ». C’est l’ensemble de l’espace médiatique qu’il doit réguler en organisant les discussions de telle manière à éviter la fragmentation. Dans ce cas, il ne peut pas être un média parmi d’autres. Il doit être identifié comme généraliste de niveau supérieur et la ligne éditoriale des autres médias doit être clairement affichée comme étant partielle.

Le problème se comprend en distinguant l’argumentation de la persuasion. La première consiste à convaincre un public virtuellement universel, comme si tous les publics étaient face à nous. La seconde cherche à convaincre un public particulier, au besoin en utilisant les préjugés et ignorances qu’il nourrit sur d’autres publics particuliers, qui sont absents.

Comment vérifier ? L’Arcom ne suffit pas. Les publics eux-mêmes doivent pouvoir être représentés et juger de la neutralité des médias, à l’exemple des baromètres qui sont demandés à France Télévisions (art. 20 du décret). Ceux-ci doivent être rendus publics.

Qui parle au nom du public ? Le problème de l’objectivité

L’objectivité est plus complexe qu’elle n’en a l’air. Elle ne renvoie pas seulement à « la factualité », c’est-à-dire à l’adéquation des mots par rapport aux faits. Elle doit aussi rendre compte sans distorsion des motivations et justifications des acteurs. C’est ce que le sociologue Max Weber entendait par « neutralité en valeur ». Elle doit enfin s’interroger sur la délimitation des controverses et les effets de storytelling que la sélection des faits peut générer : par exemple, ne parler d’une population que sous l’angle des problèmes qu’elle pose.

La plus grosse faille concernant l’objectivité a sans doute été identifiée par le sociologue Pierre Bourdieu : ce pouvoir des médias de parler au nom « des Français » sans s’assurer de l’objectivité de leurs propos. « Les Français » pensent-ils vraiment ce que certains journalistes leur font dire, en particulier ceux qui donnent leur avis sur tous les sujets ? L’objectivité ne peut pas être assurée par des généralistes. Les médias doivent plutôt faire appel à des experts de tous ordres, partant du principe que tout citoyen est expert d’un domaine particulier. Par exemple, les habitants d’une ville ou d’une vallée connaissent mieux leur environnement que tout autre, et c’est aussi le cas des praticiens expérimentés d’un métier.

La Charte d’éthique des journalistes prévoit d’ailleurs que donner son avis ne fait pas partie des attributions de la profession. Vu la complexité de la vérité, un minimum de culture épistémologique (l’étude critique de la façon dont un savoir est produit, prouvé et accepté) devrait en outre être exigé, de telle manière à pouvoir jauger du périmètre de validité d’une affirmation. Comme le montrent nos recherches, les manières d’animer une controverse peuvent rester diverses : avocat du diable, déclarer ses intérêts, défendre une position, chercher à être objectif, etc. Comme l’a démontré Kant, toutes ces positions ont leurs forces et leurs faiblesses du point de vue pédagogique.

Enfin les médias « d’information » devraient être identifiés comme tels, distingués des autres. Un label étroitement contrôlé devrait les identifier. Un média d’information est un média argumentatif, par opposition à un média de divertissement ou, pire, un média de persuasion, suivant les distinctions proposées plus haut.

Peut-on être impartial sans parler à tout le monde ?

L’impartialité se définit comme la prise en compte de tous les avis dans le débat. Elle est relative à un public, elle aussi. De même que les lecteurs d’un magazine de ping-pong s’attendent à des nouvelles du secteur et qu’ils écartent le reste, les lecteurs de droite attendent qu’on leur parle de sécurité et ceux de gauche d’égalité (pour schématiser). L’enjeu est dès lors celui qui a été évoqué plus haut : pour éviter la formation de « bulles informationnelles » et de médias de persuasion, la neutralité doit être respectée et tout public partiel doit être mis en relation avec un autre, en montant ainsi en généralité.

Les médias les plus intolérants devraient peut-être être interdits. Le rapport Alloncle le reconnaît d’ailleurs : « La liberté d’expression n’est cependant pas absolue. L’article 4 de la Déclaration de 1789 pose lui-même le principe de sa limitation : la liberté “consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui”, ses bornes ne pouvant être “fixées que par la loi”. […] C’est dans ce cadre contraint, et non dans un espace de liberté illimitée, que s’exercent les droits et obligations de l’audiovisuel public » (p. 88).

Ces limites reposent sur ce que l’épistémologue Karl Popper appelait le « paradoxe de la tolérance » : tolérer l’intolérable détruit la tolérance. Qui doit en décider ? Fixer des bornes à la liberté d’expression est une question controversée et devrait donc échapper aux médias dits « d’opinion », qui marquent par là leur partialité. On peut imaginer des conventions de citoyens.

Trois exigences : une même boussole pour les médias

Neutralité, objectivité, impartialité : aucune des trois normes ne peut facilement être atteinte. Ce sont des idéaux régulateurs au sens de Kant, c’est-à-dire des directions idéales qui indiquent un horizon que l’on ne peut jamais atteindre entièrement. Il est cependant nécessaire d’en faire une boussole si l’espace public a vocation à éclairer les décisions en situation controversée. Dans tous les cas, l’Arcom devrait s’assurer que les médias permettent à leurs publics d’apprendre, et non d’être pris dans des bulles informationnelles qui sont parfois sciemment organisées par les propriétaires des médias, à l’exemple de l’usage qu’Elon Musk fait de X.

The Conversation

Fabrice Flipo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Repenser le rôle des médias, des journalistes et de l’Arcom – https://theconversation.com/repenser-le-role-des-medias-des-journalistes-et-de-larcom-286453

Peut-on ignorer les implications sécuritaires de la « starlinkisation » du réseau Internet en Afrique ?

Source: The Conversation – in French – By Maxim Haba, Docteur en droit public, Université de Bordeaux


L’ESSENTIEL

  • La généralisation de la connexion Internet par voie satellitaire en Afrique s’illustre par l’implantation du fournisseur d’accès à Internet Starlink dans plus de la moitié des 54 États africains.

  • Cette « starlinkisation » de l’accès à Internet en Afrique est perçue comme une aubaine pour lutter contre la fracture numérique, car elle permet d’accéder à un Internet à haut débit même dans les zones isolées.

  • Cependant, la « nouvelle manne » technologique de la société SpaceX n’est pas sans incidence sur les activités militaires en Afrique.


Comme Janus, le dieu de la mythologie romaine, la « starlinkisation » de l’accès à Internet en Afrique présente deux visages antinomiques. D’un côté, il est fréquemment affirmé que la connexion à Internet que permettent les constellations de satellites en orbite basse de Starlink représente du « pain bénit » pour le renforcement de la connectivité sur le continent, eu égard aux multiples défaillances du réseau Internet en Afrique, fourni essentiellement par les infrastructures terrestres (câbles sous-marins et antennes relais). De l’autre côté, la généralisation de l’accès à Internet satellitaire, en particulier via le réseau Starlink, présente des enjeux militaires et sécuritaires prégnants en Afrique.

Une expansion supervisée

Au regard de l’essor de Starlink, les autorités africaines chargées de la régulation du secteur du numérique et des télécommunications sont tiraillées entre deux options : l’autorisation du réseau développé par SpaceX au moyen des licences d’exploitation, et l’interdiction des services du fournisseur d’accès Internet sur leurs territoires.

Aujourd’hui, plus de la moitié des États africains autorisent l’implantation et l’utilisation du réseau Internet par satellite Starlink. À côté de cette tentative de légalisation ou de régulation du réseau, se développe sur le continent un usage clandestin de Starlink non moins important, particulièrement dans les États qui interdisent toute commercialisation de ce dispositif.

Des usages sécuritaires faussement bénéfiques

Le système Starlink est perçu comme susceptible de présenter un intérêt opérationnel pour les forces de défense et de sécurité africaines positionnées dans des zones blanches ou isolées. Il leur permettrait de disposer d’une connexion Internet à haut débit adaptée aux conditions météorologiques extrêmes pour le fonctionnement des moyens de télécommunications (drones, téléphones, ordinateurs, GPS, etc.) déployés au soutien de leurs missions.

Cependant, un tel usage s’avère problématique à deux titres. D’une part, en matière de technologies numériques, le risque zéro n’existe pas. Les dispositifs technologiques les plus fiables peuvent avoir des portes dérobées ou présenter des vulnérabilités. La connexion par voie satellitaire ne fait pas exception à cette règle. Ainsi, outre le fait qu’elles soient hébergées en dehors du continent africain, les données sensibles issues des usages militaires et sécuritaires des satellites de SpaceX par les États africains sont susceptibles d’être interceptées par des satellites appartenant à d’autres États, notamment à des fins d’espionnage et de déstabilisation.

D’autre part, dans un contexte où les projets de constellations souveraines (comme IRIS, Northrop Grumman et York Space) se multiplient aussi bien en Europe qu’aux États-Unis afin de limiter la dépendance numérique à SpaceX, ce serait pour les États africains une erreur stratégique que de faire transiter à jamais leurs données sensibles (de nature militaire et sécuritaire) via les satellites d’un géant du numérique soumis à une législation étrangère.

Un possible usage détourné de Starlink par les groupes armés

Le modèle économique de SpaceX semble consister à rendre Starlink accessible en facilitant l’abonnement et l’installation de l’équipement (fourni dans un kit compact et portable). Cette facilité d’accès au dispositif aussi bien dans les pays africains qui l’autorisent que dans ceux qui l’interdisent favorise un usage militaire détourné de Starlink. Plus précisément, les groupes armés ou terroristes actifs en Afrique peuvent utiliser Starlink à des fins opérationnelles, précisément pour communiquer, diffuser des contenus apologistes et coordonner leurs actions sur le terrain, tout en échappant aux possibilités d’interception de leurs données de télécommunications par les autorités militaires et policières.

Cet usage détourné de Starlink à des fins terroristes semble prendre de l’ampleur particulièrement au Sahel.

Des garde-fous existants mais fragiles

Dans l’espoir de garder le contrôle sur la connectivité via Starlink, plusieurs États africains font le choix d’autoriser son déploiement et sa commercialisation sur leurs territoires.

Concrètement, en délivrant une licence ou une autorisation d’exploitation de Starlink, ces États s’assurent tout d’abord de l’enregistrement de chaque kit Starlink auprès des autorités de régulation à des fins de contrôle. Ensuite, la licence leur confère le droit de mettre à la charge du fournisseur d’accès à Internet des obligations spécifiques. Ainsi, en cas de non-respect d’injonctions gouvernementales de restriction ou de blocage total ou partiel du réseau par l’entreprise, les États pourraient brandir la carte de la suspension ou de l’annulation de ses activités sur leurs territoires.

Cependant, il semble difficile d’imaginer que ces États puissent enjoindre à SpaceX de leur permettre d’accéder aux données de communication ayant transité par ses satellites, comme ils le feraient face aux opérateurs de télécommunications traditionnels. La raison est simple : les États africains ne contrôlent ni les infrastructures du réseau satellitaire, ni les données et encore moins les décisions prises par SpaceX.

Les États réfractaires à la « starlinkisation » du réseau Internet sur leurs territoires peuvent déployer des systèmes de brouillage des fréquences dans une zone donnée afin d’empêcher l’usage militaire de Starlink par les groupes armés. Mais étant donné que ces systèmes de brouillage sont généralement mis sur le marché par des entreprises privées, leur utilisation accentue encore la dépendance numérique des États africains.

L’Afrique peut-elle échapper à la dépendance vis-à-vis de structures étrangères ?

Bien qu’il s’agisse d’une option favorisant un accès universel garanti à un réseau Internet haut débit, l’essor de la connexion Internet satellitaire en Afrique présente de réels enjeux sécuritaires et militaires.

De surcroît, l’utilisation du réseau Starlink à des fins de défense et de sécurité par les États africains accroît leur dépendance numérique à l’égard d’un opérateur technologique privé et étranger dont ils ne contrôlent ni les infrastructures ni les données.

Face aux défaillances liées à la connexion Internet via les infrastructures terrestres, il serait pertinent de mettre en place des projets de constellations souveraines ou africaines afin de garantir une connexion Internet par voie satellitaire sans dépendance étrangère subie.

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Maxim Haba est docteur en droit public de l’Université de Bordeaux. Il est spécialisé en droit public du numérique. Il est également délégué territorial du Défenseur des droits et fondateur de l’association Lextic.

– ref. Peut-on ignorer les implications sécuritaires de la « starlinkisation » du réseau Internet en Afrique ? – https://theconversation.com/peut-on-ignorer-les-implications-securitaires-de-la-starlinkisation-du-reseau-internet-en-afrique-290198

Quiz – Les tout premiers influenceurs au monde étaient français et sont nés après la Révolution

Source: The Conversation – in French – By Julien Talbot, Responsable de la stratégie digitale, The Conversation

Et si les influenceurs existaient bien avant Internet ? Bien avant Instagram et TikTok, des personnalités orientaient déjà les façons de s’habiller, de manger, de décorer son intérieur… et même de vivre. Apprenez-en plus sur ces influenceurs de l’après-Révolution et découvrez comment leurs recommandations se diffusaient sans réseaux sociaux.

Avant de jouer, prenez quelques minutes pour lire l’article « Les tout premiers influenceurs au monde étaient français et sont nés après la Révolution ».

3, 2, 1… À vous de jouer !



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– ref. Quiz – Les tout premiers influenceurs au monde étaient français et sont nés après la Révolution – https://theconversation.com/quiz-les-tout-premiers-influenceurs-au-monde-etaient-francais-et-sont-nes-apres-la-revolution-292180

Mobilité urbaine : le meilleur algorithme ne sert à rien si personne ne lui fait confiance

Source: The Conversation – in French – By Prakash Gawas, Researcher, Polytechnique Montréal

Nous n’avons jamais autant su comment les villes bougent, mais transformer ce savoir en trajets plus fluides, plus propres et plus équitables reste un défi. Le principal obstacle à la mobilité durable n’est peut-être pas technologique, mais politique et organisationnel.


En effet, des applications suivent les autobus en temps réel, des capteurs comptent voitures et piétons, des algorithmes anticipent les embouteillages… L’intelligence numérique, qui permet de développer des méthodes analytiques fondées sur les données, promet même aux réseaux de bus d’ajuster leur fréquence à la demande ou de faire des livraisons coordonnées avec moins de véhicules. Et pourtant, traverser une ville reste souvent une épreuve : pannes, congestion, livraisons en double file qui bloquent autobus et cyclistes, quart de nuit qui se termine quand le métro ne passe plus, etc.

Cependant, améliorer la mobilité urbaine sans augmenter les émissions ni les inégalités d’accès suppose précisément de mieux exploiter les données déjà disponibles plutôt que de construire davantage d’infrastructures. Un constat se dessine : les données de mobilité sont encore mal exploitées. Elles ne transforment la mobilité que si elles sont partageables, représentatives et actionnables.

Comment, dans ces conditions, faire des données un véritable levier de transport durable ?

C’est la question que nous avons explorée avec des chercheurs en transport et recherche opérationnelle venant du GERAD, du CIRRELT, de la SCRO et des acteurs québécois de la mobilité, notamment lors d’un symposium tenu le 17 mars 2026 à HEC Montréal.


Cet article fait partie de notre série Nos villes d’hier à demain. Le tissu urbain connaît de multiples mutations, avec chacune ses implications culturelles, économiques, sociales et politiques. Pour éclairer ces divers enjeux, The Conversation invite les chercheuses et chercheurs à aborder l’actualité de nos villes.

Ce que les données ne voient pas

Tout d’abord, les données utilisées doivent refléter la réalité. Des travaux menés à Toronto l’ont montré : des itinéraires de livraison optimaux avec les données classiques disponibles étaient souvent ignorés des conducteurs, qui savaient qu’une intersection était impraticable ou préféraient une route familière. Lorsque les recommandations sont conçues pour « faire sens » à leurs yeux, elles sont bien mieux suivies.

Or, pour que ces recommandations reflètent la réalité, encore faut-il des données qui décrivent correctement les déplacements des usagers. La mobilité durable se joue alors principalement sur la qualité et le partage des données plutôt que sur d’autres innovations attendues comme l’intégration tarifaire. La circulation des données, c’est-à-dire le partage fluide des informations entre usagers, opérateurs et agences publiques, devient alors l’enjeu central de la mobilité durable.




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C’est dans cette perspective que des acteurs québécois de la mobilité agissent déjà. L’Autorité régionale de transport métropolitain (ARTM) prépare ainsi un carrefour de données ouvertes inspiré de Londres, où la politique d’ouverture de Transport for London génère, selon une analyse de Deloitte, jusqu’à 130 millions de livres de valeur par an. Le partage des données se traduit par des déplacements plus nombreux, du temps de trajet épargné par les usagers grâce aux applications de planification en temps réel, de la valeur ajoutée créée par plus de 600 applications développées à partir de ces données, utilisées par plus de 40 % des Londoniens. Le tout sans investissement public additionnel.

Mais cette volonté de partage se heurte à une logique inverse du côté des acteurs privés : dès qu’une plate-forme cherche à devenir dominante, garder les données pour soi devient un avantage concurrentiel, freinant l’ensemble de l’écosystème. Transit, une application multimodale présente dans plus de mille villes, l’a observé directement : de nombreuses agences de transport souhaitent ouvrir leurs données, mais des acteurs privés ralentissent le mouvement.

Trois tensions principales freinent ce partage de données : le manque de normes communes, la mauvaise représentation des usagers et la perte d’informations.




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Des données qui ne se parlent pas

La première tension est prosaïque : il n’existe souvent pas de normes communes pour collecter et formater les données de mobilité. Résultat, les jeux de données d’un opérateur se combinent mal avec ceux d’un autre, et l’information reste cloisonnée là où il faudrait la croiser. À Montréal, les règles de stationnement en sont un exemple : chaque arrondissement gère ses règles différemment, rendant l’unification compliquée à l’échelle de la ville.

Sans normes communes, même les meilleures données restent difficiles à exploiter : un algorithme entraîné sur les données d’un réseau ne peut pas être directement appliqué à un autre, et les décisions prises à l’échelle d’un opérateur ne peuvent pas être optimisées à l’échelle du système entier. L’interopérabilité, c’est-à-dire la capacité des systèmes à échanger et utiliser les données des uns et des autres, est la condition pour que l’intelligence numérique produise des gains réels à l’échelle de la ville.

Par ailleurs, les sociétés de transport ne sont pas toujours propriétaires de leurs propres données selon les contrats de collecte passés avec des entreprises privées. Sans référentiel partagé et accord entre acteurs, chacun optimise dans son silo, et les gains réalisables à l’échelle du système entier restent hors d’atteinte.




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Qui est représenté dans les données ?

La deuxième tension touche à la représentation. Les systèmes sont pensés pour un usager « moyen » qui n’existe pas. Or, les moins bien servis sont souvent les moins présents dans les données qui servent à concevoir ces systèmes. Ce n’est pas qu’un enjeu statistique : ces usagers dépendent le plus du transport collectif. Des enquêtes plus inclusives permettraient de les rendre visibles.

C’est précisément l’enjeu que l’ARTM cherche à adresser : repérer où se creuse l’écart entre l’offre et la demande, en particulier là où se concentrent les populations vulnérables. Des données plus représentatives permettraient par exemple d’identifier les zones où l’absence de service contraint les ménages à faibles revenus à posséder une voiture alors qu’un ajustement de fréquence ou de tracé suffirait à les en dispenser.

Améliorer le service suppose donc de comprendre des comportements et des besoins réels, et cela commence par collecter des données qui reflètent qui utilise vraiment le réseau, et qui en est exclu.


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Anonymiser sans rendre inutile

La troisième oppose vie privée et utilité. Pour protéger les usagers, on anonymise les données, mais une anonymisation aveugle peut effacer l’information même qui les rendait précieuses. Impossible, par exemple, de relier la consommation d’un autobus électrique à un style de conduite pour apprendre à rouler plus sobrement. Protéger les usagers et bien les servir tirent dans des directions opposées.

De nombreuses recherches illustrent l’importance d’avoir le profil et les préférences des utilisateurs pour cibler l’offre. Par exemple, les recherches sur l’autopartage menées avec Communauto montrent que si le service venait à disparaître, une part importante de ses membres achèteraient une voiture, entraînant une hausse directe du nombre de véhicules privés en circulation. Ce bénéfice environnemental n’a pu être quantifié que parce que les usagers acceptent de divulguer leurs données de déplacement. Il en est de même pour les bornes de recharge de voiture : les conducteurs sont très différents les uns des autres, et un réseau conçu comme s’ils étaient identiques sature à certains endroits et reste désert ailleurs.

L’algorithme n’est pas l’obstacle

Ces trois freins ont un point commun : aucun n’est d’ordre technique. La pression sur les routes, elle, ne faiblit pas : avec l’essor du commerce en ligne, le nombre de véhicules de livraison pourrait croître de plus de 60 % dans le monde d’ici 2030 et la livraison par drone gagne les villes plus vite que les règles ne s’écrivent.

L’intelligence numérique n’est pas encore le frein. Ce sont les systèmes d’incitatifs, de normes, de confiance et de volonté politique qui décident si de meilleurs outils deviennent de meilleures villes. La recherche continue d’avancer, mais l’écart se creuse avec les conditions pour l’exploiter. Combler cet écart est un défi de gouvernance et aucun algorithme ne le relèvera seul.

La Conversation Canada

Antoine Legrain a reçu des financements du FRQNT.

Olivier Bahn a reçu des financements de plusieurs organismes subventionnaires de la recherche, notamment le CNRC, le CRSNG, le FRQ et Mitacs.

Camille Pinçon, Okan Arslan et Prakash Gawas ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

– ref. Mobilité urbaine : le meilleur algorithme ne sert à rien si personne ne lui fait confiance – https://theconversation.com/mobilite-urbaine-le-meilleur-algorithme-ne-sert-a-rien-si-personne-ne-lui-fait-confiance-287434

Le coup d’État manqué au Niger rappelle aux dirigeants militaires leurs promesses

Source: The Conversation – in French – By Salah Ben Hammou, Nonresident Research Fellow, Rice University

Le régime militaire du Niger, dirigé par le général Abdourahamane Tchiani, a dû faire face à son plus grand défi le 29 août 2026 depuis son arrivée au pouvoir en 2023. Pendant plusieurs heures, des soldats se sont affrontés avec les forces loyales à la junte dans toute la capitale, Niamey, dans ce qui semblait être une tentative de prise de pouvoir. La situation s’est ensuite stabilisée et les autorités militaires ont affirmé avoir repris le contrôle des sites stratégiques.

Cet épisode est survenu après une année au cours de laquelle la violence djihadiste a atteint à plusieurs reprises la capitale nigérienne. Mais cette fois-ci, la menace provenait de l’intérieur même des forces armées.

Plus précisément, l’implication présumée de jeunes officiers subalternes et de soldats de première ligne met en évidence une vulnérabilité inhérente aux juntes militaires.

En tant que spécialiste des coups d’État militaires ayant publié des travaux sur l’Afrique de l’Ouest et au-delà, je considère le récent coup d’État au Niger comme s’inscrivant dans un cercle vicieux dangereux où le régime militaire se heurte à une insurrection prolongée.

À mesure que les juntes centralisent le pouvoir sans parvenir à améliorer la sécurité, elles peuvent susciter un mécontentement au sein même de l’institution qui soutient leur régime. Les officiers subalternes supportent les coûts d’un conflit non résolu tout en n’ayant que peu d’influence sur la manière dont il est mené. La frustration sur le champ de bataille peut se transformer en mécontentement politique dans les rangs de l’armée.

Des pressions similaires sont apparues au Burkina Faso et au Mali, où les auteurs des coups d’État ont eu du mal à tenir leurs promesses en matière de sécurité. Le problème peut devenir autoentretenu : plus les insurrections persistent, plus il devient difficile pour les juntes de maintenir la cohésion au sein des forces armées.

Les événements récents suggèrent que la crise sécuritaire au Niger a généré précisément ce type de pression au sein de l’armée. Plus largement, ils montrent que les guerres qui ont contribué à porter les juntes du Sahel au pouvoir pourraient désormais menacer leur maintien au pouvoir.

Insécurité persistante et pouvoir personnalisé

Lorsque le président démocratiquement élu Mohamed Bazoum a été renversé en 2023, Tchiani, l’ancien commandant de sa Garde présidentielle, a accusé le gouvernement de corruption et d’incapacité à contenir l’insurrection menée par le Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM) et la Province de l’État islamique au Sahel (ISSP).

Tchiani a déclaré que « l’approche sécuritaire de Bazoum n’a pas apporté la sécurité au pays malgré de lourds sacrifices ». Sa prise de pouvoir était nécessaire pour sauver le Niger d’une « disparition progressive et inévitable », a-t-il fait valoir.

Trois ans plus tard, ces paroles résonnent encore. La situation sécuritaire sous le régime militaire s’est fortement dégradée, le JNIM et l’ISSP étendant la portée de leurs attaques. Le nombre de victimes civiles et militaires a bondi depuis le coup d’État de 2023, approchant les 2 000 rien qu’en 2025.

Les violences se sont également rapprochées du centre du pouvoir. En janvier et juin 2026, des attaques ont touché Niamey, notamment l’aéroport.

La détérioration de la situation sécuritaire contraste avec le renforcement et la personnalisation du pouvoir par Tchiani.

En 2025, il a officialisé son emprise en devenant président de transition, prolongeant de fait le régime militaire mis en place par le coup d’État de 2023 jusqu’en 2030 au moins.

Dans le même temps, les partis politiques ont été dissous. Des officiers de haut rang proches de Tchiani ont accédé à des postes politiquement sensibles et acquis de l’influence au sein de l’administration.

La consolidation du pouvoir par l’armée ne signifie pas pour autant que la junte bénéficie d’un soutien durable au sein de ses propres rangs.

Les coups d’État, comme celui de 2023, peuvent dans un premier temps susciter un large soutien, mais ce soutien peut s’éroder lorsque les nouveaux dirigeants ne tiennent pas leurs promesses. Cela vaut tout particulièrement pour les officiers subalternes, qui subissent de plein fouet l’aggravation de l’insurrection.

Le Niger avait déjà montré des signes de ce fossé grandissant. En 2025, un officier subalterne a publiquement mis en cause le général Moussa Salaou Barmou, un haut responsable de la junte, au sujet de la conduite de la lutte contre l’insurrection et des ressources mises à la disposition des troupes.

Plus tôt dans l’année, des soldats d’une garnison de Termit se sont mutinés en raison de leurs mauvaises conditions de vie, de la pénurie de fournitures essentielles et d’un sentiment d’abandon par la capitale. Lorsque des officiers supérieurs se sont rendus sur place par avion pour négocier, les soldats les ont retenus, ce qui constituait une violation flagrante de la chaîne de commandement.

Parmi les putschistes d’août 2026 figuraient des soldats de première ligne déployés dans le sud-ouest du Niger, où l’ISSP a infligé certaines des pertes les plus lourdes aux forces armées. Comme à Termit, les pénuries de ravitaillement et d’autres ressources ont alimenté la frustration parmi les troupes.

Un défi régional ?

Le Niger n’est pas le seul pays confronté à ce dilemme. Des officiers de l’armée au Mali et au Burkina Faso, membres de l’Alliance des États du Sahel, sont arrivés au pouvoir en promettant de résoudre les crises sécuritaires qui avaient miné gouvernements qu’ils ont renversés.

Au Burkina Faso, le capitaine Ibrahim Traoré et d’autres officiers subalternes ont renversé le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba en septembre 2022 après l’avoir accusé de ne pas avoir réussi à endiguer l’insurrection.

Traoré est désormais confronté à un défi similaire, après avoir fait l’objet d’allégations répétées de projets de coup d’État.

Au Mali, une offensive menée par le JNIM et le Front de libération de l’Azawad a atteint Bamako le 25 avril 20226 et a coûté la vie au ministre de la Défense, le général Sadio Camara, ce qui a conduit le chef de la junte, Assimi Goïta, à assumer lui-même le portefeuille de la Défense.

Les juntes ont également modifié leur manière de mener ces guerres. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger se sont retirés de la Communuauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), abandonnant ainsi un cadre régional important pour la coopération en matière de sécurité, tout en se tournant de plus en plus vers la Russie et son Africa Corps pour obtenir un soutien militaire.

Ce nouveau partenariat a aidé les régimes à se protéger contre les défis, mais n’a guère contribué à endiguer les insurrections.

C’est là le cercle vicieux auquel sont confrontés ces régimes. Les insurrections prolongées exercent une pression croissante sur les chefs militaires qui accèdent au pouvoir en promettant d’y mettre fin. Une gouvernance de plus en plus personnalisée laisse aux officiers subalternes et aux soldats de première ligne peu de prise sur la conduite de la guerre, alors même qu’ils en paient le prix le plus lourd. Le mécontentement remonte la chaîne de commandement, incitant les soldats à contester l’autorité de leurs supérieurs.

The Conversation

Salah Ben Hammou does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

– ref. Le coup d’État manqué au Niger rappelle aux dirigeants militaires leurs promesses – https://theconversation.com/le-coup-detat-manque-au-niger-rappelle-aux-dirigeants-militaires-leurs-promesses-291929

Une « fausse vitamine B12 » pour transformer une résistance tumorale en vulnérabilité

Source: The Conversation – France in French (2) – By Valentin Lacombe, Médecin spécialiste en Médecine interne (CH du Haut-Anjou, Château-Gontier) et chercheur (Mitolab, MitoVasc, Inserm U1083, CNRS UMR6015, Université d’Angers), Université d’Angers


L’ESSENTIEL

  • Certaines cellules cancéreuses utilisent la vitamine B12 pour produire de la méthionine, acide aminé indispensable à leur survie et leur forte prolifération.

  • Une molécule leurre, semblable à la vitamine B12, mais qui ne permet pas la synthèse de méthionine, a été développée.

  • L’efficacité de cette approche a été démontrée in vitro et chez la souris.


Et si une force des cellules cancéreuses pouvait devenir leur point faible ? Nous avons mis au point un nouveau traitement anticancéreux ciblant deux nutriments, la vitamine B12 et la méthionine qui montre une efficacité dans de nombreux cancers.

Cette découverte et le traitement qui en découle viennent d’être publiés dans Cancer Letters.

Les coulisses d’une découverte : comprendre les liens entre méthionine, B12 et cancers

Nous travaillons depuis plusieurs années sur le lien entre cancer et vitamine B12, un nutriment présent dans notre alimentation (viande, poissons et produits laitiers notamment). Alors que son dosage sanguin est utilisé pour rechercher une carence, il arrive de découvrir une élévation de cette vitamine. Cette augmentation surprenante de la vitamine B12 est associée à différentes maladies, dont des cancers.

Certains ont cru un temps que ces taux élevés de B12 pouvaient favoriser le développement de cancers, mais nos travaux ont démontré l’inverse : c’est en fait la présence de certains cancers qui engendre l’élévation de la vitamine B12 sanguine et surtout de ses transporteurs, appelés transcobalamines, qui permettent aux cellules de la capter. Nous nous sommes donc demandé si ces cancers n’auraient pas des besoins particulièrement élevés en vitamine B12.

C’est là qu’entre en scène un deuxième acteur : la méthionine, un acide aminé (petit morceau de protéine), lui aussi apporté par l’alimentation (protéines d’origine animale ou végétale). Depuis plus de soixante ans, on sait que les cellules cancéreuses ont des besoins élevés en méthionine, au point que les en priver aboutit à un effet anticancéreux, bien plus marqué que la privation d’autres nutriments.

En effet, la méthionine permet aux cellules cancéreuses de proliférer rapidement, maintenir leur agressivité (invasion, potentiel métastatique, résistances thérapeutiques) et résister à certains stress. Des traitements reposant sur sa privation ont donc été développés : régimes alimentaires pauvres ou dépourvus de méthionine (approches très encadrées où l’apport en protéines est remplacé temporairement par une nutrition artificielle apportant les autres acides aminés, mais pas la méthionine), ou enzyme dégradant la méthionine sanguine (appelée méthioninase). Cependant, malgré des résultats très prometteurs en laboratoire, ces stratégies se sont révélées décevantes chez l’humain, restées bloquées aux premières phases de développement clinique.

Cette efficacité limitée semble venir de l’hétérogénéité des cancers humains : un même cancer peut contenir des cellules « méthionine-dépendantes », sensibles à la privation en méthionine, mais aussi des cellules « méthionine-indépendantes », capables de proliférer normalement en l’absence de méthionine. Très peu étudiées jusque-là, ces cellules méthionine-indépendantes représentaient un obstacle majeur à l’efficacité de ces traitements.

La simple privation de méthionine ne suffit pas à détruire une tumeur.
Fourni par l’auteur

C’est ici que tous les morceaux s’assemblent : pour produire ou recycler de la méthionine, nos cellules ont besoin d’une enzyme, la bien nommée méthionine synthase, qui ne fonctionne qu’en présence de… vitamine B12.

Plutôt que de considérer que cette « indépendance » en méthionine venait de besoins moindres, nous avons découvert que ces cellules sont plutôt « autonomes » : leurs besoins en méthionine restent élevés, mais elles sont capables de la produire elles-mêmes grâce à la méthionine synthase, en captant de grandes quantités de vitamine B12.

Schéma de la production de méthionine chez les cellules méthionine-indépendantes.
Fourni par l’auteur

De la découverte scientifique à une innovation thérapeutique

Toute notre équipe est animée par la volonté de transférer nos découvertes scientifiques vers les patients. Il ne s’agissait donc pas seulement d’expliquer comment certaines cellules cancéreuses pouvaient se passer de méthionine, nous souhaitions tirer de cette découverte une nouvelle stratégie thérapeutique.

Connaissant maintenant les besoins en vitamine B12 de certaines cellules cancéreuses pour produire de la méthionine, nous les avons placées dans quatre conditions : une condition normale, une privation en méthionine, une privation en vitamine B12 et une double privation en méthionine et en B12.

Le résultat était sans appel : alors que la privation en B12 n’a aucun effet et que la privation en méthionine n’a qu’un effet très modéré sur ces cellules justement résistantes à cette privation, la double privation produit un effet anticancéreux majeur. Notre traitement illustre ainsi le principe d’une thérapie métabolique : exploiter les besoins particuliers des cellules tumorales (ici en méthionine) et leurs mécanismes de compensation (ici via la vitamine B12) pour retourner leur métabolisme contre elles.

Il est nécessaire de priver les cellules cancéreuses en vitamine B12 et en méthionine pour entraîner leur mort.
Fourni par l’auteur

Nous avons confirmé cette efficacité en laboratoire sur des cellules cancéreuses issues de cancers très différents : pulmonaire, pancréatique, colique, urinaire, neurologique, mélanome, leucémie… Puis, pour nous rapprocher de la réalité de tumeurs humaines hétérogènes, nous avons ensuite testé cette double privation directement sur des morceaux de tumeurs de patients récemment opérés : là encore, nous confirmions l’effet anticancéreux.

Tout l’enjeu en cancérologie est d’agir sur les cellules cancéreuses sans être toxique pour les cellules saines. C’est un autre point fort de cette approche : les cellules saines ont de moindres besoins en méthionine, et ne souffraient donc pas de cette double privation en méthionine et en B12, leur permettant de proliférer normalement.

Une « fausse vitamine B12 » comme leurre pour les cellules cancéreuses

Il nous restait ensuite à imaginer comment transformer cette stratégie développée en laboratoire en un traitement transposable à l’humain. Or, s’il est possible de diminuer le taux sanguin de méthionine par des régimes ou un traitement qui la dégrade, notre corps possède des réserves en vitamine B12 de l’ordre de plusieurs années, rendant impensable toute stratégie reposant sur une diminution des apports alimentaires en B12 à visée thérapeutique.

Nous avons donc utilisé une autre approche : une molécule leurre. Nous avons synthétisé une molécule qui ressemble à s’y méprendre à la vitamine B12, à une petite modification près. Ainsi, elle se lie au transporteur sanguin de la vitamine B12, entre dans les cellules par le même récepteur, puis se fixe sur l’enzyme méthionine synthase… mais ne l’active pas. Les cellules cancéreuses captent alors ce leurre au lieu de capter la vraie vitamine B12, et deviennent incapables de produire la méthionine dont elles ont besoin.

Nous avons alors testé ce traitement chez des souris porteuses d’un cancer pancréatique. Ces animaux étaient répartis en quatre groupes et recevaient soit une alimentation normale, soit un régime réduit en méthionine, associé à l’administration soit d’un placebo, soit de cette « fausse vitamine B12 ». L’efficacité de la bithérapie était confirmée : les cancers pancréatiques grossissaient dans tous les groupes, sauf lorsque le régime réduit en méthionine était associé à la fausse B12.

L’efficacité de la bithérapie est confirmée.
Fourni par l’auteur

Les premiers résultats de tolérance observés chez l’animal sont également très encourageants : alors que la carence en vitamine B12 est habituellement responsable d’une anémie, la dose efficace de notre fausse B12 n’a entraîné aucune anémie ni autre anomalie des cellules sanguines chez nos animaux. Ceci s’explique par la synergie de notre bithérapie : le traitement « A+B » est bien plus efficace que la simple addition de l’effet du traitement « A » et de celui du traitement « B ». Cette synergie permet d’obtenir un effet anticancéreux important avec des doses plus faibles, donc moins toxiques.

Le travail restant

S’il a fallu près de cinq ans de travail pour en arriver là, le chemin nécessaire pour amener ce traitement jusqu’aux patients reste encore long. Au sein du laboratoire MitoLab (unité MitoVasc, Inserm U1083, CNRS UMR6015, Université d’Angers), et avec le soutien du Centre hospitalier du Haut-Anjou, nous poursuivons ce travail avec beaucoup d’engagement : optimiser la molécule, évaluer précisément sa tolérance, déterminer dans quel(s) cancer(s) le tester en priorité, et identifier les traitements existants auxquels il pourrait être associé.

Ce projet a déjà bénéficié du soutien de plusieurs acteurs académiques, hospitaliers et de valorisation (SATT Ouest Valorisation, CNRS Innovation, CHU d’Angers, CH du Haut-Anjou, Université d’Angers, Région Pays-de-la-Loire, SNFMI), et son développement vers l’humain nécessitera de nouvelles ressources, qu’elles viennent de financements philanthropiques, institutionnels ou de partenariats industriels pour accompagner les prochaines étapes.

The Conversation

Valentin Lacombe a reçu, pour accompagner ce projet, des financements de la Société Nationale Française de Médecine Interne, de la SATT Ouest-Valorisation, du CNRS Innovation, de l’Université d’Angers, du CHU d’Angers, et de la Région Pays-de-la-Loire. Il est inventeur principal de la demande de brevet PCT/EP2025/060392, liée à cette stratégie thérapeutique, mais non propriétaire du brevet, détenu conjointement par le CNRS, l’Inserm, l’Université d’Angers, le CHU d’Angers et le Centre Hospitalier du Haut-Anjou.

– ref. Une « fausse vitamine B12 » pour transformer une résistance tumorale en vulnérabilité – https://theconversation.com/une-fausse-vitamine-b12-pour-transformer-une-resistance-tumorale-en-vulnerabilite-288446

Une nouvelle solution pour lutter contre le dépérissement de la vigne dans les vignobles alsaciens

Source: The Conversation – France in French (2) – By Christelle Delaite, professeur en chimie macromoléculaire, Université de Haute-Alsace (UHA)

Vignoble de Wihr-au-Val, dans le Haut-Rhin. Virginie Wetta, Fourni par l’auteur

L’ESSENTIEL

  • Dans les vignobles, les maladies du bois font des ravages.

  • Un nouveau produit, le subsalicylate de bismuth, présente des résultats très prometteurs.

  • Découvrez comment il a été développé et comment les viticulteurs pourront s’en saisir.


Le monde de la viticulture fait face, depuis plusieurs décennies, à un mal qui le ronge : les maladies du bois (MDB) de la vigne telles que l’Esca ou le dépérissement au Botryoshpaeriaceae aussi appelé BDA (Black Dead Arm). Ces maladies engendrent des catastrophes économiques mondiales estimées à 1,5 milliard de dollars par an (environ 1,3 milliard d’euros), ce qui est extrêmement dommageable notamment pour la France, premier pays exportateur de vins au monde.

En effet, ces maladies entraînent de façon quasi systématique la mort des ceps (les troncs des vignes), obligeant les viticulteurs à arracher, replanter et surtout patienter. Il faut compter en moyenne 5 années avant que le jeune cep ne soit productif ce qui implique des pertes économiques colossales mais aussi une baisse de la qualité des vins.

Remplacer un produit efficace mais dangereux

Avant 2001, il était possible pour les viticulteurs français d’utiliser un produit antifongique extrêmement efficace dans la lutte contre deux maladies du bois de la vigne, l’Esca et le dépérissement au Botryoshpaeriaceae : l’arsénite de sodium, produit interdit du fait de sa toxicité, tant pour l’humain que pour l’environnement. Malheureusement, à ce jour il n’existe aucun produit phytosanitaire commercialisé ayant une efficacité similaire du fait de la difficulté de combiner efficacité antifongique, absence de toxicité humaine et environnementale et répondant aux contraintes réglementaires actuelles.

De nombreuses recherches ont vu le jour ces dernières décennies, à travers le monde, afin de pallier ce manque de solution efficace pour le traitement des MDB. En France, la mise en place par le gouvernement du plan Écophyto II+ en 2018 a contraint le monde agricole à réduire et améliorer l’utilisation des produits phytosanitaires et a ainsi permis d’entreprendre de nouveaux projets de recherche sur les développements de produits innovants et de nouvelles méthodes de traitement plus respectueux de l’environnement et de la santé des opérateurs.

C’est dans ce cadre que notre laboratoire de l’Université de Haute Alsace a développé un nouveau moyen de traitement curatif : l’endothérapie végétale verticale, méthode de traitement consistant à injecter le produit phytosanitaire directement au cœur du bois en perçant au préalable au niveau de la tête du cep afin de cibler directement l’amadou (figure 1), pourriture blanche résultant de la dégradation importante du bois par les champignons pathogènes impliqués dans les MDB.

Les trois étapes du traitement par endothérapie végétale verticale.
Mélanie Benard-Gellon, Fourni par l’auteur

Parallèlement à cette étude, nous avons mené un screening de différentes molécules contenant des éléments proches de l’arsenic (mais moins toxiques) qui a permis de mettre en lumière les potentielles propriétés antifongiques du subsalicylate de bismuth (BSS).

Un candidat très intéressant

Le BSS est un candidat fort intéressant, car il est utilisé depuis plus des décennies comme agent pharmaceutique dans le traitement des troubles gastro-intestinaux. C’est un sel insoluble composé d’acide salicylique (précurseur de l’aspirine) et de bismuth, qui présente à la fois des propriétés antibactériennes et gastro-protectrices. L’objectif de la suite de notre étude a donc été de développer une formulation liquide contenant du BSS adaptée à la méthode de traitement par endothérapie végétale verticale, respectueuse de l’humain, de l’environnement et possédant des propriétés antifongiques permettant de lutter efficacement contre les MDB.

Rapidement, le choix du milieu permettant de disperser les particules de BSS s’est porté vers le polyéthylène glycol 200 (PEG 200), un polymère liquide largement utilisé en formulation de produits cosmétiques (dans les savons par exemple) ou encore dans le domaine pharmaceutique. L’avantage principal de ce polymère est son profil amphiphile, c’est-à-dire ses affinités aussi bien avec les composés hydrophiles (eau) qu’avec les composés hydrophobes (huile). Ce sont ces dernières propriétés qui ont permis de mettre en dispersion le BSS.

Une fois le milieu de dispersion établi, les propriétés antifongiques du BSS formulé ont été vérifiées afin de s’assurer que la formulation n’altérait pas les propriétés intrinsèques du composé. Ainsi des tests d’inhibition de croissance mycélienne ont été réalisées sur des champignons pathogènes associés aux MDB avec une solution concentrée de BSS dans du PEG 200 préparée et ajoutée au milieu de culture des pathogènes. Un suivi de la croissance a été réalisé en comparaison avec les « témoins » et des mesures ont été réalisées et comparées aux « témoins » afin de valider l’inhibition de croissance des champignons par le BSS formulé.

Comme le démontrent la figure 2 et le tableau 1, le BSS formulé s’avère extrêmement efficace pour lutter contre la croissance de 4 champignons pathogènes associés aux MDB. Ces résultats démontrent non seulement que le BSS garde ses propriétés antifongiques lorsqu’il est formulé dans du PEG 200, mais également que cette formulation permet d’obtenir des tailles de particules de BSS si faibles que la biodisponibilité du produit en est accrue. En effet, plus les particules de BSS sont de petites tailles, plus la surface de contact entre le composé et la cible (= biodisponibilité) est grande et donc l’efficacité améliorée.

Culture de Fmed PHco36 sur (a) un milieu supplémenté en BSS formulé dans le PEG 200 (b) un milieu témoin, et taux d’inhibition de croissance des pathogènes. Les pathogènes testés sont ceux de l’Esca/BDA les plus virulents.
Loriane Merlen, Fourni par l’auteur

Du laboratoire à la vigne

Suite aux résultats positifs de ces premiers tests, une étude écotoxicologique a été réalisée par un laboratoire certifié et a démontré l’absence de toxicité du BSS formulé vis-à-vis de l’environnement (sur les compartiments sols et eau) ce qui nous a permis de poursuivre l’étude par des tests au vignoble.

Cep de gauche asymptomatique traité au BSS, cep du centre apoplexique non traité, cep de droite symptomatique traité témoin donc sans le principe actif BSS.
Loriane Merlen, Fourni par l’auteur

Ainsi, des essais expérimentaux de traitement au BSS formulé dans du PEG 200, par endothérapie végétale verticale, ont été réalisés pendant 4 années, sur quatre parcelles de vignes dans le vignoble alsacien, sur deux cépages sensibles aux MDB (Riesling et Gewurztraminer). Pour ce faire, le produit a été injecté, manuellement, car il n’existe pas encore de machine permettant d’automatiser le traitement, à l’aide d’une seringue dans chaque pied présentant des symptômes des MDB et cela 3 fois par an. Le temps de traitement a été estimé à environ 1 min 30 par pied de vigne.

Les résultats sont actuellement en cours de traitement informatique et statistique, mais l’efficacité observée au vignoble permet d’entrevoir le développement futur d’un traitement et d’une méthode curatifs avec le BSS formulé pour une utilisation en endothérapie végétale verticale. Tout ceci dans le but de proposer in fine à la profession viticole une solution efficace, respectueuse de l’humain et de l’environnement, pour lutter contre le fléau des MDB.

The Conversation

DELAITE Christelle a reçu des financements du ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche ainsi que de la SATT Conectus Alsace.

Loriane MERLEN a reçu des financements du ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche ainsi que de la SATT Conectus Alsace.

BENARD GELLON Mélanie a reçu des financements du ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche ainsi que de la SATT Conectus Alsace.

– ref. Une nouvelle solution pour lutter contre le dépérissement de la vigne dans les vignobles alsaciens – https://theconversation.com/une-nouvelle-solution-pour-lutter-contre-le-deperissement-de-la-vigne-dans-les-vignobles-alsaciens-287914

Comment les bouchons en liège influencent-ils le vieillissement du vin en bouteille ?

Source: The Conversation – France in French (2) – By Thomas Karbowiak, Professeur des universités, directeur du Laboratoire Procédés Alimentaires et Microbiologiques, Institut Agro Dijon; Université Bourgogne Europe; Inrae


L’ESSENTIEL

  • Le mariage du vin et de l’oxygène, c’est pour le meilleur… et pour le pire.

  • Au fil du temps, les bouchons sont devenus de véritables objets techniques.

  • Avec la multiplication des types de bouchons, pas facile pour les vignerons de savoir lequel est le plus adapté pour bien faire vieillir un vin.


Les premières preuves de l’utilisation du liège pour sceller les amphores destinées au stockage et au transport du vin remontent à l’époque romaine. Aujourd’hui, 73,5 % de la production du liège est destinée à l’industrie vinicole, et plus de 12 milliards de bouteilles sont bouchées chaque année avec ce matériau.

Depuis leur essor commercial au tournant du XVIIe siècle, les bouchons en liège, qu’ils soient en liège naturel ou aggloméré, demeurent le système d’obturation privilégié, représentant près de 56 % du marché mondial des bouchons œnologiques.

Si le vin présente la particularité de pouvoir se conserver pendant de nombreuses années, son évolution au cours du temps est étroitement liée aux échanges d’oxygène avec son environnement. Pour les amateurs de vin, l’objectif est d’atteindre un optimum de vieillissement, correspondant à l’apogée sensorielle du vin, après une période pouvant aller de quelques mois à plusieurs années, au cours de laquelle ses arômes se développent progressivement. Cependant, si un apport contrôlé en oxygène peut favoriser le vieillissement du vin, une exposition excessive à l’oxygène peut conduire à une oxydation prématurée altérant ses propriétés gustatives.

Les obturateurs œnologiques jouent donc un rôle essentiel dans la régulation des échanges gazeux avec l’extérieur. Leur faible perméabilité à l’oxygène limite les transferts gazeux, parfois pendant des durées de stockage très longues. Au fil du temps, caché derrière une apparence banale, le bouchon est devenu un véritable objet technique, dont le rôle dans la conservation et l’évolution des vins soulève des questions scientifiques complexes.

D’où provient l’oxygène qui pénètre dans une bouteille de vin après le bouchage ?

Bien qu’il soit souvent considéré dans sa globalité, le transfert de l’oxygène dans une bouteille est la somme de plusieurs phénomènes. Une première contribution correspond à l’oxygène libéré par le bouchon lors de sa compression et de son insertion dans le goulot. Un second transfert correspond à l’entrée continue d’oxygène depuis l’environnement extérieur vers l’intérieur de la bouteille à travers le système d’obturation. Ce dernier peut avoir lieu non seulement au sein du bouchon, mais aussi à l’interface entre le bouchon et le goulot en verre.

Notre étude récente, publiée en juin 2026, montre comment les interactions entre les bouchons en liège et le vin influencent l’évolution du vin en bouteille, en mettant en évidence les différents mécanismes de transfert d’oxygène et les réactions qui leur sont associées au cours du temps.

Afin d’étudier ces interactions, nous avons développé un système de bouteilles miniaturisées, fermées par des bouchons en liège microagglomérés de différentes longueurs (de 6 à 42 millimètres) et remplies d’un vin modèle reproduisant les principales propriétés physico-chimiques du vin (acidité, teneur en éthanol). La variation de la longueur du bouchon constitue ici un levier expérimental permettant de dissocier les différents mécanismes et d’en permettre l’observation.

Au cours d’une expérimentation de dix-huit mois, nous avons ainsi pu identifier et distinguer des phénomènes qui se déroulent habituellement sur des échelles de temps beaucoup plus longues, pouvant atteindre plusieurs années. Lors du vieillissement du vin en bouteille, ces mêmes mécanismes se produisent à des vitesses qui dépendent notamment des caractéristiques du bouchon et de la capacité du vin à consommer l’oxygène.

Nos observations mettent en évidence plusieurs mécanismes qui se succèdent ou se superposent au cours du temps.

Le premier mécanisme correspond à une mise à l’équilibre rapide de l’oxygène entre le vin modèle et l’espace gazeux situé entre le vin et le bouchon, aussi appelé espace de tête. Cet équilibre est atteint en une quinzaine de jours seulement, ce qui conduit souvent à négliger ce mécanisme par rapport aux trois suivants.

Une fois cet équilibre établi, un second mécanisme devient prédominant : il correspond à la diffusion de l’oxygène initialement présent dans les cellules du liège constituant le bouchon vers l’intérieur de la mini-bouteille. Ce phénomène résulte de la différence de pression partielle en oxygène entre le bouchon et l’espace de tête. Cette étape se traduit par une augmentation progressive de la teneur en oxygène dans la bouteille, selon une cinétique relativement lente s’étendant sur plusieurs mois.

Après cette phase initiale, l’évolution de la teneur en oxygène dépend de la longueur du bouchon. Pour les bouchons les plus courts, la teneur en oxygène augmente petit à petit. À l’inverse, pour les bouchons les plus longs, la teneur en oxygène diminue progressivement jusqu’à devenir presque nulle après 12 mois de stockage. Cette diminution est attribuée à l’extraction des composés phénoliques du liège et à leur réaction avec l’oxygène dissous dans le vin modèle.

En effet, les composés phénoliques sont des constituants naturellement présents dans le liège. Lors du contact entre le vin et le bouchon, ils peuvent être extraits des parois cellulaires du liège puis migrer vers le vin. Leurs propriétés antioxydantes leur permettent alors de réagir avec l’oxygène, entraînant ainsi une diminution graduelle de sa concentration dans le vin.




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À plus long terme, une perméation de l’oxygène depuis l’environnement extérieur vers l’intérieur de la mini-bouteille est finalement observée. Ce phénomène résulte de la contribution combinée du transfert d’oxygène à travers le bouchon lui-même et de celui qui s’effectue au niveau de l’interface entre le verre et le bouchon. Il se traduit par une augmentation lente de l’oxygène, qui se poursuit sur plusieurs mois, voire plusieurs années.

Un équilibre subtil

Nous avons vu que plusieurs phénomènes se succèdent ou se superposent lors du vieillissement du vin. La diffusion de l’oxygène initialement contenu dans le bouchon, sa consommation par les composés phénoliques extraits du liège et, à plus long terme, la perméation lente et continue de l’oxygène depuis l’environnement extérieur à travers le système d’obturation déterminent ensemble l’évolution de la teneur en oxygène du vin au cours de sa conservation en bouteille.

Le vieillissement du « couple vin-bouchon » offre encore de nombreuses perspectives d’étude. Bien que les principaux phénomènes impliqués aient été identifiés, leurs importances selon les types de bouchons et les conditions de vieillissement restent encore à approfondir.

En effet, le liège étant un matériau biologique, ses propriétés évoluent avec le vieillissement, notamment en fonction des conditions de stockage. La température et l’humidité, connues pour leur rôle dans la conservation des vins, peuvent aussi influencer les propriétés du bouchon, et modifier la vitesse respective des phénomènes de diffusion, de perméation et d’oxydation au cours du temps.




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Quid du goût de bouchon ?

Le défaut dit de « goût de bouchon » se caractérise notamment par des odeurs de « moisi » ou de « carton mouillé ».

Il est principalement associé au 2,4,6-trichloroanisole (TCA), un composé de la famille des haloanisoles, perceptible à de très faibles concentrations (quelques nanogrammes par litres).

Contrairement à ce que l’expression « goût de bouchon » laisse penser, le TCA n’est pas un constituant du liège. Il peut s’y former sous l’action de microorganismes, mais aussi provenir de l’environnement, directement ou par l’intermédiaire de molécules précurseurs présentes à différentes étapes de la production du liège ou dans l’environnement du chai. Volatils, les haloanisoles peuvent contaminer le liège à distance par voie aérienne. Une fois présents dans le bouchon, ils peuvent ensuite migrer vers le vin.

La filière du liège a considérablement progressé dans la maîtrise de ce risque, grâce à la prévention des contaminations, au développement de procédés d’extraction et à l’amélioration des méthodes de détection et de tri. Mais comprendre comment ces molécules se forment et se transfèrent jusqu’au vin est une autre question…

The Conversation

Thomas Karbowiak a reçu des financements de Diam Bouchage.

Julie Chanut a reçu des financements de Diam Bouchage.

– ref. Comment les bouchons en liège influencent-ils le vieillissement du vin en bouteille ? – https://theconversation.com/comment-les-bouchons-en-liege-influencent-ils-le-vieillissement-du-vin-en-bouteille-291474